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Princesses de science

TROISIÈME PARTIE (continued 2)

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— Mais, dit-elle, chagrine, tu ne m’avais jamais parlé sérieusement de ces travaux !

— Nous pouvons si rarement causer ! reprit le jeune mari, exhalant, cette fois, tout un arrière-fond de rancune ; tu as déjà tant de soucis personnels !… Puis je n’étais pas sûr de réussir. La chance donne de l’importance à mes études ; un insuccès les eût rendues risibles. Moi-même, je ne savais pas leur vraie valeur. Tu les aurais critiquées sévèrement. Tu ne peux pas être une petite compagne naïve, s’extasiant devant les moindres idées de son mari… Tu as d’ailleurs ta vie en dehors de moi, et je ne pouvais te faire subir mes états d’âme, mes découragements, mes transes, mes obsessions, tout ce qui m’a secoué depuis quinze mois sans que je te le dise.

Elle se mit à pleurer :

— On dirait vraiment que je ne t’aime pas ! Qu’as-tu à me reprocher ? Tu m’as dissimulé ton œuvre, et me donnes tort, maintenant ?

Mais il la quitta et demanda son fils. Les pères savent qu’un jour leurs enfants les jugent. Guéméné songeait déjà au temps où son fils, devenu jeune homme, l’admirerait. Et il l’embrassait follement, heureux de lui avoir préparé, en l’appelant à la vie, cette atmosphère de grandeur, de gloire, où l’enfant cheminerait désormais dans son sillage.

Thérèse éprouva des sentiments singuliers. Son mari fit un rapport sur le cas de Jourdeaux. Artout, Boussard, Herlinge, les grands chirurgiens, discutèrent chaudement sa découverte. On parla de lui dans toutes les académies européennes. Ce n’était pas encore l’éclatant succès, établi par la multiplicité des expériences concluantes, mais comme une étincelle de célébrité jaillie dans l’obscurité du jeune médecin. Et Thérèse eut des tristesses, des abattements. Sa carrière lui semblait petite. Et elle pensait au retentissement qu’aurait pu avoir aussi sa thèse, si son bébé n’était pas venu interrompre les études qu’elle commençait si brillamment. Tout s’était réduit à une humble contribution aux recherches sur l’État du cœur dans les maladies infectieuses, sujet banal auquel tant d’autres s’étaient attaqués avant elle. L’importance soudaine de Fernand l’amoindrissait. A peine se différenciait-elle, dans la pratique médicale, d’une madame Adeline : pénétrant seulement dans des intérieurs plus luxueux, elle soignait comme elle, comme une sage-femme diplômée et intelligente, les organes féminins. Parfois elle songeait au laboratoire de la doctoresse Lancelevée…

Elle interrogea son mari sur les Jourdeaux : alors il devint loquace. Ce ménage où il passait, chaque jour, au moins quelques minutes, lui était devenu familier ; il ne trouvait pas de mots pour peindre le dévouement de l’incomparable jeune femme. Elle avait été pour lui le plus puissant auxiliaire. C’était elle qui l’avait soutenu dans ses longues expériences. Un jour, las, découragé, il souhaitait de tout abandonner ; elle l’avait supplié de lutter encore, de chercher toujours.

— Tu l’avais donc mise au courant de tes travaux ? demanda Thérèse.

Il le fallait bien. Détestant le charlatanisme, il n’avait pas cru devoir cacher ses tâtonnements. Et quand il avait vu madame Jourdeaux se cloîtrer définitivement pour ne plus quitter le pauvre malade, renoncer à tout plaisir, à toute distraction, à toute sortie, cette immolation d’épouse, cette lutte suprême contre la mort l’avaient stimulé comme ne l’eussent fait aucun désir de gloire, aucun intérêt scientifique. Véritablement, c’était pour le cas personnel de Jourdeaux qu’il avait accompli jusqu’au bout son laborieux effort.

En janvier, l’enfant tomba malade. La nourrice déclara :

— Ce sont les dents.

Il ne cessait de crier faiblement, sur un ton angoissant, pénétrant et si plaintif qu’on avait envie de s’enfuir à l’entendre. Et le père et la mère passèrent la soirée, la nuit jusqu’à l’aube, penchés sur lui, blêmes, crispés, échangeant d’une voix sourde des mots techniques, nommant l’une après l’autre les affections infantiles. Les domestiques coururent chez le pharmacien. On fit vomir l’enfant, on le baigna. La nourrice dit :

— Oh ! voici cinq ou six jours qu’il ne tétait plus beaucoup.

— Malheureuse ! s’écria Thérèse, vous ne m’aviez pas prévenue !

— Déranger Madame pour si peu, je n’ai pas osé… surtout que Madame n’a pas grand temps à elle !

Il était raidi, allongé sur les genoux de sa mère qui soutenait la petite tête dans le creux de sa main. Il avait les paupières béantes ; ses yeux roulaient doucement comme des globes de nacre ; il se plaignait toujours. Thérèse, toute contractée, défigurée par la douleur, le regardait. Guéméné debout, haletait ; des larmes coulaient le long de ses joues, se perdaient dans sa barbe. A cinq heures du matin, il murmura :

— Je ne sais plus rien ; je ne suis plus capable d’avoir une idée.

Sa femme conseilla :

— Téléphone à madame Lancelevée : elle fait de la médecine d’enfants.

Une heure après, la doctoresse arrivait sans bruit, sans paroles, discrète comme une ombre. Elle se dévêtit d’une pelisse de fourrure qui l’enveloppait, prit le bébé qu’elle mit tout nu et dont elle examina la peau sous la lampe.

Thérèse avait les yeux rivés à son masque impassible ; elle espérait lire dans ces traits calmes un diagnostic rassurant. Peut-être une clairvoyance dont la mère n’était plus capable avait-elle démêlé un simple malaise dans la crise de l’enfant.

Mais la doctoresse sortit avec la nourrice, qu’elle alla interroger dans la chambre voisine. Guéméné, après quelques minutes, les rejoignit ; quand il entra, la nourrice, en corset, se tenait debout près de madame Lancelevée qui l’auscultait.

— Que trouvez-vous ? interrogea-t-il.

— Rien, dit impérieusement la doctoresse.

Elle revint près de l’enfant. Alors Guéméné et Thérèse essayèrent de discuter scientifiquement avec elle. Mais elle coupa court à ces propos, comme une femme qui ne veut point parler. Puis elle décida qu’il fallait demander Boussard au téléphone. Tout à coup un sanglot affreux ébranla Thérèse : sans retenue, sans décence, elle s’abandonnait à son désespoir, couvrait son fils de baisers, pleurant, criant qu’on devait l’empêcher de mourir, et elle l’appelait d’une façon si déchirante : « Mon Nono ! mon Nono !… » que des larmes vinrent aux yeux de la doctoresse.

— C’est la nourrice qui l’a tué : elle l’a empoisonné, n’est-ce pas, elle l’a empoisonné ?

— Non, déclara fermement madame Lancelevée, ne dites pas cela, madame.

A sept heures, la porte s’ouvrit. Boussard apparut : il était accouru dans le minimum de temps nécessaire. Avec cette allure nonchalante, presque ondulante, que lui donnait sa haute taille, il traversa la chambre, voyant à peine madame Lancelevée, et vint à Thérèse. Il s’agenouilla, examina l’enfant, et il penchait sur lui ses tempes aux méplats de marbre, aux rares cheveux grisonnants.

— Je voudrais vous parler en particulier, vint lui dire tout bas madame Lancelevée.

Et, comme Guéméné se préparait à les suivre, elle le repoussa doucement.

Alors, dans la pièce contiguë où le jour commençait à blanchir les guipures des rideaux, ils se trouvèrent en tête à tête. Ils se considérèrent un instant, les paupières palpitantes, et cette minute de silence fut si étrange, si tragique, qu’ils eurent conscience aussitôt de se troubler mutuellement, de s’attirer l’un l’autre, et de résister encore, comme si l’heure n’était pas venue… Et il en allait toujours ainsi. Ils s’étaient vus à la clinique de la Charité, — où elle venait parfois, sans fausse pudeur, chercher sa présence ; — à son cours, — où avec l’orgueil de sa franchise, elle se plaçait au premier rang de l’amphithéâtre. — Ils s’étaient rencontrés dans la clientèle, où elle l’avait appelé en consultation. Jamais un mot, une attitude n’avait démenti leur froideur. Mais, à chaque fois, en dépit de tout, l’emprise réciproque se renforçait. Il l’éblouissait par son génie ; elle le dominait par son mystère. Rigides l’un devant l’autre, pareils à des statues, ils se regardaient en face, se défiant presque.

— Mon cher maître, dit-elle, il y a dans ce ménage un point délicat dont je voulais vous avertir. Mon confrère madame Guéméné, pour se livrer plus aisément à sa profession, a pris une nourrice ; j’ai su, par des indiscrétions, que ce fut contre le gré de son mari… Or il se pourrait aujourd’hui que cette nourrice ne fût pas tout à fait étrangère à la maladie de l’enfant. Je l’ai confessée. Elle m’a avoué qu’étant très fatiguée, certains jours, elle calmait l’appétit vigoureux du bébé par du lait coupé d’eau. J’ai demandé si cette eau était bouillie : « Presque toujours », m’a-t-elle répondu. Ce « presque » en dit long… D’autre part, elle a nourri en province, il y a trois ans, un enfant qui est mort à treize mois d’une méningite tuberculeuse.

— Ah ! fit Boussard, comme plus attentif encore.

— Je le sais, mon cher maître, vous avez noté de ces cas inexpliqués d’infection due au lait de femme. Bref, le pauvre bébé — vous le pensez comme moi — ne peut guérir ; les malheureux parents ont perdu pour le moment toute faculté de diagnostic, ils ignoreront peut-être la vérité ; je crois un devoir d’humanité de la leur taire. Songez, en effet, au sujet de désaccord que deviendrait entre eux la mort de leur enfant, s’ils pouvaient l’imputer à cette nourrice ! Quel remords pour ma jeune confrère, quel reproche dans la douleur de son mari !… Évitons, voulez-vous ? qu’ils soupçonnent cette femme.

— Ils ne la soupçonneront pas, madame, et je vous remercie de la précaution que vous avez prise en m’en avertissant.

Et ce fut tout. Cérémonieux et impénétrables, ils retournèrent près de l’enfant malade. Le père et la mère souffraient en silence. Le bébé ne se plaignait plus. De temps à autre, un sanglot de Thérèse éclatait. Guéméné restait morne, les bras noués. Le docteur Boussard et madame Lancelevée, témoins de cette convulsion soudaine de douleur qui agitait ce ménage amoureux, songeaient tous deux au secret qui les unissait, et chacun d’eux savait qu’ils y songeaient ensemble. La théorie du célibat des doctoresses triomphait. Celle-ci avait imprudemment voulu allier sa maternité et sa profession masculine : le pauvre bébé mourait victime de cette présomption. Madame Lancelevée avait dit : « Entre son enfant et son métier il lui faudra choisir. » Aujourd’hui, elle regardait Boussard avec ce calme d’une femme qui déjà, en pensée, appartient à un homme ; et voici que devant eux se plaçait, comme un avertissement, comme une menace, le douloureux tableau de ces époux désespérés, qui justifiait d’avance son principe de l’amour sans contrat, sans famille…

Bientôt Herlinge, le grand-père, accourut. L’oncle Guéméné vint aussi. Et ils étaient là six médecins renommés, chercheurs, penseurs et savants, qui entouraient, impuissants, l’agonie du petit être.

Elle dura jusqu’au soir. Après quelques légers spasmes, il expira sur les genoux de sa mère, très doucement, comme une flamme qu’on souffle. La grand’mère, pour les soins funèbres, prit le petit cadavre. Fernand étouffa un gémissement. Thérèse, éperdue, lui tendit ses bras vides : il hésita une seconde avant de s’y jeter. La femme et le mari restèrent longtemps enlacés, sans une caresse, sans une parole, sans une larme…

Il ne proféra jamais un reproche ; jamais il ne rappela l’allaitement mercenaire de leur enfant ni son tragique échec ; ils ne s’expliquèrent jamais sur ce sujet, mais un doute pénible continua de planer entre eux. Elle et lui regrettaient ensemble ce lait maternel qu’on avait tari, ces soins qu’elle avait refusés au pauvre bébé. Ces pensées se glissaient dans toutes leurs paroles, dans tous leurs regards. Guéméné ne cessait de dire, à propos de tout :

— Si notre pauvre Nono était là !…

Lui qui se confinait dans le présent, quand il possédait encore son bébé, lui qui faisait fi des rêves d’avenir, jouissant de cette âme nébuleuse du troisième, du cinquième mois, imaginait aujourd’hui son enfant à sept ans, à dix, à quinze, à dix-huit… Et il le pleurait comme si, d’un coup, il avait perdu des fils de tous ces âges. Il l’avouait maintenant, c’était pour cet enfant surtout qu’une ambition l’avait mordu. Et il refusait de retourner au laboratoire :

— Ah ! si mon pauvre Nono était encore là !…

Sa rancune contre Thérèse croissait. Par dignité, par pitié aussi, il lui cachait ses méditations continuelles. Comme il l’avait suppliée pourtant de nourrir leur enfant ! Le jour où, devant ses seins gonflés, il avait présenté le pauvre petit avec une dernière prière, elle avait eu un geste si cruel ! « Je t’en prie, mon ami, n’insiste pas. » Il la trouvait très coupable.

Peu à peu, ils évitèrent de causer de leur chagrin. Ils n’avaient plus ni effusion ni échanges. Thérèse souffrait atrocement de cette froideur : il le constata et s’en réjouit. Il aurait voulu se détacher d’elle complètement. Mais quand il rentrait, le soir, harassé, las d’avoir tout le jour ruminé son amertume, et qu’il retrouvait cette belle et triste épouse que la douleur faisait plus vibrante, plus sensible, ses griefs s’évanouissaient, et il sentait sa passion l’enchaîner encore à elle, comme autrefois.

Cependant l’amélioration dans l’état de Jourdeaux n’avait pas continué. Fernand retournait, chaque jour, boulevard Saint-Martin. La bonne et tendre jeune femme comprenait sa peine. Il lui parlait de son bébé mort. Parfois elle pleurait en l’écoutant.

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