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Psychologie des temps nouveaux

LIVRE VI ILLUSIONS POLITIQUES DE L’HEURE PRÉSENTE

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CHAPITRE I Fondements des prévisions formulées sur la destinée des peuples.

Les conséquences de la guerre mondiale grandissent sans cesse et pèseront sur la vie de plusieurs générations. Les conceptions servant jadis de base au droit, à la morale, à la politique, en un mot à tous les éléments de la vie sociale, se désagrègent chaque jour.

Comment les remplacer ? Où trouver ces principes directeurs sans lesquels aucune civilisation n’est possible ? L’art de la politique étant très incertain encore, les gouvernants n’ont guère d’autres guides que des impressions dérivées de leurs sentiments et de leurs croyances.

Impressions et croyances sont des phénomènes mobiles et variables comme tout ce qui émane de la vie. Leur domaine reste étranger à la science, parce qu’il n’est susceptible ni de définitions exactes ni de mesures.

Confinée surtout dans le cycle des choses mortes, la science se constitua par le passage du qualitatif au quantitatif. Alors que le qualitatif s’évalue seulement suivant les impressions dépendant de notre tempérament, le quantitatif se traduit en grandeurs susceptibles de mesure. Sur ces grandeurs mesurables la science édifie ses lois.

L’incertitude règne toujours dans les phénomènes pour lesquels il est impossible de découvrir une unité de mesure : « La politique, disait le ministre anglais Balfour, ne pourrait devenir une science que s’il existait une unité de bonheur. »

La sociologie a fait de persistants efforts pour atteindre les progrès réalisés par la science en passant du qualitatif au quantitatif, mais ses mesures ne portent que sur des résultats déjà réalisés et non sur les causes qui les déterminèrent.

Elle est incapable surtout d’évaluer en chiffres la force des sentiments et des passions dirigeant la conduite.

Tous les progrès de la science sont liés à ceux accomplis dans les procédés de mesure. Certaines découvertes, telles que l’immense extension du domaine de la lumière invisible, ne devinrent possibles que quand le bolomètre permit de mesurer le millionième de degré.

En dehors des mesures qui servent à constater la grandeur et l’évolution des phénomènes, les sciences physiques réalisent leurs découvertes en s’appuyant sur l’observation et l’expérience.

Les sciences dites sociales prétendent bien employer les mêmes méthodes. Mais leurs expériences ne pouvant, comme celles des laboratoires, être répétées à volonté, n’ont qu’une médiocre utilité. Les observations ne possèdent pas une valeur plus grande parce que, effectuées sur des époques et des peuples différents, elles exposent à d’illusoires analogies. C’est pourquoi les leçons de l’histoire sont si rarement d’utiles leçons.

On ne saurait donc s’étonner de voir des hommes facilement d’accord sur les phénomènes scientifiques, diverger profondément sur des questions fondamentales de politique. Pour les principes scientifiques leurs guides étaient sûrs. En politique, ils ne sont guère dirigés que par les opinions de leur groupe, des convoitises, des sympathies ou des haines.

De telles influences suffisent pourtant à créer des convictions très fortes. Le sénateur Herriot disait avec raison, dans un de ses discours, que le domaine de la politique n’est pas du tout celui de l’intelligence.

Et cependant le monde marche, les hommes vivent, les événements enchaînent leur cours. A défaut de certitudes scientifiques inconnues dans le domaine moral, les peuples sont bien obligés de se laisser guider par d’autres certitudes. Fictives souvent, puissantes toujours, elles dérivent des idées qu’à chaque époque l’humanité se fait des choses.

Nous sommes arrivés à une période où les idées erronées ont des répercussions indéfinies et peuvent même, la Russie le prouve, déterminer la ruine des plus grandes nations.

Prévoir, au moins dans certaines limites que nous marquerons bientôt, n’est cependant pas impossible. L’observation démontre malheureusement que ces prévisions ne sont jamais crues. L’antique sagesse des peuples l’avait déjà dit dans la célèbre légende de Cassandre et d’Apollon.

Pour atténuer la rigide vertu de la jeune Cassandre, Apollon avait imité les amoureux de tous les âges en se faisant précéder d’un don. Il était constitué par la faculté de prédire l’avenir.

Jugeant sans doute insuffisant cet immatériel cadeau, la blonde fille d’Hécube éconduisit son donateur.

Le maître du Soleil résolut de se venger. Ne pouvant, de par les décrets de Jupiter, retirer la faculté divinatoire accordée il décréta que les prédictions de Cassandre ne seraient jamais crues.

Ce fut en réalité une dure vengeance. L’infortunée princesse prévoyait toutes les catastrophes et ne pouvait les empêcher puisqu’on n’ajoutait foi à aucune de ses prévisions. Pour ne l’avoir pas écoutée ses compatriotes perdirent leur cité et Agamemnon fut victime de Clytemnestre.

J’imagine que les philosophes solitaires, auxquels la réflexion permet de pressentir quelquefois l’enchaînement des événements, éprouvent des sentiments voisins de ceux jadis ressentis par Cassandre. Ils doivent se dire que l’arrêt d’incrédulité d’Apollon s’étend sans doute à toutes les prédictions des mortels essayant de dévoiler aux peuples les futurs dangers qui les menacent.

L’histoire montre, en effet, que les prédictions ne sont jamais écoutées alors même qu’elles s’appliquent aux événements les plus faciles à pressentir. On se souvient de Quinet lisant à travers « les signes qui sont dans le fond des choses » et bien avant Sadowa et Sedan, le redoutable danger dont nous menaçait l’Allemagne.

Sans remonter si loin il ne faut pas oublier qu’aucun des observateurs qui prédisaient la fatalité de la guerre actuelle et la nécessité de s’y préparer ne furent écoutés.

Jugeant leurs avis méprisables, pacifistes et socialistes continuèrent l’œuvre néfaste de dissociation des forces nationales. Un an à peine avant le conflit, un de nos professeurs les plus réputés de la Sorbonne publiait un long article où il prétendait prouver qu’une guerre avec l’Allemagne était complètement impossible. Ses savants collègues partageaient trop son opinion pour songer à la combattre.

Bien d’autres prévisions ne furent pas davantage entendues[7].

Au cours d’un des sermons qu’il prononce quelquefois du haut de la chaire d’une petite église de son village, le premier ministre de l’empire britannique, M. Lloyd George, après avoir montré ce que coûta le manque de prévision qui empêcha la préparation à la guerre, ajoutait :

« Ne commettons pas la même faute pour la paix, les erreurs que nous pourrions commettre en entrant dans la période de paix sans préparation, seraient encore plus désastreuses. Ce que nous ferons alors sera plus permanent. Nous donnerons une direction et une forme définitive aux choses, et comme le monde sera à ce moment-là dans un état de fusion, il se refroidira très rapidement et la forme qu’il prendra durera longtemps. »

Dans quelles limites les événements généraux qui déterminent l’histoire des peuples peuvent-ils être prévus ?

Si compliqués que soient ces événements, ils se trouvent dominés le plus souvent par quelques causes essentielles, analogues à ces grandes lois fondamentales de la physique, riches en résultats, bien que peu nombreuses. C’est ainsi, par exemple, que les lois de la thermodynamique formulées en quelques lignes régissent un ensemble de faits dont l’exposé complet demande plusieurs volumes.

La notion moderne de lois naturelles a fait disparaître l’encombrante légion de divinités capricieuses imaginées jadis pour expliquer tous les phénomènes, depuis la croissance des moissons jusqu’aux fureurs de l’océan.

De tous les dieux antiques le hasard reste le seul encore redouté aujourd’hui. On le fait intervenir d’ailleurs seulement quand les événements résultent de causes inconnues, ou trop nombreuses pour que des effets issus de leurs actions réciproques puissent être calculés.

Mais alors même que l’enchevêtrement des causes constituant le hasard semble inaccessible à nos investigations, il n’est pas impossible d’en déterminer les effets, à la simple condition que ce hasard puisse être interrogé un nombre suffisant de fois.

C’est justement ce que font les statisticiens en construisant d’après les données de l’expérience leurs tables de natalité, de criminalité, d’exportation, etc. Applicables au passé, elles le sont aussi à un prochain avenir.

Ces arides colonnes qu’aucune rhétorique n’anime en disent plus, cependant, sur la situation morale d’un peuple et sur son avenir que de longs discours. Elles ne nous révèlent pas la raison des choses, mais permettent de prévoir l’apparition de ces choses.

La plus sagace des sibylles antiques ne pouvait dire au tremblant visiteur qui l’interrogeait quand se termineraient ses jours et un savant moderne n’y parviendrait pas davantage. Mieux renseigné pourtant que les sibylles, il arrive à lire avec certitude dans ses tables le nombre des personnes d’un âge déterminé destinées à mourir fatalement dans un temps donné. Il sait y lire aussi le nombre des crimes, des morts violentes, des mariages, etc., qui, pour tel ou tel pays, seront observés dans un avenir rapproché.

Toute la vie matérielle et morale d’un peuple peut se traduire en courbes souvent susceptibles, comme je l’ai montré ailleurs, d’être formulées en équations. On peut donc énoncer la loi suivante :

Impossibles pour les événements individuels, les prévisions sont souvent faciles pour les événements collectifs.

Les constatations précédentes montrent que les phénomènes sociaux se déroulent, comme les phénomènes physiques, sous l’influence de lois invariables. Elles montrent aussi que des observations très multipliées sont nécessaires pour découvrir ces lois. Or, l’histoire se compose surtout de faits particuliers qui ne se répètent pas et c’est pourquoi l’imprévisible la domine.

Mais si, dans l’état actuel de la science, il serait illusoire de parler de grandes lois historiques, on ne peut nier pourtant que la connaissance du caractère des peuples permet souvent de déduire leurs futures réactions en présence de certains événements, et par conséquent de prédire la direction générale de leur destinée.

De telles prévisions sont facilitées encore par l’application de certains principes généraux, suffisamment vérifiés au cours des âges. Nous sommes assurés, par exemple, que l’anarchie engendre toujours la dictature. On eût donc pu aisément prédire pendant la période sanglante de notre grande révolution, qu’elle se terminerait par la domination d’un maître.

En se basant sur des principes différents mais aussi sûrs, il eût été également facile, quelques années plus tard, de prophétiser que l’artificiel empire de Napoléon ne durerait pas plus que celui de Charlemagne. Très facile encore de prédire que l’hégémonie militaire mondiale rêvée par l’Allemagne ne présentait aucune chance de réalisation durable.

Mais, comme je le rappelais plus haut à propos de Cassandre, alors même qu’il existerait des esprits assez sagaces pour déchiffrer le livre du destin leur science ne servirait à personne. Les peuples n’acceptent que les vérités qui leur plaisent et les hommes d’État moderne sont trop esclaves de l’opinion pour en rechercher d’autres.

CHAPITRE II Rôle de la nécessité dans la destinée des peuples.

Nous venons d’examiner quelques-uns des éléments qui permettent certaines prévisions générales sur la destinée des peuples. Il en est d’autres encore, mais leur étude détaillée dépasserait trop le cadre de cet ouvrage.

L’un d’eux, cependant, la nécessité, joue un rôle assez important pour que nous lui consacrions un court chapitre.

Sous le nom de destin, la nécessité exerça sur l’esprit des peuples anciens une influence considérable.

Au sommet de l’Olympe, ils avaient placé le grand Jupiter. Maître souverain des dieux, dominateur du ciel étoilé et des mers ténébreuses, il était fort redouté. Les mortels tremblaient quand la foudre révélait son courroux.

Et cependant le pouvoir de ce puissant maître n’était pas absolu. Très au-dessus de lui, dans des régions inconnues vivait, solitaire et sans cour, une divinité mystérieuse dont les dieux et les hommes subissaient les lois.

Cette divinité suprême s’appelait le Destin. Elle ne possédait aucun temple. La sachant inflexible, on ne l’implorait pas.

Les philosophes antiques, y compris Platon, ne réussirent pas à préciser la nature de ce pouvoir suprême auquel les dieux eux-mêmes devaient obéir. Il semble avoir synthétisé cet ensemble de lois supérieures à nos volontés : Force des choses, Nature, Providence, etc., qui, malgré des siècles d’investigations, restent très mystérieuses encore.

La conception de l’inexorable Destin dut naître dans l’imagination des hommes le jour où l’expérience parut montrer que si nos volontés peuvent s’exercer jusqu’à une certaine limite, elles deviennent impuissantes ensuite à modifier le cours des choses. Dans les grandes circonstances de la vie des peuples, les maîtres des empires, après avoir dirigé les événements, sont entraînés par eux et ne les dominent plus.

Cette impuissance des volontés humaines, à certaines phases de l’évolution des choses, avait beaucoup frappé Napoléon. Il est souvent revenu dans ses écrits, sur l’impossibilité d’empêcher des événements qu’il voyait se former.

Le pouvoir des forces supérieures dont l’ensemble constitue la nécessité, est formidable. Il maintient les peuples dans une voie déterminée et peut devenir un prodigieux générateur d’efforts. C’est la nécessité, je l’ai déjà rappelé dans un autre chapitre, qui fit surgir pendant la guerre, les usines, les canons, les hommes et transforma toutes nos conditions d’existence et notre mentalité même. Sous sa main rigide l’impossible finit par devenir possible.

Elle fit notamment réaliser à diverses industries des progrès qui n’eussent peut-être pas été obtenus en dix ans de paix.

Il faudrait un volume pour en montrer les résultats. C’est ainsi par exemple que sous la poussée des besoins, la puissance des moteurs d’avion passa progressivement de 80 à 200, 300, 450 chevaux. La vitesse de ces avions s’éleva de 80 à 220 kilomètres à l’heure. En même temps le poids des moteurs se réduisait de 2 kg à 0 kg 8 par cheval, c’est-à-dire de plus de moitié. Près de 90.000 moteurs représentant une dépense de plus de deux milliards ont été construits durant la guerre. On en construisait 49 par mois au début de la guerre et plus de 4.000 en octobre 1918 alors que la lutte devenait de plus en plus aérienne.

J’ai choisi cet exemple entre mille parce qu’il s’applique à l’élément principal des futures batailles, mais d’une façon générale on peut dire que durant la guerre sous l’influence de la nécessité toute notre industrie s’est transformée.

La nécessité continuera sûrement son œuvre. C’est ainsi par exemple que les difficultés croissantes des moyens de transport et les résultats, désastreux pour l’industrie, de l’insuffisance du charbon conduiront forcément à supprimer l’opération barbare et coûteuse consistant à charger et décharger plusieurs fois des masses immenses de charbon pour les faire passer de la mine chez le consommateur. On arrivera forcément à transformer la houille en électricité, c’est-à-dire en force motrice, sur le point même de son extraction. Cette force motrice sera ensuite distribuée par des fils métalliques sur tous les points où on en aura besoin. Les chemins de fer se trouveront ainsi allégés d’une grande partie de leur travail.

Dans la plupart des guerres antérieures, les hommes d’État voyaient clairement les buts poursuivis. Ils savaient qu’un petit nombre de batailles déciderait de la partie engagée et que, gagnée ou perdue, les choses reprendraient ensuite leur cours.

Il n’en est plus de même aujourd’hui. L’avenir reste enveloppé de ténèbres où se perçoivent seulement de faibles lueurs.

Faut-il craindre que l’homme, après avoir vaincu tant de fatalités naturelles, édifié de brillants empires, ne puisse empêcher ces effroyables hécatombes qui finiraient, en se répétant, par amener l’anéantissement de nos civilisations ?

Une future guerre serait, sans doute, plus meurtrière et plus ruineuse encore que celle dont nous sortons. Dès le jour de sa déclaration, d’immenses escadres d’avions munis d’obus incendiaires perfectionnés iraient brûler les villes et asphyxier leurs habitants. De grandes cités se trouveraient presque instantanément anéanties. Ce serait la fin définitive de l’Europe.

L’irrésistible action de la nécessité, dont l’histoire a tant de fois prouvé la force, nous protégera peut-être plus sûrement que toutes les alliances. Nous examinerons son influence possible dans un chapitre qui servira de conclusion à cet ouvrage. Bien souvent déjà, elle a dénoué des problèmes qui semblaient insolubles.

CHAPITRE III Les erreurs du principe des nationalités et ses conséquences.

L’évolution des principes guidant la vie des peuples est un des éléments les plus intéressants de leur histoire. Pendant de longs siècles des milliers d’hommes se font tuer pour établir le triomphe d’une conception qui les a séduits, puis arrive le moment où ils luttent furieusement dans le seul but d’anéantir cette même conception. On bâtirait une immense cité avec les ossements des hommes morts pour établir un principe, puis pour le détruire.

Le principe des nationalités qui bouleverse aujourd’hui le monde a connu ces fortunes contraires. Pendant mille ans, tous les peuples de l’Europe ont été en guerre afin de fonder de grands États aux dépens des petites nationalités. Les nouveaux maîtres du monde poursuivent actuellement un but opposé en tâchant de libérer les petits pays de la domination des grands États dont ils avaient fini par faire partie.

Pourquoi tant de peuples réclament-ils aujourd’hui l’autonomie, au nom du principe des nationalités et que signifie pour eux cette autonomie ?

Elle signifie qu’ils veulent être délivrés de toute domination étrangère et se gouverner eux-mêmes.

Cette aspiration résulte de ce que, malgré tous les efforts de gouvernements évidemment intéressés à maintenir la concorde il arrive toujours, quand les peuples gouvernés sont composés de diverses races, que les plus faibles se trouvent fatalement opprimées par la plus forte.

Des faits innombrables montrent l’étendue de cette oppression. Quand le dernier empereur d’Autriche amnistia les condamnés politiques, le jour de son avènement, dix-huit mille sortirent des cachots où les autorités appartenant à la race dominante les avaient enfermés.

Le principe des nationalités fait partie du stock de conceptions, peu nombreuses avec lesquelles les diplomates orientent leur conduite. Très solides en apparence, elles sont souvent assez fragiles en réalité.

La définition du principe des nationalités semble facile. « C’est, disent les dictionnaires, le principe en vertu duquel les races qui ont une origine, des traditions et une langue communes, doivent former un seul État politique. »

Rien ne serait plus simple si la nationalité était uniquement fondée sur la race, mais il en est tout autrement. J’ai montré ailleurs qu’une nationalité peut être constituée par quatre éléments fort différents, rarement réunis chez un même peuple la race, la langue, la religion et les intérêts.

La race, contrairement à l’opinion courante, est de ces divers éléments le moins actif, simplement parce que la plupart des races actuelles résultent de croisements. En Europe, on ne trouve généralement que des races historiques, c’est-à-dire des races hétérogènes, formées par le hasard des conquêtes, des émigrations ou de la politique.

Sous l’influence de milieux communs, d’intérêts communs, de langues et de religion communes, ces races hétérogènes peuvent arriver à se fusionner et former une race homogène[8].

La fusion entre peuples différents est l’œuvre des siècles. Ne pouvant disposer du temps, les fondateurs de divers empires, Turquie, Russie et Autriche notamment, l’ont simplement remplacé par la force. Leur œuvre est toujours restée pour cette raison un peu artificielle et les populations, soumises en apparence, ne se sont pas encore fusionnées.

Au cours de la guerre, les Alliés ont indiqué comme un de leurs principaux buts de guerre la libération des nationalités. Dans un discours au parlement anglais M. Asquith disait :

« Il n’y a pas de ferments de guerre et de causes de guerre plus nocifs que l’existence de nationalités détachées, mécontentes et artificiellement séparées de leurs vrais foyers et de leur consanguinité. »

Au fond, ce que l’on cherche dans la solution du problème des nationalités, c’est le moyen de libérer les minorités opprimées du joug d’une majorité oppressive. Le problème paraît aussi difficile que d’empêcher l’aiguille d’une balance de pencher du côté où le plateau est le plus chargé.

Il sera surtout difficile dans les pays où plusieurs nationalités se trouvent enchevêtrées sur le même territoire. La tolérance de la majorité gouvernante dépendra beaucoup plus de la mentalité de ses représentants que des lois égalitaires formulées. Une majorité homogène sera toujours hostile à une minorité hétérogène simplement parce que la force des lois est bien faible devant celle des mœurs.

Le principe des nationalités a orienté les hommes d’État pendant plusieurs siècles, mais tout autrement qu’aujourd’hui.

L’histoire politique de l’Europe peut être divisée en deux périodes. La première, dont la durée dépassa mille ans, comprend la formation des grands États aux dépens des petites nationalités. Pendant la seconde, d’origine récente, au nom du même principe des nationalités, les grands États lentement formés : Autriche, Turquie et Russie notamment, se désagrègent en provinces indépendantes.

La fusion de petits États en puissantes nations avait semblé une des lois les plus constantes de l’histoire. La France, l’Angleterre, l’Allemagne et l’Italie, jadis composées de provinces séparées, sont des types de cette fusion.

Elle n’était pas, d’ailleurs, générale. A côté des grands États, de petits pays : Hollande, Suède, Danemark, etc., avaient réussi à garder leur indépendance et prétendaient la conserver.

Les théoriciens allemands ne reconnaissaient pas cependant aux petits peuples le droit de vivre à côté de grandes nations sans être absorbés par elles. Si l’Allemagne avait triomphé dans la dernière guerre, il ne serait probablement pas resté en Europe un seul petit pays indépendant.

Alors même qu’on admettrait la valeur du principe des nationalités, sa réalisation serait presque impossible.

Pour l’appliquer, en effet, il faudrait connaître les volontés réelles des peuples. On n’a trouvé encore d’autres moyens d’y réussir qu’un plébiscite, mais les gouvernants qui ont introduit dans les pays soumis leurs fonctionnaires et leurs créatures arriveront toujours à obtenir des votes favorables en les falsifiant au besoin. Le plébiscite ne serait applicable qu’aux pays où il est inutile, c’est-à-dire à ceux dont les sentiments des populations rivales en présence sont nettement connus, Tchèques et Polonais par exemple.

Ces difficultés d’appliquer le principe des nationalités ont été jadis bien marquées au parlement autrichien dans les termes suivants, par le comte Tisza :

« Dans les territoires où les races et les nations sont mélangées, il est impossible que chaque race constitue un État distinct. Là, on ne peut créer que des États sans caractère national, autrement le peuple dominant imprime seul à l’État son caractère national. Le principe des nationalités n’est donc applicable que dans la forme limitée comme le définit justement le président des États-Unis en disant : « On doit garantir à chaque peuple sa vie propre, le libre exercice de sa religion, son libre développement individuel et social. »

Remarquons d’ailleurs, qu’il s’en faut de beaucoup que le principe des nationalités soit universellement admis. Rejeté naturellement par les grands empires, tels que l’Angleterre, il l’est également par certains petits pays, la Suisse notamment.

On ne saisit bien l’importance d’un principe qu’en étudiant ses applications.

Il est tout d’abord visible que le principe des nationalités conduirait à la formation de petits États et à la destruction des grands empires.

En ce qui concerne la dissociation des grands empires, l’expérience russe est catégorique. C’est au nom du principe des nationalités qu’elle se désagrégea presque instantanément en plusieurs provinces, dès que la Révolution triompha.

Loin de combattre cette désagrégation les socialistes l’ont nettement encouragée. Pendant la conférence de Brest-Litovsk, le gouvernement russe déclara être « complètement d’accord avec le principe de la reconnaissance du droit de chaque nation de disposer de son sort en allant jusqu’à la séparation ».

C’était accepter sans protestation la séparation de l’Ukraine qui venait, après d’autres provinces, de se constituer en république indépendante.

Et ici apparaît la puissance mystique exercée par un principe sur les serviteurs de ce principe. Aucun des bolchevistes ne comprit que la perte de l’Ukraine, presque grande comme la France, constituait pour la Russie un désastre immense. Politiquement, sa séparation entraînait la perte de la domination sur la mer Noire, l’abandon de toute influence dans les Balkans et du côté de Constantinople. Économiquement, le dommage était plus étendu encore. Cette province représentant la plus riche de la Russie en blé, en houille et en fer.

La Finlande et les provinces de la Baltique ont réclamé, elles aussi, leur indépendance, ou se sont placées plus ou moins ouvertement sous l’influence de l’Allemagne afin d’échapper à celle pire encore des socialistes. Par consentement des populations ou par occupation forcée, comme à Riga, les provinces baltiques allaient devenir allemandes. L’absorption ou le protectorat de la Courlande, de la Livonie, de l’Esthonie et de la Lithuanie eût été infiniment plus précieuse à l’Allemagne que la possession de l’Alsace et de toutes les colonies germaniques. Les richesses forestières et agricoles de ces pays sont en effet immenses.

Faire d’un grand empire une poussière de provinces sans force, et par conséquent sans défense, tel est le résultat auquel sont arrivés les socialistes russes en appliquant le principe des nationalités.

L’Autriche est le second empire désagrégé par l’application du même principe.

La monarchie austro-hongroise comprenait une dizaine de nationalités parlant des langues différentes. Les trois plus puissantes étaient, en dehors de la Hongrie, les Polonais de Galicie, les Croates et les Tchèques. Chacune prétend aujourd’hui se gouverner elle-même, former un État indépendant et naturellement exercer la suprématie sur ses voisins.

La force véritable de l’empire d’Autriche résidait dans les aspirations contraires des races qui la peuplaient. Toutes se haïssaient immensément ; mais l’antipathie qu’elles avaient les unes pour les autres dominant de beaucoup celle professée contre leur gouvernement, la tyrannie de ce gouvernement leur semblait plus supportable que celle de groupes rivaux. L’empire d’Autriche reposait sur un équilibre de haines.

Nous venons de voir les conséquences du principe des nationalités appliqué dans les grands empires. Dans de petits pays comme les Balkans, où la même province, la même cité, le même village sont divisés en populations séparées par la religion, la race, la langue, les coutumes, il a immédiatement engendré la plus sanglante anarchie. Dès qu’ils furent libérés du joug turc, les Balkaniques se précipitèrent les uns sur les autres et se déchirèrent furieusement.

Le principe des nationalités, si simple quand il reste dans le domaine des spéculations chères aux diplomates, est donc, en réalité, hérissé de difficultés.

Les siècles les avaient à peu près résolues en amenant les peuples, réunis par le hasard des conquêtes sur le même territoire, à s’unifier lentement sous l’influence d’institutions communes, et à former ainsi des populations homogènes. La France, l’Angleterre et même l’Italie en sont des exemples. En France les petites patries de jadis, Bretagne, Bourgogne, Aquitaine, etc., avaient fini par se fondre en une grande patrie. C’est grâce à cette fusion qu’à l’instabilité des premiers âges, la stabilité avait pu succéder.

Mais les événements n’ont pas permis au temps d’accomplir partout son œuvre. Les théoriciens sont venus combattre son action. Il va falloir recommencer, au nom de leurs principes, une réorganisation mondiale dont nul ne saurait prédire l’issue. Prétendre orienter les pensées et les sentiments des hommes dans un sens contraire à l’évolution ancienne qui guidait leur marche, conduit forcément à des conséquences inconnues. L’une des plus probables sera un état de guerre permanent entre tous les petits pays et leur misère profonde.

L’avenir appartient-il, comme le soutenaient les Germains, à de grands États devenus chaque jour plus puissants, ou au contraire comme le veulent les théories nouvelles à des fédérations de petits États indépendants ? C’est le secret des âges prochains.

Les peuples sont entraînés dans des tourbillons de forces morales dont les effets restent ignorés.

Mais si nous voulons juger de la valeur actuelle d’une conception politique pour laquelle tant d’hommes sont morts et sont destinés à mourir, nous pouvons dire que le principe des nationalités, avec les fragments de vérité qu’il contient, et les espérances qu’il fait luire, appartient à la famille des grandes illusions mystiques qui, à certaines périodes de l’histoire, ravagent le monde et transforment la vie des peuples.

CHAPITRE IV Les périls de l’Étatisme.

Des considérations développées dans plusieurs chapitres de cet ouvrage, il résulte que, ne possédant pas un critérium pour certaines valeurs morales, nous pouvons seulement les juger par leurs effets.

La philosophie pragmatiste, très répandue en Amérique, n’a pas d’autres bases. Elle recherche si une idée politique, religieuse ou sociale engendre des résultats utiles ou nuisibles sans se préoccuper de sa valeur théorique.

C’est donc en considérant les effets déjà produits qu’on peut déterminer la valeur de la croissante intervention étatiste dans la phase économique du monde qui vient de s’ouvrir.

Suivant les apôtres de l’étatisme, le gouvernement, en raison de sa supériorité supposée, devrait gérer l’ensemble des activités industrielles et commerciales d’un pays en ôtant aux citoyens leurs initiatives, et par conséquent leur liberté.

Cette conception constituait déjà un des rêves du socialisme avant la conflagration mondiale.

La guerre l’a momentanément réalisé. D’impérieuses nécessités militaires obligèrent les gouvernants à absorber toutes les forces de chaque pays pour les orienter vers un même but. Un pouvoir dictatorial pouvant seul opérer une telle concentration, il fut établi partout. Des peuples jadis très libres, tels que les Américains, acceptèrent une dictature étatiste qu’ils savaient nécessaire mais, la lutte terminée, ils la rejetèrent aussitôt.

Il n’en a pas été de même chez les peuples latins. Leur ancienne tendance à faire tout diriger par l’État s’est notablement développée depuis la fin de la guerre. Les projets d’extension de l’influence étatiste qui se formulent chaque jour en fournissent la preuve.

Contre ces projets d’absorption, industriels et chambres de commerce protestent vainement. Ils savent très bien que les réalisations dont nous sommes menacés deviendraient vite une cause d’irrémédiables ruines.

Rien de plus déprimant pour un pays, en effet, que le remplacement de l’initiative privée par celle de l’État. L’initiative qui ne s’exerce pas s’atrophie bientôt et nous étions loin d’en posséder un excès. Ce n’est pas assurément par trop d’initiative que nos diplomates, nos généraux et tous nos dirigeants ont péché pendant la guerre.

Mais, sans même tenir compte de la paralysie des initiatives créée par le développement de l’étatisme, l’expérience enseigne depuis longtemps que les entreprises gérées par l’État sont coûteuses et d’une exécution médiocre.

La France a traversé bien des crises graves depuis les lointains débuts de son histoire. Aucune, peut-être, ne menaça autant son existence que les deux périls qu’elle a vus surgir depuis quelques années : le péril allemand et le péril étatiste.

Grâce à quatre années de prodigieux efforts, à la mort de quatorze cent mille hommes et à 200 milliards de dépenses, nous avons pu triompher du péril allemand.

Reste maintenant le péril étatiste. Moins visible que le premier, il pourrait devenir aussi dangereux en amenant d’irrémédiables défaites économiques.

Déjà, avant la guerre, il avait contribué à cet état de décadence industrielle et commerciale révélé par les statistiques que j’ai rappelées dans cet ouvrage.

Notre victoire militaire ne saurait marquer la fin de toutes les formes de conflits. Aux guerres à coups de canon vont succéder des guerres économiques. Les peuples ayant des intérêts divers et parfois contradictoires, les Alliés d’aujourd’hui pourront tout en restant militairement unis, devenir rivaux demain.

Dangereuses seraient les illusions sur ce point. Les esprits éclairés savent d’ailleurs s’en garder. L’extrait suivant d’un rapport fait à la Chambre, au nom d’une grande commission, le montre nettement.

« A la signature de la paix, la guerre économique s’imposera plus âpre que jamais entre toutes les nations et chacune d’elles gardera jalousement tout ce qui sera susceptible d’accroître sa puissance maritime marchande au regard et souvent au détriment des autres. Avant même que la guerre menée en commun ne soit finie, la compréhension de l’égoïsme national économique subsiste malgré tout. »

Au point de vue économique, les peuples civilisés modernes peuvent se diviser en deux classes : peuples individualistes, peuples étatistes.

Parmi les peuples individualistes figurent les Anglais et surtout les Américains. Chez eux, l’action de l’individu est portée à son maximum et celle de l’État réduite au minimum. Le rôle de ce dernier se limite strictement aux questions d’intérêt général : armée, police, finances, notamment.

Chez les peuples étatistes, — et tous ceux dits latins le sont plus ou moins — l’influence de l’État est, au contraire, prépondérante, et, sous la poussée socialiste, elle grandit chaque jour. L’État arrive, progressivement, à tout diriger, tout gérer, tout monopoliser et intervient de plus en plus dans les moindres actes des citoyens.

La classification que je viens d’indiquer est forcément sommaire. La compléter entraînerait trop loin. Il faudrait constater, par exemple, que le Français, étatiste en ce qui concerne les intérêts collectifs, est au contraire individualiste pour ses intérêts personnels. Il faudrait aussi marquer pourquoi l’étatisme latin est sans analogie avec l’étatisme germanique. C’est à des initiatives privées et non à l’État que sont dues les grandes entreprises industrielles qui constituaient la puissance économique de l’Allemagne.

Les nécessités de la guerre ayant condamné tous les belligérants à subir un étatisme absolu il était naturel que les intérêts privés fussent alors sacrifiés aux intérêts collectifs.

La guerre terminée, les Américains ont immédiatement rejeté l’étatisme. M. Wilson l’a fait remarquer avec une juste fierté dans un de ses messages.

« Pendant toute la durée de la lutte le gouvernement américain avait dû grouper toutes les énergies matérielles du pays, les atteler ensemble sous le même harnais pour mieux tirer le fardeau commun et mener à bien notre lourde tâche.

… Aussitôt que nous avons su que l’armistice était signé, nous avons jeté le harnais. Le grand matériel des industries et les machines qui avaient été accaparées pour l’usage du gouvernement ont été rendus aux usages auxquels ils servaient avant la guerre.

… Notre peuple n’attend pas d’être conduit. Il connaît son affaire ; il se débrouille rapidement dans tout nouvel état de choses ; il va droit au but et compte sur lui-même dans l’action.

Toutes les règles de conduite que nous pourrions chercher à lui imposer deviendraient vite parfaitement inutiles, car il n’y ferait aucune attention et irait son chemin. »

Suivant sa constante tradition, l’Américain confie ses entreprises industrielles à des hommes d’affaires, alors que nous faisons conduire les nôtres par des fonctionnaires généralement très étrangers aux affaires.

La disparition de l’étatisme aux États-Unis s’est opérée rapidement, parce qu’il était absolument opposé à la mentalité américaine.

Toutes les lois restrictives qui se multiplient, en France, montrent au contraire que, loin de s’atténuer, notre politique étatiste va s’aggraver et peser lourdement sur le travail national.

Réquisitionner, taxer, ordonner, interdire suivant le bon plaisir des plus incompétents agents, enfermer chaque entreprise dans un inextricable et paralysant réseau de formalités tracassières, destructrices de toutes les initiatives, tel est l’avenir dont on nous menace.

S’il se réalise, nous serons fatalement vaincus dans la terrible lutte économique qui se prépare et les Germains, dont la puissance industrielle avant la guerre était si grande, reprendront vite leur domination économique. Or, dans l’évolution actuelle du monde, les dominations économiques seront les plus redoutables.

Malheureusement pour notre avenir, l’étatisme constitue chez les peuples latins un besoin mental fort ancien. Il est peu de partis politiques en France qui ne réclament sans cesse l’intervention de l’État.

Cette constatation m’a fait écrire autrefois que notre pays, si divisé en apparence, ne possède, sous des étiquettes diverses, qu’un seul parti politique, le parti étatiste, c’est-à-dire celui qui demande sans trêve à l’État de nous forger des chaînes.

La base psychologique fondamentale de la production est l’initiative stimulée par le risque et le profit. Dès que la responsabilité s’évanouit, comme dans l’organisation anonyme de l’État, l’initiative disparaît. Quelle raison aurait le fonctionnaire de s’intéresser à un travail dont il ignore le rendement et ne retire aucun profit ? Il est d’ailleurs enveloppé dans un réseau de circulaires et de règlements qui lui interdirait la moindre initiative si, par hasard, il y songeait. Cette initiative serait, d’autre part, immédiatement paralysée par l’intervention de ses chefs. Avec la meilleure volonté du monde il ne peut être que le rouage d’une machine. Observer strictement le règlement, c’est tout ce qu’on lui demande.

Telles sont les raisons pour lesquelles, dès que l’État intervient dans une industrie, cette industrie dépérit.

« Je viens de passer quatre années de guerre dans un établissement industriel de l’État, écrit l’ingénieur R. Carnot. Connaissant l’industrie privée, j’avais en y entrant, — pourquoi le cacherais-je ? — des idées plutôt socialistes. A voir, aussi bien par le menu que dans son ensemble, le fonctionnement de la machine industrielle étatiste, mes illusions se sont envolées et je quitterai l’uniforme complètement désabusé…

Ce qu’il y a de particulièrement grave, c’est l’antinomie absolue qui existe entre le concept d’industrie, tel que le réalise le monde moderne, et celui d’une administration d’État. »

L’auteur donne dans son livre de nombreux exemples montrant à quel point l’intervention étatiste peut devenir désastreuse. A l’usine de construction de Bourges, placée sous la direction d’un ministre socialiste, les ouvriers travaillaient à la journée avec faculté de toucher une prime pour surproduction de travail. Le Ministre ayant accordé la prime à tous les ouvriers, la baisse de la production fut instantanée. Les circonstances ayant permis de revenir sur cette désastreuse mesure, le résultat fut immédiat. Le rendement se trouva parfois dépasser le triple de ce qu’il était antérieurement. »

Le même auteur donne un autre exemple, également frappant, des conséquences de l’intervention étatiste. Un ministre socialiste, chargé de la Direction de la marine marchande, ayant eu l’idée d’instituer des primes basées sur le nombre des jours de navigation, les équipages avaient tout intérêt à allonger les voyages et à ralentir les opérations de chargement et de déchargement. Le résultat final fut que les bateaux charbonniers réquisitionnés par l’État avaient un rendement inférieur de 40 à 50 p. 100 à celui des navires dirigés par les importateurs de charbon travaillant pour leur compte.

Mêmes résultats dans les ateliers de chemins de fer. Les pouvoirs publics ayant décrété la suppression du travail à la tâche, le rendement de la main-d’œuvre diminua de plus de 50 p. 100.

Une des causes du coût de l’étatisme est le nombre d’employés qu’il nécessite. Un fait rapporté par le Matin du 5 Juin 1920 en donne un frappant exemple. Après avoir vainement tenté de liquider les stocks américains, besogne que les employés chargés de l’exécuter avaient tout intérêt à faire durer, l’État se décida à charger des industriels de liquider quelques stocks. Les résultats furent immédiats. Le négociant chargé des stocks d’Aubervilliers commença par remplacer les 525 employés de l’État par 8 agents. Ces 8 employés suffirent à terminer la liquidation rapidement.

L’étatisme français est le plus coûteux de tous. Il a été rappelé à la Chambre des Députés dans sa séance du 22 mars 1920, que le budget de l’Alsace-Lorraine, qui se chiffrait en 1914 sous le gouvernement allemand par 150 millions, s’élève à 405 millions aujourd’hui. A l’administration générale, le nombre des employés a triplé.

L’État moderne a fini par se charger d’une foule de fonctions. Il exploite des chemins de fer, des fabriques de tabac et d’allumettes, des navires, des imprimeries, en un mot une cinquantaine de professions gérées par plus d’un million d’employés.

Toutes ces entreprises sont conduites avec des méthodes absolument différentes de celles adoptées dans le commerce et l’industrie. L’État ne se préoccupe jamais des prix de revient. Les employés ne sont nullement intéressés aux bénéfices et aux économies de ces entreprises. Un devis établi d’avance est sans aucun rapport avec les prix d’exécution. C’est ainsi que la reconstruction de l’imprimerie nationale qui, d’après les devis, ne devait pas dépasser trois millions, en a déjà coûté plus de quatorze. L’État moderne représente en réalité une grande maison de commerce gérée par des employés anonymes et irresponsables et où, depuis le chef jusqu’au dernier des agents, personne ne s’intéresse au succès de l’entreprise.

L’étatisme, comme le fait remarquer un éminent économiste, M. Raphaël George Lévy, a été une des causes de la vie chère :

« C’est l’État qui a été le premier instigateur du mal, en accordant aux ouvriers des usines de guerre des salaires excessifs, en concluant des marchés à des taux tellement élevés qu’il a fallu décréter un impôt spécial sur les bénéfices qui en découlaient ; c’est lui qui a distribué des milliards à tort et à travers, sans se soucier de savoir au moyen de quelles ressources il les obtiendrait ; c’est lui qui, en présence de ses coffres vides, n’a pas trouvé d’autre moyen de les remplir que de contraindre la Banque de France à fabriquer de nouveaux milliards de papier. C’est lui qui est intervenu pour réglementer les importations, les exportations, les transports ; c’est lui qui a prétendu déterminer les marchandises que l’on pourrait introduire en France et dresser une liste de proscription contre certaines d’entre elles, et non des moindres ; c’est lui qui a relevé les barrières douanières, au moment où nous avons un besoin pressant de beaucoup d’objets fabriqués ou récoltés à l’étranger ; c’est lui qui, par ses taxations maladroites ou intempestives, a tantôt ralenti ou arrêté, tantôt surexcité la production. »

La Chambre de commerce de Roanne décrivait récemment quelques-uns des résultats obtenus par l’État, quand il se substitue à des industriels responsables de leurs actes.

Un grand journal en a extrait l’exemple suivant :

« Des délégués ouvriers demandent, pour l’exécution d’un ouvrage, 25 heures. Le chef d’atelier estime que 12 heures sont suffisantes. Devant le désaccord, il est fait appel, à titre d’expérience, à une équipe de prisonniers de guerre dont l’effort de travail n’est, comme chacun pense, aucunement exagéré. Ils effectuent le travail en 6 heures. Néanmoins l’officier a dû le payer par ordre à raison de 25 heures. »

Le gaspillage des deniers publics dans les gestions étatistes dépasse toute imagination.

Conséquences : renchérissement général des produits ; difficulté croissante d’existence pour les travailleurs libres ; hausse artificielle de la main-d’œuvre.

Au régime étatiste, forme moderne de l’esclavage, on pourrait se résigner si l’État avait, du moins, manifesté dans la gestion des entreprises une capacité supérieure à celle des citoyens.

Or, c’est précisément, je le répète, le contraire qu’enseigne l’expérience. Des faits innombrables ont surabondamment démontré que la gérance de l’État, qu’il s’agisse de chemins de fer, de monopoles, de navigation ou d’une industrie quelconque, est toujours très coûteuse, très lente et accompagnée d’incalculables désordres.

En temps de paix, quand les finances sont prospères, les inconvénients du renchérissement général des produits, par suite des interventions de l’État, peuvent sembler minimes. Ils deviennent désastreux lorsqu’un peuple se trouve écrasé de dettes au lendemain d’une guerre.

Toute gestion étatiste, c’est-à-dire placée sous la conduite directe de l’État, semble immédiatement frappée de paralysie. On connaît la situation lamentable de notre marine avant la guerre, situation créée par les interventions étatistes qui la firent progressivement descendre du deuxième rang au cinquième.

Les causes de cette décadence ont été très bien indiquées dans un rapport fait à la Chambre au nom d’une grande commission parlementaire. Les conclusions du rapporteur furent nettes : « Ni unité de vues, ni efforts coordonnés, ni méthode, ni responsabilité définie. Négligence, désordre et confusion. »

Un des membres de la même commission, M. Ajam, évaluait à 700 millions le coût du gaspillage. L’expérience du rachat de l’Ouest par l’État fut beaucoup plus coûteuse encore.

Les exemples analogues sont d’ailleurs innombrables. On citera longtemps l’histoire de cette municipalité d’une grande ville qui, voyant s’enrichir l’entrepreneur fournisseur du gaz s’imagina qu’en faisant administrer l’usine par des fonctionnaires, elle encaisserait les mêmes bénéfices que l’industriel.

L’expérience fut catégorique. Loin de réaliser des bénéfices, la commune vit son budget progressivement grevé de sommes si énormes que le maire qui avait provoqué cet essai de socialisation se suicida de désespoir. Il mourut d’ailleurs sans comprendre les causes de son insuccès.

Ce sont justement les causes de la décadence des entreprises dirigées par l’État qui échappent toujours aux partisans de l’étatisme. Pourquoi, disent-ils avec une apparence de raison, l’État qui choisit ses fonctionnaires parmi des hommes réputés très capables, puisqu’ils sont chargés de diplômes, ne réussirait-il pas aussi bien que des industriels généralement moins savants ?

L’État ne réussit pas pour deux raisons, l’une d’ordre administratif, l’autre de psychologie. La première serait à la rigueur réductible, mais la seconde ne l’est pas et ne pourra jamais l’être.

La cause d’ordre administratif tient à une organisation défectueuse de services sans coordination, séparés par des cloisons étanches. La moindre affaire est entourée d’innombrables formalités et passe par une longue série de bureaux qui obéissent à des impulsions différentes et mettent des mois à l’examiner.

Tout autre est l’organisation d’une entreprise industrielle. Ses chefs ont intérêt à terminer rapidement, en les exécutant le mieux possible pour satisfaire le client, les entreprises qui leur sont confiées. Sous peine de ruine, les pertes de temps et le gaspillage leur sont interdits.

La deuxième cause de l’infériorité du travail étatiste, celle d’ordre psychologique, est, comme je le disais, absolument irréductible. Elle tient, en effet, à cette loi mentale bien simple, expérimentalement vérifiée des milliers de fois, que l’homme travaillant pour un intérêt général a beaucoup moins de valeur que celui qui travaille pour son intérêt personnel.

D’autres influences aggravent cette infériorité. Dans le travail dirigé par des fonctionnaires, aucune initiative n’est possible. Moins possible encore le goût du risque qui conduit aussi bien à la ruine qu’à la fortune, mais sans lequel il n’est pas de progrès réalisable.

Pour amener, par exemple, l’automobilisme à son perfectionnement actuel, beaucoup de chercheurs se sont ruinés, quelques-uns seulement ont fait fortune. Peut-on supposer un seul instant que, si l’État avait monopolisé la construction automobile à ses débuts, elle eût réalisé les progrès que nous admirons ? Aucun employé n’aurait osé engager sa responsabilité dans de coûteuses recherches ne devant rien lui rapporter et dont l’insuccès possible eût certainement nui à son avancement.

L’étatisme est généralement une conséquence de la structure mentale d’un peuple mais, quelle qu’en soit la cause, ses résultats se trouvent les mêmes partout, même en Amérique quand il s’y est momentanément établi. Les chemins de fer américains ont été, on le sait, étatisés pendant la guerre. La liberté leur fut rendue après la paix mais ils sont ruinés et près de la faillite. Malgré l’augmentation des tarifs, l’ensemble des frais d’exploitation s’éleva de 95 p. 100 sous la gestion d’État. Ce fut un vrai désastre, car l’ensemble de l’exploitation des chemins de fer aux États-Unis qui représente un capital évalué à 90 milliards forme une importante partie du portefeuille des grandes banques américaines.

L’étatisme crée donc une transformation mentale qui apparaît spontanément avec lui.

S’il en fallait encore d’autres preuves, on rappellerait que les industriels qui, durant les hostilités, se sont trouvés mobilisés au service de l’État, perdirent du même coup leurs anciennes qualités pour prendre les défauts des fonctionnaires : peur des responsabilités, goût de la paperasserie et des formalités compliquées, gaspillage et désordre.

Il sera intéressant un jour de rechercher ce que l’abus de l’étatisme a coûté au pays pendant la guerre. C’est à lui que sont dus pour une grande part comme je l’ai montré plus haut le renchérissement général et la disette dont nous souffrons encore.

Cette conclusion est justement une de celles du long rapport fait par M. Bergeon, le 11 octobre 1918, à la Chambre des députés, au nom d’une commission d’une quarantaine de membres appartenant à tous les partis et chargés d’examiner un projet de loi sur la réquisition de la totalité de la marine marchande par l’État, pendant la paix.

Le rapporteur n’eut pas de peine à montrer que l’étatisme avait réduit notre marine marchande à un grand degré d’infériorité vis-à-vis des peuples alliés et entraîné de profonds déficits dans les importations nécessaires pour le ravitaillement.

L’incohérence, au sujet de l’utilisation des navires réquisitionnés, fut prodigieuse. Alors que nous manquions de blé, nos bateaux revenaient de Bizerte presque vides, tandis que sur les quais de ce port pourrissaient des montagnes de céréales.

Ailleurs, c’étaient des bateaux oubliés durant des mois, attendant des ordres qui ne venaient pas. A Brest, le bâtiment Général-Faidherbe, coûtant dix-huit cents francs par jour et réquisitionné le 6 septembre, est resté « huit mois sans rien faire », etc.

Les faits de cet ordre ne constituaient nullement des cas exceptionnels. Le rapporteur l’a prouvé avec huit pages de tableaux montrant, par l’histoire de chacun des bateaux réquisitionnés, les énormes pertes de temps qu’entraîna l’incohérence étatiste.

Des armateurs qui auraient géré leurs compagnies de semblable façon eussent été promptement ruinés, mais de tels armateurs n’ont jamais existé.

Après avoir constaté que « les navires dirigés par l’État ont un rendement déplorable », le rapporteur conclut, comme je le rappelais plus haut, que l’élévation générale du prix des objets de première nécessité fut la conséquence de l’administration étatiste.

On peut ajouter, d’ailleurs, que les faits établis par cette commission l’avaient été dans bien des rapports antérieurs à la guerre, relatifs aux causes de la décadence de notre marine. Ne nous étonnons pas qu’aujourd’hui comme jadis ils n’aient convaincu personne. L’étatisme est une croyance et à tous les âges les arguments furent impuissants à ébranler des croyances.

L’étatisme représente l’autocratie d’une caste anonyme et, comme tous les despotismes collectifs, il pèse lourdement sur la vie des citoyens obligés de le supporter. Son nouveau développement n’engendrerait pas seulement la faiblesse de nos industries, mais la disparition de toutes nos libertés.

On conçoit l’horreur des Américains pour ce régime qui fait de l’homme un esclave. Ils l’ont supporté pendant la guerre mais pas une minute au delà. Si nous n’arrivons pas à refréner sa marche nous serons, je ne saurais trop le redire, rapidement vaincus dans la lutte économique qui va s’engager. Il apparaîtra alors à tous les yeux que l’étatisme, si pacifique en apparence, peut être plus désastreux que les plus destructives invasions. Son triomphe définitif chez un peuple engendrerait pour lui une irrémédiable décadence.

CHAPITRE V Les futures croisades.

Les historiens de l’avenir éprouveront sans doute un certain étonnement en constatant que, malgré sa prétention de n’avoir que la science positive pour guide, le XXe siècle dut recommencer au nom de croyances nouvelles l’âge des Croisades.

C’est bien une croisade qu’entreprit l’Allemagne pour établir son hégémonie au nom de la divine mission qu’elle s’attribuait et une autre croisade qu’entreprirent les nations désireuses de conserver leur indépendance. Des coins les plus reculés du globe accoururent des peuples n’ayant aucune conquête à espérer et prêts cependant à tout sacrifier pour défendre leur foi. Ce n’était plus comme jadis devant Jérusalem la croix opposée au croissant, mais deux croyances nouvelles inconciliables : l’absolutisme et la liberté.

La croisade germanique n’est pas la seule que le monde semble appelé à voir se former. Une autre s’annonce déjà contre un danger fort menaçant.

C’est celle qu’il faudra entreprendre contre les oppressions et destructions que les théoriciens socialistes et syndicalistes rêvent d’infliger à la France comme ils les ont infligées à la Russie.

La foi socialiste a pesé sur toute notre politique depuis vingt-cinq ans.

Les étrangers savaient très bien que cette politique socialiste « pétrie d’ignorance autant que de malfaisance » avait conduit la France au bord de l’abîme et que son triomphe, rendu possible par l’apathie des autres partis, amènerait notre pays à une irrémédiable ruine. Dans un discours prononcé le 5 juillet 1918 l’un des plus considérables personnages des États-Unis, M. Walter Berry, s’exprime ainsi :

« L’erreur de la France a été de se leurrer du mirage des lois sociales, tout en négligeant les lois de l’association et de la production.

Ce qui fait la grandeur économique des États-Unis, c’est l’association des individus, c’est la coopération des classes, la collaboration du travailliste et du capitaliste, c’est la solidarité au lieu du socialisme destructif…

S’il n’y a pas un milieu entre le militarisme et le bolchevisme, c’est-à-dire le socialisme destructif, mieux vaut que le monde croule tout de suite ! »

Les socialistes allemands qui inventèrent jadis la théorie de la lutte des classes l’ont pratiquement abandonnée depuis longtemps et ne la considéraient plus que comme un article d’exportation, précieux pour désorganiser les peuples étrangers. C’est pourquoi ils l’établirent en Russie au moyen d’agents à leur solde. Les millions ainsi dépensés furent beaucoup plus utiles à l’Allemagne que ses canons.

La désastreuse expérience russe n’a pas entamé l’indestructible foi de nos socialistes. La guerre ne leur a rien appris. Incapables d’évoluer, ils remâchent sans trêve les mêmes formules, douées pour eux d’une magique vertu.

Et si l’on veut comprendre comment des hommes éclairés peuvent devenir victimes d’illusions dont quelques-unes ne sauraient résister au plus superficiel examen, il faut toujours se souvenir que le socialisme étant une religion beaucoup plus qu’une doctrine tous les arguments tirés de la raison ou de l’expérience sont nécessairement sans action sur lui. Le socialiste convaincu croit à la bible de Karl Marx comme le Musulman croit au Coran. Les assertions de ces livres sacrés ne se discutent pas.

Sans doute, le nombre des purs croyants du socialisme dans les assemblées politiques reste minime, mais leur puissance est grande parce qu’une conviction forte s’impose toujours à des convictions faibles et surtout à l’absence de convictions. Or, les socialistes sont presque les seuls, en France du moins, possédant des convictions fortes.

Les éléments mystiques qui forment la trame du socialisme se trouvent puissamment étayés par deux sentiments extrêmement actifs : la haine et l’envie. Ils constituent ses grands agents de propagation.

On peut pressentir le rôle futur du socialisme par l’influence qu’il exerce déjà.

Nous sommes presque les seuls à ne pas pressentir de quel menaçant avenir la croisade socialiste est chargée. Quand les peuples n’auront plus qu’à opter entre le socialisme dont la Russie voit les effets et le militarisme, c’est-à-dire entre la tyrannie inorganique et la tyrannie organisée, ils choisiront forcément la seconde. Ce sera alors le règne absolu de la force et l’arrêt définitif de tous les progrès.

C’est ce qu’a très bien montré un des chefs les plus écoutés des travaillistes anglais, M. Henderson :

« Les ouvriers doivent comprendre, a-t-il dit, que les démocrates du monde entier sont à un carrefour, et que toute erreur dans le choix à faire peut conduire à l’anarchie, au désordre, au chaos, avec l’établissement du militarisme à perpétuité. Nous nous détournons du chemin qui conduit au désordre : nous ne pouvons pas être pour la substitution de la raison à la force dans les affaires internationales, et pour la révolution par la force au lieu de la construction pacifique dans la vie économique et sociale. »

Internationalistes, socialistes unifiés, bolchevistes et autres théoriciens, partisans de la paix entre les peuples, mais de la guerre civile à l’intérieur des nations, ne sauraient comprendre ce dilemme. Ils ont entrepris contre les sociétés une croisade aussi funeste que celle des Germains contre l’indépendance des peuples.

Au prix des plus cruels sacrifices nous sommes arrivés à triompher de la croisade germanique. Il sera peut-être aussi difficile de vaincre la croisade socialiste.

Deux régimes redoutables : militarisme et socialisme menacent donc les civilisations modernes d’un retour prolongé vers la barbarie. Le militarisme est une forme de l’absolutisme féodal, le socialisme représente l’ultime expression du despotisme populaire. Les nations vraiment civilisées ne voudront bientôt plus de dictature, ni celle du prolétariat, ni celle du sabre.

Notes in this chapter

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