Front matter (continued 2)
Reading edition
— Espérons-le tout au moins, jeta Mme Salbrice avec un petit rire railleur. Les journalistes sont si forts pour se faire mousser les uns les autres ! L’Écho de Beaumont, en nous annonçant votre célèbre conférencier, a déjà publié sur son compte une biographie élogieuse à outrance. Il aurait dû y joindre un portrait du personnage. C’eût été complet ! Est-ce un beau garçon au moins, ce Morère ?
— Oui, est-il bien ? répéta en écho la colonelle. On aime toujours mieux, n’est-ce pas ? voir quelqu’un de bien plutôt que quelqu’un de mal !
Mme Vésale approuva avec indulgence :
— Évidemment. M. Morère a un peu plus d’une trentaine d’années. Il est plutôt grand, mince, distingué…
— Comment sont ses cheveux, ses yeux ? lança Cécile un peu maligne.
— Ma chère, les femmes de mon âge ne se préoccupent pas de pareilles bagatelles ! Interrogez sur ce sujet, s’il vous intéresse, Agnès ou le commandant.
Le rire mordant de Mme Salbrice résonna.
— Tiens, tiens… Elle le connaît aussi, le beau conférencier, la petite Agnès ! Est-elle aussi charmée de lui que ses parents ? Nous allons le lui demander tout à l’heure quand elle arrivera…
Mme Vésale, sans paraître avoir entendu, continua :
— Enfin, c’est absolument un homme du monde dans sa façon de s’habiller, de causer…
— Ah ! vous avez causé avec lui ? questionna la colonelle avec un vif intérêt.
Mme Vésale, sûre de produire son effet, dit négligemment :
— Après la conférence, nous avons été le voir dans les salons particuliers de la marquise de Bitray. Et il a été charmant, ce jour-là, de même qu’il l’a été quand mon mari lui a rendu visite chez lui et, en même temps, a présenté ses hommages à Mme Morère.
Toutes ces dames s’exclamèrent :
— Comment, il est marié ?
— Non…, non…, Mme Morère est sa mère… Une femme parfaite, qui a reçu Agnès de la façon la plus affectueuse ! Mon mari en a été touché, ainsi que de la courtoisie délicate de son fils envers notre Agnès.
— Qu’est-ce qu’Agnès allait bien faire chez ce monsieur ? interrogea Mme Salbrice, railleuse. Est-ce qu’elle le suppliait aussi de venir faire une conférence pour l’édification des mécréants de Beaumont ?
— Chère amie, croyez que le commandant n’a nullement supplié M. Morère, et n’avait pas besoin de le faire. Non, Agnès n’allait pas supplier (elle appuya sur le mot) M. Morère de venir à Beaumont… Elle allait voir sa mère, qui avait manifesté le désir de la connaître…
— Est-il bien logé, ce monsieur ? jeta fort à propos la colonelle, évitant ainsi une prompte riposte à Mme Salbrice.
— Oh ! à merveille ! Il a de la fortune… Il habite avec sa mère un très joli hôtel à Auteuil, entouré d’un jardin, et Agnès en a rapporté des roses ravissantes.
— Une perle enfin que votre Morère ! conclut Mme Salbrice. Eh ! eh ! je comprends que vous cultiviez sa connaissance… S’il est beau, riche, jeune, pénétré des idées chères au commandant, savez-vous, chère madame, qu’il serait un mari accompli pour Agnès !
Mme Vésale dressa la tête, franchement courroucée. Elle aimait assez à se mêler des affaires des autres ; mais il lui déplaisait fort qu’on se mêlât des siennes ; et, vertement, elle répliqua, la voix brève :
— Dieu merci ! nous n’en sommes pas réduits à la triste nécessité de faire la chasse au mari, et de donner notre fille au premier Parisien venu, fût-il célèbre !
Ici, il y eut un léger silence, durant lequel s’entendirent, très sonores, les furieux accords des musiciens aux prises avec la Chevauchée des Walkyries. La vieille mère de la colonelle le rompit à propos, en s’écriant à la vue d’une grosse jeune femme qui passait en robe de soie :
— Oh ! regardez… N’est-ce pas la femme de Poquel, l’épicier de la rue du Centre ?… Vraiment, aujourd’hui, ces petites boutiquières ne doutent plus de rien ! Elles sont d’une élégance !
Toutes ces dames regardèrent et, d’un œil clairvoyant, détaillèrent la toilette de la trop pimpante épicière, qui, ignorante de son méfait, marchait, solennelle comme une châsse, auprès de son mari en gants jaune blé, suivie d’une nourrice qui voiturait leur héritier.
Puis elles se répandirent en phrases convaincues sur les inconvénients de la confusion, chaque jour plus accentuée, des diverses classes de la société ; confusion à laquelle ne contribuaient point les habitants de Beaumont. Pour leur part, ils pratiquaient l’usage des lignes de démarcation infranchissables ; la noblesse demeurant soigneusement à l’écart de la bourgeoisie ; l’élément civil ne frayant point avec l’élément militaire, et surtout avec le monde des commerçants, à moins que ceux-ci ne fussent de richesse notoire, ce qui, naturellement, leur ouvrait toutes les portes.
Mme Salbrice eut à ce propos quelques mots à l’emporte-pièce ; puis la conversation, ayant encore dévié, s’égara vers de nouveaux sujets, à savoir : les faits divers racontés dans les journaux de Paris, les nouvelles de Beaumont, morts, naissances, mariages en perspective ou accomplis, prix exorbitant des primeurs ; succès incontestable, — quoi que prétendissent les libres penseurs, — des sermons du P. Sidoine, au mois de Marie.
Mais, ici, un jeune officier ayant passé, — de très haute mine sous son dolman bleu clair, — Mme Salbrice déclara que ce M. de… avait une conduite déplorable ! Elle le savait pertinemment (c’était son mot). Et comme tout le groupe féminin tendait l’oreille avec curiosité, Mme Salbrice voulut bien confier à ses « amies » l’aventure tout simplement « scandaleuse » dont M. de… avait été le héros, ainsi que le lui avait raconté une personne autorisée ; ce qui eut pour effet d’amener des exclamations de vertueuse indignation de la part de la commandante, en particulier. Cécile, seule, prit bravement la défense du jeune chasseur, camarade de son mari, au risque de s’attirer les foudres de Mme Salbrice. Mais elle interrompit son plaidoyer en voyant apparaître le lieutenant en compagnie du docteur Paul.
— Ah ! enfin ! dit-elle, essayant de prendre un air fâché. — Mais ses yeux ravis parlaient malgré elle. — C’est gentil, Édouard, de me laisser ainsi ! Monsieur Paul, il est bien heureux que vous me le rameniez, sans quoi, il m’aurait abandonnée toute l’après-midi !
— C’est que je te savais en trop bonne compagnie pour t’ennuyer de moi ! fit le lieutenant très aimable, s’asseyant auprès d’elle. Et puis tu écoutais la musique.
— Elle est, en effet, délicieuse à écouter… Juges-en !
Et Cécile éclata de rire, voyant son mari froncer les sourcils au bruit aigrelet d’une polka, jouée par les seize clarinettes municipales.
— Monsieur Paul, cette harmonie vous fait fuir ?… Vous ne restez pas ? ajouta-t-elle, voyant que le jeune homme demeurait debout, contemplant le groupe des dames d’un œil peu ravi. Ne vous sauvez pas si vite. Le concert va finir. Nous attendons Agnès et nous partirons avec elle.
— Mlle Vésale va venir ? interrogea-t-il ; et il prit une chaise.
La commandante expliqua, très gracieuse :
— Elle est allée avec son père voir les premiers préparatifs de l’Exposition d’horticulture. Elle ne peut tarder maintenant.
Le docteur s’inclina et dit de sa voix un peu rude :
— Je crois que cette Exposition sera fort agréable. Elle coïncidera, paraît-il, avec la conférence d’André Morère. Nous allons donc entendre à Beaumont la bonne parole ! Car j’aime à croire que M. Morère traitera son public de Beaumont comme il a traité les étudiants, et non comme ses lecteurs et spectateurs parisiens, réservant à ceux-ci le piment.
La commandante regarda le jeune homme, cherchant à le comprendre. Elle qui lisait tout juste l’Écho de Beaumont et les Annales des Missions n’avait pas la moindre idée du bagage littéraire d’André Morère, dont elle ignorait même le nom avant la fameuse conférence ; et, à tout hasard, elle répliqua doctement :
— M. Morère ne dira, soyez-en sûr, que d’excellentes choses, ainsi qu’il en a dit chez la marquise de Bitray… D’ailleurs, mon mari aura l’occasion d’aborder cette question avec lui, puisque nous attendons sa visite… C’est un homme très sérieux, d’une grande hauteur de pensée et de sentiment ! Le commandant l’apprécie beaucoup.
M. Paul eut un geste vague — doute ou approbation, — tandis que Mme Salbrice s’exclamait :
— Eh ! docteur, prenez garde ! Ne touchez pas à la reine !… Ah ! voilà notre petite Agnès… Je suis curieuse de savoir son opinion sur l’illustre Morère !
Agnès arrivait, en effet, toute fraîche dans sa robe de batiste à fines raies bleu pâle et blanches, marchant entre son père et le vieux M. Detreilles, une des gloires de Beaumont, tant il promenait alertement ses quatre-vingts ans partout où il trouvait quelque chose à voir. Pour l’instant, il était ravi de la seule perspective de l’Exposition d’horticulture et se mit à en raconter les merveilles futures, tout en s’excusant d’en avoir si longuement entretenu Mlle Agnès, au risque de l’ennuyer.
— Mais ne croyez pas cela, protesta-t-elle tout de suite avec son limpide sourire, j’aime trop les fleurs pour me lasser jamais d’en entendre parler !
— C’est trop juste. Cette petite affectionne ses sœurs… Rien de plus naturel ! déclara Mme Salbrice, qui avait une sympathie particulière pour la jeune fille. Et maintenant, faites-moi donc la grâce, Agnès, ma mie, de me dire comment votre jeune sagesse juge André Morère ?
Le blanc visage se rosa jusqu’à la racine des cheveux, ce qui fit passer une ombre sur les traits sévères du docteur Paul. Et un imperceptible frémissement tremblait dans sa voix quand elle répondit, très simple :
— Je suis trop ignorante pour me permettre de donner mon opinion sur M. Morère. Mais j’ai trouvé sa conférence trop courte !
— Tiens…, tiens…, voyez-vous cela !… un vrai charmeur alors qu’André Morère ! Mesdames, méfions-nous.
Là-dessus, le commandant, sans remarquer les signes de sa femme, les sourcils froncés du docteur, la mine un peu assombrie de Mme Darcel, recommença son éternel dithyrambe en l’honneur d’André Morère. Toutes les dames répétèrent les phrases déjà faites sur lui, tandis qu’Agnès répondait aux questions de « mon fils Paul » sur l’Exposition d’horticulture ; et la conversation aurait pu se poursuivre longtemps ainsi, avec la même parfaite monotonie, si l’harmonie municipale n’avait enfin clos son concert par une suite d’accords retentissants… Il y eut alors échange de saluts, de paroles aimables, de sourires à l’avenant, et le groupe sympathique se dispersa lentement, le docteur Paul accompagnant sa mère, après s’être incliné très bas devant la petite Agnès.
Celle-ci revenait au logis, marchant devant sa mère, auprès de Cécile, sans s’apercevoir que son amie l’observait ; et elle tressaillit quand la jeune femme, à brûle-pourpoint, lui demanda :
— Qu’est-ce que tu as, Agnès ?
— Ce que j’ai ?… mais rien…
Elle levait, étonnée, vers Mme Auclerc ses yeux où, cependant, flottait peut-être le reflet d’un rêve.
— Si ! tu as quelque chose… Tu as un air de jeune fille qui songe à son amoureux.
— Oh ! Cécile ! fit Agnès, scandalisée, les joues tout de suite brûlantes.
— Allons, petite fille, ne rougissez pas pour cela… Il est vrai que les couleurs vous vont très bien. Depuis quelque temps, tu es jolie comme un Amour… J’ai presque envie de dire comme une petite fiancée !
— Cécile, je t’en prie…
— Alors tu ne veux rien me dire ?
D’une voix plus lente, Agnès fit :
— Mais je n’ai rien à te dire…
— Ah ! vilaine mystérieuse ! Tu crois donc que je ne m’aperçois pas de la conquête que tu as faite !
— Une conquête ? Moi !!!
— Voyons, Agnès, il est impossible que tu ne te sois pas aperçue que tu étais en train d’apprivoiser tout à fait « mon fils Paul » ?
— Je l’apprivoise ! répéta-t-elle, saisie ; et dans sa surprise, il y avait une déception.
— Dame !… ça m’en a tout l’air… J’imagine que ce n’est pas pour mes beaux yeux qu’il a daigné, tout à l’heure, s’asseoir parmi nous à la musique, lui qui déteste les papotages féminins, comme il dit.
— C’est justement pourquoi, Cécile, il ne peut faire attention à moi !
Quelle idée avait Cécile de l’entretenir de ce docteur Paul, dont elle se souciait autant que des vieilles neiges…
— Mais, petite Agnès, il n’a pas l’air de s’ennuyer du tout quand il t’écoute parler, et il cause avec toi comme avec aucune autre jeune fille à Beaumont !
Naïve, elle questionna :
— Alors, je ne suis donc pas trop ennuyeuse ?
— Mais pas trop ! répéta Cécile en riant. Quand tu consens à sortir de ta coquille, petite perle, personne ne s’en plaint !
Agnès ne répondit pas. Elle ne songeait pas au docteur Paul, mais à un autre qui, à Paris, avait paru très volontiers causer avec elle. Et une sensation de joie lui traversa le cœur… Hésitante, elle interrogea encore :
— Alors, vraiment, Cécile, tu crois que… même un homme sérieux…, bien supérieur aux autres…, peut faire un peu attention à moi ?
— Oui, je crois la chose possible ! répliqua Cécile, rieuse.
Agnès continuait de son même accent, les joues plus roses encore :
— Alors… quand on plaît à quelqu’un, ce quelqu’un-là vous écoute causer, vous regarde avec des yeux qui lisent en vous !…
— Justement… Ah ! la maligne enfant ! Comme elle sait reconnaître les symptômes significatifs… Tu as très bien deviné, Agnès. Les hommes animés de bonnes intentions au sujet des jeunes personnes telles que toi commencent par les regarder, par les écouter, puis leur parler, et pour finir…, ils les épousent !!!
— Tais-toi, Cécile, oh ! tais-toi !
Le mot jaillit de ses lèvres tellement pareil à un cri que son amie la regarda étonnée, et que la commandante gronda mécontente :
— Eh bien, qu’est-ce donc qui te prend, Agnès ?
— Elle proteste parce que je la taquine ! expliqua Cécile en hâte, pour détourner de son amie la semonce déjà toute prête dans le cerveau de la commandante.
Celle-ci, d’ailleurs, n’insista pas, et Cécile, sans crainte d’être entendue, put glisser à l’oreille d’Agnès une affectueuse question :
— Tu ne m’en veux pas ?…
— Oh ! non, pas du tout !
Et une telle lumière luisait dans les prunelles bleues, que Cécile partit sûre de n’avoir fait nulle peine à sa petite amie.
Ah ! non certes, Agnès n’en voulait pas à la jeune femme. Au contraire même, avec une bizarre impression de reconnaissance, elle songeait encore à ses paroles, un peu plus tard, quand sa mère lui ayant donné toute liberté, elle descendit dans le jardin dont la solitude l’attirait.
Lentement, le soleil s’effaçait derrière les cimes verdoyantes des arbres qui fermaient l’horizon. Un reflet rose emplissait l’infini clair à travers lequel se dressait la flèche ajourée de la cathédrale ; et ce même reflet charmant baignait les allées droites, poudrées de sable, les bordures de buis soigneusement taillées, les plates-bandes fleuries, distillant leurs parfums dans la brise chaude. Agnès s’assit à sa place favorite, dans le repli discret d’une allée d’où la vue s’allongeait loin vers les perspectives riantes des massifs ; et, n’ouvrant pas son livre, elle demeura doucement songeuse, son regard de petite vierge perdu dans le bleu mourant du ciel où flottait la forme neigeuse d’un frêle nuage.
— Ah ! qu’il fait bon ! murmura-t-elle.
Vraiment, jamais comme cette année elle n’avait joui du renouveau, de ce rayonnement qu’il épandait sur toute chose, et qui semblait avoir pénétré en elle-même pour illuminer un rêve mystérieux et tout blanc qu’elle n’eût pu préciser, qu’elle ne s’avouait pas, mais qui lui faisait l’âme divinement légère, joyeuse, ouverte à toutes les tendresses… Jamais elle n’avait trouvé plus belles les nuits de mai, dont elle pouvait contempler la splendeur paisible quand elle sortait chaque soir pour aller, avec sa mère, assister à l’office du mois de Marie. Oh ! cette cérémonie quotidienne, comme elle en aimait le retour !… Tandis que sa mère causait avec des amies, elle marchait, la pensée errante, les yeux attirés par les profondeurs bleues du ciel obscurci ; sentant, avec toutes les fibres de son être jeune, la poésie de ces nuits tièdes où flambaient d’innombrables étoiles ; prenant un plaisir d’enfant à voir une blanche clarté de lune monter peu à peu derrière les sombres masses des maisons, alors dessinées d’un trait plus net ; derrière les cimes onduleuses des arbres, dont les têtes feuillues dominaient les murs des jardins bien clos.
A aucune époque de sa vie, non plus, même dans ses moments de plus grande ferveur religieuse, il ne lui avait paru aussi facile d’être douce et bonne, docile à obéir aux ordres multiples de sa mère. A aucune époque, elle n’avait été plus ardemment pieuse. Durant l’office, de toute son âme, elle priait afin que tous fussent heureux, comme elle l’était elle-même. Elle priait pour les êtres qui lui étaient chers, pour ceux qui goûtaient aux joies humaines ; et, plus longuement encore, pour les autres auxquels la vie était lourde et cruelle. Et, songeant à ceux-là, elle priait pour l’étranger qui, à Paris, venait de lui apprendre à aimer les créatures humaines, non plus seulement d’une affection lointaine, par devoir, pour obéir au précepte divin, mais à les aimer avec une pitié sincère, frémissante et chaude, à leur donner vraiment quelque chose d’elle-même dans son aumône.
Elle priait pour lui sans démêler qu’elle trouvait une douceur à le nommer devant Dieu ; sans s’apercevoir aussi qu’il était singulièrement entré dans sa vie.
Comment l’eût-elle oublié ? A tout instant, elle entendait parler de lui. Quand, l’office terminé, elle sortait de la cathédrale, un peu grisée d’odeurs d’encens, et revenait aux côtés de sa mère et de quelques amies de celle-ci, elle entendait inévitablement tomber d’une bouche ou d’une autre le nom de cet André Morère, dont la venue prochaine occupait si fort les habitants de Beaumont.
— Il ne tardera pas à arriver… Vous verrez, c’est un homme charmant…, et de tant de valeur ! si bien pensant !
Et la conversation s’élevait ainsi, sans cesse ramenée vers le même sujet, troublant le calme des rues désertes, jetant à toute minute, à l’oreille d’Agnès, un nom qu’elle n’eût pas oublié, quand même nul ne l’aurait prononcé devant elle…
Combien il avait été aimable et bon pour elle, humble petite fille, cet étranger qui était célèbre et que tous reconnaissaient un homme supérieur !
Voici que maintenant, dans le silence du jardin où montaient les brumes bleues du crépuscule, elle égrenait de nouveau les souvenirs de son séjour à Paris, depuis l’après-midi où elle l’avait rencontré la première fois… D’abord le hall superbe où il allait parler, la foule élégante du public, et, plus belle qu’aucune des autres femmes présentes, une jeune femme blonde, habillée de gris, qui causait en riant, la main appuyée sur la pomme de Saxe de son ombrelle… Ensuite, c’était son entrée à lui…
Mais aujourd’hui, Agnès ne pouvait plus le revoir tel qu’il lui était apparu ce jour-là, très loin d’elle, de par son intelligence, sa célébrité, la souveraine autorité que son talent lui donnait sur le public… Maintenant, chose bizarre ! il était devenu pour elle presque un ami très indulgent, à qui elle ne redoutait point de laisser un peu pénétrer sa pensée.
En fermant les yeux pour mieux regarder dans son souvenir, elle le revoyait parlant à cette brillante société qui faisait un silence absolu pour suivre la haute envolée de son esprit. Elle l’entendait encore prononcer les mots qui venaient tomber dans son âme, à elle, toute frémissante de compassion, devant cette évocation des misères de la pauvre humanité. Elle entendait l’accent de sa voix chaude où vibrait parfois une sourde mélancolie…
Et cette voix charmeuse s’était élevée pour elle seule, la petite Agnès, durant cette soirée à l’Opéra, restée dans sa mémoire pareille à un plaisir de rêve que deux images pourtant troublaient un peu : André Morère dans la loge de Mme Villerson, penché vers la nuque dorée de la jeune femme, lui parlant de tout près… Et plus tard, lui encore, mettant, avec un soin délicat, la pelisse soyeuse sur les belles épaules nues dont le seul souvenir envoyait une flambée pourpre aux joues d’Agnès.
Et, même en cette minute où la vision fugitive l’effleurait, elle agita la tête d’un mouvement vif comme pour la chasser bien loin… Elle voulait se rappeler seulement leur première causerie le même soir…, et surtout, elle souhaitait revivre cette visite qu’elle avait faite chez sa mère, à lui, où le commandant l’avait conduite, afin de remplir sa promesse à la veuve d’un ami.
Mme Vésale, toute à ses courses, avait absolument refusé d’aller, comme elle le disait, perdre son temps en visite, jugeant beaucoup plus utile de poursuivre la série de ses achats ; et Agnès était partie seule avec son père pour Auteuil, où Mme Morère habitait un paisible petit hôtel ayant un air de maison de province, grâce au jardin très fleuri qui le séparait de la rue silencieuse, autant que les rues mêmes de Beaumont.
A l’avance, Agnès se sentait très intimidée à l’idée de faire cette nouvelle connaissance ; et son cœur battait vite dans sa poitrine, quand, guidée par un valet de chambre, elle avait, auprès de son père, traversé un vestibule meublé de vieux bahuts sculptés supportant des faïences bizarres ; de sièges pareils aux stalles du chœur de la cathédrale ; les murs tendus d’une tapisserie à grands ramages d’un ton doucement éteint…
Puis une portière avait été soulevée devant elle, et, dans un petit salon, meublé comme au siècle dernier, ouvrant sur le jardin, elle avait vu se lever, pour les recevoir, une vieille dame, mince et pâle, qui avait un air charmant d’aïeule sous ses cheveux blancs voilés de dentelle. Et tout de suite, Agnès s’était sentie rassurée et séduite par le sourire très doux des lèvres à peine rosées dans la pâleur ivoirine du visage, par le regard bienveillant des yeux gris, un peu mélancoliques, par le geste accueillant avec lequel la vieille dame lui avait tendu sa main fine, à peine ridée, tandis que le commandant présentait : « Ma fille ! »
Sans embarras aucun, vraiment, elle avait causé avec cette femme si aimable et si simple, qui avait le même son de voix que son fils, mais féminisé, moins vibrant, voilé même par instants, quand la conversation effleurait quelque souvenir du passé… Et, comme elle en était fière, de son fils, parlant de lui avec une joie attendrie, sans dissimuler qu’elle était heureuse de le voir jugé aussi favorablement par un vieil ami de son père ; racontant son caractère, ses goûts, ses habitudes, en menus détails qui étaient autant d’éloges, — oubliant le sourd regret qu’il lui donnait en écrivant parfois des livres et des pièces dont elle condamnait, de toutes ses forces, les hardiesses…
Et Agnès l’écoutait, tout ensemble surprise et charmée d’entrevoir quelque chose de la vie intime de cet homme que sa jeune pensée plaçait si haut. A entendre ainsi parler familièrement d’André Morère, elle se sentait rapprochée de lui, elle simple petite fille, et elle en éprouvait une sorte de plaisir singulier. Elle écoutait, les yeux arrêtés sur un portrait de lui, posé sur la cheminée devant elle ; un portrait si vivant que, par instants, elle croyait réellement sentir tomber sur elle le regard de ses yeux pénétrants faits pour lire dans les âmes. Il était représenté debout, les bras croisés sur sa poitrine, sa tête intelligente et nerveuse rejetée un peu en arrière, de ce mouvement dominateur qu’il avait quand il parlait…
Et c’était de cet homme, si puissant sur la pensée de ses contemporains, que la vieille dame, aux manières de marquise, disait au commandant, un sourire attendri flottant sur ses lèvres fanées :
— Vous ne pouvez vous imaginer ce qu’il est attentif pour moi ! Sachant combien il est recherché, occupé, absorbé par ses travaux, par ses amis, par le monde, je lui suis reconnaissante de ne pas négliger sa vieille mère, de ne pas lui échapper complètement ! Bien entendu, il a un pied-à-terre à Paris, car il lui serait trop incommode de rentrer toujours ici, où nous sommes bien loin du centre. Mais, régulièrement, chaque jour, j’ai sa visite, une vraie visite ! pour moi seule ! Je l’attends même d’un moment à l’autre… Sachant que je vous espérais, il m’a dit qu’il serait ici à l’heure que vous m’aviez indiquée, car il tenait à présenter ses hommages à mademoiselle et à vous parler, commandant.
Comme en cette minute Agnès revoyait nettement la vieille dame disant ces choses de sa voix fine, tout en caressant d’un geste distrait son anneau nuptial ! Et il lui semblait l’entendre répondre à une réflexion du commandant :
— Oui, certes, c’est mon désir de voir mon fils marié… Et cependant je n’ose le presser… Dans le milieu très parisien où il vit, il rencontrerait si difficilement la belle-fille de mes rêves… C’est que j’ai grandi en province ; j’y ai longtemps vécu par suite de la carrière de mon mari, et je ne puis m’habituer au genre de la plupart des jeunes Parisiennes. Ce qui me rassure un peu, c’est qu’André sait à merveille reconnaître les vraies jeunes filles et leur rendre hommage. J’ai été heureuse de le constater, quand il m’a parlé de votre fille, commandant.
Oh ! ces phrases, combien elles étaient demeurées gravées dans la mémoire d’Agnès, dont les joues se rosaient à leur souvenir comme elles s’étaient rosées dans le petit salon tendu de vieille soie à bouquets !
Et à ce moment même, lui, André Morère, était entré, la saluant avec une courtoisie d’homme du monde, qui était pour elle une révélation ; témoignant à sa mère une sollicitude affectueuse, et se mettant, avec une bonne grâce entière, à la disposition du commandant pour prendre avec lui des arrangements au sujet de la fameuse conférence de Beaumont. Mme Morère, alors, avait offert à Agnès de venir, pendant que les hommes causaient, visiter son petit jardin… Un jardin charmant, dessiné et fleuri pour un goût d’artiste, et qui avait paru délicieux à Agnès, au moment surtout où son père et André Morère les y avaient rejointes…
Et alors voici que lui était venu se placer auprès d’elle, pour lui faire, disait-il, connaître leur modeste domaine… Tout en suivant les allées blondes de sable, il s’était pris à causer avec elle, ainsi qu’à l’Opéra, lui reparlant même de ce Roméo et de cette Juliette dont l’histoire la troublait toujours un peu, si bien que, par scrupule de conscience, elle n’osait trop se permettre d’y penser… Puis il l’avait interrogée sur les impressions de son séjour à Paris, l’étonnant par la rapidité avec laquelle il pénétrait sa pensée, presque avant qu’elle l’eût exprimée, et démêlait les idées, même confuses, qu’éveillaient en elle les gens et les choses. Il l’avait fait parler de son couvent, des amies qu’elle y avait eues, des livres qu’elle avait lus, voulant savoir pourquoi les uns et les autres l’attiraient ou lui déplaisaient ; provoquant ses récits d’un mot discret, mais sûr, l’écoutant avec une attention dont elle était confuse et heureuse. — N’était-elle pas incapable, la petite Agnès, de démêler que sa pensée et son âme immaculées étaient un régal sans prix pour un insatiable observateur tel qu’André Morère…
Maintenant quand elle repensait, — comme en ce moment, — à leur conversation, elle se demandait comment elle avait osé causer aussi familièrement avec cet inconnu, lui ouvrir avec une pareille spontanéité joyeuse l’intimité de son être moral dont elle était si jalouse… Peut-être qu’il l’avait trouvée très hardie, mal élevée, autant que ces jeunes filles de Paris que sa mère blâmait ?… Mais non pourtant, elle ne pouvait croire cela ! S’il avait eu d’elle une semblable idée, il se serait montré autre. Il n’aurait pas longuement causé avec elle, l’enveloppant d’un sourire d’ami, de ce regard qu’elle avait plusieurs fois rencontré et qu’elle ne pouvait oublier.
Et Cécile venait de lui dire que les hommes étaient ainsi quand…
Elle n’acheva pas. Ses lèvres n’osaient répéter les dernières paroles de la jeune femme. Mais elles éveillaient dans son cœur de dix-huit ans une musique divine dont elle entendait l’écho à travers le murmure caressant de son jeune rêve…
V
— A quelle heure, Charles, arrive tantôt M. Morère ? demanda la commandante à son mari qui s’apprêtait à conduire ses chiens faire leur promenade de chaque matin.
— Par le train de deux heures trente. J’irai l’attendre à la gare.
— Et vous reviendrez ici tout de suite ?
— Je ne sais. Ce sera comme il le préférera. Ne faisant à Beaumont qu’une simple apparition, il voudra peut-être voir tout de suite ces messieurs du Comité pour s’entendre avec eux. Sa chambre sera prête, n’est-ce pas, Sophie, au cas où il se déciderait à coucher ici ?
Mme Vésale eut un léger haussement d’épaules devant l’inutilité de cette question.
— Quelle demande !… Mais naturellement la chambre de M. Morère est toute disposée pour qu’il s’y trouve le mieux possible, s’il a la sagesse de renoncer à prendre un train du soir ! Ce serait beaucoup mieux de toutes les façons… Mais ces jeunes gens ont parfois des idées si bizarres !… Dieu merci, nos chambres de province valent leurs chambres de Paris ! Enfin !!! Puisque tu sors ce matin, Charles, veux-tu dire en passant au pâtissier qu’il n’oublie pas de m’envoyer pour dix heures les trois douzaines de briochettes que je lui ai commandées.
M. Vésale dressa la tête tout surpris :
— Trois douzaines de briochettes ! Tu prends donc Morère pour Gargantua lui-même ! Nous serons étouffés, s’il nous faut engloutir à quatre une pareille abondance de gâteaux.
La commandante prit son temps ; puis, très posément, elle déclara :
— Sois tranquille. Nous ne courons aucun risque de ce genre, car nous ne serons pas seuls ce soir avec M. Morère… J’ai fait quelques invitations à dîner.
— Comment, des invitations !!! Ah çà, Sophie, que diantre me racontes-tu là ? Tu fais maintenant des invitations sans m’en prévenir ?… C’est incroyable, ma parole, ce sans-gêne des femmes ! Et des invitations justement un soir où je désirais être du libre de causer !… Non…, mais… c’est inouï !!! Sans compter que j’aurais, moi, joué un personnage idiot si j’avais rencontré l’un des fameux invités dont j’ignore même les noms !
Le commandant était tout rouge, et, d’un pas agité, il arpenta la galerie vitrée, enveloppant d’un coup d’œil courroucé les innocents massifs du jardin. Mme Vésale, en femme d’expérience, sûre de son triomphe définitif, laissait passer, sans obstacle, le gros de l’averse. Et, de sa voix nette, elle déclara, les sourcils froncés :
— Quand tu voudras bien te calmer, Charles, je te donnerai les motifs de ma conduite. J’ai demandé à quelques amis de venir ce soir, parce que j’ai jugé qu’il serait beaucoup plus agréable à M. Morère de ne pas se trouver réduit à notre seule société et, en même temps, beaucoup plus poli pour nos amis de les faire profiter de la présence de M. Morère.
— Et tu te figures qu’il sera charmé d’être exhibé à la façon d’un animal curieux et qu’il trouvera le moindre plaisir à écouter vos histoires de femmes, qui rendent impossible toute conversation sérieuse !
La bouche de la commandante se pinça. Elle commençait à trouver que son mari outrepassait le droit d’exprimer son sentiment, et, très rouge à son tour, elle riposta :
— Tu ferais mieux, Charles, d’avouer sincèrement que tu voulais accaparer M. Morère, le garder en égoïste pour toi seul ! Ce n’est pas pour une autre raison que tu fulmines depuis dix minutes !
Le commandant, cette fois, ne répondit pas, Mme Vésale devinait juste. Il aurait de beaucoup préféré jouir paisiblement de la présence fugitive d’André Morère à Beaumont ; et si sa femme lui eût annoncé à l’avance de ses projets d’invitation, il y eût répondu par un veto très net. C’est pourquoi elle s’était bien gardée de lui en dire un mot. Très flattée de recevoir un « homme célèbre », comme elle appelait Morère en son for intérieur, elle tenait à ce que cet homme célèbre fût vu chez elle, mais par un petit cercle choisi qui ferait des jaloux, étant donnée la curiosité de la société de Beaumont à l’égard du conférencier annoncé.
Et, triomphante devant le silence du commandant, elle continua, redevenue très maîtresse d’elle-même :
— J’ai invité Cécile et son mari ; le docteur, sa femme et M. Paul…
— Et le ménage Salbrice ? dit le commandant, dont l’irritation s’apaisait devant l’inévitable, à la façon d’un orage qui s’éloigne.
— Non, pas les Salbrice…
— Madame sera furieuse !
Vertement Mme Vésale répliqua :
— Eh bien, tant pis !… Avec elle, on a toujours à craindre des mots malsonnants à tous égards, et elle a une conversation si libre, croyant de la sorte montrer son esprit, que je crains toujours ses paroles devant Agnès !
Le commandant ne discuta pas. Il était assez rigoriste par nature et ne prisait pas l’indépendance d’esprit et de langage de Mme Salbrice. Aussi laissa-t-il sa femme accomplir en paix la petite vengeance qu’elle exerçait contre la très curieuse Mme Salbrice. Il demanda seulement, presque de son accent habituel, tant il lui était impossible de rester longtemps courroucé :
— Où est Agnès ?
— Tu ne veux pas l’emmener promener les chiens avec toi ? j’imagine. J’ai besoin d’elle absolument pour m’aider dans les préparatifs de la réception de M. Morère. En ce moment, je l’ai envoyée s’assurer qu’Augustine choisissait bien les œufs les plus frais pour le gâteau qu’elle fait pour le dîner.
Puisqu’il s’agissait de bien recevoir André Morère, le commandant n’avait pas à protester ; il tourna sur ses talons sans un mot de plus, tourmentant sa moustache, victime habituelle de ses mécontentements, et s’en alla chercher les chiens dont Mme Vésale entendit presque aussitôt les aboiements sonores.
Un léger sourire de contentement flottait sur les lèvres de la commandante qui se félicitait d’avoir aussi bien manœuvré, cette fois encore, avec son seigneur et maître. A travers les rideaux, elle le vit s’arrêter devant l’office ; et, dans le cadre de la fenêtre, se montra aussitôt la blanche figure d’Agnès. Même, la jeune fille sortit pour aller l’embrasser ; et elle était si souriante, dans sa fraîcheur d’aurore, que sa mère en fut frappée. De plus en plus satisfaite, elle murmura entre ses dents :
— Agnès a décidément embelli d’une façon étonnante, ce printemps. Je comprends que le docteur Paul…
Elle acheva mentalement sa phrase, dont la conclusion paraissait lui être fort agréable, et s’en alla inspecter la chambre de son hôte.
Oh ! cette chambre ! sûrement, jamais André Morère n’avait dû en occuper une qui eût été davantage frottée, époussetée, préparée avec un soin plus minutieux ! Bien qu’il n’eût pas accepté de passer la nuit chez le commandant, sous la couverture du lit, faite d’une antique perse à grands ramages, s’allongeaient les draps fleurant l’iris, choisis parmi les plus beaux que possédât Mme Vésale, en toile d’une finesse merveilleuse et ourlés de broderies savantes. Aux fenêtres tombaient des rideaux de tulle décoré de riches arabesques, dont une Parisienne eût pu être jalouse…
Et, de haut en bas, les préparatifs étaient les mêmes dans toute la maison, qui, pour cette mémorable visite, avait été astiquée de plus belle, d’une façon qui eût fait l’admiration de Mme Morère, mais risquait de n’être pas appréciée à sa valeur par son illustre fils. Et cependant, nulle part il n’aurait pu voir cuivres plus reluisants, appartements et escaliers plus cirés, à tel point qu’il semblait dangereux de s’y aventurer.
Mais les petits pieds d’Agnès ne connaissaient point une pareille crainte, et, alertement, ils volaient sur la glace des parquets, le matin du jour solennel où André Morère allait honorer de sa présence la demeure du commandant Vésale. Autant que sa mère, vraiment, elle tenait à ce que la maison se fît très belle pour le recevoir, et elle s’y employait avec un entrain joyeux.
— Ah ! mademoiselle, en voilà bien des affaires pour ce Parisien ! marmotta, la voyant revenir du jardin, avec une moisson d’œillets splendides, le vieux domestique, baptisé du nom poétique de Zéphire, qui depuis vingt ans était au service du commandant.
Elle eut un petit rire léger :
— Mais, Zéphire, songez donc qu’il faut soutenir l’honneur de notre province !
— Bah ! mademoiselle, il n’est pas en danger, allez ! Notre Beaumont vaudra toujours mieux que leur Paris, un endroit plein d’assassins et d’anarchistes ! Au moins, à Beaumont, nous n’avons pas de cette engeance-là !
Mais Agnès était déjà loin, emportant la gerbe odorante destinée à fleurir le salon.
« C’est aujourd’hui qu’il vient !… » Ç’avait été la première idée, jaillie au réveil, de sa pensée flottante, alors qu’elle demeurait la tête abandonnée sur l’oreiller, les paupières closes encore à la triomphante clarté du jour qui trouait l’ombre blanche des rideaux. Et elle avait tressailli délicieusement, sans nul trouble dans sa pureté d’enfant, heureuse qu’il vînt ; si heureuse même que ses lèvres n’en disaient rien, car, d’instinct, elle enfermait en elle ses impressions les plus précieuses.
« Il va arriver !… » Pendant qu’elle allait et venait dans la maison pour exécuter les ordres de sa mère, ces trois mots bourdonnaient sans relâche à son oreille avec une sonorité joyeuse d’Alleluia, transfigurant si bien pour elle le monde extérieur, qu’elle ne s’aperçut pas même de l’absence de soleil au ciel, jusqu’au moment où elle entendit Zéphire remarquer « qu’il pourrait bien pleuvoir pour l’arrivée du monsieur de Paris » !
Alors, elle demanda naïvement :
— Pleuvoir ? Pourquoi pleuvrait-il ?
— Mais parce que le temps est couvert, mademoiselle. Regardez-le.
Oui, c’était vrai, il était d’un gris doux et humide, alors qu’Agnès l’aurait voulu baigné de lumière, comme l’était son âme…
Mais le ciel favorisait ses désirs, car un premier rayon dispersa les brumes mélancoliques qui erraient sur Beaumont, à l’heure même où le commandant allait à la gare au-devant de son hôte.
Il avait dit :
— Je vous le ramènerai sans doute pour qu’il dépose son bagage ici. Ensuite, il ira voir ces messieurs au Comité de la conférence, afin de prendre avec eux les derniers arrangements.
Mais, pour une raison ou une autre, ce programme ne pouvait être réalisé, car ni le commandant ni André Morère ne parurent à l’heure indiquée. Si bien que Mme Vésale, qui était tout le contraire de patiente, s’en alla, lasse d’attendre, faire des courses, emmenant Agnès, qui, tout bas, eût bien préféré rester paisiblement au logis. Quand elles revinrent, ni le commandant ni son hôte ne s’étaient encore montrés, quoique André Morère fût arrivé par le train convenu ; Mme Vésale l’avait su dans la ville, le pâtissier ayant vu passer le commandant Vésale avec un monsieur étranger. Mais au moment même où elle commençait à déclarer que son mari se moquait d’elle de la tenir ainsi en suspens, la sonnette d’entrée vibra… Puis, dans le vestibule, monta la voix sonore du commandant, à laquelle répondit une autre, d’un timbre plus grave, qui fit tressaillir Agnès… Ensuite ce furent des pas dans la galerie… Enfin la porte du salon s’ouvrit.
— Ah ! je commençais à désespérer de vous voir ! fit Mme Vésale, qui s’avançait avec le plus charmant sourire à la rencontre de son hôte.
Instinctivement, Agnès s’était levée aussi, son ouvrage glissé par terre, blanche comme un lis, un sourire palpitant sur ses lèvres et dans ses prunelles limpides. Enfin, elle était arrivée, la minute tant désirée tout bas !… Il était là, près d’elle, cet étranger entré mystérieusement dans sa jeune vie sans qu’elle en eût conscience. Et chose à peine croyable, il était là, dans leur maison, reçu comme un ami longtemps attendu. Il venait de s’incliner devant elle, serrant la main qu’elle lui avait tendue d’un geste machinal. Elle entendait parler sa mère, qui, selon l’ordinaire, se répandait en questions et en exclamations, voulant absolument que M. Morère prît quelque chose, quelques gouttes de malvoisie ou de madère, s’il préférait… Mais vaguement elle entendait leurs paroles, car une seule pensée bruissait dans tout son être :
— Il est là… C’est bien vrai… Je ne rêve pas…
Était-ce vrai aussi que, le commandant ayant parlé de conduire M. Morère visiter la cathédrale de Beaumont, peut-être la plus belle de France ! Mme Vésale déclarait aussitôt :
— Si tu veux, Charles, que M. Morère voie bien la cathédrale, il faut que tu emmènes Agnès afin de la lui faire visiter, car tu ne la fréquentes, hélas ! pas assez souvent pour la bien connaître. Ah ! monsieur Morère, vous qui êtes si éloquent, vous devriez bien engager mon mari à ne pas vivre ainsi en païen !
Certes, la petite Agnès était trop fervente chrétienne pour ne pas désirer de toutes ses forces que le commandant devînt un parfait catholique… Mais ce jour-là, elle entendit à peine le vœu de sa mère, et elle ne souhaitait nullement qu’André Morère entreprît sur-le-champ la conversion de son père, quand une demi-heure plus tard, elle se trouva sur le Cours de Beaumont, marchant entre lui et Morère, pour la grande curiosité des paisibles promeneurs qu’ils croisaient.
— Quel était donc cet étranger avec le commandant Vésale ?… Un Parisien ?… Peut-être bien un « prétendu » pour Mlle Agnès ?
— Mais non ! le conférencier attendu bientôt à Beaumont, expliquaient quelques personnes bien informées.
Et partout sur leur passage, c’étaient les mêmes investigations, les mêmes chuchotements, les mêmes coups d’œil chercheurs que le commandant ne remarquait même pas, tant il était absorbé, dans l’heure présente, par le seul plaisir de recevoir le jeune homme.
Ah ! combien elle semblait exquise à Agnès, cette heure présente, exquise comme la voûte ombreuse, pailletée de soleil, que faisaient, sur sa tête, les arbres du boulevard ; comme le bleu délicat du ciel et la douceur chaude de cette après-midi de juin… Eût-elle jamais osé même espérer qu’elle aurait ainsi André Morère presque tout à elle ! Il marchait à ses côtés. Rien qu’en tournant un peu la tête, elle apercevait son visage intelligent et pensif, l’éclair de ses yeux vifs. De même qu’à Paris, il causait avec elle si simplement qu’elle ne songeait pas du tout à sa grande réputation, la questionnant cette fois avec le même intérêt, qu’elle sentait bien réel, sur Beaumont et aussi sur la cathédrale, dont, à l’avance, il se faisait décrire par elle les beautés. Bien vite, il remarqua qu’elle les lui détaillait toute vibrante d’enthousiasme contenu, et, souriant, il dit :
— Comme vous aimez votre cathédrale !
Le commandant aussitôt s’exclama avec bonhomie :
— Si elle l’aime ! Dites plutôt qu’elle l’adore… Elle est bien douce, ma petite Agnès ; mais je crois que vous seriez capable de la transformer en une jeune lionne, si vous vous permettiez de critiquer même une aile de la cathédrale de Beaumont… comme Beaumont lui-même, d’ailleurs.
Gaiement, il dit :
— Ainsi, mademoiselle, Beaumont a votre cœur entier ?
— Oui, avoua-t-elle, tout de suite rougissante… C’est peut-être ridicule, mais je suis attachée à ses rues, à ses maisons, qui sont pour moi de vieilles amies ; qui me semblent, elles aussi, avoir un visage ! Je m’imagine qu’elles me reconnaissent au passage, et je me sens protégée par elles, qui m’ont vue toute petite.
— D’où je peux conclure que vous nous plaignez fort, nous autres Parisiens, qui ne pouvons, en général, être aussi privilégiés ?
— A Paris, je me sentirais perdue… Pour quelques amis, on a tant d’étrangers autour de soi ! Dans Beaumont, je me crois au milieu d’une grande famille !
— Oh ! la jolie chose que la jeunesse et les illusions ! n’est-ce pas, monsieur Morère ? remarqua au passage le commandant, sur qui la société de Beaumont ne produisait pas un effet aussi avantageux.
Mais Morère ne répondit pas à ces paroles, devinant Agnès interdite de la réflexion de son père. D’ailleurs, tous trois, ils débouchaient sur la grande place nue, où se dressait la basilique dans la splendeur de ses arches aériennes, de ses longues théories de saints gothiques, de ses clochetons, de ses sveltes ogives, sous le jet de sa flèche, véritable dentelle de pierre, de ses tours hautaines, d’où s’élançait, dans l’espace infini, l’essaim grimaçant des gargouilles.
— Ah ! mademoiselle, que je vous comprends d’avoir l’amour et la fierté de votre cathédrale ! fit Morère, trop sensible à toute beauté pour n’être pas enthousiasmé par cette superbe création des vieux siècles de foi.
Agnès eut dans les yeux un éclair ravi.
— N’est-ce pas qu’elle est admirable ?… Et si noble !… Quand j’étais enfant, elle m’inspirait tant de respect qu’il m’était impossible d’y demander moins que de très grandes grâces !
— Et maintenant ?
— Maintenant, j’y viens pour les petites comme pour les grandes.
— Avec la certitude d’être exaucée ? interrogea-t-il presque malgré lui, instinctivement confus de fouiller ainsi dans l’âme de cette enfant, qu’il prenait plaisir à étudier comme une délicate fleur humaine.
Mais, très simple, elle dit, vibrante d’une absolue confiance :
— Quand c’est pour mon bien, je suis toujours exaucée.
Il ne répondit pas, savourant, lui, le sceptique en vain altéré de foi, l’effleurement d’une vraie croyance. De nouveau, il la trouvait exquise, parce qu’elle incarnait un type à part, cette douce petite fille, façonnée par l’éducation religieuse et la vie de province ; dont la forme frêle et blonde semblait avoir été créée, non pour éveiller le désir, mais seulement pour envelopper l’âme immatérielle qui était vraiment tout son être ; une âme très simple et toute neuve, d’une délicieuse candeur, close à l’idée même du mal, ouverte spontanément à la compréhension des choses divines, faite pour ne goûter que les plus pures des tendresses humaines et aimer les joies très hautes du complet oubli de soi.
A sa suite, il venait de pénétrer dans la cathédrale, et, avec son sens d’artiste, il goûtait une véritable jouissance à la voir marcher d’un pas qui effleurait les dalles, sous la lumière adoucie tombée des antiques vitraux dans les chapelles gothiques où, sur les fresques naïves, se profilaient de jeunes saintes, sveltes et blanches comme elle. Ah ! qu’elle était bien en harmonie avec le temple austère et mystique qu’avaient élevé, des siècles auparavant, des êtres croyants comme elle, où étaient venues prier les vierges innocentes à qui elle ressemblait d’âme comme de visage…
Pieusement, au passage, elle venait de s’agenouiller devant un Christ miraculeux, émacié sous une longue robe couleur d’or, son œil limpide levé vers la statue qui se dressait dans le flamboiement des cierges.
Et tandis qu’il la contemplait, bouleversé d’un étrange sentiment d’envie, lui qui, tout bas, ne croyait même pas au bien qu’il prêchait, dans son cerveau amoureux des contrastes, jaillit soudain la pensée de ces femmes, de ces Parisiennes délicieusement perverses qu’il rencontrait chaque jour ; de celle-là surtout dont le blanc visage sous des cheveux de lumière, dont les yeux, le sourire, affolaient comme des caresses ; charmeuse indéchiffrable dont il adorait l’esprit autant que l’âme insaisissable et la forme charmante ; toujours désirée et toujours fuyante, qui cependant le possédait tout entier, aiguisant et endormant ses curiosités d’observateur, ébranlant tous ses nerfs par la seule évocation qu’il faisait d’elle une seconde… Et, analyste toujours, il se donna le plaisir de scruter l’abîme qui s’étendait entre cette exquise et troublante incarnation de l’être féminin et la petite fille blonde agenouillée à quelques pas de lui, ses mains jointes vers l’autel ; abîme que rien ne comblerait jamais, même quand l’enfant serait devenue femme, parce qu’elles différaient l’une de l’autre dans l’essence même de leurs deux natures.
Pensif, il laissait les minutes couler. Mais Agnès crut qu’il l’attendait ; et, un peu confuse, elle se leva vite, après un signe de croix. Alors ils reprirent leur marche.
De sa voix pure, assourdie par le respect du temple, elle lui expliquait, ne doutant guère de leur exactitude, les vieilles légendes que racontaient les bas-reliefs du chœur, d’une saisissante intensité de vie dans leur gaucherie naïve, et les boiseries ouvragées qui dominaient les stalles du Chapitre. Elle lui disait l’origine des précieux reliquaires, des statues couchées dans leur sommeil de bronze sur les pierres tombales… Et lui, le dilettante charmé, souhaitait autant qu’elle, l’innocente petite fille, que cette visite, pour tous deux inoubliable, ne s’achevât pas encore. Aussi, d’instinct, pour en prolonger la jouissance, ils allaient lentement, très lentement, s’arrêtant au moindre prétexte, sous les hautes voûtes envolées vers le ciel.
Mais le commandant n’était pas à l’unisson. Consciencieusement, il suivait sa fille et André, ajoutant des commentaires de sa façon aux paroles d’Agnès, donnant des chiffres quand Morère n’eût voulu que des impressions d’art ; disant qu’un Anglais avait offert son pesant d’or de l’Enfant en marbre qui pleurait sur le tombeau du premier évêque de Beaumont, précisant le nombre de mètres de la flèche et des voûtes de la cathédrale… Il finissait par s’étonner de cette contemplation obstinée d’André Morère, jugeant, pour son compte, plus que suffisante la visite de la cathédrale. De plus, il se souvenait que Mme Vésale lui avait recommandé de ne pas garder Agnès trop longtemps, parce qu’elle avait besoin de sa fille… Aussi se décida-t-il à glisser enfin, un peu embarrassé :
— Si vous désirez, monsieur Morère, examiner encore un peu la cathédrale, je puis vous y laisser, tandis que j’irai reconduire Agnès que sa mère attend…
— Mais je suis tout à vos ordres, commandant, et confus de vous avoir ainsi retardé. Mademoiselle, veuillez me pardonner d’avoir autant abusé de votre bonne grâce… Mais votre cathédrale…
Et il appuya en souriant sur le mot votre.
— Mais votre cathédrale m’avait conquis à tel point, grâce à vous, qui avez si bien su me la faire comprendre, que j’en oubliais la notion de l’heure…
— Tant mieux, fit-elle doucement. Je suis aussi fière que contente de vous voir apprécier ainsi la cathédrale de Beaumont.
Contente ! Ah ! de quoi ne l’eût-elle pas été durant cette lumineuse après-midi, qui ne lui laissait que le seul regret de s’enfuir trop vite ?…
Rentrée au logis, pendant que le commandant infatigable infligeait à André Morère la visite de Beaumont, elle s’occupa allègrement des soins divers dont sa mère la chargeait, ravie de l’air de fête qu’avait le salon ; ravie du coup d’œil que présentait la salle à manger très éclairée et très fleurie, quand, un peu plus tard, les convives y pénétrèrent, après que Zéphire, solennel à souhait, eut annoncé : « Madame est servie. »
Très rouge, toute frémissante, « Madame » ressemblait à un général qui s’apprête à livrer une bataille décisive. Sa réputation de maîtresse de maison impeccable n’exigeait-elle pas que ce Parisien emportât un souvenir sans ombre de sa réception chez le commandant Vésale ? Dieu sait qu’elle avait fait tout son possible pour obtenir un pareil résultat ! Ses plus belles porcelaines, ses fragiles cristaux chiffrés, les réchauds de famille avaient vu le jour pour la circonstance, en même temps que les vieux vins remontés par le commandant, en personne, des profondeurs de la cave ; et elle-même avait veillé à ce qu’Augustine se surpassât en tant que cordon bleu.
Après avoir regardé la table, si élégamment servie, elle regarda les convives, satisfaite de voir les invitées féminines en grande toilette : Cécile, épanouie à son ordinaire, en sa robe de visites de noces ; la bonne Mme Darcel, très majestueuse, habillée de satin noir perlé de jais et aimable pour tous, en particulier pour Agnès… Puis les hommes, le docteur fort gai, le lieutenant Auclerc très décoratif dans son dolman bleu pâle ; « mon fils Paul », un peu sombre, mais causant beaucoup, toutefois, avec André Morère, qui remplissait au gré de tous son personnage d’homme célèbre.
— Il n’a pas l’air de s’ennuyer du tout ! remarqua Mme Vésale triomphante. Et si j’avais écouté Charles, pourtant, je l’aurais réduit à notre seule société !
Madame la commandante voyait très juste. André Morère ne s’ennuyait pas du tout. Il était d’esprit trop souple, trop avide de nouveau, pour ne pas profiter pleinement de son passage dans ce milieu provincial qu’il observait avec une attention amusée, étudiant les types divers réunis par hasard autour de lui, si différents, — les types féminins surtout, — de ceux qu’il observait chaque jour à Paris.
— Monsieur Morère, encore un peu de chaud-froid.
Et la commandante fit signe à Zéphire de présenter de nouveau le plat à son hôte. Un chef d’œuvre que ce chaud-froid ! Vraiment, André Morère était un peu agaçant de déguster avec cette inattention les plats choisis qu’on lui servait. Quel besoin avait-il d’entraîner ces messieurs vers toutes ces questions de socialisme, d’ouvriers, de politique, d’anarchie même, de discuter avec le docteur Paul les causes du pessimisme et, en même temps, de la démoralisation de tant d’individus dans toutes les classes, à l’heure présente ? N’imaginait-il pas aussi, maintenant, de se déclarer l’adversaire absolu de la peine capitale ? Elle bondit, oubliant, du coup, de faire les honneurs du chaud-froid :
— Comment, monsieur Morère, vous ne trouvez pas tout naturel qu’on fasse mourir ceux qui ont tué ? tous ces misérables anarchistes ?
— En un mot, qu’on pratique rigoureusement la peine du talion ? Mon Dieu, madame, si je ne craignais de vous scandaliser beaucoup, et mal à propos, je vous dirais que je ne trouve pas le procédé « très naturel », particulièrement quand il s’agit d’esprits faussés, exaltés, fanatisés, et qui, par suite, n’ont pas l’entière responsabilité de leurs actes. Ah ! savons-nous, mon Dieu, ce que nous aurions fait à leur place, dans leur condition, leur milieu, entraînés par toute sorte de circonstances, par mille influences diverses, par…, que sais-je ?
— Monsieur, lança gaiement Cécile, est-ce que par hasard vous seriez anarchiste ?
— Madame, je n’ai aucun droit de l’être… Je me contente de m’intéresser à ceux qui le sont pour chercher à les comprendre comme une manifestation… violente d’une pensée de notre époque, et l’une des plus graves ! J’avoue que je plains ces pauvres diables, quand ils sont sincères, et…, comment dirai-je pour ne choquer personne ? et je ne puis… mépriser le dévouement avec lequel ils se sacrifient à une cause mal comprise…
— Ce qui vous mène tout droit à l’indulgence envers eux, n’est-il pas vrai, monsieur ? conclut le docteur Paul. Mais ne croyez-vous pas que la société se trouverait assez mal de cette compassion pour ceux qui l’attaquent sans merci ? Un dilettante peut se la permettre, mais un homme politique doit s’en garder, car il a charge de vies ; et il lui faut songer d’abord au bien de tous, avant de se préoccuper du sort de quelques-uns, qui ont, eux-mêmes, préparé leur malheur. Avouez, monsieur, que si vous vous trouviez en présence d’une bête enragée qui fera le mal partout où elle passera, vous n’hésiteriez pas à la supprimer ?
Sur les lèvres d’André Morère passa son indéfinissable sourire, sceptique et imperceptiblement ironique.
— Il est probable, en effet, que je tuerais le chien enragé par nécessité, par raison… Mais j’ai toute sorte de préjugés ; et je n’en suis pas encore venu à considérer de même un homme, fût-il criminel, et un animal furieux qui m’attaque, poussé par un instinct aveugle et exaspéré, sans avoir conscience de son mouvement !
— Eh bien, monsieur, s’écria la commandante, je n’ai pas les mêmes préjugés que vous ! Et si j’étais quelque chose dans le gouvernement, je ferais arrêter tous les anarchistes ; je les enfermerais dans un endroit isolé, je lancerais une bombe au milieu d’eux, et, de la sorte, ils sauteraient comme ils ont fait sauter des innocents ! Alors nous serions tranquilles. Voilà mon opinion.
Des sourires répondirent à cette déclaration énergique de la commandante, qui, faute de pouvoir disperser les anarchistes aux quatre coins du ciel, éparpillait nerveusement ses petits pois sur son assiette.
Et la bonne Mme Darcel, un peu effrayée d’un moyen si radical, proposa aimablement :
— Est-ce qu’il ne vaudrait pas mieux les conduire tous dans une île déserte ?… Il doit y en avoir encore, de ces îles ! Là, ils ne pourraient faire mal à personne, et vivraient à leur goût !
— Ce serait, en effet, à merveille, approuva, au hasard, le lieutenant Auclerc qui était demeuré assez silencieux pendant la discussion, dont il trouvait le sujet trop austère pour son goût.
Et il finit, jugeant utile toutefois de faire acte de présence :
— Oui, l’idée est excellente, sans compter que ces intéressants personnages auraient ainsi tout le temps, dans leur île déserte, de déplorer les idées pernicieuses qui les y auraient conduits !… Car ils ne s’y amuseraient pas follement, sans aucune distraction, sans théâtre… Peut-être, du coup, se convertiraient-ils à des opinions plus saines…
— Mais cela pourrait très bien arriver ! fit doctement la commandante. S’il y a aujourd’hui tant de gens pervertis, même dans les classes supérieures, il faut s’en prendre…, monsieur Morère, excusez-moi…, à la détestable influence des romans et des pièces de théâtre que notre génération lit et voit représenter.
Mme Darcel s’exclama avec conviction :
— Oh ! oui ! vous dites bien vrai, chère madame. Mon fils Paul a beau me choisir mes livres, je n’en ouvre pas un sans y trouver l’occasion d’être scandalisée ! Aujourd’hui, une honnête femme ne peut plus lire de romans.
— Et pourquoi donc, madame ? interrogea Morère, une lueur amusée dans le regard.
— Mais, monsieur, parce que tous les auteurs, et surtout les meilleurs, ne savent mettre en scène que des héroïnes qu’on ne voudrait même pas coudoyer dans la rue ! Ce sont de vilaines personnes, quoique les romanciers aient l’immoralité de les dire charmantes ; aussi vilaines que les aventures qui leur arrivent !
— Ne croyez-vous pas, madame, que vous êtes un peu sévère ?
— Je ne pense pas, monsieur, fit Mme Darcel très convaincue… Enfin, par bonheur, des créatures comme celles-là sont bien rares, et existent surtout dans l’imagination des auteurs. Avouez-le, monsieur… Pour ma part, je suis déjà vieille pourtant ! je n’ai jamais rencontré de femme qui ressemblât à l’héroïne de votre dernière belle pièce que mon fils Paul vient de me donner à lire…
Une expression étrange passa dans les yeux du jeune homme.
— Ce sont un peu des êtres d’exception, en effet, que ces femmes-là, des… fleurs très rares…
— Dites des fleurs dangereuses, malsaines.
— Oui, dangereuses, vous avez raison, madame, je le trouve comme vous, tout en ajoutant humblement que ce sont aussi des fleurs adorables à respirer et telles qu’on n’en peut jamais oublier le parfum…
Il parlait d’un ton de badinage, mais sa voix avait des vibrations chaudes qui donnaient à son accent une sourde passion… Et soudain, dans la pensée d’Agnès, qui l’écoutait attentive, une image se dessina d’un seul trait, sans qu’elle sût pourquoi, celle de la belle Parisienne blonde auprès de qui elle l’avait vu chez la marquise de Bitray, et puis à l’Opéra.
— Enfin, monsieur, demandait Cécile, expliquez-moi ce que vous autres écrivains entendez par la « femme moderne », dont vous nous parlez sans cesse dans vos œuvres.
Il se mit à rire, et du même accent à la fois ironique et caressant, il dit :
— La femme moderne ?… Figurez-vous, madame, une créature que nos mères et grand’mères auraient, j’imagine, considérée comme un monstre, ni plus ni moins…; sceptique, de sensibilité très incertaine, pétrie de curiosités changeantes, fine, intelligente, tourmentée, coquette… Que vous dirai-je encore ? Une créature complexe et charmeuse… Un bibelot de luxe fait pour les raffinés, attirant, exquis et redoutable pour la faiblesse et l’inconséquence des pauvres hommes… C’est tout cela… et bien autre chose encore ! la « femme moderne »…, pour employer l’expression consacrée.
Cécile dut répondre par un mot drôle, car elle souleva le rire général des convives. Mais Agnès ne l’entendit pas, saisie de la bizarre certitude qu’en parlant comme il venait de le faire, il définissait la belle jeune femme qui ne ressemblait à aucune autre, et une angoisse sourde lui étreignit le cœur. Pourquoi ? Tout à l’heure, déjà, en entendant Morère causer avec son père et avec le docteur Paul, elle avait éprouvé une impression pareille, entrevoyant soudain, dans une lueur aveuglante, l’étendue de cette pensée d’homme ; ramenée à la conscience nette de ce qu’il était intellectuellement, comparé à elle, pauvre petite pensionnaire ! Tout à coup, elle ne retrouvait plus en lui l’André Morère qui, quelques heures plus tôt, marchait auprès d’elle dans la cathédrale et sous les arbres de Beaumont. Oh ! Dieu, est-ce qu’elle ne le reverrait plus ainsi ? Est-ce qu’elle ne l’aurait plus à elle, à elle seule, un instant même ?
Comme le dîner avait été long ! Enfin, voici pourtant qu’il s’achevait… Le champagne moussait dans les coupes transparentes, et le commandant, fidèle aux vieux usages, portait courtoisement un toast à la santé de son hôte… Lui, répondait en quelques mots non moins aimables, et les verres s’étant choqués à l’antique mode, Mme Vésale déclara, se levant de table :
— Nous allons laisser fumer ces messieurs.
Docilement, les dames la suivirent ; et seules entre elles, comme si nul autre sujet de conversation ne leur eût été possible, elles parlèrent d’André Morère, qu’elles appréciaient toutes très favorablement, mais dont, au fond, les idées et les opinions dérangeaient la routine de leurs jugements tout faits.
Seule, Agnès restait silencieuse, le regard distrait, indifférente au cercle formé autour de sa mère. Une mélancolie étrange l’envahissait, noyant lentement, mais avec une sûreté de flot qui monte, l’allégresse divine qui, tout le jour, l’avait faite si heureuse…
D’où venait-il donc, ce poids soudain et mystérieux qui lui oppressait le cœur et dont elle avait subi la première meurtrissure pendant le dîner ?… Était-ce donc d’avoir entendu Morère causer avec d’autres hommes d’une façon qui lui avait rappelé soudain sa supériorité reconnue qu’elle avait oubliée, tant il apportait de simplicité dans sa manière d’être avec elle ? Voici que, maintenant, elle s’étonnait d’avoir pu, même une minute, se croire digne d’attirer sérieusement l’attention d’un homme comme lui, dont à peine, de loin, elle était capable de suivre la pensée !
Et cette intuition brutale qu’elle venait d’avoir tout à coup d’une infinie distance morale entre eux, — infranchissable autant qu’un abîme, — se réveillait en elle, aiguë et douloureuse, lui donnant une envie folle de pleurer !… Sans savoir pourquoi, elle se revit tout à coup toute petite, sur le Cours de Beaumont, secouée de sanglots, regardant fuir dans l’espace bleu un léger ballon, couleur d’or, dont ses mains d’enfant avaient lâché le fil. Elle l’appelait naïvement, avec des mots suppliants, comme s’il pouvait l’entendre, lui épargner le chagrin de le perdre. Mais, insensible, il continuait de monter, devenant de seconde en seconde plus lointain, jusqu’au moment où ses yeux désespérés n’avaient même plus distingué la tache d’or qu’il faisait dans l’atmosphère transparente… Et, chose bizarre, en elle, après toutes ces années écoulées, se réveillait un sourd écho de son chagrin de petite fille voyant son trésor lui échapper. Était-ce donc qu’elle entre voyait confusément tout à coup que, aux grands comme aux petits, de précieuses bulles d’or échappent sans retour, leur laissant l’infinie tristesse des rêves irréparablement enfuis…
Qu’avait donc dit Cécile, que les hommes causent avec les seules femmes qui leur plaisent ? Avec elle, il avait causé… Il lui avait témoigné, en l’écoutant, un intérêt qui semblait vrai… Ah ! qu’elle se sentait donc loin de lui, séparée de lui par tout ce qu’il savait, pensait, aimait, par tant de choses qu’il connaissait et qu’elle ne connaissait pas et ne connaîtrait peut-être jamais !… Pourquoi ne ressemblait-elle pas, même un peu, à cette belle Mme de Villerson, qu’on disait si bien faite pour le comprendre et le charmer…
Une voix à son oreille la fit tressaillir :
— Eh bien, Agnès, à quoi rêves-tu, si grave ?
C’était Cécile, très gaie, les prunelles brillantes sous l’action combinée du champagne et de la conversation. Agnès eut un frêle sourire.
— Je ne rêve pas, je réfléchis à mon insignifiance.
— Ton insignifiance ?… Mais tu n’es pas du tout insignifiante !… Qu’est-ce que cette lubie ? Est-ce que, par hasard, tu serais jalouse ?…
— Jalouse, moi ? Et de qui ?
Encore cette vision de Mme de Villerson qui lui traversait l’esprit et la secouait d’un sourd frémissement.
— Je ne sais… Des femmes modernes qu’admire si fort, quoiqu’il ne l’avoue pas, le sage Morère lui-même… Vois-tu, ma petite chérie, il faut en prendre notre parti, nous ne pourrons jamais être à leur hauteur aux yeux de tous ces écrivains ! Mais comme, par bonheur, le monde n’est pas uniquement composé d’écrivains, nous n’avons pas à envier autrement leurs fameuses femmes modernes, qui pourraient bien ne pas valoir grand’chose, toutes séduisantes qu’elles sont !… Ah ! voilà ces messieurs qui reviennent… Ils ont enfin achevé de fumer.
Ils rentraient en effet ; et comme ni les uns ni les autres n’avaient le goût du jeu, la commandante, qui ne comprenait point qu’on pût passer son temps à causer, s’empressa de dire à Agnès :
— Mon enfant, joue-nous donc un peu de musique !
Pauvre petite Agnès ! Les bonnes Mères du Sacré-Cœur lui avaient donné de nombreux enseignements pour la conduite de la vie, mais elles ne l’avaient guère armée pour sortir avec succès des difficultés de la musique. Aussi une irrésistible protestation jaillit-elle de son cœur même, aux paroles de sa mère :
— Oh ! maman, tu sais bien que je joue trop mal pour me faire entendre !
— Mais non, mais non, tu ne joues pas mal… M. Morère, si c’est lui qui t’intimide, ne s’attend pas à te voir un talent égal à celui des Parisiennes qu’il connaît. Va vite au piano. Il n’y a rien de si ridicule qu’une jeune fille qui se fait prier.
Agnès, à l’accent de sa mère, se sentit vaincue. Comment, d’ailleurs, se dérober, quand tous se mêlaient d’insister ? Non pas lui, cependant, qui, après un mot de politesse, se taisait, ayant sans doute pitié d’elle…, ni le docteur Paul non plus… La lutte était tellement impossible, qu’elle s’assit au piano, et un silence lourd s’abattit sur le salon, d’autant plus absolu que le commandant ayant émis une réflexion, sa femme lui avait lancé d’un ton courroucé :
— Mais, Charles, ta fille va jouer !
Oui, il fallait bien qu’elle jouât. Sa main tremblante frappa une première note, qui résonna à son oreille autant qu’un formidable bruit au milieu du recueillement général. Alors une émotion folle l’envahit, paralysant son humble talent, brouillant les notes sous ses yeux, précipitant ses doigts nerveux, ne lui laissant plus que le seul irrésistible désir d’en finir à n’importe quel prix. Et les uns sur les autres, les sons se précipitaient, éperdus, haletants, comme l’enfant elle-même, qui était blanche jusqu’aux lèvres quand elle se leva, ayant fébrilement jeté au hasard ses derniers accords.
Des applaudissements cependant y répondirent, la plupart très sincères, car le goût musical était tout le contraire de développé dans le petit cercle de Mme Vésale. Mais que faisait à Agnès cette banale approbation ? Lui, André Morère, ne pouvait pas s’illusionner comme les autres… Et quel jugement il devait porter sur elle ! Une anxiété lui serra le cœur à cette pensée, si forte que ses paupières s’alourdirent de larmes contenues, qu’elle refoula bravement. Mais pourtant le courage lui manquait pour se mêler à la conversation, même pour écouter Cécile, qui, sans nul embarras, campée au piano, chantait à l’aventure un duo d’opérette avec le lieutenant, pourvu d’une voix aussi sonore que son talent était inexpérimenté… Pas plus, elle ne remarquait le regard sérieux du docteur Paul, attaché sur elle qui demeurait assise un peu à l’écart, dans l’embrasure de la fenêtre ouverte, le souffle de la nuit soulevant de petits cheveux autour de son jeune visage pâli, les yeux sans cesse attirés vers la pendule, dont les aiguilles lui semblaient avancer avec une rapidité dévorante… Près de dix heures et demie déjà !… A peine une demi-heure, André Morère avait encore à passer à Beaumont, chez le commandant…
Mais était-ce possible ? Un mouvement s’était opéré dans les groupes, parce que la commandante faisait offrir des sirops, et voici qu’il venait la chercher dans sa solitude, avec ce regard d’ami qu’elle trouvait si bon de sentir tomber sur elle…
— Mademoiselle Agnès, je vais, je crois, vous paraître bien indiscret… Mais ne pensez-vous pas que vous abusez un peu du droit d’être absente, de vous dérober à ceux qui vous entourent ?
Avec son habituelle simplicité, elle dit, secouant un peu la tête :
— Je n’étais pas absente… J’étais bien ici, honteuse d’avoir si mal joué… Mais il faut m’excuser, j’avais tellement peur !…
— Étions-nous donc si effrayants ?
Aussi sincères que sa pensée, ses lèvres avouèrent avant qu’elle les eût closes, par un effort de volonté :
— Les autres, non… Mais vous, oui !
Il eut pour elle un chaud sourire qui l’enveloppa comme un souffle apaisant :
— Si vous saviez quelle parfaite nullité j’ai toujours été devant un piano, vous ne me feriez certes pas l’honneur immérité de me considérer comme un juge redoutable… D’ailleurs, je vous assure que vous êtes beaucoup trop sévère pour vous-même, probablement parce que vous êtes de l’élite qui voit toujours un « mieux » à atteindre ! Mais, pour ma part, je suis désolé de vous avoir été une semblable cause d’émotion. Je sais si bien, par expérience, ce que sont ces terreurs paniques qui saisissent quand on se sent écouté et qui font perdre toute possession de soi-même… J’ai ainsi le souvenir désastreux de l’une de mes premières conférences… Maintenant je suis aguerri… Soyez bien sûre que vous vous aguerrirez aussi.
Il lui parlait d’un ton si délicatement amical, si encourageant avec le même bon sourire, que sa détresse s’engourdissait à l’entendre. Et puis elle le retrouvait tel que jusqu’alors elle l’avait vu à ses côtés ! Elle oubliait le brillant causeur, le penseur, l’écrivain qui étaient en lui et dont elle avait eu la révélation pendant le dîner… De nouveau, il lui redisait tout son plaisir d’avoir été guidé par elle dans sa visite à la cathédrale qui lui laissait un souvenir enthousiaste, et il se plaisait à en rechercher, avec elle, les merveilles, qu’elle l’avait si fort aidé à bien pénétrer, ajoutait-il avec une sincérité bien plus absolue qu’elle ne l’eût jamais supposé.
Et tout bas, elle se prenait à faire inconsciemment le souhait irréalisable qu’il demeurât longtemps auprès d’elle, occupé d’elle, la tenant sous l’éclair pensif de son regard. Elle ne voulait plus songer que les minutes passaient, que l’heure allait sonner où il devrait partir pour ne revenir peut-être jamais dans l’intimité de leur demeure…
Et déjà cette heure était arrivée. Le commandant approchait, disant :
— Mon cher ami, si vraiment vous ne voulez pas accepter notre hospitalité cette nuit, il est malheureusement l’heure que nous nous mettions en route vers la gare, afin de ne pas manquer votre train.
— Merci de me le rappeler. Il faut absolument que je sois demain matin à Paris.
Les lèvres d’Agnès eurent un frémissement. Allons, c’était bien fini !… Il partait… Alors elle s’aperçut que, jusqu’à la dernière minute, elle avait espéré contre toute vraisemblance qu’il consentirait à rester. Que lui avait-il donc fait, cet étranger, pour lui rendre sa présence ainsi précieuse, pour qu’elle éprouvât ce chagrin parce qu’il s’éloignait ?…
Avec son aisance d’homme du monde, il prenait congé de tous les hôtes de Mme Vésale, un peu en hâte, parce que le commandant le pressait à cause de l’heure avancée. Il s’inclinait devant Mme Vésale, la remerciant de son accueil en quelques paroles qui la remplirent de plaisir ; puis il s’arrêta devant Agnès, lui disant, à elle aussi, merci… Merci de quoi ? De l’avoir rendue bien heureuse durant quelques heures ?… Et comme elle lui avait tendu la main, respectueux, il se pencha très bas et l’effleura de ses lèvres, faisant ainsi monter une fugitive lueur rose au blanc petit visage.
— Allons, Morère, partons ! appelait le commandant. Nous serons en retard…
Il répéta :
— Partons !…
Il eut un dernier salut… Et la portière du salon retomba derrière lui. Agnès entendit décroître le bruit de son pas… Puis, lourdement, retomba la grand’porte qui se refermait. Il n’était plus là…
....... .......... ...
Une demi-heure plus tard, le train l’emportait vers Paris.
Ah ! il pouvait, André Morère, parler de la faiblesse et de l’inconséquence humaines. Qu’était-il, lui qui avait de la vie une conception si haute et comprenait si bien le devoir de la faire moralement belle ? Un homme plus intelligent que la plupart, il est vrai, mais autant que les autres pétri de passion, faible devant la toute-puissance de la femme aimée.
Est-ce qu’à cette heure, dans le wagon qui le ramenait vers Paris, il n’était pas dominé tout entier par l’idée qui allumait une fièvre dans son être nerveux, qu’il la verrait le lendemain, Elle ? Est-ce qu’il n’avait pas déjà soif de sa présence, la désirant comme un altéré soupire après la source d’eau vive ?… Est-ce qu’il ne tressaillait pas d’une impatience douloureuse à la seule vision d’elle flottante en lui, à la seule pensée de la visite qu’il lui ferait, de leur causerie, des mots qui tomberaient des lèvres tentatrices, pareilles à un fruit savoureux au parfum grisant…
Ainsi qu’on rejette en arrière un vêtement inutile, il laissait fuir de son cerveau le souvenir des heures qu’il venait de passer loin de la ville où elle était, oubliant le milieu provincial qui avait distrait son esprit d’analyste, oubliant même la candide petite vierge dont l’âme l’avait charmé.
Il ne soupçonnait guère qu’à cette même heure, l’enfant, sa prière du soir terminée, demeurait agenouillée, le visage dans ses mains, les prunelles obscurcies par une buée de larmes, tandis qu’elle revoyait comme un songe très doux, irrémédiablement fini, leur lente visite dans la cathédrale.
Et pas plus, il ne soupçonnait que le docteur Paul, retiré dans son cabinet de travail, l’arpentait d’un pas machinal, se répétant qu’il était fou d’espérer attirer à lui une chère petite fille qui paraissait tout juste remarquer son existence…
VI
— Voyons, monsieur Paul, avouez-le : André Morère ne vous plaît point !
Et Cécile Auclerc se pencha, malicieuse, vers le docteur Paul, venu en visite chez elle, à son jour de réception, fait tellement exceptionnel, qu’elle avait une seconde douté de l’excellence de ses yeux en le voyant entrer. Il est vrai que cette après-midi-là, sa petite amie Agnès l’aidait à recevoir, ainsi que, la veille même, le commandant l’avait annoncé par hasard à la bonne Mme Darcel.
Depuis un moment déjà, le docteur Paul était là, et la conversation, — comme de juste ! — s’était portée sur André Morère, qui allait venir, trois jours plus tard, prononcer enfin la conférence tant attendue.
— Il ne vous est pas sympathique, n’est-ce pas ?
— Mais qui peut vous faire supposer pareille chose, madame ? répliqua le docteur, les sourcils légèrement froncés.
— Oh ! ce n’est pas bien difficile à découvrir, et je n’ai pas eu à faire une grande dépense d’imagination pour arriver à cette conclusion ! Depuis un moment, nous parlons de lui, et, vrai ! vous ne paraissez pas éprouver à son égard des sentiments bien chauds ! N’es-tu pas de mon avis, Agnès ?
Les deux petites mains qui tordaient distraitement les rubans de la ceinture eurent un léger frémissement, tandis qu’Agnès répondait :
— Non, je ne sais trop ce qui te fait supposer cela…
Le docteur Paul la regarda. Mais il ne rencontra pas ses yeux arrêtés au dehors sur les lointaines perspectives du jardin. Et il reprit :
— Je vous assure, madame, que je rends pleine justice à M. Morère. Je le tiens pour un homme de très grande intelligence ; je reconnais qu’il a l’esprit très délicat, très pénétrant, subtil et volontiers paradoxal, qu’il est un remarquable écrivain et un conférencier de non moins de talent…
— Mais !… fit Cécile, voyant qu’il s’arrêtait.
— Mais je trouve qu’il devrait s’en tenir là et ne point imaginer de se présenter comme un apôtre de la régénération morale, prêcher la vie intérieure, ses beautés, ses bienfaits, etc., quand il n’a vraiment pas qualité pour le faire ; moins encore, peut-être, que bien d’autres !
— Pourquoi ? Est-ce que cet homme sage le serait moins en actions qu’en paroles ?
Une curiosité luisait dans les yeux de Cécile.
Le docteur resta impassible.
— Je l’ignore, madame. Je ne connais nullement la vie privée de M. Morère, qui ne me regarde pas et que je n’ai aucun désir de connaître. Mais, enfin, quand on a lu ses livres, ou ses pièces, ou ses articles, il est permis de penser que, pour définir aussi bien les femmes modernes, avec tant de sûreté et de justesse, il faut qu’il ait eu l’occasion de les étudier de près… et avec un intérêt tout particulier…
Cécile mordit ses lèvres que relevait une petite moue, et, maligne, elle dit :
— Peut-être, en effet, les a-t-il consciencieusement observées. Pour être un apôtre, on n’en est pas moins un homme… Mais, dites-moi, monsieur Paul, vous qui avez longtemps habité Paris et y avez des amis, vous devez savoir bien des secrets parisiens. Est-il vrai que l’original de l’héroïne de M. Morère, dans sa dernière pièce, soit une certaine Mme de Villerson, qui est une femme du monde très en vue ? A tout instant, je lis son nom dans les comptes rendus du Figaro.
— Madame, sur ce point encore, je dois vous avouer mon ignorance. Je sais tout au plus que Mme de Villerson a la réputation d’être une femme fort belle, très intelligente, et faisant tout ce qui lui plaît avec une indifférence parfaite pour l’opinion publique.
— Elle est, en effet, très belle ! dit la voix d’Agnès un peu assourdie.
— Comment, tu la connais ?
— Je l’ai vue chez la marquise de Bitray et aussi à l’Opéra. Oui, elle est très belle et très différente des autres femmes… Il n’est pas étonnant que M. Morère s’occupe d’elle, l’admire et désire la prendre pour modèle !
De quel singulier accent Agnès venait de parler, d’un accent qui faisait songer à une plainte d’oiseau blessé… De nouveau, le docteur Paul eut vers elle un coup d’œil rapide. Mais il n’aperçut encore que son profil, dont la peau s’empourpra un peu quand Cécile s’écria :
— Ah ! ah ! entendez-vous cette petite fille, monsieur Paul ? Prenez garde ! A sa voix, je devine qu’elle est tout émue et prête à se révolter si vous touchez à son dieu. Car, au cas où vous l’ignoreriez, je vais vous l’apprendre, M. Morère nous a mises, elle et moi, sous le charme !…
Un pli profond creusa le front du docteur Paul.
— Vraiment ?… Et m’est-il permis, mademoiselle, de vous demander ce qui a valu à M. André Morère une telle sympathie de votre part ?
Sérieuse et douce, elle dit :
— Je l’ai entendu parler des pauvres, de tous ceux qui souffrent, comme personne encore ne m’en avait parlé, de façon à me donner, bien plus grand que je ne l’avais éprouvé, le désir de leur témoigner toute ma pitié… Et je lui suis très reconnaissante du bien qu’il m’a fait ainsi !
La voix du docteur Paul s’éleva, âpre et mordante :
— Je ne m’étonne pas qu’il ait été fort éloquent sur un pareil sujet ! Il appartient à la génération nouvelle qui s’est imprégnée toute de tolstoïsme, qui rêve une religion nouvelle dont l’altruisme serait la base et l’aliment principal… D’ailleurs, tous les problèmes de la vie sociale doivent l’intéresser, puisqu’ils fournissent des sujets d’étude à son esprit toujours en quête d’aliments nouveaux et variés. C’est un parfait dilettante qu’André Morère !
— Un dilettante ? De quel ton farouche vous prononcez ce mot ! fit, en riant, Cécile, pour qui ledit mot n’avait pas grand sens. Vous n’êtes pas animé, non plus, d’un immense enthousiasme pour les personnages de cette catégorie !
— Non, c’est vrai, je n’aime pas les dilettantes, et je les considère comme beaucoup plus malfaisants qu’on ne le fait généralement. Pour peu qu’une idée, ou un fait, ou un caractère encore flatte leur sens esthétique, leur curiosité, leurs goûts raffinés, ils se jugent satisfaits et ne se préoccupent guère de la valeur morale de ce fait, de cette idée, de ce caractère… Est-ce qu’ils font autre chose que… jongler sans cesse avec leurs pensées et celles des autres, s’amusant à en considérer les diverses faces, dès qu’elles les attirent pour un motif ou un autre, mettant au-dessus de toute autre considération les jouissances artistiques ou intellectuelles qu’elles peuvent leur procurer ?… Eh bien, je dis, moi, qu’à ce jeu-là, non seulement ils perdent, — ce qui est leur affaire, après tout ! — la notion saine du bien et du mal, pour employer la vieille distinction, la remplaçant par le seul sentiment de ce qui est beau ou ne l’est pas ; mais, encore, pour peu qu’ils aient du talent, ils communiquent fatalement à quelques-uns, peut-être même à beaucoup, parmi les jeunes, intelligents, qui les lisent ou les écoutent, leur scepticisme aimable, spirituel, séduisant, mais dangereux et démoralisateur. M. Morère peut célébrer devant eux les vies orientées vers un idéal très haut,… il détruit par ses livres le bien qu’il peut faire par sa parole !
Le docteur Paul avait parlé avec une espèce de violence contenue, inaccoutumée chez lui, sans remarquer la stupéfaction de Cécile, déroutée par cette parole vibrante et rude dont le sens complet lui échappait un peu. Agnès, elle, avait écouté le jeune homme, cherchant à le bien comprendre et découragée de ne pas mieux pénétrer toute sa pensée, devinant seulement, avec une sorte d’angoisse, qu’il jugeait mal André Morère, sans qu’elle saisît bien pourquoi. Et d’irrésistibles questions lui jaillirent des lèvres :
— Que reprochez-vous donc à M. Morère ? Pourquoi le placez-vous parmi ces dilettantes qui, dites-vous, ne croient à rien de ce qu’il faut croire ? Est-ce qu’il n’était pas sincère quand il nous enseignait une charité si belle ?
Elle s’arrêta. Une inconsciente prière tremblait dans son accent. Et le docteur Paul hésita à lui répondre. Certes, profondément, il souhaitait voir la douce petite fille, qu’il désirait faire sienne, détachée de cet André Morère qu’elle admirait tant…
Mais il n’était pas homme à altérer ce qu’il jugeait être la vérité pour abaisser un rival !…
Elle répétait :
— Pourquoi cherchez-vous une réponse ?… Je voudrais avoir votre opinion vraie !…
Et, loyal, il dit :
— Je pense que M. Morère était absolument sincère en vous parlant. S’il est d’esprit sceptique, il est aussi d’âme assez haute pour comprendre et plaindre les misères de notre pauvre humanité, avec un réel désir de les soulager dans la mesure de ses moyens… Oui…, je le crois fort capable de se passionner, mais sans jamais perdre sa clairvoyance d’analyste… C’est un intellectuel que Morère ! un intellectuel… vibrant, mais, avant tout, un intellectuel !
— L’est-il autant que cela ? glissa Cécile, qui trouvait peu amusant le tour donné par le docteur à la conversation. D’après ce que j’ai entendu raconter, il ne se montrerait pas strictement « intellectuel » dans son enthousiasme pour Mme de Villerson. Un camarade de mon mari, qui est à tout instant à Paris et y va dans le grand monde, m’assurait qu’André Morère était tout à fait emballé pour elle, d’autant plus qu’on la dit une puissance difficile à prendre !
Le docteur Paul devina-t-il avec quelle anxiété douloureuse une enfant attendait sa réponse, ou obéit-il simplement à son mépris pour les potinages féminins, il écarta, d’un geste indifférent, l’insidieuse question de Cécile et fit simplement :
— Sur ce point, madame, je me récuse tout à fait. Ainsi que j’ai eu déjà l’honneur de vous le dire, je ne connais pas Mme de Villerson et guère plus André Morère, qui n’est pour moi qu’un écrivain de talent.
Cécile n’insista pas, en sachant l’inutilité, un peu dépitée, au fond, de cette réserve du jeune homme, qu’elle jugeait voulue ; et des visiteuses, parmi lesquelles Mme Vésale, arrivèrent à propos pour lui permettre de se lancer sur d’autres sujets moins délicats, tandis qu’Agnès, à sa prière, offrait des rafraîchissements à ses hôtes.
Avec sa grâce timide, la jeune fille s’acquittait de sa mission ; mais le docteur qui l’observait fut frappé de la mélancolie de son frêle sourire. Il avait bien remarqué, dès le début de sa visite, que les prunelles bleues n’avaient plus leur clarté d’étoile ; que dans l’expression de la bouche au repos, dans les gestes même, il y avait quelque chose de découragé. Pourtant, il craignit de l’avoir attristée par l’une de ses paroles ; et, comme un hasard venait de les rapprocher, il dit avec une douceur d’accent dont il n’était pas coutumier :
— Je crains de vous avoir peut-être froissée tout à l’heure, sans le vouloir, par le jugement que j’ai porté sur… une personne dont vous estimez le caractère… S’il en est ainsi, veuillez me le pardonner. J’en suis désolé.
— Non, vous ne m’avez pas froissée… Vous m’avez seulement enlevé quelques illusions…
— Parce que je suis un brutal qui ne sait point parler aux jeunes filles… De toute mon âme, je regrette mes malencontreuses réflexions !
— Ne regrettez rien, fit-elle doucement, d’un ton assourdi. J’aime toujours connaître la vérité.
Puis, comme sa mère l’appelait pour partir, après une imperceptible hésitation, elle tendit la main au jeune homme et s’éloigna.
....... .......... ...
Pauvre petite Agnès ! qu’était-elle devenue, sa belle joie des semaines écoulées ? Jamais plus, d’ailleurs, elle n’en avait senti complètement la chaude clarté depuis le soir où il était parti de Beaumont, après qu’elle avait entrevu la distance morale qui les séparait l’un de l’autre. Cette distance, elle ne l’avait jamais oubliée ; même quand elle se rappelait les attentions dont il l’avait entourée, même quand sa mère lui avait remis une faible partie de la moisson de fleurs qu’il avait envoyée après sa visite à Beaumont ; fleurs qui s’étaient fanées aux pieds de la Vierge, où elle les avait sous son regard quand elle priait.
Maintenant, avec une espèce de superstition, elle attendait ce jour où elle le reverrait, quand il viendrait prononcer sa fameuse conférence, comme si sa présence dût écarter d’elle le poids mystérieux qui la meurtrissait, ce regret sourd et pénétrant d’un bonheur innomé. Elle avait pensé : « Il arrivera la veille de la conférence. S’il n’est pas trop tard ce jour-là, il viendra faire visite à maman ! »
Et une joie obscure palpitait en elle à cette seule idée.
Elle avait bien prévu, l’enfant. Dès son arrivée à Beaumont, le jour qui précédait celui où il devait parler, André Morère vint correctement se présenter chez le commandant Vésale. Mais personne ne se trouvait au logis pour le recevoir, et quand Agnès rentra avec sa mère, à l’heure du dîner, elle vit la carte déposée dans le plateau du vestibule. Alors une sensation aiguë de déception la bouleversa toute. Ainsi elle avait eu lieu, cette visite en laquelle elle espérait ! Espérer… quoi ? Ah ! elle n’aurait pu le dire, la pauvre petite fille. Son rêve était bien imprécis… et si blanc !
Mais, enfin, elle avait tant souhaité le revoir, lui, une fois encore dans l’intimité de leur maison ! Maintenant, s’il arrivait qu’elle se trouvât rapprochée de lui, ce serait sans doute au milieu de la foule. Peut-être ne la remarquerait-il même pas, ni ne lui parlerait ; et elle n’aurait pas le droit de faire un signe pour qu’il s’aperçût de sa présence. Ah ! pourquoi personne ne lui avait-il révélé comment on attire à soi les hommes qui sont ainsi au-dessus des autres par leur intelligence ? Et devant son impuissance, un découragement s’emparait d’elle en même temps qu’une fiévreuse impatience de voir enfin se lever le jour qui les mettrait en présence.
Il était déjà un peu tard quand, le lendemain, dans l’après-midi, la commandante et Agnès pénétrèrent dans l’enceinte de l’Exposition d’horticulture qui coïncidait avec la conférence d’André Morère. Le groupe des intimes de Mme Vésale était déjà là, au complet, parmi le tout Beaumont qui affluait en tenue de cérémonie, fier et ravi de l’aspect charmant que présentait son Exposition. Le jardinier en chef avait eu l’art de transformer en une sorte de parc admirablement fleuri, coupé d’allées capricieuses, animé du bruit clair des jets d’eau, une grande place, morne et monotone, sur laquelle se dressait une vaste rotonde qui avait pour mission d’offrir une indistincte hospitalité aux concerts, conférences, cirques, — quand il passait des cirques à Beaumont.
Sur une estrade champêtre, la musique de la garnison célébrait la fête par d’éclatantes fanfares dont les échos sonores arrivaient jusque dans les tentes cernant la place, sous lesquelles étaient abritées les plantes les plus fragiles.
— Quelle belle exposition ! n’est-ce pas ? s’écria, pour toute réponse, la colonelle enthousiasmée quand Mme Vésale lui demanda de ses nouvelles. On dirait un petit coin de Paris ! Quel dommage qu’il ne fasse pas plus beau !… Le temps est bien couvert…
— Eh bien, nous y gagnons d’avoir moins chaud, dit aussitôt Mme Darcel, incapable de n’être pas optimiste. Mademoiselle Agnès, avez-vous vu les rosiers ?… Ils sont splendides !
La commandante répondit pour Agnès :
— Non, nous n’avons encore rien admiré. Nous arrivons.
— Juste pour la conférence, remarqua Mme Salbrice. C’est à quatre heure, n’est-ce pas, qu’il parle, ce Morère ?
Cécile se jeta prudemment à la traverse pour éviter une riposte trop vive de Mme Vésale et dit, en riant, à Agnès :
— Puisque tu surgis à la minute, tu n’as pas contemplé la principale curiosité de l’Exposition ! Une fleur d’une espèce toute particulière, qui a des yeux, des cheveux, une taille à tourner la tête de tous ces messieurs, même d’Édouard.
Et elle désignait de la main son mari qui causait à quelques pas avec d’autres officiers, auxquels, par extraordinaire, s’était joint le docteur Paul.
— Cécile, quelle histoire racontes-tu là ?
— Une histoire vraie ! Demande à ces dames si, il y a un moment, nous n’avons pas vu entrer ici une fleur humaine, une charmante inconnue dont personne ne peut dire le nom… Elle est dans la serre, elle va repasser. Tu la verras… Qui est-elle ?… C’est intrigant… D’autant plus qu’elle est d’une beauté de premier ordre !
La commandante décréta :
— C’est quelque voyageuse arrêtée à Beaumont pour y visiter la cathédrale et qui aura entendu parler de notre Exposition.
— Hum !… une voyageuse en gants gris de perle, sans un atome de poussière sur sa toilette… et coiffée ! et habillée ! Si ces messieurs avaient suivi leur désir, au lieu de demeurer près de nous, en vertu des lois de la politesse, ils auraient tous, — oh ! discrètement, — emboîté le pas derrière elle… Maintenant, en attendant son retour, ils frémissent d’impatience… Avouez-le, monsieur d’Oriol. Tiens, la voilà ! Agnès, regarde !
Agnès tourna la tête, et une exclamation lui vint aux lèvres.
— Je connais cette dame…, c’est Mme de Villerson !
— Ah ! par exemple ! la maîtr…, l’amie d’André Morère ? Eh bien, je comprends qu’elle l’inspire. Édouard, écoute. Agnès sait le nom de notre inconnue, c’est la nièce de la marquise de Bitray, Mme de Villerson. Tu sais, le modèle d’André Morère pour son héroïne du Vaudeville !
— Peste ! un fameux modèle…, hein, Boynel ! Ces écrivains, tout moralistes qu’ils sont, savent joliment choisir !
Entre eux, les hommes continuèrent d’échanger leurs remarques, détaillant la jeune femme que considéraient avidement les dames de Beaumont. Elle, avec une indifférence tranquille, supportait le feu de tous ces regards, qu’elle ne remarquait même pas, songeant à la joie qu’elle allait causer à son ami, quand il la verrait soudain apparaître, alors qu’il la croyait à Paris. Distraite par les seules fleurs, elle avançait, ne se doutant guère non plus de la curiosité qu’éveillait, dans les cervelles féminines, sa toilette si sobre pourtant, une simple robe de foulard bleu sombre pointillé de blanc, un simple col de dentelle éclairant le visage, une simple petite toque fleurie de bleuets sur les cheveux d’or fauve. Mais, ainsi vêtue, elle était encore d’une élégance qui réduisait à bien peu les plus beaux atours des dames de Beaumont…
Agnès, plus encore que les autres, la contemplait, ayant la même sensation que si, sur son cœur, se fussent posés les fins talons de la jeune femme. Mais le commandant arrivait affairé :
— Sophie, je quitte André Morère, qui est désolé de ne pas t’avoir rencontrée hier, ainsi qu’Agnès. Aussi je lui ai dit que j’allais, pour vous conduire dans la salle, vous faire passer par le petit salon où il attend l’heure de parler. Seulement, il faut vous dépêcher de venir, car cette heure va bientôt sonner. Agnès, tu accompagnes ta mère… Morère s’est aimablement informé de toi…
— Allez, petite, allez adorer le dieu, lança en riant Mme Salbrice, mordante.
Mais heureusement le commandant n’entendit pas, car il redisait à la colonelle, qui s’en informait pour la vingtième fois au moins, le sujet de la conférence qu’elle oubliait toujours.
— Ah ! merci, commandant… Je me souviens à merveille maintenant. Oui, l’affiche porte en effet : Quelques mots sur l’âme et l’esprit contemporains.
Le commandant, déjà, se répandait en saluts, très pressé d’aller retrouver Morère, à cause de l’heure ; et Mme Vésale était debout, prête à le suivre, charmée en son for intérieur de montrer ainsi à la face de tout Beaumont que le héros du jour était de leurs amis et les accueillait, quand il demeurait invisible pour le commun des mortels. Agnès les suivit. A grands coups pressés, son cœur battait sous le mince corsage d’été, donnant soudain à son visage un éclat de belle fleur rose. Encore quelques minutes, quelques secondes, et, peut-être d’un mot, il allait lui faire du bien, comme le soir où il l’avait consolée après qu’elle avait mal joué…
Le commandant souleva la portière. André Morère, qui, debout, consultait des notes, releva la tête ; et sur Agnès tomba le regard pensif qui l’avait attirée dès leur première rencontre. Avec un sourire et des mots de bienvenue, qui réveillèrent en elle un lointain écho des jours heureux, il emprisonna dans la sienne la petite main frémissante qu’elle lui donnait… Mais il n’eut pas le loisir de lui dire une parole de plus ; Mme Vésale s’emparait vite de la conversation pour lui exprimer son regret de l’avoir manqué la veille et lui faire part de l’enthousiasme qu’il excitait à l’avance, pénétrée de l’idée qu’elle lui était ainsi fort agréable. Puis ce fut le commandant qui s’en mêla, tout en rappelant à sa femme qu’il serait indiscret d’abuser du temps de M. Morère, et déclarant bientôt à l’enfant forcément silencieuse :