DEUXIÈME PARTIE ÉMIGRATION
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CHAPITRE I
Séjour à Rome. — Querelles dans l'intérieur de Mesdames. — Société de ma mère. — L'abbé Maury. — Le cardinal d'York. — La croix de Saint-Pierre. — Madame Lebrun. — Séjour d'Albano. — Arrivée à Naples. — La reine de Naples et les princesses ses filles. — Parti pris de quitter l'Italie. — Lady Hamilton. — Ses attitudes. — Bermont. — Passage du Saint-Gothard. — Mademoiselle à Constance. — Arrivée en Angleterre.
Je passerai rapidement sur le séjour que nous fîmes en Italie. Je n'en conserve qu'un léger souvenir; je me rappelle seulement avoir entendu faire des récits sur les bisbilles de la petite Cour de Mesdames qui, même alors, me semblaient d'un extrême ridicule. Les querelles des deux dames d'honneur étaient poussées au point de diviser le petit nombre de Français alors à Rome. On était du parti Narbonne ou du parti Chastellux, et on se détestait cordialement.
L'attitude de mes parents se trouvait forcée par l'honneur que ma mère avait d'appartenir à madame Adélaïde; les Chastellux le reconnurent et ils restèrent en bons termes. Les enfants Chastellux vivaient en intimité avec moi, ainsi que Louise de Narbonne, petite-fille de la duchesse. Toutefois, pour ne pas faire de jaloux, nous étions tous également exclus de la présence des princesses.
Je n'ai pas vu madame Adélaïde trois fois pendant le séjour à Rome; à la vérité, j'avais un peu passé l'âge où l'on s'amuse d'un enfant comme d'un petit chien. Malgré les querelles domestiques dont elles étaient témoins et victimes, jamais leurs entours ne sont parvenus à désunir les deux vieilles princesses. Elles sont mortes à peu de jours l'une de l'autre, ayant toujours vécu dans la plus tendre union. Madame Victoire avait une grande admiration pour sa sœur qui le lui rendait en affection.
La faible santé de ma mère la retenait habituellement chez elle. Chaque soir, il s'y réunissait quelques personnes, au nombre desquelles les plus assidues étaient les prélats Caraffa, Albani, Consalvi, et enfin l'abbé Maury, alors le coryphée du parti royaliste. Toutes ces personnes étaient spirituelles et distinguées. Je m'accoutumais à prendre goût à leur conversation. J'étais très gâtée par elles, et principalement par l'abbé Maury et le prélat Consalvi.
L'abbé Maury, en butte à toutes les haines, à toutes les intrigues romaines pour l'éloigner de la pourpre à laquelle la faveur du pape Pie VI l'appelait et y donnant sans cesse prise par ses inconvenances, fit un rude noviciat. Il venait raconter ses douleurs à ma mère; elle le consolait et l'encourageait, tout en le grondant. Le pape le nomma archevêque de Nicée, et l'envoya nonce au couronnement de l'empereur Léopold, ce qui lui assurait le chapeau.
Au retour, il me donna la confirmation et, à cette occasion, une très belle topaze dont l'Empereur lui avait fait cadeau avec plusieurs autres pierres précieuses. Depuis que j'ai été témoin de l'excès fabuleux de son avarice, je ne conçois pas comment il a pu se dessaisir de ce bijou. Peut-être cette passion n'était pas arrivée au développement que nous lui avons connue.
Monsignor Consalvi a eu une réputation européenne; j'en reparlerai plus tard.
Le cardinal d'York, dernier rejeton des malheureux Stuart, habitait Rome. Ma mère était petite-fille du gouverneur de son père; à ce titre, il l'accueillit avec une bonté extrême.
Il l'engagea à venir chez lui à Frascati, l'été, et, l'hiver, il exigeait qu'elle et mon père allassent fréquemment dîner chez lui. On le trouvait dans un grand palais peu meublé, sans feu nulle part, un capuchon sur la tête, deux grosses houppelandes sur le corps, les pieds sur une chaufferette et les mains dans un manchon. Ses convives auraient volontiers adopté le même costume, car on gelait chez lui. Par excès de bonté pour ma mère, il faisait allumer quelques lattes de bois dans un quatrième salon, et il prétendait qu'à cette distance sa respiration en était gênée. Notez qu'il avait du charbon allumé sous les pieds. Mais il faut bien conserver quelque chose de la royauté, ne fût-ce qu'une manie! Ses gens l'appelaient: Votre Majesté. Les commensaux, plus relevés, évitaient toute appellation, ce que l'emploi de la troisième personne dans l'italien rend plus facile. Il ne parlait que cette langue et un peu d'anglais si mauvais qu'on avait peine à le comprendre, ce qui lui déplaisait extrêmement.
Toute sa tendresse se portait sur Consalvi qu'il traitait comme un fils; il ne pouvait se passer un moment d'Ercole, ainsi qu'il l'appelait à chaque instant, et le pauvre Ercole en était souvent bien ennuyé.
Le cardinal était alors furieux contre sa belle-sœur, la comtesse d'Albany, qui avait accepté une pension de la Cour de Londres; il en parlait avec une fort belle dignité royale très blessée. Depuis, lui-même a eu recours à la munificence anglaise. Tant il est vrai qu'en temps de révolution il est bien difficile de préciser d'avance ce à quoi on peut être amené. Certainement, à cette époque, le cardinal croyait de bonne foi qu'il aimerait mieux mourir que de se voir sur la liste des pensionnaires de l'Angleterre, et pourtant il a sollicité d'y être placé.
Je me rappelle une aventure qui fit du bruit à Rome. Monsieur Wilbraham Bootle, jeune anglais, distingué par sa position sociale, sa figure, son esprit, et possesseur d'une immense fortune, y devint amoureux d'une miss Taylor qui était jolie, mais n'avait aucun autre avantage à apporter à son époux. Cependant monsieur Wilbraham Bootle brigua ce titre et obtint facilement son consentement. Le jour du mariage était fixé. À un grand dîner chez lord Camelford, on parla d'une ascension faite le matin à la croix posée sur le dôme de Saint-Pierre. La communication de la boule à la croix était extérieure. Monsieur Wilbraham Bootle dit que, sujet à des vertiges, il ne pourrait pas faire l'entreprise d'y arriver, et que rien au monde ne le déciderait à la tenter.
«Rien au monde, dit miss Taylor.
«—Non, en vérité.
«—Quoi, pas même si je vous le demandais?
«—Vous ne me demanderiez pas une chose pour laquelle j'avoue franchement ma répugnance.
«—Pardonnez-moi, je vous le demande; je vous en prie; s'il le faut, je l'exige.»
Monsieur Wilbraham Bootle chercha à tourner la chose en plaisanterie, mais miss Taylor insista, malgré les efforts de lord Camelford. Toute la compagnie prit rendez-vous pour se trouver le surlendemain à Saint-Pierre et assister à l'épreuve imposée au jeune homme. Il l'accomplit avec beaucoup de calme et de sang-froid. Lorsqu'il redescendit, la triomphante beauté s'avança vers lui, la main étendue; il la prit, la baisa, et lui dit:
«Miss Taylor, j'ai obéi au caprice d'une charmante personne. Maintenant, permettez-moi, en revanche, de vous offrir un conseil: quand vous tiendrez à conserver le pouvoir, n'en abusez jamais. Je vous souhaite mille prospérités; recevez mes adieux.»
Sa voiture de poste l'attendait sur la place de Saint-Pierre; il monta dedans et quitta Rome. Miss Taylor eut tout le loisir de regretter sa sotte exigence. Dix ans après, je l'ai revue encore fille; j'ignore ce qu'elle est devenue depuis.
Je voyais souvent madame Lebrun ou plutôt sa fille. Elle était une de mes camarades de jeu. Madame Lebrun, très bonne personne, était encore jolie, toujours assez sotte, avait un talent distingué, et possédait à l'excès toutes les petites minauderies auxquelles son double titre d'artiste et de jolie femme lui donnait droit. Si le mot de petite maîtresse n'était pas devenu d'aussi mauvais goût que les façons qu'on lui prête, on pourrait le lui appliquer.
Le cardinal Corradini, oncle de Consalvi, possédait à Albano une petite maison qu'il prêta à ma mère et où nous passâmes deux étés. Je conserve un assez faible souvenir de ce ravissant pays, mais un très vif du plaisir que j'avais à y monter sur l'âne du jardinier.
Vers le commencement de 1792, arriva à Rome sir John Legard avec sa femme, miss Aston, cousine germaine de ma mère. Cette relation de famille amena promptement une grande intimité. Les ressources que mes parents avaient apportées de France s'épuisaient. Un seul quartier de la pension donnée par le Roi avait été payé. Le chevalier Legard leur demanda de l'accompagner à Naples, et de retourner ensuite avec lui dans son manoir de Yorkshire où il leur offrait la plus généreuse et la plus amicale hospitalité. Mes parents acceptèrent de passer avec lui quelque temps à Naples, sans s'engager au delà. Le chevalier Legard n'insista pas.
Nous restâmes dix mois à Naples. Ma mère fut très accueillie et fort goûtée par la Reine qui lui faisait conter la Cour de France et tout ce commencement de la Révolution, si intéressant pour elle et comme reine et comme sœur.
J'étais admise auprès des princesses ses filles, et c'est là où a commencé ma liaison, si j'ose me servir de cette expression, avec la princesse Amélie, depuis reine des Français. Nous parlions français et anglais, nous lisions ensemble, j'allais passer des journées avec elle à Portici et à Caserte. Elle me distinguait de toutes ses autres petites compagnes. J'étais moins en rapport avec ses sœurs, quoique nous fussions presque aussi souvent ensemble.
Cependant, après madame Amélie, j'aimais assez madame Antoinette, depuis princesse des Asturies. Quant à madame Christine, qui est devenue reine de Sardaigne, nous l'excluions de tous nos plaisirs auxquels, quoique plus âgée, elle aurait volontiers pris part. Les deux princesses aînées, l'Impératrice et la grande-duchesse de Toscane, étaient mariées à cette époque.
Il y avait beaucoup d'étrangers à Naples, et je crois qu'on s'y amusait; pour moi, comme de raison, je ne prenais que peu de part à ces gaietés. On me menait quelquefois à l'Opéra. J'étais déjà bonne musicienne, et je commençais à avoir une assez belle voix dont Cimarosa s'était enthousiasmé. Il ne donnait pas de leçons, mais il venait fréquemment me faire chanter et m'avait donné un maître qu'il dirigeait.
Le moment de quitter Naples approchait. Le chevalier Legard demanda derechef à mes parents de le suivre en Angleterre. Les communications avec Saint-Domingue, dont on espérait encore quelques secours, y étaient plus faciles. Mon père avait conservé en Hollande tout son mobilier d'ambassade dont on pouvait tirer quelque parti. Enfin, et au pis aller, sir John Legard offrait chez lui, avec toute la délicatesse possible, une retraite honorable. Pendant les dix mois que nous avions passés à Naples, il avait comblé mes parents de toutes les marques d'amitié. En restant en Italie, nous devions tomber incessamment à la charge de Mesdames. Elles-mêmes commençaient à se trouver dans la gêne, et leurs entours ne verraient pas volontiers une nouvelle famille s'installer dans leur commensalité.
Toutes ces réflexions décidèrent mes parents à accepter les offres pressantes du chevalier Legard, après en avoir obtenu l'agrément de madame Adélaïde. Elle consentit à leur départ, en ajoutant que, s'ils ne trouvaient pas à s'établir en Angleterre, tant qu'elle aurait un morceau de pain, elle le partagerait avec eux. La reine de Naples essaya de conserver ma mère à Naples; elle lui offrit même une petite pension, mais alors on espérait encore dans ses propres ressources. La Reine, d'ailleurs, passait pour capricieuse, et la faveur de lady Hamilton commençait. Cette lady Hamilton a eu une si fâcheuse célébrité que je crois devoir en parler.
Monsieur Greville, entrant un jour dans sa cuisine, vit au coin de la cheminée une jeune fille n'ayant qu'un pied chaussé, parce qu'elle raccommodait le gros bas de laine noire destiné à couvrir l'autre. En levant les yeux, elle lui montra une beauté céleste. Il découvrit qu'elle était la sœur de son palefrenier. Il n'eut pas grand'peine à lui faire monter l'escalier et à l'établir dans son salon. Il vécut avec elle quelque temps, lui fit apprendre un peu à lire et à écrire.
Le feu s'étant mis dans les affaires de ce jeune homme très dérangé, il se trouva obligé de quitter Londres subitement. En ce moment, son oncle, sir William Hamilton, ministre d'Angleterre à Naples, s'y trouvait en congé. Il lui raconta que son plus grand chagrin était la nécessité d'abandonner une jeune créature fort belle qu'il avait chez lui et qui allait se trouver dans la rue. Sir William lui promit d'en avoir soin.
En effet, il alla la chercher au moment où les huissiers l'expulsaient de chez monsieur Greville, et bientôt il en devint éperdument amoureux. Il l'emmena en Italie. Je ne sais quel rôle elle joua auprès de lui; mais, au bout de quelques années, il finit par l'épouser. Jusque-là, il semblait la traiter avec une affection paternelle qui convenait à son âge et lui avait permis, jusqu'à un certain point, de la présenter dans le monde peu difficile de l'Italie.
Cette créature, belle comme un ange et qui n'avait jamais pu apprendre à lire et à écrire couramment, avait pourtant l'instinct des arts. Elle profita promptement des avantages que le séjour d'Italie et les goûts du chevalier Hamilton lui procurèrent. Elle devint bonne musicienne, et surtout se créa un talent unique, dont la description paraît niaise, qui pourtant enchantait tous les spectateurs et passionnait les artistes. Je veux parler de ce qu'on appelait les attitudes de lady Hamilton.
Pour satisfaire au goût de son mari, elle était habituellement vêtue d'une tunique blanche ceinte autour de la taille; ses cheveux flottaient ou étaient relevés par un peigne, mais sans avoir la forme d'une coiffure quelconque. Lorsqu'elle consentait à donner une représentation, elle se munissait de deux ou trois schalls de cachemire, d'une urne, d'une cassolette, d'une lyre, d'un tambour de basque. Avec ce léger bagage et dans son costume classique, elle s'établissait au milieu d'un salon. Elle jetait sur sa tête un schall qui, traînant jusqu'à terre, la couvrait entièrement, et, ainsi cachée, se drapait des autres. Puis elle le relevait subitement, quelquefois elle s'en débarrassait tout à fait, d'autres fois, à moitié enlevé, il entrait comme draperie dans le modèle qu'elle représentait. Mais toujours elle montrait la statue la plus admirablement composée.
J'ai entendu dire à des artistes que, si on avait pu l'imiter, l'art n'aurait rien trouvé à y changer. Souvent elle variait son attitude et l'expression de sa physionomie. «Passant du grave au doux, du plaisant au sévère», avant de laisser retomber le schall, dont la chute figurait une espèce d'entr'acte.
Je lui ai quelquefois servi d'accessoire pour former un groupe. Elle me plaçait dans la position convenable et me drapait avant d'enlever le schall qui, nous enveloppant, nous servait de rideau. Mes cheveux blonds contrastaient avec ses magnifiques cheveux noirs dont elle tirait grand parti. Un jour, elle m'avait placée à genoux devant une urne, les mains jointes; dans l'attitude de la prière. Penchée sur moi, elle semblait abîmée dans sa douleur; toutes deux nous étions échevelées. Tout à coup, se redressant et s'éloignant un peu, elle me saisit par les cheveux d'un mouvement si brusque que je me retournai avec surprise et même un peu d'effroi, ce qui me fit entrer dans l'esprit de mon rôle, car elle brandissait un poignard. Les applaudissements passionnés des spectateurs artistes se firent entendre avec les exclamations de: Bravo la Médéa! Puis, m'attirant à elle, me serrant sur son sein en ayant l'air de me disputer à la colère du ciel, elle arracha aux mêmes voix le cri de: Viva la Niobé!
C'est ainsi qu'elle s'inspirait des statues antiques et que, sans les copier servilement, elle les rappelait aux imaginations poétiques des Italiens par une espèce d'improvisation en action. D'autres ont cherché à imiter le talent de lady Hamilton; je ne crois pas qu'on y ait réussi. C'est une de ces choses où il n'y a qu'un pas du sublime au ridicule. D'ailleurs, pour égaler son succès, il faut commencer par être parfaitement belle de la tête aux pieds, et les sujets sont rares à trouver.
Hors cet instinct pour les arts, rien n'était plus vulgaire et plus commun que lady Hamilton. Lorsqu'elle quittait la tunique antique pour porter le costume ordinaire, elle perdait toute distinction. Sa conversation était dépourvue d'intérêt, même d'intelligence. Cependant il fallait bien qu'elle eût une sorte de finesse à ajouter à la séduction de son incomparable beauté, car elle a exercé une entière domination sur les personnes qu'elle a eu intérêt à gouverner: son vieux mari d'abord qu'elle a couvert de ridicule, la reine de Naples qu'elle a spoliée et déshonorée, et lord Nelson qui a souillé sa gloire sous l'empire de cette femme, devenue monstrueusement grasse et ayant perdu sa beauté.
Malgré tout ce qu'elle s'était fait donner par lui, par la reine de Naples et par sir William Hamilton, elle a fini par mourir dans la détresse et l'humiliation aussi bien que dans le désordre. C'était, à tout à prendre, une mauvaise femme et une âme basse dans une enveloppe superbe.
La reine de Naples avait eu beaucoup de peine à consentir à la recevoir. Ma mère avait été employée par sir William à obtenir cette faveur. Mais elle ne tarda pas à s'emparer de l'esprit de la Reine. Il est indubitable que les cruelles vengeances exercées à Naples, sous le nom de la Reine et de lord Nelson, ont été provoquées, on peut même dire commandées par lady Hamilton. Elle leur persuadait mutuellement que chacun d'eux les exigeait. Ma mère en fut d'autant plus désolée qu'elle était fort attachée à la reine Caroline avec laquelle elle est restée en correspondance très suivie, et à qui elle a eu dans la suite de grandes obligations.
J'ai déjà parlé plusieurs fois du valet de chambre de mon père, Bermont. Lorsque notre départ pour l'Angleterre fut décidé, mon père voulut le placer à Naples chez le général Acton. Il y aurait été à merveille; il s'y refusa absolument. Il avait épousé depuis plusieurs années une femme qui avait été successivement ma bonne et celle de mon frère, lorsqu'on m'avait remise à une anglaise. Il en avait eu des enfants restés en France. Il dit à mon père qu'il ne voulait pas se séparer de nous.
«Mais, mon pauvre Bermont, je ne peux pas garder un valet de chambre.
«—C'est vrai, monsieur le marquis, mais il vous faut un muletier. Vous allez acheter des mules pour faire le voyage; il faut bien quelqu'un pour les soigner et les conduire, hé bien, ce quelqu'un ce sera moi.»
Mon père, touché jusqu'aux larmes, ne put qu'accepter ce dévouement. Les mules furent achetées par lui avec autant de zèle que d'intelligence. Il les menait en cocher, et un jeune nègre, venu tout enfant des habitations de mon père, servait de postillon à une berline occupée par mon père, ma mère, leurs deux enfants, la femme de Bermont et une jeune négresse particulièrement attachée à mon service et dont j'aurai à reparler.
Les ressources de mon père n'étaient pas encore complètement épuisées. Il avait été décidé qu'il voyagerait avec le chevalier Legard à frais communs, et, depuis ce moment, la tête de ce dernier travaillait incessamment pour arriver à faire ce voyage au meilleur marché possible. De là, l'invention de l'achat de mules, quinteuses et odieuses bêtes qui ont donné mille embarras, et un système de lésinerie dans tous les détails qui ont rendu ce voyage insupportable et quelquefois dangereux.
Par exemple, le chevalier ne voulut pas laisser démonter les voitures, ni prendre des guides et des chevaux du pays pour traverser le Saint-Gothard, et nous pensâmes tous y périr. Montée sur une petite mule napolitaine qui n'avait jamais porté ni vu de la neige, j'ai traversé la montagne, conduite par mon pauvre père, enfonçant dans la neige jusqu'aux genoux à chaque pas, et à travers une tourmente effroyable. Je me rappelle que mes larmes gelaient sur mon visage. Je ne disais rien pour ne pas augmenter l'inquiétude que je voyais peinte sur celui de mon père.
«Tiens ta bride, mon enfant.
«—Je ne peux plus, papa.»
Et, en effet, mes gants de peau, d'abord mouillés et glacés ensuite, avaient fini par me geler les doigts; il fallut me les frotter avec de la neige. Mon père les enveloppa avec la jaquette d'un homme qui se trouvait là, et nous continuâmes notre route. Arrivés à l'hospice, le temps s'était un peu éclairci. Nos bagages envoyés devant étaient à Urseren; nous n'aurions pu changer nos vêtements trempés. Mon père trouva le chevalier à la porte, causant avec un religieux qui le pressait de s'arrêter.
«Qu'en dites-vous, marquis?
«—Ma foi, puisque le vin est tiré, il vaut autant le boire, dit mon père.
«—Certainement, reprit le candide religieux, certainement, messieurs; il y en a déjà deux bouteilles sur la table, et, si cela ne suffit pas, nous en avons encore.»
Cette réponse me fit beaucoup rire et donna le change à mes souffrances. Dans la première jeunesse, il y a tant d'élasticité qu'on reprend bien vite la force avec la gaieté. Malgré les deux bouteilles toutes préparées, nous continuâmes notre route. La tourmente n'existait pas de ce côté de la montagne. Mon père causait avec moi, m'expliquait les avalanches que nous voyions tomber, et la descente me parut aussi agréable que la montée m'avait été pénible.
Nous passâmes quelques jours à Lausanne, puis à Constance, où le vieil évêque de Comminges s'était établi. J'y aperçus de loin Mademoiselle. On venait de l'enlever à madame de Genlis. Elle ne voyait personne, et était regardée avec une espèce de répulsion par toute cette coterie d'émigrés installés à Constance. Après avoir descendu le Rhin en bateau, nous arrivâmes à Rotterdam. Mon père alla à La Haye pour prendre les caisses qui y étaient déposées. Nous nous embarquâmes, arrivâmes à Harwich et prîmes directement la route du Yorkshire.
CHAPITRE II
Séjour en Yorkshire. — Sir John Legard. — Son mariage. — Lady Legard. — Caractère de sir John Legard. — Son influence sur la jeunesse. — Ses opinions politiques. — Mademoiselle Legard. — Monsieur Brandling. — Séjour en Westmoreland. — Mon éducation. — Départ de mes parents pour Londres. — Je vais les y rejoindre. — Promenade avant mon départ. — Encore Bermont. — Bizarrerie de sa conduite.
Il est temps de peindre plus en détail nos hôtes. Le caractère du chevalier Legard figurerait admirablement dans un roman.
C'était un composé de ce qu'il y a de plus disparate. Né avec l'esprit le plus fin, le goût le plus délicat, l'imagination la plus vive, le besoin de toutes les communications intellectuelles, il avait passé, par goût, toute sa jeunesse dans la retraite d'une gentilhommière du Yorkshire avec les associés les plus vulgaires. Il y avait contracté les habitudes d'une tyrannie domestique dont sa femme était la première victime. Il lui faisait porter la peine d'un genre de vie dont elle était la cause bien innocente.
Madame Aston, mère de deux filles pauvres et d'un fils très riche, selon l'usage du pays, était une jeune veuve très sémillante à l'époque où sir John Legard, officier aux gardes, fit la cour à l'aînée des filles. Il n'y pensait plus guère lorsqu'il apprit que la seconde épousait monsieur Hadges et que l'aînée se tenait pour engagée avec lui. Il eut une explication où il lui représenta que sa fortune le forcerait à habiter exclusivement ses terres et qu'il ne voulait pas demander un si énorme sacrifice à une fille élevée dans le plus grand monde de Londres. Ma pauvre cousine ne comprit pas ce langage et accepta une main qu'on ne lui offrait plus qu'à regret.
Sir John quitta l'armée et s'établit en Yorkshire. Peut-être cette retraite aurait-elle été moins austère si madame Hadges n'avait commencé bien promptement à tenir la conduite plus que légère qui a tant fait parlé d'elle. Lady Legard fut punie des torts de sa sœur par la sévérité toujours croissante de son mari. Elle était la meilleure femme du monde, mais la compagne la moins faite pour partager la retraite d'un homme distingué, non qu'elle n'eût assez de connaissances, mais la vie ne lui apparaissait jamais que sous son aspect le plus matériel.
Elle n'avait d'autre autorité dans la maison que celle de commander le dîner, et ce travail lui prenait chaque jour une bonne partie de la matinée. Une fois par semaine, de telle heure à telle heure, ni plus ni moins, elle faisait sa correspondance. Sa montre consultée, elle quittait une page commencée, prenait son rouet, remettant sa lettre à huitaine. Une autre heure appelait une promenade d'un nombre fixe de tours, toujours dans la même allée. Elle mesurait la quantité d'ourlets qu'elle devait accomplir dans un temps donné, et attachait de l'importance à achever cette tâche à la minute fixée. Son mari l'appelait milady Pendule, et il avait raison.
Hé bien, cette femme ainsi faite aimait le plaisir, le monde et surtout la toilette. Dès qu'elle trouvait la moindre occasion de satisfaire ses goûts, elle s'y livrait. Elle n'aurait pas osé demander des chevaux pour aller se promener, encore moins pour faire une visite; mais, lorsque son mari lui disait d'une voix bien solennelle «Milady, il est convenable que vous alliez à tel château des environs», son cœur bondissait de joie. «Certainement, sir John, bien volontiers», et elle allait préparer ses atours. S'il s'agissait d'un dîner et qu'il y eût moyen de mettre trois épingles de diamants, ses seuls bijoux, sa satisfaction était au comble. Elle retrouvait ses impressions de vingt ans que, depuis vingt autres années, la sévérité de son mari tenait sous un éteignoir de plomb.
Il était toujours désobligeant, souvent dur pour elle. Elle était uniformément douce, mais n'avait pas l'air d'attacher le moindre prix à ses mauvais procédés. Je suis persuadée que, si elle les avait ressentis, si son aspect n'avait pas été impassible, soit qu'il fût bien ou mal pour elle, il avait trop d'âme pour persister dans une conduite qui, même avec ces excuses, était fort répréhensible.
Le chevalier Legard, n'ayant pas d'enfants et ne trouvant à exercer pleinement ni sa sensibilité, ni même sa sévérité vis-à-vis d'une femme toujours immobile, s'entourait de jeunes filles de ses parentes, parmi lesquelles je faisais nombre, quoique beaucoup plus enfant.
Nous en avions une peur effroyable, mais nous l'adorions toutes. Un regard un peu moins sévère était une récompense que nous appréciions comme un triomphe. Quand, au bonsoir qu'il nous disait ordinairement, il ajoutait: «bonsoir, Adèle»; et, une ou deux fois, dans de grandes occasions; «bonsoir, mon amour (my love)», je ressentais un bonheur inexprimable.
Nous savions parfaitement que rien ne lui échappait, qu'il n'y avait pas un bon mouvement de notre cœur qu'il ne devinât et dont il ne nous tînt compte. À la vérité, l'habitude qu'il s'était faite de toujours siéger en jugement sur le genre humain l'entraînait assez fréquemment dans des erreurs; mais il avait la persuasion d'être juste, nous le sentions et lui en tenions compte. La justice est un grand moyen de domination vis-à-vis de la jeunesse.
Je n'étais pas une de ses favorites; il me trouvait de l'orgueil. Il est convenu depuis que ce n'était que de la fierté. Placée dans une situation où je pensais que son autorité sur moi pourrait s'exercer de façon à blesser mes parents, je me tenais dans une grande réserve et ne m'exposais guère à ses reproches, mais je n'en étais pas moins sensible à son approbation. Il prenait chaque jour une prise de tabac après le dîner. Une fois, quelqu'un lui en demanda:
«J'ai oublié ma tabatière», dit-il.
Une de mes compagnes offrit de l'aller chercher.
«Merci, Adèle y est allée».
Je revins, en effet, apportant la tabatière. J'avais aperçu le mouvement qu'il avait fait un instant avant en la cherchant.
«Ah! vous aviez raison, sir John, dit milady. Adèle y est allée, vous le saviez donc?
«—Oui, je le savais.»
Et ce: je le savais, m'est resté gravé dans la mémoire comme une des paroles les plus flatteuses qu'on m'ait jamais adressées. Quel moyen d'éducation qu'une telle influence si on n'en abusait pas!
Il était martyrisé par la goutte et, pendant l'hiver surtout, cloué sur un fauteuil où il souffrait avec un courage admirable. Lorsqu'il avait la liberté de ses mains, il manœuvrait très adroitement son fauteuil dans toute la maison, mais souvent il était réduit à avoir besoin d'assistance même pour tourner les pages de son livre et c'était à qui de nous lui rendrait ce service. Quelquefois, pour nous témoigner sa reconnaissance, il lisait tout haut. Il préférait Shakespeare qu'il rendait admirablement, et accompagnait ses lectures de commentaires très intéressants. C'est à lui que je dois mon goût pour la littérature anglaise et le peu de connaissance que j'en ai acquise.
L'été, il retrouvait de la santé; son adresse et son agilité devenaient incroyables. Il avait été très beau dans sa jeunesse, mais il était devenu fort gros et paraissait plus vieux que son âge, du moins à mes yeux.
Il aimait passionnément la musique. J'avais une belle voix; il n'aurait jamais voulu me demander de chanter pour ne pas me donner d'amour-propre. Quelquefois il entrait dans la pièce où j'étudiais, sous un prétexte quelconque, en me disant: «Go on, child.» (Continuez, enfant). J'avais très soin de choisir les morceaux qui lui plaisaient le plus; et, lorsque je m'apercevais que le livre restait devant lui sans être lu ou le papier sans que sa plume y eût rien tracé, j'en ressentais une joie tout à fait dépourvue de cette vanité qu'il craignait de m'inspirer.
Il était très Pitt plutôt que Tory. Il représentait parfaitement the independent country gentleman. Il n'aimait pas beaucoup la noblesse, méprisait les gens à la mode, détestait les parvenus. Il était passionnément attaché à son pays et avait tous les préjugés et les prétentions des Anglais sur leur suprématie au-dessus de toutes les autres nations. Il aimait le Roi parce que c'était celui de l'Angleterre, et l'Église parce que ses rigides principes de morale s'y associaient, plutôt qu'il n'était royaliste et religieux.
J'ai passé deux ans à boire tous les jours un demi-verre de vin de Porto au dessert après ce toast: Old England for ever the King and constitution and our glorious revolution. Probablement cette dernière phrase datait du moment où la famille des Legard avait renoncé aux principes jacobites.
Leurs pères avaient joué un rôle parmi les cavaliers. Je le croirais d'autant plus volontiers que sir John avait une très vieille tante, restée fille, qui ne venait jamais dîner chez lui à cause de ce toast. Elle habitait une petite ville des environs, Beverley, rendait beaucoup à son neveu, comme chef de la famille, mais avait deux grands griefs contre lui, en outre du toast: l'un, d'avoir renoncé à l'habitation du manoir seigneurial, devenu trop grand pour sa fortune et qui était en mauvais état; l'autre, de ne pas maintenir la prononciation gutturale du G, dans son nom qu'elle prétendait d'origine normande, Lagarde. Quant à elle, elle le disait toujours ainsi.
Elle me caressait beaucoup, et nous découvrîmes un beau jour que c'était à cause de mon sang normand. Sir John lui préparait un nouveau chagrin: non content d'avoir quitté son castel pour résider dans une plus petite habitation, il abandonna sa province.
Malgré leur amour exalté de leur patrie, les anglais tiennent singulièrement peu à leur endroit, s'il est permis de se servir de ce terme. Ils s'éloignent sans regret du lieu que leurs parents, ou eux-mêmes, ont habité longuement pour aller chercher une résidence qui s'accorde avec leurs goûts du moment, soit pour la chasse, la pêche, les courses sur terre ou sur l'eau, l'agriculture, ou toute autre fantaisie qu'ils appellent une poursuite, et qui les absorbe tant qu'elle dure.
J'ai connu un monsieur Brandling qui a quitté un beau château où il était né et avait été élevé, un voisinage où il était aimé, estimé, qui lui plaisait, pour aller s'établir à cinquante milles de là, dans une maison louée, au milieu du plus vilain pays, uniquement parce que ses palefreniers pouvaient y promener ses chevaux tous les matins, sur une commune dont la pelouse offrait dix milles de parcours, sans qu'ils eussent à poser le sabot sur une toise de chemin raboteux. Ce motif lui avait paru suffisant pour enlever sa femme, qu'il aimait beaucoup, au voisinage de sa famille et des relations de toute sa vie. De son côté, elle n'a jamais songé à se trouver molestée par cette décision qui n'a paru ni bizarre, ni contestable à personne. Si je ne me trompe, ce sont là des traits de mœurs qui font connaître un pays.
Pendant son séjour de quelques mois en Suisse, le chevalier Legard avait pris pour le lac de Genève et les promenades sur l'eau un goût qui lui persuada qu'un lac était nécessaire à son existence. Il acheta quelques arpents de terre sur les bords du lac de Winandermere, dans le Westmoreland, et se décida à y bâtir une maison. En attendant, il en loua une dans les environs où il transporta ses pénates, et nous l'y suivîmes.
Je dois dire que, pendant deux années, cet homme d'un caractère si impérieux, d'une humeur si intraitable, non seulement ne laissa pas échapper un mot qui pût être désagréable à mon père, mais encore vécut avec lui dans les formes de la plus aimable déférence. À la vérité, il l'aimait tendrement, mais il était presque aussi gracieux pour ma mère qu'il n'aimait pas autant, et qui froissait souvent ses susceptibilités.
La haute générosité de son caractère l'emportait sur son humeur et, s'il avait été plus rigide pour moi, c'était par système d'éducation. Au reste, il avait réussi jusqu'à un certain point, car, lorsque j'ai quitté sa maison hospitalière, à plus de quatorze ans, je ne croyais aucunement avoir le moindre avantage à apporter dans le monde.
Mon père, dans le temps de cette retraite, s'était exclusivement occupé de mon éducation. Je travaillais régulièrement huit heures par jour aux choses les plus graves. J'étudiais l'histoire, je m'étais passionnée pour les ouvrages de métaphysique. Mon père ne me les laissait pas lire seule, mais il me les permettait sous ses yeux. Il aurait craint de voir germer des idées fausses dans ma jeune cervelle si ses sages réflexions ne les avaient pas arrêtées. Par compensation peut-être, mon père, dont, au reste, c'était le goût, ajoutait à mes études quelques livres sur l'économie politique qui m'amusaient beaucoup. Je me rappelle que les rires de monsieur de Calonne, lorsque l'année suivante, à Londres, il me trouva lisant un volume de Smith, Wealth of nations, dont je faisais ma récréation, furent pour moi le premier avertissement que ce goût n'était pas général aux filles de quinze ans.
Ma mère, menacée d'une maladie du sein, dut aller consulter à Londres et le résultat de cette consultation fut qu'il fallait rester près des médecins. Sa famille se cotisa pour lui en fournir les moyens. Lady Harcourt, son amie, et lady Clifford, sa cousine, se chargèrent de ces arrangements. La reine de Naples, avec qui elle était toujours restée en correspondance, exigea qu'elle ne s'éloignât pas des secours de l'art et lui envoya trois cents louis, en la prévenant que, chaque année, l'ambassadeur de Naples lui en remettrait autant. Ses parents lui complétèrent cinq cents livres sterling avec lesquels il était possible de végéter à Londres.
Mon père revint en Westmoreland chercher mon frère et moi qui y étions restés.
Je ne puis m'empêcher de raconter ici une circonstance qui me frappa vivement. Le chevalier Legard, désolé de la perspective de se trouver seul avec sa femme, était encore plus maussade pour elle que de coutume, et j'en étais indignée, car elle était aussi bonne pour moi qu'il étais en elle de l'être pour qui que ce fût. Un soir, nous étions toutes deux dans un petit char à bancs qu'il menait. Il y avait, de l'autre côté du lac, un effet de soleil tellement admirable que j'en étais frappée et je voyais bien que le chevalier l'était aussi. Il étouffait du besoin d'en parler. Enfin il s'adressa à lady Legard et, la regardant de son œil si intelligent, il s'écria avec enthousiasme:
«Quel glorieux coucher du soleil!
«—Je ne serais pas étonnée qu'il plût demain,» reprit-elle.
Il se retourna sans mot dire, mais comme s'il eût marché sur une torpille. Tout enfant que j'étais, je compris combien ces deux êtres étaient mal assortis et, dans ce moment, ma pitié était bien plus vive pour le tyran que pour la victime.
Me voici arrivée à un fait si étrange dans le cœur humain qu'il faut bien que je le rapporte. Ce Bermont, que j'ai laissé muletier improvisé, ayant reçu à Rome, des prélats amis de mon père, une médaille inscrite: Au fidèle Bermont, à peine arrivé en Angleterre, fut pris, disait-il, de la maladie du pays. Il changea à vue d'œil; enfin il prévint mon père qu'il ne pouvait plus tenir à son anxiété sur le sort de ses enfants, qu'il fallait qu'il allât les voir en France. La mort de Robespierre rendait ce projet praticable. Mon père lui dit:
«Eh bien, allez, mon cher, vous savez ce qui me reste, en voilà le quart; vous reviendrez nous trouver quand vous serez rassuré, si vous ne trouvez pas à mieux faire.
«—Merci, monsieur le marquis, je n'ai pas besoin d'argent, j'ai ce qu'il me faut».
Et il partit. Bermont avait gagné à la loterie, quelques années avant la Révolution, une somme de mille écus qu'il avait placée sur mon père. Il en avait exactement reçu les intérêts qu'il avait soin d'ajouter chaque trimestre à ses gages. Le livre de compte où cela était porté restait entre ses mains. Il l'emporta, ainsi que le peu d'objets de valeur qui restaient à mon père. On ne s'en aperçut pas de longtemps.
Lorsque mon père revint nous chercher, il avait laissé ma mère seule à Londres avec sa jeune négresse. Un soir, elle l'appelle en vain. On s'agite, on la cherche; enfin, on découvre qu'elle est partie avec Bermont, revenu de France exprès pour l'enlever. Il en était devenu amoureux fou, et avait conduit cette intrigue sous les yeux de sa femme, sans qu'elle s'en doutât.
Peu de temps après, à Londres, deux hommes entrèrent dans le salon où je travaillais à côté de ma mère, couchée sur un canapé. Mon père nous faisait la lecture. Ces deux hommes venaient l'arrêter à la requête de Bermont; on le mit dans un fiacre et on l'emmena en prison. On se figure notre désolation. Il fallait se procurer des répondants. Ma mère, qui n'avait pas quitté sa chaise longue depuis trois mois, se mit en quête d'en trouver; elle y réussit au bout de quelques heures. Cependant mon père passa la nuit dans la maison d'arrêt.
Bermont réclamait les mille écus, plus les intérêts et ses gages, ainsi que ceux de sa femme depuis la sortie de France. Cela faisait une assez grosse somme pour de pauvres émigrés. Les livres de compte, qui auraient fait foi de l'exactitude avec laquelle il avait été payé, étaient en sa possession. Les gens de loi surmontèrent la répugnance de mon père, et obtinrent qu'il nierait la dette en totalité. Pour établir celle des mille écus, Bermont n'avait d'autre preuve que les intérêts constamment payés. Il lui fallut la fournir, en renonçant à une partie notable de ses demandes et en établissant sa mauvaise foi; mais il n'avait plus rien à perdre vis-à-vis de lui-même et des autres.
Il se conduisit avec une insolence et une dureté dont rien ne peut donner l'idée, et il osa se trouver à l'audience vis-à-vis de son ancien maître qu'il avait fait traîner en prison, sans avoir même l'air troublé. Expliquera qui pourra cette bizarre anomalie.
Cet homme, pendant vingt-cinq ans de dévouement et de fidélité dans les circonstances les plus compromettantes, a-t-il joué un rôle dont il comptait obtenir récompense et, cet espoir échappant, est-il rentré dans son naturel? Ou bien ce naturel a-t-il changé tout à coup, et le vice a-t-il pris possession d'un cœur jusque-là honnête? Cela m'est impossible à décider. Sa pauvre femme fut dans le désespoir. En outre de ses torts, elle pleurait son infidélité.
Pour en finir de cette aventure, je dirai qu'il emmena la jeune négresse à Dôle où il fit des spéculations qui ne réussirent pas. Il l'abandonna avec deux enfants. Elle chercha à travailler pour les faire vivre. N'y pouvant réussir, elle les prit un soir par la main et les déposa à l'hôpital. On fut quelques jours sans la revoir. Enfin, on entra chez elle: elle s'était laissée mourir de faim, n'ayant plus un sou ni une harde dont elle pût se défaire.
Elle n'avait jamais porté de plainte, ni demandé de secours à personne. Seulement, en remettant ses enfants à l'hôpital, elle les avait recommandés vivement et, en s'en allant, elle s'était écriée: «Ceux-ci ne sont pas coupables, et Dieu est juste.» Cette pauvre fille, qui était aussi belle que l'admettait sa peau d'ébène, avait une âme fort distinguée et méritait un meilleur sort.
CHAPITRE III
Séjour à Londres. — Mon portrait à quinze ans. — Ma manière de vivre. — Monsieur de Calonne. — Âpreté d'un légiste. — Société des émigrés. — Les prêtres français. — Mission de monsieur de Frotté. — Le baron de Roll. — L'évêque d'Arras. — Le comte de Vaudreuil. — La marquise de Vaudreuil. — Madame de La Tour. — Le capitaine d'Auvergne. — L'abbé de La Tour. — Madame de Serant-Walsh. — Monsieur le duc de Bourbon. — La société créole.
Forcée de me trouver souvent en scène dans ce que j'aurai à raconter, il faut bien que je dise comment j'étais alors.
Plus sérieusement et plus solidement instruite que la plupart des jeunes personnes de mon âge, avec un goût assez fin et des connaissances variées dans la littérature de trois langues que je parlais avec une égale facilité, j'avais la plus profonde ignorance de ce qu'on appelle le monde où je me sentais au supplice.
Sans être belle, j'avais une figure agréable. Des yeux petits, mais vifs et très noirs, animaient un teint remarquable, même en Angleterre. Des lèvres bien fraîches, de très jolies dents, une quantité énorme de cheveux d'un blond cendré; le col, les épaules, la poitrine bien; le pied petit. Mais tout cela me rassurait bien moins que je n'étais inquiétée par des bras rouges et des mains qui se sont toujours ressenties d'avoir été gelées au passage du Saint-Gothard; j'en étais mortellement embarrassée.
Je ne sais quand je m'avisai de découvrir que j'étais jolie, mais ce ne fut que quelque temps après mon arrivée à Londres et très vaguement. Les exclamations des dernières classes du peuple, dans la rue, m'avertirent les premières: «Vous êtes trop jolie pour attendre», me disait un charretier en rangeant ses chevaux.—«Vous ne serez jamais comme cette jolie dame si vous pleurez», assurait une marchande de pommes à sa petite fille.—«Que Dieu bénisse votre joli visage, il repose à voir», s'écriait un portefaix, en passant à côté de moi, etc.
Au reste, il est exactement vrai que ces hommages, comme tous les autres, ne m'ont frappée que lorsqu'ils m'ont manqué. Je ne sais si toutes les femmes sentent de même, mais je n'en ai tenu compte qu'à mesure qu'ils échappaient. Les premiers qui fuient sont les admirations des passants, puis ceux qu'on entend en traversant les antichambres, puis ceux qu'on recueille dans les lieux publics. Quant aux hommages de salon, pour peu qu'on ait un peu d'élégance, on vit assez longtemps sur sa réputation.
Pour en revenir à ma jeunesse, j'étais d'une si excessive timidité que je rougissais toutes les fois qu'on m'adressait la parole ou qu'on me regardait. On ne plaint pas assez cette disposition. C'est une vraie souffrance, et je la poussai à un tel point que souvent les larmes me suffoquaient, sans qu'elles eussent d'autre motif qu'un excès d'embarras que rien ne justifiait.
Avec cette disposition, je me résignais facilement à ne jamais quitter la ruelle du lit de ma mère qui avait fini par le garder presque continuellement. Je ne sortais que rarement pour me promener, et toujours avec mon père. Mes récréations étaient de jouer aux échecs avec un vieux médecin ou d'entendre causer quelques hommes qui venaient voir mon père.
De ce nombre était monsieur de Calonne; il prit goût à notre intérieur où il finit par passer sa vie. J'écoutais avec avidité ses récits, faits avec autant d'intérêt que de grâce, lorsque je m'aperçus que le même événement était raconté par lui tout à fait différemment, et, bientôt, qu'il ne disait presque jamais la vérité. Avec cet exclusif apanage de la première jeunesse, je le pris alors dans le plus profond mépris et à peine si je daignais l'écouter.
Il était difficile d'être plus aimable, meilleur enfant, plus léger et plus menteur. Avec prodigieusement d'esprit et de capacités, il ne faisait jamais que des fautes et des sottises. Tant qu'elles étaient à faire, il n'écoutait ni représentation, ni conseil; il courait, tête baissée, s'y précipiter. Mais aussi, dès qu'elles étaient accomplies, même avant d'en éprouver les inconvénients, il les prévoyait tous, s'accusait, se condamnait et abandonnait le parti qu'il avait pris avec une docilité qui n'était comparable qu'à son entêtement de la veille.
Il était, à l'époque dont je parle, brouillé avec tout le monde (même avec monsieur le comte d'Artois, pour lequel il s'était ruiné), criblé de dettes, vivant sous la protection de l'ambassade d'Espagne à laquelle il s'était fait attacher pour éviter d'être arrêté, et aussi gai, aussi entrain que s'il avait été dans la plus douce situation du monde.
Voici, à ce propos, une petite aventure qui donne une idée de l'avidité des gens de loi en Angleterre. On affiche à l'hôtel de ville la liste des personnes qui, attachées aux différentes légations, sont à l'abri de l'arrestation pour dettes. L'Espagne était alors en querelle avec l'Angleterre. L'ambassadeur était parti; cependant la liste restait affichée, mais pouvait être enlevée à chaque instant. Monsieur de Calonne allait assez fréquemment à la cité pour s'en assurer. Un jour, il rencontra un légiste, beau monsieur qu'il avait quelquefois vu dans le monde.
«Que faites-vous donc dans ce quartier lointain?» Monsieur de Calonne le lui expliqua.
«Ne vous donnez pas la peine de venir, je passe dans cette salle tous les jours pour me rendre au tribunal; je vous promets d'y regarder et de vous avertir s'il survenait quelque changement.»
Monsieur de Calonne se confondit en remerciements et n'y pensa plus. Des mois se passèrent et, depuis longtemps, il n'avait plus d'inquiétude à ce sujet. Il eut une petite affaire à laquelle il employa son obligeant ami. Lorsqu'il reçut la note des frais, il trouva: «item pour avoir examiné si le nom de monsieur de Calonne restait sur la liste de la légation d'Espagne, quinze schellings; item, etc.» La somme se montait à deux cents livres sterling. Monsieur de Calonne fut furieux, mais il fallut payer ou plutôt ajouter cette somme à celle de ses autres dettes.
Je n'ai jamais mené la vie de l'émigration, mais je l'ai vue d'assez près pour en conserver des souvenirs qu'il est bien difficile de coordonner tant ils sont disparates. Il y a à louer jusqu'à l'attendrissement dans les mêmes personnes dont la légèreté, la déraison, les vilenies révoltent.
Des femmes de la plus haute volée travaillaient dix heures de la journée pour donner du pain à leurs enfants. Le soir, elles s'attifaient, se réunissaient, chantaient, dansaient, s'amusaient la moitié de la nuit, voilà le beau. Le laid, c'est qu'elles se faisaient des noirceurs, se dénigrant sur leur travail, se plaignant que l'une eût plus de débit que l'autre, en véritables ouvrières.
Le mélange d'anciennes prétentions et de récentes petitesses était dégoûtant.
J'ai vu la duchesse de Fitz-James, établie dans une maison aux environs de Londres et conservant ses grandes manières, y prier à dîner tout ce qu'elle connaissait. Il était convenu qu'on mettrait trois schellings sous une tasse placée sur la cheminée, en sortant de table. Non seulement, quand la société était partie, on faisait l'appel de ces trois schellings, mais encore, lorsque, parmi les convives, il y avait eu quelqu'un à qui on croyait plus d'aisance, on trouvait fort mauvais qu'il n'eût pas déposé sa demi-guinée au lieu de trois schellings, et la duchesse s'en expliquait avec beaucoup d'aigreur. Cela n'empêchait pas qu'il n'y eût une espèce de luxe dans ces maisons.
J'ai vu madame de Léon et toute cette société faire des parties très dispendieuses où elles allaient coiffées et parées sur l'impériale de la diligence, au grand scandale de la bourgeoisie anglaise qui n'y serait pas montée. Ces dames fréquentaient le parterre de l'Opéra où il ne se trouvait guère que des filles et où leur maintien ne les en faisait pas assez distinguer.
Les mœurs étaient encore beaucoup plus relâchées qu'avant la Révolution, et ces formes, qui donnaient un vernis de grâce à l'immoralité, n'existaient plus. Monsieur le comte Louis de Bouillé, arrivant ivre dans un salon, s'asseyait auprès de la duchesse de Montmorency, attirait madame la duchesse de Châtillon de l'autre côté et disait à une personne qui l'engageait à se retirer: «Hé bien, quoi! qu'a-t-on à dire, ne suis-je pas sur mes terres?» et il posait ses deux mains sur ces dames.
Ce ton n'était pas exclusivement réservé à monsieur de Bouillé. Presque tout le monde vivait en ménage, sans que l'Église eût été appelée à bénir ces alliances. Les embarras de fortune, la nécessité de s'associer pour vivre, servaient de motif aux uns, de prétexte aux autres. Et puis, d'ailleurs, pourvu qu'on pensât bien, tout était pardonné. Il n'y avait pas d'autre intolérance, mais celle-là était complète. J'ai vu tout cela, mais pourtant ce n'était pas parmi le grand nombre.
La masse des émigrés menait une vie irréprochable; et il faut bien que cela soit, car c'est de leur séjour prolongé en Angleterre que date le changement d'opinion du peuple anglais en faveur du peuple français.
Quant aux opinions politiques, c'était partout le comble de la déraison; et même ceux des émigrés qui menaient la vie la plus austère étaient les plus absurdes. Toute personne qui louait un appartement pour plus d'un mois était mal notée; il était mieux de ne l'avoir qu'à la semaine, car il ne fallait pas douter qu'on ne fût toujours à la veille d'être rappelé en France par la contre-révolution.
Mon père avait fait un bail de trois ans pour la petite maison que nous habitions dans le faubourg de Brompton; cela lui aurait fait tort s'il avait eu quelque chose à perdre. Mais sa désapprobation de l'émigration armée, et surtout son attachement bien connu pour le roi Louis XVI et la Reine, la fidélité qu'il portait à leur mémoire, étaient des crimes qu'on ne lui pardonnait pas plus que la sagesse avec laquelle il jugeait les extravagances du moment.
Je l'entendais souvent en causer avec l'évêque de Comminges (son frère auquel l'ancien évêque de Comminges avait cédé son siège en 1786), et tous deux déploraient l'aveuglement du parti auquel les circonstances les forçaient d'appartenir.
Il ne serait pas juste, en parlant de l'émigration, de passer sous silence la conduite du clergé. Elle a été de nature à se concilier l'estime et la vénération du peuple anglais, bien peu disposé en faveur de prêtres papistes. Chaque famille bourgeoise avait fini par avoir son abbé français de prédilection qui apprenait sa langue aux enfants et souvent assistait les parents dans leurs travaux.
Réunis par chambrée, quelques-uns de ces bonnes gens s'étaient fait de petites industries à l'aide desquelles ils vivaient et venaient au secours des plus vieux ou des infirmes. Malgré le désir qu'ils auraient peut-être eu d'exercer le prosélytisme, ils ont été assez sages pour qu'aucune réclamation ne s'élevât à cet égard, et je n'ai pas souvenance qu'il y ait eu aucun genre de plainte portée contre un prêtre pendant tout le temps qu'a duré leur exil.
Cette conduite leur avait attiré une vénération dont on a vu des résultats touchants. Par exemple, ceux qui étaient chargés d'approvisionner leurs petites colonies se rendaient le vendredi à Billingsgute, leur schelling à la main, et c'était à qui des vendeurs de poisson remplirait leur panier. Ils avaient la délicatesse, remarquable dans des gens de cette espèce, de recevoir le schelling en donnant du poisson pour la valeur de dix ou douze. Aussi les prêtres français s'émerveillaient du bon marché. Cette singulière transaction commerciale s'est renouvelée tous les vendredis pendant des années; les gens de Billingsgute avaient l'idée qu'elle leur portait bonheur.
La malheureuse expédition de Quiberon avait eu lieu depuis longtemps, avec des circonstances déplorables pour tout ce qui y avait pris part. Le séjour de l'île d'Yeu sera à jamais la honte de la haute émigration. Monsieur de Vauban n'en a fait qu'un trop fidèle récit.
Monsieur de Frotté, le frère du général, vint à Londres. Sa mission était d'avertir monsieur le comte d'Artois que la Vendée était perdue s'il ne s'y présentait un prince. Je ne sais qui l'amena chez ma mère; il y venait assez souvent. Sa négociation traînait en longueur, on l'amusait de bonnes paroles; enfin, il exigea une réponse catégorique, en annonçant la nécessité de son départ.
Je le vis arriver chez ma mère, comme un homme désespéré. Son indignation était au comble; voici ce qu'il nous raconta:
Monsieur le comte d'Artois l'avait reçu, entouré de ce qu'il appelait son conseil, l'évêque d'Arras, le comte de Vaudreuil, le baron de Roll, le chevalier de Puységur, monsieur du Theil et quelques autres, car ils étaient huit ou dix (notez bien que la tête de monsieur de Frotté, qui partait le lendemain, dépendait du secret). Monsieur de Frotté rapporta l'état de la Vendée et les espérances qu'elle présentait. Chacun fit ses objections; il y répondit. On concéda que la présence de monsieur le comte d'Artois était nécessaire au succès. Vinrent ensuite les difficultés du voyage. Il les leva. Puis combien Monseigneur aurait-il de valets de chambre, de cuisiniers, de chirurgiens, etc., etc. (il n'était pas encore question d'aumôniers à cette époque). Tout fut débattu et convenu. Monsieur le comte d'Artois était assez passif dans cette discussion et paraissait disposé à partir. Monsieur de Frotté dit en terminant:
«Je puis donc avertir mon frère que Monseigneur sera sur la côte à telle époque.
«—Permettez, un moment, dit le baron de Roll avec son accent allemand, permettez, je suis capitaine des gardes de monsieur le comte d'Artois et, par conséquent, responsable vis-à-vis du Roi de la sûreté de Monseigneur. Monsieur de Frotté répond-il que Monseigneur n'a aucun risque à courir?
«—Je réponds que nous serons cent mille à nous faire tuer avant qu'il tombe un cheveu de sa tête. Je ne puis répondre de plus.
«—Je m'en rapporte à vous, messieurs, est-ce là une sécurité suffisante pour hasarder Monseigneur? Puis-je y consentir?» reprit le baron.
Tous affirmèrent que non; assurément, que c'était impossible. Monsieur le comte d'Artois leva la séance en disant à monsieur de Frotté qu'il lui souhaitait un bon voyage et que c'était bien à regret qu'il renonçait à une chose que lui-même devait reconnaître impraticable.
Monsieur de Frotté, atterré d'abord, donna un coup de poing sur la table et s'écria, en jurant, «qu'ils ne méritaient pas que tant de braves gens s'exposassent pour eux.» C'était en sortant de cette scène qu'il arriva chez nous; il en était encore tellement ému qu'il ne put s'en taire. Il nous raconta ces détails avec une chaleur et une éloquence de colère et d'indignation qui me frappèrent vivement et que je me suis toujours rappelées.
C'est probablement à la suite des communications qu'il fit à son frère que celui-ci écrivit la fameuse lettre à Louis XVIII: «La lâcheté de votre frère a tout perdu.» Eh bien! cela est exagéré. Monsieur le comte d'Artois, sans doute, n'avait pas de ces bravoures qui cherchent le danger; mais, si ses entours l'avaient encouragé au lieu de l'arrêter, il aurait été trouver monsieur de Frotté, comme il est resté à Londres.
Ah! ne soyons pas trop sévères pour les princes. Regardons autour de nous; voyons quelle influence la puissance, les succès, exercent sur les hommes! Le ministre, depuis quelques mois au pouvoir, la jolie femme, le grand artiste, l'homme à la mode, ne sont-ils pas sous le joug de la flatterie? Ne se croient-ils pas bien sincèrement des êtres à part? Si quelques instants d'une fugitive adulation amènent si promptement ce résultat, comment s'étonner que des princes, entourés depuis le berceau de l'idée de leur importance privilégiée, se livrent à toutes les aberrations dérivant de la folie de se croire eux-mêmes des êtres à part dont la conservation est le premier besoin de chacun? Je suis persuadée que c'est très consciencieusement que monsieur le comte d'Artois représentait à monsieur de Frotté l'impossibilité de hasarder la sûreté de Monseigneur, et que cet argument lui paraissait péremptoire pour tout le monde.
Quand nous disons aux princes que nous sommes trop heureux de mourir pour leur service, cela nous paraît une forme, comme le «très humble serviteur» au bas d'une lettre; mais eux le prennent fort au sérieux et trouvent qu'en effet c'est un véritable bonheur. Est-ce tout à fait leur faute? Non, en conscience; c'est celle de tout ce qui les approche, dans tous les temps et sous tous les régimes.
Aucune des personnes qui entouraient monsieur le comte d'Artois ne se souciait d'une expédition aventureuse dont les chances, bien incertaines devaient amener des fatigues et des privations assurées. Le baron de Roll était, de plus, dans cette circonstance, l'organe de madame de Polastron. Sa tendresse réelle et mal entendue pour monsieur le comte d'Artois ne lui inspirait des craintes que pour sa sûreté et jamais pour sa gloire.
L'évêque d'Arras, arrogant et violent, tranchant du premier ministre et tout occupé des intrigues qu'il tramait contre la cour de Louis XVIII (car les deux frères étaient en hostilité ouverte et leurs agents cherchaient partout à se déjouer mutuellement), l'évêque d'Arras aurait craint par-dessus tout une entreprise qui aurait nécessairement retiré l'influence de ses mains pour la donner aux militaires, d'autant qu'alors le prince était fort éloigné de toute prédilection pour les prêtres. À la vérité, l'évêque d'Arras ne l'était guère.
Monsieur de Vaudreuil, que nous avons vu l'amant despote de la toute-puissante duchesse de Polignac, était devenu le mari soumis d'une jeune femme, sa cousine, qu'il avait épousée depuis l'émigration et dont la conduite peu mesurée aurait pu épuiser sa patience, s'il s'en était aperçu.
J'ai beaucoup vu le comte de Vaudreuil à Londres, sans avoir jamais découvert la distinction dont ses contemporains lui ont fait honneur. Il avait été le coryphée de cette école d'exagération qui régnait avant la Révolution, se passionnant pour toutes les petites choses et restant froide devant les grandes. À l'aide de l'argent qu'il puisait au trésor royal, il s'était fait le Mécène de quelques tous petits Virgiles qui le louaient en couplets. Chez madame Lebrun, il se pâmait devant un tableau, et protégeait les artistes. Il vivait familièrement avec eux et gardait ses grands airs pour le salon de madame de Polignac, et son ingratitude pour la Reine dont je l'ai entendu parler avec la dernière inconvenance. En émigration et devenu vieux, il ne lui restait plus que le ridicule de toutes ses prétentions et l'inconsidération de voir les amants de sa femme fournir à l'entretien de sa maison par des cadeaux qu'elle était censée gagner à la loterie.
Ce n'était pas dans sa propre famille que madame de Vaudreuil aurait acquis les habitudes d'une grande délicatesse. Sa mère, vieille provençale, ne manquait pas d'une espèce d'habileté, ne lui en donnait pas l'exemple. En voici un trait entre mille.
Pendant la campagne des Princes, un homme de ses amis, partant pour l'armée, lui remit une bourse contenant deux cents louis.
«Si je vis, lui dit-il, je vous les redemanderai. Si je meurs, je vous prie de les remettre à mon frère.»
L'ami revint sain et sauf. Son premier soin fut d'accourir chez madame de Vaudreuil. Elle ne lui parla pas du dépôt. Un peu de timidité empêcha le jeune homme de prendre l'initiative. Enfin il se décida, au bout de plusieurs visites, à le réclamer.
«Hélas, mon bon ami, s'il en reste, il n'en reste guère,» dit-elle, avec son accent provençal.
Et, sans le moindre embarras, elle lui remit la bourse où il ne se trouvait plus qu'une douzaine de louis. On conçoit qu'une telle personne ne donnât pas des principes bien sévères à ses filles; aussi toutes en ont profité.
L'une d'elles, madame de La Tour, avait suivi son mari à Jersey où le corps auquel il appartenait était en garnison. À cette époque, le gouverneur de l'île était un d'Auvergne, capitaine de la marine anglaise, qui avait la prétention de descendre de la maison de Bouillon, au moins du côté gauche. Monsieur d'Auvergne se lia très particulièrement avec madame de La Tour, qui fit les honneurs de la maison du gouverneur. Les officiers, par malice, l'appelèrent entre eux madame de La Tour d'Auvergne; mais elle accepta le nom et, dès lors, elle, son mari, ses beaux-frères, ses enfants, tous quittèrent le surnom de Paulet pour prendre celui d'Auvergne.
De là, et appuyant cette prétention de quelques papiers que le capitaine d'Auvergne, mort sans enfants, lui a laissés, elle a établi en France, lorsqu'elle y est rentrée, une branche de La Tour d'Auvergne qui n'a d'autres droits que ceux que j'ai énoncés et qui pourtant s'est fait une existence qui finit par ne lui être plus contestée.
Elle fut fort assistée dans cette entreprise par son beau-frère, l'abbé de La Tour, extrêmement intrigant. Dans un temps dont je parlerai, il était le secrétaire intime et le séide de l'évêque d'Arras, et tonnait contre tous les émigrés qui rentraient en France. Un beau matin, il disparut sans avertir personne, et quinze jours après nous apprîmes que le Premier Consul l'avait nommé titulaire de l'évêché d'Arras. Les fureurs de son patron et prédécesseur furent poussées jusqu'à la frénésie contre ce misérable prestolet. Il ne le désignait plus autrement.
Il y aurait bien des pages à écrire sur cette famille Vaudreuil, mais elles seraient peu amusantes et encore moins édifiantes. Il faut pourtant excepter madame de Serant-Walsh, la fille aînée, personne de mérite, qui a été une des premières dames de l'impératrice Joséphine. Elle était très remarquablement instruite, assez spirituelle, et l'Empereur se plaisait à causer avec elle, dans le temps où il causait encore. Elle et madame de Rémusat lui ont souvent fait arriver des vérités utiles pour lui et pour les autres.
Les créanciers de monsieur le comte d'Artois devinrent plus importuns, et il fut obligé d'aller rechercher la protection des murs du palais d'Holyrood, à Édimbourg, où ils ne pouvaient l'atteindre. Il y séjourna jusqu'à ce qu'un bill du parlement anglais eut décidé que les dettes contractées à l'étranger ne pourraient entraîner prise de corps.
Il ne resta de prince à Londres que monsieur le duc de Bourbon qui a péri si misérablement à Saint-Leu, fin trop digne de sa vie. Son père, s'étant aperçu qu'il entendait le bruit des balles sans s'y plaire, l'avait expulsé de l'armée de Condé où, entre deux générations de héros, il soutenait bien mal le beau nom de Condé. Ce n'était pas un mauvais homme; il était doux et facile dans son intérieur. Peut-être son inconduite tenait-elle principalement à une timidité organique qui lui rendait insupportable l'existence de prince; il n'était à son aise que dans les classes assez peu élevées pour qu'il n'y trouvât aucun respect. Son goût vif pour les femmes, se trouvant réuni à sa répugnance pour les salons, le jetait dans une vie des moins honorables.
Lorsqu'il se trouvait forcé, par quelques circonstances impossibles à éviter, à se trouver en bonne compagnie, il y souffrait visiblement. Il avait pourtant une belle figure, fort noble, et ses façons, quoique froides et embarrassées, avaient de la distinction. Une liaison intime avec la jeune comtesse de Vaudreuil le mit pendant quelques mois dans le monde, mais il y était toujours mal à son aise.
Il allait un peu plus volontiers qu'ailleurs dans ce qu'on appelait la société créole. Elle était composée de personnes dont les habitations n'avaient pas été assez dévastées pour être détruites entièrement. Les négociants de Londres leur faisaient, à intérêts bien onéreux, de petites avances dont ils ont fini par n'être pas payés. Cette classe de créoles était alors la moins malheureuse parmi les émigrés. Une certaine madame de Vigné en était la plus riche. Elle tenait une espèce d'état, appelait monsieur le duc de Bourbon le voisin, parce qu'il demeurait dans sa rue, et était suffisamment vulgaire pour le mettre à son aise.
C'est elle qui répondait à un anglais qui lui demandait si elle était créole:
«Oui, monsieur, et des bonnes, car je roule.»
Paroles que l'anglais fut obligé de se faire expliquer. Sa fille, très jolie et très aimable, était l'objet des prétentions de tout ce que l'émigration avait de plus distingué; mais elle fit la difficile, les moulins des habitations cessèrent de rouler, et elle fut trop heureuse d'épouser le consul d'Angleterre à Hambourg. Mademoiselle de La Touche, fille de madame Arthur Dillon, et mademoiselle de Kersaint, toutes deux riches de possessions à la Martinique, avaient été plus avisées. La première épousa le duc de Fitz-James, l'autre, le duc de Duras. J'ai été par la suite très liée avec toutes deux, et j'aurai à en reparler.
CHAPITRE IV
Concerts du matin. — Le général de Boigne. — Mon mariage. — Caractère de monsieur de Boigne. — Les princes d'Orléans. — Monsieur le comte de Beaujolais. — Monsieur le duc de Montpensier. Monsieur le duc d'Orléans. — Tracasseries domestiques. — Voyage en Allemagne. — Hambourg. — Munich. — Retour à Londres. — Histoire de lady Mary Kingston.
Je ne raconterai pas le roman de ma vie, car chacun a le sien et, avec de la vérité et du talent, on peut le rendre intéressant, mais le talent me manque. Je ne dirai de moi que ce qui est indispensable pour faire comprendre de quelles fenêtres je me suis trouvée assister aux spectacles que je tenterai de décrire, et comment j'y suis arrivée. Pour cela, il me faut entrer dans quelques détails sur mon mariage.
La santé de ma mère donnant moins d'inquiétude, elle chercha à m'amuser. Elle avait retrouvé à Londres Sappio, ancien maître de musique de la reine de France. Il était venu chez elle, m'avait fait chanter, s'était passionné de mon talent et le cultivait avec d'autant plus de zèle qu'il s'en faisait grand honneur. Sa femme, très gentille petite personne, était bonne musicienne. Nos voix s'unissaient si heureusement que, lorsque nous chantions ensemble à la tierce, les vitres et les glaces en vibraient. Je n'ai jamais vu cet effet se renouveler qu'entre mesdames Sontag et Malibran. Il avait un mérite très grand, surtout pour les artistes, parce que cela est rare. Sappio en amenait souvent chez ma mère; ils prirent l'habitude d'y venir de préférence le dimanche matin, et cela finit par composer une espèce de concert improvisé d'artistes et d'amateurs. Les assistants s'y multiplièrent, la mode s'en mêla et, au bout de quelques semaines, ma mère eut toute la peine du monde à écarter la foule de chez elle.
Un monsieur Johnson, que nous voyions quelquefois, lui demanda la permission de lui amener un nouveau débarqué de l'Inde; il connaissait encore peu de monde et désirait se mettre en bonne compagnie. Il vint, il s'en alla sans que nous y fissions grande attention.
Plusieurs semaines se passèrent. Il revint faire une visite, dit qu'une entorse l'avait empêché de se présenter plus tôt et pressa tellement ma mère de venir dîner chez lui le lendemain qu'après avoir fait une multitude d'objections elle y consentit. Il n'y avait que la famille O'Connell et la mienne. Notre hôte pria monsieur O'Connell de venir le voir de bonne heure le jour suivant et le chargea de me demander en mariage.
J'avais seize ans. Je n'avais jamais reçu le plus léger hommage, du moins je ne m'en étais pas aperçue. Je n'avais qu'une passion dans le cœur, c'était l'amour filial. Ma mère se désolait dans la crainte de voir s'épuiser les ressources précaires qui soutenaient notre existence. La reine de Naples, chassée de ses États, lui mandait qu'elle ne savait pas si elle pourrait continuer la pension qu'elle lui faisait. Ses lamentations me touchaient encore moins que le silence de mon père et les insomnies gravées sur son visage.
J'étais sous ces impressions lorsque monsieur O'Connell arriva chargé de me proposer la main d'un homme qui annonçait vingt mille louis de rente, offrait trois mille louis de douaire et insinuait que, n'ayant pas un parent, ni un lien dans le monde, il n'aurait rien de plus cher que sa jeune femme et sa famille. On me fit part de ces propositions.
Je demandai jusqu'au lendemain pour répondre, quoique mon parti fût pris sur-le-champ. J'écrivis un billet à madame O'Connell pour la prier de m'inviter à déjeuner chez elle, ce qui lui arrivait quelquefois, et de faire avertir le général de Boigne de m'y venir trouver. Il fut exact au rendez-vous; et là je fis la faute insigne, quoique généreuse, de lui dire que je n'avais aucun goût pour lui, que probablement je n'en aurais jamais, mais que, s'il voulait assurer le sort et l'indépendance de mes parents, j'aurais une si grande reconnaissance que je l'épouserais sans répugnance. Si ce sentiment lui suffisait, je donnais mon consentement; s'il prétendait à un autre, j'étais trop franche pour le lui promettre, ni dans le présent, ni dans l'avenir. Il m'assura ne point se flatter d'en inspirer un plus vif.
J'exigeai que cinq cents louis de rente fussent assurés, par un contrat qui serait signé en même temps que celui de mon mariage, à mes parents. Monsieur O'Connell se chargea de le faire rédiger. Monsieur de Boigne dit qu'alors il ne me donnerait plus que deux mille cinq cents louis de douaire. J'arrêtai les représentations que monsieur O'Connell voulut faire, en rappelant les paroles dont il avait été porteur. Je coupai court à toute discussion et je retournai chez moi pleinement satisfaite.
Ma mère était un peu blessée que je l'eusse quittée dans un moment où il s'agissait de mon sort. Je lui racontai ce que j'avais fait; elle et mon père, quoique fort touchés, me conjurèrent de bien réfléchir. Je leur assurai que j'étais parfaitement contente, et cela était vrai dans ce moment. J'avais tout l'héroïsme de la première jeunesse. J'avais mis ma conscience en repos en disant à cet homme que je croyais bien que je ne l'aimerais jamais. Je me sentais sûre de remplir les devoirs que j'allais contracter, et, d'ailleurs, tout était absorbé par le bonheur de tirer mes parents de la position dont ils souffraient. Je ne voyais que cela et je ne sentais même pas que ce fût un sacrifice. Très probablement, à vingt ans, je n'aurais pas eu ce courage, mais, à seize ans, on ne sait pas encore qu'on met en jeu le reste de sa vie. Douze jours après, j'étais mariée.
Le général de Boigne avait quarante-neuf ans. Il rapportait de l'Inde, avec une immense fortune faite au service des princes mahrattes, une réputation honorable. Sa vie était peu connue, et il me trompa sur tous ses antécédents: sur son nom, sur sa famille, sur son existence passée. Je crois qu'à cette époque, son projet était de rester tel qu'il se montrait alors.
Il avait offert quelques hommages à une belle personne, fille d'un médecin. Elle les avait reçus avec peu de bienveillance, ou avec une coquetterie qu'il n'avait pas comprise. Ce fut en sortant de chez elle qu'il se rappela tout à coup la jeune fille qui lui était apparue comme une vision quelques semaines avant. Il voulut prouver à la dédaigneuse beauté qu'une plus jeune, plus jolie, mieux élevée, autrement née, pouvait accepter sa main. Il l'offrit, et je la reçus pour le malheur de tous deux.
S'il était entré une seule pensée de personnalité dans mon cœur en ce moment, si les séductions de la fortune m'avaient souri un instant, je crois que je n'aurais pas eu le courage de soutenir le sort que je m'étais fait. Mais je me dois cette justice que, tout enfant que j'étais, aucun sentiment futile n'approcha mon esprit, et que je me vis entourer de luxe sans en ressentir la moindre joie.
Monsieur de Boigne n'était ni si mauvais ni si bon que ses actions, prises séparément, devaient le faire juger. Né dans la plus petite bourgeoisie, il avait été longtemps soldat. J'ignore encore par quelle route il avait cheminé de la légion irlandaise au service de France jusque sur l'éléphant d'où il commandait une armée de trente mille cipayes, formée par ses soins pour le service de Sindiah, chef des princes mahrattes auxquels cette force, organisée à l'européenne, avait assuré la domination du nord de l'Inde.
Monsieur de Boigne avait dû employer beaucoup d'habileté et de ruses pour quitter le pays en emportant une faible partie des richesses qu'il y possédait et qui pourtant s'élevait à dix millions. La rapidité avec laquelle il avait passé de la situation la plus subalterne à celle de commandant, de la détresse à une immense fortune, ne lui avait jamais fait éprouver le frottement de la société dont tous les rouages l'étonnaient. La maladie dont il sortait l'avait forcé à un usage immodéré de l'opium qui avait paralysé en lui les facultés morales et physiques.
Un long séjour dans l'Inde lui avait fait ajouter toutes les jalousies orientales à celles qui se seraient naturellement formées dans l'esprit d'un homme de son âge; mais, par-dessus tout, il était doué du caractère le plus complètement désobligeant que Dieu ait jamais accordé à un mortel. Il avait le besoin de déplaire comme d'autres ont celui de plaire. Il voulait faire sentir la suprématie qu'il attachait à sa grande fortune et il ne pensait jamais l'exercer que lorsqu'il trouvait le moyen de blesser quelqu'un. Il insultait ses valets; il offensait ses convives; à plus forte raison sa femme était-elle victime de cette triste disposition. Et, quoiqu'il fût honnête homme, loyal en affaires, qu'il eût même dans ses formes grossières une certaine apparence de bonhomie, cependant cette disposition à la désobligeance, exploitée avec toute l'aristocratie de l'argent, la plus hostile de toutes, rendait son commerce si odieux qu'il n'a jamais pu s'attacher un individu quelconque, dans aucune classe de la société, quoiqu'il ait répandu de nombreux bienfaits.
À l'époque de mon mariage, il était assez avare mais fastueux, et, si j'avais voulu, j'aurais pu disposer plus que je ne l'ai fait de sa fortune. Je crois qu'une femme plus âgée, plus habile, un peu artificieuse, mettant un grand prix aux jouissances que donne l'argent et ayant en vue ce testament dont il parlait perpétuellement et que je lui ai vu faire et refaire cinq ou six fois, aurait pu tirer beaucoup meilleur parti pour elle et pour lui de la situation où j'étais. Mais que pouvait y faire la petite fille la plus candide et la plus fière qui puisse exister! Je passais d'étonnements en étonnements de toutes les mauvaises passions que je voyais se dérouler devant moi. Ces absurdes jalousies, exprimées de la façon la plus brutale, excitaient ma surprise, ma colère, mon dédain.
Nous avions un assez grand état, des dîners très bons et fréquents, de magnifiques concerts où je chantais. Monsieur de Boigne était, de temps en temps, bien aise de montrer qu'il avait fait l'acquisition d'une jolie machine bien harmonisée. Puis, la jalousie orientale le reprenant, il était furieux que j'eusse été regardée, écoutée, surtout admirée ou applaudie, et il me le disait en termes de corps de garde.
Ces concerts étaient assez à la mode; tout ce qu'il y avait de plus distingué en anglais et en étrangers y assistait. Les princes d'Orléans y vinrent souvent; ils dînaient aussi chez moi, mais toujours en princes. Leurs façons excluaient la familiarité. J'étais trop imbue des sentiments de haine que les royalistes portaient à leur père pour ne point éprouver de la prévention contre eux; cependant il était impossible de ne pas rendre hommage à la dignité de leur attitude. Seuls de tous nos princes, ils ne recevaient aucun secours des puissances étrangères.
Retirés tous trois dans une petite maison à Twickenham, aux environs de Londres, ils y vivaient de la manière la plus modeste, mais la plus convenable. Monsieur de Montjoie, leur ami, composait toute leur Cour et remplissait les fonctions de gentilhomme de la chambre, dans les occasions rares où il fallait quelque forme d'étiquette.
Malgré mes premières répugnances, je m'aperçus bientôt que monsieur le duc de Montpensier était aussi aimable qu'il était instruit et distingué. Il aimait passionnément les arts et la musique. Monsieur le duc d'Orléans la tolérait par affection pour son frère. Rien n'était plus touchant que l'union de ces deux princes, et la tendresse qu'ils portaient à monsieur le comte de Beaujolais.
Celui-ci ne répondait pas à leurs soins. Il était léger, inconséquent, inoccupé, et, lorsqu'il a pu s'émanciper sur le pavé de Londres, il est tombé dans tous les travers d'un jeune homme à la mode. Malgré sa charmante figure, sa tournure distinguée, il avait pris de si mauvaises façons qu'il avait perdu l'attitude des gens de bonne compagnie; et, lorsqu'on l'apercevait à la sortie de l'Opéra, on évitait de le rencontrer, craignant de le trouver dans un état complet d'ivresse. Les excès et la boisson amenèrent une maladie de poitrine pendant laquelle monsieur le duc d'Orléans le soigna comme la mère la plus tendre, sans pouvoir le sauver. Mais j'anticipe sur les événements. À l'époque dont je parle, monsieur le comte de Beaujolais était encore sous la domination de ses frères, et l'on ne connaissait de lui qu'un extérieur qui prévenait en sa faveur.
Monsieur le duc de Montpensier était laid, mais si parfaitement gracieux et aimable, ses manières étaient si nobles que sa figure s'oubliait bien vite. Monsieur le duc d'Orléans, avec une figure assez belle, n'avait aucune distinction, ni dans la tournure, ni dans les manières. Il ne paraissait jamais complètement à son aise. Sa conversation, déjà fort intéressante, avait un peu de pédanterie pour un homme de son âge. Enfin il n'avait pas l'heur de me plaire autant que son frère avec lequel j'aurais fort aimé à causer davantage, si j'avais osé.
Après dix mois d'une union très orageuse, monsieur de Boigne me proposa un matin de me ramener à mes parents. J'acceptai et fus reçue avec joie. Mais ce n'était pas le compte du reste de ma famille, ni de ma société, qui voulaient exploiter le millionnaire et se souciaient fort peu que j'en payasse les frais.
Ce fut alors que je me trouvai victime et témoin de la plus odieuse persécution. Je lui reproche surtout de m'avoir, avant l'âge de dix-sept ans, arraché toutes les illusions avec lesquelles j'étais si bénévolement entrée dans le monde dix mois avant.
Monsieur de Boigne n'eut pas plus tôt lâché sa proie qu'il la regretta. Alors mes parents et ce qu'il y avait de plus distingué dans l'émigration se mirent à sa solde. L'un se chargeait de m'espionner, l'autre d'interroger mes gens. Celui-ci avait du crédit à Rome et ferait casser mon mariage. Celui-là trouverait des nullités dans le contrat, etc., etc. On faisait des parties chez lui où j'étais déchirée; on inventait des noirceurs; on les exprimait en prose et en vers qu'on lui vendait à beaux deniers comptants. Enfin tout le monde s'acharnait contre une enfant de dix-sept ans que, la veille, on comblait d'adulations.
Monsieur de Boigne lui-même en fut assez promptement révolté; il ferma sa bourse et sa maison. J'ai vu plus tard entre ses mains des morceaux d'éloquence contre moi, des preuves de vils services offerts. Il avait eu soin de conserver le nom des personnes, les sommes demandées et payées. Ces noms étaient de nature à réjouir son orgueil plébéien, et c'était encore une taquinerie qu'il exerçait en me les montrant.
L'impossibilité d'amener monsieur de Boigne à faire aucun arrangement qui m'assurât un peu de tranquillité, ses promesses de changer de conduite à mon égard, le chagrin que j'éprouvai de l'injustice du public qui, trompé par des agents à ses gages, me donnait tous les torts me décidèrent à le rejoindre au bout de trois mois.
Je n'entrerai plus dans aucun détail sur mon ménage. Il suffit de savoir que, désespéré et croyant m'adorer lorsque nous étions séparés, ennuyé de moi et me prenant en haine lorsque nous étions réunis, il m'a quittée pour toujours cinq ou six fois. Toutes ces séparations étaient accompagnées de scènes qui ont empoisonné ma jeunesse, si mal employée que je l'ai traversée sans m'en douter et l'ai trouvée derrière moi sans en avoir joui.
Nous fîmes, cette année 1800, un voyage en Allemagne. Je passai un mois à Hambourg où l'émigration régnait sous le sceptre de madame de Vaudémont. Quelque niaisement innocente que je fusse encore, les scandales de cette coterie étaient tellement saillants que je ne pouvais m'empêcher de les voir, et j'en fus révoltée. Je le fus aussi du relâchement des idées royalistes. Altona était comme une espèce de purgatoire où les personnes qui méditaient de rentrer en France venaient se préparer à l'abjuration de leurs principes exclusifs. Accoutumée à un autre langage, il me semblait entendre des hérésies. À la vérité, j'allai de là à Munich, peuplé alors des restes de l'armée de Condé, et j'y trouvai l'exagération poussée à un point d'extravagance qui me confondit dans un autre sens. Je m'accoutumai dès lors à n'être de l'avis de personne et inventai le juste milieu à mon usage.
Je me rappelle avoir entendu soutenir à Munich qu'il ne fallait consentir à rentrer en France qu'avec la condition que l'on rétablirait les châteaux, même les mobiliers, tels qu'ils étaient lorsqu'on les avait quittés. Quant à la restitution des biens, des droits, de toutes les prétentions, cela ne souffrait pas un doute. Peut-être ces vœux remplis auraient-ils encore donné des désappointements, car les émigrés s'étaient tellement accoutumés à répéter qu'ils avaient perdu cent mille livres de rente qu'ils avaient fini par se le persuader à eux-mêmes. Il n'y avait pas de mauvaise gentilhommière qui ne se représentât à leurs regrets comme un château.
Je traversai le Tyrol qui me parut, selon l'expression du prince de Ligne, le plus beau corridor de l'Europe. Nous fîmes une pointe jusqu'à Vérone, pour voir des sœurs de monsieur de Boigne dont il m'avait célé l'existence jusque-là, et nous revînmes à Londres où j'eus le bonheur de retrouver mon père et ma mère dont ce voyage m'avait éloignée.
Si je ne m'étais promis de ne plus entrer dans ces détails, j'aurais un long récit à faire de tout ce que les mauvaises façons de monsieur de Boigne me firent souffrir. C'est à dessein que je me sers du mot façons, car c'était plus de la forme que du fond de ses procédés que j'avais à me plaindre. Mais il faut y avoir passé pour savoir combien ces maussaderies, dont chacune séparément ne pèse pas un fétu, peuvent rendre la vie insoutenable.
Mes tracasseries d'intérieur ne m'absorbaient pas tellement qu'il ne me restât des larmes pour le triste sort de ma meilleure amie. Chère Mary, ton historien n'a pas besoin d'habileté; il suffit d'être véridique et je le serai!
Lady Kingston était devenue une riche héritière par la mort d'un frère. Ce frère avait laissé un fils qu'un mariage tardif n'avait pu légitimer. La mère, personne intéressante, était morte en couches d'un second enfant qui n'avait pas vécu. Le père de lady Kingston n'avait jamais voulu reconnaître le mariage de son fils, ni l'enfant qu'il avait laissé en le léguant à l'amitié de sa sœur, lady Kingston. Cette sévérité était portée à un tel point que, pendant la vie du vieillard, lady Kingston était forcée de dissimuler l'intérêt qu'elle portait au jeune orphelin. Elle le faisait soigneusement élever. Dès qu'elle fut maîtresse de sa fortune, elle assura le sort du jeune Fitz-Gerald auquel son propre père avait déjà laissé le peu dont il pouvait disposer, le fit entrer dans l'armée, le patronisa, facilita son mariage avec une jeune personne destinée à une belle fortune, et, ce qui est bien rare en Angleterre, établit ce jeune ménage dans une maison que les comtes de Kingston possédaient à Londres et n'habitaient point. Lord Kingston, homme sauvage et atrabilaire, ne quittait guère ses terres d'Irlande où il vivait en despote.
Lady Kingston avait beaucoup d'enfants. Les plus jeunes étaient des filles. Le soin de leur éducation l'amena plusieurs années de suite à Londres où le ménage Fitz-Gerald lui formait un intérieur agréable. La femme était douce et prévenante, le mari, son ami, son fils, son frère. Les petites Kingston s'élevaient sur ses genoux.
Lady Mary, l'aînée, était une des personnes les plus charmantes que j'aie jamais rencontrées. Elle atteignait sa dix-septième année; sa mère souhaitait la mener dans le monde, elle refusait de l'y suivre. Elle aimait mieux continuer ses études avec ses sœurs. Son seul plaisir était la promenade à pied ou à cheval, quelquefois en carriole. Lady Kingston n'y apportait jamais aucun obstacle, pourvu que le colonel Fitz-Gerald consentît à l'accompagner. Cette habitude était prise depuis nombre d'années, mais lady Kingston avait oublié de remarquer que l'enfant était devenue une fille charmante et que le protecteur n'avait pas trente ans.
Quand on aura compulsé tous les portraits de héros de roman pour en extraire l'idéal de la perfection, on sera encore au-dessous de ce qu'il y aurait à dire du colonel Fitz-Gerald. Sa belle figure, sa noble tournure, sa physionomie si douce et si expressive n'étaient que l'annonce de tout ce que son âme contenait de qualités admirables. Il était colonel dans les gardes, adoré des subalternes aussi bien que de ses camarades.
Mary venait souvent passer de longues matinées et même des soirées avec moi. C'était presque toujours Fitz-Gerald qui lui servait de chaperon; sa mère était dans le monde, ses sœurs avec les gouvernantes. Le colonel avait la bonté de l'amener et de venir la rechercher, bien souvent en carriole. Dès que nous étions seules, elle avait toujours quelque nouveau trait à me raconter sur les vertus du colonel; elle ne me parlait que de lui. J'étais trop jeune et trop innocente pour le remarquer. Je trouvais très simple qu'elle vantât en Fitz-Gerald des qualités qui paraissaient, en effet, admirables. J'aimais beaucoup lady Mary. J'étais flattée qu'elle préférât notre petite retraite de Brompton-Row à tout ce que Londres présentait de plus brillant où sa position l'appelait. Les plaintes, moitié sérieuses, moitié en plaisanteries, qu'en portait lady Kingston augmentaient ma reconnaissance et ma tendresse pour Mary.
Le colonel, sans être musicien avait une très belle voix. Nous le faisions chanter avec nous, et c'étaient des joies et des rires lorsqu'il manquait un dièse ou estropiait une syllabe italienne; il jurait alors qu'il nous forcerait à ne chanter que du gaélique, pour avoir sa revanche. Lady Mary s'y prêtait d'autant meilleure grâce qu'elle y réussissait admirablement, et ils chantaient ensemble des mélodies irlandaises dans la plus grande perfection.
Hélas! plût au ciel que ces soirées si douces et qui n'avaient d'autres témoins que mon père et ma mère eussent été aussi innocentes pour ces pauvres jeunes gens que pour moi! Je suis persuadée que la passion de Mary a précédé celle qu'elle a inspirée au colonel. Elle ne s'en doutait pas, et lui n'a pas prévu le danger qu'ils couraient.
Lady Kingston fut rappelée subitement en Irlande par la maladie d'un de ses fils. Ne voulant pas exposer lady Mary, dont la santé était un peu altérée, à la fatigue d'un voyage rapide, elle partit seule, chargeant le colonel de lui amener Mary plus à loisir. C'est dans ce fatal voyage qu'ils succombèrent tous deux à la passion qui les dominait. Je dis tous deux, car je crois fermement que Fitz-Gerald n'était pas plus le séducteur de Mary qu'elle n'avait eu l'idée de l'entraîner à ce coupable abus de confiance.
Il resta en Irlande pendant le séjour qu'y fit lady Kingston et ne revint à Londres qu'avec elle et sa fille. Mon mariage eut lieu pendant cette absence. Mary et moi nous écrivions, mais la correspondance avait cessé de sa part. À son retour à Londres elle ne voulait voir personne, je ne pus arriver jusqu'à elle. J'étais sur le continent lorsque les alarmes que donnaient son dépérissement et sa profonde tristesse décidèrent sa mère à l'envoyer prendre l'air et se distraire chez son amie, lady Harcourt.
Un matin, lady Mary ne parut pas à déjeuner; on la chercha sans la trouver; son chapeau et son shall au bord de la rivière donnèrent de l'inquiétude qu'elle ne s'y fût jetée; mais un ouvrier l'avait vue, à cinq heures, monter dans une voiture de poste. Douze heures après, lady Harcourt, avec la rigueur de son zèle méthodiste, l'avait fait afficher avec son nom et son signalement sur tous les murs et dans toutes les gazettes. Ma mère lui reprochant cette cruelle publicité:
«Ma chère, lui répondit-elle, à chacun suivant ses œuvres; elle a failli, la morale veut qu'elle en porte la peine.»
Hélas! pauvre Mary, l'incurie des uns, la sévérité, la cruauté des autres, tout conspirait à ta perte!
On croyait Fitz-Gerald absent pour des affaires du régiment; on sut bientôt qu'il avait prétexté ce motif. Lady Kingston, toujours dans le plus complet aveuglement, l'ayant envoyé chercher à la première nouvelle de la fuite de Mary, on ne le trouva pas.
Plusieurs jours se passèrent. Lord Kingston et ses fils, fors les aînés de Mary, arrivèrent d'Irlande; ils se mirent à la recherche des fugitifs. On apprit enfin qu'un monsieur et son fils devaient s'embarquer dans la Tamise pour l'Amérique. On suivit ces traces, et on trouva Fitz-Gerald et Mary, au moment où celle-ci venait de prendre des vêtements d'homme pour se mieux déguiser.
Quand lord Kingston entra dans la pièce où ils étaient, tous deux se couvrirent le visage de leurs mains. Mary se laissa emmener sans que ni elle, ni lui répondissent autre chose aux injures dont on les accablait que: «Je suis très coupable.» Lady Mary fut ramenée chez sa mère; on ne lui permit pas de la voir. Son père et ses frères se firent ses implacables geôliers. Elle ne chercha pas à nier un état de grossesse déjà visible. Elle ne se défendait en aucune façon, convenait de ses torts, mais avec une dignité calme et froide.
Elle obtint de voir madame Fitz-Gerald et s'attendrit beaucoup avec elle, en lui recommandant d'aller au secours de son mari. Celle-ci ne demandait pas mieux; elle l'aurait reçu à bras ouverts. Elle s'annonça comme porteur des paroles de Mary. Mais, en la remerciant avec effusion, il lui répondit que, sa vie ne pouvant plus être utile au bonheur de personne, il la consacrait à la malheureuse victime qu'il avait entraînée dans le précipice. Il lui devait la triste consolation de savoir que les larmes de sang qu'il versait sur son sort ne tariraient jamais.
Longtemps après la catastrophe, madame Fitz-Gerald m'a montré cette correspondance, car elle ne s'en tint pas à une seule démarche, et la pauvre femme n'avait d'invectives que pour les persécuteurs de Mary et de Fitz-Gerald.
Dans ses préparatifs de départ, il avait fait entrer toutes les précautions pour assurer le sort de sa femme; il les compléta, envoya sa démission au général en chef, et se retira dans un petit village aux environs de Londres. Avant le départ de Mary, il lui avait fait remettre par madame Fitz-Gerald un petit billet ouvert où il lui donnait son adresse et où il lui disait que, dans cette retraite, il attendrait toute sa vie les ordres qu'elle pourrait avoir à lui donner, mais ne chercherait aucune communication avec elle qui pût aggraver sa position.
Lady Mary fut emmenée dans une résidence abandonnée que son père possédait en Connaught, sur les bords de l'Atlantique, dans un pays presque sauvage, et remise aux soins de deux gardiens dévoués à lord Kingston.
Son frère appela Fitz-Gerald en duel; celui-ci reçut trois fois le feu de son adversaire, le rendant très exactement. Mais on s'aperçut qu'il trouvait le moyen d'extraire la balle de son pistolet; il fut forcé d'en convenir. Il ne voulait pas, disait-il, ajouter aux torts qu'il avait déjà envers lady Kingston, et tirer en l'air aurait arrêté le duel dont il espérait la mort. Il n'y avait nulle possibilité de continuer ce système de vengeance devant témoins. On en prépara un autre.
Mary approchait du moment où elle devait mettre au monde un être sur le sort duquel on l'effrayait sans cesse. Les menaces la trouvaient impassible pour elle-même, mais non pour son enfant. La femme qui la gardait fit mine de s'adoucir. Elle s'offrit à sauver le pauvre innocent, si quelqu'un pouvait s'en charger, dès qu'elle l'aurait fait sortir du château. Elle saurait bien tromper jusque-là la surveillance de mylord. Mary n'avait que Fitz-Gerald pour providence. La femme promit de faire passer une lettre. Mary écrivit à Fitz-Gerald d'envoyer une personne sûre au village voisin pour enlever leur enfant.
La lettre fut soumise à l'inspection de lord Kingston. Il connaissait assez Fitz-Gerald pour être sûr qu'il ne se fierait qu'à lui-même d'un pareil soin. En effet, il arriva seul, à pied, déguisé, dans le lieu qu'on lui avait indiqué. Le lendemain, au point du jour, lord Kingston et ses deux fils entrèrent dans la chambre où il gisait sur un misérable grabat. On dit qu'on lui offrit un pistolet; ce qu'il y a de sûr c'est que, dans cette chambre il périt. La lettre de Mary, trouvée sur lui ainsi qu'une miniature d'elle, furent apportées à la malheureuse, toutes couvertes du sang de la victime; et ses frères se vantèrent de la ruse qui avait employé sa main pour faire tomber leur vengeance sur la tête de Fitz-Gerald.
Lady Mary Kingston accoucha d'un enfant mort et devint folle tellement furieuse qu'il fallut user de force vis-à-vis d'elle. Ces accès étaient entremêlés d'une espèce d'imbécillité apathique, mais la vue d'un membre de sa famille ramenait les crises de violence. Le public avait commencé par être irrité de l'ingratitude de Fitz-Gerald; il finit par être indigné de la conduite de la famille Kingston, dès avant cette dernière catastrophe.
Quant à madame Fitz-Gerald, elle criait vengeance de tous côtés, et aurait voulu la poursuivre. Mais lord Kingston était trop absolu en Connaught pour qu'on eût trouvé un seul témoignage contre lui, et cette déplorable affaire n'avait déjà fait que trop de victimes. Elle fut assoupie. Au reste, si lord Kingston et ses fils évitèrent l'échafaud, ils n'en furent pas moins honnis dans leur pays; et je ne serais pas étonnée qu'elle eût contribué à la longue résidence qu'un d'eux, le colonel Kingston, a fait à l'étranger. On a inventé bien des romans moins tragiques que cette triste scène de la vie réelle.
CHAPITRE V
Voyage en Écosse. — Alnwick. — Burleigh. — La marquise d'Exeter. — Départ de monsieur de Boigne. — Monsieur le duc de Berry. — Ses sentiments patriotiques. — La comtesse de Polastron. — L'abbé Latil. — Mort de la duchesse de Guiche. — Mort de madame de Polastron. — L'abbé Latil. — Supériorité de monsieur le comte d'Artois sur le prince de Galles. — Société de lady Harington. — Lady Hester Stanhope. — La Grassini. — Dragonetti. — La tarentelle. — Viotti.
Bientôt après mon retour à Londres, monsieur de Boigne m'emmena en Écosse. Il aimait à m'éloigner de ma famille. Nous nous arrêtâmes en Westmoreland, chez sir John Legard. Il fut aussi affectueux qu'aimable pour moi. J'eus grande joie de le revoir.
En Écosse, je fus accueillie comme l'enfant de la maison chez le duc d'Hamilton. Je passai du temps chez lui, et j'assistai avec ses filles aux courses d'Édimbourg et à toutes les fêtes auxquelles elles donnèrent lieu. On s'avisa de trouver que je ressemblais à un portrait de la reine Marie-Stuart, conservé au palais d'Holyrood. Les gazettes le dirent, et cette ressemblance, vraie ou fausse, me valut un succès tellement populaire qu'à la course et dans les lieux publics j'étais suivie par une foule qui, je l'avoue, ne m'était pas trop importune. Parmi les remarques que j'entendais faire, il perçait toujours un amour très vif pour our poor queen Mary.