LIVRE PREMIER
Reading edition
I
L’école Saint-François-Xavier, que dirigeaient, que dirigent encore les Pères Jésuites, en la pittoresque ville de Vannes, se trouvait, vers 1862, dans tout l’éclat de sa renommée. Aujourd’hui, par un de ces caprices de la mode qui atteignent et changent la forme des gouvernements, des royautés féminines, des chapeaux et des collèges, bien plus que par les récentes persécutions politiques, lesquelles n’amenèrent qu’un changement de personnel vite rétabli, elle est tombée au niveau d’un séminaire diocésain quelconque. Mais, à cette époque, il en existait peu, soit parmi les congréganistes, soit parmi les laïques, d’aussi florissantes. Outre les fils des familles nobles de la Bretagne, de l’Anjou, de la Vendée, qui formaient le fond de son ordinaire clientèle, la célèbre institution recevait des élèves de toutes les parties de la France bien pensante. Elle en recevait même de l’étranger catholique, d’Espagne, d’Italie, de Belgique, d’Autriche, où l’impatience des révolutions et la prudence des partis forcèrent jadis les Jésuites de se réfugier, et où ils ont laissé d’inarrachables racines. Cette vogue, ils la tenaient de leur programme d’enseignement, réputé paternel et routinier; ils la tenaient surtout de leurs principes d’éducation, qui offraient d’exceptionnels avantages et de rares agréments: une éducation de haut ton, religieuse et mondaine à la fois, comme il en faut à de jeunes gentilshommes, nés pour faire figure dans le monde, et y perpétuer les bonnes doctrines et les belles manières.
Ce n’était point, par hasard, que les Jésuites, à leur retour de Brugelette, s’étaient installés en plein cœur du pays armoricain. Aucun décor de paysage et d’humanité ne leur convenait mieux pour pétrir les cerveaux et manier les âmes. Là, les mœurs du moyen âge sont encore très vivantes, les souvenirs de la chouannerie respectés comme des dogmes. De tous les pays bretons, le taciturne Morbihan est demeuré le plus obstinément breton, par son fatalisme religieux, sa résistance sauvage au progrès moderne, et la poésie, âpre, indiciblement triste de son sol qui livre l’homme, abruti de misères, de superstitions et de fièvres, à l’omnipotente et vorace consolation du prêtre. De ces landes, de ces rocs, de cette terre barbare et souffrante, plantée de pâles calvaires et semée de pierres sacrées, émanent un mysticisme violent, une obsession de légende et d’épopée, bien faits pour impressionner les jeunes âmes délicates, les pénétrer de cette discipline spirituelle, de ce goût du merveilleux et de l’héroïque, qui sont le grand moyen d’action des Jésuites, et par quoi ils rêvent d’établir, sur le monde, leur toute-puissance... Les prospectus de l’établissement—chefs-d’œuvre typographiques—ornés de dessins pieux, de vues affriolantes, de noms sonores, de prières rimées et de certificats hygiéniques, ne tarissaient pas d’éloges sur la supériorité morale du milieu breton, en même temps qu’une description lyrique des paysages et des monuments excitait la passion des archéologues et la curiosité des touristes. Entre de glorieuses évocations de l’histoire locale, de ses luttes, de ses martyres, ces prospectus avertissaient aussi les familles que, par une grâce spéciale, due à la proximité de Sainte-Anne-d’Auray, les miracles n’étaient pas rares, au collège, principalement vers l’époque du baccalauréat, que les élèves prenaient des bains de mer sur une plage bénite, et qu’ils mangeaient de la langouste, une fois par semaine.
Devant un tel programme, et malgré la modestie de sa condition, M. Joseph-Hippolyte-Elphège Roch, quincaillier à Pervenchères, petite ville du département de l’Orne, osa concevoir l’orgueilleuse pensée d’envoyer, chez les Jésuites de Vannes, son fils Sébastien qui venait d’avoir ses onze ans. Il s’en fut trouver le curé qui approuva chaudement.
—Cristi! Monsieur Roch, c’est une crâne idée... Quand on sort de ces maisons-là, voyez-vous?... Mazette!... Quand on sort de là!... Puu... ut!...
Et, prolongeant en sifflement le son de cette exclamation qui lui était familière, il traça dans l’air, avec son bras, un geste dont l’amplitude embrassait le monde.
—Hé! parbleu!... je le sais bien, acquiesça M. Roch qui répéta, en l’élargissant encore, le geste du curé... Hé! parbleu!... à qui le dites-vous?... Oui, mais c’est très cher; c’est trop cher...
—C’est trop cher?... riposta le curé... Ah! dame... Écoutez donc... Toute la noblesse, toute l’élite... Ça n’est pas non plus de la petite bière, ça, Monsieur Roch!... Les Jésuites... Bigre! ne confondons pas, je vous prie, autour avec alentour... Ainsi, moi, j’ai connu un général et deux évêques... Eh bien, ils en venaient... voilà!... Et les marquis, mon cher monsieur, y en a! y en a!... Vous comprenez, ça se paie, ces choses-là!...
—Hé! parbleu! Je ne dis pas non... protesta M. Roch, ébloui... Évidemment, ça doit se payer!
Il ajouta, en se rengorgeant:
—D’ailleurs où serait le mérite?... Car enfin, soyons justes... C’est comme moi, monsieur le curé... Une belle lampe, n’est-ce pas? Je la vends plus cher qu’une vilaine...
—Voilà la question! résuma le curé qui tapota l’épaule de M. Roch à menus coups affectueux et encourageants... Vous avez, mon cher paroissien, mis le doigt sur la question... Les Jésuites!... Bigre! ça n’est pas rien!
Longtemps, ils se promenèrent, judicieux et prolixes, sous les tilleuls du presbytère, préparant à Sébastien un avenir splendide. Le soleil gouttelait d’entre les feuilles, sur leurs vêtements et sur les herbes de l’allée. L’air était lourd. Lentement, les mains croisées derrière le dos, ils marchaient, s’arrêtant, tous les cinq pas, très rouges, en sueur, l’âme remplie de rêves grandioses. Un petit chien les suivait qui, derrière eux, trottinait en boitant et tirait la langue. M. Roch répéta:

—Quand on a les Jésuites dans sa manche, on est sûr de faire son chemin!
Sur quoi, le curé appuya de son enthousiasme.
—Et quel chemin!... Car ce qu’ils ont le bras long, ces messieurs!... On ne peut pas... non, on ne peut pas s’en faire une idée.
Et sur un ton de confidence, il murmura d’une voix qui tremblait de respect et d’admiration:
—Et puis, vous savez... On dit qu’ils mènent le pape... Tout simplement!
Sébastien, en faveur de qui s’agitaient ces projets merveilleux, était un bel enfant, frais et blond, avec une carnation saine, embue de soleil, de grand air, et des yeux très francs, très doux, dont les prunelles n’avaient jusqu’ici reflété que du bonheur. Il avait la viridité fringante, la grâce élastique des jeunes arbustes qui ont poussé, pleins de sève, dans les terres fertiles; il avait aussi la candeur introublée de leur végétale vie. A l’école où il allait, depuis cinq ans, il n’avait rien appris, sinon à courir, à jouer, à se faire des muscles et du sang. Ses devoirs bâclés, ses leçons vite retenues, plus vite oubliées, n’étaient qu’un travail mécanique, presque corporel, sans plus d’importance mentale que le saut du mouton; ils n’avaient développé, en lui, aucune impulsion cérébrale, déterminé aucun phénomène de spiritualité. Il aimait à se rouler dans l’herbe, grimper aux arbres, guetter le poisson au bord de la rivière, et il ne demandait à la nature que d’être un perpétuel champ de récréation. Son père, absorbé tout le jour par les multiples détails d’un commerce bien achalandé, n’avait pas eu le temps de semer en cet esprit vierge les premières semences de la vie intellectuelle. Il n’y songeait pas, aimant mieux, aux heures de loisir, prononcer des discours aux voisins assemblés devant sa boutique. Majestueux et hanté de transcendantales sottises, jamais, du reste, il n’eût consenti à descendre jusqu’aux naïves curiosités d’un enfant. Il faut dire, tout de suite, qu’il eût été l’homme le plus embarrassé du monde, car son ignorance égalait ses prétentions, lesquelles étaient infinies. Un soir d’orage, Sébastien désira savoir ce que c’était que le tonnerre: «C’est le bon Dieu qui n’est pas content», expliqua M. Roch, interloqué par cette brusque question qu’il n’avait pas prévue. A plusieurs autres interrogations qui mettaient, chaque fois, sa science en défaut, il se tirait d’affaire, avec cet invariable aphorisme: «Il y a des connaissances auxquelles un gamin de ton âge ne doit pas être initié». Sébastien s’en tenait là, ne se sentant pas le goût de fouiller le secret des choses, ni de continuer cette vaine incursion à travers le domaine moral. Et il était retourné à ses jeux, sans en demander plus. A l’âge où le cerveau des enfants est déjà bourré de mensonges sentimentaux, de superstitions, de poésies déprimantes, il eut la chance de ne subir aucune de ces déformations habituelles, qui font partie de ce qu’on appelle l’éducation de la famille. En grandissant, loin de s’étioler, sa peau se colora d’un sang plus vif; loin de se raidir, ses membres sans cesse en mouvement s’assouplirent, et ses yeux gardèrent cette expression profonde, qui est comme le reflet des grands espaces, et qui met de l’infini au mystérieux regard des bêtes. Mais on disait, dans le pays, que pour le fils d’un homme aussi spirituel, aussi savant, aussi à son aise que M. Roch, il était bien en retard, et que c’était bien malheureux. Le père ne s’en inquiétait pas. Il ne pouvait entrer dans sa pensée qu’un enfant, sorti de sa propre chair, pût mentir à sa naissance et manquer aux destinées brillantes qui l’attendaient.
—Comment m’appellé-je? interrogeait-il parfois, en plongeant dans les yeux de Sébastien un regard dominateur.
—Joseph, Hippolyte, Elphège, Roch, répondait l’enfant sur le ton d’une leçon récitée.
—Souviens-toi toujours de cela... Aie sans cesse, présent à l’esprit, mon nom... le nom des Roch... et tout ira bien. Répète un peu.
Et d’une voix précipitée, mangeant la moitié des syllabes, le petit Sébastien recommençait:
—J’seph... p’lyte... phège Roch!
—Allons... c’est très bien! complimentait le quincaillier, satisfait d’entendre un nom qu’il trouvait beau et magique comme un talisman.
M. Roch habitait, dans la rue de Paris, une maison reconnaissable à ses deux étages, et à son magasin, peint en vert foncé, rechampi de larges filets rouges. Derrière les glaces de la devanture, reluisaient des cuivreries, des lampes en porcelaine, des irrigateurs richement bronzés, dont les tuyaux de caoutchouc, déroulés en guirlandes, formaient avec les bouillottes, les couronnes tombales, les abat-jour dentelés, les soufflets en cuir rouge, cloutés d’or, des motifs de décoration ingénieux et séducteurs. Il tirait grande vanité de cette maison, la seule de la rue qui eût deux étages et fût couverte en ardoise; ainsi que de ce magasin, le seul du pays qui montrât, inscrite sur un fond de marbre noir, une enseigne éblouissante, aux lettres dorées et en relief. Les voisins enviaient l’air de supériorité et de confortable rare que donnaient à cette habitation luxueuse, la façade, crépie de deux tons de jaune, et les fenêtres, encadrées de moulures historiées, d’une blancheur crue de plâtre neuf. Mais ils en étaient fiers pour la ville. M. Roch n’était point, d’ailleurs, un individu quelconque, et faisait honneur au pays, autant par son caractère que par sa maison. Il jouissait à Pervenchères d’une situation privilégiée. Sa réputation d’homme riche, ses qualités de beau parleur et l’orthodoxie de ses opinions le mettaient au-dessus de l’état d’un commerçant ordinaire. La bourgeoisie fusionnait avec lui, sans crainte de déchoir, les fonctionnaires les plus importants s’arrêtaient volontiers, au seuil de sa boutique, et causaient avec lui sur «le pied d’égalité»; chacun, selon son rang, lui marquait l’amitié la plus cordiale, ou la considération la plus respectueuse.
M. Roch était gros et rond, soufflé de graisse rose, avec un crâne tout petit que le front coupait carrément en façade plate et luisante. Le nez, d’une verticalité géométrique, continuait, sans inflexions ni ressauts, entre des joues, sans ombres ni plans, la ligne rigide du front. Un collier de barbe reliait de sa frange cotonneuse les deux oreilles, vastes, profondes, inverties et molles comme des fleurs d’arum. Les yeux, enchâssés dans les capsules charnues et trop saillantes des paupières, accusaient des pensées régulières, l’obéissance aux lois, le respect des autorités établies, et je ne sais quelle stupidité animale, tranquille, souveraine, qui s’élevait parfois jusqu’à la noblesse. Ce calme bovin, cette majesté lourde de ruminant en imposaient beaucoup aux gens qui croyaient y reconnaître tous les caractères de la race, de la dignité et de la force. Mais ce qui lui conciliait, mieux encore que ces avantages physiques, l’universelle estime, c’est que, opiniâtre liseur de journaux et de livres juridiques, il expliquait des choses, répétait, en les dénaturant, des phrases pompeuses, que ni lui ni personne ne comprenait, et qui laissaient néanmoins, dans l’esprit des auditeurs, une impression de gêne admirative.
Sa conversation avec le curé l’avait fort excité. Toute la journée, il demeura plus grave que de coutume, plus préoccupé, distrait de sa besogne par une foule de pensées tumultueuses qui se livraient dans son crâne étroit à de trop rudes combats. Le soir, après le dîner, il retint, longtemps, auprès de lui, le petit Sébastien qu’il observait à la dérobée, d’un air profond, sans lui parler de rien.

Il dit seulement, le lendemain, à quelques clients notables, sur un ton de confidence: «Peut-être se passera-t-il, ici, bientôt, un événement important. Attendez-vous à une grosse nouvelle». Si bien que, rentrés chez eux, les gens intrigués se livraient aux plus improbables conjectures. De maison en maison, le bruit courut que M. Roch allait se remarier. Il fut obligé de dissiper cette erreur flatteuse, et de mettre Pervenchères au courant de ses projets. D’ailleurs, quoiqu’il aimât à accaparer la curiosité publique par de petits mystères ingénieux qui amenaient des commentaires et des discussions sur sa personne, il n’était point homme à garder, de longs jours, un secret dont il pouvait tirer un hommage direct et prompt. Mais il ajouta:
—C’est un simple projet... il n’y a rien de fait encore... Je réfléchis, je pèse, je compare.
Deux raisons puissantes l’encourageaient dans le choix dispendieux qu’il avait fait du collège de Vannes: l’intérêt de Sébastien qui recevrait là une instruction «cossue», et ne pouvait manquer d’être façonné à de grandes choses; sa propre vanité, surtout, qui serait délicieusement caressée, quand on dirait, en parlant de lui: «C’est le père du petit jeune homme qui est aux Jésuites». Il accomplissait un devoir, plus qu’un devoir, un sacrifice dont il entendait bien écraser son fils, et se parer aux yeux de tous. En même temps, il augmentait notablement sa considération locale. C’était tentant. Cela méritait aussi de graves, de longues réflexions, car M. Roch ne pouvait jamais se résigner à prendre un parti avec simplicité. Il fallait qu’il tournât et retournât les choses sous toutes leurs faces, qu’il les étudiât sous tous leurs angles, et que, finalement, il se perdît dans une série de complications absurdes, lointaines, inextricables, tout à fait étrangères au sujet. Quoiqu’il connût, à un centime près, sa fortune, il voulut établir sa caisse à nouveau, repasser ses inventaires, vérifier minutieusement l’état de ses revenus. Il fit des comptes, équilibra des budgets, se posa des objections irréfutables, les réfuta par d’irréfutables raisonnements. Et ce furent les paroles du curé, qui toujours résonnaient à ses oreilles: «Et les marquis!... Y en a! Y en a!» bien plus que la bonne situation de ses affaires, qui achevèrent de le décider. En écrivant au Père recteur du collège de Vannes, il lui sembla qu’il entrait de plain-pied dans l’armorial de France.
Mais ce n’était point aussi facile qu’il l’avait tout d’abord supposé, et son amour-propre fut soumis à de dures épreuves. Les Révérends Pères, en pleine vogue, obligés, chaque vacance, d’agrandir leur établissement, se montraient sévères dans le choix des élèves, et quelque peu dégoûtés. En principe, ils n’admettaient à l’internat que les fils de nobles et de ceux-là dont la position sociale pût faire honneur à leur palmarès. Pour le reste, pour le menu fretin des bourgeoisies obscures et mal rentées, ils demandaient à réfléchir, après quoi, ayant réfléchi, ils ne demandaient, le plus souvent, qu’à s’abstenir, sauf, bien entendu, lorsqu’on leur présentait un petit prodige, qu’ils s’attribuaient généreusement, en vue des prospectus à venir. M. Joseph-Hippolyte-Elphège Roch,—bien qu’il passât pour riche, à Pervenchères,—n’était point dans le cas des privilégiés de la fortune, des hors concours de la naissance; quoique marguillier, il était notoirement classé «parmi le reste»; et Sébastien n’annonçait, en rien, un prodige. Une première année, les Jésuites opposèrent aux démarches réitérées de M. Roch des objections spécieuses et polies... l’encombrement... l’extrême jeunesse de l’élève... et toute la série dilatoire des: «Ne craignait-il pas?»... Ce fut une cruelle déception pour le vaniteux quincaillier. Si les Jésuites refusaient de prendre son fils, qu’allait-on penser de lui, à Pervenchères? Sa situation s’en trouverait sûrement diminuée. Déjà il croyait reconnaître des regards ironiques dans les yeux de ses amis, qui lui demandaient: «Hé bien!... Vous gardez donc Sébastien?» Il faisait bonne contenance, et répondait: «Vous savez, ce n’est qu’un projet... Il n’y a rien de fait encore. Je réfléchis, je pèse, je compare... Et puis les Jésuites!... Hé!... Hé!... Je me tâte... J’ai peur qu’on exagère... Là, vraiment, n’exagère-t-on pas?» Mais il avait la mort dans l’âme. Il est probable que le pauvre Sébastien en eût été réduit à pomper la vie intellectuelle aux vulgaires et coriaces tétines des séminaires diocésains, ou des lycées départementaux, si son père, en des lettres mémorables, ne s’était vigoureusement réclamé de la glorieuse histoire de sa famille, sous la Révolution.
Il expliqua, qu’en 1786, le comte du Plessis-Boutoir, dont le vaste domaine occupait tout le pays de Pervenchères et les communes circonvoisines, voulant être agréable à Dieu, ainsi que l’atteste une plaque commémorative de marbre noir, restaura de ses deniers l’église paroissiale, construction romane du douzième siècle, connue pour le beau tympan sculpté de sa porte et l’admirable ordonnance de ses arcatures. Le comte amena de Paris des tailleurs de pierre, parmi lesquels se trouvait un jeune homme, du nom de Jean Roch, originaire de Montpellier, et, d’après des probabilités flatteuses, mais malheureusement non établies, descendant de saint Roch qui vécut et mourut en cette ville. Ce Jean Roch fut, à n’en pas douter, un ouvrier d’un rare mérite. On lui doit la réfection de deux chapiteaux représentant le massacre des Innocents, et celle des animaux symboliques qui ornent le portail. Il s’installa dans le pays, s’y maria, car c’était un homme rangé, fonda la dynastie actuelle des Roch, exécuta divers travaux importants, entre autres le chœur de la chapelle de la Vierge, qu’on peut voir au couvent des Dames de l’Éducation chrétienne, et qui est considéré, par les connaisseurs, comme une merveille d’art. En 1793, les révolutionnaires, armés de pioches et de torches enflammées, tentèrent de démolir l’église que Jean Roch, soutenu par quelques compagnons seulement, défendit. Capturé, tout sanglant, après une lutte héroïque, les bandits l’attachèrent à califourchon sur un âne, le visage tourné vers la croupe et, dans la main, la queue de l’animal, droite, en guise de cierge. Ensuite, ils le lâchèrent, lui et son âne, à travers les rues, où tous les deux furent massacrés à coups de bâton. Et, M. Roch, rappelant chaque détail de la tragique mort de cet ancêtre martyr, qu’il comparait à Louis XVI, à la princesse de Lamballe, à Marie-Antoinette, suppliait les Jésuites d’avoir égard à de «tels antécédents et références» qui lui constituaient une véritable noblesse. Il expliqua encore que si Jean Roch n’avait point été supplicié en pleine vigueur de talent,—ce dont il était loin de se plaindre, d’ailleurs,—Robert-Hippolyte-Elphège Roch, son fils, fondateur de la maison de quincaillerie, et Joseph-Hippolyte-Elphège Roch, le sous-signé, son petit-fils, qui continua le commerce, n’eussent point végété en d’obscurs métiers, où ils s’étaient efforcés, toutefois, par leur probité, leur amour de Dieu, leur fidélité aux anciennes croyances, de glorifier les traditions de l’aïeul vénéré. Et ce fut l’histoire de sa propre existence, contée avec des amertumes grandioses et des navrements comiques: les aspirations de sa jeunesse, étouffées par un père très pieux, il est vrai, mais avare et borné; ses résignations dans un travail indigne de lui; les courtes joies de son mariage; les douleurs de son veuvage; l’effroi de ses responsabilités paternelles; enfin l’espérance—qu’un refus détruirait—de voir revivre, en son fils, les nobles ambitions défuntes, les beaux rêves envolés, car M. Roch avait rêvé d’être fonctionnaire. Ces récits, ces supplications, coupés de parenthèses, et noyés en une incroyable phraséologie, vainquirent les primitives répugnances des bons Pères, qui consentirent enfin, l’année suivante, à se charger de l’éducation de Sébastien.
Le matin qu’il en eut la nouvelle, M. Roch éprouva une des plus fortes joies de sa vie. Mais il avait la joie austère. Chez cet homme grave, si grave que personne ne pouvait se vanter de l’avoir vu rire ou sourire, la joie ne se manifestait que par un redoublement de gravité, et une particulière contraction de la bouche qui lui donnait l’air de pleurer. Il commença par sortir dans la rue, la tête haute, s’arrêta de porte en porte, éblouissant les voisins de ses racontars sentencieux, de ses savantes exégèses sur la Société de Jésus. Les bouches étaient béantes d’étonnement respectueux. On l’entoura, fier de l’entendre discourir sur saint Ignace de Loyola, dont il parlait, comme s’il l’eût connu familièrement. Et c’est escorté d’amis nombreux qu’il se rendit d’abord au presbytère, où s’échangèrent d’interminables congratulations, puis chez sa sœur, Mlle Rosalie Roch, vieille fille, paralysée des deux jambes, acariâtre, méchante, avec laquelle il se disputa plus que de coutume, en raison de l’heureux événement qu’il lui annonçait.
—Oui! je te reconnais bien là, cria-t-elle... Toujours péter plus haut que le derrière!... Eh bien, je te le dis, tu feras le malheur de ton fils, avec tes bêtes d’idées!...
—Taisez-vous, vieille sotte!... Vous ne savez pas ce que vous dites!... D’abord, pour parler comme vous faites, savez-vous ce que c’est que les Jésuites?... Où donc auriez-vous appris cela?... Eh bien, demandez-le au curé; il le sait peut-être mieux que vous, lui!... Le curé vous dira que les Jésuites sont une puissance, il vous dira qu’ils mènent le pape...
—Mais tu ne vois donc pas, pauvre imbécile, que c’est pour se moquer de toi qu’on te met ces stupidités dans la tête... D’abord tu es donc bien riche? Où donc as-tu volé tout cet argent?
—Cet argent?...
Et M. Roch se redressa, la taille plus haute, le verbe plus grave.
—Cet argent?... prononça-t-il avec lenteur... Je l’ai gagné par mon travail, par mon in-tel-li-gen-ce!... par mon in-tel-li-gen-ce!... entendez-vous?
De retour en sa boutique, ayant retiré son habit et passé le tablier de travail en cotonnade grise, il appela Sébastien à qui, tout en triant des pitons de cuivre, il adressa un discours pompeux. M. Roch, naturellement éloquent et dédaigneux des familiarités de la conversation, ne s’exprimait jamais que par solennelles harangues.
—Écoute-moi, ordonna-t-il... et retiens bien ce que je vais te dire, car nous touchons à une heure grave de ta vie... une heure décisive... ce que j’appelle... Écoute-moi bien...
Il était plus majestueux qu’à l’ordinaire, sur ce fond sombre de magasin, rempli de ferrailles, où des marmites bombaient leurs ventres noirs, où des casseroles de cuivre luisaient, l’auréolant parfois de leur ronde clarté ménagère... Et l’ampleur de ses gestes, interrompant le triage des pitons, faisait bouffer sa chemise, dans l’intervalle du gilet au pantalon.
—Je ne t’ai pas mis au courant des négociations entamées entre les Révérends Pères Jésuites de Vannes et moi, débuta-t-il... Il y a des choses auxquelles un enfant de ton âge ne doit pas être initié... Ces négociations...
Il appuyait sur ce mot qui l’ennoblissait à ses propres yeux, qui lui attribuait l’importance d’un diplomate traitant une question de paix ou de guerre... Et sa voix faisait un bruit de gargarisme qu’il prenait plaisir à prolonger en le modulant.
—Ces négociations... difficiles... parfois douloureuses... sont heureusement terminées. Dès à présent tu peux te considérer comme appartenant au collège Saint-François-Xavier... Ce collège que j’ai choisi entre tous est situé au chef-lieu du Morbihan... Peut-être ne sais-tu pas où se trouve le Morbihan? Il se trouve en Bretagne, le pays par excellence!... Grâce à moi, tu vas être élevé avec la fleur de la jeunesse française... Il est même probable, si mes renseignements sont exacts, que tu auras pour compagnons des fils de princes... Tu ne verras autour de toi que les grands exemples de la richesse héréditaire et de l’illustration nationale, si j’ose m’exprimer ainsi... Cela, mon enfant, n’est pas donné à tout le monde, et te crée des devoirs importants, ce que j’appelle... En outre, sais-tu qu’un Jésuite—le moindre des Jésuites—c’est presque un évêque?... Il n’en a pas le titre, j’en conviens, mais il en a la puissance, et, m’est-il permis de le dire... la distinction... Quant aux Jésuites, considérés comme ensemble, un mot suffira... Ils mènent le pape... J’ignore si je me fais bien comprendre?... si tu te rends compte exactement de ce que sont les Jésuites?... Oui, n’est-ce pas?... Eh bien, tâche par ton application au travail, par ta soumission, ta piété, ta conduite en général, tâche de mériter le grand honneur auquel tu es appelé... N’oublie pas surtout les sacrifices énormes que je fais pour ton éducation... et remercie le ciel d’avoir un père tel que je suis... Car je me saigne aux quatre membres...
Et délaissant les pitons, il montra, de quatre chiquenaudes rapides, ses deux bras, ses deux jambes.
Après une pause de quelques minutes où il triompha de l’air ahuri de son fils, il poursuivit lentement, avec de nouvelles modulations:
Aujourd’hui même, je vais m’occuper de ton trousseau, avec la mère Cébron... Il te faut un trousseau convenable, car, en principe, je ne veux pas t’exposer à rougir devant tes nouveaux camarades... et je comprends que, portant mon nom—le nom des Roch—et vivant dans une société d’élite, dans un monde essentiellement aristocratique, je comprends que tu doives représenter... Nous chercherons, la mère Cébron et moi, dans mes anciennes hardes, celles qui, remises à ta taille, pourront te faire le plus d’honneur et le plus d’usage. Applique-toi à être aisé dans tes manières et soigneux... L’élégance va bien avec le bon ordre... Ainsi, moi, j’ai encore mon habit de mariage... Ta pauvre mère!
S’étant attendri juste le temps qu’il fallait pour couper d’une note émue l’insolite longueur de son discours, il recommença de trier les pitons, de ressasser les conseils, insistant de préférence sur ses hautes qualités et ses paternelles vertus. Sébastien n’écoutait plus. Il ne savait ce qu’il ressentait: quelque chose comme un accablement et aussi comme un déchirement, dont l’intense douleur le laissait bouche béante, et mains cramponnées au rebord du comptoir. Certes, il connaissait de longue date l’éloquence de son père. Elle lui avait toujours semblé un bruit naturel. Jamais il n’y avait prêté plus d’attention qu’au ronflement du vent dans les arbres, ou bien au glouglou de l’eau, coulant sans cesse, par le robinet de la fontaine municipale. Aujourd’hui, cela tombait sur son corps avec des craquements d’avalanche, des heurts de rochers roulés, des lourdeurs de trombes, des fracas de tonnerre qui l’aveuglaient, l’étourdissaient, lui donnaient l’intolérable impression d’une chute dans un gouffre, d’une dégringolade dans des escaliers sans fin.
Son regard affolé de vertige allait du ventre de M. Roch, énorme et menaçant sous le tablier de cotonnade, aux ventres menus des marmites de fonte, rangées sur le rayon du haut, près du plafond, qui paraissaient tourner sur leurs trépieds, et lâcher, elles aussi, de furieux borborygmes. Et les disques rouges des casseroles de cuivre, où dansaient des reflets capricants, prenaient d’impossibles aspects d’astres exaspérés. Quand il fut à bout de phrases et à bout de pitons, M. Roch conclut ainsi:

—C’est pourquoi, mon enfant, jusqu’au jour de ton départ, il est nécessaire de briser là toute espèce de relations avec tes camarades d’ici... Je ne prétends point qu’on doive être fier avec les petits, mais il existe en toutes choses des limites... Et la société impose à ses membres des hiérarchies qu’il est dangereux de transgresser... Ces méchants gamins, pour la plupart fils de pauvres et de simples ouvriers—je ne les blâme pas, remarque bien, je constate seulement—ne sont plus de ton rang. Entre eux et toi, désormais, il y a un abîme... Saisis-tu bien toute la portée de mes paroles?... Un abîme, ce que j’appelle!
Pour figurer l’abîme, il mesurait la largeur du comptoir qui le séparait de Sébastien, et il répétait en élevant la voix:
—Un abîme! comprends-moi, Sébastien... un infranchissable abîme!... Que diable! Où en serait un pays sans aristocratie?
M. Roch grimpa sur un escabeau, tira successivement plusieurs cases numérotées, remplies de cadenas, et, tandis qu’il les comparait l’un à l’autre, qu’il faisait jouer leurs serrures rouillées, il soupira mélancoliquement:
—Ah! je t’envie!... Tu es bien petit pourtant, et tu ne sais rien... Eh bien, je t’envie tout de même... Où ne serais-je pas arrivé, moi?... moi?... si j’avais eu un père comme le tien!... Tu en es, toi, maintenant, de cette aristocratie... Tu peux arriver à tout, à tout!... Et moi!... moi!... quel avenir gâché! quel...
A ce moment, la porte de la boutique s’ouvrit: un client entra.
—Voilà! voilà! fit M. Roch qui, prestement, redescendit de son escabeau, en même temps que des hauteurs idéales où sa noble imagination promenait de très vagues, de très immenses rêves de gloire à jamais perdue!
Malgré ces hautes leçons et ces brillantes promesses, Sébastien ne se sentit ni fier, ni heureux. Il était abasourdi. Des successifs discours de son père, de cet amas de phrases incohérentes et discordes, il ne retenait qu’une chose positive: il lui fallait quitter le pays, partir pour un inconnu que ni les Jésuites, ni les fils de princes, ni les immémoriales redingotes dont la mère Cébron allait l’affubler ne parvenaient à rendre attrayant, ni même explicable. Au contraire, sa naturelle méfiance de petite bête sauvage le peuplait de mille dangers, de mille devoirs confus, trop lourds pour lui. Jusqu’ici, il avait poussé librement dans le soleil, la pluie, le vent, la neige, en pleine activité de vie physique, sans penser à rien, sans concevoir un autre pays que le sien, une autre maison que la sienne, un autre air que celui qu’il respirait. Jamais il ne s’était bien familiarisé avec l’idée du collège, ou plutôt jamais il n’y avait songé sérieusement. Entre l’école et le collège, il n’établissait pas d’autres rapports que celui-ci. L’école était pour les petits, le collège pour les grands, les bien plus grands que lui, et il ne se disait pas qu’il grandirait, un jour. Lorsque son père en parlait, cela lui semblait tellement lointain, si vague, que son esprit, sensible seulement aux formes immédiates et présentes, ne s’y arrêtait pas; mais devant la menace prochaine, devant la date implacable, il frissonnait. Il redoutait maintenant, à l’égal d’une catastrophe, cette séparation de lui-même, avec tout ce dont il avait l’accoutumance. Il ne comprenait pas, non plus, pourquoi on exigeait de lui qu’il sacrifiât ses camaraderies de la petite enfance à il ne savait quelle mystérieuse et soudaine nécessité; en ce moment surtout, déjà bien assez pénible, où il éprouvait le besoin d’une protection, d’un resserrement plus intime avec les choses plus amies et les êtres plus chéris. Cela le rendit très triste et très tendre. Le cœur bien gros, il se retira dans l’arrière-boutique, qui servait de salle à manger, et où il avait coutume, entre les heures de l’école, d’apprendre ses leçons et de préparer ses devoirs.
C’était une pièce sombre que le soleil n’avait jamais visitée. Sa vue le glaça comme s’il y entrait pour la première fois; et, sur le seuil, il hésita, étonné de ces objets, de ces meubles, au milieu desquels il avait vécu et qu’il ne reconnaissait plus, tant ils paraissaient avoir revêtu des aspects de brusque laideur, un air d’hostilité renfrognée, par quoi il se trouvait tout déconcerté. La table recouverte d’un tapis de toile cirée, sur lequel étaient imprimées, par ordre chronologique et en rond, «les ressemblances» de tous les rois de France, avec leur généalogie, la date de leur avènement et de leur mort, occupait le centre de la pièce. «On s’instruit en mangeant», disait M. Roch qui, la bouche pleine, souvent jetait, dans le froid silence des repas, les retentissants noms de Clotaire, de Clovis, de Pharamond, aussitôt suivis d’un geste qui les ponctuait de points d’exclamation. Çà et là, des chaises de paille; un dressoir de noyer, garni de vaisselle ébréchée, faisait face à une vieille armoire normande. Chaque chose, maintenant, renvoyait à Sébastien l’image de son père, avilie par un ridicule; il ne se mêlait plus à tout cela que des révélations de scènes grotesques et diminuantes. Le long des murs, tapissés de papier vert, en maint endroit pourri par l’humidité, s’étalaient des portraits au daguerréotype de M. Joseph-Hippolyte-Elphège Roch, en des attitudes diverses, toutes plus oratoires et augustes les unes que les autres. Sébastien le revoyait s’arrêter complaisamment devant chacun d’eux, les comparer, reprendre les poses et soupirer, en haussant les épaules: «On dit que je ressemble à Louis-Philippe!... Il a eu plus de chance que moi, voilà tout!» Il le revoyait allumer, chaque soir, avec les mêmes précautions méthodiques et les mêmes soins de maniaque, la suspension de zinc dédoré qu’un client lui avait laissée pour compte, jadis: aventure dont il gardait une inoubliable rancune, que, depuis dix ans, il narrait toujours, de la même façon indignée, répétant: «Oser prétendre que c’était de la camelote! Comme si cela était croyable qu’un Roch pût vendre de la camelote!... De la camelote!... moi!...» Et il prenait à témoin le solide mécanisme de la lampe, la douceur des chaînettes, la résistance du fumivore, l’opinion de ses compatriotes. C’était aussi, sur la cheminée, entre deux vases bleus, gagnés à des loteries foraines, la photographie de sa mère que Sébastien n’avait pas connue; une jeune femme frêle, un peu raide, le visage presque effacé, les tempes ornées de longs repentirs, et tenant à la main, du bout des doigts, en un mouvement maniéré, son mouchoir de dentelles. Et il entendait son père redire quotidiennement: «Il faudra que je remonte ta pauvre mère dans ma chambre, et que je mette à sa place une pendule!» Tout cela qu’il revivait en cette minute précise, l’âme affadie d’ennuis, de désenchantements, de dégoûts, tout cela était enveloppé par la morne clarté du dehors, taché par les reflets sales des carreaux de brique qui dallaient ce sombre réduit. Sébastien dirigea ses yeux vers la fenêtre, comme pour y chercher une échappée de ciel. La fenêtre, unique et sans rideaux, s’ouvrait sur une étroite cour, et le regard se cognait aux murs des maisons voisines, crasseux, purulents, écaillés de lèpres verdâtres, fendillés de suintantes lézardes, percés d’ignobles jours de souffrance, par où se devinaient vaguement des pauvretés entassées et de vermiculaires ordures. Sans cesse, des tuyaux dégorgeaient des eaux pourries; des bouches noires vomissaient des puanteurs, s’écoulant vers un caniveau commun, entre des amas de vieille ferraille et des débris de toutes sortes. Ce repoussant spectacle, cette lumière louche, aux sordides pâleurs, et jusques à cette vulgarité, cette inintimité des choses familiales, qui lui arrivaient, dépouillés du voile de l’habitude, en formes désolantes et nues, changèrent rapidement l’état de son âme. Sans qu’il en eût conscience, l’incohérent discours de son père, les Jésuites, les fils de prince éveillèrent en lui le rêve d’un au delà, remuèrent des imaginations latentes qui, peu à peu, se dégageaient devant l’horreur de la réalité révélée. A la pensée qu’il avait pu demeurer là, toute sa vie, parmi ces gluantes ombres, à regarder les murs hideux qui lui dérobaient la joie du ciel, une mélancolie rétrospective l’envahit. Oubliant le passé d’insouciance tranquille, il se persuada qu’il avait été infiniment malheureux, et que ce qu’il souffrait, à cette heure, il l’avait toujours souffert. Tandis qu’il végétait, misérable, à d’autres étaient réservées des joies, des beautés, des magnificences. Il savait maintenant—son père le lui avait dit, avec quel accent de certitude, d’admiration!—qu’il n’avait qu’à allonger le bras, pour les étreindre lui aussi. Le collège ne l’effraya plus. Il se surprit même à désirer cet inconnu, qui le troublait encore, mais voluptueusement, comme l’incertaine approche d’une vague délivrance.
Sébastien s’assit auprès de la table, le dos tourné à la fenêtre, ouvrit un livre de classe qu’il ne lut point, et la tête dans les mains, les yeux très graves, lointains et songeurs, il rêva longtemps à d’autres ciels, à d’autres compagnons, à d’autres maîtres. Graduellement, tous les objets de l’arrière-boutique, la cour, les murs, se reculèrent, s’effacèrent ainsi que s’effacent et se reculent les choses ambiantes, dans l’engourdissement du demi-sommeil, et l’enfant se vit transporté en une contrée de lumière, dans une sorte de féerique palais, à travers des nefs spacieuses et des colonnades où des êtres charmants et bons venaient vers lui, vêtus de longues robes brillantes qui faisaient, en glissant, un doux bruissement de soie, ce pendant que, sur les vitres brouillées de la porte qui séparait la salle à manger du magasin, se mouvait ironiquement l’ombre démesurée de son père.
Les jours passèrent, pleins d’anxiétés différentes. Sébastien restait à la maison et ne sortait qu’accompagné de M. Roch, qui veillait scrupuleusement à ce qu’aucun des camarades de son fils ne pénétrât près de lui: «Les Jésuites ne veulent pas... Allez-vous-en!» leur criait-il, lorsque surpris de ne plus rencontrer nulle part Sébastien, ils venaient le relancer jusque dans la boutique. L’apprenti, un gamin de quinze ans, eut l’ordre de ne plus tutoyer le fils du patron et de lui prodiguer les plus grands respects: «Tu l’appelleras, dorénavant, monsieur Sébastien. La situation n’est plus la même», expliqua le quincaillier. Lui-même avait jugé nécessaire et digne de mettre plus de hauteur dans ses relations avec les voisins, de les tenir à distance, sans toutefois les priver du régal quotidien de sa conversation. Au contraire, de jour en jour, son éloquence grandissait, s’exubérait. En même temps, il redoublait de conseils mille fois rabâchés, d’aphorismes saugrenus, de raisonnements magistraux qui jetaient l’enfant dans des ahurissements profonds. Excédé de l’entendre répéter à tout propos: «Je ne sais si je me fais bien comprendre? Saisis-tu bien toute la portée de mes paroles?» les promenades, les visites, les tête-à-tête plus fréquents devenaient pour Sébastien un intolérable supplice; et, afin d’y échapper, il souhaitait ardemment que vînt l’heure du départ. Mais seul, en sa chambrette, le soir, parmi ces riens familiers qui l’entouraient, auxquels il rattachait des souvenirs naïfs et précieux, la terreur du collège le reprenait, et il eût voulu qu’elle n’arrivât jamais, cette heure brutale où il lui faudrait dire adieu à tout cela qui était une partie intégrante de lui-même, moitié de sa chair, moitié de son âme. Ce qui lui faisait mal, plus encore que ces douloureuses alternatives, c’était de penser. L’inquiétude, maintenant, tenaillait son être tout entier, depuis que la réflexion s’installait en son cerveau. En lui infusant la semence d’une vie nouvelle, ce brusque viol de sa virginité intellectuelle lui infusait aussi le germe de la souffrance humaine. La paix de sa conscience était détruite, ses sens perdaient de la simplicité de leurs perceptions. Le moindre mot, le moindre objet, le moindre fait, autrefois sans signification morale, sans prolongements intérieurs, ouvraient à son esprit, par déchirements aigus, successifs, des horizons indéfinis et redoutables. Des questions de toute nature, grosses de mystères, se dressaient devant lui, trop faible pour les étreindre; et il voyait confusément, au-dessus des limbes de son enfance physique, remuer des rudiments d’idées, s’agiter des formes embryonnaires de la vie sociale, fonctionner tout un appareil inexpliqué, discordant, de lois, de devoirs, de hiérarchies, de relativités, s’embranchant l’un sur l’autre, mis en mouvement par une multitude d’engrenages, dans lesquels sa frêle personnalité serait infailliblement prise et broyée. En attendant, cela lui causait des maux de tête violents, exacerbait jusqu’à l’ébranlement nerveux le fragile organisme de sa sensibilité.
La maison contiguë au magasin de quincaillerie appartenait aussi à M. Roch. Le bureau de la poste l’occupait, et la titulaire, Mme Lecautel, veuve d’un général, mort alcoolique et fou, disait-on, passait pour une femme instruite, supérieure. Sa personne, maigre et longue, d’aspect triste, souffrant sous le deuil perpétuel des robes noires, révélait, en effet, une distinction inhabituelle aux dames du pays et suscitait des sympathies respectueuses et cancanières, comme on en accorde aux êtres tombés d’une situation brillante dans le malheur. Elle avait une fille, Marguerite, du même âge que Sébastien; et les deux enfants s’étaient liés d’amitié assez vive. M. Roch, fier de cette relation pour son fils, l’encourageait dans ses visites. Lui-même s’ingéniait à entourer d’égards fatigants et d’obsédantes politesses Mme Lecautel, qu’il appelait galamment: «ma belle locataire»; ce qui ne l’empêchait pas, du reste, de refuser toutes les réparations qu’elle lui demandait. De son côté, Mme Lecautel, sentant l’abandon moral de ce gentil enfant, réservé et silencieux, s’était pris d’intérêt pour lui, et le recevait maternellement. Il fut convenu que, tous les jeudis et tous les dimanches, il viendrait passer, chez elle, quelques heures. Souvent, par les beaux temps, son bureau fermé, elle l’emmenait, à la promenade, avec sa fille.
Dans ces moments de crise, Sébastien éprouva un soulagement véritable, à la société de sa petite amie, Marguerite. Un instinct de protection plus tendre, la chaleur d’une atmosphère plus douce, le poussèrent, plus fort, vers elle. Ce n’était point qu’il parlât, qu’il se confiât davantage. Il était trop timide pour cela. D’ailleurs, il n’aurait su que dire, il n’aurait su quoi exprimer en ce tumulte de sensations brouillées, de chagrins

vagues, qui grondait en lui. Mais la vue seule de Marguerite le rassérénait. Près d’elle, son cœur s’apaisait; sa tête endolorie redevenait plus calme. Peu à peu, il se remettait à la joie de ne plus penser à rien. Elle était charmante de câlineries inventives. Deux grands yeux noirs, trop brillants, trop humides, toujours cernés de bleu, éclairaient sa jolie figure, d’une lumière d’amour précoce et profonde. Ses manières non plus n’étaient pas d’une petite fille, bien que son langage fût demeuré enfantin, et qu’il contrastât avec la grâce savante, presque perverse qui émanait d’elle, une grâce de sexe épanoui, trop tôt, en ardente et maladive fleur. Depuis qu’elle avait appris qu’il devait partir, elle se faisait plus empressée auprès de lui, plus audacieuse de gestes et de caresses. Elle parlait, parlait, s’étourdissait à dire des riens qui emplissaient d’aise son jeune ami. Ensuite, elle le regardait de ses grands yeux possesseurs, qui allaient éveiller, au fond de l’âme de Sébastien, un sentiment obscur encore, mais puissant, si puissant que cela montait en lui, avec des sursauts et des heurts, s’agitait comme de la vie prisonnière qui veut sortir de l’ombre; et il en avait parfois la poitrine haletante et la gorge sèche. Le torse cambré, ou bien ondulant sous le sarrau noir froncé de mille plis, elle s’approchait de lui, avec des mouvements de joli animal, lissait ses cheveux mal peignés, de sa main très longue, maigre et déjà veinée de bleu, arrangeait le nœud de sa cravate défaite. Les petits doigts couraient sur sa peau, légers, souples, brûlants comme des ailes de flamme, semblaient multiplier leurs frôlements, qui le laissaient presque défaillant de terreur et de joie. Il se sentait vivre en elle réellement. Si intime, si magnétique était la pénétration de sa vie, à lui, dans sa vie, à elle, que bien souvent, lorsqu’elle se cognait à l’angle d’un meuble et se piquait les doigts à la pointe d’une aiguille, il éprouvait immédiatement la douleur physique de ce choc et de cette piqûre.
—Est-ce qu’il y aura des petites filles dans le collège où tu vas, dis? demandait-elle.
—Oh! non.
—Je voudrais bien aller avec toi, être toujours avec toi!...
Et les prunelles agrandies, plus brillantes:
—Alors, il y a beaucoup de petits garçons... rien que des petits garçons... comme toi—gentils comme toi?...
—Oh! oui.
—Que ça doit être amusant!... Comme j’aimerais ça, moi, le collège!
Tout d’un coup, elle courait, auprès de sa mère, la figure striée de grimaces nerveuses, pleurant:
—Maman!... maman!... Je voudrais aller avec lui... je voudrais...
De ces heures trop brèves, passées au contact de cette étrange enfant, Sébastien rapportait une chaleur prompte à s’évaporer, dès qu’il se retrouvait avec son père, ou seul, dans le froid de l’arrière-boutique.
C’étaient aussi des appréhensions angoissantes de cette farouche Bretagne, de ce pays mystérieux des légendes, dont M. Roch, en guise d’études préparatoires, l’obligeait à lire des récits très sombres et terribles. Les âpres paysages, les mers tragiques, les vieux châteaux hantés, les mauvaises fées planant au-dessus des étangs nocturnes, les naufrageurs tordant leurs chevelures calibanesques sur les grèves hurlantes, tout ce fantastique de mélodrame se combinait, en sa pensée, avec les divagations paternelles, qui lui donnaient des Jésuites et de leur collège une surhumaine et fulgurante image. Jamais il ne pourrait s’habituer à vivre en un tel milieu, en contact journalier avec des êtres si loin de lui, dont le plus humble rayonnait de «l’insoutenable éclat des évêques». Et renchérissant sur les hyperboliques comparaisons de M. Roch, il se représentait alors les Jésuites, dans des embrasements ecclésiaux, vêtus d’orfroi, auréolés d’encens, révérés comme des papes, inabordables comme des dieux. Tiraillé sans cesse, entre des craintes vagues et des espérances chimériques, privé de ses camarades, la seule joie qui l’eût aidé à traverser les difficiles heures de l’attente, énervé par les quotidiens essayages de la mère Cébron, abruti par les prêches de son père, il se trouvait infiniment malheureux. Hormis le jeudi et le dimanche, il ne savait que faire de ses longues journées. Plus de jeux à la marelle, sur la grand’place; plus de vagabondages à travers champs, le long des haies chantantes et fleuries, ou bien au bord de la rivière, lorsqu’il suivait les jeteurs d’épervier, et que, les bras nus, ses culottes retroussées au-dessus des genoux, il soulevait, dans les endroits peu profonds, les pierres sous lesquelles dorment les écrevisses. Quel crève-cœur, pour lui, que d’entendre de sa chambre, ou du fond de l’arrière-boutique, les cris connus de ses camarades, partant en maraude, qui semblaient l’appeler.
Parfois, il se réfugiait au jardin, situé en dehors du bourg, près du cimetière. Là non plus, il ne pouvait goûter un seul instant le repos cherché. L’absence des belles fleurs, des arbres ombreux, l’ennuyeux dessin des plates-bandes, l’absurdité des ornementations artificielles que la fantaisie horticole du quincaillier avait prodiguées partout, lui rappelaient involontairement les lourdes apostrophes, les écrasantes prosopopées, l’incontinence, l’incohérence de cette rhétorique, à laquelle il avait cru se soustraire et qu’il retrouvait décuplée dans le silence des choses. Et puis le voisinage des cyprès, dont les cônes noirâtres dépassaient les murs, les croix funèbres, montrant çà et là leurs bras chargés de couronnes, ajoutaient, à cette obsession domestique, un malaise aigu. Après avoir fait deux fois le tour des allées, entre les bordures de buis que décoraient des coques d’escargot, peintes de couleurs vives et figurant alternativement des losanges et les initiales J. R. emmêlées, il rentrait plus mécontent, plus perplexe, en proie à de pénibles dégoûts.
Chaque jour, après le déjeuner, il allait aussi chez sa tante Rosalie: un autre supplice auquel le condamnait son père. Étendue dans un fauteuil à roulettes, près de la fenêtre, un ouvrage de tricot en ses mains, la vieille fille occupait toutes les heures de son existence sédentaire à dire du mal des gens, à faire souffrir sa bonne qu’elle s’était attachée par des promesses d’héritage. Sa face grasse, molle et blanchâtre de vieille procureuse, ombrée sur le menton et sur les lèvres de quelques poils grisonnants, son œil égrillard et malicieux, le cynisme de ses propos gênaient Sébastien, demeuré très chaste, très ignorant, mais qui ne pouvait s’empêcher de rougir à des mots inintelligibles pour lui, et où cependant il devinait un sens coupable et des intentions honteuses. Souvent, il la trouvait entourée de ses amies, vieilles filles comme elle, paillardes et chattemittes, comme elle obsédées de préoccupations obscènes, et, sous le couvert de la morale, de la vertu blessée, combinant des adultères locaux, imaginant des histoires polissonnes, parlant des amours de leurs chattes, répandant, autour d’elles, de fades odeurs de linge sale et de lit.
—Des Jésuites!... Il lui faut des Jésuites... criait la tante Rosalie à la vue de son neveu... Je vous demande un peu, à ce gamin!... Ah! c’est moi qui t’aurais mis en apprentissage, mon garçon! Des Jésuites!... Non! Mais c’est incroyable!... Tout ça, pour faire des embarras, pour jouer au grand seigneur, pour montrer qu’on est riche!... C’est du propre... Et je lui conseille de se vanter de son argent, à ton père!... Quand on vend vingt sous une chose qui ne vous en coûte pas seulement deux!... C’est facile d’être riche!... Viens ici, toi, plus près!

Sébastien s’approchait timidement, les coudes collés au corps, effrayé par les deux coques blanches qui nouaient le bonnet tuyauté de la vieille, et pointaient sur le sommet de son crâne comme des cornes de diable.
—Na!... Est-ce pas un bel homme?...
Elle lui empoignait le bras: le faisait virer ainsi qu’une toupie; et, dardant sur lui ses petits yeux méchants:
—Est-ce pas un bel homme?... répétait-elle. Regardez-moi ça!... Et qu’est-ce qu’ils feront de toi les Jésuites? Tu crois peut-être qu’ils te garderont chez eux avec ton air godiche, et tourné comme tu l’es! Ah! bien oui!... Mais sitôt qu’ils t’auront vu, ils se mettront à rire et te ramèneront ici. Veux-tu que je te dise une vérité, moi?... Allons, nigaud, parle, réponds!... Veux-tu que je te dise une vérité?
—Oui, ma tante.
—Oui, ma tante! reprenait sur un ton moqueur et traînard la vieille Rosalie... Oui, ma tante!... Est-il bête cet enfant?... Eh bien, ton père, le cher cœur, ton père est un imbécile, un gros imbécile, tu entends!... Et tu le lui diras de ma part!... Tu lui diras: «Tante Rosalie a dit que tu étais un imbécile!» Mon Dieu! mon Dieu!... Ça envoie son fils chez les Jésuites, et ça ne sait seulement pas nettoyer les lampes!... Et ça fait, toutes les nuits, des saletés avec sa bonne!
Elle haussait les épaules, méprisante, riait d’un rire mauvais, tandis que les yeux des vieilles filles s’allumaient de lueurs obliques.
De retour à la maison, l’enfant, de plus en plus découragé, se demandait si, vraiment, il n’était point trop petit, trop laid, trop mal bâti, pour être accepté de ces terribles Jésuites, que les moqueries de la vieille fille revêtaient d’un caractère plus troublant et d’une plus inexorable sévérité; il se demandait si, vraiment, il ne serait pas plus heureux en apprentissage. Durant une minute, il le voulait; et, la minute d’après, il ne le voulait plus. Il ne savait pas, toutes ces choses lui semblant, désormais, pareillement douloureuses. Ce qu’il savait, c’est que, dans la persistante lutte de deux volontés contraires, dans cet antagonisme incessant des résolutions prises et déprises, il avait perdu le repos et le bonheur. Poursuivi par les paroles de sa tante, sourdement travaillé par les démoralisantes constatations que la vie lui apportait, plus nombreuses, chaque jour, il sentait aussi, malgré ses révoltes contre les calomnies de la vieille femme et ses remords de les écouter, il sentait diminuer son affection, son respect pour son père. Dans l’espoir de solidifier des sentiments de tendresse qui craquaient, maintenant, de toutes parts, il prenait l’habitude de l’observer, s’ingéniait à le comprendre; mais il perdait pied dans le vide de cet esprit, se heurtait au mur de ce cœur égoïste, qui se dressait, ainsi qu’une séparation entre les deux natures. Plus par intuition que par raisonnement, il découvrait qu’aucun échange d’émotions pareilles, que pas un rapprochement de commun amour n’était possible entre eux, si étrangers l’un à l’autre. Tout, dans les actions, dans les discours de son père, le désenchantait, le blessait. Durant les repas, souvent interrompus par les coups de timbre du magasin, les allées et venues des clients, sa façon de manger, gloutonne et malpropre, le bruit qu’il faisait en buvant, une multitude de menus détails, non encore sentis, où se révélaient des habitudes relâchées, des inconvenances de tenue, si peu d’accord avec la rigide pompe de ses principes, tout cela causait à Sébastien une irritation qu’il avait peine à dissimuler. Il souffrait d’une réelle souffrance physique à voir la manière dégradante dont son père traitait l’apprenti: le pain spécial, un pain bis et grossier qui lui était dévolu, les maigres parts, les déchets graisseux des fricots que M. Roch lui jetait comme à un chien, et que l’autre dévorait silencieusement, en guignant les belles tranches de viande et les bons morceaux de pain blanc des patrons. Il ignorait ce que sa tante Rosalie entendait par «les saletés de son père». Mais, sous l’obsession de ces paroles, il en était arrivé à le suspecter d’actes blâmables et déshonorants. Souvent, la nuit, il se levait, collait son oreille contre la mince cloison qui séparait sa chambre de celle de M. Roch, et il restait là, des heures, à écouter..., soulagé de ne percevoir, dans le silence, qu’un ronflement sourd, tranquille, régulier, la respiration nasillante et gargaristique d’un homme plongé dans un sommeil profond de terrassier. Néanmoins, le prestige de l’autorité paternelle, qui s’accompagne chez celui qui la subit d’un besoin de protection et d’un instinct de confiance, s’en allait, chaque fois, détruit par cette surveillance et aussi par mille petits faits intimes, rabaissants, dont le ridicule et la grossièreté ne lui échappaient plus, l’affligeaient comme s’ils eussent été siens. En lui, d’heure en heure, des choses mouraient qu’il avait le mieux chéries; d’autres naissaient qui mettaient en son âme des angoisses nouvelles, des amertumes et des pitiés inconnues.
Quant à M. Joseph-Hippolyte-Elphège Roch, il n’éprouvait aucun de ces troubles intérieurs, et il attendait les événements avec un calme béat. Il était heureux, lui; il se carrait dans son éloquence, s’exaltait dans l’apothéose de son génie, convaincu que, par sa volonté, un fait inouï, un fait historique s’accomplissait. Le dimanche, après les vêpres, strictement vêtu de noir, il entretenait, assis devant sa boutique, les voisins émerveillés de ses incommensurables histoires. Et, très digne, avec une autorité tranquille, imprimant à son buste des balancements isochrones, il lançait des phrases énormes, de colossales bourdes qui lui valaient un accroissement de respect.
Enfin arriva la date fatale.

La veille, M. Roch, depuis plusieurs jours officiellement prévenu du passage du Père Jésuite chargé de ramener les élèves, était resté, très tard, dans la soirée, à compulser l’indicateur des chemins de fer. Il vérifia et revérifia l’heure d’arrivée du train aux principales stations, compta le nombre de kilomètres, entre les différentes villes, étudia le prix des places, suivant les classes, se perdit dans le dédale des embranchements et des correspondances, d’ailleurs absolument étrangers à l’itinéraire de son fils. Une chose l’étonnait, c’est que la ligne s’arrêtât à Rennes. Cet inconnu de Rennes à Vannes, ce biffage de tout un pays, célèbre, en une énumération de villes indifférentes et ignorées le troublaient fort. Il ne pouvait admettre que les Compagnies n’eussent pas prolongé leur ligne jusqu’à Vannes, à cause des Jésuites.
—Car enfin, expliqua-t-il à Sébastien, tu dois comprendre qu’un collège comme celui-là donne un trafic certain... Outre la question de convenances, il y a là... saisis-tu bien?... il y a là un intérêt méconnu... Je pétitionnerai... En attendant, tu pars demain, de Pervenchères, par le train de 10 heures 35... Oui, mon enfant, c’est demain soir, à 10 heures 35, que tu entres vraiment dans la vie. N’oublie pas mes recommandations... Dis-toi bien que tu as un père qui se saigne pour toi aux quatre membres... Ainsi, demain soir, à la gare, je dois te prendre un billet de première classe... Il paraît, je le comprends jusqu’à une certaine mesure, que les Jésuites ne voyagent jamais autrement... ce qui n’empêche pas que ce sont des frais très lourds, très lourds... Je n’ai jamais voyagé en première classe, moi... Et cependant, je suis ton père!
Le lendemain, après une nuit agitée, de très grand matin, M. Roch se leva. Il passa sa redingote de cérémonie, et, chose mémorable, se coiffa de son chapeau haute forme, un antique chapeau, précieusement gardé au fond d’une armoire, et dont la soie, rebroussée par de maladroits et successifs frottements, était ternie de reflets jaunasses. Ainsi accoutré, il mena son fils à l’église pour qu’il y entendît la messe; une messe dite à son intention, et solennellement annoncée, le dimanche d’avant, au prône, par le curé. M. Roch communia. L’office terminé et ses prières dites, il conduisit Sébastien à travers les nefs, les chapelles latérales, le chœur. Sur les dalles, ses pas faisaient un bruit auguste, et ses gestes avaient l’hiératique ampleur des gestes de saints, qui bénissent les foules du fond de leurs niches de pierre.
—Regarde, lui dit-il... Regarde tout cela!... C’est Jean Roch, ton illustre ancêtre, qui restaura cette église... Je te l’ai maintes fois raconté. Ces chapiteaux, cette voûte, tout ce que tu vois, c’est de lui... Remplis tes yeux de ces nobles spectacles. Aux heures de défaillance, tu n’auras qu’à te souvenir pour être consolé, fortifié, ce que j’appelle... C’est là que moi, ton père, j’ai puisé ma force. Regarde!... Jean Roch fut un grand martyr, mon enfant... Tâche de marcher sur ses traces. Regarde! On ne bâtit plus comme ça, maintenant.
Sébastien n’était point ému. Il n’éprouva aucun orgueil. Bien au contraire. Si habitué qu’il fût aux discours étranges, il écoutait celui-ci avec stupéfaction, souffrait de le juger si ridicule. Malgré lui, il se répétait les paroles de sa tante qui résonnaient à ses oreilles, comme un écho de sa propre pensée: «Ton père est un imbécile, tu entends, un imbécile». Il en eut pitié. Il eût voulu lui fermer la bouche, doucement, comme à un petit enfant. Sur le parvis qu’ombrageait de leur mouvant feuillage une double rangée d’acacias, M. Roch s’arrêta, plus grave encore:
—C’est là qu’il est tombé! prononça-t-il, en montrant le sol d’un dramatique geste... Il a versé son sang là... le sang des Roch!... Fixe bien ces lieux dans ta mémoire, afin que tu puisses raconter à tes camarades cette histoire glorieuse de notre famille... Eux aussi, sans doute, ont eu des parents tués par la Révolution. Vous évoquerez mutuellement vos morts, ce que j’appelle... Ah! je t’envie!
La journée se passa en visites ennuyeuses, coupées d’interminables recommandations... La tante Rosalie, donna à son neveu une pièce de cinq francs, en lui disant d’un ton bourru:
—Tiens! prends ça!... Tu achèteras de l’esprit avec...
Chez le curé, les adieux furent attendrissants. Sébastien reçut un scapulaire tout neuf et des médailles nouvellement bénites par le pape. Mme Lecautel se montra très affectueuse; Marguerite, très pâle, eut une crise de nerfs et pleura. Et le soir, enfin, arriva. C’était un soir d’octobre, charmant et doux.
—Allons! fit M. Roch qui, une dernière fois, éprouva la solidité des cordes qui ficelaient la malle... Allons, il est temps!
Revêtu de ses plus beaux habits, ganté de filoselle, Sébastien s’achemina vers la gare, accompagné par son père. Derrière eux, venait l’apprenti poussant la malle sur une brouette. Malgré l’heure tardive, bien des gens se mirent aux portes pour envoyer à l’enfant un dernier adieu.
—Bon voyage, monsieur Sébastien... Portez-vous bien...
Contrairement à ses habitudes, M. Roch marchait silencieux, ne répondait aux démonstrations populaires que par de courts gestes. Il avait perdu de son assurance, de sa dignité, était ému. L’attitude qu’il prendrait devant le Révérend Père Jésuite, à qui, dans un instant, il allait remettre son fils, le préoccupait aussi. Et il ruminait des idées grandioses, préparait de ronflantes périodes, interrompues par de brusques attendrissements où sa verve oratoire s’embrouillait, défaillait. En traversant le pont, Sébastien vit la rivière toute blanche de lune: là-bas, derrière un massif d’aulnes, le déversoir du moulin chantait. Son cœur se noya de tristesse.
Ils entrèrent, dans la gare, en avance d’une demi-heure. Le billet pris, les bagages enregistrés, ils gagnèrent la salle d’attente, s’assirent l’un près de l’autre, sur une banquette, et, sans se parler, ils regardèrent, hébétés et gauches, les affiches jaunes, les réclames enluminées qui bariolaient les murs. M. Roch tenait, dans sa main, la main de Sébastien, la serrait souvent d’une étreinte tremblante. Et Sébastien, qui avait redouté un flux de paroles, un débordement de suprêmes conseils, sut gré à son père de ce silence, de ce tremblement qui lui étaient pénibles et très doux, tout ensemble. Son regret de partir s’en augmenta.
—J’ai mis dans ta malle quatre tablettes de chocolat, dit M. Roch, avec un effort visible... Ménage-les... N’avons-nous rien oublié? Ta boîte de compas?... Oui, c’est moi-même qui l’ai emballée... Et tes billes?... Tes billes aussi, je me rappelle... C’est la mère Cébron, tout au fond, dans un sac de lustrine... ménage-les... elles sont en agate. Enfin, j’ai fait ce que j’ai pu...
Après un silence il soupira:
—C’est incroyable... Je n’aurais pas pensé que ça arriverait, comme cela, si vite!...
Sébastien, frissonnant d’un gros chagrin, se serra davantage contre son père. Il se repentait violemment d’avoir été injuste envers lui. Son âme s’abîmait, se fondait dans le remords et dans la reconnaissance. Il eût voulu lui demander pardon, il eût voulu dire à sa tante Rosalie qu’elle était une méchante femme et qu’il la détestait. Et, tout d’un coup, il pensa à Marguerite qui devait dormir à cette heure; il revit Mme Lecautel, qui, très longue, très maigre, timbrait des lettres, dans son bureau, et cachetait des sacs de cuir... Au dehors, l’omnibus de l’Hôtel Chaumier arriva, pesant, cahotant. Il y eut des colloques, des jurons, des bruits de paquets qu’on décharge. Les chevaux s’ébrouèrent, agitèrent leurs grelots.
—Tu seras à Rennes, demain matin, à cinq heures cinquante-neuf, poursuivit M. Roch... Là, vous aurez des voitures qui vous emmèneront à Vannes... Trente lieues!... Comme c’est loin, tout de même!... Sois bien sage!... Surtout ne te penche pas aux portières. Fais ce que te dira le Révérend Père.
Il consulta sa montre.
—Plus que dix minutes! Mon Dieu, comme le temps passe rapidement! J’ai mis aussi du pain d’épices dans la malle, entre tes chaussettes de laine. Ménage-le... ne le donne pas à tout le monde; tu seras bien heureux, peut-être, à un moment donné, de l’avoir sous la main. Enfin... Et ce Père Jésuite?... qui sait?
Il soupira longuement et ne prononça plus un mot, sinon pour demander de temps à autre:
—Et ton billet?... As-tu ton billet?... C’est un billet de première classe. Ne le perds pas.
Ou bien:
—Surtout, ne te penche pas aux portières... Un accident est tôt arrivé... Dans mon journal, il y en a tous les jours!...
Sébastien pleurait. Il sentait ce qu’il y avait de tendresse maladroite et vive cachée sous ces phrases banales, décousues, dont le ridicule lui était cher. Jamais il n’avait vu son père ainsi. S’il eût osé, il se fût jeté dans ses bras, il l’eût supplié de laisser là le train, le Jésuite, la Bretagne, les fils de princes, et de s’en retourner, tous les deux, dans la boutique, où ils seraient très heureux à s’aimer. Lui aussi, il se mettrait en manches de chemise, il aurait un tablier de cotonnade, et il irait chez les clients, compterait les cadenas, pèserait les clous. Quelle joie de revoir la rivière, les images renversées des peupliers, les mouvantes chevelures des roseaux!... Et ses camarades retrouvés!... Et ses promenades avec Marguerite, le jeudi! Et les champs et les fleurs, et les parties de marelle, sur la grand’place!.... Les minutes s’envolèrent douloureuses.
Tandis qu’il rêvait ainsi, deux paysans avec de longues blouses bleues, leurs limousines sur le bras, leurs trognes vineuses à moitié dissimulées par des casquettes à mentonnière, entrèrent dans la salle et reconnurent M. Roch. Ils s’approchèrent de lui. Après les compliments d’usage, désignant Sébastien:
—Et c’est l’héritier, sans doute, demanda l’un d’eux.
—Mais oui, c’est mon fils... Monsieur Sébastien Roch.
—Allons, c’est bien... c’est bien!... Et comme ça, l’on va faire une petite promenade?
Le quincaillier se redressa, plus digne et d’un ton péremptoire, scandant ses mots:
—J’accompagne mon fils, qui part pour le collège... pour le collège des Jésuites, à Vannes, le collège Saint-François-Xavier.
—Allons, c’est bien, c’est bien.
Et, le dos rond, les membres gourds, ils se retirèrent lentement, à l’autre bout de la salle.

M. Roch s’indigna de ce que sa déclaration n’eût pas été accueillie de ces rustres, par plus d’étonnement et d’admiration. C’était donc une chose naturelle, indifférente, que son fils s’en allât, en première classe, chez les Jésuites?... Une chose qui arrivait tous les jours, à tout le monde?... Il eut la pensée de les rejoindre, de leur expliquer ce que c’était que les Jésuites; il se reprocha même de n’avoir pas donné au départ de son fils une plus grande solennité, de n’avoir pas invité à les accompagner le curé, le notaire, le médecin, toutes les personnes de distinction de la ville... Mais l’impression fâcheuse disparut vite; il se contenta de murmurer, très bas, dans un haussement d’épaules dédaigneux:
—Ces paysans!
Et, comme Sébastien continuait de pleurer, il le consola, répétant:
—Voyons, ne pleure pas... Tu vois bien que ce sont des rustres... Ils ne savent rien, ces gens-là... Il ne faut pas faire attention à ce qu’ils disent.
Soudain, un employé vint ouvrir la porte.
—V’là le train, monsieur Roch!... fit-il. Dépêchez-vous... Passez de l’autre côté.
On entendait le bruit clair d’une sonnerie électrique qui se dévidait sans interruption, et un grondement sourd, pareil à l’approche d’un orage. Tous les deux, ils traversèrent la voie, se tenant toujours par la main, effarés, un peu chancelants. Et la sombre machine, terrible, avec ses yeux rouges qui s’avançaient dans la nuit, siffla, roula, s’arrêta, les flancs secoués d’un halètement sauvage. Étourdis, ils ne bougeaient point, et ils regardaient la masse des wagons, d’un regard stupide.
En face d’eux, d’une portière vivement ouverte, un prêtre sauta sur le quai, preste et leste. Sans une hésitation, et d’un geste gracieux, il salua M. Roch.
—C’est sans doute ce cher enfant, dit-il... notre cher Sébastien!... Bonsoir, mon petit ami.
Et, après avoir caressé l’enfant, il tendit la main au père, en souriant:
—Quel charmant enfant, monsieur Roch!... Et comme nous l’aimerons!
Sous sa barrette, que l’élan du saut avait déplacée et mise de travers sur l’oreille, il avait une physionomie jeune, très douce, des yeux rieurs, un air d’attirante bienveillance, de bonté drôle.
M. Roch eût voulu parler. L’émotion d’être en présence d’un Jésuite, l’étonnement d’avoir été reconnu par ce Jésuite qui ne le connaissait pas, l’en empêchèrent. Il ne trouva aucun mot, aucune phrase. Toute son éloquence s’en alla en révérences embarrassées, en salutations éperdues, en gesticulations comiques, devant cette simplicité, cette jeunesse, cette grâce qu’il n’avait pas prévues, qui le déconcertaient plus que la solennelle, la sacerdotale, l’imposante vision en laquelle il s’était complu. Que ce Jésuite eût sauté du train, comme un gamin, il ne pouvait admettre que cela fût croyable, alors qu’il avait imaginé il ne savait quelles vagues processions, quelles mystérieuses pompes. Il ne pouvait admettre, non plus, qu’un Jésuite fût vêtu de noir, ainsi qu’un curé, sans le moindre insigne décoratif, où se révélât la puissance de l’ordre. Tout cela le paralysait. Cependant, il tenta un effort, balbutia:
—Mon Révérend Père... C’est un père... je suis un père... un père qui... Certainement, je ne m’attendais pas, comme ça!... le grand honneur!... Et puis le soir, dans une gare, on ne voit pas bien...
Il s’empêtrait. Les mots s’étranglaient dans sa gorge. Le train allait repartir. Il embrassa gauchement son fils qui pleurait toujours, chercha une phrase décisive et, n’en trouvant pas, il bredouilla, la raison égarée, la bouche tordue de grimaces:
—Je suis content... bien content de vous avoir vu... Et sa pauvre mère eût été bien... contente... de... de... faire votre connaissance.
A peine s’il s’aperçut que Sébastien était monté dans le wagon avec le Jésuite, que le train s’était remis en marche, avait disparu, laissant la voie vide. La tête découverte, le chapeau à la main, M. Roch demeura longtemps à la même place, sur le quai, redevenu désert. Il saluait toujours, et toujours répétait:
—Bien contente... bien contente...
Il fallut l’intervention du chef de gare pour qu’il se décidât à partir. De son trouble, de son chagrin, de cette émotion sincère qui en avait fait, tout à l’heure, une créature humaine et sensible, il ne lui restait plus que l’irritant dépit d’avoir manqué son discours, dans une occasion unique. Mécontent de cette aventure, un peu honteux de lui-même, il rentra. Il ne pensait déjà plus à son fils dont l’image disparaissait sous celle du Jésuite; et il se disait:
—Ces Jésuites!... Quelle puissance!... Il m’a reconnu, celui-là... C’est incroyable!... Ils reconnaissent les gens qu’ils n’ont jamais vus... Quelle organisation!
A la maison, M. Roch ne sentit point qu’un vide s’était fait, que quelque chose de cher—une habitude, une affection, une petite vie candide et remuante chaque jour mêlée à la sienne—allait lui manquer désormais. Et lorsqu’il passa devant la porte, restée entr’ouverte, de la chambre où son fils avait vécu, près de lui, il n’y arrêta pas un regard triste, et n’éprouva au cœur aucun sursaut. Il se coucha, s’endormit, comme de coutume, d’un sommeil profond, rythmé par de sourds ronflements.


II
L’encourageant accueil, les affectueuses paroles du jeune prêtre ne rendirent point le calme à Sébastien. Vacillant, parmi les jambes hostiles et les bouillottes heurtées, il avait eu beaucoup de peine à s’installer, huitième, dans un coin. Et il restait le corps très raide, les paumes collées aux genoux, n’osant s’allonger sur les coussins, ni faire un mouvement, ni lever autour de lui ses yeux encore humides de larmes. Dépaysé dans le luxe d’un compartiment de première classe, comprenant qu’on l’observait, qu’on le dévisageait, il était horriblement gêné, et cette gêne lui était une souffrance lancinante qui absorbait l’autre, la souffrance de la séparation. Pourtant, au bout de quelques minutes, il s’aventura jusqu’à chercher, d’un glissement d’œil oblique et lent, à mieux entrevoir le Père, qui, sur la banquette d’en face, à droite, était assis, le menton levé, la tête renversée contre le dossier. Il lui parut très maigre, avec un long cou d’oiseau, des pommettes saillantes, une bouche mince, sans sourires, et des yeux redevenus sévères, sans caresses. Mais la manche d’une douillette, pendant, balancée, hors du filet, promenait sur son visage une ombre noire, courte, agile et mobile, qui en déformait les traits, tantôt noyés d’encre, tantôt éclaboussés d’une trop brutale et presque fantastique lumière. Sébastien s’amusa à suivre le jeu de cette ombre qui passait et repassait avec des battements de chauve-souris. Il dut abandonner cette distraction, qui lui servait en même temps de contenance, effrayé d’entendre le Père lui adresser une question banale, dans le but de le mettre à l’aise. Le rouge lui monta au front, comme s’il eût été pris en faute. Pour répondre, par un violent effort de courage, il rappela à lui sa volonté éperdue.
Bientôt de bruyantes conversations succédèrent au silence qui avait accueilli son arrivée. Le Jésuite y prit part, sur un ton enjoué, avec une familiarité de camarade, respectueux, sous ses allures libres et dégagées, du rang social et de l’argent que représentaient ces jeunes collégiens. Étant tous des anciens, il les connaissait de longue date, et s’intéressait aux récits enthousiastes de leurs vacances. C’étaient des promenades à cheval, des chasses, des voyages, des comédies au château, des cochers, des gardes, des chiens, des poneys, des fusils, des évêques; une évocation de vie élégante, heureuse, choyée, dont le contraste avec la sienne, monotone et vulgaire, redoublait l’embarras de Sébastien, y joignait l’amertume d’une inconsciente jalousie. C’étaient aussi des nouvelles du collège, données par le Père: les embellissements du parc, la chapelle de la congrégation, restaurée en l’honneur du magnifique retable offert par la sainte marquise de Kergarec... la pièce d’eau élargie pour le patinage... le théâtre reconstruit dans l’ancien jeu de paume des moyens... une très importante réforme du Père Préfet: l’exposition permanente, au parloir, d’un tableau contenant, gravés en lettres d’or, les noms de tous les élèves reçus à Saint-Cyr. Enfin l’acquisition d’un yacht, le Saint-François-Xavier, pour les excursions en mer, les jours de grande sortie, un yacht tout blanc, portant à la proue l’image du saint, soutenue par deux anges aux ailes dorées.
—Très chic!.... Bravo!... applaudit l’un des élèves.
A quoi le Père ajouta:
—C’est encore un secret... mais il est question d’une fête monstre, pour la bénédiction du Saint-François..., messe en musique, procession, banquet, loterie... Le Père Gargan récitera une pièce de vers admirable...
O Saint-François-Xavier, tu vogueras, superbe, Sous la direction du Père de Malherbe Et ta proue écumante et ton beaupré vainqueur Fendront les îlots d’azur, avec beaucoup d’ardeur...
Et tous, se trémoussant de joie, entonnèrent en chœur, avec le Jésuite qui battait la mesure:
Il était un petit navire Qui n’avait ja... ja... ja...
Cette gaieté, qui correspondait si mal à l’état de son âme, navra Sébastien. Cela lui répugnait de penser que des chansons pussent sortir de lèvres, chaudes encore du dernier baiser des parents. Il s’efforça de ne pas les entendre. Le train roulait à toute vitesse. De son coin, où il demeurait immobile, l’enfant regarda, par la glace mi-levée de la portière, le paysage nocturne: une fuite d’ombres, puis, au-dessus, une fuite de ciel, de ciel étoilé d’or qui semblait retourner au pays, emporté par de rapides nostalgies. Longtemps, il s’attacha, rêveur, à la contemplation de ce ciel, que lui dérobaient parfois les épaisses fumées de la machine se dorant au rayonnement de la lampe, et se fondant, tour à tour, dans la nuit. La nuit était charmante; des blancheurs y flottaient, au ras de la terre, doucement remuées; sur les masses d’ombre, des reflets de peluches argentées se posaient; et les champs prenaient des aspects de lacs endormis, de forêts noyées, de jardins dont les fleurs se vaporisent; les coteaux s’érigeaient en villes confuses, infinies, hérissées de tours, de clochetons, de flèches, en villes barbares, en villes magiques, reculées jusqu’aux confins de l’espace et du rêve, par la métamorphose incessante des brumes.
Peu à peu, le calme se rétablit dans le wagon, les figures fatiguées s’ensommeillèrent; et le Père, ayant déclaré qu’il était temps de dormir, récita une courte oraison, et baissa le store sur la lampe. Tous se tassèrent sous leurs couvertures, cherchant une position commode, au détriment du voisin. Le silence qui l’entourait, la demi-obscurité surtout, qui le baignait d’un mystère, où les visages n’apparaissaient plus que comme des frissons de lumière, tremblotant sur des taches de violentes ténèbres, enhardirent Sébastien. Heureux de n’avoir plus, braquée sur lui, l’ironique curiosité de tant de regards étrangers, il osa s’enfoncer davantage sur les coussins, étira ses membres engourdis, et, calant sa tête dans l’angle capitonné de l’accoudoir, il croisa les pans de sa redingote sur ses genoux, et ferma les yeux. Alors, au roulis orchestral du wagon, qui le berçait délicieusement, qui lui mettait dans l’oreille des musiques, des airs de chansons inconnues, des rythmes de danses oubliées, il sentit descendre en son être une grande douceur, presque une joie de vivre et d’être emporté! La gêne, la crainte, la souffrance, tout cela s’évanouit, comme s’étaient évanouis les tourbillons de vapeur, s’interposant entre le ciel et lui. Il écouta aussi, avec confiance, le bruit clair, le joli et léger tintement métallique d’un chapelet, dont les grains, durant une heure, se déroulèrent sous les doigts du prêtre. A mesure que chaque tour de roue l’éloignait davantage des choses regrettées, sans un déchirement intérieur, avec une mélancolie résignée et bienfaisante, il revoyait, en un rêve attendri, la petite rue de Pervenchères, les bonnes gens sur leurs portes, saluant son départ, la gare et ses jaunes affiches; son père qui le tenait tendrement par la main, et le Jésuite disant dans un sourire: «Quel charmant enfant, Monsieur!... Et comme nous l’aimerons.» Sur cette vision consolante d’une multitude de maîtres, ingénieux à l’aimer, il s’endormit profondément.
Il ne se réveilla qu’à Rennes, où l’on quittait le train. A peine si l’aube froide teintait d’une pâleur rosée la voûte vitrée de la gare. L’arc immense qui la termine s’ouvrait sur un ciel morne, brouillé de brumes jaunes, crasseuses; dans les brumes s’enfonçait un paysage de toits noirs, de murs couleur de suie, de machines fumantes, de profils perdus. Et parmi les rumeurs, les sifflets, les roulements des locomotives sur les plaques tournantes, dans la clarté ternie du gaz, une cohue d’ombres, une bousculade de dos vagues, de visages blafards, s’agitaient. Sébastien, effaré, emboîta le pas du Père.
A Rennes, d’autres bandes d’élèves, venus de directions différentes, attendaient. Ce fut un indescriptible brouhaha, une tumultueuse mêlée de poignées de mains, d’embrassades, de confidences impatientes, auxquels l’autorité des surveillants eut peine à mettre un terme. Après un déjeuner sommaire, promptement servi au buffet de la gare, ils s’empilèrent tous dans cinq grandes diligences, serrés l’un contre l’autre, chacun jouant des coudes et des genoux, afin de s’assurer une place meilleure. Sébastien avait encore les idées obscures, les yeux bouffis de sommeil. Quoiqu’il eût très faim, il n’avait point osé prendre sa part du déjeuner. Comme personne ne l’y avait invité, il craignait de ne pas en avoir le droit. Dans la voiture, il se laissa marcher sur les pieds, renvoyer d’une banquette à l’autre, étourdi, inconscient, mais tâchant, dans son désarroi, à ne pas perdre de vue la soutane du Jésuite, comme un voyageur égaré s’obstine, du regard, vers la lumière aperçue dans la nuit, et qui le guide. Ce fut avec beaucoup de peine qu’il parvint à s’insérer entre deux camarades. Et la voiture roula.
—Tu es un nouveau? lui demanda son voisin de droite, un bel adolescent qu’enveloppait un ample pardessus à collet de fourrure.
—Oui, répondit-il, tremblant, et cependant heureux que quelqu’un voulût bien s’occuper de lui... J’suis d’Pervenchères.
—Ah! t’es d’Pervenchères?... Ta parole?... Et comment t’appelles-tu?... Tu t’appelles, monsieur de Pervenchères?...
—Je m’appelle Sébastien Roch...
—C’est épatant, tu sais, de s’appeler comme ça!... Et ton chien?... Tu as oublié ton chien!... Où est-il, ton chien?... Je me disais bien que je t’avais vu quelque part, mon vieux Saint Roch!... C’était au-dessus de la porte de notre jardinier, dans une niche... Dis donc?
Il lui bourra les côtes à coups de coude.
—Dis donc?... Ce n’est pas une raison pour t’asseoir sur mon pardessus.
Et comme les élèves riaient, que Sébastien, confus et très rouge, baissait la tête:
—Allons! Châteauvieux!... fit le Père, d’une voix indulgente, presque complice; laissez cet enfant tranquille.
Châteauvieux détourna la tête avec une moue de jovial dédain. Il lissa sa fourrure, se ganta soigneusement, et raconta des histoires de chasse.
La route fut longue et lassante. Sous un ciel gris, gris comme un plafond tendu de toile grise, sous un ciel immobile, sans une seule nuée voyageuse, de courts horizons ondulaient, durs et secs; des champs se succédaient, lourdement vallonnés, enclos de pierres, avec de chétifs pommiers penchant, de distance en distance, leurs tignasses moussues. Çà et là, des maisons basses, noirâtres, baignant dans la boue et le fumier leurs assises, imbibées du purin des étables; çà et là, des masures montrant, derrière les coteaux, des toits gondolés et des cheminées croulantes. Puis des villages sordides où grouillait une humanité bestiale, servile; faces terreuses, haillons de misère, lentes et dolentes échines. Et des bois de chênes trapus, et des bois de pins rabougris, faisaient plus triste le triste jour, pleurant entre leurs sombres ramures. Plus loin, Sébastien vit des landes, des landes pelées, dévorées par la cuscute, des pays de fièvre, maudits, à perte de vue, où rien de vivant ne semblait croître et fleurir, où les gramens eux-mêmes sortaient de la terre, déjà desséchés et morts. Des vaches squelettaires, des spectres de chevaux roux, au mufle barbu comme le menton des chèvres, erraient, sinistres, sur la pâleur vitreuse des flaques d’eau, paissait l’illusoire pousse des ajoncs. Des moutons noirs tiraient sur leurs entraves, et, boitant, faméliques, tournaient en rond, sans cesse. De place en place, pareils à des animaux pétrifiés, des blocs de granit se dressaient, inquiétantes carcasses, évoquant des vies antérieures, des races disparues, les inachevées et fabuleuses formes des âges préhistoriques. L’œil, parfois, se rafraîchissait à de petites vallées vertes; dans les fonds d’herbe grasse, sous des branches feuillues, passait la joie rapide des ruisseaux; oasis vite franchies, vite oubliées, vite perdues en l’immense stérilité. Et l’haleine de la mort recommençait à charrier, dans l’atmosphère plus dense, les lourdes émanations paludéennes, et les tourbillons de poussière cosmique, larves invisibles de l’éternelle pourriture. Aux carrefours des routes, aux embranchements des traverses, tout d’un coup, surgissaient des calvaires difformes, se penchaient des stèles barbares, s’accroupissaient de géantes pierres, gardant le souvenir des dieux homicides qui ont régné là.
Tout le monde descendait aux côtes. Les uns s’empressaient autour des Pères qui exagéraient leurs airs fraternels et leurs allures gaies; les autres escaladaient les fossés et lançaient des cailloux, pris d’un besoin de mouvement. Quelques-uns, bras dessus, bras dessous, chantaient des cantiques. Aucun n’adressa la parole à Sébastien qui remarqua, non sans amertume, que le jeune Père «qui devait tant l’aimer» ne lui prêtait plus la moindre attention. Sur la berge du chemin, écrasé par la désolation de l’âpre nature, dont il ne pouvait comprendre encore la farouche et mystérieuse beauté, ressaisi par ses terreurs du collège qui, bientôt, allait apparaître, là-bas dans les brumes, il marchait seul, l’âme en détresse, plus abandonné au milieu de ses camarades que la bête vaguant à travers le silencieux infini de la lande. «Et comme nous l’aimerons», se répétait-il, dans l’espoir d’étouffer l’involontaire et persistante défiance dont son cœur était plein, et qui lui rendait plus cruels l’inhospitalité des choses, l’indifférence de ses maîtres et le mépris ricaneur, hautain, de ses compagnons. Cette phrase qui lui revenait souvent, il croyait y démêler un sens d’hypocrite moquerie, une ironie perfide, et il se disait: «Non, ils ne m’aimeront jamais... Et comment pourraient-ils m’aimer, puisqu’ils en aiment tant déjà, qu’ils connaissent mieux que moi, tant qui ont des chevaux, des fourrures, des beaux fusils, tandis que moi, je n’ai rien?» Il avait alors des envies violentes de s’enfuir; à un détour de la route il ralentit le pas. Il attendrait que les voitures et la bande des élèves eussent disparu, et puis il se mettrait à courir. Mais une pensée le glaça. Où donc aller? Devant lui, derrière lui, partout, la solitude morne, le désert. Pas une maison, pas un abri en cet espace de cauchemar, en cette spectrale nudité terrestre. A l’horizon qu’envahissaient des brumes violacées, pas un clocher; un ciel implacable au-dessus de sa tête, un ciel maintenant enduit de plomb opaque, que des corbeaux, par troupes affamées, traversaient sans interruption. Et, tout petit, avec sa longue redingote qui lui faisait dans le dos des plis ridicules, et dont les basques caricaturales flottaient comiquement autour de ses jambes, il regagna les diligences, continua de les suivre, souhaitant de n’arriver jamais.
A Malestroit, près d’un vieux pont, on s’arrêta pour relayer et pour dîner: dîner morne, dans une sale auberge, sous des poutres enfumées, parmi d’intolérables odeurs de cidre aigre et de graisse rance. Personne ne parlait, étourdi par le voyage, et Sébastien, relégué à l’un des bouts de la grande table, que des femmes servaient, en corsages brodés, en coiffes ailées de religieuses, ne mangea point. Un affaissement physique, une sorte d’anéantissement moral remplaçaient la surexcitation aiguë de ses nerfs, maintenant détendus et meurtris. Sa tête était vide, sa volonté paralysée. Il ne pensait plus à rien, ni au passé, ni au présent; il ne sentait rien, ni ses jambes endolories, ni ses reins rompus, ni la pesante boule de plomb qui lui emplissait l’estomac. Hébété, ses mains cachées sous la table, il regardait devant lui, sans voir, sans entendre, sans comprendre pourquoi il était là et ce qu’il faisait.
Quatre heures après, il se trouva couché dans un petit lit de fer, entre des cloisons de bois, fermées par un rideau blanc. Les cloisons montaient à mi-hauteur du plafond, laissant, au-dessus d’elles, un vide où des clartés tremblantes de lampes s’épandaient. Près du lit, une étroite table, garnie d’une cuvette et d’un pot à eau; contre la cloison, à portée de la main, un bénitier, surmonté d’un crucifix; en face, contre l’autre cloison, ses habits qui pendaient, accrochés, pareils à des peaux de bêtes écorchées.
Il ne se rappelait pas exactement ce qui s’était passé, depuis Malestroit. Il avait seulement la sensation de choses tronquées, fugitives, un peu effarantes, passant de l’éclat vif des lumières au néant des plus intenses ténèbres... Il se souvenait d’avoir longtemps roulé, dans un bruit de grelots, de vitres ébranlées, roulé en une voiture où des visages cahotés, endormis, s’éclairaient très pâles, à la lueur terne d’un lampion... Et ce roulis, ces cahots, ces chocs des épaules, il croyait les ressentir encore. Toujours tintaient à ses oreilles, mais plus lointains, les grelots; toujours vibraient, mais plus assourdies, les vitres. Et de fumantes croupes de chevaux, avec des ossatures pointues, fantastiquement maigres, se levaient, bondissaient, dans un halo de lumineuse vapeur... Puis une ville confuse, à peine entrevue dans la nuit... puis une porte, devant laquelle l’on s’était arrêté, une façade haute, sommée d’une croix dont les bras luisaient... puis de longs couloirs blancs, des escaliers interminables... La marche d’une foule sur des dalles sonores... Et des soutanes, rapides, fuyantes... des saints de plâtre blafards, des vierges livides, projetant sur les murs l’ombre de gestes raidis!... Des lits, des lits... puis rien!... Sa peau brûlait, ses tempes battaient... Quelque chose comme un cercle de fer lui opprimait le front... Où donc était-il? Il se souleva à demi, hors des draps, et il écouta... Un grand silence!... Un grand silence où, peu à peu, se percevait, plus distincte, l’indécise et continue rumeur des respirations endormies, où, tout à coup, éclataient la voix effrayée d’un rêve, le bruit rauque d’une toux, le choc sourd d’un coude contre les cloisons de bois... Il pensa à sa petite chambre de là-bas, à ses gais réveils, à la mère Cébron, que tous les matins, dans la cuisine, il trouvait en train de griller des tartines de pain, pour le café au lait, et il soupira. C’était fini!... Jamais plus il ne reverrait sa chambre, ni la mère Cébron, ni rien de ce qu’il avait aimé jusque-là!... De temps en temps, sur la blancheur des rideaux, gonflés par un souffle furtif, rôdait, vigilante et déformée, l’ombre d’une soutane... Et les heures sonnaient, espaçant des siècles.
Le réveil ne sonna qu’à huit heures. Un tapage grandissant emplit le dortoir; piétinement de foule, bourdonnement de ruche en travail, sur quoi se détachaient le bruit plus clair des rideaux glissant, un à un, sur leurs tringles de fer, et la ruisselée de l’eau tombant dans les cuvettes. Machinalement, Sébastien se leva, la tête alourdie, les idées disjointes, mal à l’aise. Un jour avare, un jour de prison, remplaçant la lueur des lampes éteintes, rampait au plafond, laissait les cloisons dans une pénombre étiolante. Il s’habilla à la hâte, gauchement, négligeant de se laver, de peur d’être en retard, et, sans trop savoir comment cela s’était produit, il se retrouva, au milieu d’une longue file, heurté, bousculé, et flanqué de deux compagnons, ainsi qu’un malfaiteur, entre deux gendarmes. La file s’ébranla. Il revit les escaliers, les saints de plâtre, les couloirs percés de larges fenêtres, par où des cours rectangulaires, des petits jardins souffrants, des espaces carrés en forme de cloître et de préau, s’apercevaient uniformément enclos de hauts bâtiments qui leur donnaient un jour crayeux, d’une dureté, d’une tristesse infinie. Distraits, bâillant, les élèves entendirent la messe dans une chapelle sombre, basse, étouffante, sorte de tribune s’ouvrant latéralement sur la nef publique, haute et voûtée, dont on ne voyait, en raccourci, qu’une partie du chœur et l’autel fastueux. Ensuite, ils se rendirent au réfectoire, vaste salle très claire, blanchie à la chaux, où, malgré la propreté des tables et la remise à neuf des murs, persistaient des odeurs fades, les douceâtres relents des anciennes nourritures. A peine si Sébastien toucha du bout des lèvres au déjeuner: du lait chaud, servi en d’énormes jattes de fer-blanc. Ce ne fut que dans la cour de récréation qu’il put reprendre possession de soi-même, recouvrer la notion du lieu où il était, reconstituer à peu près le souvenir de ce qui venait de se passer de violent, d’insolite dans sa vie. Quoiqu’il éprouvât, à ce moment même, une impression pénible d’abandon, d’exil, la sensation douloureuse d’être arraché à des habitudes, à des joies, à des libertés vagabondes, l’angoisse d’être emmuré désormais dans de l’inconnu, il aspira, délicieusement, à pleins poumons, l’air frais du matin. Et il resta là, sans bouger, regardant les élèves qui se dispersaient, par couples, par groupes, regardant les autres cours qui s’animaient, le collège, et s’étonnant de ne pas voir le théâtre, le bateau, dont ils avaient tant parlé, dans le wagon, ni la mer, la mer qu’il désirait tant voir. Il bruinait; un vent aigre soufflait de l’Ouest, poussant dans le ciel de gros nuages floconneux; et cette fraîcheur humide qu’il apportait lui faisait du bien, détendait ses muscles, calmait ses nerfs.
Tout à coup, un jeune garçon se planta, droit, devant lui.
—Je me nomme Guy de Kerdaniel, dit-il... Et toi, comment t’appelles-tu?
—Sébastien Roch!
—Tu dis?
—Sébastien Roch!
—Ah!
Guy de Kerdaniel cligna de l’œil, réfléchit un instant, et, les poings sur les hanches, le torse cambré, il interrogea, très impérieux:
—Es-tu noble?
A cette question inattendue, Sébastien rougit d’instinct, comme s’il eût été coupable d’un gros péché. Il ne savait pas exactement ce que c’était d’être noble; mais, devant l’attitude dominatrice de son petit interlocuteur, il soupçonna que de ne l’être pas cela constituait une faute grave, une malpropreté, un déshonneur.
—Non, répondit-il, d’un air humble, presque suppliant.
Il se tâta la poitrine, les flancs, les genoux, pour bien s’assurer qu’une bosse ou quelque dégoûtante infirmité ne lui avait pas, soudainement, poussé sur le corps. Ensuite il considéra, de son doux œil effaré, le hardi camarade dont l’évidente majesté l’éblouit. Cette casquette, crânement posée en arrière de la tête, sur la nuque, ces gestes délibérés, ce visage insolent, pâle et fin, aux grâces souples et douteuses de courtisane et, par-dessus tout cela, ces habits seyants et frivoles, lui apparurent comme la révélation de quelque chose de très grand, de sacré, d’inaccessible, à quoi il n’avait pas encore songé jusqu’ici. Sébastien fut véritablement écrasé de tant de prestige, et, par contre, il acquit, sur l’heure, la certitude de son indignité. A n’en pouvoir douter, il était devant l’un de ces êtres supérieurs, augustes, dont son père parlait avec tant de respect et d’émerveillement. Ce petit personnage, de toute évidence, n’était point comme lui-même, bâti de chair vulgaire et d’os grossiers, mais de matières précieuses, plus précieuses que l’or et l’argent. Il se dit: «C’est peut-être un fils de prince». Ce fut un moment de douloureux émoi. Sous ses vêtements, antiques hardes, godantes défroques de famille, sommairement retaillées, retapées par la mère Cébron, et qui lui pesaient aux épaules, plus lourdes que des chapes de plomb, il se jugea si gauche, si infime, tellement déchu, qu’il eût voulu disparaître au fond de quelque trou, ou s’évaporer dans l’air, comme une fumée. Pourtant, avec l’intention vague de se réhabiliter

il bégaya, en un mouvement comique des lèvres:
—J’suis d’Pervenchères... dans l’Orne... J’suis d’Pervenchères...
Il se souvint des recommandations de son père. Pour convaincre le troublant Guy de Kerdaniel de son droit à vivre, près de lui, à respirer le même air, manger le même pain, apprendre les mêmes choses que lui, il tenta de raconter l’église, les chapiteaux, l’illustre ancêtre Jean Roch, l’âne, leur mort à tous les deux, dans les rues, à coups de bâton. La phrase qu’il fallait ne lui vint pas. Il ne savait par où commencer, par l’âne, ou par l’église. Et, bégayant, plus fort, et croyant résumer cette magnifique histoire dans un seul cri, il répéta.
—Puisque j’suis d’Pervenchères!... Na!...
Ce correctif plaisant parut ne pas impressionner beaucoup Guy de Kerdaniel qui, lui aussi, examinait Sébastien, des pieds à la tête, dédaigneusement. Étonné, scandalisé même de se trouver en présence de quelqu’un qui, n’étant pas tout à fait un paysan, n’était pas non plus un noble, de si mince noblesse que ce fût, l’aristocrate gamin ne pensait pas à rire. Il était devenu sérieux comme un juge; des plis durs rayaient son front. Ce fait anormal le choquait, autant qu’il dérangeait ses notions héréditaires sur l’organisation des hiérarchies humaines, et le bon ordre des contacts sociaux. Devait-il hausser les épaules et s’en aller, ou bien administrer une paire de gifles à ce minuscule insecte, qui avouait n’être pas noble et s’appeler de ce nom barbare: Sébastien Roch?... De ce nom cynique: Sébastien Roch?... Sébastien Roch!... Certes, rien que cela valait une gifle. Il hésita, quelques secondes, la main levée. Finalement, pris d’un suprême dégoût où s’affirmait mieux que dans la violence l’inflexible antagonisme des castes, il se contenta de demander:
—Alors!... qu’est-ce que tu fais ici?
—Je ne sais pas, gémit-il.
Guy s’impatienta, frappa la terre du pied.
—Enfin, ton père, qu’est-ce qu’il fait, ton père?
—Papa?... articula Sébastien.
Mais il s’arrêta de nouveau, décontenancé.
Au choc de cette interrogation, il venait d’entendre distinctement la porte d’un monde se refermer sur lui. Une poussée brutale le rejetait hors d’une vie qui n’était point la sienne, et où il n’avait pas, anonyme et chétif avorton, le droit de pénétrer. Maintenant, il ne doutait plus que si manquer de noblesse était une impardonnable faute, faire quelque chose équivalait à une infamie, dont rien ne pouvait vous laver. Il admira Guy de Kerdaniel autant qu’il l’envia et le détesta. «Qu’est-ce qu’il fait ton père?» Et voilà que la nécessité de répondre à cette question lui causait subitement une gêne insurmontable, une angoisse plus vive que toutes celles jusqu’alors souffertes. Sébastien éprouva contre son père et contre lui-même un sentiment affreusement pénible, qu’il ne se souvenait pas d’avoir jamais connu. Ce n’était pas de la colère; c’était plus que de la pitié, presque de la honte, cette espèce de honte, basse et lâche, qui s’attache à l’idée de la difformité physique. Avec une précision où s’accentuaient toutes les infériorités sociales, il revit son père, en manches de chemise, les reins serrés par le tablier de cotonnade grise, fureter dans une boutique, encombrée d’objets vulgaires, et très laid, de ses mains maculées de rouille, gercées de travail, ranger des poêlons de fonte, ficeler des paquets de clous. Cela lui sembla répugnant, inadmissible, et plus irréparable que s’il eût été bossu ou cul-de-jatte. De même qu’il avait mesuré la distance qui le séparait de Guy de Kerdaniel, de même il mesura celle qui séparait son père du père de celui-ci: un beau monsieur, sans doute, avec une belle barbe étalée, et des mains très blanches, fièrement campé dans une voiture, que menait, sur des allées de sable jaune, à travers des paysages riches, un cocher tout galonné d’or. Dans la vertigineuse seconde que dura son hésitation à répondre, mille pensées, mille souvenirs, mille sentiments, mille spectacles, mille presciences, défilèrent ensemble et pêle-mêle. Les êtres, les choses, les idées prenaient des contours autres, des directions et des formes nouvelles, d’une implacable rigueur, d’une désenchantante brutalité. Et les murs de la cour, et la boutique projetaient leur sale ombre sur ses plus chers, ses plus purs souvenirs. Son père, les voisins, Mme Lecautel, Marguerite, le pays tout entier, le ciel natal, et lui-même, cette ombre les enveloppait d’un épais, d’un étouffant voile de dégoût. En ce moment, ses billes d’agate et de verre colorié, sa belle boîte de compas, ses toupies de cuivre ronflant, dont il était si fier, vis-à-vis de ses camarades de là-bas, qui réalisaient sa conception la plus élevée du bonheur, du luxe et du rang, il les eût sacrifiés, sans un regret, avec joie, tout de suite, pour être né de parents nobles et oisifs, pour pouvoir le crier bien haut à la face de tous les Kerdaniel de la terre. En son trouble d’orgueil, il chercha d’abord à mentir, à se renier, à se hisser sur des héraldismes vertigineux. Il ne trouva rien d’assez plausible, rien d’assez émerveillant, ne sachant pas ce qu’il fallait dire. D’ailleurs, son pantalon trop court, sa veste trop large, en forme de flottante guérite, qui protestaient de la modestie de leur origine, le découragèrent, le rappelèrent à la réalité de sa condition. Puis il comprit que ce serait vil de mentir ainsi, se souvint des paroles que ne cessait de lui répéter son père: «Il faut toujours être soumis et respectueux envers les personnes plus élevées que soi, par la fortune et par la naissance». Et, d’une voix tremblée, où pleurait toute l’humilité d’un aveu, il murmura: