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Rimes familières

POÉSIES DIVERSES

Reading edition

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ADIEU

À M. Louis Gallet.

Je pars. Le vaisseau superbe Qui m'emportera demain Comme un sanglier dans l'herbe Dort, puissant, calme et hautain. Trouverai-je la tempête? Le cyclone, cet enfer? Qu'importe! c'est une fête De s'évader sur la mer. Je vais dans une île verte Que couronnent les volcans; Cette île n'est pas déserte: On y vit plus de cent ans. Là sont des plantes énormes, Des feuillages d'ornement. Vous m'attendrez sous les ormes En disant: quel garnement! Les succès et les déboires Des artistes du moment, Les batailles oratoires Des membres du Parlement, L'Opéra, temple des gloires Et des ennuis mêmement, Je vous laisse ces histoires: Jouissez-en largement! Moi, j'aurai pour nourriture De mon âme et de mon cœur Le calme de la Nature, L'oubli, père du bonheur! Ce sont voluptés réelles; Et je m'embarquerai sur Les triomphantes nacelles, Bercé par la mer d'azur Où les poissons ont des ailes!

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EN ESPAGNE

Guitares et mandolines Ont des sons qui font aimer. Tout en croquant des pralines Pépa se laisser charmer Quand jetant dièzes, bécarres, Mandolines et guitares Vibrent pour la désarmer. Mandoline avec guitare Accompagnent de leur bruit Les amants suivant le phare De la beauté dans la nuit; Et Juana montre, féline, (Guitare avec mandoline) Sa bouche et son œil qui luit.

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LE JAPON

À Madame Judith Gautier

Rêve de laque et d'or, le Japon merveilleux, Planète inaccessible, étonnement des yeux, Brillait là-bas. Ce qu'il accomplissait naguère, Aucun peuple n'a su ni ne saura le faire; C'était surnaturel à force d'être exquis; Son génie éclatait dans le moindre croquis. Il avait sa façon de comprendre les choses; Les oiseaux, les poissons, l'arbre, les lotus roses. La lune même, avaient des aspects inconnus Dans son art fantastique et vrai pourtant. Corps nus, Ou vêtus comme nul n'est vêtu sur la terre, Les Japonais vivaient gaîment et sans mystère Dans leurs maisons de bois aux cloisons de papier. Nourris d'un peu de riz, exerçant un métier, Ils travaillaient sans hâte, en riant; leur envie Se bornait simplement à jouir de la vie, À cultiver des fleurs, à charmer leurs regards Par tous ces bibelots qu'avaient créés leurs arts. Ils poétisaient tout; chez eux les hétaïres, Adorables, étaient «marchandes de sourires». De l'Extrême-Orient ils étaient l'Orient, Et la Chine pour eux n'était que l'Occident.

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Ils sont las d'être heureux! Il leur faut l'Industrie, Le labeur écrasant, la machine qui crie, Siffle, obscurcit l'azur de ses noires vapeurs, Nos costumes sans goût, sans formes, sans couleurs, Notre vulgarité, nos chapeaux impossibles, Nos pantalons, nos arts frelatés et nos bibles. Ils étaient jolis dans leurs habits japonais; Sous nos accoutrements ils veulent être laids. Leurs femmes, d'élégance et de grâce prodiges, Étaient comme des fleurs se penchant sur leurs tiges; Elles pouvaient au monde imposer leurs atours, Changer l'axe du beau, le thème des amours! Mais telle qui traînait des robes de déesse Avec nos falbalas n'est plus qu'une singesse. C'en est fait! du Japon il faut faire son deuil, Tuer l'illusion et clouer son cercueil. «L'Empire du Soleil Levant» n'est plus qu'un trope; C'est l'Extrême-Occident, le singe de l'Europe!

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L'ARBRE

L'arbre, dont on fera des planches, Est vivant; il lève ses branches Comme de grands bras vers les cieux; Avec un murmure joyeux Il agite son beau feuillage Où l'oiseau plus joyeux que sage En chantant viendra se poser; Il donne à la terre un baiser De fraîcheur, dans la forêt sombre; On n'oserait compter le nombre De ses feuilles et de ses fleurs; C'est une fête de couleurs Quand sa verdure monotone S'enrichit aux feux de l'automne De pourpre et d'or; dans ses ramures, La nuit, comme en des chevelures On voit briller les diamants Aux yeux éblouis des amants, Les constellations scintillent; Des peuples d'insectes fourmillent Sur lui, vivent de son sang clair, Pur et limpide comme l'air Qui baigne sa cime orgueilleuse; L'enfant, la fillette rieuse, Malgré son âge et son aspect Auguste, viennent sans respect Cueillir avec des cris de joie Ses fruits savoureux, douce proie! Il est la force et la beauté; Il est la vie et la gaieté; À l'hamadryade pareille Dans ses flancs se cache l'abeille...

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La longue racine, sans bruit, Trace son chemin dans la nuit. Elle est l'obscure nourricière; Tandis qu'inondé de lumière L'arbre balance dans l'azur Son front verdoyant, d'un pas sûr Elle s'enfonce dans la fange; L'arbre chante et rit, elle mange; La feuille respire, au soleil La fleur ouvre son sein vermeil; Mais la racine vit sans joie: Pour que l'arbre à nos yeux déploie Tant de charmes et de splendeurs, Il faut qu'au monde des laideurs, De la pourriture fétide, Elle plonge, dans l'ombre humide. La froide limace, le ver, Toute une faune de l'enfer Rampe sur son écorce grise; Elle s'insinue, elle brise La pierre sous son lent effort; Dans l'œil de la tête de mort Elle enfonce ses radicelles Sans hésiter; elle est de celles Qui ne s'arrêtent devant rien; Pour elle il n'est ni mal ni bien.

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Oh! Dans les rayons, les étoiles Et l'azur, à travers les voiles Des légers brouillards du matin, Admirez l'arbre, le satin Des feuilles, le velours des mousses, Le vert tendre des jeunes pousses; D'un œil charmé voyez encor L'éclat des fleurs et des fruits d'or: Mais ne cherchez pas le mystère De la racine sous la terre!

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LA STATUE

Le sculpteur modèle l'argile; Puis, prenant le marbre indocile, Le pétrit dans sa main habile Avec un patient effort; Ou bien sous sa fière tutelle Il soumet le bronze rebelle: Si la matière en est moins belle, Pour vaincre le temps il est fort; Et contre ce temps qui le tue L'Homme en vain lutte et s'évertue, Quand, bronze ou marbre, la statue Immobile, impassible, voit De son œil fixe et sans prunelle Passer les siècles devant elle Et s'avancer l'ombre éternelle Qui sur le passé toujours croît. Tristes autels où se consume Un reste de tison qui fume, Enfoncez-vous dans cette brume Où le soleil ne luira plus! Les dieux meurent: leurs temples vides Sont comme ces déserts arides Où frissonnaient jadis les rides Des grands océans disparus; Mais l'Art a conservé l'image Du dieu que vénérait le mage Et que le fou comme le sage Venait adorer en tremblant: Ce n'est plus le dieu qu'on adore; C'est sa forme vivante encore, C'est la Beauté, divine aurore Sortant, pure, du marbre blanc!

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MORS

Pourquoi craindre la mort? pourquoi s'effrayer d'elle? La mort est chose naturelle: Naître, vivre et mourir, c'est tout l'homme en trois mots. Comme aux flots succèdent les flots, Comme un clou chasse l'autre, un homme prend la place De celui qui vivait hier, et qui n'est plus; On s'en va sans laisser de trace. C'est la loi. Les derniers venus Reprennent le fardeau qui tombe de l'épaule Des anciens fatigués par le rude chemin Qui va de l'un à l'autre pôle. Ils ont marché longtemps; le repos vient enfin. On devrait le bénir, et comme une caresse Accueillir le baiser de l'obscure déesse. Ah! dit l'homme, autrefois, quand on avait l'espoir D'un bonheur éternel, en s'endormant au soir De la vie, on croyait que sous la froide pierre S'ouvrait un gouffre de lumière; La mort était alors un bien. Mais quoi! songer, en mon destin morose, Qu'après avoir vécu je ne serai plus rien... —Crois-tu donc être quelque chose?

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LE PAYS MERVEILLEUX

À M. Albert Périlhou.

Lorsqu'on a cheminé bien longtemps dans la plaine. Que les pieds sont lassés du chemin parcouru, On voit surgir au loin, vision surhumaine, Le mont géant. Il est brusquement apparu, Enveloppé d'azur et baigné de lumière; Plus haut que la nuée aux contours éclatants Il élève sa cime; on dirait qu'à la Terre Il est extérieur: ses pics étincelants Se dressent radieux dans un monde de gloire; C'est le pays rêvé, c'est l'Olympe des Dieux Qui boivent le nectar sur des trônes d'ivoire, C'est l'Idéal! montons, allons vivre en ces lieux Enchantés! gravissons la montagne, courage! Encor! montons encor! toujours! élevons-nous Au-dessus des forêts, au-dessus de l'orage Qui pour nous arrêter roule d'effrayants coups De tonnerre, et soufflant ses bruyantes rafales Brise et disperse au loin les branches des sapins; Là-haut plus de tempête, et plus de brouillards pâles Qui voilent le soleil! les vigoureux alpins Bravant sans hésiter fatigues et vertiges Auront pour récompense un séjour merveilleux Interdit à jamais aux faibles; des prodiges Attendent le regard de ces audacieux Qui méprisent le sol où rampent les timides. En route vers les cieux, loin des plaines humides, En avant! —Mais le roc a déjà remplacé La terre verdoyante et les pentes fleuries; Malgré l'ardent soleil, c'est un souffle glacé Qui tombe sur nos fronts; nos mains endolories S'écorchent au contact de la muraille à pic Qu'il faut escalader au risque de la chute. Plus un être vivant: le scorpion, l'aspic. Habitants des déserts, abandonnent la lutte Avec une nature implacable. Voici La neige immaculée, et voici dans la glace Perfide qui se fend, s'entr'ouvre, et sans merci Nous engloutit, l'affreux piège de la crevasse. Enfin l'air manque, et l'on respire avec effort... Le pays merveilleux est celui de la mort.

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Et c'est la plaine alors, la plaine dédaignée, Déroulant à nos pieds des tableaux inconnus, Qui dans l'azur et dans la lumière baignée Oppose sa richesse aux rochers froids et nus. La vie à sa surface est partout répandue: Confondant sa limite avec celle du ciel, L'œil ne peut mesurer son immense étendue...

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O mirage qui fais d'un calice de fiel La coupe dont l'éclat fascinant nous attire, Tu nous trompes toujours! l'inassouvissement De l'âme des humains est l'éternel martyre, Et de leur fol orgueil l'éternel châtiment.

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