CHAPITRE VI.
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Du grand Promontoire ou Cap qui est toûjours couvert de nuages; du miraculeux Jet d'eau qu'on y voit; de la grande & profonde Caverne sur laquelle passe un gros & large Torrent. Combat extraordinaire entre deux Ours blancs & trois Veaux marins.
Dans moins de deux heures la Mer fut toute couverte de glaces, & nous fimes une continuelle manœuvre pour les éviter autant qu'il nous étoit possible; il y en avoit une qui étoit éloignée de nous d'environ cinq ou six portées de mousquet, d'une grandeur si énorme, qu'elle paroissoit une petite Isle, & venant à se rompre en piéces, elle fit plus de bruit en s'éclatant qu'une batterie de plusieurs canons qui auroient fait feu tout à la fois; mais ces glaces diminuant insensiblement de nombre, nous nous en trouvâmes heureusement tout à fait dégagez; mais peu de tems aprés nous fûmes surpris d'un calme qui dura quinze heures; toute la surface de la Mer étoit plus unie qu'une glace de miroir. A une bonne lieue de l'endroit où nous fûmes contraints de rester pour attendre le Vent, il y avoit une grosse Roche à trois pointes que nous allâmes reconnoître avec la chaloupe; elle étoit entourée d'un petit terrain, large de dix ou douze pieds, tout bordé le long de l'eau de grandes herbes fort larges, & couvert jusqu'au pied de la montagne de coquillages, entre lesquels nous trouvâmes une grande quantité de petites huitres, dont les écailles étoient fort noires. Nous en ouvrîmes quelques-unes qui étoient d'un goût excellent, ce qui fut cause que nous en emportâmes à bord autant qu'il nous fut possible. Nous eûmes la curiosité de grimper au haut de cette Roche; sa cime étoit une espece de plate-forme entre trois pointes, sur laquelle nous vîmes plusieurs plumes d'oiseau éparses çà & là. Nous découvrîmes dans des trous quelques nids qui n'étoient qu'un entrelassement de mousse, d'herbes & de plumes; il n'y avoit en tout que deux œufs aussi blancs, mais considérablement plus gros que des œufs de poule; le blanc en étoit d'un verd pâle, & le jaune d'un rouge noir: sans une certaine accreur qu'ils laissoient dans la gorge, ils auroient été assez bons à manger; il n'y avoit pas long-temps que nous étions rentrez dans le Vaisseau, qu'un petit vent commença à s'élever: nous nous en prévalûmes d'abord, mais dans peu d'heures il se renforça de telle sorte, que nous craignîmes d'avoir une rude tempête; c'étoit le même Vent que nous avions eu auparavant; nous en fûmes pourtant quites pour la peur; Nous voguions pour lors avec tant de rapidité, que nous faisions beaucoup de chemin dans une heure. En jettant la vûe sur le bord de l'horison, nous vîmes du côté de l'Oüest comme un grand & gros nuage qui sembloit toucher la Mer, mais nous en approchant toûjours, nous découvrîmes un Cap, dont les terres étoient fort hautes, au dessus duquel il y avoit d'épais nuages à perte de vûë. Comme nous avions dessein, avant de retourner dans le vieux monde, de faire encore quelques nouvelles découvertes, nous allâmes jetter l'Ancre dans l'endroit le plus commode, pour aller à terre; c'étoit une douce pente par laquelle nous montâmes aisément: étant parvenus, en haut, nous trouvâmes une grande quantité de cailloux & de petites pierres, tout le terrain étoit sablonneux & pierreux, & nous ne pouvions pas étendre notre vûe fort loin, parce qu'à cette extrêmité du Cap le Païs alloit insensiblement en montant. Quand nous fûmes arrivez à la plus grande hauteur, nous découvrîmes de grandes Plaines à perte de vûe coupées de plusieurs petits Lacs, & bornées dans le lointain de grandes & hautes montagnes couvertes de neige & fort transparentes, assez prés de nous, & tout vis à vis il y avoit deux petites colines derriere lesquelles on appercevoit bondir rapidement dans les airs, un gros Jet d'eau, semblable à une belle & grande colonne, qui se couronnant d'une grosse écume, retomboit autour d'elle-même par une infinité de petits Ruisseaux, qui se réduisans bien-tôt comme dans une grosse poussiere d'eau, retomboient en bas: du lieu où nous étions, nous ne pouvions voir d'où il sortoit; c'est pourquoy précipitans nos pas, nous nous avançâmes au-delà des colines, & trois Jets d'eau se présentérent à notre vue, qui sortoient de trois petites Roches, disposées en triangle au milieu d'un gros amas de rocaille & de cailloux: Le plus grand qui étoit celui que nous avions aperçû d'abord, s'élevoit dans les airs environ à la hauteur de deux cens cinquante pieds, mais les deux petits en passoient à peine sept à huit: leurs eaux en retombant en terre formoient une petite Riviere, qui aprés avoir serpenté neuf cens ou mille pas, s'alloit jetter dans un des Lacs dont je viens de parler: l'eau en étoit trés-claire & trés-bonne à boire; l'air étoit fort temperé, & il faut de necessité que l'extrême froid se fasse sentir encore plus tard dans ces Contrées. On doit remarquer que ces Lacs se communiquant tous par des Ruisseaux qui coulent des uns dans les autres, nous ne pouvions par conséquent avancer dans le Païs qu'en faisant de longs détours: c'est pourquoy nous les laissâmes sur la gauche & prîmes un peu sur la droite; tout y étoit jusques là si sec & si aride, qu'il n'y croissoit pas la moindre herbe ni le plus petit arbuste. Un grand Vent de terre commença pour lors à souffler avec une telle véhémence & faisoit élever tant de sable & de poussiére, que nous étions contraints de nous arrêter de tems en tems, & de fermer les yeux de peur d'être aveuglez: mais heureusement cela passa bien tôt, & nous entrâmes dans un fonds, dont le terrain, étoit fort noir & couvert par tout d'une petite plante longue & mince, avec des nœuds comme des cannes; elle croissoit en rampant fort loin sur la terre, & jettoit d'espace en espace un petit bouquet de graines d'un trés-beau jaune: cette Plante étoit fort jolie. Aprés y avoir marché cinq ou six cens pas, nous entendîmes un bruit comme celui d'une grande chûte d'eau, & de fait nous vîmes bien-tôt après un gros torrent, qui sortant d'entre deux Rochers trés hauts se précipitoit en bas à la hauteur de plus de trois cens pieds, & formoit ensuite une petite Riviere, qui roulant ses eaux avec une extrême rapidité, entraînoit avec elle une trés-grande quantité de pierres & de cailloux. Comme nous considerions de quelle maniere nous la pourrions passer, nous aperçûmes à côté d'une petite hauteur une descente au bas de laquelle il y avoit une espece de Buisson; c'étoit de petits arbustes fort serrez qui étoient armez d'épines avec de petites feuilles trés-rouges, ils nous cachoient en partie l'entrée d'une Caverne; nous balançâmes quelque tems, n'osant pas d'abord nous hazarder dans un lieu qui pouvoit nous être fatal, mais les deux plus hardis des nôtres y étant entrez, nous suivîmes tous, & aprés avoir marché quelque tems dans l'obscurité, nous découvrîmes tout d'un coup un trés-grand & trés-spacieux sous terrain, divisé en diverses grandes Voûtes de differentes hauteurs, toutes taillées par la Nature dans le Roc: il y en avoit quelques-unes plus hautes & plus vastes que celles des plus grandes Eglises; de grosses Roches disposées à distances inégales soûtenoient ces lourdes & énormes masses de pierre; la lumiere y entroit par en haut au travers d'un grand nombre d'ouvertures, dont les unes étoient en long comme des fentes ou grandes crevasses, & les autres presque rondes ou quarrées, d'où pendoient des herbes à longue tige, dont les feuilles étoient grandes comme celles de figuier: Il y a apparence que l'air chaud qu'on respiroit dans cette Caverne, contribuoit beaucoup à les faire croître; la plus grande & la plus haute de toutes ces Voûtes étoit depuis le haut jusques au bas toute marquetée de noir & de blanc; les marques noires étoient beaucoup plus grandes que les blanches, mais les blanches brilloient comme du cristal; & comme elle avoit en haut vers le milieu, une fort grande ouverture ronde, cela faisoit un charmant effet: Le terrain étoit uni presque par tout, excepté vers une des extrêmitez, où il se haussoit insensiblement. Nous y vîmes un nombre innombrable d'Oiseaux blancs comme des Cignes, & pas plus grands que des Moineaux. Ils pensoient si peu à s'envoler ou à s'enfuir, Qu'ils se laissoient presque marcher sur le corps; nous en prîmes tant que nous voulûmes, ce n'étoit qu'un petit peloton de graisse trés-délicat à manger: Quand nous fûmes au bout, nous y trouvâmes une issue qui conduisoit dans la campagne, & au bas, dans un coin fort obscur, nous vîmes un grand trou rond, à peu prés comme un Puits; nous y jettâmes plusieurs pierres fort grosses, qui aprés être tombées ne faisoient aucun bruit, ce qui nous surprit; & quelques instans aprés, il en sortit tout d'un coup un fort gros oiseau tout noir, qui en étendant ses aîles nous épouvanta par leur grandeur; en sortant de la Caverne il jetta trois grands vilains cris dont toutes les voûtes retentirent: il portoit au bec quelque chose d'assez gros & long, mais il ne nous donna pas le tems de discerner ce que ce pouvoit être. Il faloit que ce Puits fût d'une prodigieuse profondeur, & qu'il y eût quelques trous ou enfoncemens où cet oiseau avoit peut-être son nid, ou qu'il y trouvât quelque chose pour sa subsistance. Nous sortîmes bien-tôt après lui, mais nous eûmes beaucoup de peine à monter, à cause que la pente étoit fort rude & pleine de fort gros cailloux & de pierres pointues: quand nous fûmes en haut, nous connûmes que nous étions au-delà du Torrent, parce qu'il passoit par dessus la Caverne & justement au milieu. Nous n'étions pas à un quart de lieue de la caverne, que nous vîmes sortir deux Ours blancs d'entre deux belles colines vertes comme un Pré par en bas, dont le sommet étoit tout couvert de cette espece d'épine dont j'ai parlé, qui avoit de petites feuilles si rouges. Ils entrerent dans un chemin creux plein de sable, le long d'un côteau qui conduisoit droit à la Mer; ils fouilloient à tous momens la terre avec leur museau aparemment pour chercher quelques racines. Nous les suivîmes de loin, ayant toûjours en cas de necessité nos armes prêtes, quoique pourtant nous eussions remarqué plusieurs fois qu'ils n'attaquoient pas les hommes. Nous fûmes bien-tôt en vûë de la Mer; la Côte en cet endroit formoit un petit Golfe, & le rivage paroissoit tout couvert de coquillage. Nous aperçûmes le long de l'eau trois Veaux marins endormis sur le sable, l'un desquels étoit couché moitié dans l'eau & moitié sur terre; cependant les Ours qui avoient pris petit détour, arriverent insensiblement dans cet endroit, & fouillant toujours de leur museau entre les coquilles, il ne sembloit pas qu'ils regardassent devant eux; mais le plus gros se voyant tout d'un coup auprés d'un de ces veaux marins, il l'assaillit par le haut du col, & du premier coup de dent lui fit ruisseler le sang jusqu'à terre: Cet animal, s'éveillant en sursaut, se donna de si violentes secousses qu'il se dégagea, & perça avec les grands crocs qu'il avoit à la machoire inférieure, le ventre de l'Ours, qui tout furieux, le mordit & le déchira cruellement par tout où il le put attraper. Les deux autres étant venus à son secours, le combat devint general entre ces cinq animaux; mais le premier des Veaux marins perdoit tant de sang, qu'il se sauva dans la Mer, & les autres l'ayant d'abord suivi, ils laisserent par leur fuite aux deux Ours le champ de bataille & tout l'honneur de la victoire. Il y avoit dans ces quartiers un grand nombre de ces Veaux marins; j'en ai vû qui avoient plus de huit pieds de long & qui étoient gros à proportion; ils sont amphibies, & marquetez comme des Tigres, de noir & de blanc, de jaune, de gris & de rouge; leur peau est couverte d'un poil ras, ils ont la tête fort grosse, & quatre pieds avec cinq griffes non divisées, comme des pates d'Oye, & jointes par une peau noire; leur queue est fort courte, ils se plaisent fort à se tenir couchez sur le sable le long de la Mer. Nous laissâmes encore là nos deux Ours fouillans entre les coquillages, & nous suivîmes le rivage, en tournant du côté où nous avions laissé notre Vaisseau. Lorsque nous mîmes le pied sur cette hauteur qui formoit la petite pointe du Cap, je fus dans la derniére surprise d'en voir le terrain tout moüillé, & celui que nous quittions tout à fait sec, le gros nuage qui le couvroit & qui le couvrit toûjours pendant que nous y restâmes, distilloit de tems à autre une grosse rosée semblable à une petite pluye trés-menuë, pendant que dans tous les environs l'air étoit trés-clair & trés-serain, je n'ai jamais pû comprendre quelle en pouvoit être la cause, il falloit que dans ces terres il y eût une vertu occulte & attractive qui retînt toujours au dessus d'elles, même malgré les plus grands Vents, cette grosse exhalaison.