PREMIÈRE PARTIE (continued 2)
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— C’est un principe chez moi, déclara-t-elle.
Et elle s’en fut, heureuse d’échapper à une compagnie dont les propos la choquaient.
Hâtant le pas, elle vint rejoindre le petit groupe des personnes qui montaient, silencieuses et fatiguées, l’avenue principale. Il ne se composait guère que d’hommes. En avant, près du veuf, Fernand menait le deuil. C’était un de ces matins d’août où l’on sent une menace d’automne ; un peu de brume s’attardait dans l’air ; déjà quelques arbres avaient jauni. L’avenue s’élevait, de terrasse en terrasse, jusqu’à la chapelle dont le fronton grec se profilait sur le bleu léger du ciel. A droite et à gauche, mornes façades d’une rue ensommeillée, s’étageaient, blancs et divers, les monuments des morts illustres. Et, parmi cette froide bordure de marbres et de statues, un arbuste frêle balançait doucement sa ramure pleureuse aux feuilles pâles : c’était le saule de Musset, — toute la poésie d’une époque, le romantisme même, une élégie, une gloire se survivant…
Thérèse avait le cœur serré de mélancolie ; la conversation qu’elle venait d’entendre sans vouloir en faire cas agitait maintenant en elle des doutes, des incertitudes. D’irréfutables vérités y avaient été dites sur l’impuissance médicale, et Jeanne Adeline l’avait plus troublée encore par la sincérité de ses doléances… Ah ! comme celle-là soupirait douloureusement vers le foyer tranquille et paisible de la mère de famille, de l’épouse !
Et voici que, tout autour de Thérèse, conspiraient des évocations d’amour intime, puissant et absolu. D’abord, ce veuf dont l’attitude hypnotisait tous les regards par son expression de douleur, attirait ses yeux aussi, et sa pensée se fixait sur lui tandis que, d’un pas lent, comme en un cauchemar, il suivait le funèbre véhicule scintillant d’argent qui lui emportait sa compagne. Là-bas, entre deux niveaux des terrasses, apparaissait, dans son architecture terrible et simple, le Monument aux Morts, de Bartholomé. Une porte y était figurée sur les ténèbres de l’au-delà, et un couple nu, déjà sorti de la vie, la franchissait enlacé dans une noble et amoureuse union. Les deux beaux corps de pierre polie se détachaient sur l’ombre où ils entraient. De loin, du bas de l’avenue, de la grille même, on les apercevait déjà, précis et purs, glorifiant superbement, dans un geste unique, l’Amour et la Mort.
Et Thérèse voyait encore Guéméné, s’en allant près du veuf, veuf lui aussi d’un rêve qu’elle n’avait pas voulu réaliser, pleurant peut-être la compagne qu’elle n’avait pas voulu devenir. Alors, sa tristesse se fit étrangement tendre et douce.
On inhuma madame Guéméné, selon ses volontés dernières, dans un vieux caveau situé dans le plus ancien quartier du cimetière et où dormaient tous ses parents. C’était un coin plein d’ombre et de mystère. Des cyprès gigantesques y avaient poussé sans ordre, comme au hasard, et un lierre épais, somptueux, envahissant, s’y déroulait magnifique, nivelant les pierres tumulaires, grimpant aux troncs, aux colonnes grecques des tombeaux en ruine, s’accrochant en draperies funéraires aux urnes verdies de mousse. Puis les hêtres énormes, plantés au grand siècle dans ce parc des Jésuites, formaient un dais de feuillage, sous lequel régnait une lumière verte. Et l’on n’entendait rien, que le piétinement de la foule, et le pas alourdi des hommes lugubres, apportant pesamment leur incommode fardeau.
L’assistance, avec cette curiosité avide de la douleur d’autrui, si étrange et si humaine, dardait les yeux sur le veuf. Il fut admirable de retenue et de dignité : il regardait toujours le cercueil, rien que cela ; et quand le cercueil eut disparu, il regarda l’affreux abîme où s’engloutissait sa compagne, — mais il déçut la foule en lui dérobant ses larmes.
Thérèse s’était approchée de la tombe ; elle se tenait maintenant auprès de Guéméné. Il ne l’avait pas vue. Subitement il la devina, et de nouveau leurs regards se croisèrent. Le jeune homme était livide, le visage défait. Elle attendait un mot de lui ; un subtil instinct l’avertissait qu’il allait lui parler, mais il demeura impénétrable.
A peine risquait-il un coup d’œil furtif vers Thérèse, dont le profil princier se détachait sur le fond de sombre verdure. Elle avait la grâce et la noblesse d’une fine statue, mais une émotion soulevait d’un souffle fort sa poitrine, et, sous son chapeau noir aux ailes légères, elle était indiciblement triste et troublante.
Fernand Guéméné la retrouva encore, un moment après : quand elle lui serra la main, dans le monotone défilé des condoléances, il sentit la première pression de vraie pitié.
Comme il s’apprêtait à prendre place près du veuf, dans la voiture de deuil, celui-ci le repoussa doucement :
— Merci, mon petit, laisse-moi seul maintenant.
Et la voiture fila devant lui, le laissant là si désemparé qu’il demeura, quelques secondes, immobile. Puis, dans la crise morale qu’il traversait, l’idée d’une marche au grand air le séduisit tout à coup. Le trajet, pour revenir chez lui à travers le quartier du Temple, n’était pas considérable : il résolut de rentrer à pied.
Déjà il s’était engagé dans l’avenue de la République, où la pente douce et longue, la descente sans fatigue, donnaient à son pas un mouvement berceur qui endormait son mal. Les tramways de la banlieue parisienne glissaient avec fracas sous le fil électrique, et les étincelles bleues crépitant sur les rails amusaient la douleur du jeune homme. Soudain il vit une femme cheminant près de lui : c’était Thérèse. Elle aussi descendait à pied, seule. Leur trajet était le même. Il hésita. Il y eut, dans l’allure de la jeune fille, un ralentissement ; ce fut, chez tous les deux, la même indécision.
Brusquement, Fernand salua, quitta le trottoir, et sauta dans un tramway en marche.
Quand il arriva chez lui, une heure sonnait à Notre-Dame. Son domestique l’avertit que le déjeuner était servi, et que trois clientes l’attendaient.
— Merci, dit-il, j’ai pris mon repas en route.
Et il passa tout de suite dans son cabinet.
Sur la table de travail, parmi d’autres photographies, se trouvait un groupe d’internes dans le fond duquel on reconnaissait, revêtue de sa blouse, Thérèse Herlinge.
— Pourquoi conserver ce souvenir excitant ? prononça-t-il à mi-voix, dans une apparence de grand calme.
Et, tranquillement, saisissant le carton, il le mit en morceaux. Un à un, les fragments tombèrent. Il les poussa du pied jusque dans la cheminée. Puis, tirant méthodiquement une allumette de sa boîte, il la coula tout enflammée sous les débris de l’image. Alors, se raidissant, il ouvrit la porte de la salle d’attente pour introduire la première malade. C’était une bouchère rhumatisante, qui lui montra sa main sèche, déformée par les douleurs. Il voulut prendre et palper ces phalanges enflées et tordues, mais un tel tremblement agitait ses doigts qu’il ne put étudier la déformation articulaire. Il fit un violent effort pour réprimer sa nervosité : ce fut en vain. Et, au moment de rédiger en ordonnance le régime alimentaire qu’il prescrivait à l’arthritique, voici que sa plume impuissante se refusait à former les mots. Il lui fallut une réaction de toute sa volonté pour achever d’écrire.
La cliente partie, il se précipita vers le foyer, fouilla les cendres. Qu’avait-il fait ! Pourquoi donc avoir détruit ce cher visage qui, depuis des mois, dans un tête-à-tête mystique, rompait sa solitude, qui lui souriait finement, comme une autre Thérèse plus pitoyable, consentant à demeurer sa silencieuse compagne de travail ? Quelle stupidité que sa prétendue force, et quel orgueil y dominait ! Brûler cet unique souvenir !…
Parmi les fragments de la photographie noircis et racornis par le feu, apparaissaient des coins blancs de tabliers d’internes, un morceau d’arbre intact, et aussi la figure de Pautel, le médecin blond aux yeux vacillants sous le lorgnon. Parfois le papier calciné s’effritait quand Fernand le déroulait. Tout à coup, minuscule et un peu jauni par la flamme, le visage de Thérèse, tranché au col, se trouva sous ses doigts. Il la possédait enfin, la précieuse relique ! Avec des soins délicats, il la coucha dans le creux de sa main, et, pendant de longues minutes, immobile et frémissant, il la contempla…
Il ne reprit ses consultations que beaucoup plus tard. Les clients s’étaient accumulés dans la salle d’attente ; six heures allaient sonner quand il expédia le dernier. Il parcourut alors le registre où son domestique écrivait les visites à faire, et, n’y voyant aucun cas urgent, il se dit souffrant et se mit au lit. On ferma les volets, sur son ordre, dans la grande chambre carrée qu’il occupait au troisième étage.
La nuit vint ; il ne dormait pas encore, bien qu’il se fût tourné vers la muraille. Quand, d’un mouvement fiévreux, il changea de côté, distinctement, sur le fauteuil voisin de la fenêtre, il vit Thérèse assise, vêtue de la robe noire qu’elle portait le matin, coiffée du chapeau de paille aux ailes légères. L’hallucination était si nette qu’il reconnaissait parfaitement, dépassant le col de broderie noire, le mince liséré blanc d’un petit faux col masculin qu’elle portait d’habitude. Seul, le visage restait empli d’ombre, et les yeux, agrandis, obscurs, cernés d’un halo, s’attachaient à lui, fixement.
— Thérèse ! ne put-il s’empêcher de prononcer à mi-voix, est-ce vous ?
Sa voix lui fit peur, à résonner ainsi, sans écho, dans la chambre. Il se tut. Mais, devant ce fantôme, sa passion lui gonflait le cœur : il craignait que l’hallucination ne disparût ; il la retenait comme on retient un rêve très doux, par un grand effort de l’imagination, et il se mit à lui dire des choses caressantes, follement, se figurant que Thérèse était sa femme, et qu’elle se trouvait ici, chez eux.
Tout à coup il sonna fébrilement, demanda de la lumière, sa glace à main, de l’eau à boire ; il se mirait avec inquiétude, examinant ses prunelles, cherchant du strabisme.
— Léon, demanda-t-il au domestique, ne me trouvez-vous rien d’extraordinaire dans le visage ?
— Non, monsieur.
— J’ai bien, dans les yeux, l’expression ordinaire ?
— Oui, monsieur.
— Lorsque je vous regarde, est-ce que je ne louche pas ?
— Non, monsieur.
— Merci, Léon… Ah ! encore un mot ; dites-moi, n’ai-je pas laissé un vêtement sur le fauteuil, là, près de la fenêtre ?
— Il n’y a rien sur le fauteuil, monsieur.
— C’est bien ; vous pouvez me laisser maintenant.
— Monsieur est-il souffrant ? monsieur n’a-t-il pas besoin que je veille un peu ?…
Guéméné eut une douceur à sentir la nuance d’affection servile qui était dans cette phrase. Mais il congédia le valet de chambre, gardant seulement deux fortes lampes allumées dans la pièce.
Le lendemain, en se levant, très pâle, les membres endoloris, il nota, comme chaque matin, sur son carnet, les indications du registre. Il but un peu de thé, et, avant de sortir, se pencha un moment à la fenêtre.
Deux pigeons gris, soyeux, plumeux et gras, avaient posé leur nid entre deux branches, dans l’arbre le plus voisin. La femelle couvait pour la seconde fois. Le mâle, qui chassait sur l’eau, revint au gîte, d’un vol lourd et tournant. A son approche, elle se souleva, légère, tout en plumes : il lui donna sa pâture, d’un seul jet dans le gosier ; puis, de son joli bec rose, pareil à un bijou de corail, il lui fourragea le cou, tendrement, et elle dodelinait la tête, avec une grâce exquise. Un amour ingénu était entre ces deux petites bêtes ailées, posées comme par miracle au-dessus du fleuve mouvant. Les grands peupliers d’Italie, aux feuilles tremblantes, frissonnaient. Guéméné descendit, l’air étrange.
Sur le seuil de la porte en cintre située un peu de travers dans la bâtisse du XVIIIe siècle, il hésita un instant. Puis un geste violent lui échappa :
— A quoi bon, dit-il, puisque je ne puis plus !…
Dix minutes plus tard, dans l’Hôtel-Dieu, il montait au service d’Herlinge. Au laboratoire de Thérèse, il frappa. Une infirmière passait :
— Mademoiselle Herlinge est en bas, monsieur.
— C’est bon. Voulez-vous lui dire que quelqu’un l’attend ici ?
Lorsque Thérèse ouvrit la porte, elle vit Fernand abattu, la tête entre ses mains, à sa propre place, les coudes sur sa table de travail.
— Vous voulez me parler, Guéméné ? fit-elle d’une voix très altérée.
Elle fut émue bien davantage quand il laissa voir ses traits défaits. Et, tout de suite, par loyauté, pour couper court à toute équivoque :
— Vous savez, tout ce que nous avions dit ensemble l’autre jour, je l’ai ressassé dans mon esprit… et dans mon cœur… et j’ai bien compris, définitivement, mon pauvre Guéméné, l’impossibilité de vous sacrifier mon art.
— Je ne vous demande plus rien ! prononça-t-il, brisé. Le bonheur même, je ne m’en soucie plus, pourvu que vous veniez dans ma vie… mais venez-y Thérèse !
Il tendit les bras. Une tristesse l’accablait, qui endeuillait ces fiançailles. Mademoiselle Herlinge, elle, triomphait. C’était son rêve complet se réalisant : des larmes de tendresse lui montèrent aux yeux.
Il ajouta :
— Je ne peux plus vivre sans vous avoir… au moins un peu !
Le dard du chalumeau ronflait toujours sous l’étuve où fermentaient des bouillons de culture. Sur la table, près du microscope, des fragments d’une matière blanchâtre étaient préparés, pièces anatomiques extraites d’un endocarde à la dernière autopsie. Une violente odeur d’iodoforme emplissait l’étroit laboratoire. Thérèse Herlinge tremblait et pâlissait ; l’amour passa dans ses yeux troubles ; Fernand s’avança vers elle. Ils s’étreignirent.