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Psychologie des temps nouveaux

LIVRE I L’ÉVOLUTION MENTALE DES PEUPLES

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CHAPITRE I Rôle de la psychologie des peuples dans leur histoire.

Des éléments divers pouvant déterminer l’avenir des nations, les plus puissants seront toujours les facteurs psychologiques. C’est surtout avec les qualités des âmes que se tisse la destinée des peuples. De grands progrès sociaux se trouveront réalisés le jour où tous les citoyens seront convaincus que le triomphe de tel ou tel parti politique, de telle ou telle croyance ne saurait déclencher magiquement un définitif bonheur.

Bien des siècles ont passé depuis qu’Aristote et Platon dissertaient sur la psychologie. Ils eurent des continuateurs, mais si l’on cherche dans leurs livres les moyens de diagnostiquer le caractère des hommes et d’influencer leur conduite on constate que les progrès réalisés pendant deux mille ans d’études sont en vérité bien faibles. La lecture des plus savants ouvrages ajoute peu de chose aux connaissances sommaires enseignées par les nécessités de la vie.

Les événements modernes donneront forcément une impulsion nouvelle à une science très incertaine encore.

La guerre mondiale constitua, en effet, un vaste laboratoire de psychologie expérimentale. Elle fit comprendre l’importance des méthodes psychologiques et l’insuffisance des indications fournies par l’enseignement classique pour arriver à déterminer le caractère des peuples et par conséquent leur conduite. Que savions-nous de l’âme des Germains et de celle des Russes ? Rien en réalité. Les Allemands ne soupçonnaient également ni l’âme des Français ni celle des Anglais.

Les ignorances psychologiques de nos ennemis furent heureuses pour nous puisqu’elles eurent pour résultat de déjouer leurs prévisions sur l’orientation de plusieurs pays dont la neutralité semblait certaine.

Cette méconnaissance de la mentalité des peuples ne tient pas seulement à la difficulté de les observer autrement qu’à travers nous-mêmes, c’est-à-dire à travers des préjugés et des passions, mais aussi à ce que les caractères nationaux en temps normal ne sont pas exactement ceux manifestés pendant les grands événements.

En étudiant ailleurs les variations de la personnalité j’ai montré que le « moi » de chaque être représentait un équilibre susceptible d’importantes variations. La constance apparente du caractère résulte seulement de la constance du milieu où nous vivons habituellement et avec lequel nous sommes équilibrés.

Si donc une science psychologique beaucoup plus avancée que la nôtre arrivait à déterminer avec la précision d’une analyse chimique le caractère habituel d’un peuple et les moyens d’agir sur lui, cette science serait incomplète encore. Elle n’approcherait de la perfection qu’en montrant comment réagissent les caractères sous la pression des événements nouveaux dont ils sont enveloppés.

Les découvertes de la psychologie moderne permettent déjà cependant des diagnostics assez sûrs. Nous savons maintenant que la psychologie individuelle et la psychologie collective sont soumises à des lois fort différentes. C’est ainsi par exemple que si un individu isolé se montre généralement très égoïste, cet égoïsme, par le fait seul que le même individu est incorporé à une foule se transformera en un altruisme assez complet pour l’amener à sacrifier sa vie au service de la cause adoptée par la collectivité dont il fait partie.

Nous savons encore qu’à côté des éléments mobiles du caractère individuel se trouvent des éléments ancestraux très stables fixés par le passé. Assez forts pour limiter les oscillations de la personnalité, ils créent immédiatement l’unité d’un peuple dans les circonstances critiques de son existence.

Ce sont ces caractères spéciaux à chaque peuple qui déterminent sa destinée. Si soixante mille Anglais maintiennent sous le joug trois cents millions d’Hindous qui les égalent par l’intelligence c’est grâce aux qualités de caractère des envahisseurs. Si les Espagnols n’ont pu donner que l’anarchie aux provinces latines de l’Amérique c’est à cause de leurs défauts de caractère.

Nous verrons également dans cet ouvrage que c’est uniquement à certaines insuffisances de notre caractère national que sont dues nos infériorités industrielles avant la guerre.

Les Allemands ont méconnu toutes ces notions fondamentales quand, au début du récent conflit européen ils se crurent certains de la neutralité de l’Angleterre en proie à des luttes politiques et au seuil d’une guerre civile avec l’Irlande. Ils commirent la même erreur en considérant la France alors profondément divisée par des luttes religieuses et sociales, comme une proie facile. Les dirigeants germaniques ne prévoyaient pas que l’âme ancestrale unifierait tous les partis contre l’agresseur.

Nous donnerons au cours de cet ouvrage bien d’autres exemples des applications de la psychologie.

Pour agir sur les peuples on peut, comme le firent les Allemands, utiliser les menaces, la violence et la corruption. Ces moyens de forcer la conduite sont parfois efficaces mais ils n’ont qu’une valeur transitoire et incertaine.

La psychologie possède des procédés plus sûrs et n’impliquant aucune violence. Nous les énumérerons dans un de nos chapitres.

Déterminer les caractères de chaque nation, les limites de leur variabilité et les moyens d’agir sur elle devrait être un des plus essentiels fondements de la politique. Cette détermination est évidemment difficile puisque la psychologie des plus grands pays, l’Angleterre, l’Allemagne et l’Amérique, notamment, était, avant la guerre, très ignorée. Nous ne nous connaissions pas davantage nous-mêmes et il ne faut pas trop s’en étonner, car se connaître fut toujours plus malaisé que de connaître les autres. Il est même bien difficile de prévoir avec certitude quelle conduite on tiendra dans une circonstance donnée avant l’apparition de cette circonstance.

Quelques hommes d’État, d’ailleurs peu nombreux, ont réussi au cours de l’histoire à déterminer avec justesse la psychologie des divers peuples et ce fut une des principales causes de leurs succès. Du caractère d’une nation, en effet, dépendent les institutions qu’elle peut accepter et les moyens permettant de la diriger.

S’il est peu aisé de connaître la mentalité d’un peuple, c’est que les œuvres littéraires, artistiques et scientifiques qui révèlent son intelligence, ne traduisent nullement son caractère. Or, les hommes se conduisent avec leur caractère, non avec leur intelligence et il n’existe aucun parallélisme entre ces deux régions de la personnalité.

Si cette vérité n’était pas généralement oubliée on se serait moins étonné, au début de la guerre, de voir un peuple possédant une civilisation très haute commettre les actes de basse férocité qui ont indigné le monde. On semblait surpris alors que l’âme d’un savant pût recouvrir les instincts d’un barbare. Les psychologues connaissaient cette possibilité depuis longtemps, ils savaient aussi que le vrai caractère des hommes se lit seulement dans leurs actes et nullement dans leurs discours.

Les actes à retenir comme éléments de diagnostic du caractère sont ceux des grandes circonstances et non, je le répète, ceux de la vie journalière où l’homme, étroitement encadré par son milieu, montre mal sa personnalité.

Quels sont, en effet, les mobiles quotidiens de notre conduite ? Par quelles influences sommes-nous guidés ? S’il fallait réfléchir et raisonner avant chacun de nos actes l’existence serait tissée d’incertitudes et d’hésitations.

Il n’en est pas ainsi parce que notre activité journalière se trouve orientée d’après des nécessités diverses : éducation, groupe social, profession, etc. Leur ensemble finit par créer une âme subconsciente plus ou moins artificielle mais qui, dans les circonstances habituelles de la vie, constitue notre vrai guide.

Les éléments fondamentaux du caractère ont une autre origine. Ils sont engendrés par des influences ataviques et constituent notre armature morale.

Ces éléments sont fixes mais à côté d’eux figurent les éléments mobiles, modifiables par le milieu, les croyances, l’éducation et qui servent à former ces âmes un peu artificielles de la vie journalière dont nous parlions à l’instant.

Cette variabilité mentale enveloppant la stabilité résulte d’une loi biologique très générale. On sait que chez toutes les espèces vivantes, du végétal à l’homme, s’observent des caractères fondamentaux servant à déterminer ces espèces et des éléments variables crées par les artifices de l’éleveur. Les éléments variables se superposant aux caractères invariables les dissimulent quelquefois, mais sans jamais les détruire. C’est de semblables constatations que fut jadis déduite la loi de l’invariabilité des espèces.

Vraie au point de vue anatomique — du moins pour la courte durée de nos observations — cette loi est également exacte dans le domaine psychologique. Les peuples ont acquis au cours de l’histoire, comme les espèces animales et végétales au cours des temps géologiques, des caractères fondamentaux permettant de les classer et à côté de ceux-ci des caractères susceptibles de variations parce que l’hérédité ne les a pas fixés encore.

Les caractères invariables, legs des ancêtres, constituent l’âme collective d’un peuple. Dans les grandes circonstances, celle par exemple où l’existence entière de la race est menacée, cette âme collective prend la direction de nos efforts. Je ne crois pas m’être trop avancé en soutenant jadis que la bataille de la Marne qui, en 1914, sauva la France, fut gagnée par des morts.

Le poids de l’hérédité ne nous domine pas toujours. Sous des influences diverses les éléments mobiles de notre personnalité deviennent parfois prépondérants au point de nous transformer, du moins pour quelque temps.

Les éléments susceptibles de prendre ainsi un développement momentané dominant peuvent avoir soit une origine biologique, tels la faim et divers besoins ; soit une origine affective, tels les sentiments et les passions ; soit une origine mystique, telles les croyances ; soit enfin une origine rationnelle. Cette dernière est généralement trop faible pour dominer les autres influences.

L’histoire montre clairement en effet la faiblesse de la raison dans les grands événements, tels que les croisades, les guerres de religion, la fondation de l’islamisme et la dernière guerre.

Ce n’est pas à la raison évidemment qu’il faut attribuer la genèse de tels événements. Le jour où elle guidera les peuples semble encore lointain. Les découvertes scientifiques réalisées depuis un siècle ont un peu illusionné sur son rôle social. Prépondérante dans les laboratoires, la raison exerce une action très restreinte sur la conduite parce que les éléments biologiques, affectifs et mystiques qui nous mènent sont beaucoup plus puissants qu’elle.

L’apparition de la raison dans le monde étant récente, alors que les besoins, les sentiments et les passions remontent à l’origine de la vie, il est naturel que par leur accumulation héréditaire ils aient acquis un poids contre lequel l’intelligence est rarement assez forte pour lutter.

Les grands événements historiques rappelés plus haut ne démontrent pas seulement la domination exercée par certains éléments affectifs ou mystiques sur la conduite. Ils justifient aussi la loi psychologique suivante :

Quand sous des influences diverses, un des éléments de la personnalité prend une importance prépondérante, il annihile momentanément l’action des autres et devient le régulateur exclusif de la conduite.

Cette loi se vérifia surtout aux époques de crises, comme celle de la Révolution française. La tourmente passée, ses auteurs n’arrivaient plus à comprendre leurs actes.

L’orientation de toutes les facultés dans un sens unique peut créer une grande force, surtout quand cette orientation est collective. On le vit notamment lorsque d’obscurs nomades de l’Arabie, hypnotisés par une foi nouvelle, envahirent le monde et fondèrent un immense empire. Toutes leurs facultés et leurs efforts étaient dominés par cette nécessité mystique : imposer l’adoration d’Allah.

L’entreprise tentée par les pangermanistes rappelle, sous plus d’un rapport, celle des disciples de Mahomet. Obéissant aux mêmes influences psychologiques, ils prétendaient eux aussi asservir le monde au nom d’une mission divine et d’une supériorité supposée de leur race.

Une guerre presque universelle comme celle dont nous avons vu se dérouler le cours laissera nécessairement subsister certains changements dans les éléments du caractère des peuples susceptibles de variations. Quels seront ces changements ?

Ils varieront suivant la mentalité des races. Je ne les prévois pas profonds chez les Anglais, dont l’âme a été très stabilisée par le passé. Si prolongée que fut la lutte et les perturbations qu’elle entraîna, son influence ne pouvait contrebalancer celle, de ce passé.

Il est moins facile de se prononcer à l’égard de peuples tels que les Américains dont le caractère national, avant l’entrée dans le conflit, n’était pas très homogénéisé encore. La guerre aura été pour eux un puissant agent d’unification.

On ne peut savoir encore cependant si ce pays, jadis fort pacifique, va acquérir des instincts militaires et conquérants.

Les nations dont je viens de parler avaient plus ou moins acquis par l’hérédité, le milieu, l’éducation, une armature mentale stable. Elles possèdent ce que j’ai appelé jadis une discipline interne et, sachant se gouverner elles-mêmes, n’ont pas besoin de subir la discipline externe imposée par un maître.

Cette possession d’une discipline interne a toujours constitué une des grandes supériorités du civilisé sur le barbare.

La discipline interne est la base de la morale inconsciente, c’est-à-dire de la seule vraie morale. Les Romains dans les temps anciens, les Anglais dans les temps modernes, sont des exemples de peuples ayant acquis cette forme de discipline.

Ceux qui ne la possèdent pas ne peuvent être guidés dans la vie sociale que par une discipline externe suffisamment énergique pour leur donner l’orientation qu’ils ne trouvent pas en eux-mêmes. Tels furent, dans l’antiquité, ces Asiatiques que la Grèce et Rome qualifiaient justement de barbares. Tels, à l’époque moderne, les Mogols et les Russes. Ces peuples ont connu des heures de prospérité, mais de prospérité éphémère parce qu’elle dépendait uniquement de la valeur d’un chef assez fort pour transformer momentanément en bloc solide une poussière d’âmes incertaines. Le chef disparu, le bloc s’effondrait.

Le sinistre écroulement de la Russie montre clairement ce que deviennent les nations sans passé, sans traditions, sans éducation, et par conséquent sans discipline interne, soustraites brusquement à la tutelle qui maintenait leur agrégation. C’est alors le chaos et l’anarchie avec toutes ses violences. Les passions, qu’aucun frein ne contient plus, se déchaînent. Chacun détruit ce qui le gêne. Les meurtres, les incendies sont commis librement et un peuple qui s’élevait lentement vers la civilisation retombe dans la barbarie.

Pour tontes ces nations sans armature morale, sans caractères bien fixés, il est inutile d’essayer de déterminer les changements que la lutte mondiale engendrera. Amorphes dans le passé, elles resteront amorphes dans l’avenir. Leur sort dépendra des maîtres qui orienteront leurs destinées.

La guerre ne se borne pas à développer divers éléments du caractère des peuples. Elle met aussi en lumière leurs défauts et fait comprendre la nécessité de s’en guérir.

S’il est presque impossible de transformer les éléments fondamentaux d’une race, fixés depuis longtemps par l’hérédité, il est au moins possible d’agir sur leur orientation.

Les moyens à employer ne sont pas nombreux. Ils se ramènent à l’influence des croyances, du régime militaire et de l’éducation.

Si je ne fais pas figurer les institutions dans cette énumération c’est qu’elles constituent des effets et non des causes. Les Républiques latines de l’Amérique ont cru remédier à leur anarchie politique et mentale en adoptant des constitutions voisines de celle des États-Unis. Elles n’ont fait qu’accroître cette anarchie.

Nous sommes victimes d’ailleurs de la même illusion psychologique, quand nous prétendons imposer nos institutions et nos codes aux Arabes, Berbères, Malgaches et nègres de nos colonies.

Des trois éléments d’action que j’ai mentionnés les croyances — croyances religieuses ou politiques — sont les plus influentes. Nous avons déjà rappelé que le Coran transforma un peuple de nomades en armées assez fortes pour subjuguer une partie de l’Europe et de l’Asie.

La puissance expansive de la Révolution française tint également à ce qu’elle constituait pour ses propagateurs une croyance nouvelle dominant leurs âmes.

La création de ces croyances étant inaccessible à l’action des gouvernements il ne reste que deux moyens d’agir sur les caractères et d’unifier les âmes : le régime militaire et l’éducation.

Ce furent justement les moyens employés par la Prusse, surtout après avoir absorbé l’Allemagne. Le fouet à l’école, le bâton à la caserne, représentent deux grands éléments de la formation mentale de l’Allemagne moderne.

Elle y perdit son indépendance mais y gagna des qualités d’ordre, de vigilante attention, de patience, de minutie, de discipline qui, par suite de l’évolution industrielle du monde, constituent précisément les qualités actuellement nécessaires à la prospérité des peuples.

Si les rudes moyens employés par la Prusse étaient indispensables pour acquérir certaines qualités, la plupart des peuples renonceraient à les acquérir, mais l’Amérique qui n’a jamais connu ni le bâton à la caserne, ni le fouet à l’école, montre qu’il est possible d’atteindre un haut degré de développement et de perfectionnement technique, simplement par une éducation appropriée aux nécessités de l’âge moderne.

Il n’est pas exagéré de dire que la guerre nous a fait découvrir une Amérique mentale à peine soupçonnée.

Je ne parle pas seulement des qualités héroïques d’armées improvisées, tenant tête aux troupes les plus aguerries de l’univers, mais des connaissances scientifiques et industrielles dont ces armées firent preuve. Nous les vîmes écartant nos routinières méthodes et les entraves d’une lourde bureaucratie, créer sur notre sol des villes, des chemins de fer, des ports de mer, des usines, sans se laisser jamais arrêter par les difficultés.

L’Amérique a ainsi montré ce que valait son éducation. C’est à elle désormais qu’il faudra souvent demander les professeurs et les modèles cherchés jadis en Allemagne[1].

CHAPITRE II Les forces morales dans la vie des peuples.

La guerre a montré une fois de plus le rôle des forces morales dans la vie des peuples. Elle fit voir aussi à diverses reprises comment ces forces peuvent se désagréger.

La défaillance russe a révélé une des formes de cette désagrégation. Le mécontentement universel, résultant d’insuccès répétés dus à l’incapacité et aux trahisons de chefs à l’âme vénale, constituait un terrain de culture sur lequel germèrent aisément les doctrines révolutionnaires propagées par les innombrables agents de l’Allemagne. Le mouvement ainsi provoqué fut favorisé par les promesses de terres aux paysans et d’usines aux ouvriers.

La révolution s’étendit rapidement par contagion mentale et les forces morales de la Russie se trouvèrent dissociées au point de permettre à l’Allemagne la facile conquête des provinces qu’elle convoitait.

Un empire de 170 millions d’âmes, ayant mis des siècles à se former, se trouva anéanti en quelques mois par l’action, sur des âmes primitives, de ces formules simplistes parfois plus destructives que les canons.

Cette prodigieuse aventure est pleine d’enseignements psychologiques et politiques.

Les Allemands, qui avaient si bien réussi à désagréger la Russie par leur propagande, supposèrent pouvoir obtenir les mêmes résultats en France grâce aux menées de socialistes aveugles inaccessibles aux leçons de l’expérience. Adoptant d’abord leur langage, ils parlèrent de pacifisme, de désarmement, de fraternité universelle, etc.

L’Allemagne se crut bien près d’atteindre au but rêvé puisqu’un député des plus influents n’hésita pas à dire devant le Reichstag « que le bolchevisme était aussi répandu en France qu’en Russie ». On aurait pu le penser quand on vit certains socialistes français proposer de fêter le centième anniversaire de Karl Marx, le plus haineux de nos ennemis.

Les Allemands s’étaient cependant trompés, une fois encore, en prenant pour une agitation générale des mouvements superficiels. La France est un pays tellement stabilisé par son passé que l’âme ancestrale s’y maintient très forte. La nation fut souvent divisée et agitée, mais ses divisions sont comparables aux vagues surgissant parfois à la surface de l’Océan sans troubler la tranquillité de ses eaux profondes.

Devant l’insuccès de leur propagande, les diplomates allemands finirent par renoncer à tout verbiage humanitaire et revinrent à leurs anciens procédés d’intimidation. Nous n’eûmes pas à regretter cette maladresse psychologique. Les plus endurcis des socialistes connurent alors les véritables intentions de nos ennemis. L’exemple de la Russie leur avait déjà montré ce qu’aurait été notre sort si leur influence avait réussi à faire abandonner la lutte : misère, humiliation et servitude.

Quand un peuple est menacé d’une pareille destinée, il ne lui reste qu’à lutter jusqu’à son dernier homme. Nous y étions résolus.

Si nous avons triomphé dans cette guerre, c’est que les forces morales qui soutenaient nos armées n’ont jamais fléchi.

Leurs oscillations furent partielles et transitoires. L’endurance seule, et non la défaillance, s’est montrée contagieuse.

Il ne fut jamais nécessaire d’ailleurs d’enseigner le courage à une race aussi vaillante que la nôtre. Il suffisait de maintenir la continuité de son effort en luttant contre les facteurs de dissociation entretenus par les Allemands. Affaiblir notre énergie fut leur but inlassable.

L’incapacité des Germains à manier les forces morales, malgré leur incontestable intelligence, représente une des raisons principales de leur chute.

Ils ont cependant fini par soupçonner l’importance de ces forces puisque Ludendorff et Hindenburg font appel à des causes morales pour expliquer leur défaite. « Ce n’est pas, écrit Hindenburg dans ses mémoires, l’intervention de l’Amérique qui détermina la victoire des alliés, la victoire devait appartenir à celui qui, moralement, tiendrait le plus longtemps. »

A la vérité les causes morales n’agirent pas seules dans la défaite allemande. Intervinrent également des causes stratégiques : insuffisance des réserves et manœuvres imprudentes ; puis des causes biologiques : lassitude causée par les pertes et les privations ; enfin des causes affectives : sentiment d’impuissance contre un ennemi dont les forces grandissaient sans cesse, etc.

Le choc mental créé par la capitulation fut formidable. Toutes les dynasties princières des États confédérés et leur chef, l’empereur, s’écroulèrent le même jour et furent remplacés par des pouvoirs révolutionnaires composés de conseils d’ouvriers et de soldats, à l’image des Soviets russes. Plusieurs États se séparèrent de la Prusse et l’Empire sembla devoir se disloquer en une série de petites républiques indépendantes.

Mais ce premier mouvement passé, intervinrent d’autres forces morales qui sauvèrent l’Allemagne d’une dissolution comparable à celle de la Russie. Chez les peuples dont l’âme a été stabilisée par une longue discipline et une forte éducation, les révolutions ne sont jamais durables.

La suite des événements a bien montré la divergence de formes que peuvent revêtir les mêmes principes révolutionnaires chez des nations de mentalités différentes.

Dans la révolution russe, tout le pouvoir passa entre les mains de conseils d’ouvriers et soldats, dirigés par un dictateur. Dans la révolution allemande, les socialistes eux-mêmes, à l’exception de quelques fanatiques, ne pouvaient avoir la foi mystique des apôtres russes dans la capacité des conseils d’ouvriers, croyance qui constitue le vrai fondement du bolchevisme. Ils se gardèrent donc bien de toucher à l’ancienne armature administrative. Gouverneurs de provinces, directeurs d’administration, fonctionnaires de tous grades furent conservés. Les conseils d’ouvriers et de soldats n’eurent bientôt qu’un pouvoir insignifiant.

Il est à remarquer, d’ailleurs, qu’alors que les révolutionnaires russes favorisaient la séparation de la Russie en provinces distinctes, plusieurs conseils d’ouvriers allemands envoyèrent spontanément un manifeste à l’Assemblée nationale pour demander que l’ancien empire redevînt une nation fortement centralisée.

L’Allemagne n’a pas encore repris son équilibre moral. Il est intéressant de rechercher quelles perturbations sa mentalité a subies depuis la défaite.

Son état psychologique au lendemain de cette défaite est bien marqué dans les lignes suivantes de la Deutsche Allgemeine Zeitung :

« L’ennemi sur le Rhin, l’armée démobilisée, la flotte allemande et la meilleure part de notre armement aux mains de l’ennemi, la faim, le chômage, le renchérissement de la vie, la guerre civile dans notre pays : telle est l’Allemagne après la révolution… Ce que les ennemis de l’Allemagne n’osaient pas espérer dans leurs rêves les plus audacieux est maintenant atteint. »

Les aveux des dirigeants allemands furent d’abord pleins d’humilité et de résignation.

A l’Assemblée de Weimar, un ministre reconnut que la folie des grandeurs et l’incapacité d’une diplomatie dirigée par des militaires avaient perdu l’Allemagne. Un député ajoutait :

« Ce qui ruina le peuple allemand, ce fut le démon de l’orgueil. »

Habitués à diviniser la force, les Allemands s’inclinaient alors devant ses décrets, et se tenaient prêts à tout supporter.

Les Alliés ne surent pas, malheureusement, profiter de cet affaissement mental au moment où l’armistice fut accepté. En une heure de discussion, on eût fait signer aux plénipotentiaires les points fondamentaux de la paix et obtenu aisément ce qui ne fut obtenu partiellement ensuite qu’avec les plus grandes difficultés. A cet instant décisif, notre perspicacité se montra bien faible. Nous voyons actuellement que les erreurs psychologiques alors commises seront fort coûteuses.

Les indécisions et les faiblesses de leurs adversaires, l’espoir d’une future alliance avec la Russie, ont ranimé les forces morales des Allemands. L’idée de revanche s’est éveillée dans leur âme et ils utilisent contre nous les armes psychologiques dont cet ouvrage montrera plus d’une fois la force.

L’Allemagne compte à la fois sur le concours des socialistes chez les nations ennemies et sur les divergences d’intérêts qui divisent les Alliés. L’Angleterre s’étant emparée de la flotte allemande et n’ayant aucune invasion à craindre, s’est opposée à la plupart de nos revendications. Préoccupée de légiférer pour l’avenir, le président des États-Unis s’occupa peu des nécessités de l’heure présente.

« Les joutes oratoires du Congrès ont presque anéanti l’œuvre des armées », écrivait un grand journal américain.

Un nuage épais d’idéalisme et d’illusions a isolé ce Congrès des réalités qui menacent le monde.

Elles sont pourtant fort redoutables. Pendant que des orateurs subtils échangeaient des objections, les hostilités reprenaient en Orient, de la Baltique à la mer Noire. Sur le front esthonien, sur le front polonais, sur le front ukrainien, sur le front roumain, la lutte reste ardente. Si les armées rouges arrivaient à imposer définitivement à un pays l’évangile socialiste avec ses destructions, ce serait le triomphe des forces morales inférieures sur les forces morales supérieures, un retour fatal à cet état de barbarie où l’empire romain tomba après les invasions germaniques et où la Russie se trouve aujourd’hui.

CHAPITRE III Perturbations intellectuelles et morales engendrées par la guerre.

La guerre a exercé une grande influence sur le caractère, la moralité et l’intelligence. Elle a ressuscité les instincts de sauvagerie ancestrale et fait dévier la justesse des jugements.

L’importance de ces transformations n’a pas échappé à quelques-uns des hommes d’État chargés de la destinée des peuples. Dans un de ses discours M. Lloyd Georges disait :

« La guerre a troublé et désorganisé toutes choses d’une façon sans précédent dans aucune guerre antérieure, et le retour aux conditions normales sera une nouvelle source de perturbations. Il y aura de grands troubles sociaux et économiques. Mais ce qui nous intéresse surtout, c’est l’étendue des troubles moraux et spirituels causés par la guerre. Il y a là un facteur dont dépend tout l’avenir de la Grande-Bretagne. »

De la Grande-Bretagne et aussi des autres pays, car tous ont été plus ou moins exposés aux mêmes facteurs de désagrégation.

Les altérations de l’intelligence sont la conséquence des illusions engendrées par l’hypertrophie de certains sentiments. Il en est résulté ces perversions profondes du jugement dont les publications allemandes, le fameux manifeste des intellectuels notamment, fournissent d’indiscutables preuves.

Tous les peuples et aussi leurs maîtres manquèrent souvent de jugement pendant la guerre. Si les Allemands en manquèrent plus que tous les autres, c’est que leur conception mystique d’hégémonie développa la vanité populaire au point de provoquer des accès de mégalomanie collective.

On se rend facilement compte de l’intensité des perturbations ainsi créées, en parcourant le livre Also sprach germania, composé par le professeur Ruplinger avec des extraits d’articles ou de livres émanant d’écrivains célèbres de l’Allemagne.

Je vais en reproduire quelques fragments, renvoyant pour l’indication des sources à l’ouvrage où ils ont été publiés.

A chaque page on y apprend que l’Allemand est désigné par Dieu pour régénérer le monde. Les textes émanent, répétons-le, d’intellectuels fort connus. Le premier est dû à un professeur réputé de l’Université de Tubingue.

« Nous sommes le peuple le plus élevé, nous avons à conduire l’humanité plus loin et tous les ménagements à l’égard de peuples inférieurs sont un péché contre notre tâche. »

« L’Allemand doit se faire l’exécuteur de la volonté divine sur les autres peuples. »

« Le peuple de Luther, le peuple de génies, de chefs et de héros incomparables a une haute mission mondiale. »

« Nous Allemands, nous devons passer à travers le monde avec l’assurance d’être le peuple de Dieu. L’Allemand doit se sentir élevé au-dessus de tout le ramassis de peuples qui l’entoure et qu’il aperçoit à des profondeurs insondables au-dessous de lui. »

« Notre Empereur se sait dans sa conscience lié à Dieu par une piété évangélique. »

« Dieu juge notre peuple, capable de devenir le guide de l’humanité. »

De telles croyances conduisirent à des jugements comme le suivant :

« La France sans l’ombre de raison a envahi notre pays. Nous ne pouvions pas agir autrement que de nous opposer à ce crime par tous les moyens imaginables, fussent-ils de la nature la plus affreuse, la plus épouvantable… Ainsi comme représailles, il est licite de fusiller des prisonniers de guerre tout à fait innocents. »

Un peuple si supérieur aux autres ne pouvait naturellement pas consentir à rester en contact avec eux et c’est pourquoi plusieurs écrivains réclamaient avec insistance l’expulsion de tous les habitants des province conquises, l’Alsace notamment, afin de les remplacer par des Allemands. D’autres allaient plus loin encore. Suivant eux :

« il n’y aura de paix que quand les Français auront disparu du sol de l’Europe. »

Certains auteurs germaniques réclamaient un nouvel accroissement d’armements après la paix, afin que :

« dès le temps de paix, nos ennemis restent atterrés devant la puissance armée que nous sommes décidés à développer sur terre, sur mer et dans les airs, de telle sorte qu’en peu de jours nous nous trouvions en pays ennemi avec beaucoup plus de forces que dans la guerre actuelle. »

Toutes les nations en guerre se trouvèrent ainsi fixées sur le sort qui les attendait si elles avaient accepté une paix douteuse avec un peuple dont la mentalité était à ce point pervertie.

Arrivons maintenant aux altérations de moralité que créa la guerre. Elles sont faciles à mettre en évidence.

Aucune société n’a jamais vécu sans règles maintenues par des traditions, des institutions et des lois. Ces règles obligent tous les citoyens à refréner les instincts nuisibles à la communauté, à consentir certains sacrifices, etc.

De telles contraintes se supportent aisément quand elles ont été stabilisées par un long passé. Leur ensemble constitue l’armature morale d’un peuple. Plus cette armature est solide, plus le peuple est fort. Chaque citoyen possède alors, en effet, sur le droit, le devoir et l’honneur des notions fondamentales guidant inconsciemment sa conduite. De sévères répressions atteignent le petit nombre de citoyens cherchant à éluder leurs devoirs.

Or, que fait la guerre, surtout une guerre prolongée à laquelle se trouve mêlée l’immense majorité des habitants d’un pays ? Sans doute, elle développe certaines qualités inutilisées pendant la paix : courage, résistance au danger, dévouement total à l’intérêt collectif, etc. Mais il est visible aussi qu’elle renverse absolument l’ancienne échelle des valeurs. Tout ce qui était respecté cesse de l’être. Tuer et détruire deviennent d’impérieuses nécessités et le soldat est d’autant plus considéré qu’il tue et détruit davantage.

De telles nécessités ont pour résultat de faire revivre les instincts de férocité des âges primitifs que les civilisations avaient eu tant de peine à refréner. La vie d’autrui, respectée jadis, semble bientôt peu de chose à l’homme obligé de tuer tous les jours pour ne pas l’être lui-même.

Les guerres anciennes avaient des effets moins pernicieux que celles d’aujourd’hui. Elles ne comprenaient en effet qu’un nombre restreint de combattants et en raison de la difficulté des communications, localisaient leurs ravages sur une partie minime des pays envahis. Le reste de la nation n’en souffrait pas et souvent même les ignorait.

Ces guerres étaient, en outre, beaucoup moins meurtrières que nos luttes modernes. Il arrivait assurément aux habitants d’une ville conquise d’être passés au fil de l’épée, mais les enfants, les femmes, et aussi les monuments, échappaient généralement depuis la fin de la barbarie, à la destruction.

Dans les conflits actuels rien n’est épargné, ni l’enfant au berceau, ni le vieillard au seuil de la tombe, ni d’antiques cathédrales que mille années de luttes guerrières avaient respectées.

D’après les théories de leurs philosophes, les Germains se croyaient le droit de tout détruire. Un de leurs plus célèbres savants, Hœckel, déclara nettement que nos principes de fraternité, de liberté et d’égalité devaient être remplacés par la loi qui régit le monde animal, c’est-à-dire par une lutte sans pitié ne laissant la faculté de vivre qu’aux plus forts.

Avec de telles doctrines, tout ce qui constituait jadis le bagage moral de la civilisation : humanité, protection des faibles, respect de la parole et des traités perd son prestige.

L’observation des lois de l’honneur devient évidemment une cause de faiblesse en présence de peuples refusant systématiquement de tenir leurs engagements dès qu’il est possible de s’y soustraire. Quelles relations internationales peuvent subsister quand toute confiance dans les traités a disparu ?

Ce n’est pas seulement la moralité dans les relations entre peuples qui a fléchi, mais aussi, comme je le disais plus haut, celle des citoyens de chaque peuple. L’armature morale a été plus ou moins ébranlée partout. Nous assistons, aujourd’hui, à une véritable régression de la moralité.

C’est surtout en Allemagne que ce phénomène est frappant. Voici comment s’exprimait, à cet égard, le correspondant d’un grand journal :

C’est d’abord la négligence, le laisser aller dans les services publics. Dans ce pays, où tout marchait jadis avec la précision d’une machine bien montée : trains, postes, téléphones, tout paraît, maintenant, détraqué jusque dans les rouages les moins compliqués. Partout, il y a comme une maladie de la volonté empêchant le travail sérieux. Le peuple le plus laborieux de la terre est devenu le plus fainéant.

L’immoralité a crû dans des proportions fantastiques ; dans la nation entière, le vol, par exemple, entre en habitude. Dans les rues, dans les trains, personne n’est plus sûr de son portefeuille ou de ses bagages : dans chaque restaurant, des affiches avertissent les clients de surveiller leurs pardessus ; à l’hôtel, placer ses souliers derrière la porte équivaut à leur disparition immédiate ; en voyage, les moindres provisions que vous transportez s’évanouissent comme par enchantement. La poste allemande elle-même, qui passait jadis pour la plus intègre de la terre, vole également, et c’est tout dire. Avec cet affaissement lamentable des sentiments moraux, les crimes abondent ; l’instinct brutal, exacerbé par la disette et mis en éveil par les dernières tueries, se donne libre cours, avec une tendance au sadisme nettement marquée. Car dans ce cataclysme toutes les perversités de la nature humaine s’étalent froidement, autorisées par l’incohérence de la légalité. »

Des faits du même ordre, quoique moins graves, sont également constatés en France, et ils s’observent dans des classes sociales réputées autrefois pour leur probité.

D’après les chiffres publiés par le ministère des Travaux publics, le nombre des arrestations pour vols par les employés de chemins de fer, dans les trois derniers mois de l’année 1919, s’élevait à 2.231. Pendant la même année, la Compagnie d’Orléans a déboursé 14 millions d’indemnités pour vols ; le P.-L.-M., 29 millions. Les détournements dans les Postes sont également importants, mais le chiffre n’en est pas connu.

Un administrateur du P.-L.-M., M. Noblemaire, fit observer, à la Chambre des députés, que, « dans les chemins de fer, une augmentation de plus du tiers aboutit à une baisse totale du rendement moyen qui dépasse 40 p. cent ».

Dans le même discours, l’orateur parla également « des mauvais citoyens qui organisent la sous-production systématique, parce qu’ils y voient le prologue de la révolution ».

L’abaissement général de la moralité est aussi frappant dans le monde commercial. Il a fallu établir un tribunal spécial pour la répression de mercantis prétendant réaliser des gains invraisemblables. Un journal a publié le chiffre total des fraudeurs et des spéculateurs poursuivis et punis pendant l’année 1919. Il s’élève à 3.336 pour la seule ville de Paris.

Cet affaissement de la moralité suit généralement je le répète, les grands bouleversements sociaux, les guerres, notamment, qui impliquent un renversement des valeurs morales.

Mais d’autres causes de la démoralisation actuelle méritent d’être signalées.

Parmi les plus actives, il faut citer surtout l’extravagante augmentation des salaires à une époque où, le prix des choses étant peu élevé en raison des taxations, rien ne la justifiait.

On sait qu’elle fut alors due à l’intervention d’un ministre socialiste chargé de la direction des usines. Pour se rendre populaire, il doubla, tripla puis quadrupla les salaires d’ouvriers dont la plupart ne réclamaient rien, trop heureux d’être à l’abri alors que leurs camarades se faisaient tuer sur le front.

Les répercussions de cette désastreuse mesure furent nombreuses et durent encore.

Elles entraînèrent, tout d’abord, pour les usines, la nécessité de vendre à l’État leurs produits beaucoup plus chers qu’auparavant et, par suite, l’accroissement de notre déficit.

Grâce à ces énormes élévations de salaires, toutes les possibilités d’achat se trouvèrent brusquement placées dans les mains de la classe ouvrière. La quantité des marchandises étant limitée, il en résulta une hausse considérable de leur prix, et, par voie de conséquence, une diminution rapide du pouvoir d’achat de l’argent. Les autres classes se trouvant, de ce fait, appauvries, assaillirent le gouvernement de réclamations et il fallut augmenter tous les salaires et traitements. D’après les chiffres publiés récemment par les Compagnies de chemins de fer, le salaire des manœuvres, qui était de 1.300 francs avant la guerre, fut porté à 6.000 francs, c’est-à-dire quadruplé. Les dépenses pour le personnel passèrent ainsi de 750 millions à 3 milliards. Ce fut, naturellement, la ruine des Compagnies, et par conséquent des actionnaires, ruine d’autant plus difficilement réparable que la journée de huit heures nécessita l’accroissement du personnel sans possibilité de hausser indéfiniment le prix des transports sous peine d’augmenter encore celui des choses nécessaires à la vie.

Pour faire face à de telles charges, l’État se trouva successivement conduit à imprimer sept à huit fois plus de billets de banque qu’il n’en existait auparavant. Cette inflation fiduciaire devait engendrer les conséquences que nous voyons se dérouler aujourd’hui et dont la plus grave est la diminution de valeur de notre billet de banque à l’étranger qui nous oblige à payer les objets importés le triple de leur prix réel.

Mais ce ne sont là que des résultats purement matériels. Leurs répercussions sur l’abaissement de la moralité apparaissent beaucoup plus graves.

En même temps que s’accroissaient les salaires, le goût du luxe et le dégoût du travail grandissaient dans d’immenses proportions.

Le nombre des consommateurs munis d’un excès d’argent augmentant constamment alors que la quantité d’objets à consommer ne s’élevait pas, le prix de ces derniers s’accrut chaque jour. Les marchands, voyant autour d’eux des clients assez riches pour de payer sans compter exigèrent des gains toujours plus considérables. Les grands magasins, qui se contentaient jadis d’un bénéfice de 25 % réclamèrent successivement 50, 100, 150 et 200 %.

Ce fut partout, des plus petits commerçants aux plus grands, une course folle à la richesse, course d’autant plus dangereuse qu’à mesure que le prix des choses s’élevait, les ouvriers exigeaient de nouvelles augmentations de salaire, qui ne firent qu’accroître encore le prix des marchandises et les bénéfices des intermédiaires.

A mesure que s’étendait le goût du luxe, le goût du travail se ralentissait chaque jour. Il fallut réduire à huit heures le temps du labeur et durant ces huit heures le rendement devint beaucoup moindre qu’auparavant. J’ai rappelé plus haut que, dans les ateliers de chemins de fer, le travail diminua de 40 % en même temps que les vols commis par les agents se multipliaient considérablement.

Il est intéressant de constater qu’un abaissement analogue de la moralité, sous l’influence d’un excès momentané de richesse, fut observé lorsque, sous l’ancienne monarchie, le système de Law inonda Paris d’un déluge de billets de banque. Comme le fait observer Duclos, historiographe de cette époque, les particuliers qui, jadis, n’espéraient baser leur fortune que sur le labeur et l’économie, ne rêvèrent plus que spéculation et ne mirent plus de bornes à leurs désirs. Le résultat fut une baisse générale de la moralité, et le désir intense de faire fortune sans travail. Alors comme aujourd’hui, à chaque nouvelle émission de billets de banque correspondait une nouvelle diminution de travail et de nouveaux besoins de jouissance. Ce n’est pas sans raison qu’un ingénieux moraliste écrivait récemment : « l’établissement le plus immoral de Paris, c’est l’imprimerie d’où sortent sans arrêt des billets de banque ».

Les mêmes causes engendrèrent les mêmes faits sous la Révolution française. Un journal a extrait des publications de Saint-Just les passages suivants, tous applicables à l’heure présente :

« Chacun possédant beaucoup de papier travailla d’autant moins, et les mœurs s’énervèrent par l’oisiveté. La main-d’œuvre augmenta avec la perte de travail. Il y eut en circulation d’autant plus de besoins et d’autant moins de choses, qu’on était riche et qu’on travaillait peu.

« L’état où nous sommes est précaire ; nous dépensons comme le prodigue insensé. Trois cents millions émis chaque mois par le Trésor publie n’y entrent plus et vont détruire l’amour du travail et du désintéressement sacré qui constitue la République. »

On sait comment se termina l’histoire des assignats. Leur valeur finit par tomber à zéro, et ce fut une ruine générale. Elle n’empêcha pas, non plus qu’aujourd’hui, la formation d’une classe de nouveaux riches, dont le luxe et l’insolence contribuèrent beaucoup à la fâcheuse réputation du Directoire et à la chute du régime.

De la paresse générale et des goûts de dépense actuels créés par l’exagération des salaires résulte encore une insuffisance de production, qui nous conduit à importer non seulement les matières alimentaires dont nous manquons, mais encore une foule de produits de luxe entièrement inutiles, tels que la parfumerie.

Cette situation a beaucoup choqué les Américains, qui finirent par nous déclarer officiellement, en termes un peu secs, qu’ils ne nous feraient plus aucune avance, aucun crédit.

L’Angleterre ne s’est pas servie du même langage, mais elle nous montra par ses actes qu’il faut, désormais, compter uniquement sur nous. Elle n’hésita pas d’ailleurs à nous faire payer le charbon trois fois plus cher qu’à ses nationaux.

Les faits relatifs à l’abaissement trop visible de la moralité jettent une vive lueur sur la genèse de la morale, sujet qui a tant exercé la sagacité des philosophes.

Ces faits montrent à quel point la morale est fille non de la logique rationnelle, mais d’habitudes lentement accumulées par l’hérédité et l’éducation. La morale — les éducateurs livresques l’oublient toujours — ne se trouve constituée qu’après être devenue inconsciente.

Nous voyons, aujourd’hui, comment l’agrégat qui la constitue se dissocie quand sont brisées ces habitudes. Les plus simples règles de la vie sociale, telles que le paiement de ses dettes, le respect de la propriété d’autrui, l’honnêteté commerciale, etc., semblaient, en temps normal, si naturelles qu’on les observait sans discussion.

Les divers moratoriums permettant de ne plus payer ses dettes, les bénéfices exagérés et rapides, les salaires excessifs obtenus par un travail de plus en plus restreint, les goûts de luxe, etc., ont désagrégé l’antique armature sociale.

Les vieilles habitudes morales ayant perdu leur autorité sur l’âme des foules la simple honnêteté est devenue une exceptionnelle vertu.

L’État seul conserve quelque prestige, parce qu’il a pour lui le pouvoir ; mais ce pouvoir est chaque jour plus ébranlé. Les forces matérielles ne possédant pas d’éléments moraux pour soutiens ne durent jamais bien longtemps.

Si le relâchement actuel de la morale continue à s’accentuer, on découvrira vite ce que devient une société privée de ce support, régie seulement par des appétits et ne tolérant plus de contraintes.

En dehors des perturbations mentales et morales qu’elle a provoquées, la lutte mondiale a eu aussi pour résultat de rendre plus visibles ces éléments psychologiques caractéristiques de chaque peuple, qu’on retrouve dans toutes les manifestations de sa vie industrielle et sociale.

A côté des qualités incontestables qui nous ont permis de résister à une formidable invasion, il n’est pas douteux que nous sommes affligés de certains défauts : nervosité, crainte du risque, peur des responsabilités, absence d’initiative, routine, défaut de coordination et d’autres encore dont nous aurons plus d’une fois, dans cet ouvrage, occasion d’indiquer les effets.

La guerre a montré la possibilité d’en corriger quelques-uns.

« Le peuple français, écrivait avant la fin de la lutte un grand journal neutre, avait été souvent considéré jadis comme nerveux et impatient entre tous. La guerre aura détruit une légende. Elle aura peut-être aussi mûri les âmes. Celles-ci apparaissent décidément comme assez trempées par les événements de ces quatre années, pour demeurer jusqu’au bout à la hauteur des circonstances. Du moral, de la capacité de conserver un équilibre parfait et d’attendre avec patience, dépendra pour beaucoup le résultat définitif de cette grande lutte. La patience est désormais à toute épreuve. »

Cette absence de nervosité était assez imprévue, car une guerre atteignant tous les citoyens aurait pu, au contraire, exagérer l’émotivité avec toutes ses manifestations énervement, impressionnabilité, obsessions, états anxieux, etc.

Observée quelquefois au début, surtout chez les civils de l’arrière, l’hyperémotivité fut peu connue sur le front. La répétition des mêmes chocs affectifs y créa chez l’homme de guerre une véritable immunité émotive. Il fut bientôt vacciné contre toutes les émotions et par conséquent contre toutes les faiblesses.

Cette immunité ne s’est pas produite avec la même rapidité chez tous les peuples. Elle se trouva formée presque instantanément chez les Américains considérés jadis comme très pacifiques, mais auxquels l’habitude atavique de l’effort avait donné une grande force de volonté. Pour eux le vaccin produisant l’immunité émotive ne provient pas de la répétition des mêmes dangers, mais simplement de la volonté et du goût de l’effort. Tout est possible avec de la volonté. Dans ses récents mémoires le maréchal Hindenburg assure que cette qualité est la plus précieuse que puisse posséder l’homme. Je l’ai trop souvent répété dans mes livres pour y revenir encore.

A mesure que nous avançons dans l’étude des problèmes créés par la guerre, le rôle des influences psychologiques apparaît de plus en plus important. Il faut s’y reporter toujours pour éclairer un peu l’immense chaos d’incertitudes dont l’univers est enveloppé. Les forces matérielles nous frappent par leur grandeur. Elles ne sont cependant que les manifestations extérieures des puissances morales qui dirigent notre destinée.

CHAPITRE IV Causes psychologiques de l’infériorité industrielle de certains peuples.

Nous avons précédemment montré le rôle de la mentalité des peuples dans leur évolution, mais il ne faut jamais oublier que les facultés ayant déterminé la prospérité aux phases diverses de la civilisation ne sont pas constamment les mêmes. Certaines, dont l’utilité est médiocre à une époque, deviennent prépondérantes à une autre. Les nations pourvues des qualités nécessaires à un stade nouveau de civilisation progressent alors, pendant que déclinent celles qui ne les possèdent pas.

Bien des exemples justifient ces propositions fondamentales. Un des plus frappants se trouve fourni par l’étude des causes de la stagnation, et trop souvent de la décadence, de notre industrie avant la guerre. Variées en apparence, ces causes dérivent en réalité d’un petit nombre de défauts de caractère identiques dans toutes les entreprises.

Sur un sujet aussi capital, puisque l’avenir de notre pays en dépend, les jugements personnels sont insuffisants. Une enquête longue et minutieuse, faite par des spécialistes différents, était indispensable.

Cette enquête sur l’état de notre industrie d’avant guerre a été entreprise par les soins de l’Association nationale d’expansion économique qui compte parmi ses membres plusieurs sommités industrielles. Elle a chargé des spécialistes d’étudier à fond nos grandes industries et de consigner les résultats dans des rapports.

Leur ensemble forme déjà soixante volumes et met en lumière deux points fondamentaux. 1o Démonstration de la décadence de nos industries avant la guerre. 2o Preuve manifeste qu’une telle décadence était surtout due à des causes psychologiques.

Ces causes psychologiques ne sont pas d’ordre intellectuel et portent presque exclusivement sur des défauts de caractère. Il s’en déduit immédiatement que ce n’est pas avec des lois et des règlements, mais seulement par la transformation de certaines habitudes mentales que la situation d’avant-guerre pourrait changer.

L’état de notre industrie, mis en évidence par les divers rapporteurs de la commission, n’était pas entièrement ignoré. Je l’avais moi-même signalé depuis longtemps dans un de mes livres. Il m’avait surtout frappé à la suite d’une enquête que je fis jadis sur certaines branches de notre industrie, comme membre du jury d’admission pour les instruments de physique à l’exposition de 1900.

Dès cette époque, nos industriels renonçaient à fabriquer beaucoup d’articles et se bornaient à revendre avec bénéfice des appareils fabriqués en Allemagne. La construction des thermomètres médicaux, par exemple, et la préparation d’une foule de produits chimiques et pharmaceutiques disparaissaient de France.

Toutes ces observations restèrent sans influence. La guerre seule révéla l’étendue de l’invasion économique allemande. Sans la lutte militaire, interrompant le commerce avec l’Allemagne, nous aurions bientôt assisté à la ruine définitive de beaucoup de nos industries.

Ne pouvant résumer ici tous les rapports de l’enquête, je me bornerai à examiner quelques-uns des résultats constatés dans de grandes fabrications dont jadis nous étions les maîtres.

Industrie du coton et des filatures. — L’industrie des filatures est fort importante puisque, nous dit l’auteur du rapport, M. Guillet, elle produisait du fil pour 520 millions de francs. L’argent ne lui manquait pas, ni le matériel. Et cependant sa prospérité déclinait rapidement, à cause surtout d’un défaut de solidarité des fabricants qui ne savaient pas s’entendre pour associer leurs efforts.

Par suite de leur particularisme étroit, les filatures ne s’occupaient que des intérêts individuels, sans souci des intérêts généraux. « Elles se faisaient concurrence à l’intérieur, pratiquant parfois le dumping en dehors de leur zone sur le marché national. Entre filateurs ne règne aucune entente véritable ; ils ignorent l’utilité du groupement corporatif pour la défense de leurs intérêts. »

En ce qui concerne les tissus, le rapporteur fait remarquer que « la plupart des pays qui s’approvisionnaient autrefois chez nous tendent maintenant à se suffire à eux-mêmes ».

Or, ce commerce ne peut vivre sans exportation, en raison de l’insuffisance du marché intérieur, et, cependant, dit l’enquêteur, « cette exportation est considérée comme un pis-aller. Nous expédions un peu au hasard des produits chers, concurrencés par ceux des Allemands mieux renseignés que nous des exigences de la clientèle ».

De même que la plupart des rapporteurs, M. Guillet insiste sur le rôle des banques allemandes qui, par leurs avances, facilitent beaucoup le commerce à leurs compatriotes alors que les nôtres ne prêtent à nos commerçants aucun concours.

Le même observateur note également l’incapacité de nos consuls, à fournir des renseignements. Leur nullité à ce point de vue était prodigieuse. Je n’en ai jamais rencontré aucun, dans mes nombreux voyages, apte à me procurer un renseignement quelconque sur quoi que ce fût. C’était toujours aux consuls anglais, admirablement documentés, que je devais m’adresser.

Industrie lainière. — Cette industrie occupe une part énorme dans notre commerce extérieur puisque, en 1913, la France exportait pour 600 millions de francs de laine en masse ou en tissus.

Malheureusement, comme le fait remarquer M. Romier, auteur du rapport, cette industrie avait, depuis quinze ans, diminué de près d’un tiers, alors que les exportations de draperie anglaise et allemande ne cessaient de progresser.

Les causes de cette décadence résident, dit l’enquêteur, dans la défaillance des instruments et des organes généraux de notre commerce extérieur et aussi dans l’impuissance des producteurs à s’associer.

Comme confirmation de ce dernier point, je citerai l’exemple d’un des plus grands industriels de Lille me racontant les constants et vains efforts qu’il fit pendant de nombreuses années pour amener quelques fabricants à s’associer.

M. Romier dit encore : « l’exportation française est caractérisée par ce fait que chaque maison livrée à elle-même, mal servie par l’État, plus mal soutenue par les banques et jalousée par ses concurrents doit se défendre exclusivement au moyen de ses propres ressources ».

L’auteur fait remarquer aussi que dans toutes les industries, nos exportateurs se heurtent à des concurrents pouvant, grâce à l’aide de leurs banques, accorder de longs crédits. Il en résulte que « depuis de nombreuses années les commissionnaires étaient à peu près les maîtres de l’exportation française des tissus de laine. Or, c’est un fait bien connu qu’une industrie qui se trouve à la merci des intermédiaires est une industrie vouée à la décadence. On sait, du reste, que des liens étroits existaient entre la commission parisienne d’une part, le commerce et les banques allemandes d’autre part. Presque toutes nos affaires avec l’Amérique du Sud se traitaient par l’Allemagne ou par l’Angleterre, et à la longue, les fabricants français seraient devenus de simples façonniers soumis au bon plaisir de l’étranger ».

Confection. — L’importance de cette industrie est également considérable puisque la production annuelle des vêtements confectionnés pour hommes, femmes et enfants atteignait 400 millions, somme à laquelle viennent s’ajouter environ 200 millions que représente la lingerie confectionnée.

L’auteur du rapport montre comment les confectionneurs « restent obstinément divisés ». Il insiste sur « l’organisation dispersée et individualiste des industries françaises de transformation ». Les confectionneurs n’ont pas pu encore arriver à une collaboration méthodique avec les fabricants de tissus. D’où le ralentissement de leur commerce.

Industries de luxe. Modes et Fleurs. — L’industrie de luxe parisienne, fait remarquer M. Coquet dans son rapport, conservait son prestige, mais elle aussi était très menacée par la concurrence étrangère. Là encore, comme pour la plupart de nos entreprises commerciales, manque complet de solidarité et de coordination dans l’effort.

« Pour se défendre utilement, l’industrie de la mode reconnaît qu’elle devrait être mieux organisée en vue d’une action collective. Or, il est très difficile de grouper les maisons de mode en syndicat ou plutôt, une fois groupées, ces maisons n’agissent pas avec la méthode et l’unité d’efforts nécessaires. »

Quant à l’industrie de la fleur, restée si longtemps française, elle avait cessé de l’être et disparaissait rapidement devant la concurrence germanique.

« Là encore, les Allemands ont essayé de nous vaincre sur le marché mondial et sur notre propre marché en créant de puissantes usines qui fabriquent en masse avec un nombreux personnel, alors que l’industrie française de la fleur, à part un petit nombre de maisons, est restée familiale, comme celle du jouet. »

Les Allemands, l’auteur le montre, ont poussé si loin la fabrication en série qu’il existe de grandes usines germaniques ne fabriquant qu’une seule espèce de fleurs artificielles, la violette ou le myosotis, par exemple.

Matériel électrique. — Pour toutes les fournitures électriques, les Allemands nous avaient rapidement dépassé. « En 1907, écrit M. Schuller dans son rapport, l’Allemagne nous envoyait 21.000 quintaux métriques de matériel électrique et 502.000 en 1913. » L’auteur attribue en partie notre infériorité à la timidité de nos fabricants et à la lenteur de leurs livraisons. Les Allemands livraient, en effet, en moins de deux mois les fournitures pour lesquelles les constructeurs français demandaient une année.

Les Allemands possédaient d’immenses usines de matériel électrique munies de laboratoires de recherches où ils fabriquaient les produits en série par grandes quantités. Ces entreprises rapportaient plus de 10 p. 100 à leurs actionnaires.

Bijouterie et Horlogerie. — La bijouterie, qui représenta longtemps un de nos articles de luxe les plus réputés s’est laissé dépasser par l’Allemagne aussi bien pour les qualités ordinaires que pour la riche joaillerie. En peu d’années, les Allemands avaient quadruplé leur exportation et nous envahissaient sur nos marchés mêmes. « En 1893, écrit M. Berthoud, l’Allemagne nous envoyait 70 kilos de bijouterie et 4.000 en 1913. »

Les exportations allemandes à l’étranger étaient devenues dix fois plus élevées que les nôtres.

L’auteur montre très bien les causes de nos insuccès. Une des premières est l’idée, généralisée chez nous, qu’on peut, pour l’exportation, livrer des produits inférieurs, alors que les Allemands accordent les plus grands soins aux articles destinés à leur clientèle étrangère.

L’enquêteur signale ensuite le manque d’initiative de nos fabricants qui ne savent pas renouveler les anciens modèles, et leur impuissance à s’entendre. N’ayant jamais de représentants directs au dehors, ils se trouvent forcés de recourir à des commissionnaires exportateurs qui, en absorbant une partie des bénéfices, obligent à élever les prix.

Le rapporteur mentionne clairement les qualités psychologiques qui firent le succès des Allemands : « énergie, ténacité, audace raisonnée, bonne éducation pratique ».

Horlogerie. — Les constatations faites pour l’horlogerie ne sont pas meilleures. L’enquête en déduit que la concurrence allemande tendait à « annihiler notre fabrication nationale ». C’est ainsi, par exemple, qu’un centre important, Morez, qui fabriquait autrefois 120.000 mouvements par an n’en produisait plus que 30.000 au moment de la guerre.

A la routine des fabricants, à leur refus de modifier les vieilles méthodes de travail et à leur absence d’initiative sont dus ces résultats.

Les Allemands ont inondé le monde d’instruments d’horlogerie, tels que les pendules à carillons, inventées en France mais à la fabrication desquelles nos industriels avaient fini par renoncer entièrement.

L’auteur du rapport recommande avec raison à nos fabricants de s’associer pour créer des usines mieux outillées mais donne en même temps des exemples montrant l’insuccès des associations déjà tentées.

Il fait remarquer encore que la qualité de notre production laissait souvent à désirer.

La conquête du marché français de l’horlogerie par les Allemands fut rapide. C’est seulement en 1902, en effet, qu’ils commencèrent à concurrencer nos fabricants. « Appliquant toujours le même système de grandes usines pourvues d’un outillage mécanique perfectionné, ils produisirent par grandes série toutes sortes de mouvements. »

Inutile de pousser plus loin le résumé de ces enquêtes. Les résultats constatés sont semblables dans presque toutes les industries et leurs causes psychologiques identiques. Même pour des produits dont nous semblions avoir le monopole tels que le vin, l’Allemagne, quoique pays peu viticole, devenait un grand centre d’exportation. Hambourg, par exemple, était en train de rivaliser avec Bordeaux.

A cette décadence générale, entraînant une réduction progressive de leurs bénéfices, nos fabricants semblaient résignés.

Ils s’illusionneraient fort en supposant qu’avec la paix les choses vont reprendre leurs cours d’avant guerre et que les industriels pourront se contenter des gains chaque jour réduits qui, cependant, leur permettaient encore de maigrement subsister. M. David-Mennet les en prévient nettement dans la préface du grand rapport précédant l’enquête que j’ai résumée.

Après avoir constaté la faiblesse de nos efforts et notre crainte des risques l’auteur ajoute :

« Il ne faut pas croire que cette prospérité un peu restreinte dont nous nous contentions se serait maintenue indéfiniment. Sans que l’on s’en aperçût, elle se réduisait lentement, graduellement, devant l’empire chaque jour croissant de nos concurrents allemands. Des industriels français renonçaient à leur fabrication et devenaient les simples dépositaires de leurs rivaux d’Allemagne, des représentants étrangers ou même français introduisaient dans notre consommation les produits venus du dehors. Un pays ne peut pas résister longtemps à cette pénétration continue, devenant de plus en plus rapide. C’était la pieuvre qui nous enserrait dans ses tentacules et aurait fini par nous étouffer. »

Plusieurs des défauts psychologiques dont j’ai signalé les effets au cours de ce chapitre ont été reconnus dans un discours prononcé devant la Société de chimie industrielle, par un ministre.

Parlant d’une routine contre laquelle l’État ne peut rien, l’orateur remarquait que nos industriels ne voulaient pas bouleverser « les habitudes de travail léguées de père en fils et assurant un rendement dont on se contentait, fût-il très au-dessous des possibilités qu’un effort méthodique aurait pu atteindre ».

De ces routines, ajoutait le ministre, « est née la pratique du moindre effort qui, peu à peu, nous a imposé l’utilité des produits allemands ».

Après avoir montré que les causes de la prospérité industrielle allemande résident principalement dans l’union intime de la science et de l’industrie, l’auteur du discours ajoutait : « La victoire des armées serait vaine si nous ne nous assurions pas dès aujourd’hui les moyens de vaincre sur le terrain économique ».

Les analyses qui précèdent prouvent que les causes générales de notre insuffisance industrielle sont bien d’ordre psychologique, puisque cette insuffisance résulte, comme l’enquête l’a prouvé, de certains défauts de caractère identiques dans toutes nos industries.

Parmi les plus funestes, remarquons surtout l’absence de solidarité rendant incapable d’efforts collectifs coordonnés et disciplinés ; la routine empêchant de rien changer aux méthodes une fois établies ; la peur du risque, la timidité et le défaut d’initiative qui font redouter les grandes entreprises.

Notre manque de solidarité est fort ancien. Colbert la signalait déjà. Dans un de ses mémoires, le célèbre ministre déplore amèrement « que les Français, le peuple du monde le plus poli, aient tant de peine à se souffrir les uns les autres, que leur union soit si difficile, leurs sociétés si inconstantes, et que les meilleures affaires périssent entre leurs mains par je ne sais quelle fatalité ».

Dans l’industrie allemande, banques, fabriques, exportation, se trouvaient associées pour un but commun. La peur des risques n’existait pas, l’association permettant d’en diviser le poids. Toutes les initiatives individuelles étaient encouragées parce que les collectivités appelées à les exploiter en savaient la valeur.

Il résulte de tout ce qui précède que la plus nécessaire des réformes serait un changement de mentalité. Elle ne pourra être tentée qu’avec une éducation nouvelle, fort différente de notre pauvre enseignement universitaire. Cette éducation devra développer surtout la volonté, la solidarité, la capacité d’attention, le goût du travail et la continuité de l’effort.

Ces qualités, modestes en apparence, ne furent jamais l’objet d’aucun des illusoires diplômes dont nous sommes si fiers. Dans la phase actuelle de l’évolution du monde elles joueront cependant un rôle prépondérant.

J’ai rappelé ailleurs le passage suivant de l’auteur anglais, B. Kidd, qui après avoir montré que la France était « en tête des nations intellectuelles de l’Occident », faisait voir que dans la lutte coloniale entre la France et l’Angleterre qui remplit la seconde moitié du siècle, la France dut reculer toujours alors que l’Angleterre grandissait constamment. Examinant ensuite les qualités qui permirent à l’Angleterre de fonder son immense empire, B. Kidd ajoutait :

« Ce sont des qualités ni brillantes ni intellectuelles qui ont rendu ces résultats possibles… Ces qualités ne sont pas de celles qui frappent l’imagination. Ce sont surtout la force et l’énergie du caractère, la probité et l’intégrité, le dévouement simple et l’idée du devoir. Ceux qui attribuent l’énorme influence qu’ont prise dans le monde les peuples parlant anglais aux combinaisons machiavéliques de leurs chefs, sont souvent bien loin de la vérité. Cette influence est en grande partie l’œuvre de qualités peu brillantes. »

La lutte économique où les peuples sont entrés depuis notre victoire militaire pourrait devenir plus ruineuse encore pour certains d’entre eux que ne le fut la guerre elle-même.

Il ne faut pas se lasser de le dire, mais ce qu’il faut surtout répéter, c’est que la ruine sera certaine pour les pays où se développeront les idées d’interventionisme étatiste, que fortifie chaque jour la poussée des théories socialistes.

Si, grâce à une éducation technique et morale appropriée aux besoins nouveaux, nous réussissons à transformer la mentalité de la génération qui va naître, nous transformerons du même coup l’avenir de notre pays. Mais pour y arriver, il faudra abandonner aussi la funeste illusion que, grâce à un pouvoir mystérieux, l’État est capable des efforts dont se montrent incapables les citoyens.

CHAPITRE V Le problème de l’adaptation.

Les découvertes de la science ont permis de reconstituer les êtres antérieurs à l’apparition de l’homme, qui, pendant des entassements de siècles, se succédèrent sur notre planète.

A chaque période géologique nouvelle apparurent des espèces si différentes de celles qui les avaient précédées que leurs transformations ne semblaient d’abord explicables qu’en admettant une série de créations successives.

Une science plus avancée révéla la parenté de toutes ces formes si disparates, mais le mécanisme de leur transformation reste incertain encore.

On crut l’expliquer par les nécessités de la lutte pour l’existence amenant la sélection des plus aptes. De récentes découvertes conduisirent à d’autres hypothèses.

Quel que soit le mécanisme des transformations observées, elles apparaissent finalement comme la conséquence d’une adaptation aux changements de milieu que l’évolution du monde faisait surgir. La nature imposa toujours aux êtres cet impérieux dilemme : s’adapter ou disparaître.

La loi de l’adaptation qui régit l’évolution du règne animal régit aussi celle des sociétés humaines. L’archéologie a découvert les débris de vastes capitales enfouies sous les sables et depuis longtemps oubliées. Pendant leur splendeur, elles semblaient bâties pour l’éternité, mais après avoir rempli le monde du bruit de leur renommée, elles déclinèrent, puis disparurent au point que leur emplacement resta pendant des siècles ignoré. Il fallut toutes les curiosités de la science moderne pour retrouver les vestiges des gigantesques cités où s’édifièrent les assises de l’histoire, telles que Ninive et Babylone.

Ce n’est pas seulement dans une antiquité aussi lointaine que s’élevèrent puis s’évanouirent ces gloires éphémères. Après une phase d’absolue puissance, Rome cessa de dominer l’univers. De grands empires asiatiques et européens, jadis célèbres, ne sont plus connus que des historiens. Les royaumes de Gengiskhan et de Tamerlan ne submergèrent l’Asie qu’un instant. Le monde n’admira pas longtemps les empires de Charlemagne et de Charles-Quint. Ce dernier était cependant si vaste qu’au dire de ses chroniqueurs le soleil ne s’y couchait jamais.

Des causes diverses qui déterminèrent l’évanouissement de toutes ces éphémères puissances, une des plus constantes fut leur incapacité à s’adapter aux conditions nouvelles d’existence que l’évolution faisait naître. Subissant une des lois suprêmes de l’univers, elles périrent faute d’avoir su s’adapter.

Des exemples empruntés à l’âge moderne montrent comment peut se manifester le défaut d’adaptation, qui condamna tant de nations à disparaître.

En examinant les motifs de la grandeur des peuples aux divers âges de l’histoire, on constate qu’ils varient beaucoup avec les époques. Les qualités nécessaires à un baron féodal illettré différaient fort de celles indispensables quelques siècles plus tard, lorsque les qualités littéraires et artistiques constituèrent les principaux éléments de grandeur. Certaines aptitudes qui devaient jouer un rôle prépondérant de nos jours étaient alors tenues pour médiocres.

Avec l’évolution du monde, de nouvelles capacités sont devenues nécessaires. L’âge moderne a créé une civilisation à type industriel, dominée par une technique compliquée qui exige justement des qualités de patience, de discipline, de vigilante attention jadis considérées comme secondaires.

En matière industrielle — et tout jusqu’à la guerre est industrialisé maintenant — la patience, l’attention, la discipline collective constituent des facultés indispensables.

Et c’est pourquoi des peuples tels que les Allemands n’ayant jamais brillé dans le passé par leur goût et leur intelligence, mais possédant, grâce à leurs aptitudes héréditaires et aussi à leur éducation militaire et technique, les qualités que je viens de dire, se sont trouvés tellement bien adaptés à l’évolution industrielle moderne qu’en peu de temps ils ont émergé d’un niveau assez inférieur jusqu’aux premiers rangs de la civilisation.

Un des grands problèmes de notre destinée est celui-ci : comment des peuples individualistes, à intelligence vive mais peu susceptibles d’efforts collectifs soutenus, de solidarité et de discipline, arriveront-ils à s’adapter aux nécessités de l’évolution industrielle du monde qui, non seulement se continue depuis la fin de la guerre, mais ne fera sans doute que s’accentuer.

Pour juger de la possibilité d’une telle adaptation, il faut rechercher à quel degré ces mêmes peuples ont obtenu pendant la guerre une adaptation rigoureuse à des conditions d’existence très imprévues.

La façon rapide dont ils se sont pliés aux nécessités nouvelles qui surgissaient permet d’espérer une future transformation industrielle comparable à notre transformation militaire.

Quelques pages suffiront pour montrer l’importance de l’adaptation réalisée par les grandes nations en lutte contre l’envahissement germanique.

Le cas de la France est un des plus frappants. Victime la première de l’agression allemande, elle dut accomplir des efforts d’adaptation gigantesques et fort malaisés, car ils étaient contraires à ses institutions et à son tempérament.

La guerre — on ne le sait que trop — nous ayant surpris à peu près désarmés, il fallut créer, de toutes pièces, le formidable matériel dont nous étions dépourvus.

On pourra se rendre compte des difficultés, non seulement d’ordre technique, mais aussi d’ordre bureaucratique que la France eut à surmonter, par les extraits suivants du remarquable rapport lu le 29 décembre 1916 à la Chambre des Députés, par M. Viollette :

« En février 1915, lorsque par ses commissions, le Parlement prit connaissance de la vérité, il a constaté ceci :

1o Les usines encore fermées pour la plupart et tous les spécialistes mobilisés ;

2o La fabrication des fusils, néant. Pas un seul n’avait été construit depuis la déclaration de guerre et les matrices destinées à les confectionner, on ne voulait pas les retrouver. »

Le même rapporteur reproduit dans son travail une lettre adressée au Ministre de la Guerre par le général Pédoya, en date du 15 mars 1915, et dont voici un fragment :

« C’est une véritable stupeur qu’éprouverait le pays, s’il apprenait que, depuis le début de la guerre jusqu’en mars, il n’a pas été fabriqué plus de 250 fusils neufs en tout et pour tout. »

C’est seulement lorsque l’administration décida de s’adresser à l’industrie que la situation changea. Le passage suivant du rapport de M. Viollette montre avec quelle peine des bureaucrates trop bornés pour croire à la durée de la guerre se résolurent à recourir aux industriels.

« Oui, l’avenir dira ce qu’il nous a fallu de patience, d’efforts, de menaces et même d’intimidations, pour contraindre à faire fabriquer fusils, canons, munitions et explosifs.

« La bataille a été de tous les jours, ardente, souvent violente, et il a fallu que les commissions arrachent par morceau la vérité qu’une bureaucratie routinière lui dissimulait par des artifices d’écriture véritablement étonnants.

« Où en serait la France à l’heure actuelle, si elle n’avait pas eu son parlement ? »

L’adaptation des gouvernants, bien que très lente, finit donc par s’effectuer. Sitôt le concours des industriels accepté, l’évolution devint rapide. On peut vraiment dire que notre industrie sauva le pays. Elle fit preuve, grâce à la collaboration d’individualités supérieures, de qualités d’initiative, d’ingéniosité et de persévérance insoupçonnées.

L’art militaire lui-même, bien que stabilisé dans de vieilles routines, finit également par s’adapter à une tactique n’impliquant d’ailleurs aucun mystère, mais que nous n’avions pas su étudier pendant la paix.

La population civile sut, elle aussi, s’adapter aux nécessités qu’entraînait la mobilisation de la presque totalité des ouvriers et des cultivateurs. Il fallut les remplacer par des femmes, des vieillards et des enfants. Tous manifestèrent un pouvoir d’adaptation remarquable.

L’exemple d’adaptation fourni par l’Angleterre est aussi frappant que celui de la France. Non seulement, elle ne possédait ni armes, ni matériel, mais le service militaire était en horreur à ses citoyens. Très fiers de leur indépendance ils n’avaient jamais accepté que des armées de mercenaires.

Transformer la mentalité anglaise demanda un formidable effort. L’Angleterre mit bien près de deux ans pour arriver à organiser une importante armée.

Cet effort ne fut rendu possible que par les qualités psychologiques de la race : ténacité indomptable, sentiment du devoir et de l’honneur. Ajoutons-y le stoïcisme devant la destinée lorsqu’elle semble inévitable.

On a signalé, en les raillant un peu, la méticuleuse habitude de soins personnels et le besoin de confort des Anglais, mais, comme le fait justement remarquer un officier interprète qui vécut beaucoup avec eux, M. J. Pozzi, « les Anglais considèrent que la distinction de la tenue et des manières se trouve généralement associée à la distinction des sentiments. Ils soutiennent aussi qu’il faut jouir du moment présent sans se laisser troubler longtemps d’avance par la perspective d’éventualités qui peut-être ne se réaliseront jamais. »

La psychologie des Anglais, leur ténacité surtout, ne furent jamais comprises des Allemands. On le vit, notamment, quand ils s’imaginèrent que la Grande-Bretagne épuisée par ses pertes accepterait la paix à tout prix. Le passé leur enseignait pourtant que, lente parfois à s’engager dans une entreprise, l’Angleterre ne recule ensuite jamais. Elle l’a montré pendant sa difficile conquête de l’Inde. Elle le prouva encore en luttant vingt années contre le plus grand capitaine de l’histoire.

Notre formule pendant la guerre : Tenir fut également celle de l’Angleterre.

Tout autant que l’Angleterre, l’Amérique constitue un exemple d’adaptation rapide à des conditions d’existence entièrement imprévues. Elle n’y réussit également que grâce à ses qualités ataviques de caractère.

Jamais peut-être, au cours des âges, un peuple ne subit en quelques mois des transformations mentales aussi profondes que l’Amérique.

Avant la guerre, la force militaire des États-Unis était si nulle qu’ils se sentaient incapables de réprimer les insolences des chefs de bandes gouvernant le Mexique. L’idée seule d’une conscription militaire aurait soulevé des protestations unanimes.

Pendant les premières années du conflit européen, l’unique but de l’Amérique fut de maintenir soigneusement sa neutralité et de s’enrichir en fournissant des marchandises aux combattants. Grâce à une propagande très active et à l’achat d’un grand nombre de journaux influents, l’Allemagne avait su se créer dans le pays beaucoup de sympathies.

Désireux, lui aussi, de maintenir cette précieuse neutralité, le président Wilson ménageait l’empereur d’Allemagne au point de lui envoyer une dépêche de félicitations pour son anniversaire. Il se montrait en outre opposé à tout projet d’organisation d’une armée.

Il fallut la prodigieuse incompréhension psychologique de l’Allemagne et son immense infatuation pour conduire à la guerre un peuple si désireux de paix. Le président s’étant borné à protester timidement par des notes anodines contre le torpillage de ses navires, l’Allemagne se croyait assurée de n’avoir rien à craindre.

Le moment arriva cependant où contrairement à toutes ses prévisions, l’opinion américaine, d’abord indifférente, puis irritée, finit par se retourner entièrement. Le peuple comprit de quelle tyrannie le succès de l’Allemagne menacerait le monde.

Le président des États-Unis, dont l’opinion avait également changé, n’hésita plus alors à engager son pays dans la plus redoutable des crises qu’une grande nation eut jamais traversées.

Déclarer la guerre ne suffisait pas. Il fallait la faire. Grâce à la vigueur de son caractère, le peuple américain si avide pourtant de confort et d’indépendance sut s’adapter en quelques mois à toutes les nécessités qu’une telle lutte entraînait.

Son dévouement fut complet. Acceptant des conditions d’existence entièrement nouvelles, il renonça à toutes les libertés qui le rendaient si fier, se soumit au despotisme forcé de l’État, aux privations rigoureuses et surtout à ce régime militaire obligatoire dont l’idée seule lui semblait jadis intolérable.

Toutes les gênes furent subies sans murmures. Aucun impôt ne parut trop lourd et dans les tranchées de l’Europe les soldats improvisés de l’Amérique se conduisirent comme les plus vaillants.

L’adaptation aux nécessités militaires dont nous venons d’indiquer des exemples ne saurait suffire. Avec la fin de la guerre sont nées des nécessités d’adaptations économiques et commerciales, plus difficiles encore peut-être à réaliser que l’adaptation militaire.

Les faits constatés au cours de la lutte mondiale autorisent beaucoup d’espérance. Il ne faudrait pas croire cependant que la faculté d’adaptation réalisée sur un sujet doive se manifester forcément pour tous les autres. Nous avons déjà fait observer que les peuples présentaient au point de vue des diverses formes d’adaptation des aptitudes fort différentes.

L’Allemagne en fournit un remarquable exemple. Son adaptation aux nécessités matérielles de l’évolution industrielle du monde moderne fut évidemment parfaite, mais non moins évidemment, son adaptation à l’évolution morale de la civilisation était loin d’être accomplie.

Elle présentait — et cela sans doute pour la première fois dans le cours des âges — le type d’une civilisation scientifique et industrielle élevée, superposée à des conceptions morales inférieures dépassées depuis longtemps.

Il faut remonter, en effet, aux phases les plus lointaines de l’histoire pour trouver chez un peuple une férocité aussi grande associée à un dédain aussi complet des engagements. Même aux époques tenues pour demi-barbares, les femmes, les vieillards, les monuments étaient épargnés, la parole d’honneur considérée comme sacrée.

Le stoïcisme du consul Régulus reste un typique exemple du respect antique pour la foi jurée. Si les Carthaginois furent tant méprisés jadis, ce fut justement à cause de leur mauvaise foi. Le souvenir de la « foi punique » survécut à la destruction de Carthage comme survivra toujours dans l’histoire le renom de la mauvaise foi germanique.

C’est seulement chez les primitifs que le droit absolu de la force, professé de nos jours encore par les Germains, s’exerce librement. Il régit le règne animal et les peuples inférieurs, mais tendait à être de plus en plus éliminé par les progrès mêmes d’une civilisation, à laquelle les Allemands eux-mêmes devront finir par s’adapter. Les nécessités de l’adaptation ont toujours dominé le monde et elles le domineront sans doute de plus en plus.

Notes in this chapter

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