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Rêve blanc

AU COURS ! (continued 2)

Reading edition

— Jamais tu n’as mieux chanté !

M. Michel, qui s’est trouvé juste à point pour me ramener à ma place, m’a dit tout simplement : « Merci, mademoiselle. » Mais son « merci » à lui m’a semblé bien meilleur que les compliments de tous les autres.

Il ne m’a plus parlé pendant la fin de la soirée. Jeanne aura été contente !… Il causait avec les personnes respectables de la société ; mais, une ou deux fois, j’ai rencontré son regard qui me suivait… Et au moment du départ, c’est lui qui nous a mises en voiture, maman et moi.

15 mars.

J’ai mal lu ma messe, ce matin ; mais la faute en est pour beaucoup à M. Chambert !

Je me doutais bien qu’il viendrait à l’une des conférences de l’abbé Dubors, puisque je le lui avais demandé ! Seulement, comme je ne l’ai aperçu qu’à la fin de la messe, pendant tout le commencement, j’ai été très fâchée de ne pas le voir.

J’avais, cependant, bien surveillé l’entrée, qui était fort curieuse à regarder.

Ces conférences sont pour les messieurs ; mais les dames y vont beaucoup…, pour être à même de juger si les messieurs en profitent !

Il y avait les habitués de l’église, souvent un peu… mûrs, avec des calottes de velours et de gros livres sous le bras, qui allaient tout droit à leurs chaises. Et puis les indifférents amenés par leur femme ou par leur mère, mêlés aux croyants, ceux-là très sérieux. Et puis les curieux, qui venaient là… pour voir !… Les mondains renseignés — comme l’avoue Georges Landry — sur les jolies femmes que l’on peut rencontrer à cette messe… Les parvenus, auxquels on a dit qu’en temps de République, il est bien porté de montrer des opinions religieuses…

Et tous se pressaient pour entrer dans la nef, s’écartant, je l’ai bien remarqué, quand une jeune femme élégante ou une très vieille dame voulait passer ; — les « purs » offrant même leur chaise… — et restant impassibles quand la dame était laide ou sur le retour…

Tous pareils, les hommes ! Je suis très contente d’être jolie ; c’est beaucoup plus commode !

Mais dans toute cette abondance de messieurs, je ne voyais pas M. Michel. Aussi, je n’ai rien compris au sermon !

Comme la messe avançait, et que j’étais de plus en plus désappointée, je tourne un peu la tête, et je l’aperçois… enfin ! à demi caché par le pilier. Je me penche bien vite sur mon livre ; j’étais certaine qu’il m’avait vue ! J’ai tâché alors de lire attentivement ma messe… Mais je ne pouvais pas ! J’étais trop contente de le savoir dans mon église, à quelques pas de moi !… Et je songeais toujours à ce pauvre du premier janvier, qui s’appelait « Michel » comme lui…

Je regardais le chœur tout illuminé. J’écoutais l’Ave Maria chanté par une voix d’enfant fraîche, cristalline. Je pensais que, dans cette même église, je me marierais peut-être bientôt… Et, tout à coup, il m’a semblé que si, ce jour-là, je me voyais, toute blanche sous mon voile, agenouillée auprès de lui, M. Michel, je n’aurais plus rien à désirer en ce monde…

Oh ! être aimée par lui !…

Mais l’orgue et la voix se sont tus, et mon rêve a disparu… Il était trop beau !…

Je craignais que nous ne le rencontrions pas, tant il y avait de monde à la sortie !

Alors, sans rien dire à papa, je me suis glissée dans la foule. Il a été obligé de se dépêcher pour me rejoindre. Puis, quand j’ai été bien sûre de ne pas manquer M. Michel, j’ai regardé d’un autre côté, et je me suis retournée seulement lorsque papa, qui n’y avait vu que du feu, m’a appelée :

— Paulette ! M. Chambert.

Je lui ai tendu la main à l’anglaise, comme papa… C’était la première fois… Et je lui ai demandé :

— N’est-ce pas, monsieur, que je ne vous ai pas trompé ?… Ces sermons ne sont-ils pas si intéressants qu’ils n’ont plus l’air d’être des sermons ?…

— Paulette ! quelle manière de parler ! s’est écrié papa.

J’ai vite corrigé ma phrase.

— Cet abbé n’est-il pas un orateur très distingué ?

— Très distingué, en effet, m’a répondu M. Chambert avec ce sourire jeune qui éclaire tout son visage.

Papa et lui ont descendu les marches en causant. Je marchais, très sage à côté d’eux ; mon rêve me revenait à la pensée !

Mais les Landry, les de Vignolles, les de Charmoy, etc., nous ont rejoints, et il m’a bien fallu revenir dans la sévère réalité.

M. de Boynes, qui, avec tout un groupe de messieurs, lorgnait la sortie de la messe, a eu un mouvement de contrariété que j’ai saisi au passage, quand il a aperçu M. Chambert auprès de nous.

Mon fidèle chevalier devient insupportable ; je suis bien libre d’aimer à causer avec M. Chambert !…

Jeanne et Georges Landry m’ont arrêtée pour savoir à quelle heure nous nous retrouverions aux courses.

Là-dessus, papa a demandé à M. Chambert s’il n’y allait pas aussi.

J’écoutais de tout mon cœur, en faisant semblant de m’intéresser à la description d’une robe neuve de Jeanne. Il a répondu qu’il avait promis d’accompagner son frère et sa belle-sœur à Lamoureux.

Cette raison m’a eu tout l’air d’un prétexte ! car, enfin, M. Raoul n’a pas besoin qu’on l’« accompagne », et Mme Raoul, étant pourvue de son mari, pouvait bien nous laisser son beau-frère !…

22 mars.

Nous sommes en plein carême en ce moment ! Aussi, les bals se succèdent… et mes maladresses aussi !

C’est désolant ! mais j’en fais beaucoup plus depuis que je suis résolue à devenir une femme sérieuse.

Si maman savait ce qui m’est arrivé, hier soir, au bal, chez Mme de Rally… Ah ! je crois bien qu’elle ne voudrait plus m’emmener nulle part !

Une très belle réunion, beaucoup de jolies femmes et de messieurs dans les embrasures de fenêtres et de portes. Ces derniers ne quittaient guère leur refuge ; passé l’âge du volontariat, plus ils sont jeunes, moins ils dansent : « C’est une règle inverse », comme on nous disait au cours ; de sorte que plusieurs jeunes filles restaient à leur place.

Mme de Rally, une grande et forte femme, avec des yeux charmants, trop de cheveux sur le front et des diamants superbes, allait de droite et de gauche, distribuant des sourires, et demandant aux jeunes filles, sans écouter la réponse :

— Eh bien ! mesdemoiselles… vous amusez-vous ?

Naturellement, toutes, même celles qui ne bougeaient pas, — et pour cause, — murmuraient un : « Oui, madame ! » souriant.

Jeanne et moi, nous n’avions que faire des présentations, car nous connaissions tous les danseurs. Pourtant, comme je revenais à ma place, après une valse avec M. de Boynes, Georges Landry s’approche, escorté d’un jeune homme, et me dit :

— Voulez-vous, mademoiselle, me permettre de vous présenter mon ami, M. Philippe de Rouvres ?

J’adresse un petit salut à M. de Rouvres et je le regarde. Je vois un visage très brun, avec des yeux très ordinaires, des cheveux très ondulés et un sourire satisfait… Oh ! très satisfait !!!

Il m’adresse la demande de rigueur :

— Puis-je espérer, mademoiselle, que vous voudrez bien me faire l’honneur de m’accorder une valse ?

J’examine mon carnet.

— La dixième, monsieur, si vous voulez bien.

On en était à la quatrième. Il prend un air presque froissé.

— Elle me semblera bien longue à venir. Ne pourriez-vous me donner autre chose avant cette valse, mademoiselle ?

Je réponds avec un faux air de regret :

— J’ai tout promis, monsieur.

Ce n’était pas rigoureusement vrai ! Mais ce M. de Rouvres me déplaisait avec ses cheveux trop ondulés et son sourire suffisant.

Il me fait un petit salut de tête bien raide, bien correct :

— Je regrette infiniment, mademoiselle. Alors, la dixième valse !

Ah ! cette dixième valse vint trop vite !… Je m’éloigne à son bras, très décidée à ne pas commencer de conversation.

Nous nous mettons à danser ; il valsait mal, très mal. Au bout de deux tours, j’étais édifiée sur son talent ; je l’arrête, et j’attends toute droite comme une petite pensionnaire qu’il se décide à dire quelque chose.

Je n’étais pas très charitable, je le sentais bien… Mais tant pis ! puisqu’il ne savait pas danser, il fallait au moins qu’il parlât.

Au bout d’une minute, il se hasarde :

— Vous aimez la valse, mademoiselle ?

J’ai sur le bout des lèvres : « Je l’adore ! mais pas avec vous ! »

En femme sérieuse — future ! — je m’arrête à un :

— Oui, monsieur, accompagné d’un petit sourire.

Il reprend :

— Il y a des jeunes filles qui restent sans danseur, parce que certains messieurs préfèrent regarder et ne les invitent pas.

Son raisonnement était si logique que je n’avais rien à y répondre.

Malgré moi, pourtant, il m’échappe :

— Ils ne sont pas ici pour regarder ! Les jeunes filles devraient danser entre elles, sans plus s’inquiéter d’eux !

Il me répond avec son sourire satisfait :

— Oh ! ce ne serait plus la même chose !

Sous-entendu : « Ce leur serait beaucoup moins agréable !!! »

Il était vraiment par trop agaçant.

Je prends le ton le plus indifférent, et je commence :

— Mon Dieu ! croyez-vous ?… Moi, ce me serait tout à fait égal !…

Mais je m’arrête brusquement, effrayée de l’air de stupeur avec lequel il me considérait. Il paraissait suffoqué.

— Oh ! mademoiselle !… Vous dites des choses !… ah ! des choses !… qui sont dures à entendre !…

Je m’apercevais bien maintenant que ma phrase n’était pas très polie !… Mais elle ne me semblait pas suffisante pour le mettre dans un tel état, quand l’idée me vient qu’il a interprété mon : « Cela m’est égal », par :

« Tous ces jeunes gens sont si stupides, que… etc. »

Bien sûr, il devait en être ainsi, car M. de Rouvres continuait du même ton bouleversé et vexé en même temps :

— Oh ! ne vous excusez pas, mademoiselle ! C’était un cri du cœur. Vous n’y pouvez rien !

Il avait raison : je n’y pouvais rien.

Plus je voulais réparer mon étourderie, plus je m’embrouillais. J’en arrivais à parler du plaisir que l’on peut éprouver quelquefois à danser avec des chaises !…

Lui, pendant ce temps, retrouvait ses esprits ; il s’est rappelé qu’il devait se montrer homme du monde et m’a demandé, d’un ton devenu irréprochable, si je voulais valser de nouveau.

Je n’avais pas même le courage de dire que j’étais fatiguée…, de trouver un prétexte. Je me suis laissé emporter au milieu du tourbillon.

Nous avons essayé de faire quelques pas, mais les danseurs étaient si nombreux qu’il nous a fallu arrêter…

Et je ne trouvais rien d’aimable à dire à ce M. de Rouvres pour lui faire oublier la réponse qui l’avait tant froissé. Il ne m’inspirait pas du tout !…

Nous étions près du petit salon où se trouvaient préparés les accessoires du cotillon, au milieu desquels trônait un superbe cor de chasse.

Je jetai sur eux des regards désespérés, cherchant un sujet de conversation, quand je m’aperçois tout à coup que les yeux de M. de Rouvres ont suivi les miens, et sont arrêtés sur le cor en question avec une complaisance des plus marquées.

Une idée lumineuse me vient. Il fallait être un fanatique hunter pour regarder un cor avec tant d’affection ! Et sans hésiter, je commence d’un air aimable, histoire de trouver une entrée en matière :

— Nous allons, je crois, tout à l’heure, pendant le cotillon, entendre sonner un hallali… N’êtes-vous pas, monsieur, très amateur de chasse ?

Ma phrase était pitoyable, et j’allais tout à fait à l’aventure, car une heure plus tôt, j’ignorais même l’existence de M. de Rouvres. Son visage s’éclaircit soudain.

— Oh ! extrêmement, mademoiselle. Oh ! extrêmement ! Chasser est un des plus grands plaisirs de ma vie !!!

Je retiens un soupir de soulagement. Comme j’étais bien tombée, mon Dieu !…

Je continue souriante :

— Je comprends ce goût, car j’ai vu une chasse à courre dans la forêt de Rambouillet ; et, la curée mise en dehors, j’ai conservé un charmant souvenir de ma journée.

Le visage de M. de Rouvres s’épanouissait de plus en plus.

— Je suis fier, mademoiselle, que vous compreniez mon enthousiasme. Oui, chasser est un des plus grands plaisirs de ma vie !!!

Je le savais bien, puisqu’il me l’avait déjà dit ! Mais j’étais décidée à être bonne jusqu’au bout, et je l’écoute avec attention.

Il s’en aperçoit, et poursuit enchanté :

— Il y a dans la chasse un imprévu qui lui donne ce charme irrésistible que les profanes ne peuvent pas comprendre. Ainsi, je me souviens : un jour, nous étions dans un petit bois de bouleaux, allant un peu à l’aventure. Nous n’avions guère rencontré que des lapins…

Je répète avec intérêt :

— Ah ! des lapins ?

— Oui, des lapins… Oh ! il y en avait beaucoup cette année… Beaucoup de faisans, aussi !…

Cela dit avec conviction, M. de Rouvres reprend, encouragé par mon air attentif :

— Tout à coup, nous entendons un bruissement dans les fourrés. Je regarde !… J’aperçois un chevreuil…, je tire…, l’animal tombe !… Je l’avais atteint à l’épaule… Et mes compagnons en étaient encore à se demander ce qui arrivait, a conclu M. de Rouvres, plein d’enthousiasme au souvenir de son exploit.

La valse allait finir. Je pouvais être aimable sans crainte de voir arriver après le chevreuil la biche, le cerf, les faons, toute la famille.

J’ai dit à M. de Rouvres avec mon plus gracieux sourire :

— Ce sont là, monsieur, de ces coups que les bons tireurs rencontrent seuls !

Il s’est incliné, en grand seigneur cette fois, et m’a répondu sur un ton qui n’était plus suffisant :

— Peut-être suis-je, en effet, d’une certaine habileté à la chasse ; mais, en tout cas, je suis un bien mauvais valseur !… Jamais, avant ce jour, mademoiselle, je ne l’avais ainsi regretté !…

Ce n’était vraiment pas mal tourné pour un jeune homme qui a les cheveux si ondulés. Aussi, nous sommes revenus à ma place bien réconciliés.

J’étais à peine assise, que Jeanne m’a chuchoté, en me montrant M. de Rouvres qui s’éloignait :

— Tu sais, ma chère, tu lui as tourné la tête !… Il a déclaré à Georges que tu étais la plus ravissante jeune fille qu’il ait jamais vue.

En moi-même, j’ai ajouté : « Et la plus malhonnête, sans doute ! » Mais j’ai répondu seulement à Jeanne :

— Il danse bien mal.

— Cela ne m’étonne pas, a-t-elle riposté ; il est surtout un grand chasseur devant l’Éternel !… (Ah ! je le savais !…) Mais tu lui apprendras… C’est une très belle conquête que tu as faite là !

Et elle a continué, comme si elle lisait un catalogue :

— Marquis de Rouvres ! Vieille noblesse ! Fortune princière ! Plus de père ! Une mère parfaite ! Un des plus fidèles défenseurs du trône et de l’autel !… Revient d’Angleterre, quittant ton nouveau « roy » !… Très en faveur auprès du prince de Galles !… Personnage à la cour d’Angleterre…

Jeanne aurait pu aller plus longtemps encore, j’étais trop saisie pour l’arrêter…

Il me trouvait « ravissante » ; il était défenseur « du trône et de l’autel » ; il était l’ami du futur roi d’Angleterre… Et moi, je lui avais laissé croire que je le trouvais un « stupide jeune homme » !…

Mon Dieu ! si maman l’apprenait ! Je la cherche des yeux, et je l’aperçois qui causait avec une dame très distinguée, aux cheveux gris encadrant un visage pâle.

— Mme de Rouvres, m’a murmuré Jeanne.

A ce moment, papa s’approche. Il venait… il venait m’avertir que Mme de Rouvres désirait me connaître !… Ah ! cela tombait bien !

La présentation s’est accomplie dans toutes les règles.

— J’avais remarqué dès mon arrivée cette petite tête blonde, m’a dit aimablement Mme de Rouvres ; et j’ai été très fière pour mon fils qu’il ait pu obtenir une valse.

Ah ! pauvre dame !… elle ne se doutait guère combien j’avais été peu polie avec son fils !

Sur un signe de Mme de Rouvres, il s’est approché ; et, pendant que les mères causaient, il m’a demandé respectueusement de lui accorder le cotillon.

Par bonheur, je l’avais déjà promis…

Eh bien, il ne l’a pas dansé ; il s’est assis derrière moi ; il m’a offert tout ce qu’il pouvait m’offrir : fleurs, décorations…, etc.

Par exemple, il parlait un peu trop du prince de Galles !…

Comme nous partions, il a demandé à maman la permission « d’aller lui présenter ses hommages ».

Cette demande était à mon adresse ; je l’ai bien deviné à la manière dont il m’a dit adieu.

Ce marquis de Rouvres m’inquiète. Il a un air de prétendant.

Pourquoi me trouve-t-il ravissante ?… Et pourquoi maman a-t-elle été si aimable avec lui ?…

2 avril.

Fini mon cher, cher cours ! Maman était venue pour la dernière conférence.

Il me semblait que l’heure passait plus vite encore que toutes les fois… Quand j’aurais tant voulu retenir les minutes !

M. Michel nous parlait d’une manière très élevée, si j’en jugeais par le regard profond de Suzanne, de l’influence morale des écrivains. Mais je ne pouvais pas bien l’écouter. Trop d’idées se pressaient dans mon esprit.

Je songeais que lui, le premier, m’avait inspiré le désir d’être autre chose qu’une poupée frivole, et révélé d’autres livres intéressants que les romans. Il m’avait appris à penser un peu par moi-même, donné cette jouissance de savoir comprendre un homme vraiment intelligent… Et pour cela, j’aurais voulu lui dire : « Merci » devant tout le monde, comme il avait parlé devant tout le monde !

Mais les sages convenances étaient là, impitoyables, à me répéter que je devais rester indifférente, bien que le cœur me battît d’émotion.

Oh ! quels mensonges elles vous font faire !

Quatre heures moins dix !… Quatre heures moins cinq !… Quatre heures !… C’était fini.

Il s’est levé, disant quelques mots d’adieu…

Toute l’assistance sortait. J’ai embrassé Mme Divoir, que j’aime bien depuis que je l’ai vue si tourmentée, cet hiver, de la maladie de sa petite fille. J’avais été trop sévère pour elle. Après tout, son mari ne méritait pas d’être beaucoup regretté !…

Quand j’ai rejoint maman, elle causait avec lui… je veux dire avec M. Michel. Et il racontait qu’il allait partir pour le Tyrol, comptant y passer quelques mois.

Il ne manquait plus que cela ! Avec M. de Rouvres qui est d’une amabilité insupportable et que nous rencontrons partout, mon malheur était complet !

La conversation a continué quelques instants.

— Paule va être bien privée de ne plus avoir vos conférences, monsieur, a dit maman.

Je n’ai pu m’empêcher de m’écrier :

— Oh ! oui ! je suis si fâchée qu’elles soient finies !

Il m’a comme enveloppée de ce regard clair et profond que j’aime tant à sentir sur moi.

— Me croirez-vous si je vous avoue qu’à moi aussi les séances du lundi vont bien manquer ?… Mais nous continuerons l’année prochaine, n’est-ce pas ?

— C’est bien loin, l’année prochaine ! ai-je répondu la gorge serrée… Malgré moi, je pensais à cet insipide M. de Rouvres.

— En attendant, a repris maman très gracieuse, je compte absolument sur votre visite… C’est chose convenue… Paulette, d’ailleurs, sera contente de vous exprimer encore le plaisir qu’elle avait à vous entendre.

Il s’est incliné.

Ma gorge n’était plus serrée, et la perspective de M. de Rouvres me devenait tout à fait indifférente.

— Je vous remercie beaucoup, lui ai-je dit, de tout le plaisir et de tout le bien que vous m’avez fait cet hiver !… Je suis un peu plus sérieuse qu’au commencement de la saison… n’est-ce pas, maman ?

Maman a fait une imperceptible petite grimace ; par bonheur, M. Michel n’a pas vu son sourire de doute.

— Et moi, je vous remercie de toute votre attention, m’a-t-il répondu simplement.

Maman lui a tendu la main ; moi aussi !… Et nous sommes parties… si vite !

Il viendra enfin !!… Cela m’est égal maintenant de dîner jeudi chez la marquise de Rouvres.

16 avril.

Il est venu… et je n’y étais pas !

Nous avions une matinée au cours de chant, et maman m’y avait envoyée.

Mon Dieu ! j’aurais été si heureuse de le voir ici !

Pendant le dîner, maman parlait à papa de cette visite. Il paraît que M. Michel et M. de Rouvres se sont trouvés en même temps à la maison, tous deux se connaissant déjà.

M. Chambert est parti le premier. Et alors Philippe de Rouvres a fait de lui un éloge enthousiaste ; puis il a demandé à maman s’il était vrai que M. Michel fût fiancé à la très belle Espagnole, Mlle d’Alvaro, qu’il admirait beaucoup l’automne dernier, à Biarritz.

Jusque-là, j’avais écouté avec un tel intérêt que j’oubliais de dîner. Mais quand maman a répété la question de M. de Rouvres, il m’a semblé tout à coup que je ne la voyais plus que de très loin, comme à travers un voile… et ses paroles m’arrivaient ainsi qu’un murmure confus, n’ayant pas de sens…

Le dîner m’a paru interminable.

Aussitôt que maman s’est levée, j’ai couru dans ma chambre ; je me suis réfugiée près de la fenêtre — mon asile préféré quand je suis très gaie ou très triste — répétant cette malheureuse phrase qui me brûlait les lèvres : « N’est-il pas fiancé à une très belle Espagnole, Mlle d’Alvaro ?… »

Le ciel était tout gris, chargé de nuages ; une hirondelle volait bas autour du jardin. J’entendais le piano de Geneviève qui jouait à papa la Sérénade de Schubert, et la petite voix claire de Patrice qui montait entrecoupée par des éclats de rire parce que maman lui disait un conte.

La pluie s’est mise à tomber, une pluie chaude, pressée

Le vent éparpillait les gouttes sur mes cheveux, sur mon visage, sur mes mains. J’avais le cœur serré à me faire mal, mais je ne voulais pas, je ne pouvais pas pleurer : nous passions la soirée chez Mme de Lubières.

Pourtant, à mesure que la pluie tombait sur moi, on aurait dit qu’elle calmait mon angoisse.

Je me rappelais ses yeux, à lui, quand il me disait adieu, là-bas, chez Mme Divoir… S’il eût aimé Mlle d’Alvaro, il ne m’aurait pas regardée ainsi !…

Et plus j’étais mouillée, plus je réfléchissais, plus aussi j’étais certaine qu’on le fiançait à tort à cette « très belle Espagnole ».

Et puis s’il en avait été ainsi, il ne serait pas parti pour le Tyrol…

Toute cette histoire ne devait être qu’un bavardage de cet insupportable M. de Rouvres que je déteste parce qu’il est amoureux de moi. — Je le vois bien tout en n’ayant pas l’air de remarquer ses yeux langoureux. — Quand je serais tellement, tellement heureuse d’être rien qu’un peu aimée par… lui !

Mais il ne songe guère à me donner cette joie… Il est bon pour moi, comme Suzanne l’est pour Patrice ; cela ne tire pas à conséquence avec les enfants !…

C’est toujours ainsi ; les personnes dont on ne se soucie pas — M. de Rouvres, par exemple, — on les voit chaque jour… Et celles dont la présence est très douce… s’en vont dans le Tyrol…

Pourvu qu’il n’y rencontre pas cette Mlle d’Alvaro !

Pourvu aussi qu’il n’y ait pas trop de jeunes filles dans le Tyrol !

24 avril.

Jeanne dînait ici.

Elle était arrivée un peu à l’avance afin que nous pussions causer.

Nous avions pris place sur mon petit canapé bas, près de la cheminée, le canapé des épanchements, comme nous l’appelons, à cause des confidences que nous y échangeons les lendemains de bal, en regardant le feu, quand le jour baisse.

Tout à coup, Jeanne se lève brusquement, va se poser devant la glace, fait semblant d’arranger ses cheveux et me demande :

— Que diras-tu, Paulette, si je te raconte qu’un beau jeune homme, le prince Charmant tout à fait, s’occupe beaucoup de toi ?

Je ne sais pourquoi, je m’imagine follement qu’elle pense à lui…, à M. Michel. Je détourne la tête pour que, dans la glace, elle ne me voie pas rougir, et je tâche de répondre d’un air détaché :

— Un beau jeune homme ?

Elle continuait à relever ses petites boucles, un peu froissées par son chapeau.

— Tu rougiras d’abord…, tu feras des cérémonies !… et puis tu finiras par l’épouser ; et… tu seras une charmante marquise de Rouvres !

Je répète désolée :

— Marquise de Rouvres ?… C’est de M. de Rouvres que tu parlais ?… Je l’ai en horreur, entends-tu ? ton marquis de Rouvres !

— Mon… mon… mon ! il n’est pas à moi, puisque je te le laisse !… riposte Jeanne. De qui donc croyais-tu que je voulais parler ?

Elle le savait bien, cette maligne Jeanne !…

Comme je ne répondais pas, elle continue avec une petite mine innocente qui manquait de conviction :

— Ah ! j’ai encore une nouvelle à t’apprendre. Mme de Charmoy a dit hier à maman que M. et Mme Raoul Chambert lui avaient promis leur visite, cet été, aux Varennes ; et…

Ici Jeanne s’arrête et arrange le ruban de sa ceinture ; puis elle reprend :

— Et… M. Chambert, le nôtre, ira les y retrouver.

Lui aux Varennes ! A quelques pas de la Christinière ! Alors, il viendrait, je le verrais !

C’était trop beau ! Je me lève d’un bond et je crie à Jeanne :

— Oh ! Jeanne ! Est-il possible que ce soit vrai ?…

Elle me lance un petit regard de côté et commence gravement :

— Je ne croyais pas que tu t’intéressasses (l’imparfait y était !) autant à M. Chambert.

Puis elle s’interrompt, éclate de rire et se jette à mon cou :

— Ah ! chérie, il y a longtemps que j’ai deviné ton secret !

J’étais un peu honteuse de m’être ainsi trahie ; mais je ne pouvais pas me fâcher ; je trouvais tellement bon de parler de lui !

— Jeanne ! il se soucie de moi comme d’une pauvre noisette !

— Peut-être aime-t-il beaucoup les noisettes ; tu ne sais rien de ses goûts, m’a répondu Jeanne malicieusement.

— Je t’en prie, Jeanne, sois sérieuse.

— Sérieuse comme lui, n’est-ce pas ?

Nous nous sommes mises à rire toutes les deux, et nous avons été reprendre nos places sur le canapé des épanchements.

— Écoute, Paulette ! Je vais te raconter quelque chose. Tu sais que Georges est un connaisseur ?… eh bien, pas plus tard qu’hier, il m’a confié : « Chambert est tout à fait emballé sur le compte de Mlle de Marsay ; il ne prononce presque jamais son nom, mais il trouve toujours moyen de savoir tout ce qu’elle fait !… » Je suis bonne de te raconter cela ?

Je l’ai embrassée avec effusion.

— Tu es excellente ! Cherche quelque chose encore.

— J’ai peur que tu ne te montes trop la tête, m’a glissé Jeanne maternellement.

— Jeanne, ne sois pas méchante !

— Eh bien, il a dit une fois à Mme de Charmoy — c’est Claire qui l’a entendu — que tu étais une délicieuse enfant !

— Délicieuse ! C’est bien… Mais enfant !… toujours enfant !!

— Sois tranquille, Paulette, vous serez très heureux, a conclu Jeanne comme dans les contes de fées. Je te le donne bien volontiers ; il est trop sérieux, et aussi, par instants, un peu trop moqueur.

— Il ne l’est jamais avec moi !

— Je crois bien, il n’oserait pas. Tu lui as si bien répondu une fois au cours… Tu l’as secoué !!!…

— Heureusement nous sommes réconciliés, ai-je dit avec un soupir de soulagement. Comme il a dû me trouver ridicule !

— Paulette, ne sois donc pas si naïve. Tu ne lui as jamais paru plus charmante que ce jour-là… Tu sais bien, les hommes aiment ce qui les sort de l’ordinaire.

Involontairement, j’ai pensé à M. de Rouvres…

— Jeanne, j’ai peur que maman ne veuille me faire épouser le marquis de Rouvres…

— C’est probable, m’a-t-elle répondu paisiblement.

— Oh ! comme tu dis cela ! On voit bien que tu n’es pas intéressée dans la question !

— Mais, chérie, réfléchis un peu… Il est marquis ; il est très riche ; il est joli garçon…

— Oh ! non !

— Il est un peu bête, c’est vrai…

— Oh ! oui ! oh ! oui !! Très bête, même !

— Non, pas plus que la plupart des jeunes gens que nous rencontrons dans le monde, a continué Jeanne sans se troubler. Tu sais, les intelligences supérieures, on ne les trouve pas à la douzaine comme les petits pâtés !

— C’est pour cela, Jeanne, que je désirerais tant avoir M. Chambert !

— Tu l’auras, ne te tourmente pas… Tu livreras une petite bataille pour l’obtenir, parce que dans les mariages, vois-tu, c’est comme dans les pralines : il y a l’amande et le sucre ! Et les parents pensent tout de suite à l’amande, autrement dit, au côté sérieux de la question, pendant que nous ne songeons qu’à croquer le sucre…

Quelle sagesse a cette Jeanne, presque autant que feu le roi Salomon !… Je l’écoutais très satisfaite ; elle a repris son petit discours :

— Ton M. Chambert est pourvu d’un vieux père très célèbre ; d’un frère en passe de le devenir ; d’une fortune qui lui permettra de t’offrir au moins, pour le commencement, ton coupé ; il écrit des romans qui passionnent nos familles. Alors, tu peux être tranquille, M. de Rouvres en sera pour ses soupirs… et tu auras ta praline !

La confiance de Jeanne me gagnait. J’ai repris bien vite pour oublier M. de Rouvres :

— Ils sont tous si sages, dans cette famille Chambert ! Jamais ils ne voudront d’une petite folle comme moi.

Je disais cela pour que Jeanne me rassurât.

— Eh bien ! ils te rendront sage comme eux. Tu as déjà des dispositions, puisque tu veux toujours devenir une femme sérieuse. Ils s’y mettront tous, et ils feront de toi une vraie perfection.

Moi, transformée en perfection ! Cette perspective nous a semblé si problématique et si drôle, que nous avons recommencé à rire.

La cloche du dîner sonnait, nous sommes descendues.

Je marchais en plein ciel, et j’avais tout à fait oublié Mlle d’Alvaro.

1er mai.

Je ne me doutais guère, en partant pour le Vernissage, de tout le plaisir qui m’y attendait.

Maman devait venir. Mais, en entendant Patrice pousser des cris d’aigle parce que Meta l’empêchait de renverser l’encrier par terre, elle s’est tellement effrayée qu’elle a attrapé la migraine, et a dû rester tranquillement sur sa chaise longue.

Je suis donc allée avec papa, qui, par extraordinaire, abandonnait la Chambre. Il fallait vraiment que les dernières séances eussent tout à fait épuisé son fonds de patience, qui est grand pourtant !…

… Nous avions traversé presque toutes les salles, papa examinant les tableaux ; moi, les regardant à peu près autant que les visiteurs, qui, pourtant, étaient très amusants à voir ! mais je commence à oublier moins souvent ma résolution de devenir une femme raisonnable.

Nous avions rencontré M. de Rouvres qui avait fort envie de nous accompagner. Maman l’y aurait autorisé… Papa n’en a même pas eu l’idée, et j’ai eu bien soin de ne pas comprendre ses allusions.

Il était quatre heures et demie. Nous commencions à être fatigués. Papa, plein d’attentions pour moi, — comme pour une dame, — m’offre de passer au buffet.

Nous arrivons, un monde fou ! Pas une table !

Papa voulait s’en aller, mais j’avais une soif d’Arabe au milieu d’un désert et je m’écrie :

— Qu’importe qu’il n’y ait pas de place ! Demandez une glace, papa, je la prendrai debout.

Je ne sais si j’avais parlé un peu haut ; mais, à ce moment, deux messieurs qui s’installaient à quelques pas de nous se retournent ; l’un était le jeune député de la Vendée, ami de papa, M. de Ternau, et l’autre, lui ! M. Michel !

Je me demande encore comment j’ai fait pour conserver mon apparence correcte et indifférente, en le reconnaissant…

Il salue.

Comme je répondais, papa, qui, hors de la politique, est toujours distrait, me demande :

— Qui est-ce donc ?

Je lui murmure :

— M. Chambert, de l’Institut ! Vous vous rappelez bien…

Il n’est pas du tout de l’Institut ; mais j’avais pris la première recommandation qui m’était venue à l’esprit :

— Ah ! oui !… fait papa avec conviction.

Il s’approche ; ces deux messieurs aussi. Papa reconnaît M. de Ternau. Échange de poignées de main, saluts. Moi, je pensais à ce que m’avait dit Jeanne…

— N’avez-vous pas de table ? demande M. de Ternau.

Papa répond que « non » ; mais il ajoute que « bien certainement nous allons en trouver une ».

Et cela d’un ton si assuré que je regarde autour de nous. Pourtant personne ne bouge.

M. de Ternau se tourne vers moi.

— Voulez-vous, mademoiselle, nous faire l’honneur d’accepter celle que nous possédons, M. Chambert et moi ?

J’étais un peu embarrassée. Je trouvais toute naturelle sa manière d’agir, car il est absolument dans l’ordre que les messieurs se dérangent pour les dames ; mais je ne pouvais pas le lui déclarer…

— Je vous en prie, me dit M. Michel.

J’avais une envie folle de lui crier :

— Mais je ne demande pas mieux !

Heureusement, papa vient à mon secours :

— Paule accepte, à la condition que vous voudrez bien partager avec nous cette précieuse table.

J’ai vu à l’expression du visage de M. Michel qu’il allait s’excuser. Alors, j’ai continué très vite :

— A mon tour, je vous prie d’accepter.

— Il est impossible de vous dire « non », mademoiselle, m’a répondu M. de Ternau avec un sourire qui ressemblait à un compliment.

Nous nous sommes tous assis.

Je me trouvais près de papa ; mais lui aussi était près de moi !

Nous avions vraiment un petit air de famille ainsi… C’était bon ! Tout me paraissait charmant : le buffet, les garçons, les tables, le public ! Et j’ai mangé ma glace sans m’apercevoir qu’elle était au citron… Et je le déteste à l’ordinaire…

M. Michel ne me parlait presque pas ; il causait surtout avec papa et avec M. de Ternau. Mais cela m’était bien indifférent, puisqu’il promettait de venir au dernier mardi de maman ; qu’il n’était pas avec Mlle d’Alvaro et ne partait pas encore pour le Tyrol…

Je tâchais aussi de voir si Georges Landry avait dit vrai ; si réellement il s’intéressait un peu à moi… Mais je ne découvrais pas grand’chose !

Papa s’est levé et m’a demandé si je désirais faire un tour dans la sculpture…

Certes oui, je voulais ! puisque M. Michel et M. de Ternau allaient nous accompagner.

Au lieu de regarder, papa s’est lancé dans une grande conversation politique à propos d’une maladresse que vient de faire un ministre. Je ne vois pas pourquoi il s’indignait autant ; il y a toujours ainsi une certaine somme de sottise qui flotte dans l’air ; chacun en prend sa part, les ministres comme les autres.

Mais j’ai très volontiers laissé papa à son indignation, parce que, pendant ce temps-là, je possédais M. Michel pour moi seule.

Nous nous sommes mis à causer tous les deux comme chez Mme de Charmoy. Il se montre si simple, si jeune avec moi, que j’oublie toujours, pour ma grande tranquillité, qu’il est un homme célèbre.

Je voyais bien que l’on me regardait beaucoup, car je portais un amour de robe de printemps, gris très pâle. Déjà je l’avais remarqué quand je circulais avec papa ; et « mon succès », selon l’expression traditionnelle, m’avait alors laissée fort indifférente. Mais maintenant, à cause de lui, je me sentais contente d’être jolie.

Jeanne assure que les hommes — même les meilleurs — aiment toujours à être vus avec une femme que l’on remarque…, pour le bon motif, bien entendu, comme dit Louise de Charmoy.

Nous avions commencé par causer sculpture ; mais j’ai été étonnée de m’apercevoir tout à coup que je lui parlais de nous, des enfants, de ce que je pensais, de mes livres préférés, lui demandant son opinion « comme à un vieil ami ».

— C’est cela ! comme à un vieil ami, a-t-il répété, répondant à mon exclamation.

Il y avait une ombre sur son visage ; mais il me regardait très doucement.

A ce moment, nous avons croisé un groupe de dames fort élégantes, des Espagnoles avec des yeux superbes.

Aussitôt, le souvenir de Mlle d’Alvaro m’est revenu à la pensée. Un petit frisson m’a secouée, et presque malgré moi, — soudain, à tout prix, je voulais savoir, — je me suis écriée :

— Est-ce que vous connaissez Mlle d’Alvaro ?

Il a paru un peu surpris de ma brusque question.

— Je l’ai rencontrée l’année dernière à Biarritz.

Ainsi, il l’avait rencontrée, c’était vrai ! Et si le reste allait être vrai aussi !…

— Et vous la connaissez beaucoup, n’est-ce pas ?… ai-je continué bravement ; mais je sentais que ma voix tremblait. Elle est très belle ?

— Il me semble, en effet, qu’elle est fort jolie. Mais je l’ai peu vue… Mon frère Maurice pourrait mieux vous renseigner que moi ; elle l’avait enthousiasmé.

Je comprenais maintenant ! Philippe de Rouvres avait confondu les deux messieurs Chambert !…

Oh ! comme c’était délicieux de ne plus avoir cette terrible crainte !!!

Mes yeux devaient être bien rayonnants, car il m’a demandé :

— Est-ce l’admiration de mon frère qui vous amuse ainsi ? S’adressait-elle donc à une fausse Mlle d’Alvaro ?

— Oh ! non ! c’était bien la vraie ! Je ris parce que… parce que je suis si contente de ma journée !

Nous étions devant la sortie. Par la porte grande ouverte, j’apercevais la pleine lumière de cette belle journée de printemps, le ciel d’un bleu très doux, les marronniers en fleur, le soleil qui semait les jets d’eau de petites étoiles éblouissantes… Oh ! comme il était bon de vivre, d’être jeune, de pouvoir espérer !…

M. de Rouvres sortait avec Georges Landry, M. de Boynes et d’autres messieurs.

J’étais si heureuse, qu’en réponse à son salut, je lui ai envoyé un sourire comme jamais il n’en avait reçu de moi.

M. de Ternau et lui ont attendu, pour s’éloigner, que nous soyons en voiture. C’est à M. Michel que j’ai dit adieu en dernier.

Ils sont restés quelques instants, regardant la voiture prendre la file.

Une minute, j’ai eu la tentation folle de laisser tomber mon ombrelle, mon gant, n’importe quoi, afin de lui donner une raison pour se rapprocher de nous… Papa m’aurait, bien sûr, dit que j’étais maladroite, mais lui m’aurait encore parlé !

Que c’est donc bon qu’il n’épouse pas Mlle d’Alvaro !!!

5 mai.

Mon Dieu ! mon Dieu ! que je suis malheureuse ! Comment tout cela finira-t-il ?…

En rentrant avec miss Emely, je trouve maman dans le petit salon ; elle paraissait très gaie.

J’étais surprise de la voir là ; ordinairement, elle fait à cette heure son tour du Bois.

Je ne sais si elle devine mon étonnement, mais elle me dit en souriant :

— Je ne suis pas sortie parce que j’ai eu des visites…

Elle s’arrête, et puis continue, en hésitant un peu :

— Il paraît que ma petite Paulette a eu tant de succès au Vernissage que l’on désire… nous l’enlever…

Je regarde maman toute saisie :

— Maman ! maman !… Qu’est-ce que vous voulez dire ?

— Je veux dire que moi, qui espérais garder encore longtemps mon enfant auprès de moi, je crains bien d’être obligée… de la donner à… un mari…

Le Vernissage !… Un mari !… Il n’était pas fiancé à Mlle d’Alvaro !…

Toutes ces pensées passent en éclair dans mon esprit…

Je me lève avec un cri, folle de joie, mon cœur battant à grands coups pressés.

— Maman ! allez-vous dire qu’il veuille m’épouser ?…

— Tu en serais donc bien heureuse ? me demande maman avec un sourire très bon.

— Si je serais heureuse ?… Oh ! maman…

L’émotion me coupait la voix.

Maman avait l’air un peu étonnée.

— Quel enthousiasme, ma chérie !… Tu le connais à peine depuis six semaines !

— Depuis six semaines ?… Mais je l’ai vu tout l’hiver…

Maman répète :

— Tout l’hiver ?

Elle paraissait ne plus rien comprendre.

Une crainte terrible me saisit ; j’aurais dû me taire, mais je ne pouvais pas !

— Maman, n’est-ce pas de M. Chambert que vous voulez parler ?

Elle me regarde stupéfaite.

— M. Chambert !!! Mais il n’est question que du marquis de Rouvres… M. Chambert !… Tu veux épouser M. Chambert ?…

Cette perspective semblait lui paraître aussi monstrueuse que si j’avais souhaité d’épouser l’empereur de Chine !

Et moi, je ne trouvais même pas une larme ! Pourtant, toute mon âme me faisait mal ; et je restais immobile, regardant le tapis comme si j’allais y voir les débris de mes malheureuses espérances !

Maman répétait :

— Épouser M. Chambert !… Mais c’est ridicule !… Où as-tu pris une semblable idée ?… Tu es une enfant auprès de lui !…

Ah ! elle disait trop vrai ! Aussi, mes larmes se sont mises à couler…

Bonnes larmes qui arrivaient si à point ! D’abord elles faisaient du bien à mes pauvres nerfs ; et puis, elles étaient le seul moyen d’attendrir maman, qui répétait toujours machinalement :

— C’est absurde ! c’est absurde !…

Je ne voyais pourtant pas en quoi mon désir était absurde !

Au bout de quelques minutes, maman reprend comme involontairement :

— Paulette, il n’est pas possible que tu aimes M. Chambert ?

J’essuie un peu mes yeux :

— Je ne sais pas… je ne connais rien à ces sortes de choses !… Mais si j’apprenais maintenant son mariage, il me semble que tout me deviendrait égal, même d’épouser M. de Rouvres !

Maman avait le visage bouleversé. Elle m’a attirée près d’elle.

— Écoute, ma chérie ; ni ton père, ni moi, ne désirions te voir mariée toute jeune. Mais la recherche de M. de Rouvres étant particulièrement honorable, j’ai tenu à t’en parler ; car une telle union nous paraîtrait réunir bien des conditions de bonheur… Philippe de Rouvres est un excellent garçon, plein de…

— Plein de lui-même ! Oh ! oui, maman, ai-je interrompu, incapable d’en écouter davantage. Il est si ennuyeux !… Il n’a une conversation possible que lorsqu’il parle de ses succès à la chasse ou du prince de Galles !…

— Eh bien, ma Paulette, tu lui enseigneras comment on cause d’une façon intéressante à ton gré.

— Alors, maman, c’est toute une éducation à faire. Il ne sait pas danser, il faut que je le lui apprenne ; il ne sait pas causer, il faut que je le lui apprenne !… Ce n’est plus un mari que vous me donnez, c’est un élève…

Et je me suis penchée suppliante vers maman :

— Autrefois, vous répétiez toujours que j’aurais besoin d’un mari très sage !… Je vous en supplie, donnez-moi M. Chambert !… J’ai tellement confiance en lui !… Lui seul me rendra tout à fait raisonnable !…

Les larmes m’ont empêchée de continuer. Maman paraissait toujours perplexe.

— Je ne comprends plus rien à tout cela. Mme de Rouvres sort d’ici. Elle me dit que son fils est fort épris, que toi-même, au Vernissage, as été charmante pour lui ! Et maintenant…

— Oh ! maman, laissez-le en être pour son espérance… Je n’ai pas été charmante pour lui, je l’ai simplement salué avec un sourire aimable parce que j’étais contente de savoir que M. Chambert n’était pas fiancé à Mlle d’Alvaro…

J’ai craint tout à coup que maman ne me demande comment je l’avais appris. Mais elle était trop préoccupée pour y songer. Elle a murmuré seulement comme à elle-même :

— M. Chambert ! Toujours M. Chambert !… Certes, il y a peu d’hommes que j’estime autant…

Elle s’est tue encore… J’écoutais de toute mon âme, espérant un peu ; mais elle a repris à haute voix :

— Enfin, mon enfant, M. Chambert ne pense peut-être pas le moins du monde à toi… Nous ne pouvons cependant aller lui adresser une demande en mariage !

— Oh ! non, ai-je dit, sortant la tête de mon mouchoir ; je ne le voudrais pas ! Mais si vous le faisiez interroger sans avoir l’air de rien par Mme de Simiane ?

Il me venait étonnamment d’idées depuis que je voyais maman s’adoucir un peu.

— Je vous en supplie, demandez à Mme de Simiane… Je le sens bien, jamais, tant que je ne serai pas sûre qu’il ne songe pas à moi, je ne pourrai accepter un autre mariage !

Maman ne répondait rien. Elle était si absorbée qu’elle n’entendait même pas Patrice galoper dans la serre, en criant : « Maman ! » sur l’air de Marlborough.

J’avais une frayeur terrible d’en être pour mes frais d’éloquence.

A la fin, elle m’a dit pensivement :

— Nous tâcherons que tu sois heureuse, ma Paulette ; calme-toi… Mais n’oublie pas qu’en ce monde, ma chérie, il faut toujours regarder les choses, non pas seulement avec les yeux de l’imagination, mais aussi avec ceux de la raison.

Maman disait cela facilement, du haut de sa sagesse de mère ; mais moi !… Je ne pouvais pas le penser !

Elle ne semblait plus trop fâchée. Pourtant, je crois qu’au fond du cœur, elle regrettait bien de m’avoir conduite au cours.

Ce n’est certes pas moi qui lui avais demandé de m’y envoyer !

11 mai.

Ah ! quelle semaine ! Papa est grave. Maman, nerveuse. Geneviève, toujours raisonnable. Patrice, subissant l’influence générale, devient presque tranquille… et moi, je suis malheureuse ! Pauvre moi qui déteste tant l’indécision !

J’ai tout raconté à Jeanne et à Suzanne, et je leur ai bien dit qu’avant l’explication de mercredi, je ne me doutais pas à quel point je tenais à lui…

Jeanne est pleine d’une confiance superbe :

— Ne te tourmente donc pas, Paulette ; il ne demande pas mieux que de t’épouser, seulement il n’ose pas le dire, parce qu’il est trop discret… On parle sans cesse de ton mariage avec tel ou tel grand personnage !… Georges m’a raconté qu’hier soir encore, chez lady Oakburn, on te fiançait au comte de Luninges. M. Chambert causait en ce moment avec je ne sais quel homme célèbre ; dès qu’il a entendu ton nom, il s’est arrêté brusquement, et Georges prétend que, s’il l’avait pu, il aurait pulvérisé la dame qui te mariait ainsi.

Jeanne est une personne bien sensée, en général… Combien je voudrais que cette fois, elle eût raison encore ! Il me semblerait si dur d’être obligée de l’oublier, lui ! Car certainement, s’il ne se soucie pas de moi, je ferai tout mon possible pour arriver à ne plus penser à lui, jamais ! Je trouve trop ridicule une femme éprise d’un homme qui ne songe pas à elle !

Alors, j’épouserai M. de Rouvres ; autant lui qu’un autre, après tout !

Nous serons extrêmement riches. Comme, par bonheur, il se passionne pour la chasse et les courses, j’espère qu’il ira beaucoup — sans moi ! — Son Cercle l’occupera aussi… Et puis, je l’engagerai souvent à se rendre auprès du prince de Galles pour se distraire ; et pendant qu’il goûtera aux grandeurs, peut-être la pensée lui viendra-t-elle de se faire attacher à la personne de Mgr le duc d’Orléans.

De cette façon, je ne l’aurai pas trop !

Moi, je serai marquise ! je me livrerai à de longues séances chez les couturiers ! Je m’arrangerai pour avoir à faire une douzaine de visites par jour, et le tour du Bois, les expositions, les magasins aidant, les journées passeront… Je me lancerai au plus fort du tourbillon pour oublier que j’avais rêvé une autre vie !… Je serai frivole, coquette, inutile ; je me contenterai d’être une femme à la mode, ne pouvant être une femme heureuse !

Mais au moins, puisque je serai mariée, je pourrai enfin lire ses ouvrages, à lui ; ce sera une compensation, — si faible !

Je me répétais toutes ces choses, hier soir, regardant les nuages qui couraient vite dans le ciel. Papa, seul dans le salon, tenait un journal ; mais il ne lisait pas, car je voyais toujours la même page sous son regard. Tout à coup, il m’a appelée :

— Paule !

Je suis venue, j’ai pris un petit pliant, et je me suis assise tout près de lui. Il caressait mes cheveux sans rien dire, tandis que je restais immobile, les mains croisées sur mes genoux, ayant peur de ce qu’il pensait…

Au bout d’un instant, il a commencé, et sa voix était pleine de tendresse :

— Alors, ma petite Paule veut avoir un mari sage pour elle et pour lui ?

— Oh ! oui, papa ! ai-je murmuré.

— Et ce pauvre marquis de Rouvres qui était si épris…

J’ai mis mes bras autour du cou de papa.

— Ne vous tourmentez pas pour lui. Je suis sûre qu’il se consolera… Il chassera huit jours de suite ; et après, il sera incapable de regretter quelque chose, à commencer par moi !

— Chut, Paulette ! a dit papa, tu ne dois pas parler ainsi !

Je me suis tue volontiers. Mes craintes devenaient moins vives, car je sentais que, malgré tout, papa était bien disposé pour moi ; il me fallait absolument le gagner à ma cause !

Avec maman, je ne peux jamais bien m’expliquer ; nous sommes très vives toutes les deux ; comme elle est la mère, je dois la laisser parler, et ensuite elle ne me donne pas le temps de lui répondre… Tandis qu’avec papa, c’est moi qui parle…

La nuit tombait toute grise.

Nous étions toujours seuls dans le salon… J’ai appuyé ma tête sur son épaule et je lui ai dit bien bas :

— Est-ce que vous trouvez ridicule, papa, que je désire épouser M. Chambert ?

— Ridicule ?… Oh ! non, mon enfant, M. Chambert est un homme d’une intelligence remarquable, et, ce qui vaut mieux encore, un homme de grand cœur.

J’ai fermé les yeux pour mieux savourer cette joie d’entendre parler ainsi de lui… Et puis, j’ai repris toujours bas :

— Une honnête femme, n’est-ce pas, est celle qui aime son mari ?

Papa était si surpris de ma question qu’il m’a répondu simplement :

— Oui, mon enfant.

Je me suis soulevée et l’ai regardé bien en face.

— Eh bien ! papa, je n’épouserai pas M. de Rouvres, car je veux être une honnête femme !… Je veux estimer mon mari, avoir confiance en lui, sentir qu’il m’est supérieur, afin qu’il me garde contre moi-même… Je ne veux pas craindre en l’épousant de rencontrer ensuite un homme qui me plaise plus que lui !…

Je me suis arrêtée hors d’haleine.

La nuit était presque entièrement venue ; mais je sentais sur moi le regard de papa, son beau regard loyal…

Il a murmuré comme se parlant à lui-même :

— Qui aurait cru qu’il y avait tant de sagesse dans cette petite tête ?

Et il m’a attirée tout contre lui.

J’étais si bien là, avec cette chère espérance qui me montait au cœur… Et j’aurais voulu rester encore longtemps dans ce silence qui me laissait faire toutes sortes de rêves doux et bons !…

Mais au bout d’un instant, papa m’a dit :

— Si pourtant ce mariage n’était pas possible, Paulette, tu serais raisonnable ?

J’ai relevé la tête.

— Oui, papa, je serais… je serais très malheureuse !

Le domestique entrait avec les lampes ; je me suis sauvée bien vite… Mais je me sentais moins tourmentée : papa prend mon parti !…

15 mai.

Je m’habillais pour le dîner. Anna est venue me dire que maman me demandait.

Je n’ai pas été longue pour aller la trouver. Elle ôtait son chapeau. Aussitôt que je suis entrée, elle a renvoyé la femme de chambre ; et puis elle a commencé :

— Je reviens de chez Mme de Simiane, Paule ; elle a vu M. Chambert.

J’aurais dû être rassurée par le bon sourire de maman ; mais c’était plus fort que moi !… je suis devenue toute blanche, si blanche qu’elle a eu peur :

— Paule, ma chérie ! ne te trouble pas ainsi ! Je t’apporte de bonnes nouvelles !

— De bonnes nouvelles ?… Oh ! maman, dites, dites-moi tout !

Je n’étais plus pâle, au contraire ; je sentais mon sang courir très vite dans mes veines ; et la chambre me semblait pleine de soleil.

Alors, maman m’a tout raconté.

M. Michel dînait lundi chez Mme de Simiane. D’une façon bien naturelle, elle s’est arrangée, dans la soirée, pour avoir un moment de tête-à-tête avec lui, et a mis la conversation sur moi, me critiquant un peu… (chère Mme de Simiane, qu’elle était bonne !) pour savoir ce qu’il répondrait…

Alors, il m’a défendue si bien, avec tant de chaleur, que Mme de Simiane, qui voyait ce qu’elle désirait, lui a dit soudain avec sa franchise terrible :

— Mais, mon cher ami, vous êtes amoureux de cette enfant !!… Pourquoi ne la demandez-vous pas ?…

Il se défendait, répondant par des phrases vagues ; et puis, brusquement, comme elle insistait, il lui a avoué qu’elle avait deviné juste, que bien des fois, cet hiver, il avait fait ce rêve… — Ce « rêve », quel joli mot !… Éveillé, on rêve seulement aux choses que l’on désire…

Mais il savait bien, a-t-il ajouté, qu’il souhaitait là une chose impossible ! Il comprenait que papa et maman eussent le désir d’un brillant mariage pour moi… D’ailleurs, lui-même ne voulait pas abuser de la confiance qu’on lui avait montrée en nous laissant suivre ses conférences… Et il aimait mieux partir afin de s’ôter la tentation de faire une demande inutile qui nous séparerait complètement… etc., etc.

Mon Dieu ! Comment un homme d’esprit peut-il dire tant de sottises !…

Heureusement, je ne l’entendais pas, car j’aurais eu bien peur qu’il ne refusât jusqu’au bout.

Mme de Simiane, le voyant si résolu, lui a demandé tout à coup si ce n’était pas mon propre bonheur qu’il renonçait à faire… Il a un peu hésité… Et ensuite, n’a-t-il pas répondu qu’il serait coupable de profiter d’un enthousiasme de jeune fille ! car il savait bien qu’en réalité je le considérais seulement comme un ami, un vieil ami, a-t-il répété.

Oh ! comme il avait retenu cette phrase que j’avais dite sans réfléchir, sans y attacher d’importance, pour mieux exprimer toute la confiance qu’il m’inspirait ! Et c’était bien mal à lui de parler de la sorte, de m’accuser d’être enthousiaste, quand, au contraire, je m’efforce sans cesse d’être raisonnable, posée, calme !…

Enfin, Mme de Simiane, électrisée par la résistance, a dû être bien éloquente, car elle a triomphé de toutes les objections :

— Et, m’a dit maman, avec un sourire de tendresse comme les mères savent en trouver…, si tu veux toujours…

Ah ! si je voulais !!!…

J’avais écouté haletante, incapable de trouver un mot pour questionner ; mais quand maman m’a parlé ainsi, j’ai retrouvé toute ma voix pour lui crier :

— Oh ! que vous êtes bonne, maman ! Oh ! oui !… je veux !…

J’ai écrit à Jeanne et à Suzanne tout de suite. Mon bonheur m’étouffait ; je ne pouvais le garder pour moi seule.

17 mai.

Il est en bas, avec maman et papa ! Je l’ai entendu arriver, et je ne puis plus rester en place.

Pour passer le temps, je suis allée dans la chambre des enfants.

J’ai dû ouvrir la porte d’un coup bien nerveux, car Geneviève, plongée dans ses tricots, m’a regardée tout effarée :

— Comme tu as un air extraordinaire ! s’est-elle écriée.

Patrice, qui attelait ensemble un lion et un âne, les a quittés pour venir m’examiner :

— Elle n’a pas du tout une figure drôle, Gina. Elle est très jolie, seulement, et ses yeux sont tout brillants comme des étoiles !

Jamais je n’ai reçu un compliment qui m’ait fait tant de plaisir. Ah ! j’aurais voulu être dix fois plus jolie, pour qu’il me trouvât bien… lui !

J’avais mis ma petite robe grise du Vernissage parce que tout le monde dit qu’elle me va parfaitement ; mais il me semblait que mes cheveux ne faisaient pas bien comme à l’ordinaire…

Pour remercier Patrice, j’ai fini d’atteler le lion et l’âne qui ne voulaient absolument pas se laisser attacher, et je suis revenue dans ma chambre.

Maintenant, j’essaye d’écrire ; mais je ne sais pas ce que je mets… Que peuvent-ils dire tous en bas ?…

On monte !… Maman m’envoie chercher, j’en suis sûre !…

Mon Dieu !… Mon Dieu !…

17 mai, 11 heures du soir.

Je suis entrée… Ils étaient là tous les trois, maman, papa, et lui… Michel !

En me voyant, ils se sont levés, et maman lui a dit :

— Alors, voilà l’enfant que nous allons vous confier…

Sa belle voix toujours pleine était comme assourdie.

Lui avait fait un mouvement pour venir à moi ; mais il s’est arrêté parce que je demeurais immobile.

J’étais tout à coup si saisie de penser que toute ma vie se décidait en ce moment, qu’il n’est arrivé sur mes lèvres qu’un stupide : « Bonjour, monsieur ! »

Il avait l’air aussi troublé que moi.

Maman a jeté un coup d’œil à papa et a murmuré :

— Laissons-les seuls !

Et ils sont sortis sans que j’aie pensé à faire un mouvement pour les retenir…

Le bruit de la porte qui se fermait m’a réveillée. Nous étions restés près de la fenêtre, à côté des grands vases pleins de lilas rosé,… lui me regardant sans me parler, comme s’il craignait de m’effrayer… Mais ses yeux avaient une telle expression de tendresse que, tout à coup, il m’a semblé qu’un grand souffle de joie passait sur moi, m’enveloppant tout entière… Mon cœur s’est mis à battre si fort qu’il me faisait mal, et c’était un mal délicieux…

Je n’avais plus peur ; j’ai osé parler.

— Je craignais tant d’apprendre que vous ne vouliez pas de moi !

— Que je ne veuille pas de vous !… ô mon enfant chérie !…

Il avait dit ces mots presque bas, avec un accent que je ne lui avais jamais entendu, tout à la fois si vibrant et si doux que les larmes me sont montées aux yeux, et ont commencé à tomber comme une pluie d’orage.

J’étais un peu fâchée de pleurer, car je pensais, que je devais être laide ainsi !… Je voulais prendre, au moins, mon mouchoir pour me cacher, et je me suis aperçue alors qu’il tenait mes deux mains dans les siennes… Je les ai bien vite dégagées.

Il me demandait d’une voix suppliante ce que j’avais ; mais je ne pouvais pas lui répondre… Enfin, j’ai fini par murmurer :

— Je suis trop contente !… N’ayez pas l’air si bon, c’est ce qui me fait pleurer !…

Je ne le voyais pas, car j’étais occupée à tamponner mon mouchoir sur ma figure ; mais j’ai senti que ma réponse l’avait rassuré, et il m’a demandé :

— Il vaut mieux alors que j’aie l’air impatienté comme ce certain jour…

Il n’a pu achever ; je m’étais mise à rire de tout mon cœur au souvenir de ce fameux jour qui, maintenant, me paraissait loin… si loin !!

Mes larmes étaient séchées. Mais je lui ai recommandé de ne pas me regarder encore, parce que je ne devais pas être bonne à voir ; et j’ai continué :

— C’est pourtant moi qui vous ai demandé en mariage ! en dehors de toutes les règles !…

Il a repris mes mains et m’a tout doucement attirée vers lui.

Oh ! comme cela était divinement bon de sentir qu’il me donnait toute sa vie !… Il me semblait qu’auprès de lui, aucun malheur ne saurait m’atteindre…

— Je ne pouvais pas espérer que la petite Paulette voudrait bien se laisser aimer par le « détestable » M. Chambert !…

— Et vous m’auriez laissée épouser M. de Rouvres ou n’importe quel autre !… Et ensuite, vous seriez venu me faire des visites de cérémonie, dans les grandes circonstances, n’est-ce pas ?…

Malgré moi, ma voix tremblait ; et je n’osais pas faire un mouvement, car je croyais être dans un rêve délicieux et j’avais peur de me réveiller !

— Si vous aviez épousé M. de Rouvres, jamais je ne vous aurais revue, parce que…

Il s’est arrêté un peu… et puis, tout bas, pour moi seule, il a achevé :

— … Parce que je vous aimais follement, Paulette !

Oh ! j’étais trop heureuse !!… J’ai levé la tête, cherchant son regard… et j’ai rencontré les yeux, les yeux bleus, qui m’ont prise le premier jour où je les ai vus, là-bas au cours, et qui brillaient, comme s’ils étaient pleins de larmes !…

Et j’aurais voulu rester toujours ainsi à me sentir aimée par lui, mon maître, qui allait être mon mari !

Est-ce que c’était possible, un pareil bonheur ?…

Je me rappelle vaguement qu’il m’a demandé les violettes que je portais à ma ceinture…

Ah ! ce n’étaient pas seulement les fleurs que je lui donnais !… mais encore la folle petite Paulette, et aussi la sage Paule de l’avenir :

Car je ne peux pas manquer de devenir enfin une femme sérieuse, une femme de devoir ! avec lui !…

....... .......... ...

Maman est rentrée. On causait ; moi aussi, je parlais, mais sans savoir ce que je disais, car j’entendais toujours sa voix me murmurer :

« Paulette, je vous aime follement !… »

… Ce soir, il est encore venu m’apporter une vraie botte de fleurs, « en échange de mes violettes », m’a-t-il dit, avec cet accent qui me fait battre le cœur.

Et maintenant, je suis toute seule à écrire dans ma chambre. Maman m’a recommandé de dormir ; mais je ne peux pas !

Il fait une si admirable nuit, lumineuse, et veloutée, pleine d’étoiles… Et ses roses, les premières fleurs qu’il m’ait données, sont là tout près de moi et sentent si bon !

Je suis presque honteuse de mon bonheur en pensant qu’à cette heure, pendant que j’écris, il y a de pauvres gens qui souffrent !… Je voudrais pouvoir donner de la joie à tous les malheureux qui sont sur la terre ; et je suis sûre que Michel pense comme moi !…

Papa est rayonnant. Geneviève et Patrice aussi. — Patrice, sans savoir au juste pourquoi ! — Miss Emely ne cesse de me répéter :

— Oh ! my dear, dear child !

Et rien de plus…

Maman, ce soir, en m’embrassant, m’a demandé :

— Ma Paulette est contente, alors ?

Je me suis jetée à son cou pour toute réponse, lui disant mon meilleur merci…

Demain il viendra, de très bonne heure, il me l’a promis…

Je vais essayer de dormir pour que ce demain arrive plus vite.

Mon Dieu ! que nous allons être heureux !!…

FIN

PARIS TYPOGRAPHIE DE E. PLON, NOURRIT ET Cie RUE GARANCIÈRE, 8.

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