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Sébastien Roch

LIVRE PREMIER (continued 3)

Reading edition

Comme Sébastien restait là, sans bouger, le regardant de ses prunelles fixes, où brillait une ivresse grave.

—Allons!... houp! répéta-t-il.

Et l’enfant, de sa voix suppliante, prononça:

—Mon Père... ne vous fâchez pas... ne me grondez pas... Je voudrais vous embrasser... parce que... enfin parce que, jamais, personne ne m’a parlé comme vous... parce que...

Mais le Père, moitié souriant, moitié triste, lui donna sur la joue une tape amicale, et il le quitta, se disant, tout remué par une grande pitié:

—Pauvre petit diable!... trop de tendresse!... trop d’intelligence!... trop de tout!... Il sera bien malheureux, un jour.

Les vacances de Pâques furent une déception imprévue pour Sébastien. Il avait rêvé d’effusions, de caresses sans fin, d’inexprimables attentes de bonheur. De son coin, dans le wagon qui le ramenait, il guettait anxieusement le retour des paysages familiers. A mesure qu’il approchait du terme désiré, une émotion lui serrait le cœur à le rompre. Déjà il reconnaissait son ciel plus léger, plus profond, la forme des champs, les arbres, les fermes au haut du coteau, la rivière qui luisait dans les prairies, les routes sinueuses, qu’il avait parcourues, combien de fois?... Rien n’était changé. Un clair soleil illuminait cette résurrection charmante... Entre les hachures roses des peupliers, tout d’un coup, Pervenchères, tassé, grimpant sur la côte, étageait ses maisons qu’il n’avait jamais connues si brillantes et si jolies, pareilles, en ce moment, à de gais morceaux de soie et de velours vibrant dans l’air; et l’église les dominait, éclaboussée de soleil, avec une grande ombre qui la prenait de travers, ainsi qu’une écharpe bleue. Derrière les palissades de la voie, il aperçut le père Vincent, dans son jardin; il eut envie de lui crier: «C’est moi, Sébastien!» Il était chez lui; il allait tout revoir! Son père l’attendait à la gare. Et ce fut fini.

—L’omnibus prendra ta malle... Nous, nous allons rentrer à pied, décida M. Roch, d’un ton sévère...

Dès qu’ils furent hors de la gare:

—Écoute-moi, commanda le quincaillier... Ce que j’ai à te dire est grave... D’abord, j’ai longtemps hésité à te faire venir ici. Mon intention était de te laisser au collège, en pénitence... Je l’aurais dû, peut-être... Dans les circonstances actuelles, et pour dix jours seulement, payer la dépense d’un tel voyage, ajouter cette charge à toutes les charges dont tu m’accables, c’est dur!... Je ne suis pas millionnaire, sacredieu!... Si tu es là en ce moment, c’est que j’ai voulu te parler moi-même, te raisonner... Je me suis dit que j’aurais sans doute plus d’autorité sur toi que tes maîtres... Car enfin, un père est un père... Et même, je puis me vanter de n’être pas un père comme tous les autres...

Des gens sur la route passaient, reconnaissaient Sébastien.

—Ah! c’est monsieur Sébastien!... Bonjour, monsieur Sébastien!... Comme vous avez maigri! Comme vous êtes pâlot.

—Mais non! Mais non! Il n’a pas maigri! protestait M. Roch... Il est gras, au contraire, il est trop gras!

Son fils maigrir chez les Jésuites! Il ne pouvait admettre une telle supposition: elle lui semblait une injure contre cet ordre confortable, un reproche indirect lancé à sa personne.

—C’est le voyage! expliquait-il.

Et, non sans brusquerie, arrachant Sébastien aux compliments du retour, il reprenait, de sa voix digne où tremblait une irritation inhabituelle:

—Je suis outré!... outré!... Tu ne me causes que des tourments... Tu vois, c’est parce que tu es paresseux que M. de Kerral n’a pas voulu de toi... Il a redouté pour son fils un pernicieux exemple!... Parbleu! c’est clair!... D’abord, je te défends de raconter à nos amis cette déconvenue, parce que moi, j’ai tenu à dire partout que tu sortais régulièrement dans cette grande famille... Cela te rehaussait dans l’estime des gens d’ici... D’ailleurs, maintenant, je ne puis me déjuger... Si le curé te demande des détails, il faudra lui en donner, lui en donner beaucoup... Tu diras que tu as vu, au château, des oubliettes, tu parleras des portraits d’ancêtres... des voitures armoriées... Enfin, tu t’arrangeras pour ne pas me rendre ridicule... tu m’entends... J’ai de l’amour-propre, moi... Et je suis outré!... mortifié, ce que j’appelle.

Et il lui secoua le bras, brutalement, pour communiquer plus de force persuasive, plus d’éloquence réellement sentie, à l’amertume de ses récriminations.

Sébastien était stupéfait de cet accueil... Dès les premiers mots de ce discours, le charme s’était envolé. Maintenant, un ennui l’accablait. En montant la rue de Paris, il trouva Pervenchères trop petit, sale et triste, les habitants vilains et grossiers. A peine s’il répondit aux bonjours qu’on lui envoyait de toutes parts, et il regretta Vannes, l’amusant dédale des rues, ses maisons aux pignons gothiques, aux étages en surplomb, le port, la goélette.

—Oui, j’ai bien peur, poursuivit M. Roch, que tu fasses la honte de mes derniers jours!... Dans quelle situation tu me mettrais, si les Jésuites, ne pouvant venir à bout de toi, allaient te renvoyer? Chaque matin je tremble d’apprendre cette catastrophe... On me demande: «Et Sébastien! Êtes-vous content de lui? A-t-il de bonnes places?...» Je ne veux pas avoir l’air d’un imbécile, et je réponds: «Oui». Mais à quoi penses-tu?... Et pourquoi ne dis-tu rien?... Tu entends?... Tu es là comme une souche! C’est que tu ne sembles pas comprendre que tu es une charge pour moi, une charge très lourde... Tu me crois riche?... Et le reste t’est bien égal!... Si je ne t’avais pas, j’aurais pu, cette année, acheter le champ du Prieuré, qui a été vendu pour rien... pour rien... voilà ce que tu me coûtes!... Et je me serais retiré du commerce... Ah! bien oui!... Il faut que je trime pour toi, pour un enfant sans cœur. Ah! j’ai été bête!... Mon Dieu, que j’ai été bête!... J’aurais dû te laisser ici, t’apprendre le métier de quincaillier... Mais un père est un père... Il a de l’ambition... J’en suis bien puni... C’est comme ta tante Rosalie... Elle est très mal... Sa paralysie remonte... Voilà encore un héritage sur lequel il ne faut pas compter. Et pendant ce temps-là, à quoi songes-tu?... A jouer de la musique!... Je me tue de travail, je ne vis que de privations, tout m’échappe à la fois... Et toi? Monsieur veut apprendre la musique!... Je suis outré, outré, outré!...

Sur ces mots, ils s’arrêtèrent devant le magasin. Sébastien remarqua, avec étonnement, au-dessus de l’enseigne, une banderolle neuve, d’un vert criard, en zinc découpé. Sur le déroulement des plis de métal, était écrite en lettres rouges et gothiques la devise des Jésuites: «Ad majorem Dei gloriam».

—Tiens!... vois, dit M. Roch... la peinture s’écaille... Est-ce convenable?... Eh bien, je n’ai pas pu faire réparer ma devanture pour les fêtes de Pâques, à cause de toi... De la musique! je vous demande un peu!... Allons, entre, va dans ta chambre... Je vais attendre la malle, moi!... Et tâche d’avoir une autre figure que celle-là... Ce n’est pas la peine de mettre les voisins au courant de nos tristes secrets.

Ces dix jours de vacances furent intolérables. Ils parurent à Sébastien un siècle. Depuis l’heure du lever jusqu’à celle du coucher, il eut à subir l’identique et perpétuel assaut des mêmes plaintes folles et des mêmes grotesques exhortations. Il lui fallut supporter les plus déraisonnables reproches, et les accusations les plus hyperboliques, dont l’extravagante injustice confinait au bouffon. Une fois lancé sur cette pente, M. Roch ne s’arrêta plus. Ce qui lui était arrivé de fâcheux ou d’anormal, il en rendit son fils responsable. Aigrement, il lui jeta, à la figure, la baisse du fer, la recrudescence de ses rhumatismes, la faillite d’un maréchal où il avait perdu cinquante francs, le ralentissement de la vente. Retenu sévèrement à la maison, emmuré dans cette arrière-boutique, si froide et sombre, avec la perspective continuelle des murs suintants, le morose spectacle de la cour, encombrée d’ordures, l’enfant n’eut pas d’autres moments de répit que ceux des visites. Encore y endura-t-il un genre de supplice particulier et non moins cruel; il y entendit son père vanter ses succès scolaires, ses fréquentations aristocratiques, ne parler que de noblesse, décrire les magnificences du château de Kerral; il fut forcé d’appuyer sur ses imaginations biscornues, sollicité au mensonge par son père lui-même, dont l’audace vile et la basse effronterie lui emplirent l’âme de dégoût, le firent rougir de honte.

A peine si, deux fois, il obtint la permission d’aller seul, chez Mme Lecautel. Là, son plaisir de revoir Marguerite fut aussi gâté par l’inquiétant souvenir des confessions. Entre sa petite amie et lui, toujours s’interposait la laide, la déflorante image du Père Monsal. Marguerite avait été malade, et la maladie l’avait rendue encore plus jolie, jolie étrangement, avec quelque chose de fauve et de fatal qui troublait, en elle: la sujétion de tous les organes, l’obéissance de tous les mouvements au sexe implacable et dévorateur. L’alcoolisme paternel, qui avait coulé dans ses veines de fillette un sang ardent et brûlé, semblait aussi avoir laissé davantage en ses yeux trop dilatés, striés de fibrilles vertes, et sous ses paupières meurtries déjà de douloureuses ombres, la précoce et si mélancolique flétrissure d’autres ivresses. Sébastien n’osa pas la regarder; il ne voulut point qu’elle l’embrassât, comme jadis. Chaque fois qu’elle s’approchait de lui, il reculait un peu effrayé: «Non, non,... il ne faut pas!» En même temps que les paroles du Père Monsal l’incitant à d’obscures tentations, malgré soi, par la pensée, il dévêtait ce corps chétif, souple et frôleur, y cherchait la place des mystères impurs, les dévoilements de chair défendue et maudite. Aux caresses, aux étonnements de Marguerite, il ne pouvait que répondre:

—Non! non!... Il ne faut pas!...

Il repartit sans un regret, les vacances finies. Ce fut, au contraire, un soulagement pour lui, que de se retrouver dans le wagon, avec le Père Dumont et quelques camarades, qui lui rapportaient l’odeur du collège. Cette odeur il la respira presque délicieusement, comme un prisonnier délivré respire l’odeur de la vie à laquelle il est rendu. Dans le baiser rapide que, tout à l’heure, ils avaient échangé, son père et lui, il avait senti que quelque chose s’était brisé, était mort irrémédiablement. Il ne s’en affligea pas, et il eut un plaisir véritable à penser qu’il allait revoir Bolorec et que celui-ci lui chanterait peut-être une ronde nouvelle. Même, il évoqua, avec complaisance, sa physionomie, quand il disait:

—C’est sur la lande, là-bas... Et elles s’en vont... et elles reviennent.

Et longtemps, il rêva à des paysages remplis de voix qui chantaient.

Le printemps fut charmant. Les feuilles reverdirent aux arbres de la cour, et les fonds du parc se parèrent de couleurs tendres. Sébastien eut, lui aussi, des tressaillements de sève montante, dans son être un afflux de force et de courage, et comme une efflorescence de toutes ses facultés agissantes et pensantes. Il fut moins inquiet, plus souple à se façonner aux petites déceptions, aux petites douleurs de son existence, et le dégoût de ses devoirs s’atténua. Il avait même des accès de gaieté saine, s’ingéniait, sans y réussir, à fouetter, de son entrain, l’incoercible indolence de Bolorec.

Les Jésuites possédaient, sur le golfe du Morbihan, à quelques kilomètres de Vannes, une sorte de grande villa qu’on appelait Pen-Boc’h. Les élèves, durant la belle saison, y allaient deux fois par semaine, régulièrement. On se baignait, on y soupait, et l’on s’en revenait ensuite, joyeux, par les bois de pins, le long des estuaires aux eaux dormantes. Sébastien prenait à ces promenades un plaisir infini. Il ne se lassait pas d’admirer le spectacle de cette petite mer intérieure, qu’enclosent, à droite, la côte d’Arradon, à gauche, les collines d’Arzon et de Sarzeau, et qui s’ouvre sur l’Océan, par un étroit goulet, entre la pointe effilée de Loqmariaker et les promontoires carrés de la presqu’île de Rhuys. Des courants la sillonnent en tous sens, laissant sur la surface bleue des traînées blanches, des sentes laiteuses et nacrées; une multitude d’îles la parsèment; celles-ci cultivées, comme l’île aux Moines; celles-là sauvages, comme Gavrinis, où les temples druidiques érigent leurs blocs de granit barbares. Toutes, elles ont des aspects différents, bizarres; les unes ressemblent à de fabuleux poissons, dressant au-dessus des flots leurs nageoires dorsales; d’autres simulent d’immenses croix couchées, et qui s’en vont à la dérive; il y en a qui paraissent s’avancer, ainsi qu’une troupe de phoques, dans un bouillonnement d’écume; d’autres encore, rocs luisants, tantôt couverts, tantôt découverts par la marée, émergent de l’eau clapoteuse et développent, sur la clarté irradiante, des bouquets de pins, en capricieux et noirs éventails. Et ce sont des alternances de sol obscur et d’onde brillante, une infinité de lacs céruléens, de criques mauves, de fleuves empourprés, de maëlstroms livides, étrangement découpés par des soubresauts de terres rocheuses ou bordés de grèves orangées; une confusion météorique de reflets, de lumières errantes, de flamboiements chromatiques, où passent des vols de barques aux voiles qui saignent dans le soleil et s’irisent dans la brume. Mais ce que Sébastien aimait le plus, plus encore que les formes modifiées et les changeantes couleurs de cette atmosphère maritime, c’était la sonorité, la musique rythmée, divinement mélodieuse, que les vagues et les brises apportaient. Il en percevait toutes les notes, en recueillait toutes les vibrations, depuis le grondement sourd, plaintif, désespéré, venu du large mystérieux, jusqu’aux berceuses chansons des criques roses, jusqu’aux gaietés d’harmonica, enfantines et rebondissantes, que l’eau égrenait, en s’éparpillant sur les galets du rivage. Ce qui l’étonnait et le charmait, c’était cet ensemble prodigieux de voix, de voix proches, de voix lointaines, de voix douces, de voix terribles; c’était cet incomparable accord d’instruments aux cuivres surhumains, aux célestes archets; c’était l’harmonie éparse et fondue de ces orchestres aériens et de ces invisibles chœurs engloutis sous les remous, auprès desquels il lui semblait, alors, que ceux de la chapelle, le dimanche, n’étaient que des balbutiements d’enfant. De ces promenades, il revenait toujours un peu ivre, butant contre les arbres, heurtant les pierres, donnant de la tête sur le dos de ses camarades, les oreilles vibrantes des musicales résonances de la mer. Pourtant, dans son étourdissement, avec avidité, comme pour se griser davantage, il ouvrait ses narines, toutes grandes, au vent chargé de l’odeur iodée des goémons et de l’arome vanillé de la lande en fleur. Ces soirs-là, il se couchait les membres rompus, le cerveau meurtri d’un endolorissement qui lui était plus doux qu’un baume, plus suave qu’une caresse.

Le Père de Marel lui avait tenu parole. Il venait le prendre, chaque jeudi, à l’étude du soir, et lui enseignait la musique. Sébastien y montra une ardeur extrême, impatient d’en avoir fini avec les premières difficultés de l’épellation.

—Quand pourrais-je chanter à l’église? demandait-il souvent.

Son professeur était obligé de le calmer. Il avait même des scrupules à l’idée de lui révéler un art qui allait peut-être décupler la rêverie en cette âme déjà trop rêveuse, et surexciter la sensibilité de ces nerfs trop facilement impressionnables.

—Sapristi! mon petit ami... lui disait-il en hochant la tête... J’aimerais mieux vous apprendre la gymnastique... le trapèze vous vaudrait mieux.

Illustration from Sébastien Roch: roman de mœurs

Alors, il coupait ses leçons de causeries gaies, d’histoires drôles, de récitations comiques, de promenades dans le parc, estimant que ce qu’il fallait d’abord à ce tempérament, prédisposé aux mélancolies déséquilibrantes, c’était la gaieté morale et le mouvement corporel. Un jour vint où, devant certains phénomènes inquiétants, il jugea sa responsabilité trop engagée. D’ailleurs, si bon qu’il fût, il ne se plaisait qu’avec les natures gaies, dans le rire sonore et bien portant. Aussi, il espaça ses leçons, les modifia, et, profitant de la retraite où allaient entrer les élèves qui se préparaient à leur première communion, il finit par les cesser tout à fait.

La première communion de Sébastien fut marquée par un incident qui fit grand bruit au collège et dont on parle encore, chaque année, comme un miracle de la grâce. La retraite avait duré neuf jours; neuf jours de prières, d’examen de conscience, d’instruction religieuse, si terrifiants qu’ils lui avaient gâté la poésie mystique de ce sacrement, et la douceur de la vie passée au milieu des camarades, en pleine détente, et rendus plus sociables, affectueux, par le recueillement et la piété. Cet acte, qu’il allait accomplir, on le lui représentait comme un épouvantail. Et les exemples dramatiques, les bonheurs exaltés, les châtiments horribles venaient à l’appui des explications du catéchisme. On lui avait cité l’histoire d’un enfant impie que des chiens avaient dévoré vivant; un autre s’était fracassé le crâne en tombant du haut d’une falaise, notoirement précipité dans la mer par la vengeance divine. Et combien qui brûlaient en enfer! En revanche, un autre s’était senti si enivré de bonheur et de sainteté qu’à la sortie de l’église, étant allé retrouver ses parents au parloir, il leur avait présenté son couteau, les avait suppliés de le tuer, disant: «Tuez-moi! Tuez-moi!... je vous en conjure... car je suis sûr d’aller au ciel tout droit!» Cela troublait fort Sébastien. Il vivait en des transes continuelles, obsédé par tous les démons de l’enfer, qui font griller des âmes d’enfant, au bout de leurs fourches, dans les flammes qui ne s’éteignent jamais. Chaque jour, à la suite d’examens de conscience éperdus, c’étaient des confessions générales, où il fallait s’aider de manuels spéciaux, contenant, par ordre alphabétique, la liste lugubre, effrayante, des péchés, des vices, des crimes, une si extraordinaire accumulation d’infamies, de hontes inexpiables, que les enfants, affolés, se croyaient devenus subitement des sacrilèges, des lépreux, des bêtes immondes, couvertes de fange, qu’aucun pardon n’était capable de purifier et de guérir. On en voyait qui, tout d’un coup, très pâles, frissonnant de terreur, se frappaient la poitrine et criaient tout haut: «J’ai péché! J’ai péché! Mon Dieu, sauvez-moi de la damnation... Mon Dieu, épargnez-moi vos tourments!» Quelques-uns étaient pris de crises nerveuses; il fallait les emporter, les coucher, les soigner. Joseph Le Guadec mourut d’une méningite.

C’est dans ces conditions particulières d’exaltation que Sébastien s’approcha de la sainte table. Il tremblait; sa gorge était serrée. Le menton appuyé contre la nappe, il attendait, en proie à une émotion presque mortelle, et il regardait, de coin, le prêtre qui, portant le ciboire d’or et murmurant des prières à voix basse, faisait, de lèvres en lèvres, voler l’hostie, au bout de ses doigts écartés et très blancs. Dès qu’il eut reçu l’hostie, d’abord il s’étonna. Au lieu d’éprouver l’indispensable chaleur et la nécessaire extase qu’on lui avait prédites, il ressentit sur la langue, une impression de froid glacial qui, gagnant la bouche, la poitrine, se répandit dans tout son corps, secoua ses membres, fit claquer ses dents ainsi qu’un frisson de fièvre. En même temps, cet étonnement pénible s’augmenta d’un atroce embarras. Il ne savait comment avaler cette hostie qui était la chair, qui était le sang d’un Dieu! Sa langue maladroite, irrespectueusement, la promenait d’un coin du palais à l’autre. Ici, collée aux muqueuses, là fragmentée ou bien réduite en paquet gluant, il ne parvenait pas à lui faire franchir les défilés de sa gorge. Une sueur froide afflua vers son front, mouilla ses cheveux, madéfia ses tempes. Il se crut damné. Dieu ne voulait pas de lui. Dieu ne voulait pas entrer en lui! «Mon Dieu! Mon Dieu! pria-t-il, grâce! grâce!» Inutile prière. Le Dieu se dérobait. Une contraction du pharynx repoussa l’hostie au bord des lèvres, l’hostie sacrée qui n’était plus qu’une menue boule de pâte dans de la salive amère. Alors, la certitude du sacrilège, l’impossibilité d’éviter les châtiments, lui apparurent si évidentes, qu’il eut un éblouissement, un vertige. Tout, autour de lui, tourna: la chapelle, les officiants, les enfants de chœur, les cierges, le tabernacle, tout rouge, devant lui, comme une mâchoire de monstre. Et il vit la nuit, une nuit noire, affreuse, pesante, où des falaises, des précipices, des chiens furieux, de grands diables féroces, de grandes flammes dévoratrices, s’agitaient et dansaient, épouvantablement. Cependant, il ne perdit point connaissance tout à fait, et en titubant, en s’accrochant de la main aux bancs, il put rejoindre sa stalle, où il s’affaissa, ployé en deux, dans une prostration d’agonie... Et, tout d’un coup, dominant les voix qui chantaient à la tribune, par delà les allégresses extasiées des violons et les triomphales sonorités des orgues, un cri, immédiatement suivi d’un sanglot, se fit entendre. Ce cri était si aigu, et si douloureux ce sanglot, que l’office, troublé, faillit s’interrompre. A l’autel, le prêtre surpris dans ses génuflexions, se retourna, effrayé; tous tendirent le col et portèrent le regard dans la direction du cri. C’était Sébastien qui l’avait poussé ce cri, et qui, écrasé, contre le prie-Dieu, la tête cachée et roulant dans ses mains, les omoplates soulevées comme par une violente tempête intérieure, sanglotait, à se rompre les veines. Un spasme plus fort que les autres avait rejeté l’hostie hors de la bouche, avec un jet de salive, et le malheureux était resté, quelques secondes, sans pouvoir la reprendre, la figure barbouillée de cette bave, où se diluait le corps de Jésus. Il sanglota de la sorte, tant que dura l’office; pendant le sermon que prononça le Père Recteur, il sanglota. On le vit, tandis que les chants du Te Deum montaient, exultants, vers la voûte, on le vit qui se frappait la poitrine, avec démence. Et sur ses lèvres se précipitaient, se bousculaient les prières, les invocations ardentes, les supplications affolées. En se rendant au réfectoire des Pères, où un banquet avait été préparé pour les premiers communiants, il sanglotait toujours. Il semblait que les larmes ne pussent se tarir jamais. Ses paupières le piquaient comme des plaies à vif; il marchait, sans voir, les jambes si molles, que, pour ne pas tomber, il était obligé de s’appuyer aux murs. Et il disait: «Mon Dieu! épargnez-moi... ne me faites pas mourir... Je suis un petit enfant, et ça n’est pas de ma faute... Je vous promets d’expier mes péchés... Je travaillerai bien, j’aimerai mes camarades et mes maîtres, et je porterai des cilices, et je me flagellerai la poitrine, comme ces grands saints, dont on nous a appris l’histoire, qui furent des pécheurs et qui sont au ciel».

—Votre première communion a été très édifiante, mon cher enfant... lui dit le Père Recteur, au réfectoire... Nous en sommes très heureux... Elle sera votre sauvegarde, plus tard, dans la vie; aujourd’hui elle est votre pardon.

Sébastien considéra, sans comprendre, ce prêtre aux traits si purs, aux gestes si nobles, au visage d’une si calme et marmoréenne beauté, et dont la voix avait l’onction d’un baume, tandis que ses yeux gardaient sur leurs globes pâles quelque chose de sec, d’impénétrable, de plus narquois et de plus impénétrable que le destin.

Illustration from Sébastien Roch: roman de mœurs

Durant quelques semaines, Sébastien se montra d’une piété exemplaire, farouche, d’une assiduité au travail, acharnée et rare. Il passa, auprès de ses camarades, pour un saint et pour un héros. Puis, quand il vit que non seulement il ne lui arrivait rien de fâcheux, à la suite de cette effrayante aventure, mais qu’il en recueillait, au contraire, d’inespérés honneurs, des amitiés flatteuses, d’enthousiastes admirations, il se prit à réfléchir, à douter de l’hostie, du Père Recteur, de ses condisciples et de lui-même. Et il eut, très confuse encore, l’intuition de l’ironie qui est dans la vie, cette ironie énorme et toute-puissante qui domine tout, même l’amour humain, même la justice de Dieu. Insensiblement, il se relâcha de ses devoirs et de ses exercices pieux. Il revint s’asseoir, avec Bolorec, sous les arcades, près des salles de musique.

—Quand tu as fait ta première communion, qu’est-ce que tu as éprouvé? lui demanda-t-il un jour.

—Rien! répondit Bolorec.

—Ah!... Et l’hostie?... Qu’est-ce que c’est que l’hostie?

—Je ne sais pas... Papa aussi en donne à des malades, et ça les purge...

Sébastien demeura songeur, un instant, et brusquement:

—Chante-moi ta ronde si jolie... tu sais... celle où tu disais: «C’est sur la lande, là-bas... Et elles s’en vont, et elles reviennent...»

Pourtant, à la fin de l’année, il eut deux prix et il s’en étonna.

Illustration from Sébastien Roch: roman de mœurs

IV

Deux années s’écoulèrent.

De la cour des petits, Sébastien avait passé dans celle des moyens, où l’existence avait été la même. Il ne s’était pas accompli, au collège, d’autres événements importants, que le renvoi simultané de quatre élèves, attribué à des causes malpropres, dont on chuchota, entre soi, à mots couverts et indignés; et puis la disparition soudaine des demoiselles Le Toulic. Sébastien eut quelque mélancolie à ne plus les voir, le soir, sur la place, avec leur mère, en rentrant des promenades. C’était pour lui une douceur que cette présence jumelle, laquelle donnait à ses rêves, encore incertains, un corps tangible et charmant, une émotion à sa jeune chair s’éveillant à la clarté chaste de l’amour. L’une, hélas, était morte de la poitrine; l’autre avait été enlevée par un officier. Ces drames successifs firent longtemps jaser et le malheureux Le Toulic, plein de honte et de chagrin, se tint davantage à l’écart de ses camarades, le front couturé de plis plus durs, les doigts plus salis d’encre, presque bossu, le pauvre petit diable, à force de se pencher sur ses livres, sans relâche. Quelques-uns, jaloux de ses succès, se moquèrent de lui, lâchement, cruellement. Personne d’ailleurs, à l’exception de Sébastien, ne le plaignit, car il n’était pas très riche, ni adroit au jeu de paume, ni gai. D’ailleurs, on savait que les Jésuites l’élevaient pour rien. Mais il ne prêta aucune attention à cette indifférence et à ces insultes; silencieux, solitaire, il redoubla d’acharnement au travail.

Sébastien transporta donc ses habitudes, ses enthousiasmes, ses dégoûts d’une cour dans l’autre, et ce fut tout. Il continua de faire son unique intimité de Bolorec, dont l’adresse à sculpter progressait, et qui rêvait toujours incendie du collège et massacre des Jésuites. Mêmes promenades aux mêmes endroits, le long des grèves, ou sous les roches éboulées de la grotte du roi Jean; mêmes périodiques fêtes, mêmes devoirs accablants et ennuyeux, auxquels il ne pouvait s’assouplir.

Pourtant, les trois années qu’il venait de vivre parmi ce petit monde, dressé à l’intrigue et à l’hypocrisie, lui apprirent à ne plus montrer, tout nus, ses sentiments et sa pensée; il sut dissimuler ses joies comme ses souffrances, avec une pudeur avare et jalouse, ne plus jeter à la tête de chacun les morceaux saignants de son propre cœur. Sans devenir méfiant, ni compliqué, il surveilla davantage ses paroles et ses actes, surtout auprès des maîtres, car les quelques élans qu’il avait eus vers eux ne lui avaient valu qu’un soulagement momentané, des promesses vite changées en duperies. Il en voulut au Père de Marel, de lui avoir, un instant, entre-bâillé la porte des paradis rêvés et de l’avoir ensuite, sans raison, brutalement, refermée sur ses espoirs émerveillés. Dans l’impossibilité où il était de continuer ses leçons de musique, et poussé par une force intérieure, dominatrice, à étreindre, à exprimer, à matérialiser, pour ainsi dire, ses aspirations bien vagues, certes, et bien irrésistibles aussi, vers l’idéale conquête des harmonies et des formes, il retrouva dans le dessin un aliment à ses ambitions, et il s’y passionna. Un externe lui apportait, en cachette, des modèles dérobés à la maison: têtes aux traits nets et fins, muletiers espagnols aux mollets bombés, profils de dieux mythologiques, bustes laurés d’empereurs, vierges drapées de voiles aux plis symétriques, figures bibliques soutenant des amphores, arbres aux classiques embranchements. Défendu contre le regard inquisiteur du maître d’étude, par une pile de livres, un rempart de dictionnaires, il copiait ces dessins, naïvement, séduit, surtout, par les formes plus accessibles de beauté inexpressive et jolie, de beauté régulière, aimant, dans les physionomies, ce qui se rapprochait le plus de l’expression religieuse conventionnelle: les larges yeux arqués, aux extases vides, les bandeaux plats, les contours lisses, les ovales allongés, les plis maniérés. Souvent, on lui confisquait ses modèles et ses maladroits essais. Alors, il tentait de les reconstituer, par le souvenir, car il avait une mémoire véritablement surprenante, la mémoire des formes. Cette privation de modèles et la difficulté de s’en procurer de nouveaux ne le décourageaient pas. Il s’ingéniait à reproduire ce qui, dans ses promenades, l’avait le plus frappé, de préférence les choses droites, précises, gracieuses, les choses de santé et de joie, ne comprenant pas encore la poésie de ce qui est vieux, courbé, chétif, de ce qui s’efface et de ce qui se voile, ni la tristesse des pierres, et des vastes espaces dénudés, ni la maigreur jaune, ossifiante, que la misère creuse sur les visages de douleur. Il ne sentait pas encore l’émotion généreuse et haute, ni la sublime beauté du laid... A la même époque, circulaient, dans la cour, des cahiers de vers défendus, des livres proscrits qui l’enthousiasmèrent. Il apprit, par cœur, des strophes et des phrases qu’il récitait à Bolorec, avec ivresse, durant les récréations et les promenades. Pour les Pauvres, de Victor Hugo, lui parut un chant céleste, une divine musique, un rayon de charité, jailli du cœur même de Jésus; quelques hémistiches des Iambes de Barbier l’enflammèrent d’une ardeur de bataille, violente et contenue. Ce lui fut comme la révélation d’un monde, du monde éblouissant vers lequel ses instincts l’avaient toujours emporté, et qu’il croyait chimérique, inaccessible à la lourde étreinte de l’homme. Pourtant, il existait; il existait réellement, ce monde. Là seulement était la vérité; là, résidait la vie souveraine. Son esprit venait d’en recevoir des éclaboussures de lumière. Quelle différence entre cette langue chaude, colorée et vibrante, qui laissait, dans l’air, des résonances de harpes et des fanfares de clairon, dont chaque mot vivait, palpitait, battait des ailes, dont chaque idée correspondait à un cri humain, cri d’amour et cri de haine, et la langue froide, rampante, rechignée de ses livres de classe, où les mots asservis et les idées maussades semblaient postés devant ses désirs de connaître, de sentir, de s’élever, comme les gardiens revêches, défendant l’entrée du parc sonore et fleuri, du parc où sont les fleurs splendides, où sont les subtils oiseaux, où l’on voit les radieuses fuites de ciel, entre les branches balancées! Cette découverte, cette illumination soudaine du Verbe, lui rendirent plus pénibles ses devoirs. Pour les oublier mieux et les mieux supporter, il copia des vers, et il dessina davantage, surpris parfois de retrouver, entre l’ordonnance des lignes, dans le dessin, et la cadence des rythmes, dans les vers, des analogies mystérieuses et d’identiques lois. Les confiscations réitérées de ses barbouillages et de ses cahiers, les arrêts, les mises au pain sec fréquentes ne le rebutaient pas, ajoutaient au contraire, à sa jouissance l’excitant de la persécution. Cependant, il eut un jour un étonnement. Comme la récréation finissait, le Père de Kern, son maître d’étude, vint à lui et lui remit ses cahiers. C’était un prêtre joli, aux yeux obliques et langoureux, à la démarche un peu lente, et dont les gestes avaient des inflexions molles de nonchaloir, presque de volupté. Il se pencha sur Sébastien, de façon à effleurer de son souffle le jeune visage de l’élève, et d’une voix suave:

—Je vous les rends, dit-il... Mais cachez-les bien, pour que je n’aie pas à vous les reprendre.

Puis, il considéra Sébastien d’un regard trouble, où des flammes passaient, vite éteintes sous le voile clignotant des paupières. Ce regard gêna Sébastien, d’instinct, et le fit rougir comme s’il avait commis une faute secrète, mais il n’eût pu dire pourquoi...

Sébastien avait grandi. Ses traits s’étaient affinés en une maigreur rose, d’un rose pâle de fleur enfermée. Son visage, à ce moment de l’adolescence indécise, prenait des grâces de femme. Et ses yeux très beaux restaient mélancoliques, veloutés et profonds.

A Pervenchères, il y avait eu bien des changements. La tante Rosalie était morte sans laisser de testament. Cette nouvelle qu’il apprit, tout à coup, par une lettre de son père, ne causa qu’un chagrin relatif à Sébastien. Il n’aimait guère sa tante, dont il ne recevait que des bourrades. Pourtant, la dernière fois qu’il l’avait vue, il s’était ému, et il avait ressenti dans son cœur une grande pitié. La vieille fille, couchée, immobile, le menton levé et garni de poils rudes et blancs, les yeux couverts de paupières molles comme des taies, ne l’avait pas reconnu. Elle ne parlait plus, restait insensible à tout ce qui se passait autour d’elle. On l’eût dit morte, si un bruit de glou-glou, le dévidement régulier d’un petit râle, n’eût soulevé de temps à autre les ailes de ses narines, d’un mouvement de vie mécanique et localisée. Et près de son lit, des vieilles étaient penchées, avides et geignardes, horribles guetteuses de la mort... Ce fut surtout ce souvenir qui l’impressionna.

Quant à M. Roch, qui n’avait pas compté sur cet héritage, il montra une affliction digne, proportionnée aux quatre mille francs de rentes qui lui tombaient du ciel, inopinément, et jugea le moment bon pour se retirer du commerce. Il eut la chance de vendre son fonds de quincaillerie d’une manière avantageuse, fit bâtir une maison, dans le jardin, auquel il ajouta des grottes artificielles, un bassin où nagèrent des poissons rouges, et, çà et là, sur des éminences gazonnées, des boules de verre colorié. Il vécut en parfait bourgeois et s’ennuya. Maintenant, il était maire de Pervenchères, suppléant du juge de paix, ambitionnait sourdement de se faire élire conseiller d’arrondissement. Mais, malgré la multiplicité et la nouveauté de ses occupations, il ne se trouvait pas heureux, dans cette maison neuve, si vide, qui n’avait pas d’autres voisins que les morts du cimetière. Un vieux fond d’habitude commerciale le ramenait à son ancien magasin, et, tous les jours, pendant deux heures, il s’asseyait, près du comptoir, les jambes écartées, les deux mains croisées sur la pomme de sa longue canne, et là, autoritaire et bienveillant, il s’intéressait au mouvement des affaires, donnait des conseils, pérorait, sur toutes choses, intarissablement.

Un jour, il éprouva le besoin de se créer un intérieur, de se faire de la vie autour de lui, c’est-à-dire d’avoir, sans cesse, des êtres à portée de ses discours, des êtres à qui il pût confier ses désirs secrets, ses ambitions, ses projets de réformes municipales. Sérieusement il songea à se remarier. Mme Lecautel lui plaisait beaucoup. Elle avait de belles manières, une instruction soignée, et il ne pouvait souhaiter rien de mieux, quand, par exemple, il recevrait, à sa table, le préfet en tournée de revision. Et puis, ce n’était pas une mince gloire que de succéder, dans le cœur d’une femme, à un général de brigade. Après avoir pesé le pour et le contre, il se décida à demander la main de sa belle locataire.

—Je crois, lui dit-il, que les convenances sont absolument sauvegardées... Vous êtes veuve, je suis veuf également... Votre premier mari était général, moi, je suis maire. Ce ne serait donc pas pour vous une déchéance. J’ai une certaine fortune, honorablement gagnée dans la métallurgie... Et quant à mon âge, ajouta-t-il galamment, ne vous en effrayez pas... J’ai vécu toute ma vie à l’abri des passions... Certes, je ne suis plus un jeune homme, ce que j’appelle... Mais enfin!... mais enfin!... D’ailleurs, vous le verrez vous-même.

Aux refus polis que lui opposa Mme Lecautel, et que l’ancien quincaillier prenait pour de l’embarras pudique, il répondit:

—Ça ira très bien, je vous assure... Mon Dieu, je le sais, à nos âges, on ne pense plus guère aux folies... Mais enfin!... mais enfin!... Un petit regain de temps en temps, cela ne peut qu’embellir la vie. Et puis vous n’êtes pas riche. Je m’arrangerai pour vous faire une gentille donation, sans trop léser les droits de mon fils... Voyons, réfléchissez... Puis-je vous appeler Madame la Mairesse?

Mme Lecautel fut obligée de l’éconduire plus nettement. Il s’en montra dépité, et, quelques semaines, il lui garda rancune.

—Si elle s’imagine qu’elle en aura à la douzaine, des maires comme moi! récriminait-il souvent... Un maire!... C’est un général aussi... un général civil!

Alors, pour se distraire, il eut une héroïque, extravagante idée, que lui avait sans doute suggérée le voisinage de la mort. Il acheta, au milieu du cimetière, dans l’axe même de la grille d’entrée, un vaste terrain qu’il entoura d’abord d’une rampe en fonte, basse, figurant des enguirlandements d’immortelles et de roses. Puis, il fit creuser un caveau profond, à un seul compartiment, «car, expliquait-il, à quoi bon exhumer ma femme? Elle est très bien dans sa concession. Et quant à Sébastien, qui sait où il mourra?» Le caveau creusé, maçonné, dallé, il fit élever une sorte de monument funéraire, carré, en granit d’Alençon, semblable de forme à une grande malle dont le couvercle serait bombé. Il ne voulut aucun ornement, aucune moulure, aucun attribut symbolique. «Un tombeau de verre, comme Socrate, disait-il. Du confortable, mais pas de luxe, ce que j’appelle...» Sur une des faces latérales, en bas, était ménagée une ouverture, pareille à une large chattière, et destinée à l’intromission du cercueil. M. Roch surveillait les travaux, les dirigeait avec une indiscutable compétence d’architecte, et une sérénité de philosophe, imperturbable; il interrompait parfois ses conseils techniques par des aphorismes sur la mort, comme celui-ci: «Voyez-vous, la mort, c’est une question d’habitude». Un jour que Mme Lecautel était venue déposer des fleurs sur une tombe, il s’obstina à lui faire les honneurs de son monument.

—Si vous aviez voulu!... lui dit-il, en poussant un soupir de regret.

Il lui montra, dans l’enceinte formée par la rampe de fonte, les petites plates-bandes, contournées,

Illustration from Sébastien Roch: roman de mœurs

serpentantes, plantées de jeunes arbres verts. Et c’étaient aussi, sur le sable jaune, d’étonnants cœurs bordés de buis, des croix de pyrèthre, des ostensoirs de géranium. Déjà, un saule versait, sur la pierre vide, ses longs pleurs grêles.

—C’est gentil, n’est-ce pas?... C’est simple... Et ça, tenez!... Lisez ça!

Gravement, il désigna l’inscription gravée, en lettres rouges, sur la table funéraire:

ICI REPOSE LE CORPS DE M. JOSEPH-HIPPOLYTE-ELPHÈGE ROCH MAIRE DE PERVENCHÈRES SUPPLÉANT DU JUGE DE PAIX, ETC... ETC... DÉCÉDÉ DANS SA... ANNÉE, LE... 18.... PRIEZ POUR LUI!

—Je l’ai rédigée moi-même..., fit-il,... Maintenant on n’a plus qu’à remplir les blancs...

Et revenant à sa première pensée, il répéta d’une voix élégiaque:

—Si vous aviez voulu!... Il y aurait eu deux noms et deux places!

Puis il regarda d’un air attristé et méprisant les tombes délaissées, les petites croix de bois qui se penchaient, disjointes et pourries sur des fleurs fanées, et il murmura en haussant les épaules:

—Enfin! vous n’avez pas voulu... Quant à moi, je suis sûr que mes héritiers ne me laisseront pas sans une sépulture convenable... Et c’est quelque chose, allez!...

M. Roch, seul, confectionna son cercueil. Le bois en fut, par lui, méticuleusement choisi parmi de nombreuses planches en cœur de chêne, très sèches, très solides, et très marquées de veines. De temps en temps, il l’essayait devant le secrétaire de la mairie et la mère Cébron, appelés à donner leur avis. Quant à lui, il se réjouissait de s’y sentir serré et d’y avoir pourtant les mouvements libres et aisés. Durant cette période

Illustration from Sébastien Roch: roman de mœurs

d’activité bizarre, M. Roch demeurait gai, d’une gaieté presque bon enfant. En varlopant son bois, il lui arrivait même de chanter et de siffler des airs de sa jeunesse, s’abstenant toutefois des plaisanteries macabres et de mauvais goût. Sa force d’âme ne se démentait pas une seconde. Il ne sermonnait plus son fils, dans ses lettres, pleines de récits municipaux, de nouvelles de son monument, d’aperçus sur la mort, d’un calme stoïque. Puis, quand ce fut fini, tout d’un coup, il fut pris d’un vague à l’âme, auquel succéda bien vite une véritable détresse morale. La peur de mourir l’envahit. Il ne pouvait plus se promener, dans son terrain, autour de sa tombe, sans être assailli de terreurs. Il rentrait chez lui, très pâle, se trouvait malade au moindre froissement de ses muscles, envoyait chercher le médecin, se réveillait, la nuit, baigné de sueurs froides, en proie à des affres affolantes. Il se réfugia davantage dans sa mairie et, pour écarter la funèbre hantise, il cribla Pervenchères d’arrêtés inédits et de centimes additionnels.

Illustration from Sébastien Roch: roman de mœurs

V

Sébastien s’était promis de ne plus s’engluer aux apparentes et trompeuses bienveillances des maîtres. Un instinct de méfiance personnelle, s’ajoutant à cette règle générale, l’avait d’abord éloigné du Père de Kern, malgré les bontés notoires de celui-ci et malgré l’excessive liberté où il le laissait, désormais. Comme autrefois, il n’avait plus besoin de se garantir avec ses livres, de s’emmurer derrière ses dictionnaires, pour se livrer à sa passion grandissante du dessin et de la poésie. Cette passion, qui lui avait valu tant de punitions de toute sorte, le Père de Kern la tolérait aujourd’hui et visiblement l’encourageait. Et cet encouragement qui était ce qu’il avait le plus désiré, Sébastien se montrait heureux d’en profiter, mais il n’en jouissait pas dans toute la sécurité, dans toute l’expansion naïve de sa conscience, ainsi qu’il l’eût fait avec le Père de Marel. Il éprouvait, au contraire, vis-à-vis du Père de Kern, une inquiétude permanente et irraisonnée, très vague; vis-à-vis de soi, quelque chose d’aigu et de persécuteur comme un remords. Remords de quoi? Il eût été fort embarrassé pour l’expliquer.

Pendant les heures d’étude, il ne pouvait lever les yeux de son pupitre sans rencontrer le regard du Père, posé sur lui, un regard singulier, mêlé de sourires et de langueurs, qui le mettait mal à l’aise quelquefois. Ce n’était point ce regard seul qui le gênait, c’était ce regard et tout ce qui l’entourait: une peau trop blanche, des gestes trop las, un corps de félin qui, en remuant, semblait se caresser aux angles de la chaire, au dossier de la chaise, avec de lents mouvements de chat. Qu’était ce regard? Que voulait ce regard, trouble et brûlé, qui filtrait de douteuses lueurs entre des paupières légèrement bridées et meurtries d’une grande ombre? Ce regard qui passait indifférent par-dessus les têtes et les dos courbés sur les devoirs, pour s’attacher à lui, uniquement, obstinément? Ce regard si peu pareil aux autres, et si plein d’arrière-pensées, secrètes et louches? Souvent, il détournait les yeux de ce regard qui finissait par le fasciner, l’amollir, l’engourdir de somnolences lourdes; qui substituait à sa volonté des volontés étrangères, insinuait dans son esprit d’énervantes suggestions, dans sa chair d’irritantes fièvres, d’un caractère nouveau, presque douloureux, où sa raison s’effarait. Entre ce regard et lui, il échafaudait des murs de livres, développait des cahiers, croyant en arrêter le magnétisme, en briser le rayonnement. Mais ne le voyant plus, il le sentait davantage, pesant, hardi ou frôleur, multipliant sur sa peau d’humides frissons, d’exaspérés chatouillements, où il retrouvait un peu des étranges sensations épidermiques que lui versaient les mains de Marguerite, lorsqu’elle le caressait. Oh! ces mains, aux veines réticulées, aux souples articulations, ces mains délectables et suppliciantes, promeneuses d’extase et de torture, dont le contact était de feu, de glace et de déchirement! Et, en même temps que ces mains, ce souffle ardent, imprégné d’une âpre odeur de jeune fauve; et, près de ces mains, cette chevelure sombre aux reflets de gouffre, cette chevelure d’où s’exhalaient des parfums sauvages et des poisons amers! Oui, ce regard était pareil à ces mains; il évoquait les mêmes choses terribles et défendues... Mais pourquoi? Cela l’épouvantait et l’attirait tout ensemble. En ces moments, incapable de fixer son attention sur un travail quelconque, ni sur un dessin, ni sur un vers, ni sur un livre, gêné par l’idée que ce regard obsesseur l’enveloppait d’une lumière spéciale qui le désignait à la malveillance de ses camarades, il demandait à sortir, croyant regagner un peu de calme, dehors. Et, sûr de l’impunité, il prolongeait, quelquefois, durant un quart d’heure, ses absences de l’étude, à rôder dans une petite cour voisine où s’étiolait un magnolia aux fleurs pâles.

Le Père de Kern le rechercha, flatta ses goûts, surexcita ses enthousiasmes et Sébastien fut vite conquis par la douceur de cette voix, au timbre musical d’une suavité prenante. Ses préventions qui, d’ailleurs, n’étaient que de confuses presciences, d’indéterminés avertissements, disparurent, et en dépit de ses résolutions à rester le maître de son cœur, il s’abandonna entièrement au Père de Kern, comme il s’était abandonné à tous ceux qui lui avaient parlé doucement, avec des voix chantantes et claires. Sébastien ne pensait, n’agissait, ne vivait, en un mot, que par la sensibilité: la vie nerveuse et sensuelle était, en lui, suraiguisée jusqu’à la maladie, jusqu’au déséquilibre physique. Tout l’impressionnait plus que les autres, et l’impressionnait à la fois, dans ses facultés perceptives les plus différentes. Il suffisait qu’un seul de ses sens fût affecté pour que tous les autres participassent à la sensation, en la quadruplant, en la prolongeant, chacun dans sa fonction propre. C’est ainsi qu’un son éveillait, en lui, simultanément, avec les phénomènes directs de sonorité, des idées correspondantes de couleur, d’odeur, de forme et de tact, par lesquelles il entrait véritablement dans le monde intellectuel et la vie sentimentale. La voix humaine avait une particulière puissance—une toute-puissance—sur son appareil cérébral et, de là, réagissait impérieusement sur sa volonté. Suivant qu’il en recevait des impressions agréables ou désagréables, il aimait ou détestait, il se donnait ou se refusait, sans trouver, en sa raison, un contre-poids mental à cet acte passif. Il se donna donc au Père de Kern, dont la voix avait vaincu le regard. Et ce fut, durant quelques semaines, une joie intense, profonde, sans trouble, une joie comme il ne se rappelait pas en avoir éprouvé, jamais, de meilleure et de si forte. Le Père s’institua son éducateur dans les choses qu’il aimait. Il était plein de science, possédait toutes les qualités qui rendent délicieuses les leçons et font qu’on s’y attache par un double plaisir. Il lui révéla les beautés de la littérature dont ses cahiers ne lui avaient laissé que des aperçus imparfaits, des images tronquées, et surtout le désir ardent de savoir. Délaissant les auteurs du dix-septième siècle, et leur pompe glaçante et leur solennité compassée, il lui fit connaître et aimer Sophocle, Dante, Shakespeare. Avec un charme clair, exquis, passionné, il racontait leurs immortelles œuvres, et les expliquait. Il récita des vers de Victor Hugo, de Lamartine, d’Alfred de Vigny, de Théophile Gautier, lut des pages de Chateaubriand. Et ces vers et ces proses avaient, dans sa bouche, des musiques engourdissantes, des harmonies encore inentendues, de surnaturelles pénétrations. Sébastien, en les écoutant, se sentait comme bercé dans d’étranges hamacs, le front rafraîchi par des souffles parfumés d’éventails, tandis que, devant lui, à l’infini, se déroulaient des paysages de rêve, vaporeux et nacrés, des forêts vermeilles, hantées de figures de femmes, d’ombres tentatrices, d’âmes plaintives, d’amoureuses fleurs, de voluptés errantes et tristes. Contrairement au Père de Marel dont la nature sanguine ne se plaisait qu’aux gaietés robustes, aux dilatantes farces qui fendent la bouche jusqu’aux oreilles, le Père de Kern inclinait vers les mélancolies tendres, les pénitentes ivresses, les étreintes aériennes, les mysticismes désespérés, où l’idée de l’amour s’accompagne de l’idée de la mort, toutes choses, à la fois immatérielles et charnelles, qui correspondaient avec ce qu’il y avait d’imprécis, de généreux et d’éperdu dans l’âme de Sébastien, petite âme trop fragile, trop délicate pour supporter sans ravages le choc électrique de ces nuées, et la dépravante émanation de ces poisons. Le Père ne se bornait pas là. Chaque jour il donnait à son impatient élève des vers à apprendre, des devoirs à écrire, dans lesquels celui-ci devait résumer ses impressions sur tout ce qu’il avait lu, expliquer pourquoi telle chose lui semblait belle. Sébastien se livrait à ces quotidiennes besognes avec un zèle emporté, que son professeur était obligé, souvent, de modérer; et, en relisant ces pages maladroites, ces incorrectes phrases, où parmi les nécessaires emphases, parmi les imitations et les obscurités, brillaient, çà et là, les étranges lueurs d’un esprit spontané qui s’annonçait irrégulier et poétique, le Père de Kern souriait d’un sourire énigmatique et possesseur.

Sachant combien il aimait le dessin, il lui parla aussi des grands peintres, l’enflamma en lui contant la miraculeuse vie de Léonard de Vinci, de Raphaël, du Corrège, leur intimité avec les souverains et les papes, leurs triomphes divinisés. A chaque entrevue, à chaque causerie, c’était un voile de plus soulevé sur quelque passionnant mystère, une hardiesse nouvelle à pénétrer plus avant dans le domaine des choses défendues. Sébastien, avidement, buvait ces récits d’une époque retentissante et merveilleuse, où l’art, l’héroïsme, la piété, le crime, s’embellissaient d’adorables figures de femmes, où l’amour était partout, aussi bien sous le pourpoint des artistes que sous la tiare des papes, où l’on mourait pour un sourire, où l’on se damnait pour un baiser.

—Pourquoi ne nous apprend-on pas cela, à la classe? demandait-il, un peu effrayé... Ce sont donc des péchés?

—On peut tout apprendre, on peut tout faire aussi, quand on aime le bon Dieu et la sainte Vierge! répondait évasivement le Père de Kern.

Et caressant son élève, de ses mains blanches, aux doigts souples et longs, il ajoutait:

—Si vous continuez à être bien gentil, je vous apprendrai des choses plus belles encore...

Ces conversations avaient lieu dans la cour, pendant les récréations; aux promenades, durant les haltes sur les grèves ensoleillées, ou sous l’ombre des bois de pins; et, chaque soir, après le coucher des élèves, dans l’embrasure d’une fenêtre ouverte du dortoir, où, tous les deux, ils restaient jusqu’à la nuit tombée, le Père parlant à voix basse, lui, écoutant, ravi. On était au mois de juin. Les soirs évaporaient, à travers le crépuscule, leur rêve charmant; des odeurs montaient des jardins, des prairies, des bois, vagabondes et légères, et, derrière les massifs assombris du parc qui, lentement, s’anuitait, le soleil, disparu, ne laissait de ses flammes de soufre et de pourpre que de toutes petites nuées mauves, moirées d’or, se fondant une à une en l’immense espace qui s’étoilait.

Alors Sébastien rentrait en sa cellule, un peu énervé de ces récits, la tête meurtrie par ce continuel fracas d’images enfiévrées et de verbes révélateurs. Le crâne brûlant, il demeurait de longues minutes avant de s’endormir, repassant en sa mémoire ce qu’il avait entendu et appris, s’efforçant de reconstituer la triomphale beauté de ces hommes plus beaux que les dieux, l’inconcevable splendeur de ces choses, plus splendides que les rêves. Son esprit, surexcité par les galops de son pouls, s’envolait vers des pays lointains, vers d’incertaines époques; il se voyait acclamé par des foules parées et fleuries; ou bien, juché au haut d’énormes échafaudages, dans les cathédrales sonores, dans les vestibules des palais en fêtes, il couvrait les murs de madones extasiées, de christs douloureux, sous le regard des belles femmes qui tendaient vers lui leurs bras nus, et leurs lèvres pâmées d’amour.

Un jour, son professeur le mena à la bibliothèque des Pères. Il lui fit d’abord admirer les vitrines remplies de livres, antiques in-folio reliés de très vieilles basanes, mais cela n’intéressa pas Sébastien, tous ces dos alignés de volumes sur lesquels s’étalaient de rébarbatifs titres latins. Et puis l’odeur de colle forte et de vieux papier, qui flottait dans cette atmosphère, l’affadit. Il préféra regarder un Christ en croix, mauvaise copie d’Alonso Cano, qui occupait le mur du fond entre deux toiles de l’École espagnole, écaillées, craquelées, et dont le noir avait presque dévoré les couleurs primitives. Il s’étonna d’apprendre que ces tableaux étaient de Ribéra, dont le Père lui avait parlé avec tant d’enthousiasme. Un petit frère, aux yeux louches, à la tête rasée, comme un forçat, qui balayait le parquet, à l’autre bout de la bibliothèque, avait disparu, discrètement. Ils étaient seuls, tous les deux, dans la vaste pièce. Le Père de Kern ouvrit une armoire, en retira un carton, qu’il déploya sur une table. C’était une suite d’anciennes estampes, reproduisant des tableaux célèbres de la Renaissance... un triomphe de la Vierge, une Marie-Madeleine prostrée aux pieds du Christ, et les baisant... Le Père commentait chaque estampe. Peu à peu, il s’était rapproché de Sébastien, si près que son souffle se mêlait au souffle de l’enfant.

—Tenez, voyez cet ange, dit-il. Il vous ressemble... Il est joli comme vous...

Sa voix tremblait. En tournant les gravures, ses doigts avaient des mouvements saccadés, et son visage était plus pâle.

Sébastien se sentit mal à l’aise, prétexta que l’odeur l’incommodait et désira sortir. Il venait de revoir, avec un frisson, entre les paupières bridées, ce regard lourd qui, si longtemps, avait pesé sur lui.

La nuit suivante, il se réveilla en sursaut, au milieu d’un rêve pénible... des diables qui l’emportaient dans leurs bras velus. Et ouvrant les yeux, il vit, penchée sur son lit, une ombre, une grande ombre toute noire. Et cette ombre, c’était le Père de Kern. La pâle lumière des lampes baissées, qui rampait au plafond, l’éclairait à peine; à peine si elle découpait sur la cloison le contour perdu de sa silhouette familière. Pourtant, il le reconnut, à ce regard inoubliable qui, maintenant,

Illustration from Sébastien Roch: roman de mœurs

fulgurait dans la nuit. La couverture défaite était rejetée vers le pied du lit; et ses jambes étaient nues. Sébastien s’effraya, poussa un cri, mit devant lui ses mains, en bouclier, comme pour se défendre contre il ne savait quel danger imminent.

—N’ayez pas peur, mon enfant, lui dit le Père, d’une voix douce et murmurée... C’est moi... Je vous ai entendu vous plaindre, et j’ai craint que vous ne fussiez malade... Alors, je suis venu... Vous rêviez, sans doute?... Allons, remettez-vous... Voyez comme vous êtes agité...

Illustration from Sébastien Roch: roman de mœurs

Il ramena la couverture sur les épaules du petit, reborda le lit avec une vigilance maternelle.

—Allons... remettez-vous... et dormez!... Mon cher enfant!...

Ces deux incidents frappèrent beaucoup Sébastien et réveillèrent de nouveau sa méfiance endormie. Pourquoi l’approche du Père de Kern lui causait-elle un embarras si violent, une sorte d’instinctive et bizarre répugnance, un rétractement de la peau, une peur de vertige, quelque chose d’anormal et de pareil aux sensations étourdissantes que lui donnait la vue d’un gouffre, du haut d’une falaise? Pourquoi était-il venu, la nuit, dans sa cellule? Pourquoi était-il penché sur son lit? La raison qu’il avait prétextée ne lui semblait pas naturelle; elle sonnait faux. Il était venu avec une intention qu’il n’avait pas dite, qu’il ne pouvait peut-être pas avouer. Mais laquelle?... Sébastien était resté chaste, à peu près ignorant des impuretés de l’âme humaine. Le vice l’avait à peine effleuré, en passant près de lui. Ce qu’il en savait, ou plutôt, ce qu’il en devinait, c’est à confesse, par les flétrissantes questions du Père Monsal, que cela avait pris, en son esprit, un corps indécis, une inquiétante et dangereuse forme, dont s’alarmaient sa candeur et sa virginale naïveté! Et puis, çà et là, quelques mots orduriers, entendus dans les conversations, entre élèves, mais rarement, excitaient sa curiosité qui demeurait insatisfaite, car il n’osait demander à personne, pas même à Bolorec, un renseignement à ce sujet, dans la crainte de mal faire, et d’être dénoncé. Toutefois l’explication de Bolorec, au renvoi de deux camarades, s’était ancrée dans sa mémoire: «Des saletés comme quand on fait des enfants». Il y pensait souvent, essayant de comprendre, et ne pouvant adapter cette idée d’enfants, aux rapports inconnus, aux saletés secrètes de deux jeunes garçons.

Ce qu’il savait, par le simple instinct de la vie et la seule divination du sexe, c’est qu’il existait entre les hommes et les femmes des rapprochements mystérieux, nécessaires et qu’on appelait l’amour. L’amour, l’impérissable amour, les poètes le chantaient, avec quels divins embrasements! L’amour revenait, sans cesse, triste et béni, dans ces vers qu’il apprenait et qu’il récitait et qu’il aimait comme la plus adorable des musiques. C’étaient toujours des baisers, des étreintes, des chevelures éparses, des bras nus se refermant sur des corps pâmés; mais ces baisers ne baisaient que des souffles, ces étreintes n’étreignaient que d’incorporelles images, ces chevelures se transformaient en d’intangibles rayons, ces bras n’enlaçaient que des âmes. Bien que ces vers évoquassent en réalité le triomphe des chairs heureuses, l’amour restait en lui, à l’état d’immatérielle joie, d’ivresse mentale, de céleste délire. C’était l’amour qui avait fait l’Assomption de la Vierge... Jésus en était mort, et, sur sa croix, saignant, déchiré, il en gardait la clarté éternelle et immarcescible.

L’amour, c’était encore ce trouble ravissant, cette indicible émotion qu’il avait ressentie aux caresses de Marguerite, purifiées par l’absence; à la fugitive vision des demoiselles Le Toulic, et à ses envolements de tendresse vers les créatures chimériques et mortes dont lui parlait le Père de Kern; c’était, en quelque sorte, l’expansion généreuse de toutes ses facultés, de toutes ses sensibilités, vers la beauté et vers la souffrance. Il n’en concevait pas la brutalité physique; malgré les bouillonnements de son adolescence, il en ignorait l’âpre et farouche lutte sexuelle.

Alors pourquoi se mêlait-il, à son intimité avec le Père de Kern, de vagues effrois d’un autre amour, d’un impossible et salissant amour, puisque l’amour c’était la femme qui le personnifiait. Pourquoi ne pouvait-il, dans le calme de son cœur, se livrer à lui, tout entier, sans redouter une terrible et décisive catastrophe, que son ignorance ne définissait pas et dont l’avertissait son instinct? Par quelle déviation cérébrale, au moyen de quel corrupteur pressentiment, cette idée d’un crime insoupçonné, et pourtant inévitable, était-elle entrée en son imagination et s’y cramponnait-elle au point qu’il n’avait plus la force de l’en chasser? Il se raisonna, se dit qu’il était victime d’une erreur, d’une folie. Rien, dans la conduite du Père, ne justifiait une appréhension pareille. Celui-ci s’était pris d’affection, d’intérêt pour lui; il dirigeait son esprit dans une voie qu’il avait, longtemps, rêvé de suivre. Fallait-il donc lui en vouloir? Il le trouvait joli, s’inquiétait de le voir malade. Quel crime à cela? Etait-ce donc défendu de se montrer bon?... Et pour mieux se rassurer, il se rappela que le Père de Kern avait la réputation d’un prêtre très pieux, presque d’un saint. Il portait un cilice, disait-on, et se flagellait. C’est pourquoi il était si pâle parfois, et que ses yeux, souvent, brillaient d’une étrange flamme mystique, dans un grand cerne de souffrance.

En dépit de ces raisonnements, le doute demeurait, indéracinable. Le lendemain de cette nuit, où le Père lui était apparu, il l’évita pendant les récréations et revint à Bolorec avec une ostentation manifeste et gamine. Bolorec ne parla pas. Il sculptait un lézard et scandait de mouvements de tête rythmiques des airs de chansons intérieures. Aux questions que lui adressa Sébastien, il ne répondit que par des monosyllabes bougons et des haussements d’épaules. Le soir, prétextant une indisposition, Sébastien refusa de venir dans l’embrasure de la fenêtre. Mais, derrière ses rideaux, par un mince écartement, il se mit à observer le Père de Kern. Celui-ci avait repris sa place accoutumée. Accoudé contre le barreau de la fenêtre, il regardait la nuit s’avancer et tomber sur le parc, sur les jardins, noyer les cours d’une ombre transparente, cette belle nuit où d’ordinaire s’envolaient de si douces paroles et de si attachantes histoires. Il parut à Sébastien qu’il avait l’air plus grave et paraissait fâché, non pas fâché, peut-être, mais si triste! Son cœur s’émut. Il s’accusa d’ingratitude, eut la pensée d’aller à lui, de lui demander pardon. Quand la nuit fut venue, tout à fait, le Père referma la fenêtre, et, d’un pas lent, glissé, il longea la rangée des lits. Tout dormait. Sébastien vit son ombre passer et repasser sur les rideaux; il entendit le bruit de sa soutane et le tintement de son chapelet. Puis il n’entendit plus rien que la confuse rumeur des souffles; il ne vit plus rien que la clarté des lampes vigilantes. Et il s’assoupit.

Sébastien ne tarda pas à s’apercevoir que la société de Bolorec ne lui suffisait plus. Les autres élèves lui semblaient ennuyeux et grossiers, ils se moquaient de ses exaltations poétiques. Un vide s’était fait, tout à coup, dans sa vie. Quelque chose lui manquait véritablement, quelque chose d’essentiel, d’irremplaçable, comme le pain pour qui est affamé. Et la tristesse, une tristesse d’autant plus pénible à porter qu’elle était plus lourde de regrets, l’envahissait de nouveau. Il avait besoin d’une protection, d’une intelligence, d’une voix qui versât sur son esprit, sur son cœur, le baume des paroles enchanteresses et consolatrices. Cette protection, cette intelligence, cette voix qu’il avait appelées, elles étaient venues à lui, inespérément à lui, si longtemps dédaigné de tout le monde, et voilà qu’il les repoussait, maintenant, sollicité par de sottes et coupables craintes qu’il lui était d’ailleurs difficile de préciser. Depuis qu’il se trouvait moins souvent en contact intime avec le Père de Kern, celui-ci ne l’effrayait plus. Au contraire, Sébastien s’étonnait, s’attendrissait de voir qu’il demeurait le même à son égard. Il aurait pu se venger de cette vilaine ingratitude. Eh bien! non. Rien n’était changé aux bienveillantes allures de ce prêtre admirable et doux. Aucune des libertés spéciales, des gracieuses privautés dont Sébastien jouissait, ce saint homme ne les lui avait retirées; et, dans ses yeux, dont le regard redevenait normal, il n’y avait ni sévérité, ni colère; il n’y avait que la souffrance, une souffrance lumineuse et volontaire comme celle qui brille sur les visages décharnés des martyrs. Sébastien l’observait, ému, repentant, l’âme affligée de remords. Oui, il devait porter un cilice, se tuer de macérations, déchirer son corps aux pointes de fer des disciplines. Cela se voyait à la lenteur douloureuse de sa marche, à la douloureuse flexion de sa taille, à la douloureuse lividité de sa peau. Tout ce qui avait inquiété Sébastien dans les attitudes du Père, tout ce qui l’avait éloigné de sa personne, il n’y reconnaissait plus que des expressions de douleur. Et, dans un accès de gratitude exaltée et pénitente, pour tout ce que le Jésuite lui avait, si généreusement, donné de sa science, de son émotion, pour tout ce qu’il avait éveillé en lui de beau, de noble, d’ardent, il aurait voulu écarter les plis de sa soutane, et panser les marques rouges de sa poitrine, et baiser ses plaies saignantes. Enfin, une pensée égoïste l’accabla. Si le Père de Kern refusait de lui continuer ses leçons, s’il allait lui dire: «Vous n’avez pas eu confiance en moi, vous êtes indigne de mes bontés», il retomberait dans ses anciens dégoûts, dans ce même abandon moral où il avait végété, si misérablement opprimé par les maîtres, vaincu par les choses, la proie de cette éducation étouffante, qui faisait la nuit en son cerveau. Un jour que le Père, à la promenade, lisait son bréviaire, à l’écart, sous les arbres, Sébastien osa l’aborder, et, contrit, les joues rouges, les yeux baissés:

—Pardonnez-moi, mon Père, bégaya-t-il... J’ai été méchant... Je ne le ferai plus.

Le Père regarda Sébastien d’un regard aigu qui entra en lui, comme une vrille. Et il dit simplement, d’une voix qui avait la suavité triste d’un soupir:

—Que je vous ai plaint, mon enfant!... oh! mon cher enfant!

Après un silence, haletant:

—Mais Dieu m’a entendu, puisque vous vous repentez...

Il ferma son bréviaire et se mit à marcher lentement, éloignant d’un joli geste les branches trop basses, qui barraient le passage. Sébastien se tenait à ses côtés, timide, vaincu, la tête penchée vers le sol, où tremblaient des gouttes de soleil.

—Ne parlons plus de cela, jamais, n’est-ce pas, mon cher enfant?... dit le Père... Nous devons oublier les offenses... nous devons même les aimer, comme les aima Jésus, puisqu’elles nous rendent plus chers les repentirs, et si doux les pardons!...

Il ajouta d’un ton ineffable qui secoua Sébastien jusqu’au plus profond de ses moelles:

—O petite âme inquiète, dans laquelle je lis!...

Sébastien n’osa lever les yeux sur le Père. Il lui semblait qu’en marchant, ses pieds ne courbaient pas la pointe des herbes, et qu’il avançait dans de la lumière, si haut, si grand, si surhumain, que son front touchait le ciel.

Les causeries quotidiennes, les leçons reprirent leurs cours interrompu. Tous les deux, le soir, ils revinrent dans l’embrasure de la fenêtre, et le petit Sébastien

Illustration from Sébastien Roch: roman de mœurs

goûta un plaisir plus vif à ces rencontres coutumières, auxquelles la nuit prêtait un double mystère de fête religieuse et de rendez-vous défendu.

Le Père de Kern déploya toute sa grâce inventive à rendre ses leçons indestructiblement attachantes. Par le mot qui persuade et qui caresse, par l’éloquence évocatrice de l’idée, il savait expliquer, fixer en inoubliables images les choses les plus abstraites, et donner aux personnages les plus lointains du passé un caractère de séduisante contemporanéité qui les faisait plus visibles, plus proches, presque familiers. Sébastien s’étonna de s’intéresser passionnément à des détails de l’histoire qui l’avaient ennuyé, à la classe, à cause de leur rebutante sécheresse et qui, dans les leçons du Père, revêtaient un attrait de conte, une beauté parée de poésie. Tout revivait, tout s’animait, sous sa parole, qui avait une puissance de suggestion incomparable. Son indulgence était extrême, sa pitié amollissante et universelle. Ses enthousiasmes précis, mesurés, octroyaient toujours une large place au rêve adventice. Il était dangereux plus encore par ce qu’il taisait et laissait deviner, que par ce qu’il disait réellement. Cependant les mots «amour, péché» revenaient sans cesse sur ses lèvres, avec des inflexions lentes, comme s’il eût aimé à s’y attarder. Le mot «péché» surtout, à la façon dont il le prononçait, et l’entourait, semblait une fleur étrange qui attire par le danger même de son parfum; et, bien qu’il en montrât l’horreur, en des dégoûts captieux, l’horreur en restait désirable et charmante.

—Vous êtes, maintenant, un petit homme, disait-il à Sébastien. Il faut vous habituer à regarder en face le péché. On l’évite mieux, en le connaissant davantage.

Il descendait à des confidences personnelles, parlait de sa vie qui, longtemps, avait été livrée au péché. Pour quelques plaisirs maudits, que de remords et d’expiations! Y aurait-il jamais assez de prières, pour effacer la trace des fanges anciennes?

—Si je vous confie ces choses abominables, mon cher enfant, murmurait-il en serrant les mains de Sébastien d’une étreinte tremblée, c’est que je voudrais tant vous préserver du péché! Ah! si vous saviez comme il s’offre à nous, les mains pleines de fleurs, les lèvres pleines de sourires... Si vous saviez comme il y a de belles chairs, d’enivrants parfums, pour nous tenter, pour nous perdre, et quelles séductions sont les siennes! Que de fois j’ai frissonné pour vous!... Lorsque je vous voyais avec Kerral ou quelque autre de vos camarades, cela m’était une torture. Je me demandais: «Que se disent-ils? Que se font-ils?» Si vous vous égariez, à la promenade, je me disais encore: «Où sont-ils?» Et j’avais l’anxiété de vous surprendre, cachés derrière une haie, ou blottis dans l’ombre d’un rocher... Comme j’ai veillé sur vous la nuit, cher enfant! Ah! les nuits sont tristes! elles me désolent. La passion y rôde, le péché y rampe. Et j’en connais tant de ces pauvres petits êtres dont le cœur est gangrené, et qui se murmurent des paroles brûlantes qui font rougir la sainte Vierge et pleurer Jésus. Ayez confiance en moi, ouvrez-moi tout votre cœur. Ne me cachez ni une mauvaise pensée, ni une action impure... Si vous avez commis le péché maudit, ne craignez pas de vous épancher en moi... C’est si bon de crier ses fautes!... Et Jésus a tant de miséricordieuse indulgence, tant de pardons pour les petites âmes, comme la vôtre!

Il le pressait d’avouer d’imaginaires tentations, d’imaginaires impuretés, précisant ses questions, demeurées, jusqu’ici, timides et vagues. Lui aussi, il avait été perverti, au collège, par un camarade qu’il aimait! Oh! quelle honte!... et plus tard!... Avec des rougeurs, des embarras pudiques, de sanctifiantes humilités, il contait l’intérieur de sa famille, révélait des détails intimes poignants... Une mère morte, adultère, à l’étranger... un père débauché, installant des concubines dans sa propre maison... une sœur mariée qui le recevait chez elle, demi-nue, au milieu de chiffons odorants et de dentelles, l’initiait à toutes les perversités de l’amour humain... La première, elle l’avait poussé dans les bras d’une femme qui avait achevé l’œuvre de dépravation commencée, si jeune, au collège!... C’est ainsi qu’il avait dégringolé tous les degrés du vice, qu’il s’était roulé dans l’enfer des plaisirs défendus... Enfin, Dieu avait eu pitié de lui... Un soir, en pleine orgie, il avait été miraculeusement touché de la grâce.

—Et, depuis, cher enfant, je vis dans l’amour, le véritable amour, l’immense amour de Jésus. Ah! les fous qui vont demander à la créature humaine les courtes ivresses, les brèves extases, quand elles sont infinies, inexprimables, celles que donne la possession divine du corps de Jésus! S’oublier en lui, se fondre en lui! Promener sur ce corps adorable ses lèvres repentantes, coller sa bouche aux blessures béantes de ces flancs douloureux, baiser ces membres brisés, sentir contre sa chair mortelle l’embrasement de cette chair céleste!... Où donc trouver des délices comparables à celles-là? Où donc rêver de pareils bonheurs, des bonheurs qui ne finissent jamais, et que la mort elle-même est impuissante à rompre?...

Et, peu à peu, Sébastien entrait dans une atmosphère énervante et voluptueuse où, sous le voile de l’amour divin qui masque toutes les exaltations charnelles, toutes les sensualités irritées, toutes les dépravations organiques qui montent du sexe vierge au cerveau déjà souillé, il perdait, de jour en jour, d’heure en heure, sans le sentir, sans le voir, l’orientation de son équilibre moral, la santé de son esprit, l’honnêteté de son instinct. Il ne résista pas, il ne put pas résister à la démoralisation de sa petite âme, habilement saturée de poésies, chloroformée d’idéal, vaincue par la dissolvante, par la dévirilisante morphine des tendresses inétreignables. Et ce travail sourd, continu, envahisseur, le Père de Kern en rendit complices le soleil, les brumes, la mer, les soirs languides, les nuits stellaires, toute la nature soumise, comme une vieille matrone, aux concupiscences monstrueuses d’un homme. Tous les deux, elle et lui, ne s’adressèrent pas directement aux organes inférieurs de l’enfant, ils ne tentèrent pas d’exciter les appétits grossiers qui dorment au fond des cœurs les plus purs. Ce fut par les plus belles, par les plus nobles qualités, par la générosité de son intelligence, par la confiance de son idéal qu’ils insinuèrent, goutte à goutte, le mortel poison. Le moment était bien choisi pour ce viol d’une âme délicate et passionnée, sensitive à l’excès, environnée d’embûches tentatrices, attaquée dans les racines mêmes de la vie intellectuelle. Sous l’obsession de ces causeries, sous la persécution de ces rêves corrupteurs, Sébastien sentait naître en lui et s’agiter des troubles physiques d’un caractère anormal qui l’inquiétait, comme un symptôme de grave maladie. Une poussée de sang plus chaud gonflait et brûlait ses veines; une distension de ses muscles stimulait sa chair exaspérée; il avait les vertiges, les syncopes, les spasmes nocturnes, les érotiques digestions par quoi s’annoncent, chez les natures précoces, les premières commotions de la puberté.

Ce soir-là, les élèves s’étaient tous rendus à confesse. On devait, le lendemain, communier dès le réveil, et aller ensuite, en pèlerinage, à Sainte-Anne-d’Auray; un pèlerinage annuel impatiemment désiré comme une partie de plaisir. Neuf heures sonnaient à l’horloge, quand Sébastien, avec quelques compagnons retardataires, revint de la chapelle et entra dans le dortoir. Le Père de Kern était assis près de la fenêtre ouverte, un coude nonchalamment posé sur l’appui, songeur. La journée avait été brûlante; des souffles chauds, étouffants, passaient dans l’atmosphère, chargée d’orage. Au ciel, de gros nuages s’amoncelaient, voilant la lune; le vent s’était levé, secouait les arbres du parc qui grondaient, sourdement, ainsi qu’une mer déferlant, au loin. Le Père de Kern arrêta Sébastien qui vint se mettre à sa place accoutumée.

—Je pensais à vous, mon cher enfant, lui dit-il, lorsque les autres élèves eurent rejoint leur cellule... Vous communiez demain?... C’est un grand jour... Oh! je me rappelle votre première communion... Qu’elle fut touchante!... De ce moment je me suis intéressé à vous, je vous ai aimé... vous êtes si peu pareil aux autres qui sont ici!... A chaque instant je découvre en vous des qualités exceptionnelles que je m’efforce de développer, de diriger... Je vous parle comme je ne parlerais à aucun, parce que vous comprenez, vous sentez des choses que pas un seul de vos camarades ne sent ni ne comprend... Si je pouvais être tout à fait votre professeur, il me semble que je ferais de vous quelque chose... quelque chose de très grand... J’y ai pensé souvent... Ah! comme je le voudrais...

Il soupira et regarda la nuit tourmentée, le ciel houleux où chevauchaient d’énormes vagues sombres, que la lune illuminait, en dessous et aux bords, d’éclatantes lueurs métalliques. Après une songerie de quelques minutes, il reprit d’une voix qui s’attrista:

—Seulement, vous n’avez pas confiance en moi... Vous me considérez comme un maître, alors que je suis votre ami, mon cher enfant... l’ami de votre cœur, de votre intelligence, l’ami de tout ce que vous rêvez et de tout ce qui est en vous, ignoré de vous-même et connu de moi. Ah! comme cela m’afflige!

Il se tut. Le dortoir était redevenu silencieux. Un coup de vent, plus violent que les autres, se leva, ébranlant le toit au-dessus d’eux. Des ardoises arrachées volèrent et tombèrent dans la cour. Le Père de Kern ferma la fenêtre.

—Venez avec moi! fit-il.

Illustration from Sébastien Roch: roman de mœurs

Il longea la rangée des cellules, sortit du dortoir, descendit des escaliers, s’engagea dans des couloirs faiblement éclairés d’une clarté de lampe agonisante, traversa des couloirs sombres où la lune dessinait, en blancheurs tristes, sur les dalles, les rectangles des fenêtres et l’ombre des meneaux. Sébastien, sans raisonner, le suivit. Où allaient-ils ainsi, dans cette louche, vacillante lumière, dans cette ombre claustrale, si pleine de silence, dans cette solitude, où leurs pas, à peine, s’entendaient? Il ne se le demanda même point.

—Marchez plus doucement! recommanda le Père, qui, avec précaution, l’œil inquiet, l’oreille guetteuse, avançait sur la pointe des pieds, rasant les murs.

Sébastien essaya de conformer ses mouvements à ceux de son guide. Aucune pensée mauvaise ne lui venait, aucune peur. Il s’étonnait seulement, d’un étonnement vague, qui n’était pas sans plaisir, de parcourir, à cette heure nocturne, ces coins du collège, qu’il ne connaissait point, ces tortueux escaliers, ces corridors aux angles brusques, ces paliers lugubres où, dans l’ombre plus dense, des lampions fumeux remuaient des lueurs de crime. Enfin, ils s’arrêtèrent devant une porte que le prêtre ouvrit sans bruit.

—Entrez, dit-il.

Comme Sébastien, un peu tremblant maintenant, hésitait, le Père de Kern le prit par la main, l’entraîna dans du noir et referma la porte, qu’il verrouilla soigneusement. Sébastien avait senti dans la sienne cette main moite et qui tremblait, elle aussi. Il frissonna. Et, à ce moment même, il eut peur,—une peur angoissante, horrible,—la peur de toutes ces marches descendues, de tous ces couloirs traversés, de toutes ces livides lumières, de toutes ces ombres inconnues, et de ce noir surtout dans lequel il était, seul, avec cet homme. D’abord il ne vit qu’un jour blafard, lamellé, sinistrement projeté sur le plancher et sur le plafond par une fenêtre aux persiennes closes. Ce jour était funèbre; il reflétait une pâleur opaque, une blancheur morte de linge. Autour de ce jour, où l’ombre du Père passait et repassait, c’était la nuit, une nuit hallucinante, pas si profonde, cependant, que ses yeux, s’habituant à l’obscurité, n’y distinguassent des objets vagues, des profils perdus de meubles, des formes inachevées et, dans le fond, contre quelque chose qui ressemblait à un mur, quelque chose d’horizontal, de rigide et de long, qui ressemblait à un sépulcre. Pourquoi était-il là? Quelle force diabolique l’avait poussé à venir là, à suivre le Père, sans savoir, sans rien demander, sans rien pressentir? Pourquoi, si ses intentions étaient avouables, le Père avait-il montré cette inquiétude d’une rencontre? Pourquoi ce cheminement prudent, effacé, de maraudeur qui craint d’être surpris et de criminel qui va au crime?... Qu’allait-il donc s’accomplir d’effrayant? Des histoires tragiques de meurtre, d’égorgement, assaillirent son esprit. Il s’affola. Il crut entrevoir de terrifiantes faces d’assassins, des mains étrangleuses, des couteaux levés. Au plafond, dans le carré de jour, l’ombre du Père oscilla comme un pendu. Et le vent s’était tu. Il ne percevait plus qu’un bruit sourd, lointain, sanglotant, un bruit inexprimable de plaintes étouffées... Le Père ne parlait pas. Il allait et venait, à peine visible. Mais sa présence emplissait cette nuit d’une surnaturelle terreur... Sa présence se révélait à des heurts, à des chocs, à des glissements qui laissaient, après eux, d’étranges résonances... Sébastien entendit des grincements de serrures, des vibrations de cristal, une multitude de sons dont la cause, en ce lieu, l’épouvantait... Que préparait-il? Quel supplice? Quelle torture?... Quelle mort? Il pensa aux promenades de Pen-Boch, à la mer, à Bolorec; se cramponna désespérément à des idées riantes, à des visions calmes; s’accrocha à tout ce qui pouvait l’aimer, à tout ce qui pouvait le défendre: son père, Mme Lecautel, Marguerite. Mais ces évocations fuyaient, disparaissaient, une à une, pareilles aux oiseaux effrayés qui se lèvent des haies épaisses et s’en vont en poussant des cris... Il

Illustration from Sébastien Roch: roman de mœurs

suffoquait. Une sueur froide mouillait sa peau; ses jambes flageolaient.

—Mon Père!... Mon Père! implora-t-il.

Cette voix, dans ces ténèbres, avait quelque chose de si inaccoutumé, un son si bref, si étranglé, qu’elle redoubla l’effroi de Sébastien... On pourrait l’entendre?... Mais il voulait qu’on l’entendît... Ah! si l’on pouvait l’entendre!... Il cria plus fort:

—Mon Père! Je vous en prie... Je vous en supplie... Ramenez-moi, là-bas, au dortoir... Ramenez-moi...

—Mais taisez-vous donc, petit malheureux... Que craignez-vous?

Le Père était près de lui, cherchait sa main... Il murmura, à voix basse:

—Calmez-vous, mon cher enfant, et n’ayez pas peur. Pourquoi faut-il que vous ayez toujours peur de moi!... Qu’ai-je donc fait, pour cela?... Allons!... Allons!...

Il l’attira doucement, dans le fond de la chambre, le fit asseoir sur le bord du lit...

—Comme vous tremblez!... Pauvre petit!... Tenez, buvez un peu. Cela vous fera du bien.

Et présentant à ses lèvres un verre plein d’un breuvage fort et parfumé, il répéta:

—Comme vous tremblez!

Lorsque Sébastien eut avalé quelques gorgées de liqueur, le Père frotta une allumette contre sa soutane, alluma une cigarette. A la lueur courte et brillante, l’enfant entrevit une chambre claire, propre, austère, des meubles de bois blanc, au milieu du mur blanchi, en face de lui, un crucifix, et çà et là de pieuses images. La netteté de la chambre, grave comme une cellule de moine, l’apparition protectrice d’objets religieux diminuèrent ses appréhensions. Mais la cigarette, dont l’odorante fumée emplissait la chambre, l’étonna, substitua à ses épouvantes de tout à l’heure une curiosité presque amusée, très intriguée surtout.

Le Père s’assit près de lui, demeura quelques secondes sans parler; et Sébastien, moins inquiet, aspira l’odeur du tabac à pleines narines, et suivit le point brillant de la cigarette, qui voletait, dans l’ombre revenue, capricieuse, ainsi qu’une luisante mouche.

—Êtes-vous plus calme, maintenant? demanda le Père de Kern, d’une voix si doucement chuchotée, qu’elle rompit à peine le silence de la chambre...

Et soupirant, sur un ton d’affectueux reproche:

—Pourquoi n’avez-vous pas confiance en moi?... Ne vous ai-je pas prouvé mille fois et de mille manières, que je vous aimais?... Qu’est-ce qui vous fait peur, mon enfant?... Dites-le moi... Cette obscurité, n’est-ce pas? Cela, sans doute, a frappé votre imagination nerveuse... Pauvre petit cœur que j’aime, jusque dans ses faiblesses... Mais n’est-ce pas, au contraire, une chose charmante que cette obscurité?... Et les paroles qu’on dit n’y sont-elles pas plus belles, murmurées si bas, qu’on croirait qu’elles reviennent de très loin, de l’au-delà!... Vous vous y habituerez, mon cher enfant, car nous viendrons ici souvent. Et comme vous aimerez cette retraite si tranquille, loin des autres, loin de tout bruit... Je vous dirai des vers, je vous raconterai les belles légendes de l’histoire. Vous verrez comme c’est exquis, la nuit, cette solitude de chapelle, cette paix de forêt que rien ne trouble... où tout se ranime, où tout revit, où tout se colore aussi des couleurs magnifiques du mystère et du rêve!... Combien de fois, lorsque j’étais triste, désespéré, lorsqu’il me semblait que le cœur de Jésus se retirait de moi, combien de fois me suis-je réfugié dans cette chambre!... Si vous saviez, mon cher enfant, comme j’y ai prié!... Quelles larmes heureuses j’y ai versées! C’est là où Jésus m’apparaît le mieux, là où je touche sa réelle chair, aimée de la douleur..., là où l’extase de l’adorer est sans fin!... Oh! mon cher enfant, si vous saviez!...

Il s’était approché de Sébastien, sa main dans celle de l’enfant. Sa voix était devenue haletante. Les mots n’arrivaient plus qu’entrecoupés de tremblements nerveux et d’efforts gutturaux. Il répéta:

—Oh!... oui!... que j’y ai... prié!...

Malgré son trouble, Sébastien ne pouvait s’empêcher de remarquer malicieusement que cette piété exaltée, que ces ardentes extases divines s’accordaient difficilement avec le plaisir, plus laïque, de fumer des cigarettes, et de boire des verres de liqueur. Et l’agitation insolite du Père, le frôlement de ses jambes, cette main surtout, l’inquiéta. Cette main courait sur son corps, d’abord effleurante et timide, ensuite impatiente et hardie. Elle tâtonnait, enlaçait, étreignait.

. . . . . . . . . . .

Maintenant Sébastien était au bord du lit, à moitié dévêtu, les jambes pendantes, anéanti, seul. Seul?... Oui. Il tâta, de la main, autour de lui, le vide; il tâta, de la main, autour de lui, les couvertures défaites. Il était seul. Dans ses membres, il ressentait comme un brisement, sur ses joues, comme une brûlure douloureuse. Son cerveau était meurtri, et lourd, lourd affreusement, si lourd qu’il ne pouvait pas le porter. Il y avait dans ses souvenirs une interruption, une cassure brusque, violente, terrible. Rêvait-il? Mais non, il ne rêvait pas. Il ne rêvait pas, car le Père aussi était là. Il était là, dans l’ombre, furetant. Sa silhouette passait et repassait noire, agile, infernale, dans le rectangle de jour livide qui s’était obliquement allongé, sur le plancher, et coupait la pièce, en toute sa largeur, d’une blancheur morne de suaire. Et c’étaient les mêmes heurts, les mêmes chocs, les mêmes glissements, que lorsqu’il était entré là... depuis combien de temps? Au loin, très loin, assourdi par des interpositions de murs, le vent râlait ses obscures, ses monotones plaintes.

—Buvez un peu, mon enfant, cela vous fera du bien...

Le son de cette voix le fit sursauter. Cependant, il tendit avidement ses lèvres au verre qu’on lui offrait. Il avait une soif ardente, une soif inextinguible. Il but quelques gorgées.

—Merci! dit-il, machinalement.

Puis il entendit les mêmes grincements de serrures, les mêmes vibrations de cristal. Puis il vit la chambre s’éclairer à la lueur d’une allumette, le Père allumer une cigarette, le petit tison rouge brûler et danser dans l’ombre. Il était sans haine, parce qu’il était sans pensée. De ce qui venait de s’accomplir d’abominable, de ce crime,—le plus lâche, le plus odieux de tous les crimes,—de ce meurtre d’une âme d’enfant, aucune impression morale ne subsistait dans son esprit. Il éprouvait une lassitude aux vertèbres, une soif qui lui desséchait la gorge, un accablement général de ses membres et de toute sa chair, qui ne laissait d’activité à aucune autre perception de la sensibilité; mais pas une souffrance intérieure. S’apercevant qu’il se trouvait en partie, dévêtu, il remit de l’ordre dans ses habits, et ne bougea plus. Il aurait voulu boire. Des bruits de sources chantaient à ses oreilles; des fontaines d’eau claire se montraient, en de frais paysages, sous des branches pendantes et des lianes fleuries; il respirait des parfums d’herbe mouillée; se penchait sur des margelles de puits. Il aurait voulu aussi s’étendre sur le lit comme sur de la mousse, et dormir longtemps; il aurait voulu surtout ne pas voir cette clarté pâle de lune qui coupait, en deux, la pièce, et rester, dans l’ombre, toujours. L’idée de retraverser ces couloirs, de gravir ces escaliers; ces lumières louches, le dortoir, lui furent un ennui.

Le Père vint s’asseoir, près de lui. Sébastien sentit la pesanteur de ce corps contre le sien. Il ne se recula pas.

—Laissez-moi, mon Père, dit-il... Laissez-moi.

Il y avait de la tristesse dans sa voix, mais non point de l’épouvante ni du dégoût. Le Père s’enhardit.

—Laissez-moi! Oh, je vous en prie, laissez-moi.

Il osait parler, à cause des ténèbres qui les enveloppaient tous les deux et qui lui cachaient ce visage, ce regard. Mais il comprenait qu’il serait demeuré sans voix, dans la lumière, que la vue de cet homme lui serait désormais insoutenable, qu’il ne pourrait plus lever les yeux sur lui, qu’il mourrait de honte. La pensée d’être maintenant obsédé par cette présence continue, par l’image persécutrice et sans cesse vivante, et à toute minute évoquée, de sa souillure, la certitude de ne plus se soustraire, jamais, à cette hantise, ni pendant l’étude, ni pendant les récréations et les promenades, ni au dortoir, où l’ombre du prêtre, sur les rideaux de la cellule, viendrait lui rappeler l’indélébile horreur de cette nuit, chaque soir, tout cela l’accabla. Oh! pourquoi n’avoir pas écouté ses pressentiments! Pourquoi s’être laissé reprendre, malgré son instinct divinateur, aux paroles berceuses de cet homme, à ses conseils empoisonnés, à ses poésies, à ses tendresses qui masquent le crime? Et ce qui l’irritait, c’était de n’avoir contre ce criminel aucune haine! Il ne lui en voulait pas; il s’en voulait à soi-même de sa confiance absurde et complice.

—Voyons, mon enfant, dit le Père. Il faut rentrer.

Et, cyniquement, de sa main tâtonnante, s’assurant que les vêtements de Sébastien étaient en ordre, il demanda:

—Avez-vous rajusté vos habits?

—Non, non, laissez-moi... Je ne veux pas rentrer... Ne me touchez pas... Oui, j’ai rajusté mes habits.

—Nous ne pouvons pas rester ici plus longtemps... Il est tard, déjà!...

—Non, non... laissez-moi!

—Sébastien, mon enfant, mon cher enfant, comprenez donc que c’est impossible...

—Je comprends, je comprends... Je veux rester... Laissez-moi!

Un silence se fit. Le Père s’était levé, arpentait la chambre, soucieux. Il n’avait pas prévu cette résistance obstinée d’enfant, cet irréductible entêtement contre lequel il se butait, et qui pouvait être sa perte. Il eut la vision nette, rapide, des ennuis, des dégoûts, des scandales qui en seraient l’inévitable conséquence: les peines disciplinaires, l’exil lointain, ou l’insoumission qui le rejetterait dans les marges fangeuses de la vie. Que faire, pourtant, si Sébastien refusait de s’en aller? Le raisonnement n’arrivait plus à cet esprit ébranlé par une commotion cérébrale, si intense, qu’elle avait brisé, en lui, le sentiment le plus persistant de l’homme, celui de la défense personnelle. Employer la force? Il n’y fallait pas songer non plus. Les cris, la lutte, c’eût été pire encore que cette exaspérante inertie. Puis, il se reprochait amèrement cette aventure où il n’avait pas goûté les joies promises: «Je l’aurais cru mieux préparé, se dit-il. J’aurais dû attendre.» L’avenir aussi l’inquiétait: «Que je le ramène!... Oui, mais demain? Ce petit imbécile est bien capable de me livrer en se livrant soi-même.» Combien, attirés par lui, étaient venus, en cette chambre, les uns déjà pourris, les autres candides encore, et qui n’avaient pas fait ces déplorables manières! Il se plut un instant à revoir passer, en cette ombre obscène où s’obstinait Sébastien, sur ce lit impur où la honte le retenait cramponné, la file des petits martyrs pollués, des petites créatures dévirginées, ses proies étonnées, dociles ou douloureuses, tout de suite vaincues par la peur, ou soumises par le plaisir. Et si le matin allait les surprendre, là, tous les deux, leur couper la retraite! Il pensa combien le meurtre serait doux, s’il n’était impossible en cette circonstance, dans ce lieu, et quel soulagement il en éprouverait, s’il ne fallait rendre compte de cette petite existence obscure et misérable, de cette larve humaine en qui n’éclorait même pas la fleur du vice qu’il aimait.

Le Père de Kern revint auprès de Sébastien. Il dit simplement, d’un ton impérieux de maître qui rappelle son élève au devoir oublié:

—Vous savez que vous communiez demain matin.

L’effet de cette phrase fut électrique. Sébastien se dressa debout, frissonnant. C’est vrai, il devait communier le lendemain, dans quelques heures. Il ne le pouvait plus, maintenant. Tous les autres iraient, graves, pieux, les mains jointes sur la poitrine, tous les autres iraient à la Sainte-Table. Lui seul, comme un maudit, resterait à sa place, désigné au mépris universel, sa face portant l’empreinte ineffaçable de son infamie, tout son corps exhalant une odeur d’enfer. De nouveau, il s’affaissa sur le lit, et, les yeux pleins de larmes, il murmura:

—Mais je ne peux plus!...

—Et qui vous en empêche?... interrogea le Père.

—Après ce que vous... Après ce que je... Après ce péché...?

—Eh bien, mon cher enfant, ne suis-je pas là?... Ne puis-je entendre votre confession?...

—Vous! s’écria Sébastien, dans un soulèvement d’horreur... Vous!...

La voix du Père redevint caressante et lente, humiliée et triste.

—Oui, moi... Je suis prêtre... J’ai le pouvoir de vous absoudre... même indigne, même coupable, même criminel... Le caractère sacré qui fait que je puis vous rendre, si misérable que je sois, la paix de la conscience et l’orgueilleuse pureté de votre corps, la candeur de votre petite âme d’ange, je ne l’ai point perdu... Moi, qui suis retombé dans l’enfer, je puis vous redonner le paradis... Écoutez-moi... Tout à l’heure... là, je ne sais ce qui a égaré ma raison... j’ai obéi à quelles suggestions de folie?... Je l’ignore... Dieu m’est témoin que mes intentions étaient nobles... C’est affreux, ces rechutes soudaines des passions qu’on croit abolies, et vaincues par des années de prières et de repentir!...

Il s’agenouilla, posa son front sur les genoux de Sébastien, et poursuivit:

—Je ne veux pas diminuer mes responsabilités, amoindrir mon crime. Non. Je suis un monstre... Pourtant ayez un peu pitié de moi, de moi qui suis à vos pieds, vous demandant pardon... Vous, rien ne vous a touché, rien ne vous a sali, parce que vous êtes un enfant, mais moi! Pour racheter mon âme, pour effacer ce crime...—et pourrais-je la racheter cette âme, et pourrais-je l’effacer ce crime?...—quelles longues expiations! Cette chair que j’ai souillée, cette chair où malgré les jeûnes, les prières, les supplices, le péché dormait encore, il faudra que je la déchire, que je l’arrache fibre à fibre, avec mes ongles, avec...

Sébastien vit des instruments de supplice, l’épouvante des chairs tenaillées, des os broyés, des ruissellements de sang, et, saisi d’horreur et de pitié, il s’écria:

—Mon Père!... Non... Non... Je ne veux pas que vous fassiez cela, à cause de moi... Je ne veux pas... Je ne veux pas...

—Il le faut, mon cher enfant, répondit le Père de Kern, d’un ton résigné... Et ce supplice me sera doux, et je bénirai ces tortures, si vous m’avez pardonné, et permis, par une absolution de vos fautes, qui sont miennes, hélas! de rendre à votre âme la pureté et la paix. Ce que je vous demande, c’est demain, à la communion, de prier pour moi.

Sébastien se leva, résolu. Il ne souffrait plus. Une ivresse était dans son cœur, une force était dans ses membres, et il aurait voulu que des lumières éclatantes, des embrasements d’église, tout d’un coup, incendiassent la chambre de leurs exorables clartés. A son tour, il s’agenouilla, fervent, aux pieds du Père, et, se frappant la poitrine, baigné de larmes, sûr de racheter une âme et d’apaiser la colère de Dieu, il se confessa.

Illustration from Sébastien Roch: roman de mœurs

—Mon Père, je m’accuse d’avoir commis le péché d’impureté; je m’accuse d’avoir pris un plaisir coupable. Je m’accuse...

Et, tandis que le Père, étendant ses mains bénissantes, ces mains qui, tout à l’heure, dans l’ombre, hideuses et profanatrices, avaient, à jamais, sali l’âme d’un enfant, murmurait: «Absolvo te», il pensa:

—Au moins, de cette façon, il n’ira pas bavarder avec le Père Monsal.

Illustration from Sébastien Roch: roman de mœurs

VI

La route de Vannes à Sainte-Anne n’est qu’une longue tristesse. Elle donne l’impression des pays bibliques, des plaines désolées de l’Asie-Mineure. On dirait que d’anciens soleils, maintenant éteints, ont desséché, stérilisé, calciné ce sol de cendre durcie et de fer pulvérisé, où ce qui pousse est sombre et chétif, où l’eau elle-même brûle comme un acide l’herbe rare, où ne fleurit que la fleur rouillée de l’âpre ajonc et de la brande, à peine rose. Instinctivement, sur les poussières mortes, on cherche l’empreinte des pas des prophètes, et la trace des longs cheminements des pèlerins. C’est dans de semblables paysages que saint Jean hurla ses imprécations.

Pour accomplir leurs mystères, les religions ont toujours choisi des lieux maudits et décriés; elles n’ont pas voulu que, près de leur berceau, éclatât la joie de la nature qui déshabitue des Dieux. Il leur faut l’ombre, l’horreur des rocs, la détresse des terres infertiles, et les ciels couleur de sommeil, où les nuages qui passent perpétuent le rêve des patries futures et des repos éthérisés.

Au sortir des prairies et des cultures suburbaines, la route traverse des landes désertes, traverse des bois de pins solitaires, traverse de silencieuses gorges où, sur les pentes arides, les roches s’éboulent. Ah! qu’elles sont tristes les pierres, et qu’elle est inexprimable la mélancolie de ces espaces mornes où l’on dirait que se sont taries les sources de vie! Tout y est plus petit, plus malingre, plus rabougri qu’ailleurs. Il semble que l’homme, les bêtes et les végétaux aient été arrêtés dans leur croissance. Les arbres, fatigués de grandir, se nouent très bas en rachitiques bosses, et l’on voit des vieilles gens pareilles à des enfants flétris. Cela serre le cœur, inquiète l’imagination, et l’on comprend qu’à la misérable humanité, rivée par des siècles de misère à cette inféconde glèbe, les légendes consolatrices, les prières qui ouvrent la porte mystique des Espoirs, soient plus nécessaires que le pain. Parfois, ainsi que de graciles fleurs égarées au milieu des dures plantes de la lande, l’on rencontre, en chemin, de jeunes paysannes d’une beauté ancienne, d’une pâleur liturgique de vitrail. Avec leurs coiffes aux ailes carrées, leurs fichus de couleur, qui découvrent les onduleuses nuques, leurs robes de bure aux plis lourds de statue, elles vont, lentes, gothiques, évoquant un autre temps, le temps où Van Eyck peignait ses vierges, et leur visage pacifique, et leurs longues mains jointes, et leur taille droite.

Sébastien suivit les rangs, très vague, sans savoir qui le poussait, ni où il allait. Après quelques heures d’un sommeil de plomb, il s’était levé, avec une lourdeur dans le cerveau, une lourdeur dans les membres, quelque chose d’accablant qui ne lui laissait que le sentiment lointain d’une arrière-souffrance. Encore engourdi, il avait communié machinalement, sans accorder à cet acte religieux qui le troublait tant d’ordinaire, plus d’attention qu’à sa toilette... Il avait plu, pendant la nuit; l’orage s’était fondu en averses furieuses; une vapeur légère s’envolait des feuillages lavés et des verdures plus noires de la lande où, çà et là, des flaques d’eau blanchissaient. L’air du matin, en dissipant les fumées pesantes qui obscurcissaient son cerveau, la marche en dérouillant ses articulations raidies, le rappelèrent à la conscience de la réalité et de la vie. Un à un, ses souvenirs se précisèrent: les couloirs, les escaliers nocturnes, la chambre et le carré de jour sinistre de la fenêtre. Ce fut un moment d’angoisse affreuse, un moment horrible, où toutes les angoisses de cette irréparable nuit, il les revécut avec un redoublement de douleur et de honte, de honte physique et de douleur morale... A dix pas, devant lui, le Père de Kern marchait, en dehors des rangs, son bréviaire sous le bras, le buste indolent et balancé, le profil très pâle, l’œil gai et sans remords. Sans remords! Cela lui parut une chose inconcevable. Il s’attendait à le voir accablé comme lui, les paupières rougies de larmes, les épaules écrasées sous le poids du repentir. Peut-être l’eût-il aimé ainsi; certainement, il en eût eu pitié. Eh bien, non... Il y avait dans tout son corps une aisance, une liberté d’allures, un oubli qui lui firent une peine atroce. S’il était venu vers lui, attristé, contrit, suppliant, peut-être Sébastien l’eût-il repoussé; peut-être lui aurait-il dit: «Non... laissez-moi.» Mais il eût été content tout de même. Au contraire, pas une seconde le Père ne l’avait regardé; pas une seconde, il n’avait pensé à lui; avec une joie visible, impénitente, comme si rien ne s’était passé, comme s’il ne s’était accompli aucun crime, il aspirait à pleines narines la brise matinale et les odeurs fraîches qui montaient de la terre. Sébastien ne put supporter davantage la vue de ce prêtre, si cruelle et si odieuse. Pour l’éviter, il songea, un instant, à prétexter une maladie subite, et à rester là, seul, sur un talus, alors que les autres s’en iraient là-bas. Puis il baissa la tête, et silencieux, ahuri, pendant toute la route, il eut les yeux fixés sur les dos des élèves marchant devant lui.

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