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Rome

LES TROIS VILLES ——— R O M E (continued 14)

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Il s'était levé de nouveau, et cette fois il partait. Jamais il ne s'était épanché de la sorte, si longuement. Mais il n'avait sûrement dit que ce qu'il voulait dire, dans un but qu'il connaissait seul, avec une lenteur, une douceur fermes, où l'on sentait chaque parole mûrie, pesée à l'avance.

—Adieu, mon cher fils, et encore une fois réfléchissez à tout ce que vous aurez vu et entendu à Rome, soyez bien sage, ne gâtez pas votre vie.

Pierre s'inclina, serra la petite main grasse et souple que le prélat lui tendait.

—Monseigneur, je vous remercie encore de vos bontés, et soyez convaincu que je n'oublierai rien de mon voyage.

Il le regarda disparaître, dans sa soutane fine, de son pas léger et conquérant, qui croyait aller à toutes les victoires de l'avenir. Non, non, il n'oublierait rien de son voyage! Il la connaissait, cette unité de tous les peuples en leur sainte mère l'Église, ce servage temporel, où la loi du Christ deviendrait la dictature d'Auguste, maître du monde. Et ces Jésuites, il ne doutait pas qu'ils n'aimassent la France, la fille aînée de l'Église, la seule qui pût aider encore sa mère à reconquérir la royauté universelle; mais ils l'aimaient comme les vols noirs de sauterelles aiment les moissons, sur lesquelles ils s'abattent et qu'ils dévorent. Une infinie tristesse lui était revenue au cœur, en ayant la sourde sensation que, dans ce vieux palais foudroyé, dans ce deuil et dans cet écroulement, c'étaient eux, eux encore, qui devaient être les artisans de la douleur et du désastre.

Justement, s'étant retourné, il aperçut don Vigilio, adossé à la crédence, devant le grand portrait du cardinal, la face entre les mains, comme s'il eût voulu s'anéantir, disparaître à jamais, et grelottant de tous ses membres, autant de peur que de fièvre. Dans un moment où aucun visiteur n'apparaissait plus, il venait de succomber à une crise de désespoir terrifié, il s'abandonnait.

—Mon Dieu! que vous arrive-t-il? demanda Pierre en s'avançant. Êtes-vous malade, puis-je vous secourir?

Mais don Vigilio se bouchait les yeux, suffoquait, bégayait entre ses mains serrées. Et il ne lâcha que son cri étouffé d'épouvante:

—Ah! Paparelli, Paparelli!

—Quoi? que vous a-t-il fait? demanda le prêtre étonné.

Alors, le secrétaire dégagea son visage, céda encore au besoin frissonnant de se confier à quelqu'un.

—Comment! ce qu'il m'a fait?... Vous ne sentez donc rien, vous ne voyez donc rien! Avez-vous remarqué la façon dont il s'est emparé du cardinal Sanguinetti pour le mener à Son Éminence? Imposer ce rival soupçonné, exécré, à Son Éminence, en un moment pareil, quelle insolente audace! Et, quelques minutes auparavant, avez-vous constaté avec quelle sournoiserie méchante il a éconduit une vieille dame, une très ancienne amie, qui demandait seulement à baiser les mains de Son Éminence, un peu de vraie tendresse dont Son Éminence aurait été si heureuse?... Je vous dis qu'il est le maître ici, qu'il ouvre ou qu'il ferme la porte à son gré, qu'il nous tient tous entre ses doigts, comme la pincée de poussière qu'on jette au vent!

Pierre s'inquiéta de le voir si frémissant et si jaune.

—Voyons, voyons, mon cher, vous exagérez.

—J'exagère... Savez-vous ce qui s'est passé cette nuit, la scène à laquelle j'ai assisté, malgré moi? Non, n'est-ce pas? Eh bien! je vais vous la dire.

Il conta que donna Serafina, lorsqu'elle était rentrée la veille, pour tomber dans l'effroyable catastrophe qui l'attendait, revenait déjà l'âme ulcérée, toute brisée des mauvaises nouvelles qu'elle avait apprises. Au Vatican, chez le cardinal secrétaire, puis chez des prélats de sa connaissance, elle avait acquis la certitude que la situation de son frère périclitait singulièrement, qu'il s'était créé des ennemis de plus en plus nombreux dans le Sacré Collège, à ce point que son élection au trône pontifical, probable l'année précédente, semblait désormais être devenue impossible. Tout d'un coup, le rêve de sa vie croulait, l'ambition qu'elle avait nourrie toujours, gisait en poudre à ses pieds. Comment? pourquoi? elle s'était désespérément enquis des motifs, et elle avait su toutes sortes de fautes, des rudesses du cardinal, des manifestations inopportunes, des gens blessés par un mot, par un acte, une attitude enfin si provocante, qu'on l'aurait dite prise volontairement pour gâter les choses. Le pis était que, dans chacune de ces fautes, elle avait reconnu des maladresses, blâmées, déconseillées par elle, et que son frère s'était obstiné à commettre, sous l'influence inavouée de l'abbé Paparelli, ce caudataire si humble, si infime, en qui elle sentait une puissance néfaste, un destructeur de sa propre influence, si vigilante et si dévouée. Aussi, malgré le deuil où était la maison, n'avait-elle pas voulu retarder l'exécution du traître, d'autant plus que l'ancienne camaraderie avec le terrible Santobono, l'histoire du panier de figues qui avait passé des mains de celui-ci dans les mains de celui-là, la glaçaient d'un soupçon qu'elle évitait même d'éclaircir. Mais, dès les premiers mots, dès sa demande formelle de jeter le traître à la porte, sur l'heure, elle avait trouvé chez son frère une résistance brusque, invincible. Il n'avait pas voulu l'entendre, il s'était fâché, une de ces colères d'ouragan dont la violence balayait tout, disant que c'était très mal à elle de s'en prendre à un saint homme si modeste, si pieux, l'accusant de faire là le jeu de ses ennemis, qui, après lui avoir tué monsignor Gallo, cherchaient à empoisonner son affection dernière pour ce pauvre prêtre sans importance. Il traitait toutes ces histoires d'abominables inventions, il jurait de le garder, rien que pour montrer son dédain de la calomnie. Et elle avait dû se taire.

Dans un retour de son frisson, don Vigilio s'était de nouveau couvert le visage de ses deux mains.

—Ah! Paparelli, Paparelli!

Et il bégayait de sourdes invectives: le louche hypocrite de modestie et d'humilité, le vil espion chargé au palais de tout voir, de tout écouter, de tout pervertir, l'insecte immonde et destructeur, maître des plus nobles proies, dévorant la crinière du lion, le Jésuite, le Jésuite valet et tyran, dans son horreur basse, dans sa besogne de vermine triomphante!

—Calmez-vous, calmez-vous, répétait Pierre, qui, tout en faisant la part de l'exagération folle, était envahi lui-même par ce frisson de l'inconnu redoutable, des choses menaçantes et vagues qu'il sentait s'agiter réellement au fond de l'ombre.

Mais don Vigilio, depuis qu'il avait failli manger des terribles figues, depuis que la foudre était tombée près de lui, en avait gardé ce tremblement, cet effroi éperdu que rien ne pouvait plus calmer. Même seul, la nuit, couché, la porte verrouillée, des terreurs le prenaient, le faisaient se cacher sous le drap, en étouffant des cris, comme si des hommes allaient entrer par le mur, pour l'étrangler.

Il reprit, essoufflé, d'une voix défaillante, ainsi qu'au sortir d'une lutte:

—Je le disais bien, le soir où nous avons causé dans votre chambre, enfermés pourtant à triple tour... J'avais tort de vous parler librement d'eux, de me soulager le cœur, en vous racontant tout ce dont ils sont capables. J'étais certain qu'ils le sauraient, et vous voyez qu'ils l'ont su, puisqu'ils ont voulu me tuer... Tenez! en ce moment même, j'ai tort de vous dire cela, parce qu'ils vont le savoir, et que cette fois ils ne me manqueront pas... Ah! c'est fini, je suis mort, cette noble maison que je croyais si sûre sera mon tombeau!

Une pitié profonde prenait Pierre pour ce malade, ce cerveau de fiévreux hanté de cauchemars, achevant de gâter sa vie manquée, dans les angoisses de la terreur persécutrice.

—Mais il faut fuir! Ne restez pas ici, venez en France, allez n'importe où.

Stupéfait, don Vigilio le regarda, se calma un instant.

—Fuir, pourquoi faire? En France, ils y sont. N'importe où, ils y sont. Ils sont partout, j'aurais beau fuir, je serais quand même avec eux, chez eux... Non, non! je préfère rester ici, autant mourir ici tout de suite, si Son Éminence ne peut plus me défendre.

Il avait levé sur le grand portrait de cérémonie, où le cardinal resplendissait dans sa soutane de moire rouge, un regard d'infinie supplication, où s'efforçait de luire encore un espoir. Mais la crise revint, l'agita, le submergea, dans un redoublement furieux de sa fièvre.

—Laissez-moi, laissez-moi, je vous en prie... Ne me faites pas causer davantage. Ah! Paparelli, Paparelli! s'il revenait, s'il nous voyait, s'il m'entendait parler... Jamais plus je ne parlerai. Je m'attacherai la langue, je me la couperai... Laissez-moi donc! Je vous dis que vous me tuez, qu'il va revenir, et que c'est ma mort! Allez-vous-en, oh! de grâce, allez-vous-en!

Et don Vigilio se tourna contre le mur, comme pour s'y écraser la face, s'y murer la bouche d'un silence de tombe, et Pierre se décida à l'abandonner, craignant de provoquer un accès plus grave, s'il s'entêtait à le secourir.

Dans la salle du trône, où il rentra, Pierre se retrouva au milieu du deuil affreux de la maison, irréparable. Une autre messe y succédait à l'autre, des messes toujours dont les prières balbutiées montaient sans fin implorer la miséricorde divine, pour qu'elle accueillît avec bienveillance les deux chères âmes envolées. Et, dans l'odeur mourante des roses qui se fanaient, devant les deux étoiles pâlies des cierges, il songea à cet écroulement suprême des Boccanera. Dario était le dernier du nom. Avec lui, les Boccanera, si vivaces, dont le nom avait empli l'Histoire, disparaissaient. On comprenait l'amour du cardinal, chez qui l'orgueil du nom restait l'unique péché, pour ce frêle garçon, la fin de la race, le seul rejeton par lequel la vieille souche pût reverdir; et, si lui, si donna Serafina avaient voulu le divorce, puis le mariage, c'était, plus que le désir de faire cesser le scandale, l'espérance de voir naître des deux beaux enfants une lignée nouvelle et forte, puisque le cousin et la cousine s'obstinaient à ne pas se marier, si on ne les donnait pas l'un à l'autre. Maintenant, avec eux, là, sur ce lit de parade, dans leur mortelle étreinte inféconde, gisait la dépouille dernière, les pauvres restes d'une si longue suite de princes éclatants, prélats et capitaines, que la tombe allait boire. C'était fini, rien ne naîtrait d'une vieille fille qui n'était plus femme, d'un vieux prêtre qui avait cessé d'être un homme. Tous deux demeuraient face à face, stériles, tels que deux chênes restés seuls debout de l'ancienne forêt disparue, et dont la mort laisserait bientôt la plaine absolument rase. Et quelle douleur impuissante de survivre, quelle détresse de se dire qu'on est la fin de tout, qu'on emporte toute la vie, tout l'espoir du lendemain! Dans le balbutiement des messes, dans l'odeur défaillante des roses, dans la pâleur des deux cierges, Pierre sentait à présent l'effondrement de ce deuil, la pesanteur de la pierre qui retombait à jamais sur une famille éteinte, sur un monde anéanti.

Il comprit qu'il devait, comme familier de la maison, saluer donna Serafina et le cardinal. Tout de suite, il se fit introduire dans la chambre voisine, où la princesse recevait. Il la trouva, vêtue de noir, très mince, très droite, assise sur un fauteuil, d'où elle se levait un instant, avec une dignité lente, pour répondre au salut de chacune des personnes qui entraient. Et elle écoutait les condoléances, elle ne répondait pas une parole, l'air rigide, victorieux de la douleur physique. Mais lui, qui avait appris à la connaître, devinait au creusement des traits, aux yeux vides, à la bouche amère, l'effroyable désastre intérieur, tout ce qui s'était écroulé en elle, sans espoir de réparation possible. Non seulement la race était finie, mais encore son frère ne serait jamais pape, le pape qu'elle avait si longtemps cru faire par son dévouement, son renoncement de femme qui donnait son cerveau et son cœur à ce rêve, ses soins, sa fortune, sa vie manquée d'épouse et de mère. Au milieu de tant de ruines, c'était peut-être de cette ambition déçue qu'elle saignait davantage. Elle se leva pour le jeune prêtre, son hôte, comme elle se levait pour les autres personnes; mais elle arrivait à mettre des nuances dans la façon dont elle quittait son siège, il sentit très bien qu'il était resté à ses yeux le petit prêtre français, l'infime serviteur attardé dans la domesticité de Dieu, du moment qu'il n'avait pas même su s'élever au titre de prélat. Un moment, lorsqu'elle se fut assise de nouveau, après avoir accueilli son compliment d'une légère inclinaison de tête, il demeura debout, par politesse. Aucun bruit, pas un mot, ne troublait la paix morne de la pièce. Quatre ou cinq dames, des visiteuses, étaient cependant là, assises elles aussi, dans une immobilité désolée et muette. Mais ce qui le frappa le plus, ce fut d'apercevoir le cardinal Sarno, un des vieux amis de la maison, avec son corps chétif, son épaule gauche plus haute que la droite, affaissé, presque couché au fond d'un fauteuil, les paupières closes. Il s'y était d'abord oublié, après les condoléances qu'il apportait; puis, il venait de s'y endormir, envahi par le silence lourd, par la tiédeur étouffante de l'air; et tout le monde respectait son sommeil. Rêvait-il, en son assoupissement, à cette carte de la chrétienté entière qu'il avait dans son crâne bas, d'expression obtuse? Continuait-il, en son rêve, derrière son masque blêmi de vieux fonctionnaire, hébété par un demi-siècle de bureaucratie étroite, sa terrible besogne de conquête, la terre soumise et gouvernée du fond de son cabinet sombre de la Propagande. Des regards de dames attendries et déférentes se fixaient sur lui, on le grondait parfois doucement de trop travailler, on voyait l'excès de son génie et de son zèle dans ces somnolences qui le prenaient partout, depuis quelque temps. Et Pierre ne devait emporter de cette Éminence toute-puissante que cette dernière image, un vieillard épuisé, se reposant dans l'émotion d'un deuil, dormant là comme un vieil enfant candide, sans qu'on pût savoir si c'était l'imbécillité commençante ou la fatigue d'une nuit passée à faire régner Dieu sur quelque continent lointain.

Deux dames partirent, trois autres arrivèrent. Donna Serafina s'était levée de son siège, avait salué, puis avait repris son attitude rigide, le buste droit, le visage dur et désespéré. Le cardinal Sarno dormait toujours. Alors, Pierre suffoqua, pris d'une sorte de vertige, le cœur battant à grands coups. Il s'inclina et sortit. Puis, comme il passait dans la salle à manger, pour se rendre au petit cabinet de travail où le cardinal Boccanera recevait, il se trouva en présence de l'abbé Paparelli, qui gardait la porte jalousement.

Quand le caudataire l'eut flairé, il sembla comprendre qu'il ne pouvait lui refuser le passage. D'ailleurs, puisque cet intrus repartait le lendemain, battu et honteux, on n'avait rien à en craindre.

—Vous désirez voir Son Éminence, bon, bon!... Tout à l'heure, attendez!

Et, jugeant qu'il s'avançait trop près de la porte, il le repoussa à l'autre bout de la pièce, dans la crainte sans doute qu'il ne surprît un mot.

—Son Éminence est encore enfermée avec Son Éminence le cardinal Sanguinetti... Attendez, attendez là!

En effet, Sanguinetti avait affecté de rester très longtemps à genoux, devant les deux corps, dans la salle du trône. Puis, il venait aussi de prolonger sa visite à donna Serafina, pour bien marquer quelle part il prenait à la désolation de la famille. Et il était, depuis plus de dix minutes, avec le cardinal, sans qu'on entendît autre chose, par moments, au travers de la porte, que le murmure de leurs deux voix.

Mais Pierre, en retrouvant là Paparelli, fut hanté de nouveau par tout ce que don Vigilio lui avait conté. Il le regardait, si gros, si court, ballonné d'une mauvaise graisse, avec sa face molle que déformaient les rides, pareil, à quarante ans, dans sa soutane malpropre, à une très vieille fille, dont le célibat aurait fait une outre à demi détendue. Et il s'étonnait. Comment le cardinal Boccanera, ce prince superbe, qui portait si haut la tête, dans la fierté indestructible de son nom, avait-il pu se laisser envahir et dominer par un tel être, si cruellement affreux, suant à ce point la bassesse et le dégoût? N'était-ce pas justement cette déchéance physique de la créature, cette profonde humilité morale, qui l'avaient frappé, troublé d'abord, puis séduit, comme des dons extraordinaires de salut, qui lui manquaient? Cela souffletait sa propre beauté, son propre orgueil. Lui qui ne pouvait être déformé ainsi, qui ne parvenait pas à vaincre son désir de gloire, devait en être arrivé, par un effort de sa foi, à jalouser cet infiniment laid et cet infiniment petit, à l'admirer, à le subir comme une force supérieure de pénitence, de ravalement humain, ouvrant toutes grandes les portes du ciel. Qui dira jamais l'ascendant que le monstre a sur le héros, que le saint couvert de vermine, devenu un objet d'horreur, prend sur les puissants de ce monde, dans leur épouvante de payer leurs joies terrestres des flammes éternelles? Et c'était bien le lion mangé par l'insecte, tant de force et d'éclat détruit par l'invisible. Ah! être comme cette belle âme, si certaine du paradis, enfermée pour son bien dans ce corps immonde, avoir la bienheureuse humilité de cette intelligence, de ce théologien remarquable qui se battait de verges tous les matins et qui consentait à n'être que le plus infime des domestiques!

Debout, tassé dans sa graisse livide, l'abbé Paparelli surveillait Pierre de ses petits yeux gris, clignotant au milieu des mille plis de sa face. Et celui-ci commençait à être pris de malaise, en se demandant ce que les deux Éminences pouvaient bien se dire, enfermées si longtemps ensemble. Quelle entrevue encore que celle de ces deux hommes, si Boccanera soupçonnait, chez Sanguinetti, l'évêque qui avait Santobono dans sa clientèle! Quelle sérénité d'audace, chez l'un, d'avoir osé se présenter, et quelle force d'âme, chez l'autre, quel empire sur soi-même, au nom de la sainte religion, d'éviter le scandale, en se taisant, en acceptant la visite comme une simple marque d'estime et d'affection! Mais que pouvaient-ils bien se dire? Combien cela aurait été passionnant de les voir en face l'un de l'autre, de les entendre échanger les paroles diplomatiques qui convenaient à une pareille entrevue, tandis que leurs âmes grondaient de furieuse haine!

Brusquement, la porte se rouvrit, le cardinal Sanguinetti reparut, la face calme, pas plus rouge qu'à l'habitude, décolorée même un peu, et gardant la plus juste mesure dans la tristesse qu'il jugeait bon de montrer. Seuls, ses yeux turbulents, qui viraient toujours, décelaient sa joie d'être débarrassé d'une corvée fort lourde en somme. Il s'en allait, dans son espoir, comme l'unique pape désormais possible.

L'abbé Paparelli s'était précipité.

—Si Son Éminence veut bien me suivre... Je vais reconduire Son Éminence...

Et, se tournant vers Pierre:

—Vous pouvez entrer, maintenant.

Pierre les regarda disparaître, l'un si humble, derrière l'autre si triomphant. Puis, il entra, et tout de suite, au milieu du cabinet de travail, étroit, meublé d'une simple table et de trois chaises, il aperçut le cardinal Boccanera debout encore, dans l'attitude haute et noble, qu'il avait prise pour saluer Sanguinetti, le rival au trône, redouté, exécré. Et visiblement, dans son espoir, Boccanera se croyait aussi le seul pape possible, celui que devait élire le conclave de demain.

Mais, quand la porte fut refermée, à la vue de ce jeune prêtre, son hôte, qui avait assisté à la mort de ses deux chers enfants, endormis pour toujours dans la salle voisine, le cardinal fut repris d'une émotion indicible, d'une faiblesse inattendue, où toute son énergie sombra. C'était la revanche de son humanité, maintenant que son rival n'était plus là pour le voir. Il chancela ainsi qu'un vieil arbre tremblant sous la cognée, il s'affaissa sur une chaise, tout d'un coup suffoqué par de gros sanglots. Et, comme Pierre voulait, selon le cérémonial, baiser l'émeraude qu'il portait à l'annulaire, il le releva, le fit asseoir immédiatement devant lui, en bégayant d'une voix entrecoupée:

—Non, non, mon cher fils, prenez ce siège, attendez... Excusez-moi, laissez-moi un instant, j'ai le cœur qui éclate.

Il sanglotait dans ses mains jointes, il ne pouvait se maîtriser, renfoncer en lui la douleur, de ses doigts vigoureux encore, qu'il serrait sur ses joues et sur ses tempes.

Des larmes montèrent alors aux yeux de Pierre, revivant à son tour l'affreuse aventure, bouleversé de voir pleurer ce grand vieillard, ce saint et ce prince d'ordinaire si hautain, si maître de lui, et qui n'était plus là qu'un pauvre être d'agonie et de souffrance, aussi perdu, aussi faible qu'un enfant. Étouffant lui-même, il voulut pourtant présenter ses condoléances, il chercha par quelles bonnes paroles il apporterait quelque douceur à ce désespoir.

—Je supplie Votre Éminence de croire à mon chagrin profond. J'ai été chez elle comblé de bontés, j'ai tenu à lui dire tout de suite combien cette perte irréparable...

Mais, d'un geste vaillant, le cardinal le fit taire.

—Non, non, ne dites rien, de grâce, ne dites rien!

Et un silence régna, tandis qu'il pleurait toujours, secoué par sa lutte, attendant de redevenir assez fort, pour se vaincre. Enfin, il dompta son frisson, il dégagea lentement sa face, peu à peu apaisée, redevenue celle d'un croyant fort de sa foi, soumis à la volonté de Dieu. Puisque Dieu s'était refusé à faire un miracle, puisqu'il frappait si durement sa maison, il avait ses raisons sans doute, et lui, un de ses ministres, un des hauts dignitaires de sa cour terrestre, n'avait qu'à s'incliner.

Le silence se prolongea un moment encore. Puis, d'une voix qu'il avait réussi à rendre naturelle et obligeante:

—Vous nous quittez, vous partez demain, mon cher fils?

—Oui, demain, j'aurai l'honneur de prendre congé de Votre Éminence, en la remerciant une fois encore de sa bienveillance inépuisable.

—Alors, vous avez su que la congrégation de l'Index avait condamné votre livre, comme cela était inévitable?

—Oui, j'ai eu l'insigne faveur d'être reçu par Sa Sainteté, et c'est devant elle que je me suis soumis et que j'ai réprouvé mon œuvre.

Une flamme commença à remonter aux yeux humides du cardinal.

—Ah! vous avez fait cela, ah! vous avez bien agi, mon cher fils! Ce n'était que votre devoir strict de prêtre, mais il y en a tant de nos jours qui ne font pas même leur devoir!... Comme membre de la congrégation, j'ai tenu la parole que je vous avais donnée, de lire votre livre, d'en étudier soigneusement surtout les pages visées par l'accusation. Et si, ensuite, je suis resté neutre, si j'ai affecté de me désintéresser de l'affaire, jusqu'à manquer la séance où elle a été jugée, ce n'a été que pour faire plaisir à ma pauvre chère nièce, qui vous aimait, qui vous défendait près de moi...

Les larmes le reprenant, il s'interrompit, il sentit qu'il allait défaillir encore, s'il évoquait le souvenir de Benedetta, l'adorée, la regrettée. Aussi fut-ce avec une âpreté batailleuse qu'il continua:

—Mais quel livre exécrable, mon cher fils, permettez-moi de le dire! Vous m'aviez affirmé que vous étiez respectueux du dogme, et je me demande encore par quelle aberration vous aviez pu tomber dans un aveuglement tel, que la conscience même de votre crime vous échappait. Respectueux du dogme, grand Dieu! lorsque l'œuvre entière est la négation même de toute notre sainte religion... Vous n'aviez donc pas senti qu'en demandant une religion nouvelle, c'était condamner absolument l'ancienne, la seule vraie, la seule bonne, la seule éternelle. Et cela suffisait pour faire de votre livre le plus mortel des poisons, un de ces livres infâmes qu'on brûlait autrefois par la main du bourreau, qu'on laisse forcément circuler de nos jours, après l'avoir interdit et désigné par là même aux curiosités perverses, ce qui explique la pourriture contagieuse du siècle... Ah! que j'ai bien reconnu là les idées de notre distingué et poétique parent, ce cher vicomte Philibert de la Choue! Un homme de lettres, oui! un homme de lettres! De la littérature, rien que de la littérature! Je prie Dieu de lui pardonner, car il ne sait sûrement pas ce qu'il fait ni où il va, avec son christianisme d'élégie pour les ouvriers beaux parleurs et pour les jeunes gens des deux sexes dont la science a rendu l'âme vague. Et je ne garde ma colère que contre Son Éminence le cardinal Bergerot, car celui-ci sait ce qu'il fait, fait ce qu'il veut... Ne dites rien, ne le défendez pas. Il est la révolution dans l'Église, il est contre Dieu!

En effet, Pierre, bien qu'il se fût promis de ne pas répondre, de ne pas discuter, avait laissé échapper un geste de protestation, devant cette furieuse attaque contre l'homme qu'il respectait le plus, qu'il aimait le plus au monde. D'ailleurs, il céda, il s'inclina de nouveau.

—Je ne puis dire assez mon horreur, continua rudement Boccanera, oui! mon horreur de tout ce songe creux d'une religion nouvelle! de cet appel aux plus laides passions qui soulève les pauvres contre les riches, en leur annonçant je ne sais quel partage, quelle communauté aujourd'hui impossible! de cette basse flatterie au menu peuple qui lui promet, sans pouvoir jamais les lui donner, une égalité et une justice, qui vient de Dieu seul, que Dieu seul pourra faire régner enfin, au jour marqué par sa toute-puissance! de cette charité intéressée dont on abuse contre le ciel lui-même, pour l'accuser d'iniquité et d'indifférence, de cette charité larmoyante et amollissante, indigne des cœurs solides et forts, comme si la souffrance humaine n'était pas nécessaire au salut, comme si nous ne devenions pas plus grands, plus purs, plus près de l'infini bonheur, à mesure que nous souffrons davantage!

Il s'exaltait, il était saignant et superbe. C'était son deuil, sa blessure au cœur qui l'exaspérait ainsi, le coup de massue qui l'avait abattu un moment, et sous lequel il se relevait, si provocant contre la douleur, si entêté dans son idée stoïque d'un Dieu omnipotent, maître des hommes, réservant sa félicité aux seuls élus de son choix.

De nouveau, il fit un effort pour se calmer, il reprit plus doucement:

—Enfin, mon cher fils, le bercail est toujours ouvert, et vous y voilà de retour, puisque vous vous êtes repenti. Vous ne sauriez croire combien j'en suis heureux.

A son tour, Pierre s'efforça de se montrer conciliant, afin de ne pas ulcérer davantage cette âme violente et endolorie.

—Votre Éminence peut être certaine que je tâcherai de n'oublier aucune de ses bonnes paroles, pas plus que je n'oublierai le paternel accueil de Sa Sainteté Léon XIII.

Mais cette phrase parut rejeter Boccanera dans son agitation. Ce ne furent tout d'abord que des paroles sourdes, retenues à demi, comme s'il se débattait pour ne pas interroger directement le jeune prêtre.

—Ah! oui, vous avez vu Sa Sainteté, vous avez causé avec elle, et elle a dû vous dire, n'est-ce pas? comme à tous les étrangers qui vont la saluer, qu'elle voulait la conciliation, la paix... Moi, je ne la vois plus que dans les occasions inévitables, voici plus d'un an que je n'ai pas été admis en audience particulière.

Cette preuve publique de défaveur, cette lutte sourde qui, de même qu'au temps de Pie IX, heurtait le Saint-Père et le camerlingue, emplissait d'amertume ce dernier. Il lui fut impossible de se contenir, il parla, en se disant sans doute qu'il avait devant lui un familier, un homme sûr, qui d'ailleurs partait le lendemain.

—La paix, la conciliation, on va loin avec ces beaux mots, si souvent vides de vraie sagesse et de courage... La vérité terrible, c'est que les dix-huit années de concessions de Léon XIII ont tout ébranlé dans l'Église, et que, s'il régnait longtemps encore, le catholicisme croulerait, tomberait en poudre, ainsi qu'un édifice dont on a sapé les colonnes.

Pierre, très intéressé, ne put s'empêcher de soulever des objections, pour s'instruire.

—Mais ne s'est-il pas montré très prudent, n'a-t-il pas mis le dogme à l'écart, dans une forteresse inexpugnable? En somme, s'il paraît avoir cédé en beaucoup de points, ça n'a jamais été que dans la forme.

—La forme, ah! oui, reprit le cardinal avec une passion croissante, il vous a dit comme aux autres qu'intraitable sur le fond, il cédait volontiers sur la forme. Parole déplorable, diplomatie équivoque, quand elle n'est pas une simple et basse hypocrisie! Mon âme se soulève à cet opportunisme, à ce jésuitisme qui ruse avec le siècle, qui est fait seulement pour jeter le doute parmi les croyants, le désarroi du sauve-qui-peut, cause prochaine des irrémédiables défaites! Une lâcheté, la pire des lâchetés, l'abandon de ses armes afin d'être plus prompt à la retraite, la honte d'être soi tout entier, le masque accepté dans l'espoir de tromper le monde, de pénétrer chez l'ennemi et de le réduire par la traîtrise! Non, non! la forme est tout, dans une religion traditionnelle, immuable, qui depuis dix-huit cents ans a été, qui est encore, qui restera jusqu'à la fin des âges la loi même de Dieu!

Il ne put rester assis, il se leva, se mit à marcher au travers de l'étroite pièce, qu'il semblait emplir de sa haute taille. Et c'était tout le règne, toute la politique de Léon XIII qu'il discutait, qu'il condamnait violemment.

—L'unité, la fameuse unité qu'on lui fait une gloire si grande de vouloir rétablir dans l'Église, ce n'est là que l'ambition furieuse, et aveugle d'un conquérant qui élargit son empire, sans se demander si les nouveaux peuples soumis ne vont pas désorganiser son ancien peuple, jusque-là fidèle, l'adultérer, lui apporter la contagion de toutes les erreurs. Et, si les schismatiques d'Orient, si les schismatiques des autres pays, en rentrant dans l'Église catholique, la transforment fatalement, à ce point qu'ils la tuent, qu'ils en fassent une Église nouvelle? Il n'y a qu'une sagesse, n'être que ce qu'on est, mais être solidement... De même, n'est-ce pas à la fois un danger et une honte, cette prétendue alliance avec la démocratie, cette politique que suffit à condamner l'esprit séculaire de la papauté? La monarchie est de droit divin, l'abandonner est aller contre Dieu, pactiser avec la Révolution, rêver ce dénouement monstrueux d'utiliser la démence des hommes, pour mieux rétablir sur eux son pouvoir. Toute république est un état d'anarchie, et c'est dès lors la plus criminelle des fautes, c'est ébranler à jamais l'idée d'autorité, d'ordre, de religion même, que de reconnaître la légitimité d'une république, dans l'unique but de caresser le rêve d'une conciliation impossible... Aussi voyez ce qu'il a fait du pouvoir temporel. Il le réclame bien encore, il affecte de rester intransigeant sur cette question de la reddition de Rome. Mais, en réalité, est-ce qu'il n'en a pas consommé la perte, est-ce qu'il n'y a pas renoncé définitivement, puisqu'il reconnaît que les peuples ont le droit de disposer d'eux, qu'ils peuvent chasser leurs rois et vivre comme les bêtes libres, au fond des forêts?

Brusquement, il s'arrêta, leva les deux bras au ciel, dans un élan de sainte colère.

—Ah! cet homme, ah! cet homme qui par sa vanité, par son besoin du succès, aura été la ruine de l'Église! cet homme qui n'a cessé de tout corrompre, de tout dissoudre, de tout émietter, afin de régner sur le monde qu'il croit reconquérir ainsi! pourquoi, Dieu tout-puissant, pourquoi ne l'avez-vous pas encore rappelé à vous?

Et cet appel à la mort prenait un accent si sincère, il y avait là une haine grandie par un si réel désir de sauver Dieu en péril ici-bas, que Pierre fut traversé lui aussi d'un grand frisson. Maintenant, il le voyait, ce cardinal Boccanera, qui haïssait religieusement, passionnément Léon XIII, il le voyait guettant depuis des années déjà, du fond de son palais noir, la mort du pape, cette mort officielle qu'il avait la charge de constater, à titre de camerlingue. Comme il devait l'attendre, comme il souhaitait avec une impatience fébrile l'heure bienheureuse où il irait, armé du petit marteau d'argent, taper les trois coups symboliques sur le crâne de Léon XIII glacé, rigide, étendu sur son lit, entouré de sa cour pontificale! Ah! taper enfin à ce mur du cerveau, pour être bien certain que rien ne répondait plus, qu'il n'y avait plus rien là dedans, rien que de la nuit et du silence! Et ces trois appels retentiraient: Joachim! Joachim! Joachim! Et, le cadavre ne répondant pas, le camerlingue se tournerait après avoir patienté quelques secondes, puis il dirait: «Le pape est mort!»

—Pourtant, reprit Pierre qui voulait le ramener au présent, la conciliation est une arme de l'époque, c'est pour vaincre à coup sûr que le Saint-Père consent à céder sur les questions de forme.

—Il ne vaincra pas, il sera vaincu! cria Boccanera. Jamais l'Église n'a eu la victoire qu'en s'obstinant dans son intégralité, dans l'éternité immuable de son essence divine. Et il est certain que, le jour où elle laisserait toucher à une seule pierre de son édifice, elle croulerait... Rappelez-vous le moment terrible qu'elle a passé, au temps du concile de Trente. La Réforme venait de l'ébranler d'une façon profonde, le relâchement de la discipline et des mœurs s'aggravait partout, c'était un flot montant de nouveautés, d'idées soufflées par l'esprit du mal, de projets malsains qu'enfantait l'orgueil de l'homme, lâché en pleine licence. Et, dans le concile même, bien des membres étaient troublés, gangrenés, prêts à voter les modifications les plus folles, tout un véritable schisme s'ajoutant aux autres... Eh bien! si, à cette époque critique, sous la menace d'un si grand péril, le catholicisme a été sauvé du désastre, c'est que la majorité, éclairée par Dieu, a maintenu le vieil édifice intact, c'est qu'elle a eu le divin entêtement de s'enfermer dans le dogme étroit, c'est qu'elle n'a rien concédé, rien, rien! ni sur le fond, ni sur la forme... Aujourd'hui, certes, la situation n'est pas pire qu'à l'époque du concile de Trente. Mettons qu'elle soit la même, et dites-moi s'il n'est pas plus noble, plus courageux et plus sûr pour l'Église d'avoir comme autrefois la bravoure de dire hautement ce qu'elle est, ce qu'elle a été, ce qu'elle sera. Il n'y a de salut pour elle que dans sa souveraineté totale, indiscutable; et, puisqu'elle a toujours vaincu par son intransigeance, c'est la tuer que de vouloir la concilier avec le siècle.

Il se remit à marcher, de son pas songeur et puissant.

—Non, non! pas un accommodement, pas un abandon, pas une faiblesse! Le mur d'airain qui barre la route, la borne de granit qui limite un monde!... Je vous l'ai déjà dit, le jour de votre arrivée, mon cher fils. Vouloir accommoder le catholicisme aux temps nouveaux, c'est hâter sa fin, s'il est vraiment menacé d'une mort prochaine, comme les athées le prétendent. Et il mourrait bassement, honteusement, au lieu de mourir debout, digne et fier, dans sa vieille royauté glorieuse... Ah! mourir debout, sans rien renier de son passé, en bravant l'avenir, en confessant sa foi entière!

Et ce vieillard de soixante-dix ans semblait grandir encore, sans peur devant l'anéantissement final, avec un geste de héros qui défiait les siècles futurs. La foi lui avait donné la paix sereine, cette paix que l'explication de l'inconnu par le divin apporte à l'esprit, dont elle satisfait pleinement le besoin de certitude, en le remplissant. Il croyait, il savait, il était sans doute et sans peur sur le lendemain de la mort. Mais une mélancolie hautaine avait passé dans sa voix.

—Dieu peut tout, même détruire son œuvre, s'il la trouve mauvaise. Tout croulerait demain, la sainte Église disparaîtrait au milieu des ruines, les sanctuaires les plus vénérés s'effondreraient sous la chute des astres, qu'il faudrait s'incliner et adorer Dieu, dont la main, après avoir créé le monde, l'anéantirait ainsi, pour sa gloire... Et j'attends, je me soumets d'avance à sa volonté, qui seule peut se produire, car rien n'arrive sans qu'il le veuille. Si vraiment les temples sont ébranlés, si le catholicisme doit demain tomber en poudre, je serai là pour être le ministre de la mort, comme j'ai été le ministre de la vie... Même, je le confesse, il est certain qu'il y a des heures où des signes terribles me frappent. Peut-être en effet la fin des temps est-elle proche et allons-nous assister à cet écroulement du vieux monde dont on nous menace. Les plus dignes, les plus hauts sont foudroyés, comme si le ciel se trompait, punissait en eux les crimes de la terre; et n'ai-je pas senti le souffle de l'abîme, où tout va sombrer, depuis que ma maison, pour des fautes que j'ignore, est frappée de ce deuil affreux, qui la jette au gouffre, la fait rentrer dans la nuit, à jamais!

Là, dans la pièce voisine, il évoquait les deux chers morts, qui ne cessaient d'être présents. Des sanglots remontaient à sa gorge, ses mains tremblaient, son grand corps était agité d'une dernière révolte de douleur, sous l'effort de sa soumission. Oui, pour que Dieu se fût permis de l'atteindre si cruellement, de supprimer sa race, de commencer ainsi par le plus grand, par le plus fidèle, ce devait être que le monde était définitivement condamné. La fin de sa maison, n'était-ce pas la fin prochaine de tout? Et, dans son orgueil souverain de prince et de prêtre, il trouva un cri de suprême résignation.

—O Dieu puissant, que votre volonté soit donc faite! Que tout meure, que tout croule, que tout retourne à la nuit du chaos! Je resterai debout dans ce palais en ruine, j'attendrai d'y être enseveli sous les décombres. Et, si votre volonté m'appelle à être le fossoyeur auguste de votre sainte religion, ah! soyez sans crainte, je ne ferais rien d'indigne pour la prolonger de quelques jours! Je la maintiendrai debout comme moi, aussi fière, aussi intraitable qu'au temps de sa toute-puissance. Je l'affirmerai avec la même obstination vaillante, sans rien abandonner ni de la discipline, ni du rite, ni du dogme. Et, le jour venu, je l'ensevelirai avec moi, l'emportant toute dans la terre plutôt que de rien céder d'elle, la gardant entre mes bras glacés pour la rendre à votre inconnu, telle que vous l'avez donnée en garde à votre Église... O Dieu puissant, souverain Maître, disposez de moi, faites de moi, si cela est dans vos desseins, le pontife de la destruction, de la mort du monde!

Saisi, Pierre frémissait de peur et d'admiration devant cette extraordinaire figure qui se dressait, le dernier pape menant les funérailles du catholicisme. Il comprenait que Boccanera avait dû parfois faire ce rêve, il le voyait, dans son Vatican, dans son Saint-Pierre qu'éventrait la foudre, debout, seul au travers des salles immenses, que sa cour pontificale, terrifiée et lâche, avait abandonnées. Lentement, vêtu de sa soutane blanche, portant ainsi en blanc le deuil de l'Église, il descendait une fois encore jusqu'au sanctuaire, pour y attendre que le ciel, au soir des temps, tombât, écrasant la terre. Trois fois, il redressait le grand Crucifix, que les convulsions suprêmes du sol avaient renversé. Puis, lorsque le craquement final fendait les marbres, il le saisissait d'une étreinte, il s'anéantissait avec lui, sous l'effondrement des voûtes. Et rien n'était d'une plus royale, d'une plus farouche grandeur.

D'un geste, le cardinal Boccanera, sans voix, mais sans faiblesse, invincible et droit quand même dans sa haute taille, donna congé à Pierre, qui, cédant à sa passion de la beauté et de la vérité, trouvant que lui seul était grand, que lui seul avait raison, lui baisa la main.

Ce fut le soir, dans la salle du trône, quand les visites cessèrent, à la nuit tombée, qu'on ferma les portes et qu'on procéda à la mise en bière. Les messes venaient de finir, les sonnettes de l'élévation ne tintaient plus, le balbutiement des paroles latines se taisait, après avoir bourdonné aux oreilles des deux chers enfants morts pendant douze heures. Et, alourdissant l'air, envahi de silence, il ne restait que le parfum violent des roses, que l'odeur chaude des deux cierges de cire. Comme ceux-ci n'éclairaient guère la vaste salle, on avait apporté des lampes, que des domestiques tenaient au poing, ainsi que des torches. Selon l'usage, tous les domestiques de la maison étaient là, pour dire un dernier adieu aux maîtres, qu'on allait coucher à jamais dans la mort.

Il y eut quelque retard. Morano, qui, depuis le matin, se donnait beaucoup de peine, pour veiller aux mille détails, venait de courir encore, désespéré de ne pas voir arriver le triple cercueil. Enfin, des domestiques le montèrent, on put commencer. Le cardinal et donna Serafina se tenaient côte à côte, près du lit. Pierre était là également, ainsi que don Vigilio. Ce fut Victorine qui se mit à coudre les deux amants dans le même suaire, une large pièce de soie blanche, où ils semblèrent vêtus de la même robe de mariée, la robe gaie et pure de leur union. Puis, deux domestiques s'avancèrent, aidèrent Pierre et don Vigilio, à les coucher dans le premier cercueil, de bois de sapin, capitonné de satin rose. Il n'était guère plus large que les cercueils ordinaires, tellement les deux amants étaient jeunes, d'une élégance mince, et tellement leur étreinte les nouait, ne faisait d'eux qu'un seul corps. Quand ils y furent allongés, ils y continuèrent leur éternel sommeil, la tête à demi noyée parmi leurs chevelures odorantes qui se mêlaient. Et, quand cette première bière se trouva enfermée dans la seconde, de plomb, puis dans la troisième, de chêne, quand les trois couvercles eurent été soudés et vissés, on continua à voir les faces des deux amants, par l'ouverture ronde, garnie d'une épaisse glace, pratiquée, selon la mode romaine, dans les trois bières. Et, à jamais séparés des vivants, seuls au fond de ce triple cercueil, ils se souriaient toujours, ils se regardaient toujours, de leurs yeux obstinément ouverts, ayant l'éternité pour épuiser leur amour infini.

XVI

Le lendemain, au retour du cimetière, après l'enterrement. Pierre déjeuna seul dans sa chambre, en se réservant de prendre, l'après-midi, congé du cardinal et de donna Serafina. Il quittait Rome le soir, il partait par le train de dix heures dix-sept. Rien ne le retenait plus, il n'y avait plus qu'une visite qu'il voulait rendre, une visite dernière au vieil Orlando, le héros de l'indépendance, auquel il avait fait la formelle promesse de ne point retourner à Paris, sans venir causer longuement. Et, vers deux heures, il envoya chercher un fiacre qui le conduisit rue du Vingt-Septembre.

Toute la nuit, il avait plu, une pluie fine dont l'humidité noyait la ville d'une vapeur grise. Cette pluie avait cessé, mais le ciel restait sombre, et les grands palais neufs de la rue du Vingt-Septembre, sous ce morne ciel de décembre, avaient des façades livides, d'une mélancolie interminable, avec leurs balcons tous pareils, leurs rangs réguliers de fenêtres qui n'en finissaient pas. Le Ministère des Finances surtout, ce colossal entassement de maçonnerie et de sculptures, prenait une apparence de ville morte, la tristesse infinie d'un grand corps exsangue, dont la vie s'était retirée. La pluie avait adouci l'air, il faisait presque chaud, une tiédeur moite de fièvre.

Pierre, dans le vestibule du petit palais de Prada, fut surpris de se rencontrer avec quatre ou cinq messieurs, en train de retirer leurs paletots; et un serviteur lui dit que monsieur le comte avait une réunion avec des entrepreneurs. Puisque monsieur l'abbé venait voir le père de monsieur le comte, il n'avait d'ailleurs qu'à monter au troisième étage. La petite porte, à droite sur le palier.

Mais, au premier étage, Pierre se trouva brusquement face à face avec Prada, qui recevait ses entrepreneurs. Et il remarqua qu'il devenait, en le reconnaissant, d'une pâleur affreuse. Depuis l'épouvantable drame, ils ne s'étaient pas revus. Aussi le prêtre comprit-il quel trouble sa présence éveillait chez cet homme, quel souvenir importun de complicité morale, quelle mortelle inquiétude d'avoir été deviné.

—Vous venez me voir, vous avez quelque chose à me dire?

—Non, je pars, je viens faire mes adieux à votre père.

La pâleur de Prada s'accrut, un frémissement agita toute sa face.

—Ah! c'est pour mon père... Il est un peu souffrant, ménagez-le.

Et son angoisse confessait clairement, malgré lui, tout ce qu'il redoutait, une parole imprudente, peut-être même une mission dernière, la malédiction de cet homme et de cette femme qu'il avait tués. Sûrement, son père en serait mort, lui aussi.

—Ah! est-ce contrariant, je ne puis monter avec vous! Ces messieurs sont là qui m'attendent... Mon Dieu! que je suis contrarié! Dès que je vais le pouvoir, je vous rejoindrai, oh! tout de suite, tout de suite!

Ne sachant comment l'arrêter, il fallait bien qu'il le laissât se trouver seul avec son père, pendant que lui-même restait là, cloué par ses affaires d'argent, qui périclitaient. Mais de quels yeux de détresse il le regarda monter, comme il le suppliait de tout son frisson! Son père, le seul amour véritable, la grande passion pure et fidèle de sa vie!

—Ne le faites pas trop parler, égayez-le, n'est-ce pas?

En haut, ce ne fut pas Batista, l'ancien soldat si dévoué à son maître, qui vint ouvrir, mais un tout jeune homme que Pierre ne remarqua point d'abord. Et ce dernier retrouva la petite chambre toute nue, toute blanche, tapissée simplement d'un papier clair, à fleurettes bleues, avec son pauvre lit de fer derrière un paravent, ses quatre planches contre un mur, servant de bibliothèque, sa table de bois noir et ses deux chaises de paille, pour tout mobilier. Et, par la fenêtre large et claire, sans rideaux, c'était le même admirable panorama de Rome, toute Rome jusqu'aux arbres lointains du Janicule, une Rome écrasée, ce jour-là, sous un ciel de plomb, envahie d'une ombre de morne tristesse. Mais le vieil Orlando, lui, n'avait pas changé, avec sa tête superbe de vieux lion blanchi, au mufle puissant, aux yeux de jeunesse, étincelant encore des passions qui avaient grondé dans cette âme de feu. Pierre le retrouvait sur le même fauteuil, près de la même table, encombrée par les mêmes journaux, les jambes enveloppées, ensevelies dans la même couverture noire, comme si ces jambes mortes l'eussent immobilisé là dans une gaine de pierre, à ce point qu'à des mois, à des années de distance, on était sûr de l'y revoir sans nul changement possible, avec son buste vivant, sa face qui éclatait de force et d'intelligence.

Cependant, par cette journée grise, il paraissait abattu, le visage assombri.

—Ah! vous voici, cher monsieur Froment. Depuis trois jours, je songe à vous, je vis les atroces jours que vous avez dû vivre, dans ce tragique palais Boccanera. Mon Dieu! quel épouvantable deuil! J'en ai le cœur retourné, ces journaux viennent encore de me bouleverser l'âme, avec les nouveaux détails qu'ils donnent.

Il indiquait les journaux épars sur la table. Puis, il écarta d'un geste la sombre histoire, cette figure de Benedetta morte, qui le hantait.

—Voyons, et vous?

—Je pars ce soir, je n'ai pas voulu quitter Rome sans serrer vos mains vaillantes.

—Vous partez? mais votre livre?

—Mon livre... J'ai été reçu par le Saint-Père, je me suis soumis, j'ai réprouvé mon livre.

Orlando le regarda fixement. Il y eut un court silence, pendant lequel leurs yeux se dirent, sur le cas, tout ce qu'il y avait à dire. Et ni l'un ni l'autre ne sentit la nécessité d'une explication plus longue. Le vieillard conclut simplement:

—Vous avez bien fait, votre livre était une chimère.

—Oui, une chimère, un enfantillage, et je l'ai condamné moi-même, au nom de la vérité et de la raison.

Un sourire reparut sur les lèvres douloureuses du héros foudroyé.

—Alors, vous avez vu, vous avez compris, vous savez maintenant?

—Oui, je sais, et c'est pourquoi je n'ai pas voulu partir sans avoir avec vous la bonne et franche conversation que nous nous sommes promise.

Ce fut une joie pour Orlando. Mais, tout d'un coup, il parut se rappeler le jeune homme qui était allé ouvrir la porte, puis qui avait repris modestement sa place, sur une chaise, à l'écart, près de la fenêtre. C'était presque un enfant, vingt ans à peine, imberbe encore, d'une beauté blonde comme il en fleurit parfois à Naples, avec de longs cheveux bouclés, un teint de lis, une bouche de rose, des yeux surtout d'une langueur rêveuse et d'une infinie douceur. Et le vieillard le présenta paternellement: Angiolo Mascara, le petit-fils d'un de ses vieux camarades de guerre, l'épique Mascara des Mille, qui était mort en héros, le corps troué de cent blessures.

—Je le fais venir pour le gronder, continua-t-il en souriant. Imaginez-vous que ce gaillard-là, avec son air de fille, donne dans les idées nouvelles! Il est anarchiste, des trois ou quatre douzaines d'anarchistes que nous comptons en Italie. Un brave petit au fond, qui n'a plus que sa mère, qui la soutient, grâce au maigre emploi qu'il occupe et d'où il va se faire chasser, un de ces beaux malins... Voyons, voyons, mon enfant, il faut que tu me promettes d'être raisonnable.

Alors, Angiolo, dont les vêtements usés et propres disaient en effet la misère décente, répondit d'une voix grave, musicale:

—Je suis raisonnable, ce sont les autres, tous les autres qui ne le sont pas. Quand tous les hommes seront raisonnables, voudront la vérité et la justice, le monde sera heureux.

—Ah! si vous croyez qu'il cédera! cria Orlando. Ah! mon pauvre enfant, la justice, la vérité, demande à monsieur l'abbé si l'on sait jamais où elles sont. Enfin, il faut te laisser le temps de vivre, de voir et de comprendre!

Et, sans plus s'occuper de lui, il revint à Pierre. Mais Angiolo resta dans son coin, l'air très sage, les yeux ardemment fixés sur les interlocuteurs, les oreilles ouvertes et frémissantes, ne perdant pas une de leurs paroles.

—Je vous l'avais bien dit, mon cher monsieur Froment, que vos idées changeraient et que la connaissance de Rome vous amènerait à des opinions plus exactes, beaucoup mieux que tous les beaux discours dont j'aurais tâché de vous convaincre. Ainsi je n'ai jamais douté que vous retireriez votre livre, de votre plein gré, comme une erreur fâcheuse, dès que les choses et les hommes vous auraient renseigné sur le Vatican... Mais, n'est-ce pas? mettons le Vatican de côté, il n'y a là rien à faire, qu'à le laisser crouler, dans sa ruine lente et inévitable. Ce qui m'intéresse, moi, ce qui me passionne encore, c'est la Rome italienne, notre Rome si amoureusement conquise, si fiévreusement ressuscitée, que vous traitiez en quantité négligeable, et que vous avez vue, et dont nous pouvons parler en gens qui se comprennent, maintenant que vous la connaissez.

Tout de suite, il concéda beaucoup, avoua les fautes commises, reconnut l'état déplorable des finances, les difficultés graves de toutes sortes, en homme d'intelligence et de bon sens, qui, cloué par la paralysie, loin de la lutte, avait les journées entières pour réfléchir et s'inquiéter. Ah! sa conquête, son Italie adorée, pour laquelle il aurait voulu donner encore le sang de ses veines, à quelles inquiétudes mortelles, à quelles indicibles souffrances elle était de nouveau tombée! Ils avaient péché par un légitime orgueil, ils étaient allés trop vite en voulant improviser un grand peuple, en rêvant de faire de l'antique Rome une grande capitale moderne, d'un simple coup de baguette. Et de là cette folie des quartiers neufs, cette spéculation démente sur les terrains et sur les constructions, qui avait mis la nation à deux doigts de la banqueroute.

Doucement, Pierre l'interrompit, pour lui dire la formule à laquelle il en était arrivé, après ses courses et ses études dans Rome.

—Oh! cette fièvre, cette curée de la première heure, cette débâcle financière, ce n'est rien encore. Toutes les plaies d'argent se réparent. Mais le grave est que votre Italie reste à faire... Plus d'aristocratie, pas encore de peuple, et une bourgeoisie née d'hier, dévorante, en train de manger en herbe la riche moisson future.

Il y eut un silence. Orlando hocha tristement sa tête de vieux lion, désormais impuissant. Cette dureté nette de la formule le frappait au cœur.

—Oui, oui, c'est cela, vous avez bien vu. Pourquoi mentir, pourquoi dire non, quand les faits sont là, évidents aux yeux de tous?... Cette bourgeoisie, mon Dieu! cette classe moyenne, dont je vous avais déjà parlé, si affamée de places, d'emplois, de distinctions, de panache, et si avare avec cela, si méfiante pour son argent, qu'elle place dans les banques, sans jamais le risquer dans l'agriculture, dans l'industrie ou dans le commerce, dévorée du seul besoin de jouir en ne faisant rien, inintelligente au point de ne pas voir qu'elle tue son pays par son dégoût du travail, son mépris du peuple, sa passion unique de vivre petitement au soleil, avec la gloriole d'appartenir à une administration quelconque... Et cette aristocratie qui se meurt, ce patriciat découronné, ruiné, tombé à l'abâtardissement des races finissantes, le plus grand nombre réduits à la misère, les autres, les rares qui ont gardé leur argent, écrasés sous les impôts trop lourds, n'ayant plus que des fortunes mortes, incapables de renouvellement, diminuées par les continuels partages, destinées à bientôt disparaître, avec les princes eux-mêmes, dans l'écroulement des vieux palais, devenus inutiles... Et le peuple enfin, ce pauvre peuple qui a tant souffert, qui souffre encore, mais qui est tellement habitué à sa souffrance, qu'il ne paraît seulement pas concevoir l'idée d'en sortir, aveugle et sourd, poussant les choses jusqu'à regretter peut-être l'ancienne servitude, d'un accablement stupide de bête sur son fumier, d'une ignorance totale, l'abominable ignorance qui est l'unique cause de sa misère, sans espoir, sans lendemain, sans cette consolation de comprendre que cette Italie, cette Rome, c'est pour lui, pour lui seul, que nous les avons conquises et que nous tâchons de les ressusciter, dans leur ancienne gloire... Oui, oui, plus d'aristocratie, pas encore de peuple, et une bourgeoisie si inquiétante! Comment ne pas céder parfois aux terreurs des pessimistes, de ceux qui prétendent que tous nos malheurs ne sont rien encore, que nous allons à des catastrophes bien plus terribles, comme si nous n'en étions qu'aux premiers symptômes de la fin de notre race, précurseurs de l'anéantissement final!

Il avait levé vers la fenêtre, vers la lumière, ses deux grands bras frémissants, et Pierre, très ému, se rappela ce geste de détresse suppliante, qu'il avait vu faire la veille au cardinal Boccanera, dans son appel à la puissance divine. Tous deux, si opposés de croyance, avaient la même grandeur désespérée et farouche.

—Et, je vous l'ai dit le premier jour, nous n'avons pourtant voulu que les seules choses logiques et inévitables. Cette Rome, avec son passé de splendeur et de domination, qui pèse si lourdement sur nous, nous ne pouvions pas ne pas la prendre pour capitale, car elle seule était le lien, le symbole vivant de notre unité, en même temps que la promesse d'éternité, le renouveau de notre grand rêve de résurrection et de gloire.

Il continua, il reconnut toutes les conditions désastreuses de Rome capitale. Une ville de simple décor, au sol épuisé, restée à l'écart de la vie moderne, une ville malsaine, sans industrie ni commerce possibles, invinciblement envahie par la mort, au milieu du désert stérile de sa Campagne. Puis, il la montra devant les autres villes qui la jalousent: Florence, devenue si indifférente, si sceptique pourtant, d'une humeur d'insouciance heureuse, inexplicable après les passions frénétiques, les flots de sang de son histoire; Naples, à qui son clair soleil suffit encore, avec son peuple enfant, qu'on ne sait si l'on doit plaindre de son ignorance et de sa misère, puisqu'il paraît en jouir si paresseusement; Venise, résignée à n'être plus qu'une merveille de l'art ancien, qu'on devrait mettre sous verre, pour la conserver intacte, endormie dans le faste et la souveraineté de ses annales; Gênes, toute à son commerce, active et bruyante, une des dernières reines de cette Méditerranée, de ce lac aujourd'hui infime qui a été la mer opulente, le centre où roulaient les richesses du monde; Turin et Milan surtout, les industrielles, les commerciales, si vivantes, si modernisées, que les touristes les dédaignent comme n'étant pas des villes italiennes, toutes deux sauvées du sommeil des ruines, entrées dans l'évolution occidentale qui prépare le prochain siècle. Ah! cette vieille Italie, fallait-il donc la laisser crouler, telle qu'un musée poussiéreux, pour le plaisir des âmes artistes, comme sont en train de crouler ses petites villes de la Grande-Grèce, de l'Ombrie et de la Toscane, pareilles à ces bibelots exquis qu'on n'ose faire réparer, de crainte d'en gâter le caractère? Ou la mort prochaine, inévitable, ou la pioche des démolisseurs, les murs branlants jetés par terre, des villes de travail, de science, de santé créées partout, enfin une Italie toute neuve sortant vraiment de ses cendres, faite pour la civilisation nouvelle dans laquelle entre l'humanité!

—Mais pourquoi désespérer? reprit-il avec force. Rome a beau être lourde à nos épaules, elle n'en est pas moins le sommet que nous avons voulu. Nous y sommes, nous y resterons, en attendant les événements... D'ailleurs, si la population a cessé de s'y accroître, elle y reste stationnaire, à quatre cent mille âmes environ, et le flot ascendant peut parfaitement reprendre, le jour où disparaîtraient les causes qui l'ont arrêté. Nous avons eu le tort de croire que Rome allait devenir un Berlin, un Paris; toutes sortes de conditions sociales, historiques, ethniques même semblent jusqu'à présent s'y opposer; mais qui sait les surprises de demain, peut-on nous interdire l'espérance, la foi que nous avons dans le sang qui coule en nos veines, ce sang des anciens conquérants du monde? Moi qui ne bouge plus de cette chambre, avec mes deux jambes mortes, foudroyé, anéanti, il est des heures où ma folie me reprend, où je crois à Rome comme à ma mère, invincible, immortelle, où j'attends les deux millions d'habitants qui doivent venir peupler ces douloureux quartiers neufs que vous avez visités, vides et croulants déjà. Certainement, ils viendront. Pourquoi ne viendraient-ils pas? Vous verrez, vous verrez, tout se peuplera, il faudra bâtir encore... Et puis, franchement, peut-on dire une nation pauvre, qui possède la Lombardie? Notre Midi lui-même n'est-il pas d'une richesse inépuisable? Laissez la paix se faire, le Midi se fondre avec le Nord, toute une génération de travailleurs grandir; et, puisque le sol y est si fertile, il faudra bien qu'un jour la grande moisson attendue pousse et mûrisse au brûlant soleil!

L'enthousiasme le soulevait, toute une fougue de jeunesse enflammait ses yeux. Pierre souriait, était gagné; et, quand il put parler, il dit à son tour:

—Il faut reprendre le problème par le bas, par le peuple. Il faut faire des hommes.

—Parfaitement, c'est cela! cria Orlando. Je ne cesse de le répéter, il faut faire l'Italie. On dirait qu'un vent d'est ait emporté ailleurs, loin de notre vieille terre, la semence humaine, la semence des peuples vigoureux et puissants. Notre peuple, comme le vôtre, en France, n'est pas un réservoir d'hommes et d'argent, où l'on puise à mains pleines. C'est ce réservoir inépuisable que je voudrais voir se créer chez nous. Et c'est donc par en bas qu'il faut agir, oui! des écoles partout, l'ignorance pourchassée, la brutalité et la paresse combattues à coups de livres, l'instruction intellectuelle et morale nous donnant le peuple travailleur dont nous avons besoin, si nous ne voulons pas disparaître du concert des grandes nations. Je le dis encore, pour qui donc avons-nous travaillé en reprenant Rome, en voulant lui refaire une troisième gloire, si ce n'est pour la démocratie de demain? et comme on s'explique que tout s'y effondre, que rien n'y veut plus pousser avec vigueur, du moment que cette démocratie y est radicalement absente!... Oui, oui! la solution du problème n'est pas ailleurs, faire un peuple, faire une démocratie italienne!

Pierre s'était calmé, inquiet, n'osant dire qu'une nation ne se modifiait pas facilement, que l'Italie était ce que le sol, l'histoire, la race l'avaient faite, et que vouloir la transformer toute, d'un coup, pouvait être une besogne dangereuse. Les peuples, comme les créatures, n'ont-ils pas une jeunesse active, un âge mûr resplendissant, une vieillesse plus ou moins lente, aboutissant à la mort? Une Rome moderne, démocratique, grand Dieu! Les Romes modernes s'appellent Paris, Londres, Chicago. Et il se contenta de dire avec prudence:

—Mais, en attendant ce grand travail de rénovation par le peuple, ne croyez-vous pas que vous feriez bien d'être sages? Vos finances sont dans un si mauvais état, vous traversez de si grosses difficultés sociales et économiques, que vous courez le risque des pires catastrophes, avant d'avoir des hommes et de l'argent. Ah! quel prudent ministre ce serait, si un de vos ministres disait à la tribune: «Eh bien! notre orgueil s'est trompé, nous avons eu tort de nous improviser grande nation du matin au soir, il faut plus de temps, plus de labeur et de patience; et nous consentons à n'être encore qu'un peuple jeune qui se recueille, qui travaille dans son coin pour se fortifier, sans vouloir jouer d'ici à longtemps un rôle dominateur; et nous désarmons, nous rayons le budget de la guerre, le budget de la marine, tous les budgets d'ostentation extérieure, pour ne nous consacrer qu'à la prospérité intérieure, à l'instruction, à l'éducation physique et morale du grand peuple que nous nous jurons d'être dans cinquante ans.» Enrayer, oui! enrayer, votre salut est là!

Orlando l'avait écouté, peu à peu assombri de nouveau, retombé à une songerie anxieuse. Il eut un geste las et vague, il dit à demi-voix:

—Non, non! on huerait un ministre qui dirait ces choses. Ce serait un aveu trop dur qu'on ne peut demander à un peuple. Les cœurs bondiraient, sauteraient hors des poitrines. Et puis, le danger ne serait-il pas plus grand peut-être, si on laissait crouler brusquement tout ce qui a été fait? Que d'espoirs avortés, que de ruines, que de matériaux inutilement épars! Non! nous ne pouvons plus nous sauver que par la patience et le courage, en avant, en avant toujours! Nous sommes un peuple très jeune, nous avons voulu faire en cinquante ans l'unité que d'autres nations ont mis deux cents ans à conquérir. Eh bien! il faut payer cette hâte, il faut attendre que la moisson mûrisse et qu'elle emplisse nos granges.

D'un nouveau geste, raffermi, élargi, il s'entêta dans son espoir.

—Vous savez que j'ai toujours été contre l'alliance avec l'Allemagne. Je l'avais prédit, elle nous a ruinés. Nous n'étions pas encore de taille à marcher de compagnie avec une si riche et si puissante personne, et c'est en vue de la guerre sans cesse prochaine, jugée inévitable, que nous souffrons si cruellement à cette heure de nos budgets écrasants de grande nation. Ah! cette guerre qui n'est pas venue, elle a épuisé le meilleur de notre sang, notre sève, notre or, sans profit aucun! Aujourd'hui, nous n'avons plus qu'à rompre avec une alliée, qui a joué de notre orgueil, sans jamais nous servir en rien, sans qu'il nous soit venu d'elle autre chose que des méfiances et d'exécrables conseils... Mais tout cela était inévitable, et c'est ce qu'on ne veut pas admettre en France. J'en puis parler librement, car je suis un ami déclaré de la France, on m'en garde même ici quelque rancune. Expliquez donc à vos compatriotes, puisqu'ils s'entêtent à ne pas comprendre, qu'au lendemain de notre conquête de Rome, dans notre frénétique désir de reprendre notre rang d'autrefois, il nous fallait bien jouer notre rôle en Europe, nous affirmer comme une puissance avec laquelle on compterait désormais. Et l'hésitation n'était pas permise, tous nos intérêts semblaient nous pousser vers l'Allemagne, il y avait là une évidence aveuglante qui s'est imposée. La dure loi de la lutte pour la vie pèse aussi fatalement sur les peuples que sur les individus, et c'est ce qui explique, ce qui justifie la rupture des deux sœurs, l'oubli de tant de liens communs, la race, les rapports commerciaux, même, si vous le voulez, les services rendus... Les deux sœurs, oui! et elles se déchirent maintenant, elles se poursuivent d'une telle haine, que, de part et d'autre, tout bon sens paraît aboli. Mon pauvre vieux cœur en saigne de souffrance, lorsque je lis les articles que vos journaux et les nôtres échangent comme des flèches empoisonnées. Quand cessera donc ce massacre fratricide? Quelle est celle des deux qui comprendra la première la nécessité de la paix, cette alliance des races latines qui s'impose, si elles veulent vivre, au milieu du flot de plus en plus envahissant des autres races?

Et, gaiement, avec sa bonhomie de héros désarmé par l'âge, réfugié dans le rêve:

—Voyons, voyons, mon cher monsieur Froment, vous allez me promettre de nous aider, dès votre retour à Paris. Dans votre champ d'action, si étroit qu'il puisse être, jurez-moi de travailler à faire la paix entre la France et l'Italie, car il n'est pas de plus sainte besogne. Vous venez de vivre trois mois parmi nous, vous pourrez dire ce que vous avez vu, ce que vous avez entendu, oh! en toute franchise. Si nous avons des torts, vous en avez sûrement aussi. Eh! que diable! les querelles de famille ne peuvent pas être éternelles!

Gêné, Pierre répondit:

—Sans doute. Par malheur, ce sont elles qui sont les plus tenaces. Dans les familles, quand le sang s'exaspère contre son sang, on va jusqu'au couteau et au poison. Il n'y a plus de pardon possible.

Et il n'osa dire toute sa pensée. Depuis qu'il était à Rome, qu'il écoutait et qu'il jugeait, cette querelle entre l'Italie et la France se résumait pour lui en un beau conte tragique. Il était une fois deux princesses nées d'une reine puissante, maîtresse du monde. L'aînée, qui avait hérité du royaume de sa mère, eut le chagrin secret de voir sa cadette, établie en un pays voisin, grandir peu à peu en richesse, en force, en éclat, tandis qu'elle-même déclinait, comme affaiblie par l'âge, démembrée, si épuisée et si meurtrie, qu'elle se sentit battue, le jour où elle tenta un effort suprême pour reconquérir la souveraineté universelle. Aussi quelle amertume, quelle plaie toujours ouverte, à voir sa sœur se remettre des plus effroyables secousses, reprendre son gala éblouissant, régner sur la terre par sa force, par sa grâce et par son esprit! Jamais elle ne pardonnerait, quelle que fût l'attitude à son égard de cette sœur enviée et détestée. Là était la blessure au flanc, inguérissable, cette vie de l'une empoisonnée par la vie de l'autre, cette haine du vieux sang contre le sang jeune, qui ne s'apaiserait qu'avec la mort. Et même, le jour prochain peut-être où la paix se ferait entre elles, devant l'évident triomphe de la cadette, l'autre garderait au plus profond de son cœur la douleur sans fin d'être l'aînée et la vassale.

—Tout de même comptez sur moi, reprit affectueusement Pierre. C'est en effet une grande douleur, un grand péril, que cette enragée querelle des deux peuples... Mais je ne dirai sur vous que ce que je crois être la vérité. Je suis incapable de dire autre chose. Et je crains bien que vous ne l'aimiez guère, que vous n'y soyez guère préparés, ni par le tempérament, ni par l'usage. Les poètes de toutes les nations qui sont venus et qui ont parlé de Rome, avec le traditionnel enthousiasme de leur culture classique, vous ont grisés de telles louanges, que vous me semblez peu faits pour entendre la vérité vraie sur votre Rome d'aujourd'hui. Vainement on vous ferait la part superbe, il faudrait bien en arriver à la réalité des choses, et c'est justement cette réalité que vous ne voulez pas admettre, en amoureux du beau quand même, très susceptibles, pareils à ces femmes qui ne se sentent plus en beauté et que désespère la moindre remarque sur leurs rides.

Orlando s'était mis à rire, d'un rire enfantin.

—Certainement, on doit toujours embellir un peu. A quoi bon parler des laids visages? Nous autres, nous n'aimons au théâtre que la jolie musique, la jolie danse, les jolies pièces qui font plaisir. Le reste, tout ce qui est désagréable, ah! grand Dieu, cachons-le!

—Mais, continua le prêtre, je confesse volontiers tout de suite la capitale erreur de mon livre. Cette Rome italienne que j'avais négligée, pour la sacrifier à la Rome papale, dont je rêvais le réveil, elle existe, et si puissante, si triomphante déjà, que c'est sûrement l'autre qui est fatalement destinée à disparaître avec le temps. Comme je l'ai observé, le pape a beau s'entêter à être immuable, dans son Vatican, de plus en plus lézardé, menaçant ruine, tout évolue autour de lui, le monde noir est déjà devenu le monde gris, en se mélangeant au monde blanc. Et jamais je n'ai mieux senti cela qu'à la fête donnée par le prince Buongiovanni, pour les fiançailles de sa fille avec votre petit-neveu. J'en suis sorti absolument enchanté, gagné à votre cause de résurrection.

Les yeux du vieillard étincelèrent.

—Ah! vous y étiez! N'est-ce pas que vous avez eu là un spectacle inoubliable et que vous ne doutez plus de notre vitalité, du peuple que nous devons être, quand les difficultés d'aujourd'hui seront vaincues? Qu'importe un quart de siècle, qu'importe un siècle! L'Italie renaîtra dans sa gloire ancienne, dès que le grand peuple de demain aura poussé de terre!... Et c'est bien vrai que j'exècre ce Sacco, parce qu'il incarne pour moi les intrigants, les jouisseurs dont les appétits ont tout retardé, en se ruant à la curée de notre conquête, qui nous avait coûté tant de sang et tant de larmes. Mais je revis dans mon bien-aimé Attilio, cette vraie chair de ma chair, si tendre et si vaillant, qui va être l'avenir, la génération de braves gens dont la venue instruira et purifiera le pays... Ah! que le grand peuple de demain naisse donc de lui et de cette Celia, l'adorable petite princesse, que Stefana, ma nièce, une femme de raison au fond, m'a amenée l'autre jour. Si vous aviez vu cette enfant se jeter à mon cou, m'appeler des plus doux noms, me dire que je serai le parrain de son premier fils, pour qu'il s'appelât comme moi et qu'il sauvât une seconde fois l'Italie... Oui, oui! que la paix se fasse autour de ce prochain berceau, que l'union de ces chers enfants soit l'indissoluble mariage entre Rome et la nation entière, et que tout soit réparé, et que tout resplendisse dans leur amour!

Des larmes étaient montées à ses yeux. Pierre, très touché de cette flamme inextinguible de patriotisme, qui brûlait encore chez le héros foudroyé, voulut lui faire plaisir.

—C'est le vœu que j'ai fait moi-même, à la fête de leurs fiançailles, en disant à votre fils à peu près ce que vous venez de dire. Oui! que leurs noces soient définitives et fécondes, qu'il naisse d'elles le grand pays que je vous souhaite d'être, de toute mon âme, maintenant que j'ai appris à vous connaître!

—Vous avez dit ça! cria Orlando, vous avez dit ça! Allons, je vous pardonne votre livre, vous avez compris enfin, et la nouvelle Rome, la voilà! la Rome qui est la nôtre, que nous voulons refaire digne de son glorieux passé, une troisième fois reine du monde!

D'un de ses gestes amples, où il mettait tout ce qui lui restait de vie, il montra, par la fenêtre claire, sans rideaux, l'immense panorama qui se déroulait, Rome étalée au loin, d'un bout de l'horizon à l'autre. Sous le ciel couleur d'ardoise, sous ce deuil d'hiver si rare, la ville prenait une sorte de majesté plus haute, la mélancolique grandeur d'une cité reine, aujourd'hui déchue encore, qui attend, muette, immobile, dans l'air morne, le réveil éclatant, la royauté enfin reconnue de tous, qu'on lui a de nouveau promise. Des quartiers neufs du Viminal aux arbres lointains du Janicule, des toits roux du Capitole aux cimes vertes du Pincio, la houle des terrasses, des campaniles, des dômes, avait une largeur d'océan, dans un balancement sans fin de vagues profondes et grises.

Mais, brusquement, Orlando avait tourné la tête, saisi d'un accès de paternelle indignation, apostrophant le jeune Angiolo Mascara.

—Et, scélérat que tu es, c'est notre Rome que tu rêves de détruire à coups de bombes, que tu parles de raser comme une vieille maison branlante et pourrie, afin d'en débarrasser à jamais la terre!

Angiolo, jusque-là silencieux, avait écouté passionnément la conversation. Sur son visage imberbe, d'une beauté de fille blonde, les moindres émotions passaient en rougeurs soudaines; et surtout ses grands yeux bleus avaient brûlé, à entendre parler du peuple, de ce peuple nouveau qu'il s'agissait de faire.

—Oui! dit-il lentement de sa pure voix musicale, oui! la raser, n'en pas laisser une seule pierre! mais la détruire pour la reconstruire!

Orlando l'interrompit d'un rire de tendre raillerie.

—Ah! tu la reconstruirais, c'est heureux!

—Je la reconstruirais, répéta l'enfant debout, d'une voix tremblante de prophète inspiré, je la reconstruirais, oh! si grande, si belle, si noble! Ne faut-il pas pour l'universelle démocratie de demain, pour l'humanité enfin libre, une cité unique, l'arche d'alliance, le centre même du monde? Et n'est-ce pas Rome qui est désignée, que les prophéties ont marquée comme l'éternelle, l'immortelle, celle en qui s'accompliront les destinées des peuples? Mais, pour qu'elle devienne le sanctuaire définitif, la capitale des royaumes détruits où s'assembleront, une fois par an, les sages de toutes les contrées, on doit la purifier d'abord par le feu, ne rien laisser en elle des souillures anciennes. Ensuite, quand le soleil aura bu les pestilences du vieux sol, nous la rebâtirons dix fois plus belle, dix fois plus grande qu'elle n'a jamais été. Et quelle ville enfin de vérité et de justice, la Rome annoncée, attendue depuis trois mille ans, toute en or, toute en marbre, emplissant la Campagne, de la mer aux monts de la Sabine et aux monts Albains, si prospère et si sage, que ses vingt millions d'habitants vivront dans l'unique joie d'être, après avoir réglementé la loi du travail. Oui! oui! Rome, la Mère, la Reine, seule sur la face de la terre, et pour l'éternité!

Béant, Pierre l'écoutait. Eh quoi, le sang d'Auguste en venait là? Au moyen âge, les papes n'avaient pu être les maîtres de Rome, sans éprouver l'impérieux besoin de la rebâtir, dans leur volonté séculaire de régner de nouveau sur le monde. Récemment, dès que la jeune Italie s'était emparée de Rome, elle avait aussitôt cédé à cette folie atavique de la domination universelle, voulant à son tour en faire la plus grande des villes, construisant des quartiers entiers pour une population qui n'était pas venue. Et voilà que les anarchistes eux-mêmes, en leur rage de bouleversement, étaient possédés du même rêve obstiné de la race, démesuré cette fois, une quatrième Rome monstrueuse, dont les faubourgs finiraient par envahir les continents, afin de pouvoir y loger leur humanité libertaire, réunie en une famille unique! C'était le comble, jamais preuve plus extravagante ne serait donnée du sang d'orgueil et de souveraineté qui avait brûlé les veines de cette race, depuis qu'Auguste lui avait laissé l'héritage de son empire absolu, avec le furieux instinct de croire que le monde était légalement à elle et qu'elle avait la mission toujours prochaine de le reconquérir. Cela sortait du sol même, une sève qui avait grisé tous les enfants de ce terreau historique, qui les poussait tous à faire de leur ville la Ville, celle qui avait régné, qui régnerait, resplendissante, aux jours prédits par les oracles. Et Pierre se rappelait les quatre lettres fatidiques, le S. P. Q. R. de l'ancienne Rome glorieuse, qu'il avait retrouvées partout dans la Rome actuelle, comme un ordre de définitif triomphe donné au destin, sur toutes les murailles, sur tous les insignes, jusque sur les tombereaux de la voirie municipale qui, le matin, enlevaient les ordures. Et Pierre comprenait la prodigieuse vanité de ces gens hantés par la grandeur des aïeux, hypnotisés devant le passé de leur Rome, déclarant qu'elle renferme tout, qu'eux-mêmes ne parviennent pas à la connaître, qu'elle est le sphinx chargé de dire un jour le mot de l'univers, si grande et si noble que tout y grandit et s'y anoblit, qu'ils en arrivent à exiger pour elle le respect idolâtre de la terre entière, dans cette vivace illusion de la légende où elle demeure, cette inextricable confusion de ce qui a pu être grand et de ce qui ne l'est plus.

—Mais je la connais, ta quatrième Rome, reprit Orlando, qui s'égayait de nouveau. C'est la Rome du peuple, la capitale de la République universelle, que Mazzini a déjà rêvée. Il est vrai qu'il y ajoutait le pape... Vois-tu, mon garçon, si nous, les vieux républicains, nous nous sommes ralliés, c'est que notre crainte a été de voir, en cas de révolution, le pays tomber aux mains des fous dangereux qui t'ont troublé la cervelle. Et, ma foi! nous nous sommes résignés à notre monarchie, qui n'est pas sensiblement différente d'une bonne République parlementaire... Allons, au revoir, et sois sage, songe que ta pauvre mère en mourrait, s'il t'arrivait quelque ennui... Viens que je t'embrasse tout de même.

Angiolo, sous le baiser affectueux du héros, devint rouge comme une jeune fille. Puis, il s'en alla, de son air doux de songeur éveillé, après avoir salué poliment le prêtre, d'un signe de tête, sans ajouter une parole.

Il y eut un silence, et les regards du vieil Orlando ayant rencontré les journaux, épars sur la table, il reparla de l'affreux deuil du palais Boccanera. Cette Benedetta, qu'il avait adorée comme une fille chère, aux jours de tristesse où elle vivait près de lui, quelle mort foudroyante, quel tragique destin, d'avoir été ainsi emportée dans la mort de l'homme qu'elle aimait! Et, trouvant les récits des journaux singuliers, le cœur douloureux et tourmenté par ce qu'il sentait là d'obscur, il demandait des détails, lorsque son fils Prada entra brusquement, la face torturée d'inquiétude, essoufflé d'avoir monté trop vite. Il venait de congédier ses entrepreneurs avec une brutalité impatiente, sans tenir compte de la situation grave, de sa fortune compromise, en train de crouler, cédant à un tel désir d'être en haut près de son père, qu'il ne les écoutait même pas, insoucieux de savoir si la maison n'allait pas s'effondrer sur sa tête. Et, quand il fut en haut, devant le vieillard, son premier regard anxieux fut pour le dévisager, pour se rendre compte si le prêtre, par quelque mot imprudent, ne venait pas de le frapper à mort.

Il frémit de le trouver frissonnant, ému aux larmes de l'aventure terrible dont il causait. Un instant, il crut qu'il arrivait trop tard, que le malheur était fait.

—Mon Dieu! père, qu'avez-vous? pourquoi pleurez-vous?

Et il s'était jeté à ses pieds, agenouillé, lui prenant les mains, le regardant passionnément, dans une telle adoration, qu'il semblait offrir tout le sang de son cœur, pour lui éviter la moindre peine.

—C'est cette mort de la pauvre femme, reprit tristement Orlando. Je disais à monsieur Froment combien elle m'avait désolé, et j'ajoutais que j'en étais encore à comprendre l'aventure... Les journaux parlent d'une mort subite, c'est toujours si extraordinaire!

Très pâle, Prada se releva. Le prêtre n'avait pas parlé. Mais quelle effrayante minute! S'il répondait, s'il parlait!

—Vous étiez présent, n'est-ce pas? continua le vieillard. Vous avez tout vu... Racontez-moi donc comment les choses se sont passées.

Prada regarda Pierre. Leurs regards se fixèrent, entrèrent l'un dans l'autre. Entre eux, tout recommençait. C'était encore le destin en marche, Santobono rencontré au bas des pentes de Frascati, avec son petit panier; c'était le retour à travers la Campagne mélancolique, la conversation sur le poison, tandis que le petit panier roulait, se balançait doucement sur les genoux du curé; et c'était surtout l'osteria sommeillante au désert, la petite poule noire foudroyée, morte, un filet de sang violâtre au bec. Puis, c'était, dans la nuit même, le bal des Buongiovanni qui resplendissait, toute une odeur de femmes, tout un triomphe de l'amour. Enfin, c'était devant le palais Boccanera, noir sous la lune d'argent, l'homme qui allumait un cigare, qui s'en allait sans retourner la tête, laissant l'obscur destin faire sa besogne de mort. Cette histoire, l'un et l'autre la savaient, la revivaient, n'avaient pas besoin de se la répéter tout haut, pour être certains qu'ils s'étaient devinés, jusqu'au fond de l'âme.

Pierre n'avait pas répondu tout de suite au vieillard.

—Oh! murmura-t-il enfin, des choses affreuses, des choses affreuses...

—Sans doute, c'est ce que j'ai soupçonné, reprit Orlando. Vous pouvez nous tout dire... Mon fils, devant la mort, a pardonné.

Le regard de Prada chercha de nouveau celui de Pierre, s'appuya si lourd, si chargé d'une ardente supplication, que le prêtre en fut remué profondément. Il venait de se rappeler l'angoisse de cet homme pendant le bal, l'atroce torture jalouse qu'il avait subie, avant de laisser au destin le soin de sa vengeance. Et il reconstituait ce qui avait dû se passer au fond de lui, ensuite, après l'effroyable dénouement: d'abord, la stupeur de cette rudesse du destin, de cette vengeance qu'il n'avait pas demandée si féroce; puis, le calme glacé du beau joueur qui attend les événements, lisant les journaux, n'ayant d'autre remords que celui du capitaine à qui la victoire a coûté trop d'hommes. Tout de suite, il avait compris que le cardinal enterrerait l'affaire, pour l'honneur de l'Église. Il gardait seulement au cœur un poids lourd, le regret peut-être de cette femme si désirée, qu'il n'avait pas eue, qu'il n'aurait jamais, peut-être aussi une horrible jalousie dernière, qu'il ne s'avouait pas, dont il souffrirait toujours, celle de la savoir éternellement aux bras d'un autre homme, dans la tombe. Et voilà, de cet effort vainqueur pour être calme, de cette attente froide et sans remords, que se dressait le châtiment, la peur que le destin, cheminant avec les figues empoisonnées, ne se fût pas encore arrêté dans sa marche, et ne vînt par contre-coup frapper son père. Encore un coup de foudre, encore une victime, la plus inattendue, la plus adorée. Toute sa force de résistance avait croulé en une minute, il était là dans l'épouvante du destin, plus désarmé et plus tremblant qu'un enfant.

—Mais, dit Pierre avec lenteur, comme s'il eût cherché ses mots, les journaux ont dû vous dire que le prince avait d'abord succombé et que la contessina était morte de douleur, en l'embrassant une dernière fois... Les causes de la mort, mon Dieu! vous savez que les médecins eux-mêmes, d'ordinaire, n'osent guère se prononcer exactement...

Il s'arrêta, il venait d'entendre soudainement la voix de Benedetta mourante lui donner l'ordre terrible: «Vous qui verrez son père, je vous charge de lui dire que j'ai maudit son fils. Je veux qu'il sache, il doit savoir, pour la vérité et la justice.» Grand Dieu! allait-il obéir, était-ce donc là un de ces ordres sacrés qu'il fallait exécuter quand même, dussent les larmes et le sang couler à flots? Pendant quelques secondes, il souffrit du plus déchirant des combats, partagé entre cette vérité, cette justice invoquées par la morte, et son besoin personnel de pardon, l'horreur qu'il se serait faite à lui-même s'il avait tué ce vieillard, en remplissant son implacable mission, sans bénéfice pour personne. Et, certainement, l'autre, le fils, dut comprendre que quelque lutte suprême se livrait en lui, d'où allait sortir le sort de son père, car son regard se fit plus lourd, plus suppliant encore.

—On a cru d'abord à une mauvaise digestion, continua Pierre. Mais le mal a si vite empiré, qu'on s'est affolé et qu'on a couru chercher le médecin...

Ah! les yeux, les yeux de Prada! Ils étaient devenus si désespérés, si pleins des choses les plus touchantes, les plus fortes, que le prêtre y lisait toutes les raisons décisives qui allaient l'empêcher de parler. Non, non! il ne frapperait pas le vieillard innocent, il n'avait rien promis, il aurait cru charger d'un crime la mémoire de la morte, s'il avait obéi à sa haine dernière. Prada, lui, pendant ces quelques minutes d'angoisse, venait de souffrir une vie entière de douleur, si abominable, que tout de même un peu de justice était faite.

—Alors, acheva Pierre, quand le médecin a été là, il a formellement reconnu qu'il s'agissait d'une fièvre infectieuse. Il n'y a aucun doute... J'ai assisté ce matin aux obsèques, c'était bien beau et bien touchant.

Orlando n'insista pas. D'un geste, il se contenta de dire combien, lui aussi, avait été ému toute la matinée, en songeant à ces obsèques. Puis, comme le vieillard se tournait, rangeant les journaux sur la table, de ses mains restées tremblantes, Prada, le corps glacé d'une sueur mortelle, chancelant, s'appuyant au dossier d'une chaise pour ne pas tomber, regarda Pierre encore, d'un regard fixe, mais d'un regard très doux, éperdu de reconnaissance, qui disait merci.

—Je pars ce soir, répéta Pierre brisé, voulant rompre la conversation. Je vais vous faire mes adieux... N'avez-vous pas de commission à me donner pour Paris?

—Non, non, aucune, dit Orlando.

Puis, tout d'un coup, se souvenant:

—Eh! si, j'ai une commission... Vous vous rappelez, le livre de mon vieux compagnon de batailles Théophile Morin, un des Mille de Garibaldi, ce manuel pour le baccalauréat, qu'il voudrait faire traduire et adopter chez nous. Je suis bien heureux, j'ai la promesse qu'on le lui prendra dans nos écoles, mais à la condition qu'il fera quelques changements... Luigi, donne-moi donc le volume qui est là, sur cette planche.

Et, quand son fils lui eut remis le volume, il montra à Pierre les notes qu'il avait écrites au crayon, sur les marges, il lui fit comprendre les modifications qu'on exigeait de l'auteur, dans le plan général de l'ouvrage.

—Soyez donc assez gentil pour porter vous-même cet exemplaire à Morin, dont l'adresse est au verso de la couverture. Vous m'épargnerez une longue lettre, vous en direz plus en dix minutes, d'une façon plus nette et plus complète, que je ne le ferais en dix pages... Et vous embrasserez Morin pour moi, vous lui direz que je l'aime toujours, ah! de tout mon cœur d'autrefois, lorsque j'avais mes jambes et que l'un et l'autre nous nous battions comme des diables, sous la pluie des balles!

Il y eut un court silence, ce silence, cette gêne attendrie de la minute du départ.

—Allons, adieu! embrassez-moi pour lui et pour vous, embrassez-moi tendrement, ainsi que le petit Angiolo m'a tout à l'heure embrassé... Je suis si vieux et si fini, mon cher monsieur Froment, que vous me permettez bien de vous appeler mon enfant et de vous embrasser comme un aïeul, en vous souhaitant le courage et la paix, la foi en la vie qui seule aide à vivre.

Pierre fut si touché, que des larmes lui montèrent aux yeux, et lorsqu'il baisa de toute son âme, sur les deux joues, le héros foudroyé, il le sentit lui aussi qui pleurait. D'une main vigoureuse encore, pareille à un étau, il le retint un instant, contre son fauteuil d'infirme, tandis que de l'autre, d'un geste suprême, il lui montrait une dernière fois Rome, immense dans son deuil, sous le ciel de cendre. Sa voix se fit basse, frémissante et suppliante.

—Et, de grâce, jurez-moi de l'aimer quand même, malgré tout, car elle est le berceau, elle est la mère! Aimez-la pour ce qu'elle n'est plus, pour ce qu'elle veut être!... Ne dites pas qu'elle est finie, aimez-la, aimez-la, pour qu'elle soit encore, pour qu'elle soit toujours!

Sans pouvoir répondre, Pierre l'embrassa de nouveau, bouleversé de tant de passion chez ce vieillard, qui parlait de sa ville comme on parle à trente ans d'une femme adorée. Et il le trouvait si beau, si grand, avec son hérissement de vieux lion blanchi, dans sa volonté obstinée de résurrection prochaine, qu'une fois encore l'autre grand vieillard, le cardinal Boccanera, s'évoqua devant lui, entêté également dans sa foi, n'abandonnant rien de son rêve, quitte à être écrasé sur place, par la chute du ciel. Ils étaient toujours face à face, aux deux bouts de leur ville, dominant seuls l'horizon de leur haute taille, attendant l'avenir.

Puis, lorsque Pierre eut salué Prada et qu'il se retrouva dehors, dans la rue du Vingt-Septembre, il n'eut plus qu'une hâte, celle de rentrer au palais de la rue Giulia, pour faire sa malle et partir. Toutes ses visites d'adieu étaient faites, il ne lui restait qu'à prendre congé de donna Serafina et du cardinal, en les remerciant de leur hospitalité si bienveillante. Pour lui uniquement, leurs portes s'ouvrirent, car ils s'étaient enfermés chez eux, au retour des obsèques, résolus à ne recevoir personne. Dès le crépuscule, Pierre put donc se croire complètement seul dans le vaste palais noir, n'ayant plus que Victorine qui lui tînt compagnie. Comme il témoignait le désir de souper avec don Vigilio, elle le prévint que l'abbé, lui aussi, s'était enfermé dans sa chambre; et, lorsqu'il alla frapper à cette chambre voisine de la sienne, désireux au moins de lui serrer une dernière fois la main, il n'obtint même pas de réponse, il devina que le secrétaire, pris de quelque crise de fièvre et de méfiance, s'entêtait à ne point le revoir, dans la terreur de se compromettre davantage. Dès lors, tout fut réglé, il fut entendu que, le train ne partant qu'à dix heures dix-sept, Victorine lui ferait servir son souper sur la petite table de sa chambre, à huit heures, comme d'habitude. Elle lui apporta elle-même une lampe, elle parla de ranger son linge. Mais il ne voulut absolument pas qu'elle l'aidât, et elle dut le laisser faire tranquillement sa malle.

Il avait acheté une petite caisse, car sa valise ne pouvait suffire, pour emporter le linge et les vêtements qu'il s'était fait envoyer de Paris, à mesure que son séjour se prolongeait. La besogne ne fut pourtant pas longue, l'armoire vidée, les tiroirs visités, la petite caisse et la valise emplies, fermées à clef. Il n'était que sept heures, il avait à attendre une heure, avant le souper, lorsque ses regards, en faisant le tour des murs, pour être certain de ne rien oublier, tombèrent sur le tableau ancien, cette peinture d'un maître ignoré qui l'avait si souvent ému, pendant son séjour. Justement, la lampe l'éclairait en plein, d'une lumière évocatrice; et, cette fois encore, il reçut un coup au cœur, d'autant plus profond, qu'il s'imagina voir, à cette heure dernière, tout un symbole de son échec à Rome, dans cette dolente et tragique figure de femme, demi nue, drapée en un lambeau, assise au seuil du palais dont on l'avait chassée, pleurant entre ses mains jointes. Cette rejetée, cette obstinée d'amour, qui sanglotait ainsi, dont on ne savait rien, ni quel était son visage, ni d'où elle venait, ni ce qu'elle avait fait, n'offrait-elle pas l'image de tout l'effort inutile pour forcer la porte de la vérité, de tout l'abandon affreux où l'homme tombe, dès qu'il se heurte au mur qui barre l'inconnu? Longuement il la regarda, repris du tourment de s'en aller ainsi, avant d'avoir connu sa face, noyée de ses cheveux d'or, cette face de douloureuse beauté, qu'il rêvait rayonnante de jeunesse, si délicieuse dans son mystère. Et il croyait la connaître, il était sur le point de la posséder enfin, lorsqu'on frappa à la porte.

Il eut la surprise de voir entrer Narcisse Habert, parti depuis trois jours à Florence, une de ces fugues où se plaisait la flânerie d'art du jeune attaché d'ambassade. Tout de suite Narcisse s'excusa de son brusque envahissement.

—Voici vos bagages, je sais que vous partez ce soir, je n'ai pas voulu vous laisser quitter Rome sans vous serrer la main... Et que d'épouvantables choses, depuis que nous nous sommes vus! Je ne suis revenu que cette après-midi, je n'ai pu assister au convoi de ce matin. Mais vous devez penser quel a été mon saisissement, lorsque j'ai appris ces deux morts affreuses.

Il le questionna, il se doutait de quelque drame inavoué, en homme qui connaissait la sombre Rome légendaire. D'ailleurs, il n'insista pas, bien trop prudent, au fond, pour se charger inutilement de secrets redoutables. Il se contenta de s'enthousiasmer sur ce que le prêtre lui dit des deux amants, enlacés aux bras l'un de l'autre, d'une beauté surhumaine dans la mort. Et il se fâcha de ce que personne n'en avait pris un dessin.

—Mais vous-même, mon cher! Ça ne fait rien que vous ne sachiez pas dessiner. Vous y auriez mis votre ingénuité, vous auriez peut-être laissé un chef-d'œuvre.

Puis, se calmant:

—Ah! cette pauvre contessina, ce pauvre prince! N'importe, voyez-vous, tout peut crouler dans ce pays, ils ont eu la beauté, et la beauté reste indestructible!

Pierre fut frappé du mot. Et ils causèrent longuement de l'Italie, de Rome, de Naples, de Florence. Ah! Florence, répétait languissamment Narcisse. Il avait allumé une cigarette, sa parole se faisait plus lente, tandis qu'il promenait les regards autour de la chambre.

—Vous étiez bien ici, dans un grand calme. Jamais encore je n'étais monté à cet étage.

Ses yeux continuaient à errer sur les murs, lorsqu'ils furent arrêtés par la toile ancienne, que la lampe éclairait. Un instant, il battit des paupières, l'air surpris. Et, tout d'un coup, il se leva, il s'approcha.

—Quoi donc? quoi donc? mais c'est très bien, mais c'est très beau, ça!

—N'est-ce pas? dit Pierre. Je ne m'y connais point, je n'en ai pas moins été remué dès le premier jour, et que de fois j'ai été retenu là, le cœur battant et gonflé de choses indicibles!

Narcisse ne parlait plus, examinait de près la peinture, avec le soin d'un connaisseur, d'un expert dont le coup d'œil tranchant décide de l'authenticité, fixe la valeur marchande. La plus extraordinaire des joies se peignit sur sa face blonde et pâmée, tandis que ses doigts étaient pris d'un petit tremblement.

—C'est un Botticelli! c'est un Botticelli! Il n'y a pas un doute à avoir... Voyez les mains, voyez les plis de la draperie. Et ce ton de la chevelure, et ce faire, cet envolement de toute la composition... Un Botticelli, ah! mon Dieu, un Botticelli!

Il défaillait, il était débordé par une admiration croissante, à mesure qu'il pénétrait dans ce sujet si simple et si poignant. Est-ce que cela n'était pas d'un modernisme aigu? L'artiste avait prévu tout notre siècle douloureux, nos inquiétudes devant l'invisible, notre détresse de ne pouvoir franchir la porte du mystère, à jamais close. Et quel symbole éternel de la misère du monde, cette femme dont on ne voyait pas le visage et qui sanglotait éperdument, sans qu'on pût essuyer ses larmes! Un Botticelli inconnu, un Botticelli de cette qualité absent de tous les catalogues, quelle trouvaille!

Il s'interrompit pour demander:

—Vous saviez que c'était un Botticelli?

—Ma foi, non! J'ai interrogé un jour don Vigilio, mais il a paru faire peu de cas de cette peinture. Et Victorine, à qui j'en ai parlé également, m'a répondu que toutes ces vieilleries, ce n'étaient que des nids à poussière.

Stupéfait, Narcisse se récria.

—Comment! dans cette maison, ils ont un Botticelli sans le savoir! Ah! que je reconnais bien là mes princes romains, incapables la plupart de se reconnaître parmi leurs chefs-d'œuvre, si l'on n'a pas collé des étiquettes dessus!... Un Botticelli qui a un peu souffert sans doute, mais dont un simple nettoyage ferait une merveille, une toile fameuse, que je crois estimer trop bas en disant qu'un musée la payerait...

Brusquement, il se tut, il ne dit pas le chiffre, achevant la phrase d'un geste vague. La soirée s'avançait, et comme Victorine entrait, suivie de Giacomo, pour mettre le couvert sur la petite table, il tourna le dos au Botticelli, il n'en souffla plus mot. Mais Pierre, dont l'attention était éveillée, devinait tout le travail qui se faisait au fond de lui, en le trouvant maintenant si froid, avec ses yeux mauves devenus d'un bleu d'acier. Il n'ignorait plus que, sous le garçon angélique, sous le Florentin d'emprunt, il y avait un gaillard rompu aux affaires, menant admirablement sa fortune, un peu avare même, disait-on. Et il eut un sourire, lorsqu'il le vit se planter devant l'affreuse Vierge, une mauvaise copie d'une toile du dix-huitième siècle, pendue à côté du chef-d'œuvre, en s'écriant:

—Tiens! ce n'est pas mal du tout! Et moi qu'un ami a chargé de lui acheter quelques vieux tableaux... Dites donc, Victorine, maintenant que voilà donna Serafina et le cardinal seuls, croyez-vous qu'ils se débarrasseraient volontiers de certaines toiles sans valeur?

La servante leva les deux bras, comme pour dire que, si ça dépendait d'elle, on pouvait bien tout emporter.

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