ROMÉO ET JULIETTE
François Guizot translation
TRAGÉDIE
PERSONNAGES
ESCALUS, prince de Vérone. PARIS, jeune seigneur, parent du prince MONTAIGU, CAPULET, chefs des deux maisons ennemies. UN VIEILLARD, oncle de Capulet. ROMÉO, fils de Montaigu. MERCUTIO, parent du prince et ami de Roméo. BENVOLIO, neveu de Montaigu et ami de Roméo. TYBALT, neveu de la signora Capulet. FRERE LAURENCE, franciscain. FRERE JEAN, religieux du même ordre. BALTHASAR, domestique de Roméo. SAMSON, GREGOIRE, domestique de Capulet. ABRAHAM, domestique de Montaigu. UN APOTHICAIRE. TROIS MUSICIENS. UN VALET. UN PAGE de Pâris. PIERRE. UN OFFICIER. CHOEUR. LA SIGNORA MONTAIGU, femme de Montaigu. LA SIGNORA CAPULET, femme de Capulet. JULIETTE, fille de Capulet. LA NOURRICE de Juliette. CITOYENS DE VÉRONE, PLUSIEURS HOMMES ET FEMMES DES DEUX FAMILLES, MASQUES, GARDES, GENS DU GUET ET SERVITEURS.
La scène est pendant presque toute la pièce à Vérone.
Au cinquième acte elle est une fois à Mantoue.
PROLOGUE
Dans la belle Vérone, où nous plaçons notre scène, l'antique haine de deux maisons égales en dignité vient d'éclater par de nouveaux troubles, où le sang des citoyens a souillé les mains des citoyens. De la race funeste de ces deux ennemis a pris naissance, sous des étoiles funestes, un couple d'amants infortunés dont les malheurs et la ruine déplorable enseveliront avec eux les luttes de leurs parents. L'épisode terrible de cet amour marqué de mort, l'obstination de leurs parents dans des fureurs dont la mort de leurs enfants peut seule terminer le cours, vont pendant ces deux heures occuper notre scène. Si vous nous prêtez la faveur d'une oreille attentive, nous travaillerons par nos efforts à perfectionner ce qui pourrait manquer ici.
ACTE PREMIER
SCÈNE I
Une place publique.
Entrent SAMSON et GRÉGOIRE, armés d'épées et de boucliers.
GRÉGOIRE.—Non, car elles pourraient bien nous donner la colique.
SAMSON.—Je veux dire que, si on nous fâche, il faudra être francs du collier.
GRÉGOIRE.—Franc pour toute ta vie du collier du bourreau, n'est-ce pas?
SAMSON.—Je suis prompt à taper quand je me mets en train.
GRÉGOIRE.—Mais tu n'es pas prompt à te mettre en train de taper.
SAMSON.—La vue d'un de ces chiens de Montaigu me remue tout le corps.
GRÉGOIRE.—On se remue pour courir; quand on est brave, on tient ferme: c'est pour cela que, lorsqu'on te remue, tu te sauves.
SAMSON.—Un chien de cette maison me remuera de telle sorte que je tiendrai ferme: je prendrai le côté du mur avec tout homme ou femme des Montaigu.
SAMSON.—Oui, c'est vrai; et voilà pourquoi les femmes étant des vaisseaux plus fragiles, on les met toujours au pied du mur. Je prendrai le côté du mur sur les serviteurs de la maison de Montaigu; et pour les filles, je les mettrai au pied du mur.
GRÉGOIRE.—La querelle est entre nos maîtres et nous, leurs hommes.
SAMSON.—Cela m'est égal, je veux me montrer tyran. Quand je me serai battu avec les hommes, je serai cruel envers les filles: je leur couperai la tête.
GRÉGOIRE.—La tête des filles?
GRÉGOIRE.—C'est à celles qui le sentiront à s'en arranger.
SAMSON.—Elles me sentiront tant que le courage me tiendra; et on sait que je suis un gaillard bien en chair.
GRÉGOIRE.—Oui, tu n'es pas poisson: si tu l'étais, tu serais un hareng de deux liards. Allons, tire ta flamberge; en voilà deux de la maison des Montaigu.
(Entrent Abraham et Balthasar.)
SAMSON.—Voilà mon épée hors du fourreau. Cherche-leur querelle, je t'épaulerai.
GRÉGOIRE.—Comment, en tournant les épaules et en te sauvant?
SAMSON.—Ne crains rien de mon courage.
GRÉGOIRE.—Moi, craindre ton courage! non, vraiment.
SAMSON.—Mettons la loi de notre côté; laissons-les commencer.
GRÉGOIRE.—Je vais froncer le sourcil en passant devant eux; qu'ils le prennent comme ils voudront.
ABRAHAM.—Est-ce à notre intention, monsieur, que vous mordez votre pouce?
SAMSON.—Je mords mon pouce, monsieur.
ABRAHAM.—Est-ce à notre intention, monsieur, que vous mordez votre pouce?
SAMSON.—Aurons-nous la loi de notre côté si je réponds oui?
GRÉGOIRE.—Non pas.
SAMSON.—Non, monsieur, ce n'est pas à votre intention que je mords mon pouce; mais je mords mon pouce, monsieur.
GRÉGOIRE.—Cherchez-vous querelle, monsieur?
ABRAHAM.—Querelle, monsieur? Non monsieur.
SAMSON.—Si vous cherchez querelle, monsieur, je suis bon pour vous; je sers un aussi bon maître que vous.
ABRAHAM.—Pas un meilleur.
SAMSON.—Soit, monsieur.
(On voit de loin entrer Benvolio.)
SAMSON.—Oui, meilleur, monsieur.
ABRAHAM.—Vous mentez.
SAMSON.—Tirez, si vous êtes des hommes.—Grégoire, n'oublie pas ce coup qui fait tant de bruit.
(Ils se battent.)
BENVOLIO, accourant l'épée nue pour les séparer.—Séparez-vous, imbéciles. Remettez vos épées; vous ne savez ce que vous faites. (Il abaisse leurs épées)
(Entre Tybalt.)
TYBALT.—Quoi! tu tires l'épée contre cette lâche canaille! Tourne-toi, Benvolio; regarde ta mort en face.
BENVOLIO.—Je ne veux que rétablir la paix ici. Remets ton épée, ou sers-t'en pour m'aider à séparer ces hommes.
TYBALT.—Quoi! l'épée est tirée et tu parles de paix! Je hais ce mot comme je hais l'enfer, tous les Montaigu et toi. Défends-toi, lâche.
(Ils se battent.)
(Entrent des partisans des deux maisons qui se joignent à la mêlée. Entrent ensuite des citoyens avec de gros bâtons.)
PREMIER CITOYEN.—Prenez vos bâtons, vos piques, vos pertuisanes. Frappons, faisons-les tomber à terre: à bas les Capulet! à bas les Montaigu!
Entrent le vieux Capulet, en robe de chambre, et la signora Capulet.
CAPULET.—Quel est ce bruit? Holà! Donnez-moi mon épée de combat.
LA SIGNORA CAPULET.—Votre béquille, votre béquille! Que voulez-vous faire d'une épée?
CAPULET.—Mon épée! vous dis-je, j'aperçois le vieux Montaigu: il fait briller sa lame en l'air pour me braver.
(Entrent Montaigu et la signora Montaigu.)
MONTAIGU.—C'est toi, traître de Capulet!—Ne me retenez pas, laissez-moi aller.
LA SIGNORA MONTAIGU.—Je ne vous laisserai pas faire un pas pour chercher un ennemi.
(Entrent le prince et sa suite.)
(Sortent le prince, sa suite, Capulet, la signora Capulet, Tybalt, les citoyens et les domestiques.)
LA SIGNORA MONTAIGU.—Qui donc a de nouveau ranimé cette ancienne querelle? Répondez, mon neveu; y étiez-vous lorsqu'elle a commencé?
BENVOLIO.—Les domestiques de votre ennemi et les vôtres étaient déjà ici à se battre chaudement quand je suis arrivé: j'ai tiré l'épée pour les séparer. En ce moment est survenu, l'épée à la main, le bouillant Tybalt, qui, tout en me jetant des défis aux oreilles, s'est mis à faire le moulinet au-dessus de sa tête, et à pourfendre les vents, qui, n'en recevant pas le moindre mal, ont sifflé de mépris. Pendant que nous faisions échange d'estocades et de coups, venaient à tout moment de nouveaux combattants pour l'un et l'autre parti, jusqu'à ce qu'enfin est arrivé le prince, qui les a séparés.
LA SIGNORA MONTAIGU.—Oh! où est Roméo? l'avez-vous vu aujourd'hui? Je suis bien heureuse qu'il ne se soit pas trouvé à cette bagarre.
BENVOLIO.—Ce matin, madame, une heure avant que le divin soleil lançât son premier regard à travers la fenêtre d'or de l'orient, le trouble de mon âme m'a poussé à sortir hors de chez moi; et là, sous le bosquet de sycomores qui s'élève à l'ouest de la ville, aussi matinal que moi dans sa promenade, j'ai vu votre fils. J'ai marché vers lui; mais il m'a aperçu, et s'est glissé dans l'épaisseur du bois. Jugeant de ses sentiments par les miens, qui ne sont jamais plus actifs que dans la solitude, j'ai suivi mon humeur en ne poursuivant pas la sienne, et j'ai évité avec plaisir celui qui me fuyait avec plaisir.
MONTAIGU.—Plus d'une fois avant le jour on l'a vu dans ce lieu augmenter de ses pleurs la fraîche rosée du matin, accroître les nuages des nuages qu'élevaient ses profonds soupirs; mais aussitôt qu'à la dernière extrémité de l'orient le soleil, qui égaye toutes choses, commence à tirer les obscurs rideaux du lit de l'Aurore, mon fils accablé rentre pour se dérober à sa lumière, se retire seul dans sa chambre, ferme les fenêtres, et, interdisant tout accès au doux éclat du jour, se forme ainsi une nuit artificielle. Cette disposition le conduira nécessairement à une mélancolie noire et funeste, si de bons conseils n'en écartent la cause.
BENVOLIO.—Mon noble oncle, en savez-vous la cause?
MONTAIGU.—Je ne la sais point, et ne puis l'apprendre de lui.
BENVOLIO.—L'avez-vous pressé par quelques moyens?
MONTAIGU.—Il l'a été par moi-même et par beaucoup d'autres amis; mais, n'écoutant que lui-même sur ses propres sentiments, il se garde, je ne saurais dire quelle fidélité, mais du moins un secret complet et absolu; aussi rebelle à toute tentative pour sonder ce mystère, que le bouton piqué par un ver envieux avant d'avoir pu déployer à l'air ses pétales odorants et livrer ses beautés au soleil. Si nous pouvions seulement savoir d'où provient son chagrin, nous serions aussi empressés de le guérir que de le connaître.
(Roméo paraît dans l'éloignement.)
BENVOLIO.—Tenez, le voilà qui vient. Veuillez vous éloigner; il faudra qu'il me refuse bien obstinément si je ne parviens pas à savoir ce qui l'afflige.
MONTAIGU.—Je désire bien que tu sois assez heureux pour obtenir par ton insistance une sincère confession.—Venez, madame, retirons-nous.
(Sortent Montaigu et la signora Montaigu.)
BENVOLIO.—Bonjour, mon cousin.
ROMÉO.—Le jour est-il donc si jeune encore?
BENVOLIO.—Neuf heures viennent de sonner.
ROMÉO.—Hélas! les heures tristes paraissent longues. Était-ce mon père que j'ai vu s'éloigner si vite?
BENVOLIO.—C'était lui.—Quel est donc le chagrin qui allonge les heures de Roméo?
ROMÉO.—La privation de ce qui les rendrait courtes si je le possédais.
BENVOLIO.—Amoureux?
BENVOLIO.—D'amour?
ROMÉO.—De la rigueur de celle que j'aime.
BENVOLIO.—Hélas! faut-il que l'Amour, aux regards si doux, soit à l'épreuve si dur et si tyrannique?
ROMÉO.—Hélas! faut-il que l'Amour, avec ses yeux toujours couverts d'un bandeau, trouve sans voir des chemins pour faire sa volonté! Où dînerons-nous?—O dieux!—Quel était donc ce tumulte?—Mais, non, ne me le dis pas; j'ai tout entendu.—Il y a bien à faire avec la haine, mais plus encore avec l'amour.—O amour querelleur, ô haine amoureuse, toi qui es tout et nais d'abord de rien, chose légère qui nous accable, vanité sérieuse, chaos difforme des plus séduisantes apparences, plume de plomb, fumée brillante, feu glacé, santé malade, sommeil toujours éveillé qui n'est point le sommeil! voilà l'amour que je sens, sans y sentir l'amour. Cela ne te fait-il pas rire?
BENVOLIO.—Non, cousin; bien plutôt pleurer.
ROMÉO.—Tendre coeur, et de quoi?
BENVOLIO.—De voir ton tendre coeur si oppressé.
ROMÉO.—Eh bien! telle est l'erreur de l'affection. Mes chagrins demeuraient appesantis dans mon sein; tu les forces à se répandre en les pressant sous le poids du tien, et l'affection que tu me montres ajoute une peine de plus à cet excès de peine que je ressens déjà. L'amour est une fumée qu'élève la vapeur des soupirs: libre de s'échapper, c'est un feu qui éclate dans les yeux des amants; réprimé, une mer que les amants nourrissent de leurs larmes. Qu'est-ce encore autre chose? une folie raisonnable, une bile amère qui suffoque, un doux parfum qui conserve.—Adieu, mon cousin.
(Il veut sortir.)
BENVOLIO.—Doucement, je veux vous accompagner, et c'est me manquer que de me quitter ainsi.
ROMÉO.—Eh! je ne me retrouve plus moi-même: je ne suis point ici; ce n'est point Roméo que tu vois, il est quelque part ailleurs.
BENVOLIO.—Dites-le-moi dans votre tristesse; quelle est celle que vous aimez?
ROMÉO.—Quoi! faut-il te le dire en gémissant?
BENVOLIO.—En gémissant? Non, pas tout à fait; mais dites-le-moi tristement: qui est-ce?
ROMÉO.—Demandez à un malade de faire avec tristesse son testament! Oh! qu'il est mal d'importuner d'un tel mot celui qui est si mal!—Tristement, cousin, j'aime une femme.
BENVOLIO.—J'étais arrivé juste en supposant que vous aimiez.
ROMÉO.—Un bien bon tireur! Et elle est belle celle que j'aime.
BENVOLIO.—Un beau but, beau cousin, est plus facile à frapper.
ROMÉO.—Eh bien! à ce coup-ci, vous manquez, on ne pourrait l'atteindre avec l'arc de Cupidon, car elle est animée de l'esprit de Diane, et solidement armée d'une chasteté à l'épreuve; elle vit invulnérable aux faibles coups de l'arc enfantin de l'Amour; elle ne se laissera point assiéger par d'amoureuses négociations, ne supportera pas la rencontre des yeux qui l'assaillent, n'ouvrira point le pan de sa robe à l'or qui séduit même les saints. Oh! elle est riche en beauté, pauvre seulement en ceci, qu'en mourant son trésor de beauté mourra avec elle.
BENVOLIO.—A-t-elle donc juré de vivre dans la chasteté?
ROMÉO.—Elle l'a juré; et cette parcimonie produira un immense dégât, car la beauté réduite par sa sévérité à mourir de faim prive de beauté toute postérité. Elle est trop belle, trop sagement belle, pour mériter le bonheur en me mettant au désespoir. Elle a fait un voeu contre l'amour; et sous ce voeu ma vie est une mort à moi qui vis pour te le dire.
BENVOLIO.—Suivez mon conseil, oubliez de penser à elle.
ROMÉO.—Oh! apprends-moi donc comment je pourrai oublier de penser.
BENVOLIO.—En donnant à tes yeux quelque liberté: considère d'autres beautés.
ROMÉO.—Ce serait le moyen de me faire penser plus souvent à son exquise beauté. Ces masques fortunés, qui caressent le front de nos belles dames, ne font par leur noirceur que nous rappeler la beauté qu'ils cachent. Celui qui est frappé d'aveuglement ne peut oublier le précieux trésor de la vue qu'il a perdu. Montre-moi une maîtresse belle par-dessus toutes les autres, que me sera sa beauté, sinon un livre de souvenirs où je lirai le nom de celle qui surpasse cette beauté incomparable? Adieu, tu ne peux m'apprendre à oublier.
BENVOLIO.—Tu recevras de moi cette doctrine, ou j'en mourrai ton débiteur.
(Ils sortent.)
SCÈNE II
Une rue.
Entrent CAPULET, PARIS, UN DOMESTIQUE.
CAPULET.—Montaigu est lié par la même défense que moi, et sous des peines semblables; et il ne sera pas difficile, je pense, à deux vieillards comme nous de vivre en paix.
PARIS.—Vous jouissez tous d'une existence honorable, et c'est pitié que vous ayez été si longtemps ennemis. Mais parlez, seigneur, que répondez-vous à ma demande?
CAPULET.—En répétant ce que je vous ai déjà dit. Mon enfant est encore étrangère dans le monde; elle n'a pas vu s'accomplir la révolution de quatorze années: laissons encore pâlir l'orgueil de deux étés avant de la croire mûre pour être une épouse.
PARIS.—De plus jeunes qu'elles sont devenues d'heureuses mères.
CAPULET.—Mais elles se flétrissent trop tôt, ces mères prématurées.—La terre a englouti toutes mes autres espérances; elle est en espérance la maîtresse de mes terres. Mais faites-lui votre cour, aimable Pâris; gagnez son coeur; ma volonté n'est qu'une dépendance de son consentement: si elle vous agrée, c'est dans les limites de son choix que réside mon aveu, et que ma voix vous sera loyalement accordée.—Ce soir je donne une fête dont j'ai depuis longtemps l'usage; j'y ai invité beaucoup de convives, tous mes amis; et parmi eux, je vous verrai avec très-grande joie, comme un de plus, en augmenter le nombre. Attendez-vous à voir ce soir dans ma pauvre maison des étoiles qui foulent aux pieds la terre, éclipsent la lumière des cieux; cette joie bienfaisante que ressent le jeune homme plein d'ardeur lorsqu'avril, dans toute sa parure, marche sur les talons de l'hiver chancelant, vous l'éprouverez ce soir parmi ces jeunes fleurs de beauté prêtes à s'épanouir; écoutez-les toutes, voyez-les toutes, et préférez celle dont le mérite sera le plus grand. Au milieu du spectacle d'une telle réunion, ma fille, réduite à elle-même, pourra faire nombre, mais non pas attirer l'attention.—Allons, venez avec moi.—(A un domestique.) Toi, maraud, trotte dans la belle Vérone; trouve toutes les personnes dont les noms sont écrits ici (il lui donne un papier), et dis-leur que la maison et le maître attendent leur bon plaisir.
(Sortent Capulet et Pâris.)
LE DOMESTIQUE.—Trouver ceux dont les noms sont écrits, ici! Il est écrit que le cordonnier se servira de sa toises et le tailleur de pierres de sa forme; le pêcheur de son pinceau, et le peintre de ses filets. Mais on m'envoie chercher les personnes dont les noms sont inscrits là-dessus, et je ne pourrai jamais trouver les noms que l'écrivain a écrits là-dessus. Il faut que je m'adresse aux savants... dans un moment...
(Entrent Benvolio et Roméo.)
BENVOLIO.—Allons, mon cher, la flamme est un remède à la brûlure qu'a faite une autre flamme; une douleur est diminuée par l'angoisse d'une autre; tournez jusqu'à vous étourdir et vous vous remettez en tournant dans l'autre sens; un chagrin désespéré se guérit par la langueur d'un nouveau chagrin. Laisse entrer dans tes yeux un nouveau poison, et l'ancien venin perdra toute son âcreté.
ROMÉO.—Votre feuille de plantain est excellente pour cela.
BENVOLIO.—Pour quel mal, je t'en prie?
ROMÉO.—Pour vos os brisés?
BENVOLIO.—Allons, Roméo, es-tu fou?
ROMÉO.—Non, pas fou, mais lié plus que ne le serait un fou, tenu en prison, privé d'aliments, fustigé, tourmenté, et..... Bonsoir, mon bon garçon.
LE DOMESTIQUE.—Dieu vous donne le bonsoir.—Je vous en prie, monsieur, savez-vous lire?
ROMÉO.—Oui, c'est un bonheur que j'ai dans ma misère.
LE DOMESTIQUE.—Peut-être l'avez-vous appris sans livres: mais, je vous prie, pouvez-vous lire tout ce que vous voyez?
ROMÉO.—Oui, si je connais les caractères et la langue.
LE DOMESTIQUE.—C'est répondre sincèrement; tenez vous en joie.
ROMÉO.—Arrêtez, mon ami, je sais lire. (Il lit.) «Le seigneur Martino, sa femme et sa fille; le comte Anselme et ses charmantes soeurs; la dame veuve de Vitruvio; le seigneur Placentio et ses aimables nièces; Mercutio et son frère Valentin; mon oncle Capulet, sa femme et ses filles; ma jolie nièce Rosaline; Livia; le seigneur Valentio et son cousin Tybalt, Lucio et l'agréable Hélène.» C'est une belle assemblée. (Il lui rend le papier.) Où doit-elle se réunir?
LE DOMESTIQUE.—Là-haut.
ROMÉO.—Où, là-haut?
LE DOMESTIQUE.—A souper, à la maison.
ROMÉO.—A la maison de qui?
LE DOMESTIQUE.—De mon maître.
ROMÉO.—Au fait, c'est ce que j'aurais dû vous demander d'abord.
LE DOMESTIQUE.—Maintenant je vous dirai, sans que vous me le demandiez, que mon maître est le puissant et riche Capulet; et si vous n'êtes pas de la maison de Montaigu, je vous invite à venir avaler un verre de vin. Tenez-vous en joie.
(Il sort.)
BENVOLIO.—A cette ancienne fête des Capulet soupera Rosaline, celle que tu aimes tant: avec toutes les beautés qu'on admire à Vérone. Viens-y, et d'un oeil sans prévention compare sa figure avec quelques autres que je te montrerai, et ton cygne ne te paraîtra plus qu'une corneille.
ROMÉO.—Quand la religieuse dévotion de mes yeux pourra me soutenir un pareil mensonge, que mes larmes se changent en flammes, et que ces hérétiques diaphanes, si souvent noyés sans pouvoir mourir, soient brûlés comme imposteurs. Une femme plus belle que mon amante! Le soleil qui voit tout n'a jamais vu son égale depuis le commencement du monde.
BENVOLIO.—Bon, vous l'avez vue belle parce qu'il n'y avait personne autre à côté; elle se balançait elle-même dans vos deux yeux: mais pesez dans ces balances de cristal la dame de vos pensées avec telle autre jeune fille que je vous montrerai brillant à cette fête, et à peine trouverez-vous bien celle qui vous paraît maintenant la plus belle de toutes.
ROMÉO.—J'irai, non pour y voir un semblable objet, mais pour m'y pénétrer de plaisir dans la splendeur de celui qui m'est cher.
(Ils sortent.)
SCÈNE III
Un appartement de la maison de Capulet.
LA SIGNORA CAPULET, LA NOURRICE de Juliette.
LA SIGNORA CAPULET.—Nourrice, où est ma fille? Appelle-la, qu'elle vienne.
(Entre Juliette.)
JULIETTE.—Allons, qui m'appelle?
LA NOURRICE.—Votre mère.
JULIETTE.—Me voici, madame; que voulez-vous?
LA SIGNORA CAPULET.—Voici de quoi il s'agit.—Nourrice, laisse-nous un moment, nous avons à parler en secret.—Non, reviens, nourrice, je me suis ravisée; tu entendras notre entretien.—Tu sais que ma fille est d'un âge raisonnable.
LA NOURRICE.—Ma foi, je puis vous dire son âge à une heure près.
LA SIGNORA CAPULET.—Elle n'a pas quatorze ans.
LA NOURRICE.—Par-dessus ou par-dessous, c'est précisément ce jour-là. Vienne la veille de la Saint-Pierre au soir, elle aura quatorze ans.—Suzanne et elle (Dieu fasse paix à toutes les âmes chrétiennes!) étaient du même âge....—C'est bien; Suzanne est avec Dieu; elle était trop bonne pour moi.—Mais, comme je disais, la veille au soir de la Saint-Pierre, elle aura quatorze ans; elle les aura, sûr; je me le rappelle à merveille. Il y a à présent onze ans du tremblement de terre, et elle fut sevrée, jamais je ne l'oublierai, précisément ce jour-là parmi tous les jours de l'année; car j'avais frotté d'absinthe le bout de mon sein, j'étais assise au soleil contre le mur du colombier; mon maître et vous étiez alors à Mantoue...—Oh! j'ai de la mémoire; et comme je vous disais, dès qu'elle eut goûté de l'absinthe sur le bout de mon sein, et qu'elle l'eut trouvée amère, il fallait la voir, pauvre petite, se fâcher et se mettre en colère contre le sein. Comme je disais, voilà le colombier qui tremble. Oh! il ne fut pas besoin, je vous jure, de me dire de trotter, et depuis ce temps-là, il y a onze ans, car elle se tenait déjà seule; quoi! avec le bout de la baguette elle courait et roulait tout partout: car, tenez, c'était la veille qu'elle s'était cassé la tête; et alors mon mari, Dieu veuille avoir son âme, c'était un drôle de corps! il releva l'enfant: «Comment, dit-il, tu te laisses tomber sur le nez! quand tu auras plus d'esprit, tu tomberas en arrière; n'est-ce pas, Jules?» et, par Notre-Dame, la petite coquine cessa de pleurer, et dit: «Oui.» Voyez pourtant ce que c'est qu'une plaisanterie. J'en réponds, je vivrais mille ans que je ne l'oublierais jamais: «N'est-ce pas, Jules?» dit mon mari: et la petite morveuse finit tout de suite et dit: «Oui...»
LA SIGNORA CAPULET.—En voilà assez; je t'en prie, tais-toi.
LA NOURRICE.—Oui, madame; et pourtant je ne peux pas m'empêcher de rire quand je pense comme elle cessa de crier et dit: «Oui...» Et pourtant, je vous jure, elle avait sur le front une bosse aussi grosse que la coquille d'un poulet. C'était un coup terrible, et elle pleurait amèrement. «Comment, dit mon mari, tu te laisses tomber sur le nez! Tu tomberas en arrière quand tu seras plus grande; n'est-ce pas, Jules?» Elle finit tout de suite et dit: «Oui.»
JULIETTE.—Finis, nourrice, finis, je t'en prie, quand je te le dis.
LA NOURRICE.—Allons, j'ai fini. Que Dieu te marque de sa grâce! Tu étais la plus jolie petite enfant que j'aie jamais nourrie: si je peux vivre assez pour te voir mariée, je n'en demande pas davantage.
LA SIGNORA CAPULET.—Et le mariage est justement le sujet dont je suis venu causer avec elle.—Dites-moi, ma fille Juliette, avez-vous envie de vous marier?
JULIETTE.—C'est un honneur auquel je n'ai jamais pensé.
LA NOURRICE.—Un honneur! Si je n'avais pas été ta seule nourrice, je dirais que tu as sucé la sagesse avec le lait.
LA SIGNORA CAPULET.—Eh bien! pensez maintenant au mariage. Il y a dans Vérone des femmes plus jeunes que vous, considérées et déjà mères; et moi, je m'en souviens bien, j'étais déjà votre mère longtemps avant l'âge où vous voilà fille encore; enfin, en un mot, le brave Pâris vous adresse ses voeux.
LA NOURRICE.—C'est un homme, jeune dame... madame, c'est un homme comme tout le monde... Vraiment, il semble moulé en cire.
LA SIGNORA CAPULET.—L'été de Vérone n'a pas une fleur qui puisse lui être comparée.
LA NOURRICE.—Oh! vraiment, c'est une fleur; ma foi, oui, une vraie fleur.
LA NOURRICE.—Diminuer! non, en vérité; elle grossira plutôt: les femmes grossissent par le moyen des hommes.
LA SIGNORA CAPULET.—Répondez-moi en un mot: l'amour de Pâris pourrait-il vous plaire?
JULIETTE.—Je verrai à le trouver agréable si le voir peut faire qu'il m'agrée. Mais mon regard ne pénétrera pas plus avant que le point où votre consentement lui donnera la force de se lancer.
(Entre un domestique.)
LE DOMESTIQUE.—Madame, les convives sont arrivés, le souper est servi, on vous attend; on demande ma jeune maîtresse; on jure, dans l'office, après la nourrice; toutes choses sont à point. Il faut que j'aille servir, je vous en prie, venez sur-le-champ.
LA SIGNORA CAPULET.—Nous te suivons. Allons, Juliette, le comte nous attend.
LA NOURRICE.—Allez, ma fille, chercher ce qui donnera d'heureuses nuits à vos heureux jours.
(Elles sortent.)
SCÈNE IV
Une rue.
Entrent ROMÉO, MERCUTIO, BENVOLIO, avec cinq ou six autres masques et des porteurs de flambeaux.
ROMÉO.—Eh bien! est-ce là ce que nous dirons pour notre excuse, ou entrerons nous sans apologie?
Nous n'aurons point de Cupidon avec son bandeau et son écharpe, portant un arc à la tartare fait de latte peinte, pour effrayer les dames au hasard, comme un homme qui chasse les corneilles; nous n'aurons pas non plus de ces prologues sans livres répétés en traînant après le souffleur au moment de notre entrée. Qu'ils nous mesurent des yeux comme il leur plaira, nous leur mesurerons une mesure de danse, et nous voilà partis.
MERCUTIO.—Vraiment, mon cher Roméo, il faudra bien que vous dansiez.
ROMÉO.—Non pas moi, croyez-moi. Vous autres, vous avez des souliers à danser et le pied léger; moi, j'ai une âme de plomb qui me cloue tellement à terre que je ne saurais remuer.
MERCUTIO.—Vous êtes amoureux, empruntez les ailes de l'Amour pour vous élancer au delà des hauteurs ordinaires.
MERCUTIO.—Et en succombant vous écraserez l'Amour: vous êtes un poids trop fort pour quelque chose de si délicat.
ROMÉO.—L'Amour délicat! il est dur, rude, ingouvernable, piquant comme l'épine.
MERCUTIO.—Si l'Amour vous mène rudement, menez rudement l'Amour; s'il vous pique, donnez de l'éperon et vous le mettrez à bas. Allons, une boîte pour mon visage; c'est un masque pour un masque. (Il met son masque.) Que m'importe à présent quel oeil curieux remarque mes difformités? Voici un front refrogné qui rougira pour moi.
BENVOLIO.—Allons, frappe, et entrons; et aussitôt entrés, que chacun ait recours à ses jambes.
ROMÉO.—Cela n'est pas ainsi.
MERCUTIO.—Je veux dire, mon cher, qu'en nous arrêtant ainsi nous dépensons notre lumière sans profit, comme des lampes qui brûleraient le jour. Il faut voir dans ce que nous disons ce que nous avons intention de dire, car c'est là que la raison se trouvera cinq fois plutôt qu'une seule dans nos cinq sens.
ROMÉO.—Oui, nous avons bonne intention en allant à cette mascarade; mais il n'est pas raisonnable d'y aller.
MERCUTIO.—Peut-on te demander pourquoi?
ROMÉO.—J'ai fait un songe cette nuit.
MERCUTIO.—Et moi aussi.
ROMÉO.—Eh bien! qu'avez-vous rêvé?
ROMÉO.—Oui, lorsqu'endormis dans leur lit ils rêvent des choses vraies.
ROMÉO.—Paix, paix, Mercutio, paix; ce sont des riens que tu nous dis là.
MERCUTIO.—Tu as raison, car je parle de songes, enfants d'un cerveau oisif, produit de quelques vaines chimères, d'une substance aussi légère que l'air, et plus inconstante que le vent, qui, caressant le sein glacé du nord, s'irrite soudain, et, par une bouffée contraire, tourne sa face vers le midi qui verse la rosée.
BENVOLIO.—Ce vent dont vous nous parlez nous rejette loin de nous-mêmes. Le souper est fini et nous arriverons trop tard.
ROMÉO.—Trop tôt, au contraire, j'en ai peur. Un pressentiment funeste semble me dire qu'au milieu des réjouissances de cette nuit quelque événement encore suspendu dans les astres va commencer son cours terrible, et amener, par le traître coup d'une mort prématurée, le terme de cette vie méprisée que je renferme en mon sein. Mais, que celui qui gouverne ma course dirige ma voile! Allons, joyeux seigneurs.
BENVOLIO.—Battez, tambours.
(Ils sortent.)
SCÈNE V
Une salle de la maison de Capulet, garnie de musiciens.
Entrent des DOMESTIQUES.
PREMIER DOMESTIQUE.—Où est Potpan, qu'il ne m'aide pas à desservir? Lui, manier le tranchoir! jouer du tranchoir!
SECOND DOMESTIQUE.—Oui, mon garçon, nous voilà.
PREMIER DOMESTIQUE.—On a besoin de vous, on vous appelle, on vous demande, on vous cherche dans la grande salle.
SECOND DOMESTIQUE.—Nous ne pouvons pas être ici et là en même temps. Allons, gai, mes amis; soyons vifs un moment, et que celui qui vivra le dernier emporte tout.
(Ils se retirent.)
(Entrent Capulet, les convives et les masques.)
CAPULET.—Cavaliers, soyez les bienvenus. Voilà des dames à qui les cors ne font pas mal au pied, et qui vous donneront bien un tour de danse.—Ah, ah! mesdames, laquelle de vous refusera de danser maintenant? Celle qui fera la dégoûtée, je protesterai qu'elle a des cors aux pieds. Est-ce là vous serrer de près?—Cavaliers, soyez les bienvenus. J'ai vu le temps où je portais un masque aussi, et où je pouvais conter mes histoires tout bas à l'oreille d'une belle dame, et de manière à ne pas lui déplaire. Ce temps est passé; il est passé, passé.—Vous êtes les bienvenus, cavaliers.—Allons, musiciens, commencez. En cercle, en cercle, faites place; et vous, jeunes filles, sautez. (Les instruments jouent et l'on danse.) Holà! valets, encore des lumières, relevez les tables contre le mur; éteignez le feu, la salle devient trop chaude.—Allons, mon cher, voilà un divertissement imprévu qui ne prend pas mal. Asseyez-vous, asseyez-vous, bon cousin Capulet; car vous et moi nous avons passé nos jours de danse. Combien y a-t-il de temps que vous et moi nous avons porté un masque pour la dernière fois?
SECOND CAPULET.—Par Notre-Dame, il y a trente ans.
CAPULET.—Comment donc, mon cher? il n'y a pas tant, il n'y a pas tant. C'était à la noce de Lucentio: il y aura, vienne la Pentecôte quand elle voudra, quelque vingt-cinq ans; nous y allâmes en masque.
SECOND CAPULET.—Il y a davantage, davantage: son fils est plus âgé que cela; son fils a trente ans.
CAPULET.—Vous me direz cela, à moi? Il y a deux ans que son fils était encore mineur.
ROMÉO.—Quelle est cette dame dont s'est enrichie la main de ce cavalier?
UN DOMESTIQUE.—Je ne la connais pas, monsieur.
ROMÉO.—Oh! c'est d'elle que la flamme de ces flambeaux doit apprendre à briller. Sa beauté près de ce visage semblable à la nuit ressemble à un joyau attaché à l'oreille d'un Éthiopien: beauté trop brillante pour les usages de la vie, trop précieuse pour la terre! Telle une blanche colombe parmi les corbeaux, telle paraît cette dame auprès de ses compagnes. Quand la danse aura cessé, j'observerai où elle se tient; et je rendrai heureuse ma main téméraire en touchant la sienne. Mon coeur a-t-il aimé jusqu'à ce moment? Protestez du contraire, mes yeux, car jusqu'à cette nuit je n'avais jamais vu la véritable beauté.
TYBALT.—A sa voix, cet homme doit être un Montaigu. Garçon, donne-moi ma rapière. Comment, ce misérable osera venir ici, caché sous un masque grotesque, pour dénigrer et ridiculiser notre fête! Par la tige et l'honneur de ma race, je ne crois pas pécher en lui donnant le coup de la mort.
CAPULET.—Qu'est-ce que c'est, mon neveu? Pourquoi tempêtez-vous ainsi?
TYBALT.—Mon oncle, cet homme est un Montaigu, notre ennemi; un traître qui est venu ici ce soir, en haine de nous, pour se moquer de notre fête.
CAPULET.—Est-ce le jeune Roméo?
TYBALT.—C'est lui-même, ce traître de Roméo.
CAPULET.—Modère-toi, mon cher neveu; laisse-le en paix, il a l'air d'un noble cavalier; et, pour dire la vérité, tout Vérone le vante comme un jeune homme vertueux et d'une conduite honorable. Je ne voudrais pas, pour tous les trésors de cette ville, lui faire ici, dans ma maison, la moindre insulte. Sois donc patient, ne fais pas attention à lui: c'est ma volonté; et si tu la respectes, tu prendras un visage gracieux et quitteras cet air de mauvaise humeur qui sied mal dans une fête.
TYBALT.—Il sied très-bien quand un pareil traître devient votre convive: je ne le souffrirai pas.
TYBALT.—Mais, mon oncle, c'est une honte....
CAPULET.—Allez, allez, vous êtes un jeune insolent.... Nous verrons vraiment.... Cette farce pourrait bien vous tourner mal. Je sais ce que je dis. Il faudra que vous veniez ici me contrarier! En vérité, vous prenez bien votre temps.—A merveille, mes enfants.—Vous n'êtes qu'un fat, allez; tenez-vous tranquille, ou....—Encore des lumières; encore des lumières. N'avez-vous pas de honte?—Je vous forcerai bien à être tranquille. Comment!—Allons, gai, mes enfants.
TYBALT.—Cette patience forcée, et la colère à laquelle je voudrais m'abandonner, font, en se heurtant, trembler tout mon corps des assauts qu'elles se livrent. Je m'en irai; mais cette intrusion qui semble douce maintenant, se changera en fiel amer.
(Il sort.)
ROMÉO, à Juliette.—Si d'une main trop indigne j'ai profané la sainteté de l'autel, voici la douce expiation de ma faute: mes lèvres, pèlerins rougissants, sont prêtes à adoucir par un tendre baiser la rude impression de ma main.
JULIETTE.—Bon pèlerin, vous faites injure à votre main, qui n'a montré en ceci qu'une dévotion pleine de convenance; car les saints ont des mains que peuvent toucher celles des pèlerins; et joindre les mains est le baiser du pieux voyageur en terre sainte.
ROMÉO.—Les saints n'ont-ils pas des lèvres? et les pieux voyageurs aussi?
JULIETTE.—Oui, pèlerin, des lèvres qu'ils doivent employer à prier.
ROMÉO.—Oh! s'il en est ainsi, chère sainte, permets aux lèvres de faire l'office des mains: elles te prient, exauce leur prière, de peur que ma foi ne se change en désespoir.
JULIETTE.—Les saints ne bougent pas, bien qu'ils exaucent la prière qui leur est faite.
ROMÉO.—Alors ne bougez pas, tandis que je vais recueillir le fruit de ma prière: ainsi vos lèvres auront purifié les miennes de leur péché.
(Il lui donne un baiser.)
JULIETTE.—Alors mes lèvres doivent avoir pris le péché dont elles ont déchargé les vôtres.
ROMÉO.—Pris le péché de mes lèvres! ô faute doucement punie! Rendez-moi mon péché.
LA NOURRICE.—Madame, votre mère veut vous dire un mot.
ROMÉO.—Quelle est sa mère?
LA NOURRICE.—Vraiment, jeune homme; sa mère est la maîtresse de la maison, et c'est une bonne dame, sage et vertueuse. J'ai nourri sa fille avec qui vous causiez; et je dis que celui qui mettra la main dessus aura du comptant.
ROMÉO.—C'est une Capulet!—Oh! qu'il va m'en coûter cher! ma vie est engagée à mon ennemie.
BENVOLIO.—Allons, Roméo, partons, la fête est à son plus beau moment.
ROMÉO.—Oui, j'en ai peur, et mon tourment n'en est que plus grand.
CAPULET.—Arrêtez, cavaliers, ne songez pas encore à nous quitter: nous avons là une ridicule petite collation sans cérémonie.—Vous le voulez donc absolument? Allons, je vous remercie tous; je vous remercie, honnêtes cavaliers; bonne nuit.—Encore des torches par là!—Allons, allons donc chercher nos lits. Ah! par ma foi, mon cher (au second Capulet), il se fait tard. Je vais aller me reposer.
(Ils sortent.)
JULIETTE.—Approche, nourrice; dis-moi, quel est ce cavalier?
LA NOURRICE.—C'est le fils et l'héritier du vieux Tibério.
JULIETTE.—Quel est celui qui sort actuellement?
LA NOURRICE.—Je crois, ma foi, que c'est le jeune Pétruccio.
JULIETTE.—Et celui qui le suit, qui ne voulait pas danser?
LA NOURRICE.—Je ne le connais pas.
JULIETTE.—Va, demande son nom.—S'il est marié, il est probable que mon tombeau sera mon lit nuptial.
LA NOURRICE.—Son nom est Roméo: c'est un Montaigu, le fils unique de votre grand ennemi.
JULIETTE.—Mon unique amour lié de l'unique objet de ma haine!.... Je l'ai vu trop tôt sans le connaître! et je l'ai connu trop tard! O prodige de l'amour qui vient de naître en moi, que je sois forcée d'aimer un ennemi détesté!
LA NOURRICE.—Qu'est-ce que c'est? qu'est-ce que c'est?
JULIETTE.—Un vers que je viens d'apprendre de quelqu'un avec qui j'ai dansé.
(Une voix dans l'intérieur appelle Juliette.)
LA NOURRICE.—Tout à l'heure, tout à l'heure. (A Juliette.) Venez, allons-nous-en; tous les étrangers sont partis.
(Elles sortent.)
(Entre le choeur.)
LE CHOEUR.—Une ancienne passion languit maintenant sur son lit de mort, et de jeunes désirs soupirent après son héritage. Cette beauté pour qui l'amour gémissait et demandait à mourir, comparée à la tendre Juliette, a maintenant cessé d'être belle. Maintenant Roméo est aimé, et il aime à son tour; la magie des regards a jeté sur eux le même charme. Cependant il faut qu'il se plaigne à celle qu'il croit son ennemie, et qu'elle dérobe sur de cruels hameçons le doux appât de l'Amour. Étant tenu pour un ennemi, il ne pourra avoir accès près d'elle pour exprimer ces voeux que les amants ont accoutumé de jurer; tandis qu'elle, aussi pressée d'amour, aura bien moins de moyens encore de chercher à rencontrer celui qu'elle aime depuis un moment, mais la passion leur prête sa puissance, l'occasion leur fournira les moyens de se rapprocher, et tempérera leur détresse par une douceur extrême.
(Il sort.)
FIN DU PREMIER ACTE.