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Pour moi seule

POUR MOI SEULE (continued 3)

Reading edition

— Comme tu voudras, dit-il avec indifférence.

Nous entrâmes donc chez le gardien. La chambre qu’il habite, creusée dans le rempart même, sentait l’oignon, le vieux cuir et la fumée de bois ; et le bonhomme, installé devant un établi s’occupait à rapetasser de vieilles chaussures. Il les martelait à petits coups, d’un geste égal et nonchalant, et, soucieux de ne se point fatiguer, sans s’interrompre ni se lever, il nous désigna une clef pendue à la muraille, puis une petite porte au fond de la chambre.

— Vous monterez l’escalier. Il est dur. Prenez garde à tomber en redescendant. Et puis là-haut, ne passez pas le garde-fou qui est après la chapelle. Y en a qui le font. Mais c’est déraisonnable, à cause de la solidité, qui n’est pas sûre.

L’escalier serré entre deux murailles que veloutaient des plantes aux fleurs minuscules, était roide en effet, mais avait peu de marches, et le vieux pont s’étendait là-haut, dans toute la lumière du déclinant soleil. Point d’autres visiteurs aujourd’hui. Nous étions seuls. Sur les larges dalles où, selon la légende, les belles dames dansaient avec les beaux messieurs, Fabien laissait traîner son pas plus pesant. Il vint s’accouder à la rampe de fer, et je me penchai auprès de lui. Le Rhône en feu roulait un couchant tourmenté. Villeneuve à notre gauche, légère et couleur d’or, attendait magnifiquement que la vînt saisir l’ombre sournoise se préparant au fond des creuses vallées. Très loin, Châteauneuf-des-Papes, parmi de sombres verdures, répandait ses maisons rousses comme une poignée de maïs égrené. Et de la cime pierreuse et blonde des collines, de la cime éclatante du mont Ventoux, semblait sortir cette lumière qui se dissolvait dans le ciel, et retombait sur les petites villes éparses, les champs mûrs, la terre dorée.

Il me semblait que mon cœur recevait cette lumière comme la recevaient les choses, et que, comme elles, il en était tout embelli. Ma bonne volonté fut tout à coup plus vivace et meilleure. Je recommençai de m’émouvoir comme je l’avais fait en voyant Fabien dans ce cabaret. Ce que j’avais compris à ce moment, je le comprenais mieux encore. Et, sachant bien maintenant que j’avais le devoir de le sortir de lui même, je savais aussi que la tâche serait difficile et qu’il ne fallait pas me décourager aussitôt. — La souffrance des êtres n’avait pu le toucher ; je voulus essayer de la beauté des choses et, lui montrant le paysage admirable, je murmurai :

— C’est beau.

Mais il secoua les épaules d’un air excédé et se détournant, alla s’asseoir sur un des bancs creusés dans le mur de la chapelle. Je ne le suivis pas tout de suite. Je regardais encore le ciel et l’eau et, toute soulevée au-dessus de moi-même, il me paraissait à présent que j’étais croyante et que je disais ma prière. C’était la plus belle de toutes ; elle se formait dans mon cœur et je n’en connaissais pas les paroles ; mais je sentais toute la force qui me venait d’elle. — Que dire à Fabien, qui le secourût un peu ?… Que lui dire ?… Des feuilles rugueuses frôlaient mes deux mains croisées, et je vis qu’un figuier avait poussé entre les pierres. S’appuyant au contrefort de la troisième arche, qui le gardait un peu du vent, il poussait de fortes branches, et vivace, large, d’un beau gris bleuâtre qui ne se tachait point de jaune, il avait seulement pour se nourrir quelques parcelles de terre que le vent avait amoncelées au joint de deux blocs creusés par les pluies.

— Qu’il a suffi de peu de chose… pensais-je, sans bien entendre moi-même tout cette pensée.

Et je me répétai quelques minutes plus tard :

— Il suffit de peu de chose…

D’autres minutes passèrent encore et j’allai retrouver Fabien dans l’intérieur de la chapelle. Elle est petite et ronde, sans porte, et regarde le courant qui s’en va vers la mer. Les colonnes de l’autel s’ornent encore de feuillages confus, et çà et là, aux angles de la voûte, autour d’un pilier, des sculptures délicates achèvent de s’effacer et de rentrer dans la pierre. Mais Fabien ne s’intéressait point à ces petites formes végétales, célestes ou démoniaques. Les bras croisés, et renversant un peu la tête, il fixait le mur devant lui, avec un air d’hébétude douloureuse. Quand j’entrai, il ne bougea pas. Alors j’allai m’asseoir à son côté. Je posai doucement ma main sur son genou, et je dis très bas :

— Tu es malheureux…

En même temps, je me préparais à supporter sa colère. Mais au contraire, il me regarda presque doucement, tout surpris, non de mes paroles peut-être, mais de ce ton que je leur avais donné ; et il avoua, aussi bas, plus bas encore que moi-même :

— Oui.

Aussitôt il prit ma main, la serra nerveusement, la retint dans les siennes. Et ce petit mouvement exprimait toute sa détresse, comme ma courte phrase avait montré toute ma pitié… Rien d’autre. Il n’y eut rien d’autre. Mais il me paraissait que la parole nécessaire avait été dite.

Ensuite, nous nous levâmes pour regagner notre maison ; et ce retour, par la porte du Rhône et les vieilles rues qui sont autour du séminaire, continua d’être silencieux ; et le repas, près de la fenêtre ouverte sur le sombre jardin, fut silencieux aussi comme les autres soirs. Cependant, une ou deux fois, je retrouvai dans les yeux de Fabien, au lieu de cette méfiance attentive, de cette tressaillante inquiétude, le regard étonné qu’il avait eu dans la chapelle… Et cependant je sentais mon obsédante angoisse se pénétrer de je ne sais quelle satisfaction si profonde qu’elle ressemblait peut-être à de la joie.

* * *

Il partit le lendemain aussi tôt que d’habitude et sans m’avoir parlé davantage. Mais il rentra moins tard, et dès qu’il eut ouvert la porte :

— Tu sais, me dit-il, ils sont partis.

Je lui demandai, bien étonnée, de qui il parlait ainsi. Alors il me répondit de son ton brusque :

— De qui veux-tu que ce soit ?… De ces bohémiens…

Et il gagna aussitôt le fauteuil où, tout accablé, il se laissait tomber au retour de ses promenades.

J’avais versé de l’eau dans un petit pot de grès bleu pour y mettre deux roses cueillies dans le jardin de Chayère où je descendais quelquefois. Mais j’oubliai les roses sur la table, et je m’approchai de Fabien.

— Tu es donc retourné là-bas ?

Il se taisait.

— Tu t’es rappelé ?… tu as eu pitié ?…

Il haussa les épaules.

— Je suis passé là par hasard.

Il me parut qu’il mettait une espèce de pudeur à cacher sa pensée, à se défendre de l’avoir eue. Il était repris déjà par sa nervosité et je compris bien qu’il ne fallait pas en ce moment l’interroger davantage. Mais après qu’il fut reparti, et durant toutes les heures du long après-midi, je ne cessai plus de songer à cette petite bonne intention que j’avais cru deviner en lui.

La femme qui nous servait n’était pas venue et je dus sortir pour acheter moi-même notre souper. J’allais par la rue Haute et la rue Vieux-Sextier. J’entrais dans ces boutiques obscures qui sentent le piment, le bois frais et la morue sèche. Sur le trottoir étroit ou les pavés pointus, je croisais de ces filles d’Avignon dont la taille molle, les longs yeux et la bouche peinte offrent et demandent l’amour au premier qui passe ; des bourgeoises aussi, importantes et fortes, suivies de beaucoup d’enfants ; des touristes, des étrangers, des Parisiennes agitées, de vieilles Anglaises vêtues de clair, chaussées largement, rêveuses et desséchées. Mais toute cette animation de la cité joyeuse ne parvenait pas à me distraire. Une espèce de recueillement singulier m’empêchait de bien voir autour de moi les gens et les maisons ; et il se continua après que je fus rentrée dans mon logis silencieux. Il me fallut préparer la viande, allumer le feu, descendre chercher l’eau fraîche à la fontaine du jardin. Je m’y attardai un instant. Les grands murs autour de moi rabattaient l’ombre et l’humidité. Il ne venait là que de sombres feuillages, un maigre laurier, des lierres et des buis. Mais je me rappelais ce figuier accroché aux pierres, battu du vent, tirant d’une poignée de terre sa force et sa belle couleur… Je me répétais, comme la veille : « Peu de chose… il suffit, il a suffi de peu de chose. » Ma méditation s’en allait maintenant par des chemins que je ne connaissais pas, et, par instant, sans que ma pauvre raison en pût rien saisir, un grand éclair me traversait dont je brûlais toute pendant de confuses et magnifiques secondes.

Quand Fabien rentrait, je ne pouvais que me résigner à subir sa présence. Ce soir-là je l’attendis, simplement. Mais je vis bien à son visage crispé qu’il n’éprouvait plus ce semblant d’apaisement qui, la veille et ce matin encore, rafraîchissait un peu sa sèche douleur. J’essayai de parler ; il se tut. Je voulus prendre sa main ; il la retira avec impatience. Ma bonne volonté cependant ne pouvait plus se décourager.

* * *

Lagarde maintenant était loin derrière moi comme ces petites villes que l’on voit bleuir confusément au fond des vieux tableaux. Les lettres de ma Guicharde, presque quotidiennes, ne me semblaient pas venues de là et ce que me disait ma sœur, en dehors de sa tendresse, me demeurait étranger. De tout mon simple passé demeuraient seulement vivantes pour moi les heures les meilleures, et je n’entends point par là les plus heureuses, mais ces heures méditatives, repliées, exigeantes, où l’on sent le tourment soudain d’avoir une âme et le besoin qu’elle s’en aille vers quelque chose de meilleur et de plus beau… J’avais connu beaucoup de ces heures-là pendant mon enfance résignée et ma jeunesse monotone. Elles étaient à la fois ma richesse et mon tourment. Mais le pauvre bagage de ma vie intérieure me permettait seulement de connaître ces exigences et point de les satisfaire.

Ce sel quotidien, qui m’était nécessaire, et que certains trouvent dans la foi en leur religion, et d’autres dans leur seule sagesse, je ne pouvais, dans ma simplicité, le tirer que de l’amour. J’attendais tout de lui, et qu’il fût ma vie même ; et parce que l’amour m’avait déçue, je pensais ne plus exister. — Comment aujourd’hui se faisait-il que les plus longues et les plus tristes heures me parussent avoir un goût que je ne connaissais pas ? Je ne voyais personne. J’avais à peine le temps de sortir. J’étais tout absorbée par mes besognes de servante. Mes mains s’abîmaient ; il leur vint au pouce et au pli des phalanges de petites raies noirâtres que rien ne pouvait plus effacer. Et mes cheveux que j’aime parce qu’ils sont épais et doux, coiffés chaque jour trop rapidement, devenaient ternes et cassants. Je voyais tout cela, et de la peine que me causait cette apparence de déchoir je tirais une espèce de plaisir fait de je ne sais quoi et dont j’étais avide. Toute ma vie me semblait soulevée d’un grand souffle. — Et cependant je ne faisais rien d’autre que vivre auprès d’un misérable, et commencer seulement d’avoir pitié de lui.

Sa grande souffrance, chaque jour, me devenait plus sensible ; et chaque jour j’approchais un peu plus son âme désespérée. C’est surtout quand il était absent et que ses brusqueries ou sa mauvaise humeur n’étaient plus là pour nous séparer. Alors je revivais avec lui la minute abominable. J’étouffais de cette épouvante de lui-même dont il était suffoqué. Je me débattais comme il devait le faire. J’éprouvais comme ce mal tenait à la chair de l’âme et ne se pouvait arracher…

Et puis il rentrait, avec son pauvre visage, et je me désespérais de ne pouvoir pas lui dire que j’avais souffert avec lui. Toujours il semblait redouter mes moindres paroles. Depuis sa défense le premier jour de notre arrivée, il n’avait plus permis qu’il fût entre nous question de Lagarde. Il fronçait les sourcils si je prononçais un nom de là-bas. Hélas ! Quel secours pouvais-je lui prêter, tant qu’il exigerait, tant qu’il garderait ce silence ? Et l’idée que je devais l’amener à me remettre son secret, son remords, sa grande misère, se faisait en moi, — hésitante, d’abord, effrayée, — plus calme ensuite, — et si forte enfin, si profonde !… Que ferions-nous de notre vie après qu’il aurait parlé ? Que serait l’expiation nécessaire ? Je ne savais pas. Cela était plus loin… Mais tout près de moi, au fond de moi, fait du plus passionné et du meilleur de moi-même, il y avait maintenant le désir incessant, il y avait le besoin qu’il me fît cet aveu et qu’il y trouvât un peu d’apaisement.

Je ne pouvais rien dire, je ne pouvais, même par un regard, lui montrer qu’il devait parler et que tout mon cœur était prêt. Mais autour de lui ma vigilance se faisait plus attentive et voulait lui être plus douce. C’étaient de petits soins. C’étaient de petites paroles qui ne touchaient à rien de lui, à rien de moi. Au lieu d’accepter ces terribles silences dans lesquels se passaient tous nos repas, je lui parlais de ce que j’avais vu pendant mes sorties, des gens, des bêtes, des maisons ; et malgré que cela lui fît hausser les épaules, comme je m’efforçais de sourire, il sourit à son tour, une ou deux fois. Enfin, pour qu’il ne retournât plus jamais à ce cabaret de la porte de l’Oulle, je pris l’habitude de sortir avec lui presque chaque après-midi. Et nous allions très loin dans la campagne parce que l’animation des places, la vue des passants, provoquaient aussitôt son irritation.

Au retour, nous tournions longuement dans les ruelles désertes pour éviter les boulevards populeux. Il ne pouvait souffrir que quelqu’un le regardât. Une espèce de méfiance maladive et haineuse à l’égard de tous les êtres semblait le posséder. Je fus donc bien surprise quand il m’annonça un matin qu’ayant rencontré son ami, M. Fabréjol, il avait accepté l’invitation que nous faisait celui-ci d’aller déjeuner le dimanche suivant dans sa maison de Pampérigouste.

* * *

De ces Fabréjol, — car ils étaient deux, le père et le fils, — Fabien, autrefois, aimait à parler, avec ostentation. Quarante ans auparavant, ma belle-mère, faisant son voyage de noce, avait été reçue « en » Avignon par Mme Fabréjol, jeune mariée également. Ces dames, je crois, s’étaient connues au couvent. Et les relations entre les deux familles, cordiales de la part des Fabréjol, empressées de celle des Gourdon, s’étaient poursuivies d’une manière un peu vague, mais persévérante. Maintenant, Mme Fabréjol était morte. Son mari et son fils vivaient en Algérie où ils exploitaient de vastes domaines ; mais ils avaient conservé aux portes d’Avignon la maison familiale : ils revenaient s’y installer pour quelques mois tous les deux ou trois ans et y faisaient alors pratiquer des embellissements coûteux et inutiles qui donnaient de leur fortune, disait mon mari, une opinion considérable. — Or nous avions appris, peu du jours avant notre brusque départ, que ces messieurs n’avaient, cette année, pas encore quitté la France ; mais, je l’ai dit, Fabien voulait en ce moment oublier tous ses amis, et pas plus qu’un autre nom, dans le petit logis de la rue des Trois-Faucons, le nom des Fabréjol n’avait été rappelé.

Sans doute, aujourd’hui, troublé de la rencontre, maladroit dans ses hésitations et craignant qu’un refus ne parût singulier, il n’avait pas osé se dérober à cette invitation. Il en souffrait… je le plaignais… Mais je m’aperçus qu’il n’était pas mécontent et, au contraire, tout animé. Il parla ce jour-là plus que d’habitude et ce fut seulement de M. Fabréjol, de ses terres, de sa richesse, des ambitions politiques qu’il avait peut-être et qu’il réaliserait sûrement. Satisfait de petits détails qu’il se rappelait peu à peu, de petites paroles aimables ou polies, il me disait combien cet homme fortuné avait toujours eu de considération pour lui, Fabien, et pour ses talents. Il ne pouvait trop se flatter de le connaître… il se réjouissait de l’avoir revu. Et regrettant presque nos douloureux et profonds silences, le retrouvant tel qu’à Lagarde, dans son pauvre personnage, je m’étonnais tristement que les petites misères de son âme fussent à ce point capables de lui faire oublier sa grande misère…

Tout occupée de lui seul, je donnai d’abord peu d’attention à un souvenir que faisaient revivre toutes ses paroles et qui cependant ne m’était pas déplaisant. Trois ans auparavant, les Fabréjol nous avaient rendu visite à Lagarde. Ils venaient choisir des marbres aux carrières de Saint-Jacques pour un petit pavillon que l’on devait élever dans leur jardin à la ressemblance de celui où la reine Jeanne tenait sa cour d’amour dans la cité des Baux. On le voit encore, paraît-il, au bas de la colline, dans un enclos où poussent aujourd’hui le trèfle et le blé. J’ignorais cette reine et son pavillon. C’est Philippe Fabréjol qui me les fit connaître.

Il était venu trop tard au rendez-vous que, leurs affaires conclues, son père lui donnait dans notre maison et, quoique me trouvant seule, il était resté fort longtemps. Nous ne nous étions jamais vus ; cependant notre causerie, tout de suite, s’était faite amicale. Je me rappelais bien ce grand garçon aux beaux traits droits, avec de clairs yeux bleus dans un visage brûlé. Il parlait avec une simplicité agréable, mais sa façon de m’écouter me touchait plus encore que ses paroles. Auprès de lui les mots me venaient sans contrainte ; toutes sortes de petites idées dansaient dans mon cerveau plus clair, joyeuses et pressées de se faire connaître. Et je crois qu’après son départ j’aurais quelquefois pensé à lui. Mais maman jugea fort inconvenant que, me rencontrant sans mon mari, ce jeune homme eût ainsi prolongé sa visite. Elle me le dit avec autant de sévérité qu’elle en pouvait avoir. Et, toute confuse, je laissai aller volontairement le souvenir de Philippe Fabréjol comme on ouvre les doigts sur une plume un jour de grand vent.

A mesure cependant qu’approchait le dimanche, ces souvenirs confus m’occupaient davantage, et je m’aperçus que ce déjeuner me faisait un certain plaisir. Je ne songeais plus autant à m’étonner que Fabien eût accepté d’y paraître ; son animation me parut moins déplaisante ; je crois même que je la partageais un peu. — Mais voici que la veille du jour où nous devions nous rendre à Pampérigouste, il recommença d’être tout absorbé en soi-même, et les pensées qui lui venaient au sujet des Fabréjol, il cessa de me les dire. La nuit, à travers mon sommeil, il me parut qu’il se levait, marchait dans les chambres, ouvrait la fenêtre. Enfin, au matin, habillé déjà et prêt à partir, ayant réfléchi un long moment tout en dépliant, repliant, et froissant son journal, il me déclara soudain qu’il n’irait pas à Pampérigouste. Et je sentis le remords d’avoir été depuis ces quelques jours moins anxieusement vigilante et attentive à sa peine.

Acceptant aussitôt sa décision sans en paraître surprise et sans lui poser là-dessus aucune question, je reportai dans l’armoire le chapeau que je me préparais à mettre. Il me regarda tout étonné.

— Qu’est-ce que tu fais ?… me demanda-t-il. Tu vas être en retard.

— Mais puisque nous n’y allons pas.

— Moi, dit Fabien, pas toi. Tu dois au contraire m’excuser. Tu raconteras que je suis malade.

Et, me donnant les explications que je ne lui demandais pas :

— C’est ce que j’ai déjà répondu l’autre jour à Fabréjol quand il s’est étonné de me voir ici. Mais nous nous sommes séparés rapidement. Aujourd’hui il aurait le temps de m’interroger davantage…

Sa voix était presque confidentielle. Il ajouta plus sourdement :

— Je ne pourrais pas le supporter.

Et il me parut que, dite sur ce ton, cette petite phrase voulait commencer de me laisser entendre les raisons terribles de sa détresse.

— Je comprends, murmurai-je, parlant aussi bas que lui-même, je comprends…

Et je m’effrayais en pensant que maintenant peut-être allait tout entier venir vers moi l’aveu redoutable. Je m’effrayais… et cependant je pensais : « Enfin !… enfin !… » Et je savais bien que tout mon cœur était prêt… Mais Fabien ne sentit pas à ce moment que ma détresse allait au-devant de la sienne et suppliait qu’il la lui remît. Il laissa cette minute passer silencieusement… Et il me répéta ensuite :

— Tu vas être en retard ; dépêche-toi. Cela n’aura rien de singulier que tu ailles là-bas toute seule, puisque, tu seras reçue par la sœur de Fabréjol. C’est elle qui tient la maison. Tu diras qu’aujourd’hui je me suis senti plus mal. Présente cette excuse adroitement et de façon vraisemblable. Les Fabréjol sont gens à ménager…

Son visage amaigri se contracta. Ses yeux s’assombrirent.

— Et puis, ajouta-t-il, il est inutile qu’ils aillent supposer je ne sais quoi…

Mais ces paroles sans doute lui parurent imprudentes. Et comme s’il eût voulu me défendre d’y réfléchir, tout aussitôt, minutieusement, il commença de m’expliquer quelle sorte de voiture je devrais prendre sur la place de l’Horloge et quel prix il conviendrait de ne pas dépasser sous peine d’être volée. Je voyais bien que toute sa peine, de nouveau, était sur lui, plus pesante et plus acharnée. Malgré ma distraction et mes vagues négligences de ces derniers jours, ayant maintenant pris l’habitude de ne plus guère le quitter, j’aurais bien voulu ne pas l’abandonner aujourd’hui, et je m’inquiétais de sa solitude. Mais je n’osai pas le lui faire entendre.

* * *

La maison des Fabréjol ne regarde pas Avignon, mais un de ces petits vallons qui se creusent, au sud de Villeneuve, entre les collines. Elle est bâtie à mi-hauteur de la pente assez rapide. Son jardin descend jusqu’au bord d’un étroit ruisseau, puis se relève en face, et la terre rouge où poussent les beaux oliviers nourrit un peu plus haut le houx sauvage et le buis, jusqu’à la région odorante et grise où ne vivent que la pierre nue, le thym et les sèches lavandes.

La route entre dans ce vallon étroit par un petit pont qui, de très haut, domine le ruisseau. C’est à cet endroit que j’aperçus Philippe Fabréjol ; il venait au-devant de la voiture et j’en descendis aussitôt. Il souriait de son sourire franc et bon. Son visage me parut plus brun encore et ses yeux bleus étaient plus lumineux.

— Comme je suis content de vous voir ! dit-il en prenant mes deux mains.

Et ce contentement d’abord, évident et vif, l’empêcha de remarquer que j’étais seule. Il s’en aperçut brusquement, et tout confus de sa distraction, rougit et s’embarrassa si bien dans ses excuses que nous nous mîmes à rire tous les deux. J’expliquai ensuite, selon les instructions de Fabien, que mon mari était malade, point gravement, assez toutefois pour n’avoir pu m’accompagner, ce dont il se désolait. Et nous suivîmes vers la maison l’allée où les châtaigniers et les acacias gardaient assez de feuilles encore pour mettre sur la poussière une ombre dansante.

Il y eut à ce moment entre Philippe Fabréjol et moi un petit silence, et nous dûmes l’un et l’autre l’occuper de la même façon, car en même temps il me demanda :

— Ces beaux voyages dont vous rêviez, madame, avez-vous pu les faire ?

Et je lui dis :

— Ce pavillon de la Reine, l’a-t-on bien élevé, comme vous le souhaitiez, avec son toit en dôme et ses petites sculptures ?

Le souvenir de l’heure charmante qui nous avait un jour réunis prenait de singulières et vives précisions. Chacun de nous avait conservé dans sa mémoire toutes les paroles. Il se souvenait de mes petits rêves, je n’avais pas oublié ses beaux projets ; et, dans le temps que nous mîmes à atteindre la maison, nous avions repris notre causerie au point même où il nous avait fallu l’abandonner trois ans auparavant.

… Je me rappelle l’entrée dans cette grande maison, aux fenêtres larges ouvertes, et que tant d’arbres pressés autour d’elle et chargés d’un or magnifique semblaient pénétrer de leur rayonnement. Le salon, avec ses meubles provençaux et les verdures bleuâtres qui tapissaient sa haute muraille, était tout rempli de souriants visages. M. Fabréjol et sa sœur Philomène, également enjoués sous leurs lourds cheveux blancs ; un couple de leurs amis, les Meynadier, vieux ménage dont quarante ans d’union n’avaient point épuisé la visible tendresse ; et jusqu’à Mme Fabréjol, peinte à trente ans, éclatante et jolie au-dessus des fleurs que l’on renouvelait chaque jour devant son portrait, me firent un de ces accueils par lesquels, soudain, tout le cœur s’épanouit. Une gaîté paisible et profonde, telle que je n’en avais jamais connue, flottait dans cette pièce. Elle m’enveloppa aussitôt. — Elle me pénétra mieux ensuite durant le repas joyeux, dans la claire salle à manger que parfumaient les dernières roses. Et c’était comme un vin doux et sournois dont l’ivresse engourdit avant que l’on ait songé à la redouter. M. Fabréjol parlait de ses beaux domaines dans l’Algérie éblouissante et nous conviait tous à l’y aller voir. Les Meynadier, racontant les changements opérés dans leur petite propriété, leur dernier voyage à Paris, leurs projets pour l’hiver, ne pouvaient prononcer une parole qui n’évoquât leur vieux et profond bonheur. Philippe, assis près de moi, me disait quelquefois : « Vous rappelez-vous ? » comme si beaucoup de jours et de mois, — au lieu d’une heure seulement, — avaient formé nos communs souvenirs. — Et toute la peine de mon cœur s’en était allée je ne sais où.

Elle se cachait plus loin encore, tandis que Philippe Fabréjol, un peu plus tard, laissant sa tante et leurs hôtes se reposer au salon, m’emmenait voir au fond du vallon le pavillon de la Reine. M. Fabréjol devait nous accompagner, mais un de ses fermiers vint pour lui parler. Nous l’attendîmes quelques instants, puis Philippe décida qu’il nous rejoindrait là-bas, et nous allions maintenant tous les deux à travers le jardin roux et vert qui sentait à la fois l’été mourant et le délicieux automne.

Le chemin descendait entre des troènes et des buis. De trois grands réservoirs qui servaient à l’irrigation du verger, l’eau fuyait à petit bruit vers le profond ruisseau. Philippe Fabréjol m’expliquait que son père avait fait construire ces réservoirs à l’exemple de ceux qui valaient à leurs terres d’Algérie tant d’abondance et de fécondité. Il me parlait des champs, des vignes et des jardins, et me racontait leur libre vie, là-bas, les courses à cheval, les soirées lumineuses devant la maison blanche, la mer que l’on aperçoit au loin, toute petite, pierre précieuse, émail limpide, triangle d’argent bleu ou d’or verdâtre étincelant entre deux collines. Nous avions quitté le chemin et, sur cette pente humide où nous marchions, l’herbe épaisse, fine et très verte, était douce à nos pas.

Elle se continuait ainsi jusqu’au fond du vallon et le pavillon de la Reine était au milieu de ce beau tapis. Je ne pense revoir rien de plus charmant que ce petit temple dont six colonnettes ornées de cannelures et de feuillages portaient légèrement la ronde coupole. Des rosiers tout chargés de leur floraison d’automne passaient leurs branches entre ces colonnes, et les pétales trop mûrs tachaient de safran et de carmin le banc de marbre étroit et poli qui s’incurvait à l’intérieur. Philippe m’y fit asseoir après que j’eus bien tourné tout autour du léger édifice, dans un ravissement puéril et profond ; et laissant alors paraître dans ses yeux bleus une sympathie plus grave soudain et plus attentive :

— Maintenant, me dit-il, parlons un peu de vous, si vous le voulez bien.

Mais quelque douceur que me fît connaître son regard, il m’était plus doux encore en ce moment d’oublier cette créature tourmentée sur laquelle il m’interrogeait, et je ne permettais pas que l’on me ramenât vers elle.

— Non… non… dis-je un peu trop vite et secouant la tête, je ne veux pas.

— Pourquoi donc ?

Je me tus. Et c’était là peut-être la plus dangereuse confidence. Philippe Fabréjol n’osa pas me regarder davantage. Mais ayant un long moment réfléchi :

— Vous ne devez pas, murmura-t-il, être très heureuse.

François Landargues, un jour, m’avait dit la même phrase. Hélas !… pouvais-je désormais, pour le comparer à un autre et pour le détester mieux encore, me rappeler François Landargues ?… Et tout éperdue d’être ainsi tirée malgré moi vers ce que je ne voulais pas revoir :

— Je ne sais pas… Je ne sais pas… Ne parlons pas de cela.

Il répéta pensivement :

— Et pourquoi donc ?

Puis aussitôt, confus de cette insistance :

— Pardonnez-moi. Nous nous sommes vus avant aujourd’hui une fois seulement. Nous ne nous connaissons pas. Et cependant… il faut que je vous le dise et ce sera mon excuse… souvent, là-bas, par ces beaux soirs dont je vous parlais, à l’heure du repos sur la terrasse d’où l’on voit la mer, il me semblait être en France, dans une ville… une très petite ville, avec de petites rues serrées, farouches, ennuyeuses… J’entrais dans un salon un peu sombre… un peu triste… Et je revoyais là une femme… une jeune femme… Souvent, oui… cela m’est arrivé très souvent… C’est singulier, n’est-ce pas ?… Le souvenir !… Et nous nous étions vus si brièvement !… Nous n’avions dit que de simples paroles… Mais c’est à cause de cela, comprenez-vous, que je me suis permis de vous demander…

Il ne répéta plus cette demande, mais il m’en fit une autre, après un silence :

— Nous allons bientôt repartir. Me permettrez-vous d’aller vous dire adieu ? Mon père m’a dit, je crois, que vous logiez dans la rue des Trois-Faucons.

Cette fois encore, puisque dans mon misérable état on ne pouvait rien me dire qui ne rappelât mon angoisse, j’allais répondre : « Non, il ne faut pas ! » parce que j’imaginais Fabien, et sa sauvagerie, et toutes ces blessures qu’il recevrait, lui aussi, des moindres paroles… Mais la voix de M. Fabréjol, forte et joyeuse, cria tout près de nous :

— Vous vous êtes installés dans le pavillon : voulez-vous, madame, y tenir la cour d’amour pour les roses et les grenadiers ?

Nous retournâmes avec lui vers la maison. Et un peu plus tard, comme la nuit vient vite en automne, il fallut se séparer. Les Meynadier, dont la propriété était voisine, s’en allèrent à pied, un peu lourds, un peu lents, mais se tenant par le bras et se penchant l’un vers l’autre. On tira mon cocher de l’office et mon cheval de l’écurie, et le grinçant équipage me remporta sur les chemins. Ils étaient clairs encore, mais commencèrent bientôt de s’assombrir. Et la grande douceur qui demeurait autour de moi et dans laquelle je continuais de vouloir tout oublier se dissipa peu à peu à mesure que je m’éloignais de la maison heureuse. En vain je m’efforçais de la retenir. Quand je cessai de voir, en me retournant, l’ombre plus profonde du vallon entre les collines crépusculaires, je fermai les yeux… et je ne me défendis pas de retourner dans le pavillon de la Reine. J’y étais encore quand les pavés d’Avignon commencèrent de me secouer durement, et je m’obstinais sans doute à n’en pas bouger, tandis qu’ayant quitté ma voiture sur la place, distraite et lente, je gagnais à pied la rue des Trois-Faucons. Elle est peu passagère et mal éclairée. La maison me parut sombre et l’escalier presque effrayant. J’ouvris la porte et ne vis rien d’abord qu’une ombre plus profonde. « Sans doute, pensai-je, Fabien n’est pas encore rentré. » Mais aussitôt je distinguai sa silhouette immobile dans le cadre de la fenêtre ouverte.

— Eh bien ? me demanda-t-il d’une voix morne.

J’interrogeai à mon tour, avant de lui répondre :

— Tu es sorti aujourd’hui ?

— Non.

— Qu’est-ce que tu as fait ?

— Rien.

… Tout le jour, dans cette chambre, une âme douloureuse, seule en face du plus abominable souvenir, l’avait subi en gémissant, s’était soulevée, débattue et se repliant sur son mal pour essayer de l’étouffer, n’avait pu que s’en pénétrer davantage. Et il n’était besoin pour connaître cela d’avoir entendu aucune confidence. Comme on sentait le bonheur en entrant dans le salon des Fabréjol, on respirait ici l’odeur de l’angoisse. Elle venait à moi ; elle me pénétrait ; elle m’étourdissait comme un mauvais vin dont on voudrait se détourner et qui vous impose cependant ses malsaines vapeurs. Comme il avait souffert aujourd’hui, et comme pendant ce temps j’étais loin de lui !… Ah ! plus loin, n’est-ce pas ? que la maison des Fabréjol, plus loin que le royaume des Baux, dont je m’étais plu à entendre parler, plus loin encore que ce pays d’Alger… loin… plus loin. Et tout en allumant la lampe, en préparant la table, en essayant de rendre à la morne chambre un peu de vie, j’éprouvais le besoin de dire : « Pardonne-moi ! »

* * *

Je ne devais pas oublier la tristesse de ce retour après la douce journée. Une fois de plus, le remords de ma négligence me secoua et me fut salutaire. Il réveilla en moi les forces attentives. Il me soutint sur ce chemin difficile que je voulais bien suivre, mais où je défaillais trop souvent. Et je m’appliquai avec plus de soin à mériter qu’un jour me fût fait l’aveu terrible qui seul pouvait être le commencement du salut.

L’animation fébrile qu’avait donnée à Fabien la rencontre de M. Fabréjol l’avait laissé, en se dissipant, plus abattu. Il ne m’avait posé que de vagues questions sur ma journée à Pampérigouste, et, pendant ce long dimanche où il n’avait pu regarder que lui-même, son intérêt avait bien réellement fini de se détacher de tout. Mais il semblait maintenant trouver près de moi le peu de contentement qu’il put connaître encore.

Nos promenades communes étaient devenues pour lui une habitude. Il s’impatientait si je ne pouvais l’accompagner ; quand je lui parlais un peu longuement, il me laissait dire, sans m’interrompre aussitôt et sans hausser les épaules. Le matin, quelquefois, il préférait ne pas sortir et tandis que j’aidais notre servante à mettre les deux pièces en ordre, il restait là, inactif et ne me quittant guère des yeux. Il remarqua une fois :

— Tu te fatigues.

Un autre jour, étant sorti, il rentra presque animé et me montrant deux livres épais dont la tranche avait été noircie par la poussière et la couverture bleue jaunie par le soleil :

— Tu vois, dit-il, j’ai suivi ton conseil, je les ai trouvés chez Roumanille. Un peu défraîchis, mais à moitié prix. Ils traitent des antiquités de la région et principalement, figure-toi, des médailles et des poteries.

Et je fus touchée qu’il répétât :

— J’ai suivi ton conseil.

Ce conseil, donné les premiers jours et si mal accueilli, j’avais osé le rappeler la veille, et Fabien l’avait entendu sans colère. La lecture désormais occupa chaque jour une ou deux de ses heures. Il voulait s’y intéresser, prenait même quelques notes, ébauchait ce fameux article que l’on imprimerait à Privas. Et certes, bien souvent, il rejetait le livre, écrasait nerveusement sa plume sur le papier, s’accoudait à la table sans plus rien vouloir faire. Mais cet effort, ce commencement d’effort, me donnait la même joie que j’avais ressentie de sa bonne intention, le jour qu’il était retourné pour voir le bohémien blessé. Et la qualité de cette joie était telle que tout mon cœur s’enrichissait à la recevoir.

Je ne sentais plus devant Fabien cette espèce de gêne qui m’empêchait de bien savoir quelles paroles il était bon de prononcer. Elles me venaient maintenant en abondance ; et lui-même ne me répondait plus sur ce ton bref et lassé qui coupait si promptement tous nos entretiens. Je continuais à ne lui rien dire de Lagarde, de notre vie passée, ni de lui-même. Je savais qu’il ne l’aurait pas permis encore. J’essayais, au delà de nous, au-dessus de nous, d’atteindre malgré mon ignorance à de petites idées. Il acceptait de les considérer avec moi, il en discutait quelquefois. Rien ne lui était bon que ma présence. Rien ne m’était meilleur que cet humble besoin qu’il avait de moi. Et tout isolés, avec notre grande douleur, dans cet Avignon tumultueux, éclatant, dont la joie depuis tant de siècles fait sonner son carillon à travers la Provence, de jour en jour, d’une façon inconsciente et profonde, nous nous rapprochions l’un de l’autre.

Cependant, je n’avais pas oublié la maison des Fabréjol et malgré ce grand remords, le soir de mon retour, il m’advenait encore de m’y retrouver. Ma tâche, soudain, m’apparaissait vaine et trop difficile. Mes épaules pliaient sous le poids trop lourd, mes mains lâchaient prise. Je glissais dans l’herbe molle d’un vallon où toutes les roses du printemps avaient mis leur bonne odeur ; et je serrais longuement mes paupières sur mes yeux qu’avait trop profondément pénétrés le regard de deux yeux bleus.

… Ces yeux étaient près de moi, et je respirais ces roses, un jour que, me trouvant seule rue des Trois-Faucons, j’entendis sur la vieille porte retentir le marteau aux serpents entrelacés. Ce n’était pas Fabien, ce n’était pas Chayère, qui frappait ainsi. Ils avaient leur clef l’un et l’autre et je ne pensai pas un instant que l’un ou l’autre pouvait l’avoir oubliée. Je me levai. Je courus à mon miroir. J’étais tout hésitante et ne savais que faire. Et puis je descendis lentement l’escalier, et je n’avais pas besoin que la porte fût ouverte pour apprendre qui était là.

— Bonjour, madame, dit Philippe Fabréjol de sa belle voix cordiale.

— Bonjour, monsieur.

Je ne le priai pas d’entrer tout de suite… Je savais bien que c’était lui. Je le savais. Mais à présent seulement j’en éprouvais la brusque surprise. Je murmurai :

— Vous êtes venu ?…

— Oui, répondit-il, comme je vous l’avais annoncé, pour vous faire mes adieux…

Il regardait ma coiffure un peu défaite, mes manches courtes, mon petit tablier de percale festonnée à carreaux gris ; et ce regard était tel que je n’éprouvais, d’être aussi mal mise, aucune confusion.

— Vous partez déjà !

— Peut-être… Je vais vous raconter.

Et il demanda :

— Votre mari est là ?

— Non.

— Je le pensais bien.

— Qui pouvait vous faire supposer ?…

— Le Dieu excellent qui, deux fois déjà dans ma vie, a pris ses précautions pour que je puisse tranquillement causer avec vous.

Sans attendre mon invitation, il franchit le seuil de la maison. Il y avait dans le vestibule trois horloges, deux grands coffres superposés, et quatre bois de fauteuil sans tenture ni rembourrage.

— Que c’est amusant ! dit Philippe Fabréjol.

— Nous logeons là-haut…

Mais discret, imaginant bien ce que pouvait être ce logement de fortune, il dit aussitôt :

— Vous allez me recevoir ici, dans un de vos salons. Les meubles n’y manquent pas.

Les fenêtres, ce matin, avaient été entr’ouvertes par les soins de Chayère. Un soleil verdâtre qui, pour descendre jusqu’ici, devait glisser sur les lierres noirs et les sombres lauriers du jardin, s’allongeait à travers les pièces dont toutes les portes avaient été enlevées pour laisser aux plus grands meubles un libre passage. Malgré ce soleil, on respirait, comme dans les églises, l’odeur du dallage humide et de la cire. Philippe Fabréjol me suivit dans ce qui avait dû être la salle à manger. Autour d’un grand retable dont rougissaient les dorures, et en face de lui à l’autre bout de la salle, de vieilles glaces pendues aux murs et se reflétant l’une l’autre, tachetées, troubles, étroites et hautes, ou toutes petites dans leur cadre de bois sombre, multipliaient d’une façon confuse et infinie le singulier désordre et l’encombrement de la pièce, sa pâle lumière, et Philippe auprès de moi. Nous pûmes nous asseoir dans de grands fauteuils, pas trop poussiéreux, venus d’Italie depuis quelque trois cents ans et dont le cuir déchiré était retenu encore par de larges clous rouillés et plats. S’égayant d’abord de tout regarder autour de lui, mon compagnon me déclara qu’il y avait là quelques pièces assez belles et qu’il irait voir ce Chayère à son magasin. Il m’en demanda l’adresse. Je la lui donnai. Et nous nous attardions à parler de ces meubles et de cet homme… Enfin, Philippe ne sut plus que dire là-dessus. Je me tus aussi. Mais, presque aussitôt, je lui redemandai :

— Vous allez donc partir ?…

Il répéta :

— Peut-être.

Et avec son regard grave de l’autre jour, quand nous étions assis dans le pavillon :

— Ce n’est pas encore très sûr. Je crois que j’ai pris ce prétexte pour ne point tarder davantage à vous rendre ma visite. J’avais peur que vous ne retourniez à Lagarde et de ne plus vous revoir. Il faut me pardonner.

— Je vous pardonne.

Et je me mis à rire, voulant lui prouver que je n’attachais à tout cela qu’une petite importance. Mais mon rire était si vibrant qu’il m’étonna moi-même. Ce n’était pas un rire de mondains plaisanterie, mais un rire véritable, un rire de bonheur. Et ce rire ne me semblait point soulevé par ces paroles : « Il faut me pardonner », mais par ces autres paroles dites à propos du prochain départ : « Ce n’est pas encore tout à fait sûr… »

— Merci ! dit Philippe. Oui, voyez-vous, j’ai voulu venir, je suis venu…

Il était un peu gêné, car il ne savait exprimer sa pensée qu’avec franchise.

— L’autre jour, dit-il enfin, après avoir un peu cherché ses paroles, j’ai aimé ma journée.

Il ne précisait pas quel était ce jour-là, et je pouvais, me sembla-t-il, n’avoir pas très bien compris.

— Mais vous devez souvent aimer vos journées. Elles sont heureuses.

Il reconnut :

— Sans doute.

Et, sérieux comme il savait l’être quand il réfléchissait profondément :

— Cependant…

Soudain, ce fut comme l’autre matin, tandis que nous arrivions à la porte de sa maison : la gêne tomba. Je cessai d’être contrainte et lui d’être hésitant… et dans la seconde qui passa avant qu’il poursuivît sa phrase, nous nous étions retrouvés.

— Que penseriez-vous de quelqu’un qui serait tout à fait heureux simplement parce qu’il se porte bien et gagne beaucoup d’argent ?

— Vous n’êtes pas heureux seulement pour cela. Votre vie est utile à beaucoup de gens que vous employez, à la France que vous enrichissez. Et puis, cette campagne dont vous me parliez, ces matins dans la montagne, ces grandes courses, ces soirs lumineux… Vivre dans un beau pays et en goûter, comme vous le faites, toute la beauté, c’est une raison d’être heureux qui ne me paraît pas méprisable.

— C’est une des meilleures, mais autre chose encore est nécessaire.

— Cette autre chose, vous devez l’avoir aussi, comme le reste.

J’entendais bien qu’il voulait parler de l’amour ; mais tandis que j’imaginais, avec un peu de mélancolie, une femme très belle et qui l’aimait passionnément, il me répondit :

— J’ai cru l’avoir, mais c’est le plus difficile et je m’étais trompé.

Il prononça ces derniers mots très simplement, très sincèrement aussi, et il me parut que, si quelconques fussent-ils, il ne les aurait pas dits à tout le monde. Il continua :

— On se trompe souvent… Je pensais même, — je crois que j’avais le droit de penser, — on se trompe toujours. Mais je crois aussi maintenant que je n’ai plus ce droit. Dans mon jugement sur quelqu’un que je connais cependant bien peu, bien mal, je crois que je ne me trompe pas… Vous me regardez… Vous m’avez compris. Je ne cherche pas d’ailleurs à vous parler par sous-entendus. J’y serais plus maladroit encore que dans ma franchise, et ce n’est pas peu dire… Madame, ne faites pas ce petit geste… ne prenez pas ce visage. Nous sommes amis depuis trois ans et l’autre jour je m’en suis aperçu… Depuis l’autre jour…

Je me levai. Et comme si rien n’eût été dit depuis que nous parlions de la vieille maison, de Chayère et de ses meubles :

— Maintenant, proposai-je, je vais vous montrer le jardin.

— Si vous voulez, accepta Philippe Fabréjol.

Et il ne s’irritait pas d’avoir été interrompu parce qu’il savait bien que, malgré tout, il parlerait comme il avait décidé de le faire. Descendant avec moi les longues marches plates, il admira les fleurs de fer qui s’entrelaçaient à la rampe rouillée. Il regarda la fontaine et le mascaron qui rejetait son eau limpide, et les autres mascarons accrochés tout autour à la muraille humide attendant un acheteur, inutiles et n’ayant dans leur bouche large ouverte que la toile tissée par les araignées fileuses. Puis il reprit avec sa fermeté tranquille :

— Depuis l’autre jour je n’ai véritablement pas cessé de penser à vous. Et je me demande d’où vient cela, car je ne crois pas vous aimer encore. Cependant, tout en parlant avec mon père de notre prochain départ et de notre long séjour là-bas, j’ai senti une espèce de tristesse, profonde et brusque. J’en ai cherché la raison, et j’ai compris qu’il me serait pénible, je puis même dire douloureux, de ne plus vous revoir. Pourquoi ?… Je n’en sais rien. Je ne vais pas me mettre à vous parler de vos yeux, ni de votre grâce, ni de cette âme frémissante que l’on sent passer dans les petits mots que vous dites. Je ne tiens pas à vous faire de compliments. Je vous dis simplement : cela est ainsi. Et je suis venu vous demander…

Je compris qu’il me regardait, je le sentis. Mais je baissai la tête, et sans force pour l’interrompre, je contemplai fixement, en bordure de la terre humide, les petits buis irréguliers.

— Je suis venu vous demander : dois-je partir tout de suite… dès la fin de ce mois-ci ?… C’est tout… Je ne vous demande rien d’autre que cette petite indication sur la conduite à suivre. Personnellement, je puis retarder ce départ. Mon père me précéderait là-bas de six ou huit semaines… Pendant ce temps, si vous êtes ici, nous nous rencontrerions quelquefois… et si vous êtes à Lagarde, je puis très souvent y avoir affaire… Alors je crois que nous deviendrions vraiment deux amis… Plus tard, quand enfin je partirai, nous aurions les lettres, qui sont un grand bonheur… Et puis… on ne sait pas… Je reviendrai, et certes sans laisser cette fois passer trois années… On ne sait pas… Il ne faut pas regarder trop loin… C’est aujourd’hui qui nous fait du mal ou qui nous donne la joie… et c’est aujourd’hui que je vous demande : à quelle date dois-je quitter la France ?… Cela seulement, je ne demande que cela…

Il ne cherchait à prendre ni mon bras, ni ma main. Il parlait lentement. Mais comme il s’était arrêté devant moi, il me fallut bien lever la tête, et laissant une seconde mes yeux se prendre dans les clairs yeux bleus, je fus une fois de plus tout envahie d’une douleur qui m’épouvanta.

— Partez… il faut que vous partiez tout de suite.

— Oh ! non, dit en souriant Philippe Fabréjol. Ce n’est pas ainsi que vous devez répondre. C’est très sérieux, puisque vous pouvez me faire vraiment du mal. Il faut réfléchir. Vous réfléchirez huit jours et puis vous me direz…

— Je vous dirai la même chose.

— Je n’en sais rien, déclara-t-il, et vous non plus.

Les murs étaient plus hauts, les lierres plus épais. Nous tournions lentement dans la prison verte. Quand nous nous retrouvâmes devant le large escalier, Philippe Fabréjol me tendit la main.

— Au revoir, madame. Dans huit jours à cette même heure, si elle vous convient, je vous attendrai au musée Calvet. Les salles en sont désertes. Il vient seulement quelques étrangers, et d’ailleurs vous n’aurez qu’une date à me dire.

Il serrait mes doigts, fortement et franchement, et sans pression sournoise. A travers le couloir dallé je le reconduisis jusqu’à la porte de la rue. Une fois encore, au fond des salles ouvertes, les glaces troubles reflétèrent nos silhouettes rapprochées.

— Au revoir, dit-il encore.

Et il ne me rappela pas, en me quittant, ce rendez-vous qu’il me donnait dans huit jours au musée Calvet. Il ne s’inquiéta même pas que je lui eusse, là-dessus, donné aucune réponse : il savait bien que rien de tout cela n’était nécessaire.

* * *

Ce soir-là, quand Fabien rentra, quand il me parla, j’eus l’impression que je ne le voyais pas devant moi, et je ne voyais pas autour de moi la chambre et cet ordre agréable qu’il me plaisait d’y entretenir. J’apercevais seulement, dans l’ombre des platanes, dansante un peu parce qu’un petit souffle venait de se lever entre les feuilles, une jeune fille qui était là, par un matin de juin, avec sa robe à pastilles et son simple chapeau rond. Elle me regardait. Elle avait connu le dangereux sourire de François Landargues ; elle connaissait la décevante misère qui occupait seule la petite âme de Fabien Gourdon ; et son regard était triste. Mais je me penchais vers elle, je lui disais : l’amour est venu. Et je ne pouvais éprouver rien d’autre que la grande joie dont elle se mettait à trembler.

Ce fut ainsi ce soir-là, et le lendemain, et encore une autre et une autre journée. Cela ne fait qu’un petit nombre d’heures, mais il y tint plus de vie que dans toute la somme de mes pauvres années. J’examinais cette joie qui ne ressemblait à nulle autre, je pressais mes deux mains sur elle, et je les écartais un peu pour la revoir de nouveau. Je lui portais en offrande mes grands désirs et mes petites blessures : et tout le sang de celles-ci, dont elle se nourrissait, la faisait plus éclatante et plus forte.

Délaissant et détestant les coutumières besognes, je ne pouvais plus m’occuper à rien qu’à me pencher sur le jardin où m’avait parlé Philippe Fabréjol ; mais toute baignée que je fusse à ma fenêtre de son ombre humide et verte, il m’était bientôt nécessaire que ce jardin m’enfermât davantage ; il me fallait sentir sous mes pas la terre où Philippe avait marché. Je descendais donc ; je regardais à la rampe du vieil escalier les fleurs de fer qui lui avaient plu, et je touchais un peu plus loin les buis lustrés où reposaient mes yeux cependant qu’il disait : « Nous sommes amis depuis très longtemps… » Il disait encore : « Nous revoir quelquefois… » Il disait aussi : « Il y aura les lettres… et puis je reviendrai. » Et comme il l’avait conseillé, sans vouloir regarder plus loin que tous ces bonheurs, je fermais les yeux sur ce qui pouvait advenir de lui et de moi…

Et puis je rentrais dans la salle où, d’abord, nous nous étions assis. Pour que le jour y fût le même, je poussais un peu les volets. Je m’approchais de ces glaces dont l’eau trouble avait en même temps reçu son image et la mienne, tout près, si près que mon visage n’était qu’une forme confuse derrière laquelle une autre forme me semblait apparaître. — Enfin il me fallait bien regagner notre petit appartement ; mais que la présence de Fabien m’y était importune ! Je ne lui parlais plus de ses livres : je ne m’intéressais plus à ce maladroit article que sur mes instances il commençait d’écrire. J’aurais voulu qu’il sortît chaque matin comme il faisait auparavant. J’aurais voulu qu’il ne me demandât pas, le soir, de l’accompagner dans ses promenades. Je serais partie seule dans la campagne, au bord du fleuve agité, seule !… avec autour de moi, en moi, cette secrète présence…

Quelques jours… Cela dura quelques jours… Un bien petit nombre d’heures. J’avais perdu tous les souvenirs de ma vie étroite et réfléchie. Je ne pensais pas que le mal existât. Je ne redoutais rien. J’attendais tout. Il n’y avait plus de détresse en moi, plus de pitié, pas de remords. La joie, seulement, la joie !

Elle ne se précisait par aucune image. C’était une sorte de frémissement merveilleux et confus. Je ne cessais plus de penser à Philippe Fabréjol et de souhaiter sa présence, et cependant je ne savais encore ce que je lui répondrais quand il me faudrait le revoir. Il me parut un matin que j’y réfléchissais tout à coup. Je pensais : « Plus que cinq jours, avant ce jeudi… Dans cinq jours… » Et alors seulement un peu d’inquiétude commença de se mêler à mon profond bonheur.

Il me devint nécessaire de préparer mon courage. Je voulus voir ce musée Calvet où j’entrerais bientôt pour y rencontrer un jeune homme que je connaissais peu, et pour lui dire, afin qu’il comprît bien que je tenais à lui : « Ce n’est pas tout de suite que vous devez partir… Nous nous reverrons comme vous le demandez. » Et j’y allai le lendemain pendant que Fabien, s’intéressant chaque jour un peu plus aux études que je lui avais conseillées, s’était rendu à la bibliothèque pour y examiner certains ouvrages.

J’arrivai donc devant ce musée, j’en franchis la grille, et je dis au gardien que j’étais déjà venue et qu’il pouvait me laisser seule. Dans les salles matinales il n’y avait personne que le soleil couché sur les parquets luisants et le peuple silencieux des visages peints et des figures de pierre. Les uns et les autres m’intimidaient un peu. Et je voulus d’abord essayer de les admirer afin qu’ils ne fussent pas trop surpris de ma présence inattentive. Je les contemplai donc longuement, mais sans bien les voir, et j’allai m’asseoir enfin dans la troisième salle. Alors je ne sais quelles pensées auxquelles je ne commandais pas commencèrent de m’absorber. Comme les formes peintes et les formes de pierre qui m’entouraient, elles étaient là, je voulais les regarder et je n’en distinguais aucune. A tout instant, lassée de cette méditation confuse et que j’imaginais inutile, je voulais me lever pour partir et cependant il m’était impossible de ne pas rester à cette place.

Je m’y attardai si bien que le gardien tout à coup parut au seuil de la porte. Il venait brusquement de se rappeler ma présence et craignait que je ne fusse malade. J’étais très confuse. Je lui dis qu’en effet j’éprouvais un peu de fatigue, et je m’en allai vite. Ma tête était pesante de toutes les choses qui l’avaient traversée ; mais je ne les connaissais pas, et je continuais de ne pas savoir ce qu’il me faudrait dire à Philippe Fabréjol.

Il était tard quand je rentrai. Cependant, Fabien n’était pas là ; mais je l’avais oublié ; son absence à cette heure ne m’étonna pas ; et j’allai tout de suite me pencher à la fenêtre afin de revoir le jardin. Alors, je tressaillis en apercevant mon mari qui s’y promenait lentement. Jamais encore, je crois, il n’y était descendu. Et ma surprise aussitôt se mêla d’irritation. Il observait les fleurs de la rampe qui avaient plu à Philippe. Il contemplait l’eau coulant du mascaron de pierre, il touchait distraitement les petits buis lustrés : et il me paraissait que chacun de ses regards, chacun de ses gestes, écartait de là les ombres heureuses. J’avais envie de lui crier : « Va-t’en. Tu n’as pas le droit d’être dans ce jardin, tu n’en as pas le droit. » Mais levant la tête, il m’aperçut, poussa une exclamation presque joyeuse et se jeta dans la maison.

J’entendis dans l’escalier un pas précipité. Et voici que je me rappelai la nuit où je l’avais entendu monter ainsi, la nuit où on l’avait appelé près de François Landargues. Avais-je donc oublié cette nuit-là ?… Il me semblait brusquement en retrouver le souvenir…, le souvenir aussi du matin qui avait suivi et du premier soir où j’avais revu Fabien, hagard et ruisselant après sa course sous l’orage. Et je crois que d’abord, une seconde, quand il entra, je tournai vers lui ce même visage où montait l’épouvante d’une interrogation qui ne pouvait se formuler.

— Ah ! dit-il sans remarquer rien, te voilà. J’étais inquiet.

— De quoi donc ? Que pouvait-il m’arriver ?

— Je n’en sais rien… C’est que, vois-tu (et malgré qu’il fût encore près de la porte, à l’autre bout de la pièce, j’avais l’impression physique de sentir toute sa peine trembler et se presser contre mon épaule), vois-tu, maintenant, je ne puis plus me passer de toi.

* * *

Il avait parlé ainsi. J’avais cru sentir se réfugier contre moi cette grande détresse. Et j’avais vu monter dans ses yeux une tendresse implorante qui ne s’y était jamais montrée. Mais mon âme la meilleure, qui se fût émue de tout cela, continuait d’être absente, et ce qui avait pu naître durant ces quelques semaines n’existait plus à côté de ce qui était né depuis ces quelques jours.

Je le croyais du moins… je le croyais… Mais pourquoi les ombres heureuses s’en étaient-elles véritablement allées du jardin ? Quand je descendis un peu plus tard, comme chaque jour, pour les y chercher, je ne pus les retrouver. — Et je sentais maintenant à leur place rôder cette ombre pesante qui s’attachait à Fabien et qu’il me fallait traîner avec lui.

Notre promenade ce jour-là nous conduisit au delà du Rhône, jusqu’à Villeneuve, si morne, si morte, avec ses rues où pousse l’herbe et ses palais abandonnés. Au retour, comme nous étions las, nous nous assîmes un instant au bord de la route. Le soir venait. Il faisait presque froid. Autour de nous, parmi la campagne, et devant nous dans Avignon, les lampes s’allumaient au fond des maisons.

Enveloppée dans mon manteau, tout près de Fabien qui se serrait contre moi, je pensais à notre maison qui était là-bas, un peu plus au nord, derrière les collines déjà bien sombres sur le ciel gris. En ce moment Adélaïde avait, elle aussi, allumé la lampe et Guicharde s’asseyait devant la table pour m’écrire une fois de plus : « Quand allez-vous revenir ? » C’est la question que, depuis une semaine, me posaient toutes ses lettres. Elle trouvait le temps long. Elle s’ennuyait. Elle s’étonnait un peu. « Fabien, remarquait-elle, doit avoir pris maintenant tout le repos nécessaire. » Pensant à elle, je pensais à ce foyer dont elle était restée la gardienne. Y reviendrions-nous jamais ? Pourrions-nous y revenir et recommencer de vivre là comme nous y avions vécu après que Fabien m’aurait enfin parlé, quand nous aurions regardé ensemble dans le passé la minute effrayante, et dans l’avenir, tous les jours, tous les mois et les longues années ?…

… Au moment même où je m’interrogeais ainsi, cet avenir et ce passé ne prenaient plus soudain qu’une petite importance. Je les distinguais à peine. Je les écartais de moi. Je rentrais à Lagarde ; j’y retrouvais ma rue obscure, ma maison ennuyeuse, ma chambre triste. Mais Philippe Fabréjol marchait dans la rue pour venir me voir ; mais il entrait dans la maison ; mais je m’enfermais dans la chambre pour lire ses lettres, pour y répondre ; et j’aimais la rue, la chambre, et la maison…

Fabien soudain me toucha doucement le bras. Lui aussi regardait autour de nous les lampes aux fenêtres et sans doute elles l’avaient, lui aussi, ramené vers sa demeure.

— Je ne t’ai pas dit… Hier, j’ai écrit à Fardier.

Il n’avait pas prononcé ce nom depuis notre arrivée à Avignon. Je tressaillis. Je le regardai. Mais l’ombre déjà faisait son visage indistinct.

— Tu lui as écrit… pourquoi ?…

— Pour qu’il me dise.

— Quoi donc ?…

— Ce qui se passe là-bas.

Et s’abandonnant enfin, la tête contre mon épaule :

— Oh !… si tu savais !… si tu savais !…

Nous étions assis au bord de la route déserte et froide, comme deux vagabonds. Notre maison était là-bas, où peut-être nous ne retournerions plus, et toute la vie s’assombrissait autour de nous comme cette campagne où les volets commençaient de se clore l’un après l’autre sur les lumières entrevues. Nous étions comme deux pauvres au bord de la route, seuls, tout seuls, avec ce souvenir, avec cette hantise, avec cette douleur…

Et, pour la seconde fois sentant venir vers moi l’aveu redoutable, pour la seconde fois aussi je pensais : enfin !… enfin !… J’attendais, tremblant un peu, pressant l’une contre l’autre mes deux mains qui devenaient froides. Et l’aidant, le soutenant déjà, je murmurais aussi douloureusement, aussi secrètement que lui-même :

— Je sais… je sais…

Mais pas plus que le jour où il ne voulut pas assister au déjeuner des Fabréjol, Fabien ne put aller jusqu’au bout de sa confidence. Un moment après seulement, un long moment, ayant repris un peu de calme, il calcula :

— Fardier me répondra par le retour du courrier. Mais la poste est fort irrégulière en ce moment. Je ne pense pas recevoir sa lettre avant jeudi.

Il soupira profondément. Et sans rien ajouter là-dessus, sans plus vouloir qu’on en parlât :

— Rentrons, dit-il.

La nuit était venue. Il n’y avait pas de lune. Nous marchions lentement, trébuchant sur les cailloux épars, au bord des ornières profondes. C’est lui qui avait pris mon bras, et il s’y appuyait quelquefois.

* * *

Qu’avait-il demandé ? Qu’allait-on lui répondre ?

Que savait Fardier ? Mille imaginations m’envahissaient, confuses et violentes. Je ne savais pas ce qui avait pu se passer à Lagarde, autour de ce mort, depuis notre absence. Je ne savais pas ce que Fabien souhaitait ou redoutait d’apprendre. Mais sur cette route où il tenait mon bras, où nous trébuchions dans l’ombre, où nous étions seuls, j’eus tout à coup la certitude qu’après avoir reçu cette lettre, quoi qu’elle fût, Fabien me dirait tout, qu’il ne pourrait pas ne pas tout me dire. La certitude, et non plus comme tout à l’heure, et non plus comme l’autre matin où le courage lui manquait pour m’accompagner à Pampérigouste, le vague et anxieux pressentiment. La certitude ! Jeudi, ce serait pour jeudi. Et cette fois, c’est bien, en vérité, que le moment était venu de préparer dans mon cœur les paroles nécessaires. Déjà je les sentais venir, hésitantes à la fois et tumultueuses, si simples et cependant presque sacrées, puisqu’elles devaient déterminer l’avenir, tout l’avenir, le mien sans doute, mais surtout celui de cette âme anéantie qu’il me faudrait conduire vers le rachat, vers l’apaisement, vers la vie. Déjà, je m’appliquais à choisir les meilleures. Mais, comme, le rempart franchi, nous entrions dans la ville, comme éclataient autour de nous les lumières, le bruit et la joie, je me rappelai que ce même jeudi j’aurais aussi à prononcer d’autres paroles. Que seraient celles-là ?… Que seraient-elles ?… Peu à peu, je me le demandais plus avidement. Et puis il me parut que parmi ces autres paroles je n’avais pas à choisir et plus à hésiter. Cette espèce de rayonnement que tant de bonnes pensées, tant d’efforts pour me soulever et me soutenir mettaient autour de mon malheur s’effaçait peu à peu. Il m’apparaissait seulement dans sa simplicité froide et nue comme le globe rouge du soleil d’hiver d’où ne semble tomber sur la misère du monde qu’un froid plus rude et plus déchirant. Maintenant que j’avais la certitude de recevoir cette confession, elle ne savait plus que m’épouvanter ; j’avais oublié ce que j’en voulais faire ; mais je me rappelais trop bien quelle joie m’était venue et quels bonheurs devaient me venir de Philippe Fabréjol.

Hésiterais-je donc ?… Me serait-il encore possible d’hésiter ? Pourquoi ?… Au nom de quoi ?… Les paroles essentielles maintenant n’étaient pas celles qu’entendrait Fabien, mais celles que je dirais à Philippe. Ce sont celles-là seulement qu’il me fallait préparer ; c’est à prononcer celles-là que je devais entraîner mon incertain courage. Quatre journées seulement me séparaient du jeudi. Ce fut là ma besogne de ces quatre journées.

Oui, pendant quatre jours, en vérité, je m’occupai seulement de Philippe Fabréjol. Pendant toutes les heures, inlassablement, si bien engourdie par mon rêve que je ne sentais pas s’en aller l’une après l’autre ces heures rapides. Je suivais comme l’autre jour cette rue Joseph-Vernet, où çà et là quelque verdure met son panache entre les pierres sculptées des vieux hôtels ; je franchissais cette grille ; j’entrais dans ce musée ; et comme l’autre jour, il y avait là le beau soleil d’automne couché dans les parquets luisants ; mais il y avait aussi, près des figures peintes et des figures de marbre, Philippe Fabréjol. Il venait au-devant de moi. Il ne me demandait rien, il me regardait. Je disais simplement : « Ne partez pas. » Et mieux que moi peut-être il comprenait tout ce que laissait entendre cette petite phrase, — et peut-être mieux que lui je savais tout ce qui montait à ce moment au fond de ses yeux.

Pendant toutes les heures… Inlassablement… Fabien ne m’avait plus parlé de la lettre de Fardier et je ne pensais plus qu’il l’attendît. Je retournais dans le jardin, plus humide chaque jour et mieux pénétré par l’automne. Dans le bruit clair de l’eau, dans l’arome des buis, tous les chers souvenirs étaient revenus. Je les regardais, je les respirais, j’en rapportais la bonne odeur sur mes mains qui n’avaient cessé de cueillir et d’écraser quelque feuille…

Le mercredi soir, mieux étourdie encore et tout alanguie, je me laissai, jusqu’au crépuscule, attarder dans ce jardin. Or, comme étant enfin rentrée dans la maison je suivais vers l’escalier le couloir obscur, je vis s’ouvrir, au fond, puis se refermer aussitôt la porte de la rue. Fabien revenait de la bibliothèque. Il ne m’aperçut pas tout de suite et j’entendis que, dans l’ombre, il tâtonnait, cherchant quelque chose. Presque aussitôt il y eut le craquement d’une allumette et la petite flamme ronde éclaira sa main levée.

Elle éclairait aussi la boîte aux lettres, accrochée derrière la porte. Fabien l’ouvrit avec une telle impatience que la clef fragile, glissant de la serrure, lui resta entre les doigts : il la jeta sur le carreau, plongea sa main dans l’étroite ouverture, et j’entendais grincer contre la paroi de tête ses ongles chercheurs et nerveux.

— Ah ! tu es là, dit-il, quand je fus près de lui. Je regardais… Je pensais que… Mais ce ne peut être que pour demain… Ce sera pour demain…

Une seconde encore la petite flamme qu’il portait nous éclaira l’un et l’autre. Elle s’éteignit. Fabien répéta :

— Demain… sûrement.

Et je m’aperçus que je disais comme lui, avec une inquiétude plus douloureuse maintenant que toute son inquiétude :

— Demain… ce sera pour demain…

* * *

Ce fut un jour très clair, encore doux, qui dorait les toits et les clochers de la ville. Dès son réveil, Fabien demanda :

— Le courrier est-il arrivé ?

Il n’avait pas dormi et s’était seulement assoupi vers le matin. Il se leva cependant de bonne heure et une fois habillé, sans rien vouloir manger, commença de marcher fiévreusement à travers les chambres. Souvent, il s’arrêtait tout indécis, me fixant sans me voir ou fixant le mur devant lui. Je m’effrayais alors de retrouver sur son visage cette pâleur, cette altération, cette souffrance crispée qui le décomposaient dans les premiers jours de notre arrivée en Avignon… Et peu à peu, tandis que je l’observais, tandis que j’entendais sur le carreau sonore le martèlement de son pas, insupportable et régulier, l’angoisse énervée de cette attente me gagnait à mon tour. Cette lettre !… allait-elle venir enfin ?… Je n’y avais plus pensé pendant ces deux jours… — Je croyais bien n’y avoir plus pensé — mais la certitude qui m’était venue là-bas, dans le froid et la nuit, sur la route où nous étions seuls, la certitude qu’après avoir reçu cette lettre, il me dirait tout, il ne pourrait pas ne pas tout me dire, je la retrouvais maintenant, et si violente, si profonde que, pendant ces deux journées, elle avait dû à mon insu ne pas cesser de vivre et de s’accroître au dedans de moi.

Je n’avais pas la préoccupation de savoir ce que contiendrait cette lettre, et je ne me demandais pas : « Quand il l’aura lue, que va-t-il me dire ? » mais seulement : « Combien de temps encore va durer cette attente ?… » Comme la fièvre de Fabien, ma fièvre augmentait avec les heures qui passaient. Trois fois pendant cette matinée, il descendit voir si le facteur n’avait rien déposé dans la petite boîte de tôle, et trois fois je descendis à mon tour. Quand l’un de nous remontait, l’autre l’interrogeait d’un seul mot :

— Rien ?

— Rien !

Nous ne nommions pas cette lettre. Ce que chacun de nous attendait qu’elle lui apportât, aucun de nous n’aurait voulu le dire. Et tout en commandant mal à tous les gestes qui témoignaient de notre impatience, nous nous efforcions de dissimuler les causes profondes de cette impatience, presque puérilement…

— Aujourd’hui, me déclara Fabien vers le début de l’après-midi, je ne sortirai pas. Je sens un peu de fatigue…

Il y avait encore trois courriers avant le soir. C’est par l’un de ceux-là que généralement arrivaient les lettres de Guicharde, et je comprenais bien pourquoi il ne voulait pas s’éloigner de la maison… Cependant, sur ma petite pendule posée au coin de la grande cheminée de marbre gris à volutes et à coquilles, mes yeux commençaient de suivre la marche des aiguilles et de regarder, parmi les chiffres peints en bleu, une heure entre toutes les autres, l’heure déjà si prochaine où je devais aujourd’hui, au musée Calvet, retrouver Philippe Fabréjol…

— Et toi, continuait Fabien, me montrant une fois de plus combien ma présence et mon appui lui étaient nécessaires, sortiras-tu ?… Je voudrais… Cela me ferait plaisir si tu restais avec moi.

Je crois qu’il avait peur d’être tout seul quand arriverait cette lettre, il en avait peur. Ses yeux le disaient. Une fois de plus, je sentais contre moi trembler sa détresse. Et je savais que le moment allait venir, que le moment était venu de lui dire : « Remets-moi tout ton mal. Je le porterai avec toi. » — Mais il y avait ces chiffres sur la petite pendule… il y avait ce chiffre. Et il y avait en moi cette pensée parmi toutes les pensées : « Il va falloir me préparer… il le faut… Je ne puis pas le faire attendre. »

Je me levai. Mais peut-être il était encore trop tôt, et j’allai prendre une autre chaise près de la fenêtre.

— Je puis, dis-je à Fabien, rester avec toi un quart d’heure encore… Ensuite il me faut sortir… absolument… pour quelques achats…

Il demanda :

— Lesquels ?

Mais j’oubliai de lui répondre et il ne m’interrogea pas davantage. Il n’osait pas insister : il n’osait pas montrer trop clairement cette crainte qu’il avait d’être seul en ce moment. Tout de même, il dit au bout de cinq minutes :

— Pars tout de suite, alors. — Tu reviendras plus tôt. J’aime mieux cela.

Je lui obéis. Déjà je commençais d’être toute machinale, déjà sans doute je savais que dans tout ce qui allait se résoudre ma petite volonté ne servirait pas de grand’chose.

* * *

… La rue Joseph-Vernet, avec ses jardins et ses vieux hôtels, la grille, le musée, le gardien qui sourit en me reconnaissant et me demande si je ne vais pas encore être malade comme l’autre jour, parce que je suis bien pâle. Tout cela est peut-être réel, aujourd’hui, et peut-être je suis encore dans mon jardin et j’imagine simplement tout cela. Voici les marches qu’il faut gravir. Voici la première salle qui est vide, et la seconde, et la troisième. Philippe Fabréjol, pour que nous y soyons plus tranquilles, doit être allé jusque-là. J’hésite un peu avant d’entrer dans cette troisième salle. Je regarde longtemps une petite nonne de pierre — du XIVe siècle, dit le cartouche — à genoux dans les plis lourds de ses voiles, et qui porte le sourire d’une énigmatique extase sur son visage aux yeux baissés. Et je me décide enfin, presque tranquillement.

Philippe Fabréjol n’était pas là. Mais j’entendis à ce moment sonner, au clocher de Saint-Agricol, les trois quarts avant quatre heures. Fabien m’avait forcée de partir trop tôt, ou j’avais marché trop vite et Philippe ne pouvait pas être arrivé encore. Je ne m’étonnai donc pas… Je me rappelai simplement que dans les imaginations délicieuses que je m’étais faites de ce moment, c’est lui qui venait au devant de moi…

Je m’assis donc pour l’attendre ; et ce fut sur ce même banc de vieux bois luisant où, l’autre jour, j’étais restée si longtemps. Les mêmes figures m’observaient. Et les mêmes pensées, je crois, qui m’avaient étourdie à cette place revenaient peu à peu tourner autour de moi. Je continuais de ne pas les bien voir et de ne pas connaître de quoi elles étaient faites. Mais au lieu de les subir passivement, j’avais l’impression aujourd’hui que je voulais m’en défendre. Les mains croisées au bord de mon genou, regardant quelquefois la robe bleue d’une sainte, ou les arbres obscurs d’un paysage, ou simplement les dessins réguliers du beau parquet luisant, je devais présenter toute l’apparence d’une attente paisible et sans impatience. Et j’avais cependant l’impression de me défendre, de me débattre, d’être écrasée enfin et de tirer de ma soumission je ne sais quel douloureux et magnifique bonheur.

Tout cela me parut durer un temps infini, et tout cela dut être bien court cependant, car le clocher de Saint-Agricol n’avait pas encore annoncé qu’il fût quatre heures quand Philippe Fabréjol parut au seuil de la salle. Il marcha vers moi d’un pas rapide, serra ma main de cette manière forte et franche qu’il avait, et sans s’étonner de me voir ni me remercier d’être venue, il s’assit près de moi.

L’expression d’une grande joie animait son beau visage, et d’abord, après les premières banales paroles, parce qu’il n’osait pas exprimer cette joie et qu’il n’aurait pas su la dissimuler, il préféra rester silencieux. Je me taisais avec lui. Nous ne nous regardions pas. Et, dans ce silence, je revoyais une fois encore — une dernière fois — le pavillon de la Reine Jeanne, les roses défleurissant au bord du banc de marbre, la maison heureuse… Je revoyais le salon dans la rue des Trois-Faucons, et les glaces profondes, et le petit jardin. Et je sentais au dedans de moi, une fois encore, une dernière fois, la possibilité, l’éblouissement, le frémissement de cette joie…

Enfin Philippe prit ma main. Il la souleva un peu, la pressa contre sa poitrine, et, me forçant par ce petit geste de tourner vers lui mon visage :

— Eh bien ?… me demanda-t-il.

— Eh bien !… je vous l’avais dit l’autre jour et je suis venue pour vous le redire.

Je sentis une secousse brève dans la main qui serrait la mienne.

— Répétez-le donc, voulez-vous ?

Je me taisais.

— Vous m’avez dit l’autre jour ?…

Je me taisais.

— Vous redoutez d’être franche. Pourquoi ? Je dois partir maintenant, n’est-ce pas ?

— Oui.

Il retint ma main une seconde encore, et puis la laissa doucement aller.

— Pourquoi ?

— Il le faut.

— Pourquoi ?… demanda-t-il encore. Ne pouvons-nous donc être deux amis… et mieux que cela ? Chaque fois que je vous ai vue, il me semblait, — que mes paroles ne vous offensent pas ! — il me semblait que vous étiez très seule et que vous en souffriez, et que, malgré toute votre apparence raisonnable, vous aviez… plus que le désir… le besoin profond de l’amour… d’un amour…

Il hésitait, mais il n’eut pas le loisir de chercher la fin de cette phrase.

— Vous vous trompez… Je ne souffre pas de cette solitude… J’ai l’amour…

Ma voix sourde, profonde, sincère, m’était tout à coup étrangère, et j’avais la curiosité, j’avais l’étonnement, j’avais la stupeur des paroles qu’elle prononçait.

— Oh !… murmura Philippe Fabréjol, pardonnez-moi !

Ses paupières, un peu nerveusement, battirent sur ses yeux bleus dont s’assombrissait la lumière, mais il n’ajouta aucune parole. Au bout d’un petit moment il se leva et commença d’examiner les tableaux qui se trouvaient dans la salle. Il avait bien l’air de les regarder, car il s’en approchait d’abord, déchiffrait la signature, semblait étudier la matière, et puis se reculait un peu pour mieux les juger. Mais bientôt il revint vers moi, et, calme comme il était toujours, avec son beau regard un peu moins animé et qui restait amical :

— Voyez-vous, dit-il, combien la franchise est préférable à toutes choses. Je croyais que vous étiez libre… Je veux dire… de cœur, ce qui est la vraie liberté, et j’allais, je le pense, devenir amoureux de vous. Mais vous n’êtes pas coquette, et je vous remercie. Une autre aurait pu s’amuser quelque temps de mes trop simples paroles et me rendre bien plus malheureux encore que je ne vais l’être. Vous avez raison. Je partirai tout de suite. Là-bas je saurai bien chasser la sottise de certains rêves s’ils viennent me retrouver. Et à mon retour, dans longtemps, si je vous revois, je vous raconterai si tranquillement mes pensées, toutes mes absurdes pensées, pendant cette semaine où j’ai vécu dans la joie d’attendre votre réponse, que vous en rirez avec moi.

Et je voyais bien qu’il voulait rire tout de suite, avant que ce temps fût venu ; mais je voyais bien aussi qu’il ne pouvait y parvenir. Il me quitta donc une fois de plus pour s’en aller tourner au fond de la salle autour du sarcophage gallo-romain de saint Eutrope, évêque d’Orange. Et quand il revint sa résolution était bien prise de ne plus rien dire que de mondain et de banal.

— Je quitte Avignon dans huit jours. Sans doute n’aurai-je pas le temps de venir vous présenter mes hommages. Vous m’excuserez.

— Dans huit jours !…

Je ne sais quel ton j’avais donné à ces trois mots. Philippe me regarda. Alors je dis très vite :

— Ce sera le douze.

— Oui, le douze.

Il me regarda encore. Il attendait. Puis, quand le silence eut atteint les limites extrêmes où il se peut supporter, d’une voix un peu brève, mais sans rancune ni sécheresse :

— Adieu, madame.

Une poignée de main cordiale et longue. Un dernier regard qui se détourne. Un salut. Le pas jeune et ferme s’éloignant à travers les salles désertes. Et puis le silence, le vide… et la soudaine secousse d’une espèce de révolte désespérée :

— Pourquoi est-ce que j’ai fait cela ?… Pourquoi ai-je parlé ainsi ?… Pourquoi ?…

* * *

Deux dames anglaises entrèrent dans la salle. Elles portaient des voiles à ramages épais sur leurs feutres d’un vert éclatant, et des ceintures de cuir serraient à la taille leurs jaquettes à larges poches. Le gardien les accompagnait. Elles lui posaient mille questions sur le musée, sur ce vieil hôtel où il est installé, sur le docteur Calvet dont il porte le nom, sur saint Eutrope lui-même, me sembla-t-il. Et sans s’inquiéter de leurs paroles, citant d’autres noms que ceux dont elles s’occupaient, évoquant d’autres personnages, il leur répondait en récitant la tirade machinalement apprise une fois pour toutes. Je les regardais, je les écoutais, je m’attachais ardemment à l’incohérence grotesque de cet entretien. Mais bientôt la présence de ces femmes, leurs voix acides et pressantes me furent insupportables. Et je m’en allai, marchant vite, avec l’impression de fuir et de chercher un refuge.

Je m’en allai à travers les rues, presque au hasard, tournant le dos à la rue des Trois-Faucons, et n’y voulant pas, n’y pouvant pas retourner en ce moment, malgré que cette lettre y fût arrivée peut-être et que l’on m’y attendît… Il me semblait que je ne pourrais accomplir aucune action, prononcer aucune parole avant d’avoir répondu à ce « pourquoi » désespéré que j’avais presque sangloté tout à l’heure, quand s’était éloigné Philippe Fabréjol. Il me semblait que je ne pourrais pas continuer de vivre avant d’avoir compris.

Une femme, devant moi, monta les marches de Saint-Agricol. Elle était lasse, avec des traits tirés ; mais elle regardait avidement le portail étroit de l’église et ses lèvres remuaient déjà sur la prière qu’elle allait dire. J’eus la pensée de la suivre, de me réfugier avec elle derrière ces murs ; dans leur ombre, je saurais m’attacher peut-être à la méditation nécessaire. Mais on m’avait mal enseigné quel secours peut se trouver dans les églises. Je n’y pouvais prononcer que de machinales paroles… Et je m’en allai plus loin encore, jusqu’à la porte de l’Oulle, je passai devant ce cabaret où j’avais vu un jour Fabien attablé, et, sortant de la ville, j’atteignis le quai du Rhône où l’herbe poussiéreuse achevait sous le vent d’automne de mourir et de se dessécher.

Alors, je marchai plus lentement. Quand je fus devant le pont Saint-Bénézet, je m’assis tout près de l’eau sur une grosse pierre qui branlait un peu dans la terre détrempée, si près de l’eau que les petites vagues paisibles du bord, quand elles s’allongeaient, venaient doucement toucher le bout de mon soulier.

— Pourquoi ai-je repoussé Philippe Fabréjol ? Au nom de quoi ?… N’était-il pas tout l’amour que je voulais connaître ?…

Je croisais mes deux mains sur mon genou. Je voyais en levant la tête le vieux pont aux arches rompues, la chapelle ronde et les plus hautes feuilles de ce figuier qui avait poussé entre les pierres. Je voyais en baissant la tête l’eau paisible à mes pieds et, plus loin de la rive, si furieusement torrentueuse. Et je voyais aussi, entre ces pierres et cette eau, toute ma petite vie devant moi.

Non pas toute ma vie peut-être, mais toutes celles de ses heures qui avaient approché de l’amour. Les plus lointaines, les plus exigeantes, ne contenaient que les beaux rêves de mon adolescence sans gaîté, sans plaisir, sans amies, sans études. Les plus troubles gardaient le souvenir de François Landargues… Les plus douloureuses étaient celles où j’avais compris toute la médiocrité de Fabien Gourdon… Les plus belles…

Quelles étaient celles-là ? Je le cherchais encore et j’approchais peut-être de ces régions profondes de l’âme où trop souvent repose et tout à coup se réveille le meilleur de nous-mêmes. Mais je savais mal m’y diriger, et toutes ces pensées qui me tiraient vers elles, je continuais de les distinguer à peine, comme on voit se dorer au soleil matinal la fine pointe des arbres dont la masse reste confuse encore dans la campagne brumeuse. Je revenais à François, aux petits bonheurs, aux petites blessures que j’avais reçues de lui, et tout cela n’était rien. Je revenais à Fabien, à mes désenchantements, et tout cela n’était rien. Et voici que tout cela n’était rien encore que le regard de Philippe Fabréjol, et la grande joie sentie à ses côtés, et jusqu’à mon chagrin de tout à l’heure… Mais je revenais aussi à ces jours douloureux vécus auprès de Fabien avec sa hantise, avec ses remords, avec sa détresse… Et je commençais à comprendre que cela était tout.

Cela était tout d’avoir approché profondément cette âme, et d’avoir eu le désir, plus que le désir, la sensation réelle et pesante de porter avec elle tout le fardeau de sa peine. Cela était tout d’avoir cru sentir quelquefois que cette peine encore secrète venait se réfugier et trembler contre moi. Cela était tout !… Et mes plus belles heures d’amour je les ai vécues dans le petit logis, seule, tandis qu’il se promenait à travers la ville et qu’il me semblait errer à ses côtés, misérablement. Je les avais vécues quand, ma pitié voulant devenir agissante, j’avais commencé de préparer tout mon cœur pour cet aveu qu’il devait me faire et toute ma force pour supporter cette expiation que nous subirions tous les deux. Je les avais vécues dans tout ce soin que j’avais pris pour obtenir qu’il sortît enfin de lui-même et qu’il osât de nouveau regarder la vie. Et je continuais de les vivre, et j’avais bien parlé selon mon cœur le plus sensible et le plus secret en disant à Philippe Fabréjol : « Je ne souffre pas de cette solitude ; j’ai l’amour. »

Une médiocrité trop constante, trop profonde, avait pu malgré moi rebuter ma tendresse. Vainement, pendant les années de notre vie commune, cette tendresse avait cherché en Fabien quelque chose à quoi elle se pût attacher, vainement !… Et je pensais alors qu’il m’eût été nécessaire de trouver dans son âme un peu de beauté. Mais il n’y a pas que la beauté d’une âme, qui se puisse chérir. Il y a aussi sa douleur, quand celle-ci est si grande… si grande… que disparaît en elle tout le reste des petits et pauvres sentiments.

Les cloches du soir sonnaient sur Villeneuve et sur Avignon. Cette grande lumière qui m’avait semblé sortir un autre soir de la cime pierreuse et blonde des collines, de la cime éclatante du mont Ventoux, ne descendait pas aujourd’hui sur le brumeux paysage. Mais je la portais au dedans de moi. Je ne pensais plus à Philippe ; je n’avais plus de chagrin… Je ne pouvais souhaiter rien d’autre que ce que j’éprouvais, et qui était plus beau que le bonheur.

Les cloches du soir sonnaient sur les deux rives du Rhône, à « Empire » comme disaient les bateliers, et à « Royaume ». Déjà la nuit rapide de novembre commençait de se fondre dans le jour gris. Alors tant de grandes émotions me ramenèrent passionnément à la pensée de cette chambre où Fabien souffrait, où il m’attendait, où je n’aurais pas, aujourd’hui, dû le laisser seul. Et ne pensant plus qu’à lui, comprenant bien que j’avais mis en lui ma vie tout entière, impatiente et avide de le retrouver, je me hâtai si bien sur le chemin du retour que je ne mis pas dix minutes à atteindre cette rue des Trois-Faucons, si sombre le soir, sans boutiques, éclairée seulement par une lampe faible à l’angle de la rue Petite-Fusterie.

* * *

Je l’imaginais qui m’attendait dans l’ombre, comme ce dimanche où déjà je l’avais abandonné ; j’imaginais, dans le cadre plus clair de la fenêtre, la silhouette pesante et repliée… Mais dès que j’eus franchi notre seuil, je m’aperçus qu’un peu de lumière se répandait dans l’escalier, et cela me fit plaisir qu’il eût trouvé le courage d’allumer la lampe. Il avait dû laisser là-haut notre porte ouverte afin de mieux m’entendre, car il cria aussitôt :

— Viens vite.

Et je montai en courant.

La lampe en effet éclairait la chambre, mais il en avait enlevé l’abat-jour, et dans cette clarté désagréable et nue, son visage m’apparut, un peu rouge, tout luisant et gonflé d’un contentement fébrile qui ne cessait d’en agiter et d’en distendre les traits. Une valise était ouverte sur la table et notre petite malle, avec sa toile grise, occupait la place de la commode arlésienne qui avait été repoussée contre la fenêtre.

— Tu vois, dit Fabien. J’ai commencé immédiatement de tout préparer. La lettre de Fardier est arrivée depuis une heure. C’est fini. Demain nous retournons à Lagarde.

Je murmurai dans ma stupeur :

— Qu’est-ce qui est fini ?

— Mais la corvée de notre séjour ici, s’exclama-t-il. Tu devais en avoir assez, hein ?… Et moi donc ! Et tout s’arrange, figure-toi… tout s’arrange si bien… C’est inespéré… quoique pourtant…

Les paroles se pressaient de telle sorte sur ses lèvres qu’il ne pouvait parvenir à les prononcer entièrement. Il balbutiait, riait à demi, devait s’interrompre entre chaque phrase pour respirer avec force. Et devant cet homme si différent de l’homme anxieux et bouleversé que j’avais quitté tout à l’heure, je croyais à présent m’être trompée dans la rue obscure, avoir ouvert une autre porte, être entrée dans une autre maison.

— Qu’est-ce que tu fais ? Cela est impatientant de te voir debout. — Assieds-toi que je te raconte… Voilà… je te dis que c’est inespéré… Inespéré… entendons-nous… En somme, cela m’était bien dû… Avoir eu la malchance, la guigne…

— La malchance ?…

— Que ce Landargues, dit-il, se soit laissé si bêtement mourir entre mes mains. Je t’avais défendu de m’en parler. Cela m’exaspérait… Mais tout de même, est-ce que par hasard tu l’aurais oublié ?

Et, dans son contentement, il se mit à rire comme s’il venait là de me poser la plus plaisante question.

— Non… oh ! non.

— Voyons, dit-il, s’asseyant au bord de la malle, et, dans son agitation, se relevant aussitôt… Il faut que je me calme un peu… et puis je vais te raconter… Maintenant, tu comprends, ça m’est bien égal d’en parler, ça me fait même plaisir puisque tout se trouve tourner au mieux de mes intérêts… Mais que j’ai souffert ! Ah !… ça n’était pas drôle.

Il secouait la tête et soufflait de ses lèvres entr’ouvertes un interminable soupir.

— Tu as souffert…

Quelques minutes avaient suffi, et devant tant de gaîté violente l’image de cette souffrante était partie si loin de moi que je n’y pouvais revenir.

— Tu as souffert… Pourquoi ?…

— Tu en as de bonnes, s’exclama-t-il, en recommençant de rire.

— Ah !… oui… Landargues peut-être aurait pu être sauvé… Tu n’as pas…

— J’ai fait tout ce qu’il fallait, proféra-t-il. Tout ! J’en suis bien sûr. C’est Fardier qui s’est imaginé de me soutenir le contraire… Ah !… cette scène !… Mais je ne lui en veux plus… puisque…

— Quelle scène ?…

— Eh bien ! voilà, dit-il, n’hésitant plus devant aucun souvenir, du moment que toute cette aventure se terminait si heureusement — « Au mieux de mes intérêts », avait-il dit.

Il avait repris sa place au bord de la malle ; et il commença de raconter avec une grande animation. La lumière nue de la lampe projetait durement son ombre et ses gestes vifs palpitaient comme de gros papillons nocturnes à l’angle du plafond.

— Figure-toi… D’abord, j’étais bien satisfait, n’est-ce pas, de ce bon hasard qui m’appelait enfin dans la maison Landargues.

— Tu étais satisfait…!

— Naturellement, dit-il… Oui, je sais… Il y avait les sottises de François à ton sujet, au mien… que veux-tu !… Cela m’avait ennuyé évidemment… plus qu’ennuyé, tu l’avais bien vu… Mais je t’assure qu’à ce moment je ne m’en inquiétais plus beaucoup. J’étais tout bouleversé de cette surprise inattendue et je pensais : « Ce brave de Buires !… C’est gentil à lui de m’avoir envoyé chercher au lieu de Mandel. Et je pensais aussi : Je tendrai tout de suite la main à Landargues… Je serai très aimable… J’aurai l’air de ne rien savoir de ses bavardages. Cela vaudra mieux. » Mais quand je suis arrivé, il avait déjà perdu connaissance, et j’ai bien vu tout de suite qu’il était très mal… Oh ! je ne m’attendais pas à ce qu’il fût si mal. Cela m’a troublé un peu, naturellement. Malgré ça, je n’ai pas perdu la tête. J’ai fait le nécessaire… tout le nécessaire… Romain de Buires était là… et deux domestiques… Ils savent toute la peine que je me suis donnée… Mais ça n’allait pas mieux, au contraire… J’ai commencé à voir qu’il n’en reviendrait pas… Là-dessus, comme il faisait déjà grand jour, voilà que Fardier arrive. Il avait été retenu une partie de la nuit par son malade des Iles.

Il examine le moribond, écarte tout le monde, m’interroge… Et alors, assez bas, c’est vrai, mais trop haut tout de même, il commence à me dire des choses… des choses très dures…, qu’il fallait faire ceci… et cela… et qu’on aurait pu le sauver peut-être… C’était son avis, je te le répète, ça n’était pas le mien… Mais enfin, il le disait tout de même, et comme… comme il est beaucoup plus vieux que moi, n’est-ce pas, je ne pouvais pas répondre grand’chose… Je recevais donc toutes ces sottises, et du moment que j’étais seul à les entendre, mon Dieu, cela n’avait pas une bien grande importance… Mais tout d’un coup, j’ai pensé que Fardier pouvait aller raconter ça dans toute la ville, et alors j’ai été atterré, écrasé… Je n’en pouvais plus… Je suis rentré à la maison comme un fou. J’ai essayé de réfléchir… Mais il me semblait tout le temps que les gens allaient frapper à ma porte, pour venir me regarder et me rire à la figure… Alors je suis parti… je me suis sauvé dans ma voiture… et j’ai continué de rouler malgré l’orage. Je ne voulais plus rentrer… Je ne voulais plus voir personne de Lagarde… Qu’une pareille histoire me soit arrivée ! Pense donc !… Un homme comme moi !…

— Oui… un homme comme toi…

— N’est-ce pas ?… C’est une humiliation que je ne pouvais pas supporter. J’ai passé une nuit atroce. Je me disais tout le temps : « Si au moins cette histoire m’était arrivée avec un de ces imbéciles de paysans que personne ne connaît, dans les fermes de la montagne ! » Avec ces gens-là, si on a commis une erreur, — je n’en ai commis aucune, moi, note-le bien… je dis : si… — on s’en console en se promettant : « La prochaine fois, j’agirai différemment… l’exemple me servira pour un autre… » Et c’est tout. On n’y pense plus… Mais avec François Landargues !… Tout le monde ici ne s’occupant plus que de cette mort, la discutant… chuchotant… Et ce Fardier… une seule parole de ce Fardier pouvant donner l’apparence de la vérité à toutes les suppositions imbéciles… Oh !… quelle nuit !… Je devenais fou, je te dis, absolument fou. Au matin, ma résolution était prise : je voulais m’en aller pour quelque temps, me sauver comme j’avais fait la veille sous l’orage, ne plus voir personne de Lagarde… ne pas entendre les gens me dire : « Et alors… ce pauvre M. Landargues ?… » Oh !… ça… vois-tu, ça, je ne l’aurais pas supporté… Là-dessus, Fardier arrive… Je croyais qu’il avait l’intention de me faire des excuses… mais il n’a pas été jusque-là… non… Il m’a seulement demandé encore quelques détails sur cette mort…

« J’ai commencé de les lui donner, et puis tout d’un coup je lui ai dit : « D’ailleurs, je m’en vais… J’aime mieux m’en aller. — Et pourquoi donc ? » Mais il m’était difficile de lui avouer que j’avais peur de tout ce qu’il pouvait raconter. Alors j’ai dit que j’étais bouleversé par cette affaire, malade, et je t’assure que je ne mentais pas. Il m’a affirmé plusieurs fois que ce n’était pas le moment de partir, qu’il valait mieux rester là… Mais je ne voulais plus rien entendre. Alors je crois que vraiment il a eu pitié de moi… Il m’a parlé moins rudement. Il m’a dit : « Vous n’avez à redouter aucun ennui… mais du moment que vous le voulez absolument… partez… Et partez avec votre femme. Cela sera mieux, puisque nous dirons que vous êtes malade… » J’osais à peine te demander de m’accompagner… tu te rappelles ?… J’avais peur que tu ne te moques de moi, toi aussi, comme tout le monde… Enfin, tu t’es décidée… Nous sommes partis…

— Nous sommes partis…

L’ombre de tous ses gestes continuait de faire trembler des ailes pesantes à l’angle du plafond.

— Ce qu’il y a eu de terrible, continua-t-il après un petit silence, ce sont les premiers jours de notre arrivée ici. Je m’en étais allé de mon plein gré, et j’avais l’impression d’avoir été chassé… chassé de mon pays, chassé de ma ville… Il me semblait que là-bas tout le monde ne parlait que de moi, tout le monde ricanait en pensant à moi… Oh ! c’était épouvantable… Toi-même… je ne pouvais pas te regarder… Il me semblait tout le temps que tu allais me demander ce qui s’était passé… comme Fardier… Et ça ne te regardait pas… ça ne regardait personne, puisque j’avais fait tout ce que je pouvais… je veux dire, tout ce qu’il fallait. Heureusement tu as su te taire… ne me parler de rien… de rien… Je ne voulais pas… Oh ! ces journées, ces promenades, avec cette idée, tout le temps, cette idée : Qu’est-ce que les gens pensent de moi, là-bas ?… Qu’est-ce qu’ils en disent ?…

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