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Rome

LES TROIS VILLES ——— R O M E (continued 8)

Reading edition

Était-ce donc la femme si calme, si raisonnable, qui patientait, pour mieux organiser son existence? Pierre, terrifié, ne la reconnaissait plus. Jusque-là, il l'avait vue d'une telle réserve, d'une pudeur si naturelle, dont le charme presque enfantin semblait venir de sa nature elle-même! Sans doute, sous le coup de la menace et de la peur, le terrible sang des Boccanera venait de se réveiller en elle, tout un atavisme de violence, d'orgueil, de furieux appétits, exaspérés et déchaînés. Elle voulait sa part de vie, sa part d'amour. Et elle grondait, elle clamait, comme si la mort, en lui prenant son amant, lui arrachait de sa propre chair.

—Je vous en supplie, madame, répétait le prêtre, calmez-vous... Il vit, son cœur bat... Vous vous faites un mal affreux.

Mais elle voulait mourir avec lui.

—Oh! mon chéri, si tu t'en vas, emporte-moi, emporte-moi... Je me coucherai sur ton cœur, je te serrerai si fort entre mes deux bras, qu'ils entreront dans les tiens, et qu'il faudra bien qu'on nous enterre ensemble... Oui, oui, nous serons morts et nous serons mariés tous de même. Je t'ai promis de n'être qu'à toi, je serai à toi malgré tout, dans la terre s'il le faut... Oh! mon chéri, ouvre les yeux, ouvre la bouche, baise-moi, si tu ne veux que je meure à mon tour, quand tu seras mort!

Dans la chambre morne, aux vieux murs assoupis, toute une flambée de passion sauvage, de feu et de sang, avait passé. Mais les larmes gagnèrent Benedetta, de gros sanglots la brisèrent, la jetèrent au bord du lit, aveuglée, sans force. Et, heureusement, mettant fin à la farouche scène, le médecin parut, amené par Victorine.

Le docteur Giordano, qui avait dépassé la soixantaine, était un petit vieillard à boucles blanches, rasé et frais de teint, dont toute la personne paterne avait pris une allure d'aimable prélat, au milieu de sa clientèle d'Église. Et il était excellent homme, disait-on, soignait les pauvres pour rien, se montrait surtout d'une réserve et d'une discrétion ecclésiastiques, dans les cas délicats. Depuis trente ans, tous les Boccanera, les enfants, les femmes, et jusqu'à l'éminentissime cardinal lui-même, ne passaient que par ses mains prudentes.

Doucement, éclairé par Victorine, aidé par Pierre, il déshabilla Dario que la douleur tira de son évanouissement, examina la blessure, la déclara tout de suite sans danger, de son air souriant. Ce ne serait rien, trois semaines de lit au plus, et aucune complication à craindre. Et, comme tous les médecins de Rome, en amoureux des beaux coups de couteau qu'il avait journellement à soigner, parmi ses clients de hasard du bas peuple, il s'attardait avec complaisance à la plaie, l'admirait en connaisseur, trouvait sans doute que c'était là de la besogne bien faite. Il finit par dire au prince, à demi-voix:

—Nous appelons ça un avertissement... L'homme n'a pas voulu tuer, le coup a été porté de haut en bas, de façon à glisser dans les chairs, sans même intéresser l'os... Ah! il faut être adroit, c'est joliment planté.

—Oui, oui, murmura Dario, il m'a épargné, il m'aurait troué de part en part.

Benedetta n'entendait point. Depuis que le médecin avait déclaré le cas sans gravité aucune, en expliquant que la faiblesse et l'évanouissement ne venaient que de la violente secousse nerveuse, elle était tombée sur une chaise, dans un état de prostration absolue. C'était la détente de la femme, après l'affreuse crise de désespoir. Des larmes douces, lentes, se mirent à couler de ses yeux, et elle se releva, elle vint embrasser Dario avec une effusion de joie passionnée et muette.

—Dites donc, mon bon docteur, reprit celui-ci, il est inutile qu'on sache. C'est si ridicule, cette histoire... Personne n'a rien vu, paraît-il, excepté monsieur l'abbé, à qui je demande le secret... Et, n'est-ce pas? qu'on n'aille pas surtout inquiéter le cardinal, ni même ma tante, enfin aucun des amis de la maison.

Le docteur Giordano eut un de ses tranquilles sourires.

—Bien, bien! c'est naturel, ne vous tourmentez pas... Pour tout le monde, vous êtes tombé dans l'escalier et vous vous êtes démis l'épaule... Et, maintenant que vous voilà pansé, tâchez de dormir sans trop de fièvre. Je reviendrai demain matin.

Alors, des jours de grand calme s'écoulèrent lentement, une vie nouvelle s'organisa pour Pierre. Il resta les premières journées sans même sortir du vieux palais ensommeillé, lisant, écrivant, n'ayant chaque après-midi, jusqu'au crépuscule, que la distraction d'aller s'asseoir dans la chambre de Dario, où il était certain de trouver Benedetta. Après quarante-huit heures d'une fièvre assez intense, la guérison avait pris son train accoutumé; et les choses marchaient pour le mieux, l'histoire de l'épaule démise était acceptée par tout le monde, à ce point que le cardinal exigea de la stricte économie de donna Serafina qu'une seconde lanterne fût allumée sur le palier, pour qu'un tel accident ne se renouvelât plus. Dans cette paix monotone qui se refaisait, il n'y eut qu'une secousse dernière, une menace de trouble plutôt, à laquelle Pierre fut mêlé, un soir qu'il s'attardait près du convalescent.

Comme Benedetta s'était absentée quelques minutes, Victorine, qui avait monté un bouillon, se pencha en reprenant la tasse, pour dire très bas au prince:

—Monsieur, c'est une jeune fille, vous savez, la Pierina, qui vient tous les jours en pleurant demander de vos nouvelles... Je ne puis la renvoyer, elle rôde, et j'aime mieux vous prévenir.

Malgré lui, Pierre avait entendu; et il eut une brusque certitude, il comprit tout d'un coup. Dario, qui le regardait, vit bien ce qu'il pensait. Aussi, sans répondre à Victorine:

—Eh! oui, l'abbé, c'est cette brute de Tito... Je vous demande un peu! est-ce assez bête?

Mais, bien qu'il se défendît d'avoir rien fait, pour que le frère lui donnât l'avertissement de ne pas toucher à sa sœur, il souriait d'un air d'embarras, très ennuyé, un peu honteux même d'une pareille histoire. Et il fut évidemment soulagé, lorsque le prêtre promit de voir la jeune fille, si elle revenait, et de lui faire comprendre qu'elle devait rester chez elle.

—Une aventure stupide, stupide! répétait le prince en exagérant sa colère, comme pour se railler lui-même. Vraiment, c'est d'un autre siècle.

Brusquement, il se tut. Benedetta rentrait. Elle revint s'asseoir près de son cher malade. Et la douce veillée continua, dans la vieille chambre assoupie, dans le vieux palais mort, d'où ne montait pas un souffle.

Pierre, quand il sortit de nouveau, ne se hasarda d'abord que dans le quartier, pour prendre l'air un instant. Cette rue Giulia l'intéressait, il savait son ancienne splendeur, au temps de Jules II, qui la rectifia et la rêva bordée de palais splendides. Pendant le carnaval, des courses y avaient lieu: on partait à pied ou à cheval du palais Farnèse, pour aller jusqu'à la place Saint-Pierre. Et il venait de lire que l'ambassadeur du roi de France, d'Estrée, marquis de Couré, qui habitait le palais Saccheti, y avait fêté magnifiquement, en 1630, la naissance du dauphin, en y donnant trois grandes courses, du pont Sisto à Saint-Jean des Florentins, avec un déploiement de luxe extraordinaire, la rue jonchée de fleurs, toutes les fenêtres pavoisées des plus riches tentures. Le second soir, une machine de feux d'artifice fut tirée sur le Tibre, représentant la nef Argo qui emportait Jason à la conquête de la Toison d'or. Une autre fois, la fontaine des Farnèse, le Mascherone, coula du vin. Combien ces temps étaient lointains et changés, et aujourd'hui quelle rue de solitude et de silence, dans la grandeur triste de son abandon, large et toute droite, ensoleillée ou ténébreuse, au milieu du quartier désert! Dès neuf heures, le plein soleil l'enfilait, blanchissait le petit pavé de la chaussée, plate et sans trottoir; tandis que, sur les deux côtés qui passaient alternativement de la vive lumière à l'ombre épaisse, les palais anciens, les lourdes et vieilles maisons dormaient, des portes antiques bardées de plaques et de clous, des fenêtres barrées par d'énormes grilles de fer, des étages entiers aux volets clos, comme cloués pour ne plus laisser entrer la clarté du jour. Quand les portes restaient ouvertes, on apercevait des voûtes profondes, des cours intérieures, humides et froides, tachées de verdures sombres, et que, pareils à des cloîtres, des portiques entouraient. Puis, dans les dépendances, dans les constructions basses qui avaient fini par se grouper là, surtout du côté des ruelles dévalant au bord du Tibre, des petites industries silencieuses s'étaient installées, un boulanger, un tailleur, un relieur, des commerces obscurs, des fruiteries avec quatre tomates et quatre salades sur une planche, des débits de vin, qui affichaient les crus de Frascati et de Genzano, et où les buveurs semblaient morts. Vers le milieu de la rue, la prison qui s'y trouve actuellement, avec son abominable mur jaune, n'était point faite pour l'égayer. Toute une volée de fils télégraphiques suivait de bout en bout ce long couloir de tombe, aux rares passants, où s'émiettait la poussière du passé, de l'arcade du palais Farnèse à l'échappée lointaine, au delà du fleuve, sur les arbres de l'Hôpital du Saint-Esprit. Mais surtout, le soir, dès la nuit faite, Pierre était saisi par la désolation, la sorte d'horreur sacrée que la rue prenait. Pas une âme, l'anéantissement absolu. Pas une lumière aux fenêtres, rien que la double file des becs de gaz, très espacés, des lueurs affaiblies de veilleuse, mangées par les ténèbres. Les portes verrouillées, barricadées, d'où pas un bruit, pas un souffle ne sortait. Seulement, de loin en loin, un débit de vin éclairé, des vitres dépolies derrière lesquelles brûlait une lampe dans une immobilité complète, sans un éclat de voix, sans un rire. Et il n'y avait de vivantes que les deux sentinelles de la prison, l'une devant la porte, l'autre au coin de la ruelle de droite, toutes les deux debout et figées, dans la rue morte.

D'ailleurs, le quartier entier le passionnait, cet ancien beau quartier tombé à l'oubli, si écarté de la vie moderne, n'exhalant désormais qu'une odeur de renfermé, la fade et discrète odeur ecclésiastique. Du côté de Saint-Jean des Florentins, à l'endroit où le nouveau cours Victor-Emmanuel est venu tout éventrer, l'opposition était violente, entre les hautes maisons à cinq étages, sculptées, éclatantes, à peine finies, et les noires demeures, affaissées et borgnes, des ruelles voisines. Le soir, des globes électriques étincelaient, d'une blancheur éblouissante; tandis que les quelques becs de gaz de la rue Giulia et des autres rues n'étaient plus que des lampions fumeux. C'étaient d'anciennes voies célèbres, la rue des Banchi Vecchi, la rue du Pellegrino, la rue de Monserrato, puis une infinité de traverses qui les coupaient, qui les reliaient, allant toutes vers le Tibre, si étroites, que les voitures y passaient difficilement. Et chacune avait son église, une multitude d'églises presque semblables, très décorées, très dorées et peintes, ouvertes seulement aux heures des offices, pleines alors de soleil et d'encens. Rue Giulia, outre Saint-Jean des Florentins, outre San Biagio della Pagnotta, outre Sant'Eligio degli Orefici, se trouvait dans le bas, derrière le palais Farnèse, l'église des Morts, où il aimait entrer pour y rêver à cette sauvage Rome, aux pénitents qui desservaient cette église et dont la mission était d'aller ramasser, dans la Campagne, les cadavres abandonnés qu'on leur signalait. Un soir, il y assista au service de deux corps inconnus, depuis quinze jours sans sépulture, qu'on avait découverts dans un champ, à droite de la voie Appienne.

Mais la promenade préférée de Pierre devint bientôt le nouveau quai du Tibre, devant l'autre façade du palais Boccanera. Il n'avait qu'à descendre le vicolo, l'étroite ruelle, et il débouchait dans un lieu de solitude, où les choses l'emplissaient d'infinies pensées. Le quai n'était pas achevé, les travaux semblaient même abandonnés complètement, c'était tout un chantier immense, encombré de gravats, de pierres de taille, coupé de palissades à demi rompues et de baraques à outils dont les toits s'effondraient. Sans cesse le lit du fleuve s'est exhaussé, tandis que les fouilles continuelles ont abaissé le sol de la ville, aux deux bords. Aussi était-ce pour la mettre à l'abri des inondations qu'on venait d'emprisonner les eaux dans ces gigantesques murs de forteresse. Et il avait fallu surélever les anciennes berges à un tel point, que, sous l'abri de son portique, la terrasse du petit jardin des Boccanera, avec son double escalier où l'on amarrait autrefois les bateaux de plaisance, se trouvait en contre-bas, menacée d'être ensevelie et de disparaître, quand on achèverait les travaux de voirie. Rien encore n'était nivelé, les terres rapportées restaient là telles que les tombereaux les déchargeaient, il n'y avait partout que des fondrières, des éboulements, au milieu des matériaux laissés à l'abandon. Seuls, des enfants misérables venaient jouer parmi ces décombres où le palais s'enfonçait, des ouvriers sans travail dormaient lourdement au grand soleil, des femmes étendaient leur pauvre lessive sur les tas de cailloux. Et, cependant, c'était pour Pierre un asile heureux, de paix certaine, inépuisable en songeries, lorsqu'il s'y oubliait pendant des heures, à regarder le fleuve, et les quais, et la ville, en face, aux deux bouts.

Dès huit heures, le soleil dorait la vaste trouée de sa lumière blonde. Quand il regardait là-bas, vers la gauche, il apercevait les toits lointains du Transtévère, qui se découpaient, d'un gris bleu noyé de brume, sur le ciel éclatant. Vers la droite, le fleuve faisait un coude au delà de l'abside ronde de Saint-Jean des Florentins, les peupliers de l'Hôpital du Saint-Esprit drapaient sur l'autre rive leur verdoyant rideau, laissant voir, à l'horizon, le profil clair du Château Saint-Ange. Mais, surtout, il ne pouvait détacher les yeux de la berge d'en face, car un morceau de la très vieille Rome y était demeuré intact. Du pont Sisto au pont Saint-Ange, en effet, se trouvait, sur la rive droite, la partie des quais laissée en suspens, dont la construction devait achever, plus tard, de murer le fleuve entre les deux colossales murailles de forteresse, hautes et blanches. Et c'était en vérité une surprise et un charme que cette extraordinaire évocation des anciens âges, cette berge chargée de tout un lambeau de la vieille ville des papes. Sur la rue de la Lungara, les façades uniformes avaient dû être rebadigeonnées; mais, ici, les derrières des maisons, qui descendaient jusque dans l'eau, restaient lézardés, roussis, éclaboussés de rouille, patinés par les étés brûlants, comme d'antiques bronzes. Et quel amas, quel entassement incroyable! En bas, des voûtes noires où le fleuve entrait, des pilotis soutenant des murs, des pans de construction romaine plongeant à pic; puis, des escaliers raides, disloqués, verdis, qui montaient de la grève, des terrasses qui se superposaient, des étages qui alignaient leurs petites fenêtres irrégulières, percées au hasard, des maisons qui se dressaient par-dessus d'autres maisons; et cela pêle-mêle, avec une extravagante fantaisie de balcons, de galeries de bois, de ponts jetés au travers des cours, de bouquets d'arbres qu'on aurait dits poussés sur les toits, de mansardes ajoutées, plantées au milieu des tuiles roses. Un égout, en face, tombait d'une gorge de pierre, usée et souillée, à gros bruit. Partout où la berge apparaissait, dans le retrait des maisons, elle était couverte d'une végétation folle, des herbes, des arbustes, des manteaux de lierre traînant à plis royaux. Et la misère, la saleté disparaissaient sous la gloire du soleil, les vieilles façades tassées, déjetées, devenaient en or, des lessives entières qui séchaient aux fenêtres les pavoisaient de la pourpre des jupons rouges et de la neige aveuglante des linges. Tandis que, plus haut encore, au-dessus du quartier, le Janicule s'élevait dans l'éblouissement de l'astre, avec le fin profil de Saint-Onuphre, parmi les cyprès et les pins.

Souvent, Pierre venait s'accouder sur le parapet de l'énorme mur du quai, et il restait là longtemps, le cœur gonflé, plein de la tristesse des siècles morts, à regarder couler le Tibre. Rien n'aurait pu dire la grande lassitude de ces vieilles eaux, leur morne lenteur, au fond de cette tranchée babylonienne où elles étaient enfermées, des murailles démesurées de prison, droites, lisses, nues, toutes blafardes encore, dans leur laideur neuve. Au soleil, le fleuve jaune se dorait, se moirait de vert et de bleu, sous le petit frisson de son courant. Mais, dès qu'il était gagné par l'ombre, il apparaissait opaque, couleur de boue, d'une vieillesse si épaisse et si lourde, que les maisons d'en face ne s'y reflétaient même plus. Et quel abandon désolé, quel fleuve de silence et de solitude! Si, après les pluies d'hiver, il roulait furieusement parfois son flot menaçant, il s'engourdissait pendant les longs mois de ciel pur, il traversait Rome sans une voix, d'une coulée sourde, comme désabusée de tout bruit inutile. On pouvait demeurer là, penché, durant la journée entière, sans voir passer une barque, une voile qui l'animât. Les quelques bateaux, les deux ou trois petits vapeurs venus du littoral, les tartanes qui amenaient les vins de Sicile, s'arrêtaient tous au pied de l'Aventin. Au delà, il n'y avait plus que désert, des eaux mortes, dans lesquelles, de loin en loin, un pêcheur immobile laissait pendre sa ligne. Pierre ne voyait toujours, un peu à sa droite, au pied de l'ancienne berge, qu'une sorte d'antique péniche couverte, une arche de Noé à demi pourrie, peut-être un bateau-lavoir, mais où jamais il n'apercevait une âme; et il y avait encore, sur une langue de boue, un canot échoué, le flanc crevé, lamentable dans son symbole de toute navigation impossible et abandonnée. Ah! cette ruine de fleuve, aussi morte que les ruines fameuses dont elle était lasse de baigner la poussière, depuis tant de siècles! Et quelle évocation, ces siècles d'histoire que les eaux jaunes avaient reflétés, tant de choses, tant d'hommes, dont elles avaient pris la fatigue et le dégoût, au point d'être devenues si lourdes, si muettes, si désertes, dans leur souhait de néant!

Ce fut là que Pierre, un matin, reconnut la Pierina, debout derrière une des baraques de bois qui avaient servi à serrer les outils. Elle allongeait la tête, elle regardait fixement, depuis des heures peut-être, la fenêtre de la chambre de Dario, au coin de la ruelle et du quai. Effrayée sans doute par la façon sévère dont Victorine l'avait reçue, elle ne s'était pas représentée au palais, pour avoir des nouvelles; mais elle venait là, elle y passait les journées, ayant appris de quelque domestique où était la fenêtre, attendant sans se lasser une apparition, un signe de vie et de salut, dont l'espoir seul lui faisait battre le cœur. Le prêtre s'approcha, infiniment touché de la voir se dissimuler de la sorte, si humble, si tremblante d'adoration, dans sa royale beauté. Au lieu de la gronder, de la chasser, ainsi qu'il en avait la mission, il se montra très doux et très gai, lui parla des siens comme si rien ne s'était passé, s'arrangea de manière à prononcer le nom du prince, pour lui faire entendre qu'il serait sur pied avant quinze jours. D'abord, elle avait eu un sursaut, farouche, méfiante, prête à fuir. Puis, quand elle eut compris, des larmes jaillirent de ses yeux, et toute riante cependant, bien heureuse, elle lui envoya un baiser de la main, elle lui cria: «Grazie, grazie! Merci, merci!», en se sauvant à toutes jambes. Jamais il ne la revit.

Et ce fut aussi un matin que Pierre, comme il allait dire sa messe à Sainte-Brigitte, sur la place Farnèse, eut la surprise de rencontrer Benedetta sortant de cette église, de si bonne heure, une toute petite fiole d'huile à la main. Elle n'eut d'ailleurs aucun embarras, elle lui expliqua que, tous les deux ou trois jours, elle venait obtenir du bedeau quelques gouttes de l'huile qui alimentait la lampe brûlant devant une antique statue de bois de la Madone, en qui elle avait une absolue confiance. Elle avouait même qu'elle n'avait de confiance qu'en celle-là, car elle n'avait jamais rien obtenu, quand elle s'était adressée à d'autres, pourtant très réputées, des Madones de marbre et même d'argent. Aussi une dévotion ardente, toute sa dévotion en réalité, brûlait-elle dans son cœur pour cette image sainte qui ne lui refusait rien. Et elle affirma très simplement, comme une chose naturelle, hors de discussion, que c'étaient ces quelques gouttes d'huile, dont elle frottait matin et soir la plaie de Dario, qui déterminaient une guérison si prompte, tout à fait miraculeuse. Pierre, saisi, désolé d'une religion si enfantine chez cette admirable créature de sagesse, de passion et de grâce, ne se permit pas un sourire.

Chaque soir, en rentrant de ses promenades, lorsqu'il venait passer une heure dans la chambre de Dario convalescent, Benedetta voulait qu'il racontât ses journées pour distraire le malade, et ce qu'il disait, ses étonnements, ses émotions, ses colères parfois, prenaient un charme triste, au milieu du grand calme étouffé de la pièce. Mais, surtout, quand il osa de nouveau sortir du quartier, quand il se prit de tendresse pour les jardins romains, où il allait dès l'ouverture des portes, afin d'être sûr de n'y rencontrer personne, il leur rapporta des sensations enthousiastes, tout un amour ravi des beaux arbres, des eaux jaillissantes, des terrasses élargies sur des horizons sublimes.

Ce ne furent point les plus vastes, parmi ces jardins, qui lui emplirent le cœur davantage. A la villa Borghèse, le petit bois de Boulogne de Rome, il y avait des futaies majestueuses, des allées royales, où les voitures venaient tourner l'après-midi, avant la promenade obligatoire du Corso; et il fut plus touché par le jardin réservé devant la villa, cette villa d'un luxe de marbre éblouissant, où se trouve aujourd'hui le plus beau musée du monde: un simple tapis d'herbe fine, un vaste bassin central que domine la blancheur nue d'une Vénus, et des fragments d'antiques, des vases, des statues, des colonnes, des sarcophages, rangés symétriquement en carré, et rien autre que cette herbe déserte, ensoleillée et mélancolique. Au Pincio, où il retourna, il eut une matinée exquise, il comprit le charme de ce coin étroit, avec ses arbres rares toujours verts, avec sa vue admirable, toute Rome et Saint-Pierre au lointain, dans la clarté si tendre, si limpide, poudrée de soleil. A la villa Albani, à la villa Pamphili, il retrouva les superbes pins parasols, d'une grâce géante et fière, les chênes verts puissants, aux membres tordus, à la verdure noire. Dans la dernière surtout, les chênes noyaient les allées d'un demi-jour délicieux, le petit lac était plein de rêve avec ses saules pleureurs et ses touffes de roseaux, le parterre en contre-bas déroulait une mosaïque d'un goût baroque, tout un dessin compliqué de rosaces et d'arabesques, que la diversité des fleurs et des feuilles colorait. Et, ce qui le frappa dans ce jardin, le plus noble, le plus vaste, le mieux soigné, ce fut, en longeant un petit mur, de revoir Saint-Pierre encore, sous un aspect nouveau et si imprévu, qu'il en emporta à jamais la symbolique image. Rome avait disparu complètement, il n'y avait plus là, entre les pentes du mont Mario et un autre coteau boisé qui cachait la ville, que le dôme colossal dont la masse semblait posée sur des blocs épars, blancs et roux. C'étaient les îlots des maisons du Borgo, les constructions entassées du Vatican et de la basilique, qu'il dominait, qu'il écrasait ainsi de sa coupole démesurée, d'un gris bleu dans le bleu clair du ciel; tandis que, derrière lui, au loin, fuyait une échappée bleuâtre de campagne illimitée, très délicate.

Mais Pierre sentit davantage l'âme des choses dans des jardins moins somptueux, d'une grâce plus fermée. Ah! la villa Mattei, sur la pente du Coelius, avec son jardin en terrasses, avec ses allées intimes qui descendent bordées d'aloès, de lauriers et de fusains géants, avec ses buis amers taillés en tonnelles, avec ses orangers, ses roses et ses fontaines! Il y passa des heures adorables, il n'eut une égale impression de charme que sur l'Aventin, en visitant les trois églises, qui s'y noient parmi la verdure, à Sainte-Sabine surtout, le berceau des Dominicains, dont le petit jardin, clos de partout, sans vue aucune, dort dans une paix tiède et odorante, planté d'orangers, au milieu desquels l'oranger séculaire de Saint-Dominique, énorme et noueux, est encore chargé d'oranges mûres. Puis, à côté, au Prieuré de Malte, le jardin au contraire s'ouvrait sur un horizon immense, à pic au-dessus du Tibre, enfilant le cours du fleuve, les façades et les toitures qui se serraient le long des deux rives, jusqu'au lointain sommet du Janicule. C'étaient toujours, d'ailleurs, dans ces jardins de Rome, les mêmes buis taillés, les eucalyptus au tronc blanc, aux feuilles pâles, longues comme des chevelures, les chênes verts trapus et sombres, les pins géants, les cyprès noirs, des marbres blanchis parmi des touffes de roses, des fontaines bruissantes sous des manteaux de lierre. Et il ne goûta une joie plus tendrement attristée qu'à la villa du pape Jules, dont le portique ouvert en hémicycle sur le jardin raconte la vie d'une époque aimable et sensuelle, avec sa décoration peinte, son treillage d'or chargé de fleurs, où passent des vols souriants de petits Amours. Le soir enfin où il revint de la villa Farnésine, il dit qu'il en rapportait toute l'âme morte de la vieille Rome; et ce n'étaient pas les peintures exécutées d'après les cartons de Raphaël qui l'avaient touché, c'était plutôt la jolie salle du bord de l'eau, à la décoration bleu tendre, lilas tendre et rose tendre, d'un art sans génie, mais si charmant et si romain; c'était surtout le jardin abandonné, qui descendait autrefois jusqu'au Tibre, et que le nouveau quai coupait maintenant, d'une désolation lamentable, ravagé, bossué, envahi d'herbes folles, tel qu'un cimetière, où pourtant mûrissaient toujours les fruits d'or des orangers et des citronniers.

Puis, une dernière fois, il eut une secousse au cœur, le beau soir où il visita la villa Médicis. Là, il était en terre française. Et quel merveilleux jardin encore, avec ses buis, ses pins, ses allées de magnificence et de charme! quel refuge de rêverie antique que le très vieux et très noir bois de chênes verts, où, dans le bronze luisant des feuilles, le soleil à son déclin jetait des lueurs braisillantes d'or rouge! Il y faut monter par un escalier interminable, et de là-haut, du belvédère qui domine, on possède Rome entière d'un regard, comme si, en élargissant les bras, on allait la prendre toute. Du réfectoire de la villa, que décorent les portraits de tous les artistes pensionnaires qui s'y sont succédé, de la bibliothèque surtout, une grande salle au calme profond, on a la même vue admirable, la plus large et la plus conquérante, une vue d'ambition démesurée dont l'infini devrait mettre au cœur des jeunes gens, enfermés là, la volonté de posséder le monde. Lui, qui était venu hostile à l'institution du prix de Rome, à cette éducation traditionnelle et uniforme si dangereuse pour l'originalité, resta séduit un instant par cette paix tiède, cette solitude limpide du jardin, cet horizon sublime où semblaient battre les ailes du génie. Ah! quelles délices, avoir vingt ans, vivre trois années dans cette douceur de rêve, au milieu des plus belles œuvres humaines, se dire qu'on est trop jeune pour produire encore, et se recueillir, et se chercher, apprendre à jouir, à souffrir, à aimer! Mais, ensuite, il réfléchit que ce n'était point là une besogne de jeunesse, que pour goûter la divine jouissance d'une telle retraite d'art et de ciel bleu, il fallait certainement l'âge mûr, les victoires déjà gagnées, la lassitude commençante des œuvres accomplies. Il causa avec les pensionnaires, il remarqua que, si les jeunes âmes de songe et de contemplation, ainsi que la simple médiocrité, s'y accommodaient de cette vie cloîtrée dans l'art du passé, tout artiste de bataille, tout tempérament personnel s'y mourait d'impatience, les yeux tournés vers Paris, dévoré par la hâte d'être en pleine fournaise de production et de lutte.

Et tous ces jardins dont Pierre leur parlait, le soir, avec ravissement, éveillaient chez Benedetta et chez Dario le souvenir du jardin de la villa Montefiori, aujourd'hui saccagé, autrefois si verdoyant, planté des plus beaux orangers de Rome, tout un bois d'orangers centenaires, dans lequel ils avaient appris à s'aimer.

—Ah! je me rappelle, disait la contessina, à l'époque des fleurs, c'était une bonne odeur à en mourir, tellement forte, tellement grisante, qu'une fois je suis restée dans l'herbe, sans pouvoir me relever... Te souviens-tu, Dario? tu m'as prise dans tes bras, tu m'as portée près de la fontaine, où il faisait très bon et très frais.

Elle était assise, au bord du lit, comme à son ordinaire, et elle tenait dans sa main la main du convalescent, qui s'était mis à sourire.

—Oui, oui, je t'ai baisée sur les yeux, et tu les as rouverts enfin... Tu te montrais moins cruelle en ce temps-là, tu me laissais te baiser les yeux autant qu'il me plaisait... Mais nous étions des enfants, et si nous n'avions pas été des enfants, nous aurions été mari et femme tout de suite, dans ce grand jardin qui sentait si fort et où nous courions si libres!

Elle approuvait de la tête, convaincue que la Madone seule les avait protégés.

—C'est bien vrai, c'est bien vrai... Et quel bonheur, maintenant que nous allons pouvoir être l'un à l'autre, sans faire pleurer les anges!

La conversation en revenait toujours là, l'affaire de l'annulation du mariage prenait une tournure de plus en plus favorable, et Pierre assistait chaque soir à leur enchantement, ne les entendait causer que de leur union prochaine, de leurs projets, de leurs joies d'amoureux lâchés en plein paradis. Dirigée cette fois par une main toute-puissante, donna Serafina devait mener les choses avec vigueur, car il ne se passait guère de jour, sans qu'elle rapportât quelque nouvelle heureuse. Elle avait hâte de terminer cette affaire, pour la continuation et pour l'honneur du nom, puisque Dario ne voulait épouser que sa cousine et que, d'autre part, ce mariage expliquerait tout, ferait tout excuser, en mettant fin à une situation désormais intolérable. Le scandale abominable, les affreux commérages qui bouleversaient le monde noir et le monde blanc, finissaient par la jeter hors d'elle, d'autant plus qu'elle sentait la nécessité d'une victoire, devant l'éventualité d'un conclave possible, où elle désirait que le nom de son frère brillât d'un éclat pur, souverain. Jamais cette secrète ambition de toute sa vie, cet espoir de voir sa race donner un troisième pape à l'Église, ne l'avait brûlée d'une pareille passion, comme si elle avait eu le besoin de se consoler dans son froid célibat, depuis que son unique joie en ce monde, l'avocat Morano, la délaissait si durement. Toujours vêtue d'une robe sombre, active et si mince, si pincée, qu'on l'aurait prise par derrière pour une jeune fille, elle était comme l'âme noire du vieux palais; et Pierre qui l'y rencontrait partout, rôdant en intendante soigneuse, veillant jalousement sur le cardinal, la saluait en silence, saisi chaque fois d'un petit froid au cœur, en la voyant de visage si desséché, coupé de longs plis, planté du grand nez volontaire de la famille. Mais elle lui rendait à peine son salut, restée dédaigneuse de ce petit prêtre étranger, ne le tolérant dans son intimité que pour complaire à monsignor Nani, désireuse en outre d'être agréable au vicomte Philibert de la Choue, qui avait amené de si beaux pèlerinages à Rome.

Peu à peu, en voyant chaque soir la joie anxieuse, l'impatience d'amour de Benedetta et de Dario, Pierre finit par se passionner avec eux, en souhaitant une solution prompte. L'affaire allait se représenter devant la congrégation du Concile, dont une première décision en faveur du divorce était restée nulle, le défenseur du mariage, monsignor Palma, ayant demandé, selon son droit, un supplément d'enquête. D'ailleurs, cette première décision, prise seulement à une voix de majorité, n'aurait sûrement pas été ratifiée par le Saint-Père. Et il s'agissait en somme de conquérir des voix parmi les dix cardinaux dont la congrégation se composait, de les convaincre, d'obtenir la presque unanimité: besogne ardue, car la parenté de Benedetta, cet oncle cardinal, qui semblait devoir tout faciliter, aggravait les choses, au milieu des intrigues compliquées du Vatican, des rivalités qui brûlaient de tuer en lui le pape possible, en éternisant le scandale. C'était à cette conquête des voix que donna Serafina se lançait chaque après-midi, dirigée par son confesseur, le père Lorenza, qu'elle allait voir quotidiennement au Collège Germanique, le dernier refuge à Rome des Jésuites, qui ont cessé d'y être les maîtres du Gesù. L'espoir du succès tenait surtout à ce que Prada, lassé, irrité, avait déclaré formellement qu'il ne se présenterait plus. Il ne répondait même pas aux assignations répétées, tellement l'accusation d'impuissance lui semblait odieuse et ridicule, depuis que Lisbeth, sa maîtresse avérée, était enceinte de ses œuvres, aux yeux de la ville entière. Il se taisait donc, affectait de n'avoir jamais été marié, bien que la blessure de son désir tenu en échec, de son orgueil de mâle souffleté, saignât toujours au fond, rouverte sans cesse par les histoires qui continuaient, les doutes sur sa paternité, que faisait courir le monde noir. Et, puisque la partie adverse se désistait, disparaissait de son plein gré, on comprenait l'espérance croissante de Benedetta et de Dario, chaque soir, lorsque donna Serafina, en rentrant, leur annonçait qu'elle croyait bien avoir gagné encore la voix d'un cardinal.

Mais l'homme effrayant, l'homme qui les terrifiait tous, était monsignor Palma, l'avocat d'office choisi par la congrégation pour défendre le lien sacré du mariage. Il avait des droits presque illimités, pouvait en rappeler encore, en tout cas ferait traîner l'affaire autant qu'il lui plairait. Son premier plaidoyer, en réponse à celui de Morano, avait déjà été terrible, mettant l'état de virginité en doute, citant scientifiquement des cas où des femmes possédées offraient les particularités d'aspect constatées par les sages-femmes, réclamant d'ailleurs l'examen minutieux de deux médecins assermentés, déclarant enfin que, la condition première de l'acte étant l'obéissance de la femme, la demanderesse, même vierge, n'était pas fondée à réclamer l'annulation d'un mariage dont ses refus réitérés avaient seuls empêché la consommation. Et l'on annonçait que le nouveau plaidoyer qu'il préparait, serait plus impitoyable encore, tellement sa conviction était absolue. Devant cette belle énergie de vérité et de logique, le pis allait être que les cardinaux, même bienveillants, n'oseraient jamais conseiller l'annulation au Saint-Père. Aussi le découragement reprenait-il Benedetta, lorsque donna Serafina, au retour d'une visite faite à monsignor Nani, la calma un peu, en lui disant qu'un ami commun s'était chargé de voir monsignor Palma. Mais cela, sans doute, coûterait très cher. Monsignor Palma, théologien rompu aux affaires canoniques et d'une honnêteté parfaite, avait eu une grande douleur dans sa vie, une nièce pauvre, d'une admirable beauté, qu'il s'était mis sur le tard à aimer follement, et qu'il avait dû, afin d'éviter le scandale, marier à un chenapan qui, depuis lors, la grugeait et la battait. Les apparences restaient dignes, le prélat traversait justement une crise affreuse, las de se dépouiller, n'ayant plus l'argent nécessaire pour tirer son neveu d'un mauvais pas, une tricherie au jeu. Et la trouvaille fut de sauver le jeune homme en payant, de lui obtenir ensuite une situation, sans rien demander à l'oncle, qui, un soir, après la nuit tombée, comme s'il se rendait complice, vint en pleurant remercier donna Serafina de sa bonté.

Ce soir-là, Pierre était avec Dario, lorsque Benedetta entra riant, tapant de joie dans ses mains.

—C'est fait, c'est fait! il sort de chez ma tante, il lui a juré une reconnaissance éternelle. Maintenant, le voilà bien forcé d'être aimable.

Plus méfiant, Dario demanda:

—Mais lui a-t-on fait signer quelque chose, s'est-il engagé formellement?

—Oh! non, comment veux-tu? c'était si délicat!... On assure que c'est un très honnête homme.

Pourtant, elle-même fut effleurée d'une nouvelle inquiétude. Si monsignor Palma, malgré le grand service reçu, allait demeurer incorruptible? Cela, dès lors, les hanta. Leur attente recommençait.

—Je ne t'ai pas encore dit, reprit-elle après un silence, je me suis décidée à leur fameuse visite. Oui, ce matin, je suis allée chez deux médecins avec ma tante.

Elle s'était remise à sourire, elle ne semblait aucunement gênée.

—Et alors? demanda-t-il du même air tranquille.

—Et alors, que veux-tu? ils ont bien vu que je ne mentais pas, ils ont rédigé chacun une espèce de certificat en latin... C'était, paraît-il, absolument nécessaire pour permettre à monsignor Palma de revenir sur ce qu'il a dit.

Puis, se tournant vers Pierre:

—Ah! ce latin! monsieur l'abbé... J'aurais bien désiré savoir tout de même, et j'ai songé à vous, pour que vous ayez l'obligeance de le traduire. Mais ma tante n'a pas voulu me laisser les pièces, elle les a fait joindre immédiatement au dossier.

Très embarrassé, le prêtre se contenta de répondre d'un vague signe de tête, car il n'ignorait pas ce qu'étaient ces sortes de certificats, une description nette et complète, en termes précis, avec tous les détails d'état, de couleur et de forme. Eux, sans doute, ne mettaient pas là de pudeur, tellement cet examen leur paraissait naturel et heureux même, puisque toute la félicité de leur vie allait en dépendre.

—Enfin, conclut Benedetta, espérons que monsignor Palma aura de la reconnaissance; et, en attendant, mon Dario, guéris-toi vite, pour le beau jour tant souhaité de notre bonheur.

Mais il avait commis l'imprudence de se lever trop tôt, sa blessure s'était rouverte, ce qui devait le forcer à garder le lit quelques jours encore. Et Pierre continua, chaque soir, à le venir distraire, en lui contant ses promenades. Maintenant, il s'enhardissait, courait les quartiers de Rome, découvrait avec ravissement les curiosités classiques, cataloguées dans tous les Guides. Ce fut ainsi qu'il leur parla un soir avec une sorte de tendresse des principales places de la ville, qu'il avait trouvées banales d'abord, qui lui apparaissaient maintenant très diverses, ayant chacune son originalité profonde: la place du Peuple, si ensoleillée, si noble, dans sa symétrie monumentale; la place d'Espagne, le rendez-vous si vivant des étrangers, avec son double escalier de cent trente-deux marches, doré par les étés, d'une ampleur et d'une grâce géantes; la place Colonna, vaste, toujours grouillante de peuple, la plus italienne par cette foule de paresse et d'insoucieux espoir, debout, flânant autour de la colonne de Marc-Aurèle, en attendant que la fortune lui tombe du ciel; la place Navone, longue, régulière, déserte depuis que le marché ne s'y tient plus, gardant le mélancolique souvenir de sa vie bruyante d'autrefois; la place du Campo de' Fiori, envahie chaque matin par le tumulte du marché aux fruits et du marché aux légumes, toute une plantation de grands parapluies, des entassements de tomates, de piments, de raisins, au milieu du flot glapissant des marchandes et des ménagères. Sa grande surprise fut la place du Capitole, qui éveillait en lui une idée de sommet, de lieu découvert dominant la ville et le monde, et qu'il trouva petite, carrée, enfermée entre ses trois palais, ouverte d'un seul côté sur un court horizon, borné par quelques toitures. Personne ne passe là, on monte par une rampe d'accès que bordent des palmiers, les étrangers seuls font un détour pour arriver en voiture. Les voitures attendent, les touristes stationnent un moment, le nez levé vers l'admirable bronze antique, le Marc-Aurèle à cheval, placé au centre. Vers quatre heures, lorsque le soleil dore le palais de gauche, détachant sur le ciel bleu les fines statues de l'entablement, on dirait une tiède et douce petite place de province, avec ses femmes du voisinage qui tricotent, assises sous le portique, et ses bandes d'enfants dépenaillés, lâchés là comme toute une école dans une cour de récréation.

Et, un autre soir, Pierre dit à Benedetta et à Dario son admiration pour les fontaines de Rome, la ville du monde où les eaux ruissellent le plus abondamment et le plus magnifiquement dans le marbre et dans le bronze: depuis la Nacelle de la place d'Espagne, le Triton de la place Barberini, les Tortues de l'étroite place qui a pris leur nom, jusqu'aux trois fontaines de la place Navone, où triomphe, au centre, la vaste composition du Bernin, et surtout jusqu'à la colossale fontaine de Trevi, d'un goût si fastueux, dominée par le roi Neptune, entre les hautes figures de la Santé et de la Fécondité. Et, un autre soir, il rentra heureux, en leur racontant qu'il venait enfin de s'expliquer le singulier effet que lui faisaient les rues de l'ancienne Rome, autour du Capitole et sur la rive gauche du Tibre, là où des masures se collaient aux flancs des grands palais princiers: c'était qu'elles n'avaient pas de trottoirs et que les piétons marchaient au milieu, à l'aise, parmi les voitures, sans avoir jamais l'idée de filer aux deux bords, contre les façades. Vieux quartiers qu'il aimait, ruelles sans cesse tournantes, étroites places irrégulières, palais énormes et carrés, comme disparus dans la foule bousculée des petites maisons qui les noyaient de toutes parts. Le quartier de l'Esquilin aussi, partout des escaliers qui montent, cailloutés de gris, chaque marche ourlée de pierre blanche, des pentes brusques qui tournent, des terrasses qui s'étagent, des séminaires et des couvents aux fenêtres closes, comme des habitations mortes, un grand mur nu au-dessus duquel se dresse un palmier superbe, dans le bleu sans tache du ciel. Et, un autre soir, ayant poussé plus loin encore sa promenade, jusque dans la Campagne, le long du Tibre, en amont du pont Molle, il revint enthousiasmé d'avoir eu la révélation de tout un art classique, qu'il n'avait guère goûté jusque-là. En suivant la rive, il venait de voir des Poussin, le fleuve jaune et lent, aux bords plantés de roseaux, les falaises basses, découpées, dont la blancheur crayeuse se détachait sur les fonds roux de l'immense plaine onduleuse, que bornaient seules les collines bleues de l'horizon, et quelques arbres sobres, et la ruine d'un portique, ouvert sur le vide, en haut de la berge, et une file oblique de moutons pâles qui descendaient boire, tandis que le berger, appuyé d'une épaule au tronc d'un chêne vert, regardait. Beauté spéciale, large et rousse, faite de rien, simplifiée jusqu'à la ligne droite et plate, tout anoblie des grands souvenirs: toujours les légions romaines en marche par les voies pavées, au travers de la Campagne nue; et toujours le long sommeil du moyen âge, puis le réveil de l'antique nature dans la foi catholique, ce qui, une seconde fois, avait fait de Rome la maîtresse du monde.

Un jour que Pierre était allé visiter le Campo Verano, le grand cimetière de Rome, il trouva, le soir, près du lit de Dario, Celia en compagnie de Benedetta.

—Comment! monsieur l'abbé, s'écria la petite princesse, ça vous amuse d'aller voir les morts?

—Ah! ces Français! reprit Dario, que l'idée seule d'un cimetière désobligeait, ces Français! ils se gâtent la vie à plaisir, avec leur amour des spectacles tristes.

—Mais, dit Pierre doucement, on n'échappe pas à la réalité de la mort. Le mieux est de la regarder en face.

Du coup, le prince se fâcha.

—La réalité, la réalité! à quoi bon? Quand la réalité n'est pas belle, moi je ne la regarde pas, je m'efforce de n'y penser jamais.

De son air tranquille et souriant, le prêtre n'en continua pas moins à dire ce qui l'avait surpris, la bonne tenue du cimetière, l'air de fête que le clair soleil d'automne y mettait, tout un luxe extraordinaire de marbre, des statues de marbre prodiguées sur les tombeaux, des chapelles de marbre, des monuments de marbre. Sûrement l'atavisme antique agissait, les somptueux mausolées de la voie Appienne repoussaient là, une pompe, un orgueil démesuré dans la mort. Sur la hauteur surtout, la noblesse romaine avait son quartier aristocratique, un amas de véritables temples, des figures colossales, des scènes à plusieurs personnages, d'un goût parfois déplorable, mais où des millions avaient dû être dépensés. Et ce qui était charmant, parmi les ifs et les cyprès, c'était l'admirable conservation, la blancheur intacte des marbres, que les étés brûlants doraient, sans une tache de mousse, sans ces balafres de pluie qui rendent si mélancoliques les statues des pays du Nord.

Benedetta, silencieuse, touchée du malaise de Dario, finit par interrompre Pierre, en disant à Celia:

—Et la chasse a été intéressante?

Au moment où le prêtre était entré, la petite princesse parlait d'une chasse au renard, à laquelle sa mère l'avait conduite.

—Oh! chère, tout ce qu'il y a de plus intéressant!... Le rendez-vous était pour une heure, là-bas, au tombeau de Cæcilia Metella, où l'on avait installé le buffet, sous une tente. Et un monde, la colonie étrangère, les jeunes gens des ambassades, des officiers, sans compter nous autres naturellement, les hommes en habit rouge, beaucoup de femmes en amazone... Le départ a été donné à une heure et demie, et le galop a duré plus de deux heures, si bien que le renard s'est allé faire prendre très loin, très loin. Je n'ai pas pu suivre, mais j'ai vu tout de même, oh! des choses extraordinaires, un grand mur que toute la chasse a dû sauter, puis des fossés, des haies, une course folle derrière les chiens... Il y a eu deux accidents, peu de chose, un monsieur qui s'est foulé le poignet et un autre qui a eu la jambe cassée.

Dario avait écouté avec passion, car ces chasses au renard étaient le grand plaisir de Rome, la joie de la galopade au travers de cette Campagne romaine si plate et si hérissée d'obstacles pourtant, la joie de déjouer les ruses du renard que les chiens traquent, ses continuels détours, sa disparition brusque parfois, sa prise enfin dès qu'il tombe épuisé de fatigue; et des chasses sans fusil, des chasses pour l'unique bonheur de courir à la queue de cette bête, de la gagner de vitesse et de la vaincre.

—Ah! dit-il désespéré, est-ce imbécile d'être cloué dans cette chambre! Je finirai par y mourir d'ennui.

Benedetta se contenta de sourire, sans un reproche ni une tristesse de ce cri naïf d'égoïsme. Elle qui était si heureuse de l'avoir tout à elle, dans cette chambre où elle le soignait! Mais son amour, si jeune et si sage à la fois, avait un coin de maternité, et elle comprenait parfaitement qu'il ne s'amusât guère, privé de ses plaisirs habituels, séparé de ses amis qu'il écartait, dans la crainte que l'histoire de son épaule démise ne leur parût louche. Plus de fêtes, plus de soirées au théâtre, plus de visites aux dames. Et c'était le Corso qui lui manquait surtout, une souffrance, une véritable désespérance de ne plus voir ni savoir, en regardant, de quatre à cinq heures, défiler Rome entière. Aussi, dès qu'un intime venait, c'étaient des questions interminables, et si l'on avait rencontré celui-ci, et si cet autre avait reparu, et comment avaient fini les amours d'un troisième, et si quelque aventure nouvelle ne bouleversait pas la ville: menues histoires, gros commérages d'un jour, intrigues puériles d'une heure, où jusque-là s'étaient dépensées toutes ses énergies d'homme.

Celia, qui aimait à lui apporter les bavardages innocents, reprit après un silence, en fixant sur lui ses yeux candides, ses yeux sans fond de vierge énigmatique:

—Comme c'est long à se remettre, une épaule!

Avait-elle donc deviné, cette enfant, dont l'unique affaire était l'amour? Dario, gêné, se tourna vers Benedetta, qui continuait à sourire, l'air placide. Mais, déjà, la petite princesse sautait à un autre sujet.

—Ah! vous savez, Dario, j'ai vu hier au Corso une dame...

Elle s'arrêta, surprise elle-même et embarrassée de cette nouvelle qui venait de lui échapper. Puis, très bravement, elle continua, en amie d'enfance qui était dans les petits secrets amoureux:

—Oui, une jolie personne que vous connaissez bien. Elle avait tout de même un bouquet de roses blanches.

Cette fois, Benedetta s'égaya franchement, tandis que Dario la regardait en riant aussi. Elle l'avait plaisanté, les premiers jours, de ce qu'une dame n'envoyait pas prendre de ses nouvelles. Lui, au fond, n'était pas fâché de cette rupture toute naturelle, car la liaison allait devenir gênante; et, quoique un peu blessé dans sa fatuité de joli homme, il était content d'apprendre que la Tonietta l'avait déjà remplacé.

—Ah! se contenta-t-il de dire, les absents ont toujours tort.

—L'homme qu'on aime n'est jamais absent, déclara Celia de son air grave et pur.

Mais Benedetta s'était levée, pour remonter les oreillers, derrière le dos du convalescent.

—Va, va, mon Dario, toutes ces misères sont finies, et je te garderai, tu n'auras plus que moi à aimer.

Il la contempla avec passion, il la baisa sur les cheveux, car elle disait vrai, il n'avait jamais aimé qu'elle; et elle ne se trompait pas non plus, quand elle comptait le garder toujours, à elle seule, dès qu'elle se serait donnée. Depuis qu'elle le veillait, au fond de cette chambre, elle était heureuse de le retrouver enfant, tel qu'elle l'avait aimé autrefois, sous les orangers de la villa Montefiori. Il gardait une puérilité singulière, sans doute dans l'appauvrissement de sa race, cette sorte de retour à l'enfance, qu'on remarque chez les peuples très vieux; et il jouait sur son lit avec des images, regardait pendant des heures des photographies, qui le faisaient rire. Son incapacité de souffrir avait encore grandi, il voulait qu'elle fût gaie et qu'elle chantât, il l'amusait par la gentillesse de son égoïsme, qui l'amenait à rêver avec elle une vie de continuelle joie. Ah! comme cela serait bon de vivre toujours ensemble au soleil, et de ne rien faire, et de ne se soucier de rien, le monde dût-il crouler quelque part, sans qu'on se donnât la peine d'y aller voir!

—Mais ce qui me fait plaisir, reprit Dario brusquement, c'est que monsieur l'abbé a fini par tomber amoureux de Rome.

Pierre, qui avait écouté en silence, acquiesça de bonne grâce.

—C'est vrai.

—Nous vous le disions bien, fit remarquer Benedetta, il faut du temps, beaucoup de temps pour comprendre et aimer Rome. Si vous n'étiez resté que quinze jours, vous auriez emporté de nous une idée déplorable; tandis que, maintenant, au bout de deux grands mois, nous sommes bien tranquilles, jamais plus vous ne songerez à nous sans tendresse.

Elle était d'un charme délicieux en parlant ainsi, et il s'inclina une seconde fois. Mais il avait déjà réfléchi au phénomène, il croyait en tenir la solution. Quand on arrive à Rome, on apporte une Rome à soi, une Rome rêvée, tellement anoblie par l'imagination, que la Rome vraie est le pire des désenchantements. Aussi faut-il attendre que l'accoutumance se fasse, que la réalité médiocre s'atténue, pour donner le temps à l'imagination de recommencer son travail d'embellissement, de manière à ne voir de nouveau les choses réelles qu'à travers la prodigieuse splendeur du passé.

Celia s'était levée, prenant congé.

—Au revoir, chère, et à bientôt le mariage, n'est-ce pas? Dario... Vous savez que je veux être fiancée avant la fin du mois, oui, oui! une grande soirée que je forcerai bien mon père à donner... Ah! que ce serait aimable, si les deux noces pouvaient se faire en même temps!

Ce fut deux jours plus tard que Pierre, après une grande promenade qu'il fit au Transtévère, suivie d'une visite au palais Farnèse, sentit se résumer en lui la terrible et mélancolique vérité sur Rome. Plusieurs fois déjà, il avait parcouru le Transtévère, dont la population misérable l'attirait, dans sa passion navrée pour les pauvres et les souffrants. Ah! ce cloaque de misère et d'ignorance! Il avait vu, à Paris, des coins de faubourg abominables, des cités d'épouvante où l'humanité en tas pourrissait. Mais rien n'approchait de cette stagnation dans l'insouciance et dans l'ordure. Par les plus beaux jours de ce pays du soleil, une ombre humide glaçait les ruelles tortueuses, étranglées, pareilles à des couloirs de cave; et l'odeur était affreuse surtout, une nausée qui prenait le passant à la gorge, faite des légumes aigres, des graisses rances, du bétail humain parqué là, parmi ses fientes. C'étaient d'antiques masures irrégulières, jetées dans un pêle-mêle aimé des artistes romantiques, avec des portes noires et béantes qui s'enfonçaient sous terre, des escaliers extérieurs qui montaient aux étages, des balcons de bois tenus comme par miracle en équilibre sur le vide. Et des façades à demi écroulées qu'il avait fallu étayer à l'aide de poutres, et des logements sordides dont les fenêtres crevées laissaient voir la crasse nue, et des boutiques d'infime commerce, toute la cuisine en plein air d'un peuple de paresse qui n'allumait pas de feu: les fritureries avec leurs morceaux de polenta et leurs poissons nageant dans l'huile puante, les marchands de légumes cuits étalant des navets énormes, des paquets de céleris, de choux-fleurs, d'épinards, refroidis et gluants. La viande des bouchers, mal coupée, était noire, des cous de bête hérissés de caillots violâtres, comme arrachés. Les pains des boulangers s'entassaient sur une planche, ainsi que des pavés ronds; de pauvres fruitières n'avaient d'autres marchandises que des piments et des pommes de pin, à leurs portes enguirlandées de tomates séchées et enfilées; tandis que les seules boutiques alléchantes étaient celles des charcutiers, dont les salaisons et les fromages corrigeaient un peu, de leur odeur âpre, l'infection des ruisseaux. Les bureaux de loterie, où les numéros gagnants étaient affichés, alternaient avec les cabarets, des cabarets tous les trente pas, qui annonçaient en grosses lettres les vins choisis des Châteaux romains, Genzano, Marino, Frascati. Et, par les rues du quartier, une population grouillante, en guenilles et malpropre, des bandes d'enfants à moitié nus que la vermine dévorait, des femmes en cheveux, en camisole, en jupon de couleur, qui gesticulaient et criaient, des vieillards assis sur des bancs, immobiles sous le vol bourdonnant des mouches, toute une vie oisive et agitée, au milieu du continuel va-et-vient de petits ânes traînant des charrettes, d'hommes conduisant des dindes à coups de fouet, de quelques touristes inquiets, sur lesquels se ruaient aussitôt des bandes de mendiants. Des savetiers s'installaient tranquillement, travaillaient sur le trottoir. A la porte d'un petit tailleur, un vieux seau de ménage était accroché, plein de terre, fleuri d'une plante grasse. Et, de toutes les fenêtres, de tous les balcons, sur des cordes jetées d'une maison à l'autre, en travers de la rue, pendaient les lessives des ménages, un pavoisement de loques sans nom, qui étaient comme les drapeaux symboliques de l'abominable misère.

Pierre sentait son âme fraternelle se soulever d'une pitié immense. Ah! certes, oui! il fallait les jeter bas, ces quartiers de souffrance et de peste, où le peuple avait si longtemps croupi comme dans une geôle empoisonnée, et il était pour l'assainissement, pour la démolition, quitte à tuer l'ancienne Rome, au grand scandale des artistes. Déjà le Transtévère était bien changé, des voies nouvelles l'éventraient, des prises d'air pratiquées à grands coups de pioche, qui le pénétraient de nappes de soleil. Ce qui en restait semblait plus noir, plus immonde, au milieu de ces abatis de maisons, de ces trouées récentes, vastes terrains vagues, où l'on n'avait pu reconstruire encore. Cette ville en évolution l'intéressait infiniment. Plus tard sans doute, on achèverait de la rebâtir, mais quelle heure passionnante, celle où la vieille cité agonisait dans la nouvelle, à travers tant de difficultés! Il fallait avoir connu la Rome des immondices, noyée sous les excréments, les eaux ménagères et les détritus de légumes. Le Ghetto, récemment rasé, avait, depuis des siècles, imprégné le sol d'une telle pourriture humaine, que l'emplacement, demeuré nu, plein de bosses et de fondrières, exhalait toujours une infâme pestilence. On faisait bien de le laisser longtemps se sécher ainsi et se purifier au soleil. Dans ces quartiers, aux deux bords du Tibre, où l'on a entrepris des travaux d'édilité considérables, c'est à chaque pas la même rencontre: on suit une rue étroite, puante, d'une humidité glaciale, entre les façades sombres, aux toits qui se touchent presque, et l'on tombe brusquement dans une éclaircie, dans une clairière ouverte à coups de hache, parmi la forêt des vieilles masures lépreuses. Il y a là des squares, des trottoirs larges, de hautes constructions blanches, chargées de sculptures, une capitale moderne à l'état d'ébauche, pas finie, encombrée de gravats, barrée de palissades. Partout des amorces de voies projetées, le colossal chantier que la crise financière menace d'éterniser maintenant, la ville de demain arrêtée dans sa croissance, restée en détresse, avec ses commencements démesurés, trop hâtifs et qui détonnent. Mais ce n'en était pas moins une besogne bonne et saine, d'une nécessité sociale absolue pour une grande ville d'aujourd'hui, à moins de laisser la vieille Rome se pourrir sur place, telle qu'une curiosité des anciens âges, une pièce de musée qu'on garde sous verre.

Ce jour-là, Pierre, en se rendant du Transtévère au palais Farnèse, où il était attendu, fit un détour, passa par la rue des Pettinari, puis par la rue des Giubbonari, la première si sombre, si resserrée entre le grand mur noir de l'Hôpital et les misérables maisons d'en face, la seconde toute vivante du continuel flot populaire, tout égayée par les vitrines des bijoutiers, aux grosses chaînes d'or, et par les étalages des marchands d'étoffe, où flottent des lés immenses, bleus, jaunes, verts, rouges, d'un ton éclatant. Et le quartier ouvrier qu'il venait de parcourir, puis ce quartier du petit commerce qu'il traversait maintenant, évoquèrent en lui le quartier d'affreuse misère qu'il avait visité déjà, la masse pitoyable des travailleurs déchus, réduits par le chômage à la mendicité, campant parmi les constructions superbes et abandonnées des Prés du Château. Ah! le pauvre, le triste peuple resté enfant, maintenu dans une ignorance, dans une crédulité de sauvages par des siècles de théocratie, si accoutumé à la nuit de son intelligence, aux souffrances de son corps, qu'il reste quand même aujourd'hui en dehors du réveil social, simplement heureux si on le laisse jouir à l'aise de son orgueil, de sa paresse et de son soleil! Il semblait aveugle et sourd en sa déchéance, il continuait sa vie stagnante d'autrefois, au milieu des bouleversements de la Rome nouvelle, sans en éprouver autre chose que les ennuis, les vieux quartiers où il logeait abattus, les habitudes changées, les vivres plus chers, comme si la clarté, la propreté, la santé le gênaient, quand il fallait les payer de toute une crise ouvrière et financière. Cependant, qu'on l'eût voulu ou non, c'était au fond pour lui uniquement qu'on nettoyait Rome, qu'on la rebâtissait, dans l'idée d'en faire une grande capitale moderne; car la démocratie est au bout de ces transformations actuelles, c'est le peuple qui héritera demain des cités d'où l'on chasse la saleté et la maladie, où la loi du travail finira par s'organiser, tuant la misère. Et voilà pourquoi, si l'on maudit les ruines époussetées, tenues bourgeoisement, le Colisée débarrassé de ses lierres et de ses arbustes, de sa flore sauvage que les jeunes Anglaises mettaient en herbier, si l'on se fâche devant les affreux murs de forteresse qui emprisonnent le Tibre, en pleurant les anciennes berges si romantiques, avec leurs verdures et leurs antiques logis trempant dans l'eau, il faut se dire que la vie naît de la mort et que demain doit forcément refleurir dans la poudre du passé.

Pierre, en songeant à ces choses, était arrivé sur la place Farnèse, déserte, sévère, avec ses maisons closes et ses deux fontaines, dont l'une, en plein soleil, égrenait sans fin un jet de perles, au milieu du grand silence; et il regarda un instant la façade nue et monumentale du lourd palais carré, sa haute porte où flottait le drapeau tricolore, ses treize fenêtres de façade, sa fameuse frise d'un art si merveilleux. Puis, il entra. Un ami de Narcisse Habert, un des attachés de l'ambassade près du roi d'Italie, l'attendait, ayant offert de lui faire visiter le palais immense, le plus beau de Rome, que la France a loué pour y loger son ambassadeur. Ah! cette colossale demeure, somptueuse et mortelle, avec sa vaste cour à portique, d'une humidité sombre, son escalier géant, aux marches basses, ses couloirs interminables, ses galeries et ses salles démesurées! C'était d'une pompe souveraine dans la mort, un froid glacial tombait des murs, pénétrait jusqu'aux os les fourmis humaines qui s'aventuraient sous les voûtes. L'attaché, avec un sourire discret, avouait que l'ambassade s'y ennuyait à mourir, cuite l'été, gelée l'hiver. Il n'y avait d'un peu riante et vivante que la partie occupée par l'ambassadeur, le premier étage donnant sur le Tibre. Là, de la célèbre galerie des Carrache, on voit le Janicule, les jardins Corsini, l'Acqua Paola, au-dessus de San Pietro in Montorio. Puis, après un vaste salon, vient le cabinet de travail, d'une paix douce, égayé de soleil. Mais la salle à manger, les chambres, les autres salles qui suivent, occupées par le personnel, retombent dans l'ombre morne d'une rue latérale. Toutes ces vastes pièces, de sept à huit mètres de hauteur, ont des plafonds peints ou sculptés admirables, des murs nus, quelques-uns décorés de fresques, des mobiliers disparates, de superbes consoles mêlées à tout un bric-à-brac moderne. Et cette tristesse des choses tourne à l'abomination, lorsqu'on pénètre dans les appartements de gala, les grandes pièces d'honneur qui occupent la façade sur la place. Plus un meuble, plus une tenture, rien qu'un désastre, des salles magnifiques désertées, livrées aux araignées et aux rats. L'ambassade n'en occupe qu'une, où elle entasse ses archives poudreuses, sur des tables de bois blanc, par terre, dans tous les coins. A côté, l'énorme salle de dix mètres de hauteur, sur deux étages, que le propriétaire, l'ancien roi de Naples, s'était réservée, est un véritable grenier de débarras, où des maquettes, des statues inachevées, un très beau sarcophage traînent, parmi un entassement sans nom de débris méconnaissables. Et ce n'était là qu'une partie du palais: le rez-de-chaussée est complètement inhabité, notre École de Rome occupe un coin du second étage, tandis que notre ambassade se serre frileusement dans l'angle le plus logeable du premier, forcée d'abandonner tout le reste, de fermer les portes à double tour, pour éviter l'inutile peine de donner un coup de balai. Certes, cela est royal d'habiter le palais Farnèse, bâti par le pape Paul III, occupé sans interruption pendant plus d'un siècle par des cardinaux; mais quelle incommodité cruelle, quelle affreuse mélancolie, dans cette ruine immense, dont les trois quarts des pièces sont mortes, inutiles, impossibles, retranchées de la vie! Et le soir, oh! le soir, le porche, la cour, l'escalier, les couloirs envahis par les épaisses ténèbres, les quelques becs de gaz fumeux qui luttent en vain, l'interminable voyage à travers ce lugubre désert de pierre, pour arriver jusqu'au salon tiède et aimable de l'ambassadeur!

Pierre sortit de là saisi, le cerveau bourdonnant. Et tous les autres palais, tous les grands palais de Rome qu'il avait vus pendant ses promenades, se dressaient dans sa mémoire, tous déchus de leur splendeur, vides des trains princiers d'autrefois, tombés à n'être plus que d'incommodes maisons de rapport. Que faire de ces galeries, de ces salles grandioses, aujourd'hui qu'aucune fortune ne pouvait suffire à y mener la vie fastueuse pour laquelle on les avait bâties, ni même y nourrir le personnel nécessaire à leur entretien? Ils étaient rares, les princes qui, comme le prince Aldobrandini, avec sa nombreuse lignée, occupaient seuls leurs palais. La presque totalité louaient les antiques demeures des aïeux à des sociétés, à des particuliers, en se réservant un étage, parfois même un simple logement dans le coin le plus obscur. Loué le palais Chigi, le rez-de-chaussée à des banques, le premier à l'ambassadeur d'Autriche, tandis que le prince et sa famille se partagent le second avec un cardinal. Loué le palais Sciarra, le premier au ministre des Affaires étrangères, le second à un sénateur, tandis que le prince et sa mère n'habitent que le rez-de-chaussée. Loué le palais Barberini, le rez-de-chaussée, le premier étage et le second à des familles, tandis que le prince s'est logé au troisième, dans les anciennes chambres des domestiques. Loué le palais Borghèse, le rez-de-chaussée à un marchand d'antiquités, le premier à une loge maçonnique, tout le reste à des ménages, tandis que le prince n'a gardé que les quelques pièces d'un petit appartement bourgeois. Loué le palais Odelscachi, loué le palais Colonna, loué le palais Doria, tandis que les princes n'y mènent plus que l'existence réduite de bons propriétaires, tirant de leurs immeubles tout le profit possible, pour joindre les deux bouts. C'était qu'un vent de ruine soufflait sur le patriciat romain, les plus grosses fortunes venaient de s'écrouler dans la crise financière, très peu restaient riches, et de quelle richesse encore, d'une richesse immobile et morte, que ni le négoce ni l'industrie ne pouvaient renouveler. Les princes nombreux qui avaient tenté les affaires étaient dépouillés. Les autres, terrifiés, frappés d'impôts énormes qui leur prenaient près du tiers de leurs revenus, devaient désormais se résigner à voir leurs derniers millions stagnants s'épuiser sur place, se diviser par les partages, mourir comme l'argent meurt, ainsi que toutes choses, lorsqu'il ne fructifie plus dans une terre vivante. Il n'y avait là qu'une question de temps, car la ruine finale était irrémédiable, d'une absolue fatalité historique. Et ceux qui consentaient à louer, luttaient encore pour la vie, tâchaient de s'accommoder à l'époque présente, en s'efforçant au moins de peupler le désert de leurs palais trop vastes; tandis que la mort habitait déjà chez les autres, chez les entêtés et les superbes qui se muraient dans le tombeau de leur race, comme ce terrifiant palais Boccanera, tombant en poudre, si glacé d'ombre et de silence, où l'on n'entendait de loin en loin que le vieux carrosse du cardinal, sortant ou rentrant, roulant sourdement sur l'herbe de la cour.

Mais Pierre, surtout, venait d'être frappé de ces deux visites successives, au Transtévère et au palais Farnèse, et elles s'éclairaient l'une l'autre, et elles aboutissaient à une conclusion, qui jamais encore ne s'était formulée en lui avec une netteté si effrayante: pas encore de peuple et bientôt plus d'aristocratie. Cela, dès lors, le hanta comme la fin d'un monde. Le peuple, il l'avait vu si misérable, d'une ignorance et d'une résignation telles, dans la longue enfance où le maintenaient l'histoire et le climat, que de longues années d'éducation et d'instruction étaient nécessaires pour qu'il constituât une démocratie forte, saine, laborieuse, ayant conscience de ses droits ainsi que de ses devoirs. L'aristocratie, elle achevait de mourir au fond de ses palais croulants, elle n'était plus qu'une race finie, abâtardie, si mélangée d'ailleurs de sang américain, autrichien, polonais, espagnol, que le pur sang romain devenait la rare exception; sans compter qu'elle avait cessé d'être d'épée et d'Église, répugnant à servir l'Italie constitutionnelle, désertant le Sacré Collège, où les parvenus seuls revêtaient la pourpre. Et, entre les petits d'en bas et les puissants d'en haut, il n'existait pas encore une bourgeoisie solidement installée, forte d'une sève nouvelle, assez instruite et assez sage pour être l'éducatrice transitoire de la nation. La bourgeoisie, c'étaient les anciens domestiques, les anciens clients des princes, les fermiers qui louaient leurs terres, les intendants, notaires ou avocats, qui géraient leurs fortunes; c'était le monde d'employés, de fonctionnaires de tous rangs et de toutes classes, de députés, de sénateurs, que le gouvernement avait amenés des provinces; et c'était enfin la volée des faucons voraces qui s'abattaient sur Rome, les Prada, les Sacco, les hommes de proie venus du royaume entier, dont les ongles et le bec dévoraient tout, le peuple et l'aristocratie. Pour qui donc avait-on travaillé? Pour qui les travaux gigantesques de la nouvelle Rome, d'un espoir et d'un orgueil si démesurés, qu'on ne pouvait les finir? Un effroi soufflait, un craquement se faisait entendre, éveillant dans tous les cœurs fraternels une inquiétude en larmes. Oui! la menace de la fin d'un monde, pas encore de peuple, plus d'aristocratie, et une bourgeoisie dévorante, menant la curée parmi les ruines. Et quel symbole effroyable, ces palais neufs qu'on avait bâtis sur le modèle géant des palais d'autrefois, ces palais énormes, fastueux, pullulant pour des centaines de mille âmes vainement espérées, ces palais où devait s'installer la richesse grandissante, le luxe triomphal de la nouvelle capitale du monde, et qui étaient devenus les lamentables refuges, souillés et déjà branlants, de la basse misère du peuple, de tous les mendiants et de tous les vagabonds!

Le soir de ce jour, Pierre, à la nuit noire, alla passer une heure sur le quai du Tibre, devant le palais Boccanera. C'était un recueillement, une solitude extraordinaire qu'il affectionnait, malgré les avis de Victorine, qui prétendait que l'endroit n'était pas sûr. Et, en réalité, par les nuits d'encre comme celle-ci, jamais coupe-gorge n'avait déroulé un décor plus tragique. Pas une âme, pas un passant; un silence, une ombre, un vide, qui s'étendaient à droite, à gauche, en face. Les palissades qui fermaient de partout l'immense chantier abandonné, barraient le passage aux chiens eux-mêmes. A l'angle du palais, noyé de ténèbres, un bec de gaz, resté en contre-bas depuis le remblai, éclairait le quai bossué, au ras du sol, d'une lueur louche; et les matériaux qui traînaient là, les tas de briques, les pierres de taille, allongeaient de grandes ombres vagues. A droite, quelques lumières brillaient sur le pont de Saint-Jean des Florentins et aux fenêtres de l'Hôpital du Saint-Esprit. A gauche, dans l'enfoncement indéfini de la coulée du fleuve, les lointains quartiers sombraient, disparus. Puis, en face, c'était le Transtévère, les maisons de la berge telles que de pâles fantômes indistincts, aux rares vitres jaunies d'une clarté trouble; tandis que, par-dessus, une bande sombre indiquait seule le Janicule, où les lanternes de quelque promenade, tout en haut, faisaient scintiller un triangle d'étoiles. Le Tibre surtout passionnait Pierre, à ces heures nocturnes, d'une si mélancolique majesté. Il restait accoudé au parapet de pierre, il le regardait couler pendant de longues minutes, entre les nouveaux murs, qui, la nuit, prenaient la noire et monstrueuse apparence d'une prison bâtie là pour un géant. Tant que les lumières brillaient aux maisons d'en face, il voyait les eaux lourdes passer, se moirer avec lenteur dans les reflets, dont le frisson leur donnait une vie mystérieuse. Et il rêvait sans fin à tout le passé fameux de ce fleuve, il évoquait souvent la légende qui veut que des richesses fabuleuses soient enterrées dans la boue de son lit. A chaque invasion des Barbares, et particulièrement lors du sac de Rome, on y aurait jeté les trésors des temples et des palais, pour les soustraire au pillage, des vainqueurs. Là-bas, ces barres d'or qui tremblaient dans l'eau glauque, n'était-ce pas le chandelier d'or à sept branches, que Titus avait rapporté de Jérusalem? et ces pâleurs sans cesse déformées par les remous, n'étaient-ce pas des blancheurs de colonnes et de statues? et ces moires profondes, toutes reluisantes de petites flammes, n'était-ce pas un amas, un pêle-mêle de métaux précieux, des coupes, des vases, des bijoux ornés de pierreries? Quel rêve que ce pullulement entrevu au sein du vieux fleuve, la vie cachée de ces trésors, qui auraient dormi là pendant tant de siècles! et quel espoir, pour l'orgueil et l'enrichissement d'un peuple, que les trouvailles miraculeuses qu'on ferait dans le Tibre, si l'on pouvait le fouiller, le dessécher un jour, comme le projet en a déjà été fait! La fortune de Rome était là peut-être.

Mais, par cette nuit si noire, Pierre, accoudé au parapet, n'avait en lui que des pensées de sévère réalité. Il continuait les réflexions de la journée, que lui avait inspirées sa visite au Transtévère, puis au palais Farnèse. Il aboutissait, devant cette eau morte, à cette conclusion que le choix de Rome, pour en faire une capitale moderne, était le grand malheur dont souffrait la jeune Italie. Et il savait bien que ce choix s'imposait comme inévitable, Rome étant la reine de gloire, l'antique maîtresse du monde à laquelle l'éternité était promise, sans laquelle l'unité nationale avait toujours paru impossible; de sorte que le cas se posait terrible, puisque sans Rome l'Italie ne pouvait pas être, et qu'avec Rome il semblait maintenant difficile qu'elle fût. Ah! ce fleuve mort, quelle sourde voix de désastre il prenait dans la nuit! Pas une barque, pas un frisson de l'activité commerciale et industrielle des eaux qui charrient la vie au cœur des grandes villes! Sans doute on avait fait de beaux projets, Rome port de mer, des travaux gigantesques, le lit creusé pour permettre aux navires de fort tonnage de remonter jusqu'à l'Aventin; mais ce n'étaient là que des chimères, à peine finirait-on par désembourber l'embouchure, qui, continuellement, se comblait. Et l'autre cause d'agonie, la Campagne romaine, le désert de mort que le fleuve mort traversait et qui faisait à Rome une ceinture de stérilité? On parlait bien de la drainer, de la planter; on discutait vainement sur la question de savoir si elle était fertile sous les Romains; et Rome n'en demeurait pas moins au milieu de son vaste cimetière, comme une ville d'autrefois séparée à jamais du monde moderne, par cette lande où s'est accumulée la poussière des siècles. Les raisons géographiques qui lui ont jadis donné l'empire du monde connu, n'existent plus de nos jours. Le centre de la civilisation s'est déplacé de nouveau, le bassin de la Méditerranée a été partagé entre des nations puissantes. Tout aboutit à Milan, la cité de l'industrie et du commerce, tandis que Rome n'est désormais qu'un passage. Aussi, depuis vingt-cinq années, les efforts les plus héroïques n'ont pu la tirer du sommeil invincible qui continue à l'envahir. La capitale qu'on a voulu improviser trop vite est restée en détresse et a presque ruiné la nation. Les nouveaux venus, le gouvernement, les Chambres, les fonctionnaires, ne font qu'y camper, se sauvent dès les premières chaleurs, pour en éviter le climat mortel; à ce point que les hôtels et les magasins se ferment, que les rues et les promenades se vident, la ville n'ayant pas acquis de vie propre, retombant à la mort, dès que la vie factice, qui l'anime, l'abandonne. Tout reste ainsi en attente, dans cette capitale de simple décor, où la population aujourd'hui ne diminue ni n'augmente, où il faudrait une poussée nouvelle d'argent et d'hommes pour achever et peupler les immenses constructions inutiles des quartiers neufs. Et, s'il était vrai que demain refleurissait toujours dans la poudre du passé, il fallait donc se forcer à l'espoir. Mais ce sol n'était-il pas épuisé, et puisque les monuments eux-mêmes n'y poussaient plus, la sève qui fait les êtres sains, les nations fortes, n'y était-elle pas également tarie à jamais?

A mesure que la nuit avançait, les lumières des maisons du Transtévère, en face, s'éteignaient une à une. Et Pierre resta longtemps encore, envahi de désespérance, penché sur les eaux devenues noires. C'étaient les ténèbres sans fond, il ne restait, dans l'épaississement d'ombre du Janicule, que les trois becs de gaz lointains, le triangle d'étoiles. Aucun reflet ne moirait plus le Tibre d'un frisson d'or, ne faisait plus danser, sous le mystère de son courant, la vision chimérique de fabuleuses richesses; et c'en était fait de la légende, du chandelier d'or à sept branches, des vases d'or, des bijoux d'or, tout ce rêve d'un trésor antique tombé à la nuit, comme l'antique gloire de Rome elle-même. Pas une clarté, pas un bruit, l'infini sommeil, rien que la chute grosse et lourde de l'égout, à droite, qu'on ne voyait point. Les eaux avaient aussi disparu, Pierre n'avait plus que la sensation de leur coulée de plomb dans les ténèbres, la pesante vieillesse, la fatigue séculaire, l'immense tristesse et l'envie de néant de ce Tibre très ancien et très glorieux, qui semblait ne rouler désormais que la mort d'un monde. Seul, le vaste ciel riche, l'éternel ciel fastueux déroulait la vie éclatante de ses milliards d'astres, au-dessus du fleuve d'ombre roulant les ruines de près de trois mille ans.

Et, comme Pierre, avant de monter chez lui, était entré s'asseoir un instant dans la chambre de Dario, il y trouva Victorine, en train de préparer tout pour la nuit, et qui se récria, lorsqu'elle l'entendit raconter d'où il venait.

—Comment! monsieur l'abbé, vous vous êtes encore promené sur le quai, à cette heure! C'est donc que vous voulez attraper, vous aussi, un bon coup de couteau... Ah bien! ce n'est pas moi qui prendrais le frais si tard, dans cette satanée ville!

Puis, avec sa familiarité, elle se tourna vers le prince, allongé dans un fauteuil, et qui souriait.

—Vous savez, cette fille, la Pierina, elle n'est plus venue, mais je l'ai vue qui rôdait là-bas, parmi les démolitions.

D'un geste, Dario la fit taire. Il s'était tourné vers le prêtre.

—Vous lui avez parlé pourtant. C'est imbécile à la fin... Voyez-vous cette brute de Tito revenir me planter son couteau dans l'autre épaule!

Brusquement, il se tut, en apercevant devant lui Benedetta, qui, entrée sans bruit pour lui souhaiter le bonsoir, l'écoutait. Son embarras fut extrême, il voulut parler, s'expliquer, lui jurer son innocence parfaite dans cette aventure. Mais elle souriait, elle se contenta de lui dire tendrement:

—Mon Dario, je la connaissais, ton histoire. Tu penses bien que je ne suis pas assez sotte, pour ne pas avoir réfléchi et compris... Si j'ai cessé de te questionner, c'est que je savais et que je t'aimais tout de même.

Elle était d'ailleurs si heureuse, elle avait appris le soir même que monsignor Palma, le défenseur du mariage dans l'affaire de son divorce, venait de se montrer reconnaissant du service rendu à son neveu, en déposant un nouveau plaidoyer, qui lui était favorable. Non pas que le prélat, désireux de ne pas trop se démentir, se fût déclaré pour elle complètement; mais les certificats des deux médecins lui avaient permis de conclure à l'état de virginité certaine; et, ensuite, glissant sur ce fait que la non-consommation provenait de la résistance de la femme, il avait habilement groupé les quelques raisons qui rendaient l'annulation nécessaire. Ainsi, toute espérance de rapprochement étant écartée, il devenait évident que les époux se trouvaient en continuel danger de tomber dans l'incontinence. Il faisait une allusion discrète au mari, le montrait comme ayant déjà succombé à ce danger; puis, il célébrait la haute moralité de la femme, sa dévotion, toutes les vertus qui était une garantie en faveur de sa véracité. Et, sans se prononcer pourtant, il s'en remettait à la sagesse de la congrégation. Mais, dès lors, puisque monsignor Palma répétait à peu près les arguments de l'avocat Morano, et puisque Prada s'entêtait à ne plus se présenter, il paraissait hors de doute que la congrégation voterait l'annulation à une forte majorité, ce qui permettrait au Saint-Père d'agir avec bienveillance.

—Ah! mon Dario, nous voilà au bout de nos chagrins... Mais que d'argent, que d'argent! Ma tante dit qu'ils nous laisseront à peine de l'eau à boire.

Et elle riait avec une belle insouciance d'amoureuse passionnée. Ce n'était pas que la juridiction des congrégations fût ruineuse, car en principe la justice y était gratuite. Seulement, il y avait une infinité de petits frais à payer, tous les employés subalternes, puis les expertises médicales, les transcriptions, les mémoires, les plaidoyers. Ensuite, si, bien entendu, on n'achetait pas directement les voix des cardinaux, certaines de ces voix revenaient à de fortes sommes, quand il fallait s'assurer les créatures, faire agir tout un monde autour de Leurs Éminences. Sans compter que les gros cadeaux d'argent sont, au Vatican, lorsqu'on les fait avec tact, les raisons décisives qui tranchent les pires difficultés. Et, enfin, le neveu de monsignor Palma avait coûté horriblement cher.

—N'est-ce pas? mon Dario, puisque te voilà guéri, qu'on nous permette vite de nous marier ensemble, et c'est tout ce que nous leur demandons... Je leur donnerai encore, s'ils veulent, mes perles, la seule fortune qui va me rester.

Lui, riait aussi, car l'argent n'avait jamais compté dans son existence. Il n'en avait jamais eu à son gré, il espérait simplement vivre toujours chez son oncle, le cardinal, qui ne laisserait pas le jeune ménage sur le pavé. Dans leur ruine, cent mille, deux cent mille francs ne représentaient rien pour lui, et il avait entendu dire que certains divorces en avaient coûté cinq cent mille. Aussi ne trouva-t-il qu'une plaisanterie.

—Donne-leur aussi ma bague, donne-leur tout, ma chère, et nous vivrons bien heureux, au fond de ce vieux palais, même s'il faut en vendre les meubles.

Elle fut enthousiasmée, elle lui saisit la tête entre ses deux mains, et elle lui baisa les yeux éperdument, dans un élan de passion extraordinaire.

Puis, se tournant vers Pierre, tout d'un coup:

—Ah! pardon, monsieur l'abbé, j'ai une commission pour vous... Oui, c'est monsignor Nani, qui vient de nous apporter la bonne nouvelle, et il m'a chargée de vous dire que vous vous faites trop oublier, que vous devriez agir pour la défense de votre livre.

Étonné, le prêtre l'écoutait.

—Mais c'est lui qui m'a conseillé de disparaître.

—Sans doute... Seulement, il paraît que l'heure est venue où vous devez aller voir les gens, plaider votre cause, vous remuer enfin. Et, tenez! il a pu savoir le nom du rapporteur qu'on a chargé d'examiner votre livre: c'est monsignor Fornaro, qui demeure place Navone.

Pierre sentait croître sa stupéfaction. Jamais cela ne se faisait, de livrer le nom d'un rapporteur, qui restait secret, pour assurer l'entière liberté de jugement. Était-ce donc une nouvelle phase de son séjour à Rome qui allait commencer? Et il répondit simplement:

—C'est bon, je vais agir, j'irai voir tout le monde.

X

Dès le lendemain, Pierre, dont l'unique pensée était d'en finir, voulut se mettre en campagne. Mais une incertitude l'avait pris: chez qui frapper d'abord, par quel personnage commencer ses visites, s'il désirait éviter toute faute, dans un monde qu'il sentait si compliqué et si vaniteux? Et, comme, en ouvrant sa porte, il eut la chance d'apercevoir dans le corridor don Vigilio, le secrétaire du cardinal, il le pria d'entrer un instant chez lui.

—Vous allez me rendre un service, monsieur l'abbé. Je me confie à vous, j'ai besoin d'un conseil.

Il le sentait très renseigné, mêlé à tout, dans sa discrétion outrée et peureuse, ce petit homme maigre, au teint de safran, qui tremblait toujours la fièvre, et qui, jusque-là, avait presque paru le fuir, sans doute pour échapper au danger de se compromettre. Cependant, depuis quelque temps déjà, il se montrait moins sauvage, ses yeux noirs flambaient, lorsqu'il rencontrait son voisin, comme s'il était pris lui-même de l'impatience dont celui-ci devait brûler, à être immobilisé de la sorte, durant des journées si longues. Aussi n'essaya-t-il pas d'éviter l'entretien.

—Je vous demande pardon, reprit Pierre, de vous faire entrer dans cette pièce en désordre. Ce matin, j'ai encore reçu de Paris du linge et des vêtements d'hiver... Imaginez-vous que j'étais venu avec une petite valise, pour quinze jours, et voilà bientôt trois mois que je suis ici, sans être plus avancé que le matin de mon arrivée.

Don Vigilio eut un léger hochement de tête.

—Oui, oui, je sais.

Alors, Pierre lui expliqua que, monsignor Nani lui ayant fait dire par la contessina d'agir, de voir tout le monde, pour défendre son livre, il était fort embarrassé, ignorant dans quel ordre régler ses visites, d'une façon utile. Par exemple, devait-il avant tout aller voir monsignor Fornaro, le prélat consulteur chargé du rapport sur son livre, dont on lui avait dit le nom?

—Ah! s'écria don Vigilio frémissant, monsignor Nani est allé jusque-là, il vous a livré le nom!... Ah! c'est plus extraordinaire encore que je ne croyais!

Et, s'oubliant, s'abandonnant à sa passion:

—Non, non! ne commencez pas par monsignor Fornaro. Allez d'abord rendre une visite très humble au préfet de la congrégation de l'Index, à Son Éminence le cardinal Sanguinetti, parce qu'il ne vous pardonnerait pas d'avoir porté à un autre votre premier hommage, s'il le savait un jour...

Il s'arrêta, il ajouta à voix plus basse, dans un petit frisson de sa fièvre:

—Et il le saurait, tout se sait.

Puis, comme s'il eût cédé à une brusque vaillance de sympathie, il prit les deux mains du jeune prêtre étranger.

—Mon cher monsieur Froment, je vous jure que je serais très heureux de vous être bon à quelque chose, parce que vous êtes une âme simple et que vous finissez par me faire de la peine... Mais il ne faut pas me demander l'impossible. Si vous saviez, si je vous confiais tous les périls qui nous entourent!... Pourtant, je crois pouvoir vous dire encore aujourd'hui de ne compter en aucune façon sur mon maître, Son Éminence le cardinal Boccanera. A plusieurs reprises, devant moi, il a désapprouvé absolument votre livre... Seulement, celui-là est un saint, un grand honnête homme, et s'il ne vous défend pas, il ne vous attaquera pas, il restera neutre, par égard pour sa nièce, la contessina, qu'il adore et qui vous protège... Quand vous le verrez, ne plaidez donc pas votre cause, cela ne servirait à rien et pourrait l'irriter.

Pierre ne fut pas trop chagrin de la confidence, car il avait compris, dès sa première entrevue avec le cardinal, et dans les rares visites qu'il lui avait rendues depuis, respectueusement, qu'il n'aurait jamais en lui qu'un adversaire.

—Je le verrai donc, dit-il, pour le remercier de sa neutralité.

Mais don Vigilio fut repris de toutes ses terreurs.

—Non, non! ne faites pas cela, il comprendrait peut-être que j'ai parlé, et quel désastre! ma situation serait compromise... Je n'ai rien dit, je n'ai rien dit! Voyez d'abord les cardinaux, tous les cardinaux. Mettons, n'est-ce pas? que je n'ai rien dit autre chose.

Et, ce jour-là, il ne voulut pas causer davantage, il quitta la pièce, frissonnant, en fouillant à droite et à gauche le corridor, de ses yeux de flamme, pleins d'inquiétude.

Tout de suite, Pierre sortit pour se rendre chez le cardinal Sanguinetti. Il était dix heures, il avait quelque chance de le trouver. Le cardinal habitait, à côté de l'église Saint-Louis des Français, dans une rue noire et étroite, le premier étage d'un petit palais, aménagé bourgeoisement. Ce n'était pas la ruine géante, d'une grandeur princière et mélancolique, où s'entêtait le cardinal Boccanera. L'ancien appartement de gala réglementaire était réduit, comme le train. Il n'y avait plus de salle du trône, ni de grand chapeau rouge accroché sous un baldaquin, ni de fauteuil attendant la venue du pape, retourné contre le mur. Deux pièces successives servant d'antichambres, un salon où le cardinal recevait, et le tout sans luxe, sans confortable même, des meubles d'acajou datant de l'empire, des tentures et des tapis poussiéreux, fanés par l'usage. D'ailleurs, le visiteur dut sonner longtemps; et, lorsqu'un domestique, qui, sans hâte, remettait sa veste, finit par entre-bâiller la porte, ce fut pour répondre que Son Excellence était depuis la veille à Frascati.

Pierre se souvint alors que le cardinal Sanguinetti était en effet un des évoques suburbicaires. Il avait, à Frascati, son évêché, une villa, où il allait parfois passer quelques jours, lorsqu'un désir de repos ou une raison politique l'y poussait.

—Et Son Éminence reviendra bientôt?

—Ah! on ne sait pas... Son Éminence est souffrante. Elle a bien recommandé qu'on n'envoie personne la tourmenter là-bas.

Quand Pierre se retrouva dans la rue, il se sentit tout désorienté par ce premier contretemps. Allait-il, sans tarder davantage, puisque les choses pressaient maintenant, se rendre chez monsignor Fornaro, à la place Navone, qui était voisine? Mais il se rappela la recommandation que don Vigilio lui avait faite de visiter d'abord les cardinaux; et il eut une inspiration, il résolut de voir immédiatement le cardinal Sarno, dont il avait fini par faire la connaissance, aux lundis de donna Serafina. Dans son effacement volontaire, tous le considéraient comme un des membres les plus puissants et les plus redoutables du Sacré Collège, ce qui n'empêchait pas son neveu, Narcisse, de déclarer qu'il ne connaissait pas d'homme plus obtus sur les questions étrangères à ses occupations habituelles. S'il ne siégeait pas à la congrégation de l'Index, il pourrait toujours donner un bon conseil et peut-être agir sur ses collègues par sa grande influence.

Directement, Pierre se rendit au palais de la Propagande, où il savait devoir trouver le cardinal. Ce palais, dont on aperçoit la lourde façade de la place d'Espagne, est une énorme construction nue et massive qui occupe tout un angle, entre deux rues. Et Pierre, que son mauvais italien desservait, s'y perdit, monta des étages qu'il lui fallut redescendre, un véritable labyrinthe d'escaliers, de couloirs et de salles. Enfin, il eut la chance de tomber sur le secrétaire du cardinal, un jeune prêtre aimable, qu'il avait déjà vu au palais Boccanera.

—Mais sans doute, je crois que Son Éminence voudra bien vous recevoir. Vous avez parfaitement fait de venir à cette heure, car elle est ici tous les matins... Veuillez me suivre, je vous prie.

Ce fut un nouveau voyage. Le cardinal Sarno, longtemps secrétaire à la Propagande, y présidait aujourd'hui, comme cardinal, la commission qui organisait le culte dans les pays d'Europe, d'Afrique, d'Amérique et d'Océanie, nouvellement conquis au catholicisme; et, à ce titre, il avait là un cabinet, des bureaux, toute une installation administrative, où il régnait en fonctionnaire maniaque, qui avait vieilli sur son fauteuil de cuir, sans jamais être sorti du cercle étroit de ses cartons verts, sans connaître autre chose du monde que le spectacle de la rue, dont les piétons et les voitures passaient sous sa fenêtre.

Au bout d'un corridor obscur, que des becs de gaz devaient éclairer en plein jour, le secrétaire laissa son compagnon sur une banquette. Puis, après un grand quart d'heure, il revint de son air empressé et affable.

—Son Éminence est occupée, une conférence avec des missionnaires qui partent. Mais ça va être fini, et elle m'a dit de vous mettre dans son cabinet, où vous l'attendrez.

Quand Pierre fut seul dans le cabinet, il en examina avec curiosité l'aménagement. C'était une assez vaste pièce, sans luxe, tapissée de papier vert, garnie d'un meuble de damas vert, à bois noir. Les deux fenêtres, qui donnaient sur une rue latérale, étroite, éclairaient d'un jour morne les murs assombris et le tapis déteint; et il n'y avait, en dehors de deux consoles, que le bureau près d'une des fenêtres, une simple table de bois noir, à la moleskine mangée, tellement encombrée d'ailleurs, qu'elle disparaissait sous les dossiers et les paperasses. Un instant, il s'en approcha, regarda le fauteuil défoncé par l'usage, le paravent qui l'abritait frileusement, le vieil encrier éclaboussé d'encre. Puis, il commença à s'impatienter, dans l'air lourd et mort qui l'oppressait, dans le grand silence inquiétant que troublaient seuls les roulements étouffés de la rue.

Mais, comme il se décidait à marcher doucement de long en large, Pierre tomba sur une carte, accrochée au mur, dont la vue l'occupa, l'emplit des pensées les plus vastes, au point de lui faire tout oublier. Cette carte, en couleurs, était celle du monde catholique, la terre entière, la mappemonde déroulée, où les diverses teintes indiquaient les territoires, selon qu'ils appartenaient au catholicisme victorieux, maître absolu, ou bien au catholicisme toujours en lutte contre les infidèles, et ces derniers pays classés selon l'organisation en vicariats ou en préfectures. N'était-ce pas, graphiquement, tout l'effort séculaire du catholicisme, la domination universelle qu'il a voulue dès la première heure, qu'il n'a cessé de vouloir et de poursuivre à travers les temps? Dieu a donné le monde à son Église, mais il faut bien qu'elle en prenne possession, puisque l'erreur s'entête à régner. De là, l'éternelle bataille, les peuples disputés de nos jours encore aux religions ennemies, comme à l'époque où les Apôtres quittaient la Judée pour répandre l'Évangile. Pendant le moyen âge, la grande besogne fut d'organiser l'Europe conquise, sans qu'on pût même tenter la réconciliation avec les Églises dissidentes d'Orient. Puis, la Réforme éclata, ce fut le schisme ajouté au schisme, la moitié protestante de l'Europe et tout l'Orient orthodoxe à reconquérir. Mais, avec la découverte du Nouveau Monde, l'ardeur guerrière s'était réveillée, Rome ambitionnait d'avoir à elle cette seconde face de la terre, des missions furent créées, allèrent soumettre à Dieu ces peuples, ignorés la veille, et qu'il avait donnés avec les autres. Et les grandes divisions actuelles de la chrétienté s'étaient ainsi formées d'elles-mêmes: d'une part, les nations catholiques, celles où la foi n'avait qu'à être entretenue, et que dirigeait souverainement la Secrétairerie d'État, installée au Vatican; de l'autre, les nations schismatiques ou simplement païennes, qu'il s'agissait de ramener au bercail ou de convertir, et sur lesquelles s'efforçait de régner la congrégation de la Propagande. Ensuite, cette congrégation avait dû, à son tour, se diviser en deux branches, pour faciliter le travail, la branche orientale chargée spécialement des sectes dissidentes de l'Orient, la branche latine dont le pouvoir s'étend sur tous les autres pays de mission. Vaste ensemble d'organisation conquérante, immense filet, aux mailles fortes et serrées, jeté sur le monde et qui ne devait pas laisser échapper une âme.

Pierre eut seulement alors, devant cette carte, la nette sensation d'une telle machine, fonctionnant depuis des siècles, faite pour absorber l'humanité. Dotée richement par les papes, disposant d'un budget considérable, la Propagande lui apparut comme une force à part, une papauté dans la papauté; et il comprit le nom de pape rouge donné au préfet de la congrégation, car de quel pouvoir illimité ne jouissait-il pas, l'homme de conquête et de domination, dont les mains vont d'un bout de la terre à l'autre? Si le cardinal secrétaire avait l'Europe centrale, un point si étroit du globe, lui n'avait-il pas tout le reste, des espaces infinis, les contrées lointaines, inconnues encore? Puis, les chiffres étaient là, Rome ne régnait sans conteste que sur deux cents et quelques millions de catholiques, apostoliques et romains; tandis que les schismatiques, ceux de l'Orient et ceux de la Réforme, si on les additionnait, dépassaient déjà ce nombre; et quel écart, lorsqu'on ajoutait le milliard des infidèles dont la conversion restait encore à faire! Brusquement, il fut frappé par ces chiffres, à un tel point, qu'un frisson le traversa. Eh quoi! était-ce donc vrai? environ cinq millions de Juifs, près de deux cents millions de Mahométans, plus de sept cents millions de Brahmanistes et de Bouddhistes, sans compter les cent millions d'autres païens, de toutes les religions, au total un milliard, devant lequel les chrétiens n'étaient guère que quatre cents millions, divisés entre eux, en continuelle bataille, une moitié avec Rome, l'autre moitié contre Rome! Était-ce possible que le Christ n'eût pas même, en dix-huit siècles, conquis le tiers de l'humanité, et que Rome, l'éternelle, la toute-puissante, ne comptât comme soumise que la sixième partie des peuples? Une seule âme sauvée sur six, quelle proportion effrayante! Mais la carte parlait brutalement, l'empire de Rome, colorié en rouge, n'était qu'un point perdu, quand on le comparait à l'empire des autres dieux, colorié en jaune, les contrées sans fin que la Propagande avait encore à soumettre. Et la question se posait, combien de siècles faudrait-il pour que les promesses du Christ fussent remplies, la terre entière soumise à sa loi, la société religieuse recouvrant la société civile, ne formant plus qu'une croyance et qu'un royaume? Et, devant cette question, devant cette prodigieuse besogne à terminer, quel étonnement, lorsqu'on songeait à la tranquille sérénité de Rome, à son obstination patiente, qui n'a jamais douté, qui doute aujourd'hui moins que jamais, toujours à l'œuvre par ses évêques et par ses missionnaires, incapable de lassitude, faisant son œuvre sans arrêt comme les infiniment petits ont fait le monde, dans l'absolue certitude qu'elle seule, un jour, sera la maîtresse de la terre!

Ah! cette armée continuellement en marche, Pierre la voyait, l'entendait à cette heure, par delà les mers, au travers des continents, préparer et assurer la conquête politique, au nom de la religion. Narcisse lui avait conté avec quel soin les ambassades devaient surveiller les agissements de la Propagande, à Rome; car les missions étaient souvent des instruments nationaux, au loin, d'une force décisive. Le spirituel assurait le temporel, les âmes conquises donnaient les corps. Aussi était-ce une lutte incessante, dans laquelle la congrégation favorisait les missionnaires de l'Italie ou des nations alliées, dont elle souhaitait l'occupation victorieuse. Toujours elle s'était montrée jalouse de sa rivale française, la Propagation de la foi, installée à Lyon, aussi riche qu'elle, aussi puissante, plus abondante en hommes d'énergie et de courage. Elle ne se contentait pas de la frapper d'un tribut considérable, elle la contrecarrait, la sacrifiait, partout où elle craignait son triomphe. A maintes reprises, les missionnaires français, les ordres français venaient d'être chassés, pour céder la place à des religieux italiens ou allemands. Et c'était maintenant ce secret foyer d'intrigues politiques que Pierre devinait, sous l'ardeur civilisatrice de la foi, dans le cabinet morne et poussiéreux, que jamais n'égayait le soleil. Son frisson l'avait repris, ce frisson des choses que l'on sait et qui, tout d'un coup, un jour, vous apparaissent monstrueuses et terrifiantes. N'était-ce pas à bouleverser les plus sages, à faire pâlir les plus braves, cette machine de conquête et de domination, universellement organisée, fonctionnant dans le temps et dans l'espace avec un entêtement d'éternité, ne se contentant pas de vouloir les âmes, mais travaillant à son règne futur sur tous les hommes, et, comme elle ne peut encore les prendre pour elle, disposant d'eux, les cédant au maître temporaire qui les lui gardera? Quel rêve prodigieux, Rome souriante, attendant avec tranquillité le siècle où elle aura absorbé les deux cents millions de Mahométans et les sept cents millions de Brahmanistes et de Bouddhistes, dans un peuple unique dont elle sera la reine spirituelle et temporelle, au nom du Christ triomphant!

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