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Pour moi seule

POUR MOI SEULE (continued 2)

Reading edition

L’automne était à son milieu ; les jours de pluie déjà s’emmêlaient aux beaux jours, et, dans la même minute, le souffle qui passait, remuait, avec toute l’ardeur des derniers soleils, l’acidité piquante du froid qui allait venir. Comme le soir tombait, le vent du nord commença de tordre et de dresser à la cime de notre acacia les petites feuilles sèches ; il secoua durement les portes, glissa aux fentes trop larges des volets et, déjà frissonnante, j’allumai dans ma chambre un grand feu de bois, le premier feu de l’année. La pièce morne aussitôt en fut tout embellie : une âme claire dansait au flanc lourd des vieux meubles ; la mélancolie inquiète que je commençais quelquefois de sentir et qui m’avait tenue tout le jour se dissipa ; et j’attendais Fabien au coin de ce feu aussi tendrement, je pense, que je l’avais attendu, pendant nos semaines amoureuses, à ma fenêtre ouverte sur le beau temps. — Mais il arriva tout agité, et, me racontant sa journée, il m’apprit aussitôt que, passant devant la Cloche, il y était entré pour rendre visite à la vieille Mme Landargues et qu’elle l’avait fort bien reçu.

Or, cette femme impitoyable, de cœur si orgueilleux et dur dans ses rancunes, pas plus qu’elle n’en prêtait à quoi que ce fût de nos humbles vies, n’avait prêté d’attention à mon mariage. Elle avait eu l’insolence de dire à Fabien qui le lui annonçait : « Ne me parlez pas de ces personnes, je vous prie, si vous désirez rester de mes amis… » Depuis cette parole il ne l’avait pas revue ; il n’avait pas revu François, voyageant en Espagne, — avec Julie Bérard, affirmait-on — et qui lui avait envoyé sur sa carte quatre mots exactement de félicitations. Sans doute il se vantait de rencontrer quelquefois au café un certain Romain de Buires, neveu de François par sa mère, et qui, durant ses absences, le suppléait dans la direction des carrières. Il disait, en parlant de ce jeune homme : « Mon ami de Buires… » Mais cela était seulement un peu ridicule. Et je voulais espérer que les Landargues maintenant seraient ignorés de nous comme ils entendaient, avec tant de mépris, que nous le fussions d’eux-mêmes.

Je ne pus donc, en écoutant Fabien, me tenir de m’exclamer. Il me considéra avec une extrême surprise.

— Mais, me dit-il, elle s’est toujours montrée fort aimable à mon égard. Je ne serai pas si sot que de laisser perdre une semblable relation.

Et ce furent, je crois bien, la simplicité, la sincérité avec lesquelles il prononça cette petite phrase qui me firent le plus de mal.

— Et… elle t’a demandé de mes nouvelles ?

Les larmes déjà me montaient aux yeux. Ma voix tremblait.

— Mais non, dit-il toujours simplement et sans ressentir l’offense pour lui plus que pour moi-même. Que veux-tu ? Elle est ainsi. Nous avons parlé, absolument comme autrefois, d’histoire et de médailles. A ce propos, elle m’a conseillé…

— Ah !… criai-je, tu ne comprends donc pas !…

Il haussa les épaules, en déclarant :

— Je comprends que tu penses seulement à tes susceptibilités et que cela est ridicule. Il faut dans la vie avoir plus d’adresse.

Et, sans me laisser rien ajouter, il m’apprit aussitôt que François était revenu d’Espagne, mais fort malade, et que Fardier l’avait engagé à faire dans les montagnes un séjour qui pouvait être de longue durée. A ce propos, haussant les épaules, il s’emporta contre ce vieil homme dont les Landargues faisaient tant de cas, déclarant ses ordonnances stupides, et qu’il était un âne ; les pires malheurs pouvaient bien arriver aux imbéciles capables de se remettre entre ses mains… Et certes, je savais bien qu’il n’aimait pas Fardier, ni Mandel, d’ailleurs, son autre confrère à Lagarde ; mais jamais encore il ne m’avait paru mettre dans ses jugements tant d’aigreur brutale et de visible envie. — Enfin, il me quitta pour aller chercher le courrier dans son cabinet et ce départ me fit du bien. Mais les joyeuses flammes de tout à l’heure s’étaient éteintes derrière les hauts chenets rouillés. Une âcre et sifflotante fumée montait des bûches noircies, et, serrant contre ma poitrine mes deux bras croisés, je tremblais dans la pièce sombre, entre les meubles pesants, d’un petit frisson interminable et douloureux.

C’est ce jour-là, oui, ce jour-là, que je revis pour la première fois mon mari tel qu’il n’avait point cessé d’être, avec son cœur courtisan, son imagination petite et pesante, et toute la misère de ses moindres sentiments. Mais que de jours encore il me fallut avant de revenir à la désolante assurance que, bien réellement, il était ainsi ! Que de luttes, que de décourageantes certitudes, sans cesse plus nombreuses et pressantes, venant tourner autour de moi, se faisant accepter malgré ma défense et me laissant chacune sa blessure et son tourment ! Hélas ! il me fallait bien voir maintenant que ce qu’il voulait m’apprendre par tous ses conseils pour la bonne tenue de notre maison, c’était seulement cette méfiance à l’égard des serviteurs, cette haineuse exigence, cette espèce d’avarice enseignée par sa mère et qu’il entendait bien me faire pratiquer. Ses recommandations au moment où j’allais faire ou recevoir une visite étaient toutes pénétrées de la plus mesquine et de la plus aigre vanité. Et je ne sais rien de plus lamentable que ses inquiétudes quand, me parlant de lui-même et de ses talents abondants, il enrageait de n’occuper pas à Lagarde la situation qu’il méritait et déclarait qu’il y saurait bien parvenir… Il avait dans sa clientèle quelques bourgeois riches et deux propriétaires importants de la plaine, et sans cesse il rappelait leurs noms, soucieux de leurs plus vagues malaises et si satisfait de les approcher que, volontiers, je le crois bien, il n’eût accepté d’eux aucun payement. Mais il enrageait d’avoir surtout à soigner de pauvres gens et se montrait avec eux d’une impitoyable âpreté.

Deux fois par semaine avait lieu sa consultation. Alors il fallait qu’un religieux silence occupât la maison. La femme qui nous servait devait mettre un tablier à volants de dentelle comme dans les villes et, dans la salle à manger où attendait l’humble clientèle aux faces brûlées, aux mains noires, inquiète et respectueuse dans ses vêtements du dimanche, il fallait que les quatre pièces d’argenterie que nous possédions fussent bien en évidence au milieu de la table. Moi-même, si je traversais la pièce, je devais retirer le petit tablier gris qu’il m’obligeait de porter sur mes vieilles robes : elles étaient, dans la maison, le seul négligé qu’il tolérât.

— Mais, lui disais-je, que veux-tu que tout cela fasse à ces pauvres gens ?

— Cela fait, riposta-t-il, qu’ils me croient riche et me permet de les faire payer davantage.

Vainement je m’appliquai à découvrir chez lui la noblesse de quelque bel emportement enthousiaste et généreux. Il n’éprouvait rien que de médiocre et d’étroitement réfléchi. Son honnêteté même était de cette qualité craintive et intéressée qui la rend insupportable. Et vainement je voulais forcer mon amour de s’attacher à lui : il n’y trouvait rien qui ne le repoussât. Alors les heures commencèrent souvent de me sembler trop longues, et plus souvent, les voyant aussi régulièrement se lever, tourner et disparaître, je suffoquais à leur passage comme au passage du grand vent.

Fabien m’avait introduite dans une société supérieure à celle que, par maman, j’avais pu connaître ; mais on se visite peu à Lagarde, et les gens y sont de mince intérêt. Je passais donc mes journées dans ma maison, occupée à des rangements d’armoires ou des travaux de couture, mais une mélancolie sourde et continue, une amertume découragée, se mêlaient à tous mes actes et m’enlevaient jusqu’au goût des petites satisfactions que je pouvais avoir. Or je savais depuis l’enfance que ma vie serait humble et toute occupée par de simples besognes ; le bonheur que je tenais était, dans sa forme, bien supérieur à toutes les ambitions que l’on m’avait permis d’avoir ; et mon mal ne venait pas de l’ennui ou du besoin des plaisirs.

Les journées d’hiver n’avaient point de gaîté, mais plus mélancoliques encore étaient les longs jours du printemps. Alors j’ouvrais ma fenêtre. L’odeur de la campagne et les bruits de la rue se mêlant autour de moi m’apportaient leur apaisement. Un petit enfant riait. Une carriole sautait sur les pavés aigus. Des femmes, vers le soir, allaient à la fontaine ; j’entendais le grincement de la pompe, le ruissellement de l’eau dans les cruches de grès ; mais je sentais de nouveau toute mon inquiétude, quand je voyais sur le mur, en face de moi, l’ombre monter peu à peu, comme un chat sournois qui s’étire et qui glisse, car je redoutais maintenant les retours de Fabien et les récits qu’il m’allait faire de sa journée, et tout ce que, durant l’interminable soirée, il remuerait devant moi de petits projets, de petites rancunes et de petites idées…

* * *

Cependant, maman, chaque matin, quand j’allais la voir, aussi pénétrée que le premier jour quand elle m’avait fait l’annonce merveilleuse de mon mariage, ne cessait pas de me répéter :

— Tu es heureuse.

Et sa conviction était si profonde qu’il me fallait bien répéter avec elle :

— Je suis heureuse.

Mais sa fragile santé ne cessait de s’affaiblir et elle prit mal sur la terrasse un jour de grand vent. La fièvre en quelques heures devint très forte et je vis bien qu’elle allait mourir. Vainement, désespérée, je suppliai Fabien d’appeler en consultation, sinon l’un de ses confrères de Lagarde, du moins quelque docteur de Valence ou de Lyon. Il me déclara que le cas de la malade étant grave peut-être, mais fort simple, il n’avait point à supporter cette humiliation ; et maman elle-même me désapprouvait, répétant de sa voix sans force que les soins de son gendre étaient les meilleurs de tous et qu’elle n’en voulait point d’autres. Il me fallut donc laisser ainsi se défaire cette chère vie… Ce fut au petit jour, après une nuit plus tranquille. Guicharde et moi étions seules auprès d’elle. Elle se tourna brusquement dans son lit et nous regarda. Ma sœur, à genoux près du feu, tournait une potion qu’il fallait prendre chaude et dans de la tisane ; mais je me précipitai vers ces yeux où l’âme se levait pour la dernière fois.

— Maman !

Elle voulut sourire.

— Garde… dit-elle très bas… garde bien ton bonheur.

Et ce fut fini dans le temps que Guicharde mit à faire dix pas pour venir à côté de moi tomber en pleurant sur ce lit.

Ah ! chère morte, comme vous deviez nous rester présente, et comme, dès ce moment, et aujourd’hui encore, nous devions sentir que vous étiez toujours là, chaude et gonflée de sang au fond de notre cœur ! — Dans notre désespoir nous ne cessions, Guicharde et moi, de parler d’elle. Chacune de nous s’épuisait à rechercher ce que l’autre conservait de souvenirs et d’images. Nous les mêlions en sanglotant ; quelquefois aussi avec d’attendris et désolés sourires. Et nous ne pouvions plus nous séparer. Alors Fabien proposa que Guicharde vînt habiter avec nous. Je fus bien touchée qu’il eût ainsi compris notre secret désir. Mais après qu’il eut accepté mes remerciements, il acheva d’expliquer sa pensée.

— Cela me permettra, dit-il, de louer la maison de votre mère. Le rapport en sera petit, mais rien n’est à dédaigner. Ensuite, il sera d’un bon effet que nous n’abandonnions pas ta sœur à sa solitude. Mme Périsse m’a posé hier à ce sujet plusieurs questions qui m’ont bien montré l’opinion générale et clairement indiqué ce qu’il est convenable de faire. Enfin Adélaïde la suivra sûrement. Cette fille est honnête ; elle se contente de petits gages et cela nous permettra de réaliser sur le service une intéressante économie.

* * *

La présence de Guicharde ne devait pas seulement me soutenir dans mon désespoir. Elle me fut bonne aussi dans cette autre peine qui commençait de ne plus me quitter. Un peu vieillie, plus maigre avec des yeux plus beaux, toujours autoritaire, exaltée, douloureuse, elle me réconfortait par cette admiration passionnée, cette envie généreuse et enchantée que ne cessait pas de lui inspirer mon bonheur. Elle trouvait ma maison vaste, mes meubles beaux, mes ressources abondantes ; elle trouvait surtout, — et c’est par là qu’elle m’était secourable, — Fabien plein de sagesse, tendre autant qu’on le peut souhaiter et fort remarquable dans ses moindres paroles ; car, satisfaite des apparences, elle ne s’inquiétait jamais d’aller derrière elles chercher ce fond de l’âme qui est la suprême et seule réalité. Elle me dépeignait donc mon mari tel qu’elle savait le voir à travers les tourments de sa solitude et dans la sagesse ou la simplicité de son esprit ; je l’écoutais docilement et, ne cessant de me répéter qu’elle avait raison, il m’arrivait d’en être persuadée. Alors je goûtais un grand contentement à reconnaître que de ma sottise seulement, de mon ignorance et des maladresses de mon pauvre jugement venaient toutes les raisons de ma peine, et ranimant ainsi ce misérable amour qui m’était nécessaire, je parvenais quelquefois encore à en tirer un peu de joie.

* * *

Il y avait deux ans que maman était morte quand la vieille Mme Landargues mourut à son tour. Fabien, assez souvent, l’avait revue, mais il n’osait plus m’en parler ; il apprit la nouvelle sur la route, un jour, en rentrant de ses visites, et, me l’apportant aussitôt, feignit de ne vouloir me la dire qu’avec ménagement. Quand il vint enfin au bout de ses phrases prudentes et déjà consolatrices, je le regardai tout étonnée :

— Eh bien ! dis-je, elle est morte. D’autres, qui sont meilleures, vivent moins longtemps. Croyais-tu que j’allais me mettre à pleurer ?

Il riposta :

— Quelques larmes seraient décentes : c’était la mère de ton père.

Marchant à travers la chambre, soucieux et la tête basse, il s’interrogeait gravement.

— Je me demande s’il convient que tu paraisses aux obsèques. Elles vont être fort belles.

— Aux obsèques de cette femme !…

— Mon Dieu, dit Fabien, que tu es donc ridicule avec tes surprises et tes exclamations ! Tu es de son sang, n’est-ce pas ? Et puisque la voici morte, elle ne peut plus s’opposer à ce que tu le proclames un peu plus haut que tu n’as pu le faire jusqu’à présent. Cela ne nuirait ni à toi, ni à moi.

Il comprit cependant que je ne céderais pas, et il en fut mécontent ; mais cette mort faisait se lever en lui trop de pensées importantes et agitées pour qu’il s’acharnât sur une seule.

— Soit, condescendit-il, j’assisterai seul à la cérémonie, mais tu dois bien te rendre compte que cette mort forcément changera certaines choses… Je ne parle pas de la fortune. Ton père s’est arrangé assez sottement pour qu’il n’y ait rien à attendre ; je le savais en t’épousant et je ne te reproche rien… Mais il faut profiter de cette circonstance pour bien montrer à tout le monde que la famille Landargues est notre famille, et tu vas me faire le plaisir de préparer ton deuil.

— Mon deuil !

Je m’indignai cette fois jusqu’à la révolte.

— Je ne veux pas… je ne veux pas… Elle nous détestait tous, et je la détestais…

— Oh ! pour cela, dit Fabien venant sur moi et me fixant avec dureté, je tiendrai bon, et d’autant plus que cela ne coûtera pas un sou, puisque tu as encore les robes noires que tu portais pour ta mère.

… Ce n’était pas le premier feu de l’année qui brûlait aujourd’hui dans la cheminée, mais le dernier sans doute, car le temps était doux ; déjà, le matin, par la fenêtre du grenier, j’avais pris à notre acacia quelques fleurs odorantes. Et, considérant ces flammes inutiles, je dis à Fabien, désespérément, comme je le lui avais dit un autre soir :

— Tu ne comprends donc pas !

— Qu’il est irritant, cria-t-il, de s’entendre toujours répéter : « Comprends donc ! » par une femme qui ne sait jamais rien comprendre !

Il insista de telle sorte, il m’ordonna enfin avec tant de violence d’aller prendre dans l’armoire une de mes robes noires et d’examiner immédiatement quelles réparations pouvaient y être nécessaires, qu’il me fallut bien me soumettre. Et je sus que, dans les jours suivants, il disait à tout le monde en parlant de moi :

— Elle a été très affectée par la mort de sa grand’mère, Mme Landargues.

* * *

L’étoffe de ma robe était déjà vieille, elle commençait de rougir sous le grand soleil ; cela humiliait Fabien quand il sortait avec moi, et, ne voulant pas faire la dépense de m’acheter une autre robe, qui servirait peu, il me permit au bout de trois mois de quitter le deuil.

J’obéis une fois de plus, simplement et sans ajouter là-dessus aucune parole. Mais les entretiens de Guicharde, l’indulgence satisfaite de ses jugements ne pouvaient plus maintenant m’être d’aucun secours tandis que, par les longues heures de l’été pesant, assise auprès d’elle, je laissais trop souvent l’aiguille reposer entre mes mains inactives. Toute craquelante de soleil, la maison, pour se défendre, tenait ses volets clos sur les chambres obscures. La sécheresse en cette fin d’août ravageait la terre. Dans les champs, les grands millets à graine noire se desséchaient comme s’ils eussent été touchés par la flamme. Les paysans étaient pris de fièvres subites et quelquefois d’une folie qui les menait sur les routes, hurlants et tournoyants, ou les abattait avec des plaintes animales dans l’herbe roussie des fossés. Un air trop lourd, que ne rafraîchissaient point les nuits éclatantes, ne cessait d’oppresser et de brûler les poumons ; et le malaise du corps, se mêlant à celui de l’âme, faisait les journées pleines d’angoisse.

C’est à ce moment que je retrouvai François Landargues un jour, chez Mme Livron à qui j’étais allée rendre visite. Elle n’est point des clientes de Fabien et se contente de lui recommander ses fermiers ou quelques pauvres gens que soutient sa charité ; mais il se satisfait de cela, en attendant mieux, et m’enjoint de témoigner à cette vieille dame les plus grands égards.

La maison de Mme Livron, au bas de la côte, possède une terrasse qui est célèbre dans tout le pays. Par-dessus les balustres de pierre blanche et de briques, on voit le Rhône bleu courir et se gonfler. La plaine est au delà avec ses saules gris, ses peupliers souples, ses herbes pâles, et, quand un souffle de vent passe, courbant dans un même élan la campagne tout entière, frissonnante et couleur d’argent, elle semble courir avec le fleuve et se précipiter dans la mer.

Mme Livron se tenait sur cette terrasse, dans l’ombre épaisse que font six grands platanes mêlant leur branches et leurs feuilles, avec deux dames amies venues d’Avignon pour la voir ; et François Landargues était auprès d’elles. Depuis mon mariage, n’ayant guère cessé de voyager pour ses plaisirs ou sa santé, il vivait loin de Lagarde et je ne l’avais pas revu. Je ne l’avais pas revu depuis le soir d’automne où, près d’un petit feu de feuilles mortes dont tournoyait vers nous la piquante fumée, il m’avait dit : « A demain ! » Et j’avais si bien cessé de penser à lui, après tant de joies vaines et de vaines angoisses, que j’éprouvais seulement à le retrouver un peu de surprise, de l’ennui peut-être, mais nulle autre chose.

Toujours élégant et gardant ce charme irritant qui ne me touchait plus, il avait toutefois beaucoup vieilli. Ses cheveux commençaient de blanchir ; il était plus maigre et plus las ; et chacun des os de son visage formait, quand il parlait, une luisante et mouvante saillie sous la peau sèche et mince. Ses yeux, plus larges, avaient pris une espèce de fixité fiévreuse et dure. Sa bouche était plus blanche et serrée, et le sourire d’autrefois, qui ne l’avait pas quittée, la tordait aujourd’hui d’une espèce de grimace crispée et continue. A le regarder mieux, il m’effraya presque et je lui trouvai l’air méchant.

M’ayant saluée, il me demanda cérémonieusement de mes nouvelles et répondit à mes questions polies qu’il était extrêmement malade ; mais il en avait assez des voyages et ne bougerait plus désormais. A ce moment, Mme Livron s’étant levée pour emmener ses amies jusqu’au bout de la terrasse, d’où la vue est plus belle, il vint aussitôt s’asseoir auprès de moi. Et, désinvolte autant que si notre séparation eût daté de la dernière semaine :

— Eh bien ! Alvère, me demanda-t-il, êtes-vous heureuse ?

— Très heureuse.

— Ah ! remarqua-t-il, vous vous êtes appliquée pour le dire, et cela se voit. Vous ne saurez donc jamais bien dissimuler, ma pauvre enfant. Cependant, vous aurez bientôt trente ans, si je ne me trompe, et vous devriez avoir plus de finesse.

Son ton était bien celui d’autrefois, mais il dédaignait et blessait davantage. Et il se fit plus blessant et dédaigneux encore pour prononcer :

— Votre mari va bien ?

— Très bien.

— Content des affaires ? Je veux dire… enfin, oui, content ?

— Assez.

— La saison est excellente pour lui. Savez-vous que par cette sécheresse les « launes » se vident, les poissons y meurent et pourrissent dans la vase ? Il commence à venir de là des émanations pestilentielles et l’on nous annonce, si ce temps continue, les pires maladies. Voilà de quoi réjouir un médecin qui, comme lui, sait bien entendre son métier.

Ayant insolemment prononcé ce dernier mot, il se tut et commença de me regarder. Mais il vit bien que désormais je n’entendrais plus ce que disait ce regard. Alors, tout irrité, se vengeant aussitôt, et riant d’un petit rire dur qui sautait dans sa gorge :

— J’espère bien que vous avez oublié, — en oubliant tant d’autres choses, — les réflexions que j’ai pu vous faire sur lui. Elles étaient peu indulgentes, me semble-t-il, et je vous en demande pardon… mais je ne pouvais pas prévoir…

Je me levai sans lui répondre et comme Mme Livron me conviait à goûter, je m’approchai avec elle de la petite table où étaient servis, avec du vin muscat et des galettes sèches, les premiers raisins. François Landargues nous suivit, mais il refusa de rien prendre et se retira presque aussitôt.

* * *

Fabien, quand je revenais de mes visites à Mme Livron, m’interrogeait avec minutie. Il me fallut donc bien lui dire que j’avais rencontré François Landargues et il en parut fort satisfait.

— C’est un heureux hasard, déclara-t-il, très heureux… Romain de Buires que j’ai vu l’autre jour m’avait bien dit qu’il devait revenir, mais je ne pensais pas que ce fût aussi tôt, et je ne pensais pas surtout que tu aurais la chance d’être là le jour même qu’il ferait sa première visite à Mme Livron… Les choses s’arrangent au mieux.

Tirant sa chaise devant la table mise, il ajouta :

— J’avais d’ailleurs prévu tout cela depuis longtemps.

Pendant le repas, il réfléchit et parla peu. Ensuite, renversé dans le fauteuil de paille à dossier dur où il se tenait chaque soir, il continua de se taire. Guicharde, ayant un peu de migraine, dormait déjà. Nous étions seuls. Par la fenêtre entrait cet air brûlant que rien ne pouvait alléger, plus chargé chaque jour de toutes les odeurs malsaines qu’il laissait stagner dans les ruelles étroites ; et, dans le bleu nocturne du ciel, où éclatait la lune jaune, se continuait une ardeur sans repos. Fabien souriait longuement aux fumées de sa pipe. Enfin il déclara :

— Tout est bien simple maintenant. Tu vas t’arranger pour revoir François, ce qui n’est pas bien difficile, et tu lui demanderas de venir te rendre visite. Mme Landargues seule empêchait ce rapprochement entre nos familles ; mais elle est morte et son intransigeance avec elle. Rien ne s’oppose plus à ce que ton cousin — le mien par conséquent, — fréquente chez nous désormais.

Dans son regard s’affirmait cette volonté bornée et tenace contre quoi toutes mes révoltes étaient inutiles. Je dis simplement :

— Tu te rappelles qu’autrefois…

— Je sais, dit-il, avec quelque impatience, que tu plaisais à François, ce qui est bien naturel, et que vous avez fait ensemble quelques promenades. Mais vous avez été fort convenables et prudents en somme, et je crois bien être la seule personne du pays qui vous ait jamais rencontrés. Tout cela est loin maintenant et ces petites amours ont peu d’importance. Elles s’oublient vite, mais elles laissent généralement derrière elles une sympathie qu’il faut avoir l’intelligence de savoir exploiter. Comprends bien que Fardier est très vieux maintenant et au bout de sa course. Mandel intrigue déjà pour le remplacer et non point seulement auprès des Landargues… mais on tient par ceux-là toute la clientèle importante du pays… Eh bien ! si nous savons être adroits, ce n’est pas Mandel qui l’emportera, ce sera moi… Comprends cela aussi, et encore…

Il parlait… Je le laissai dire sans plus lui répondre. Mais lasse à la fin et tout irritée :

— Bien… c’est entendu… n’insiste plus. Je demanderai à François de venir ici… je le lui demanderai.

Et certes, je n’entendais point tenir cette promesse. Mais voici que Fabien prit l’habitude chaque soir en rentrant de me chercher par toute la maison avec une grande impatience. Et il me demandait aussitôt :

— Quoi de nouveau ?… L’as-tu revu ?

Alors, l’exaspération m’empêcha de plus réfléchir. Je ne cherchai point à éviter François Landargues, et, le jour qu’il se retrouva devant moi, je lui parlai comme il m’était ordonné de le faire. C’était une fois de plus sur la place ronde et près de l’ormeau. Une cloche, à petits coups engourdis et comme étouffés dans l’air chaud, sonnait la fin de l’office du soir. Des vieilles sortaient de l’église, obscures et chuchotantes, faisant lever la poussière à leurs glissantes semelles. Et le son épais de cette cloche, celui de ces pas traînants, restent mêlés pesamment à l’humiliation qui m’écrasa quand, m’ayant entendue, François posa sur moi son impitoyable regard.

Les calculs de Fabien, son exigence, ma faible révolte, et mes soumissions résignées, il pénétrait aussitôt tout cela ; il en tirait une gaîté violente et cruelle. Et souhaitant qu’elle me fût évidente, souriant de son méchant sourire, il prit bien soin de laisser d’abord le silence se prolonger entre nous.

— Mais certainement, dit-il enfin, j’irai vous voir… c’est-à-dire…

Il désigna sa maison.

— J’irai, quand il vous plaira, vous rendre la visite que vous deviez me faire… et que j’attends toujours.

Curieuses, nous épiant, les sombres vieilles rôdaient autour de nous. L’une d’elles, plus hardie, surgit brusquement à nos côtés. Sans doute elle avait pensé ainsi surprendre quelque chose de notre entretien. Mais, s’excusant très humblement, elle dit à François qu’elle voudrait bien lui recommander son fils, désireux de trouver un emploi aux carrières… Il dut lui répondre. Je m’éloignai aussitôt… Et je pus répondre ce soir-là aux pressantes questions de Fabien :

— Je l’ai revu…

— Eh bien ?

— Je ne pense pas qu’il vienne jamais ici.

Alors Fabien s’emporta, déclarant qu’il ne pouvait rien comprendre à ce refus et que j’avais évidemment présenté ma demande avec beaucoup de sottise et de maladresse.

* * *

Par les journées torrides comme celles que nous subissions alors, il advient quelquefois que l’on voit tout à coup fumer et flamber le foin mis en meule. Le moindre vent qui passe attise cet incendie que n’alluma personne, gonfle, soulève, emporte les brindilles enflammées, et, dangereusement, les répand au hasard. Ainsi, dans les petites villes resserrées où fermente l’ennui, la calomnie naît sans cause ; elle grandit tout à coup, se disperse et retombe, et chacun examine le débris qui s’est venu poser à sa fenêtre ou sur le banc de son jardin.

Celle qui commença sournoisement de réunir le nom de François et le mien, dut se former ainsi de bien peu de chose, peut-être d’un chuchotement de ces vieilles sortant de l’office et qui laissaient au coin de leur bonnet blanc couler un avide regard… Peut-être seulement de cette langueur traînant par toute la ville, inactive et fiévreuse, tant de rêves malsains et de relents décomposés… Toujours est-il que ce mauvais bruit commença de naître et de s’enfler, doucement d’abord, si doucement que l’on n’y pouvait prendre garde. — Un soir, en rentrant, Fabien me demanda, presque mécontent :

— Pourquoi ne m’as-tu pas dit que tu avais revu Landargues ?

— Mais, répondis-je simplement, parce que je ne l’ai pas revu.

— Ah ! par exemple ! On m’a affirmé que vous étiez passés hier, tous les deux, sur le chemin de la Bastide.

— Et qui donc affirme cela ?

— Bernard, le vieux retraité, que j’ai soigné aujourd’hui. Il le tenait du frère de la receveuse des postes.

— Ce n’est qu’une sottise.

Il me crut, et d’ailleurs il n’eût point jugé mauvaise cette rencontre. Mais pourquoi les gens imaginaient-ils de raconter ce qui n’était pas vrai ? Cela prouvait bien qu’ils s’occupaient de nous, et d’une façon maligne, que Fabien n’aimait pas. Et il demeura tout le soir inquiet et étonné.

Il ne tarda point, toutefois, d’oublier cette petite chose comme je l’avais oubliée moi-même ; mais il se trouva que la semaine suivante, dans la rue des Licornes que bordent seulement de hauts murs de jardins, je rencontrai de nouveau François Landargues. Il demeurait en ce moment dans sa maison de la place, et, plus malade chaque jour, sans force pour monter bien souvent aux carrières, continuant comme il avait fait pendant ses longues absences d’abandonner à Romain de Buires tout le soin des affaires, il errait dans la ville au soir tombant, promenant ses désœuvrements inquiets et son inquiète fébrilité. Guicharde le croisait ainsi presque chaque jour et notre rencontre une fois de plus n’avait rien que de naturel.

M’ayant aperçue et ne me laissant pas le temps de l’éviter, il marcha vers moi rapidement et me prit par le bras en me disant bonjour. Je voulus m’écarter ; mais il me serrait avec force. A ce moment, Mlle Tarride ouvrait la petite porte de son jardin ; avec sa bouche toujours ouverte, ses sourcils haut remontés dans son front bas et qui se plisse, elle est fort sotte et sans bonté. Elle nous regarda, baissa les yeux aussitôt et fila le long du grand mur.

— Elle emporte la nouvelle, dit François, la nouvelle que nous nous donnons rendez-vous dans les petites rues désertes où ne s’ouvrent point de fenêtres. Grands dieux !… vous aurais-je compromise !… Mais que dira votre mari ?… Est-il jaloux ?… Alvère, dites-le… ce serait si drôle ! Gourdon jaloux !… Jaloux de moi !… Je me demande vraiment…

Il riait… Soudain il se tut. Une curiosité perverse, un rêve dangereux, s’égaraient dans ses yeux mornes où brûlait la fièvre.

— Vos paroles sont de mauvais goût. Elles me déplaisent, lui dis-je sèchement.

Je le quittai ainsi et, pour ne plus le revoir, prétextant de cette chaleur qui me rendait un peu souffrante, pendant quelques jours je ne sortis plus de la maison. Mais Guicharde m’apprit que François Landargues, changeant de caprice, était retourné s’installer dans la maison de la Cloche, et je m’en allais alors quelquefois, avec ma sœur, m’asseoir au soir tombant dans le jardin de la maison Mondragone, qui est ouvert pendant les beaux jours aux habitants de la ville. Dans l’air trop lourd, la bonne odeur verte qui monte des feuillages nocturnes ne parvenait pas à s’exhaler des buis métalliques et des platanes desséchés. Quelques vieilles près de nous se ramassaient sur les bancs. Je pensais quelquefois avoir leur âge. Guicharde, entre ses doigts, tournait de petites feuilles craquelantes et consumées. Nous ne disions rien.

Les quelques amis que nous pouvions avoir étaient partis pour la montagne. La ville était vide. Rien ne paraissait plus traîner de ce méchant bruit qui, mêlant mon nom à celui de François, s’en était allé comme tant d’autres commérages… Pourquoi donc, dans cette grande tranquillité, oppressante et morne, Fabien commença-t-il soudain de se montrer tout plein d’une aigre inquiétude ? Sans doute, il ne pouvait me faire aucun reproche précis, et, paisiblement persuadé qu’il m’inspirait tout l’amour nécessaire, il ne souffrait point dans sa jalousie ; mais, en rentrant, il m’interrogeait quotidiennement sur l’emploi de ma journée avec une minutie âpre et qui m’eût impatientée si j’avais senti moins de fatigue. Pendant les repas, il parlait à peine. Soudain ses sourcils se contractaient, il baissait la tête ; sans raison, son poing tout à coup faisait trembler la table ; avant même que nous eussions terminé, se levant brusquement, il se mettait à marcher à travers la salle et quelquefois son pied heurtait le sol si fortement que des carreaux, tremblant dans leur alvéole de ciment, montait un petit nuage de poudre rougeâtre et vaporeux.

— Mais qu’a-t-il donc ? Que peut-il se passer ? demandais-je à Guicharde quand nous étions seules.

Elle s’étonnait et s’effrayait avec moi. L’irritation de Fabien était telle que nous n’osions là-dessus lui dire aucune parole ; elle croissait chaque jour ; ses gestes, mesurés d’ordinaire, devenaient brusques et comme incohérents. Il renversait une chaise en voulant l’écarter. Un soir, en se servant à boire, il brisa son verre. Une rage presque haineuse, sournoise cependant et qui savait se contenir, luisait quelquefois dans ses yeux, et son visage se gonflait alors et se tachait de rougeurs enfiévrées.

— Il doit être malade, expliquait Guicharde ; la route en ce moment brûle les yeux, et il disait hier qu’en menant sa voiture il avait senti comme un étourdissement.

* * *

Ma sœur, à Lagarde, s’est fait une amie, une seule, mais qu’elle affectionne. C’est une demoiselle Jeanniot, âgée de près de cinquante ans, fort vive et intelligente, curieuse de tout. De longs bandeaux coulent au long de son visage qui est lisse et paisible comme celui des saintes en cire. Dans sa vieille maison de la rue Puits-aux-Bœufs, sur la table du vaste et humide salon, une collation est toujours prête pour les visiteurs toujours attendus. Ils sont nombreux, quotidiens, et lui portent des quatre coins de la ville les nouvelles dont elle est avide, mais qu’elle sait ensuite ne répandre que prudemment.

Guicharde, quand elle va la voir, s’y installe pour l’après-dîner. Or, un jour de ce mauvais été qu’elle était partie ainsi, emportant son ouvrage, elle me revint vers trois heures ; et, sous la sueur qui luisait à ses joues, son visage était tout animé d’une indignation qui me surprit. Elle arracha son chapeau et le jeta sur la table ; elle battit l’air devant elle de son petit éventail noir, et elle me déclara :

— Ce François Landargues est un misérable.

Je ne fus pas étonnée. Il me semblait maintenant que, depuis quelques jours, dans mon inquiétude, je ne cessais point d’attendre que l’on prononçât ce nom. Je demandai simplement :

— Qu’y a-t-il encore ?

Alors, s’asseyant, elle tira sa chaise tout près de moi et me rapporta ce que Mlle Jeanniot connaissait depuis une semaine et s’était décidée à lui apprendre. Elle le tenait d’un de ses neveux qui fréquentait des amis de Landargues et de Romain de Buires, d’une autre personne encore et d’une troisième. Mais ces petits détails ne sont plus dans mon esprit. Je me rappelle seulement les paroles, et non point le chemin qu’elles avaient dû prendre pour venir jusqu’à moi. Je tenais encore mon aiguille. Toute machinale, regardant bien loin, j’en piquais à petits coups la toile abandonnée sur mes genoux. Et dans la pénombre de la pièce chaude, aux volets clos, j’entendais frémir à mon oreille la voix de Guicharde.

François Landargues se vantait, paraît-il, de mon amour pour lui… L’aventure, laissait-il entendre, était agréable, et il ajoutait en riant que Fabien Gourdon n’était ou ne pouvait être un bien dangereux obstacle. Ces calomnies, Mlle Jeanniot l’affirmait, ne dépassaient pas un certain monde où l’on avait le bon goût de les juger indignes et de les arrêter. Elles ne pouvaient me toucher, et l’impudent cynisme de François Landargues était dans toute cette affaire la seule chose dont on se scandalisât.

— C’est un misérable, répétait Guicharde, un misérable et un fou. Comment peut-il parler ainsi ?… Pourquoi ?…

Mais je continuais de n’être pas étonnée. Je me rappelais ce regard ennuyé de malade et ce que j’y avais vu soudain monter d’animation perverse et de méchanceté grandissante, tandis que François me demandait : « Votre mari est-il jaloux ? Jaloux de moi… ce serait si drôle ! » Ce serait drôle, en effet, de savoir ce que deviendraient en un tel cas la soumission et la déférence de ce Fabien Gourdon, dont on pouvait, quand on s’appelait M. Landargues, se moquer si bien… Que ferait-il ? Tout le jeu était là. Et François jugeait bon d’y amuser ses désœuvrements, se souciant peu que l’insulte m’atteignît, mais prenant grand soin évidemment que tous les propos qu’il tenait vinssent aux oreilles de Fabien. Oui, je comprenais cela… Je comprenais aussi d’autres choses, et quand Guicharde répéta pour la dixième fois peut-être :

— Il est fou ! Que dirait Fabien s’il venait à savoir ?

— Mais je crois qu’il le sait, dis-je d’une voix si lente qu’elle paraissait tranquille.

— Allons donc ! s’indigna-t-elle.

— Il sait… il sait… — et ma voix continuait de traîner parce qu’en disant ces petit mots, je pensais à trop de choses… — Je le crois… j’en suis même sûre… Mais il n’osera jamais rien dire à François Landargues… jamais.

— Cependant… murmura-t-elle, plus effrayée peut-être de cette supposition que de toutes les autres…

Mille petits bruits craquelaient le silence. Il semblait que l’on entendît se fendre et grésiller sous le soleil les tuiles du vieux toit.

— Écoute… ce soir même… ce soir… devant lui… je ferai une allusion à toutes ces vilenies… Nous verrons bien…

— Ah !… comme tu voudras.

Guicharde hésitait encore…

— Mais si c’est par moi, cependant, qu’il vient à apprendre… qu’arrivera-t-il ?

— Rien… rien… sois tranquille…

— J’ai presque peur.

— Et de quoi donc ?

— Je ne sais pas…

— Alors ?

De longues minutes passaient entre nos courtes phrases. S’éveillant tout à coup, une colombe, captive dans sa cage d’osier, au mur de la maison voisine, fit rouler dans l’air sa plainte obsédante et qui ne cessa plus… Une angoisse singulière descendait sur nous…

* * *

Le soir de ce jour-là, commença de se former à l’horizon la buée lourde qui annonce les grands orages de l’automne ; et quand nous fûmes à table, Guicharde, pour n’être point tentée de dire tout de suite autre chose, demanda d’abord à Fabien :

— Pensez-vous enfin que nous ayons la pluie ?

— Je n’en sais rien, dit-il.

— Il serait grand temps…

— Évidemment.

Et, coupant son pain, il le fit avec une violence si maladroite qu’il s’entailla le bout du doigt.

— Laisse donc ! ordonna-t-il comme je me levais pour aller chercher un bol et un peu de linge.

Rageusement, il tamponnait la plaie avec sa serviette que couvrirent aussitôt de larges taches de sang. Guicharde était superstitieuse. Elle me regarda, et je vis bien que maintenant, avant de parler, elle hésitait davantage… Cependant elle avait aujourd’hui senti trop d’indignation pour se pouvoir entièrement contenir. Ses gestes peu à peu s’énervaient à leur tour. Au dessert enfin, comme Adélaïde venait de quitter la salle, ayant posé sur la table un grand plat d’amandes fraîches, elle se décida :

— Fabien, dit-elle résolument, savez-vous ce que l’on m’a raconté aujourd’hui ?…

Il parut inquiet et la regarda.

— C’est à propos de François Landargues, continua ma sœur… Il parle de vous, paraît-il…

Aussitôt, le regard de Fabien, qui s’était détourné, revint sur elle ; cette fois, il était presque haineux, lourd de violences comme un coup au visage.

— Taisez-vous, s’écria-t-il, taisez-vous !

Il se leva, mais il restait debout devant la table ; une espèce de frisson le secouait et, tout immobile qu’il fût, il avait l’air de se débattre. Je l’observais tranquillement. Un papillon épais tournait autour de la lampe, et ma pensée comme lui était incertaine et lourde dans cette atmosphère de tourment et d’orage.

— … Vous êtes renseigné… je le vois. — Et Guicharde maintenant n’était plus prudente, mais se laissait emporter. — Alors que pensez-vous faire ? Cela ne peut continuer.

— Taisez-vous ! répéta Fabien.

Comme à son tour elle s’était levée, il marcha sur elle ; il la prit aux poignets ; et sans que, tout effrayée, elle eût prononcé une parole :

— Taisez-vous ! proféra-t-il une troisième fois, mais très bas, d’une voix rauque et qui s’étranglait. Est-ce que vous perdez la tête ? Vous ne le voyez donc pas que, depuis des jours et des jours, je me contiens pour ne pas faire un malheur…

Et, furieusement, il la repoussa. Il n’avait pas lâché sa serviette qui pendait toute sanglante à sa main gauche. Soudain, la chiffonnant avec rage, il la jeta à ses pieds, et son poing serré avait l’air de s’abattre sur un visage exécré. Un instant il tourna sur lui-même, haletant, hésitant, exaspéré. Enfin, claquant les portes, il alla s’enfermer dans son cabinet… et nous écoutions dégringoler les menus gravats, derrière le papier gonflé par la chaleur, le long des vieux murs tout ébranlés par la violence de cette sortie.

— Oh ! dit Guicharde, venant se presser contre moi… tu vois bien qu’il fallait avoir peur… Qu’est-ce qui arrivera maintenant ? Il avait la mort dans les yeux…

Je demeurai tout indifférente.

— Ne t’inquiète donc pas… Je le connais trop… Ses emportements signifient peu de chose.

Et tranquillement, commençant d’ouvrir quelques amandes, je mis un peu de sel au coin de mon assiette pour qu’elles y prissent plus de goût.

* * *

Malgré ce beau calme que je pensais avoir, il me fut, après une telle scène, impossible de dormir. N’osant allumer la lampe par crainte de réveiller Fabien, tout anéanti dans son lourd sommeil, j’implorai le secours d’une rumeur au loin qui permît à mon esprit fatigué de se distraire à la suivre. Vainement. Ces nuits de province sont les plus mortes de toutes. Dans la campagne même, le froissement des feuilles, l’aboiement d’un chien, le cri du mulot, la plainte argentée du grillon sous les herbes, mettent, dans ces heures obscures, l’animation secrète des mille petites vies qui s’inquiètent et qui veillent. Mais des pierres et des murs, des grosses portes bien closes, des lourds volets, ne monte, à travers le silence des rues désertes, qu’un plus pesant silence.

Le subissant jusqu’à m’en sentir étourdie, je laissai donc, sans fermer les yeux, se traîner cette trop longue nuit. Et voici que soudain, deux heures venant de sonner, je fus comme soulagée d’entendre au loin, très loin, un pas qui marchait vite et qui sonnait durement.

Je me dressai pour mieux l’entendre. Amoureux attardé ou travailleur trop matinal ? Délaissant un instant mes tourments, je m’amusais à de petites imaginations. Le pas approchait rapidement. A présent il semblait courir… Je n’imaginais plus rien… Une espèce d’angoisse commença de me faire trembler… j’attendais… le pas allait-il venir jusqu’à notre porte ?

Il y vint et s’arrêta. Aussitôt le marteau retomba avec force trois fois de suite, et je criai :

— Fabien !… Fabien !

Ce n’était pas la première fois que semblable réveil nous surprenait en pleine nuit. Fabien, habitué à ces alertes, eut tout de suite les yeux ouverts, le cerveau lucide.

— Eh bien ! dit-il, on vient me chercher pour un malade. Ce n’est pas la peine de crier comme une affolée.

Calme, il alluma la lampe. Tandis qu’il attendait avec une insupportable patience que la petite flamme eût achevé de couronner la mèche ronde, le marteau résonna de nouveau cinq ou six fois, et les coups précipités, ne se détachant pas l’un de l’autre, faisaient un seul roulement bondissant et tragique.

— Vite, Fabien, vite !

— Que tu es ridicule ! dit-il simplement.

Il s’habilla, prit le temps d’ouvrir l’armoire pour y prendre un foulard qu’il se noua autour du cou ; il sortit enfin, emportant la lampe, et descendit tranquillement, tandis que le marteau, sur la porte, recommençait de frapper éperdument. Presque aussitôt, Guicharde, son bougeoir à la main, entra dans ma chambre :

— Ah ! me dit-elle, ton mari est descendu enfin. Je croyais qu’il n’entendait pas. Et cependant quel tapage !

Je demandai :

— Il t’a réveillée ?

— Je ne dormais pas, dit-elle.

Et elle vint s’asseoir sur mon lit.

Je me penchai vers son épaule ; mais, comme mon front allait s’y appuyer, elle tressaillit et se mit debout. Fabien en courant remontait l’escalier. Il ordonna, d’une voix troublée et rauque :

— Mes chaussures… mon manteau… ma casquette… vite.

Je me levai en hâte. Son visage, éclairé seulement par la bougie de Guicharde et tout creusé de grandes ombres, me paraissait redoutable. Tout en me précipitant vers le cabinet de toilette, je demandai :

— Qui est malade ?

Il répéta :

— Vite.

Et il s’appuyait tout haletant contre le mur.

— Voulez-vous que j’aille ouvrir la remise ? proposa Guicharde.

Déjà il laçait à la diable, ne prenant qu’un crochet sur trois, les grosses chaussures en cuir de bœuf que je venais de lui remettre et qui servaient pour ses courses nocturnes.

— Je ne prends pas la voiture… c’est tout près… ou du moins… pas loin.

Une émotion que je ne pouvais comprendre essoufflait sa voix et faisait ses gestes désordonnés. Je demandai encore :

— Qui est malade ?

Il me regarda ; mais ses yeux un peu fixes ne me voyaient pas. Enfin ses paupières battirent nerveusement, et se détournant sans me répondre :

— Ma trousse, dit-il, jetant cet ordre à Guicharde. La petite trousse avec les aiguilles ; et la boîte noire qui est dans le placard, derrière le bureau. Voilà la clef.

— La noire ? répéta Guicharde prudente, sachant que chacune des quatre boîtes enfermées dans ce placard contenait des produits différents.

— Oui… la noire… vite.

Elle sortit. Je courus derrière elle. En bas, dans le vestibule, la lampe posée sur une petite table éclairait un vieil homme qui se tenait debout, les bras croisés. Bien qu’il y eût là trois chaises toujours prêtes pour ceux qui attendaient, il ne voulait pas s’asseoir tant son impatience était grande, et le talon de son gros soulier paysan ne cessant de battre la dalle, cet homme semblait tout agité d’un tremblement continu qui le secouait jusqu’aux épaules et jusqu’au bout de ses grandes mains, stupidement pendantes à son côté et comme écartées d’épouvante.

— Pardon, dit Guicharde en passant devant lui, j’ai besoin un instant de la lumière.

Elle prit la lampe pour aller dans le cabinet de Fabien et je demeurai dans l’ombre auprès de cet homme qui tremblait. Mon frisson, comme le sien, ne cessait pas. Et le bruit continu de son talon sur les dalles blessait mes nerfs au point que je crus dire très bas :

— Taisez-vous… oh ! taisez-vous !

Sans doute, je ne prononçai pas ces paroles. Mais je demandai, et ce fut aussi très bas :

— Qui est malade ?

— M. François Landargues, dit l’homme brièvement. Une crise comme jamais… J’ai couru chez M. Fardier… Il était avec un autre malade… loin… dans les Iles… Alors M. Romain m’a dit qu’il fallait venir ici.

Il eut un dernier coup de talon, plus furieux, et commença de marcher vers la porte.

— Ah ! mais qu’il se dépêche, le docteur !… Ces crises-là, on y reste, si c’est pas soigné à temps.

— Il va venir…, dis-je, il vient.

Et je m’en allai vers la lumière qui passait sous la porte du cabinet. J’entrai. Je m’appuyai au bord de la table.

— Guicharde… C’est pour François Landargues qu’on est venu le chercher !…

Elle s’appliquait en ce moment à serrer une courroie qui liait ensemble la boîte noire et la trousse. Elle leva brusquement la tête et l’ardillon de la boucle se mit à danser devant les petits trous ronds percés dans le cuir sans pouvoir entrer dans aucun d’eux.

— Oh !… dit-elle sourdement et tout épouvantée, mais c’est impossible !… c’est une chose impossible !… Pourquoi est-on venu le chercher ?… Il y a d’autres docteurs à Lagarde… Mandel n’habite pas bien loin… Il faut que cet homme aille jusque-là. Je vais lui dire.

Et, se précipitant aussitôt, elle heurta Fabien qui venait d’entrer ; il l’avait entendue.

— Qu’est-ce que vous alliez dire ? demanda-t-il brutalement, et de quoi donc vous mêlez-vous ? Est-ce que tout est prêt ?

Lui-même acheva de boucler la courroie, mais ses mains étaient plus nerveuses encore et maladroites que les mains de Guicharde. Enfin ce fut prêt. Il mit le paquet sous son bras, boutonna précipitamment son manteau et, nous voyant l’une et l’autre tout interdites :

— Qu’est-ce que vous avez, cria-t-il, de quoi vous étonnez-vous ?

Il s’éloignait. Il se retourna pour ajouter, presque solennel :

— Est-ce que ce n’est pas là mon devoir ?

La porte du cabinet claqua derrière lui et, aussitôt après, la porte de l’entrée. Je m’appuyai encore à la table et Guicharde était debout de l’autre côté. La lampe, qui contenait peu de pétrole, commençait de charbonner. Je regardais fixement sa mèche grésillante où se soulevait par moment une pauvre flamme épuisée. Il en venait une odeur atroce qui se mêlait à l’odeur de toutes les drogues et de tous les poisons contenus dans le petit placard dont la porte était restée ouverte.

— Il est sublime ! soupira enfin Guicharde avec son exaltation habituelle.

— Qui cela ? demandai-je, déconcertée.

— Mais ton mari, dit-elle, ton mari…

Et elle avança de trois pas pour venir me secouer.

— Tu dors, Alvère ? Ne regarde donc pas la lumière de cette façon. Tu seras ensuite tout éblouie.

Elle répéta, joignant et serrant ses mains maigres qui devenaient peu à peu comme des mains de servante, avec une peau rude et de grosses veines en saillie :

— Hier, il détestait cet homme… Je le voyais bien… il l’aurait tué… Et maintenant… parce que c’est son devoir… Il a bien dit cela, et c’est très beau.

Je ne bougeais pas. Alors, elle vint me prendre par le bras.

— Viens… Essayons de dormir un peu… Ah !… j’ai le cœur plus léger ! Il me semble que cela va tout arranger… François Landargues fera des excuses… Fabien pardonnera.

Sa vive et simple imagination l’emportait déjà. Elle rentra dans sa chambre et moi dans la mienne. Je me jetai sur mon lit.

Je voulais ne rien redouter… ne rien espérer… ne penser à rien… Cependant, bien plus encore que tout à l’heure, l’ombre était pesante à mon insomnie et j’agitais la main quelquefois comme pour soulever cette ombre de mon visage. Enfin, une morne vapeur commença de paraître et de s’élargir au cadre de ma fenêtre. Un peu plus tard, une carriole bondit sur les pavés dans un grand tapage de ferraille mal jointe et de pots en métal se heurtant l’un à l’autre. — La laitière de la Bastide… Il est donc six heures… six heures déjà ! Pourquoi Fabien n’est-il pas rentré ? — La vapeur blanche aux fentes des volets de bois était devenue du soleil et, par toute la rue des Massacres, tous les autres volets claquaient le long des murs. Au-dessous de moi, j’entendais Adélaïde qui tirait les meubles pour balayer la salle. Elle parlait par la fenêtre à des femmes qui passaient ; elle disait : « Il fait beau temps. » Je me levai à mon tour.

A ce moment, j’entendis ouvrir avec violence la porte de l’entrée. Elle retomba presque aussitôt, et si lourdement que ce fut bien sûr la muraille elle-même qui l’avait rabattue. Ce fut bref, et celui qui venait d’entrer avait dû se glisser bien précipitamment entre les deux bonds de cette porte claquante. Qu’avait-il à nous dire pour montrer tant de hâte ? J’attendais… mais tout de suite la patience me manqua et je criai :

— Fabien !

Il ne me répondit pas, et je fus bien surprise de ne pas l’entendre monter, ce qu’il faisait toujours assez bruyamment. Alors, je demandai à Guicharde qui venait d’ouvrir la fenêtre du palier et restait là comme une chatte, une longue chatte noiraude et maigre, à cligner des yeux dans le soleil matinal :

— Qui est donc entré ? Je croyais que c’était Fabien.

— C’est lui, dit-elle, mais il s’est enfermé dans son bureau.

— Enfermé ?… pourquoi ?

— Je n’en sais rien… Je me demande comment les choses se sont passées ?… As-tu dormi un peu ?…

— Faut-il des raisins ? criait Adélaïde dans la cage de l’escalier. Ils sont à douze sous. Et puis voilà Milo qui vient avec des anguilles. En voudrez-vous ?

— Je descends, dit Guicharde, je descends.

Et se tournant vers moi :

— Paresseuse, dépêche-toi donc de faire ta toilette. Fabien nous racontera, pendant le déjeuner…

Je lui obéis. Des pigeons se promenaient sur le toit. Quand cessait le bruit frais de l’eau ruisselante autour de moi, j’entendais le petit bruit griffu de leurs pattes sèches sur les tuiles desséchées.

« Pourquoi Fabien n’est-il pas monté encore ? Que fait-il ? » Une buée lourde enveloppait le soleil. Je respirais avec peine, mes mains brûlaient. Enfin, je fus prête avec ma robe de tous les jours, en grosse toile à rayures grises bien serrées, correcte et peu salissante. « Est-il encore dans son cabinet ? » Et, dans mon anxieuse curiosité, l’idée me vint de le surprendre. Du temps d’un Gourdon qui était notaire, cette même pièce qui faisait aujourd’hui le cabinet de Fabien servait d’étude. Afin de pouvoir surveiller les clercs, on avait aménagé dans l’escalier, au ras de la quinzième marche en descendant, un petit judas qui se trouvait, dans l’étude, percer le mur non loin du plafond. Je sortis de ma chambre et quand j’eus atteint cette quinzième marche, je me mis à genoux sur le bois bien ciré.

Le loquet un peu rouillé, mais fragile, ne grinça pas sous ma main prudente. Et d’abord je sentis une odeur nauséabonde, celle de la lampe qui durant une heure de nuit avait charbonné et fumé dans cette pièce. La fenêtre n’avait pas été ouverte ; les volets demeuraient appliqués aux vitres, mais pas très hermétiquement, et dans toute cette ombre glissait un jour suffisant pour qu’il me fût possible de distinguer mon mari assis devant sa table et la tête dans ses deux mains. Un des minces rayons qui traversaient la pièce suspendait au-dessus de ces mains ses dansantes poussières, et ces mains, terriblement lumineuses et pâles, étaient la seule chose qui se distinguât bien au-dessus de l’être confus, replié sur soi-même et tout anéanti. Je pensai :

— Il s’est endormi.

Mais ces mains n’étaient pas les mains paisibles dans lesquelles un front abandonné cherche son repos. Elles se tordaient, ou plutôt elles s’étaient tordues ; elles se pressaient, ou plutôt elles avaient dû se presser. Maintenant elles ne bougeaient plus, mais leur crispation immobile, la saillie plus blanche des os à l’angle des doigts repliés exprimaient quelque chose d’effrayant… Et, les ayant bien regardées, je sentis que mes mains se pressaient et se tordaient à leur tour. Je voulais courir, mais je ne pus achever de descendre l’escalier qu’avec une lenteur extrême en m’appuyant à la rampe.

Dans la salle à manger les tasses de grosse faïence étaient disposées sur la nappe à carreaux bleus avec le beurre et le pain. Cette pièce donnait sur la rue des Massacres. A travers les rideaux d’étamine un peu fanée on voyait passer les marchandes qui criaient la figue et l’amande fraîche, les beaux œufs et les pommes ; et Guicharde était là, debout, avec des yeux qui avaient peur et un visage pâle, si pâle ! effrayant dans la grande lumière comme étaient effrayantes dans l’ombre de la pièce voisine les mains pâles de mon mari.

Quelle stupeur s’était donc abattue sur la maison tout entière ? Mais il me fallait maintenant éprouver. Je sentis cette stupeur tournoyer en moi-même. Je compris… Et je crois bien que ma plainte s’éleva et que je tendis en avant mes deux mains ouvertes avant même que Guicharde, me voyant entrer, eût prononcé :

— François Landargues est mort cette nuit !

— Il est mort !

Je pus faire le tour de la table et je vins tout près d’elle.

— Guicharde, comment est-il mort ?

— Je ne sais pas.

Sa voix passait à peine entre ses lèvres serrées. Mais elle savait… je voyais bien qu’elle savait. Ah ! que pouvait-elle savoir ?

— Par pitié, dis-le !

A ce moment, elle dut s’asseoir, et cette défaillance chez ma forte Guicharde défit ce peu de courage auquel je m’essayais. Je m’affolai tout à fait et je suppliai, penchée sur son épaule :

— Dis-le… dis-le…

— Ah ! qu’est-ce que je peux dire ? La crise a été d’une gravité exceptionnelle, et peut-être bien qu’il serait mort tout de même. Mais enfin… Le docteur Fardier est arrivé plus tard… un peu plus tard… trop tard… Et peut-être que Fabien s’est trompé de piqûre…

— Exprès !… criai-je, il l’a fait exprès !

Son geste fut vague, mais il y avait quelque chose de terrible dans la lenteur de ses paroles :

— Mais non… voyons !… on dit seulement… maladroit.

— Qui ose parler de cela ?… qui donc ?

— Tout le monde, cria-t-elle, me montrant la rue d’un grand geste vague et parvenant enfin à sangloter.

* * *

… Je m’écartai de la fenêtre et j’eus envie de demander que l’on fermât les rideaux. Ces commères avec leurs paniers au bras et les quelques dames dont je distinguais l’ombrelle ou le chapeau ne venaient-elles pas pour s’assembler devant ma porte et la montrer du doigt ? La discrétion que mettait Adélaïde à ne point poser le lait sur la table à l’heure habituelle me sembla, tout injurieuse, n’être que son obéissance à l’indignation générale. Sans doute cette fille avait déjà quitté la maison et nous étions seules, Guicharde et moi, seules avec l’homme qui, dans la pièce voisine, serrait ses deux mains sur son front…

— Qu’est-ce que tu crois, toi ?… Pour moi, il l’a fait exprès… j’en suis sûre… Il l’a tué exprès… Il l’a tué.

C’est Guicharde, relevée et s’appuyant à moi, qui soufflait ces mots contre ma joue. Oh ! ma Guicharde, tout à la fois emportée et raisonnable, ne voyant rien que simplement, mais aussi avec violence ! La vie l’agitait comme une main dans un bassin étroit fait aller et venir les petites vagues de l’un à l’autre bord. Cette nuit elle trouvait mon mari sublime parce qu’il avait prononcé quelques paroles qui pouvaient le paraître, et maintenant, avec la même passion, elle décidait dans son épouvante :

— Il l’a tué.

— … Tu le crois, Guicharde, tu le crois ?

Tout bas, je disais à mon tour :

— Il a tué !… il a tué !… Fabien Gourdon, le docteur Gourdon, mon mari, a tué… Il a osé tuer monsieur François Landargues.

Et je demandais encore :

— Tu le crois, Guicharde, tu le crois ?

Déjà, regrettant ses paroles, elle recommençait de dire : « Je ne sais pas. » Mais sans plus l’interroger, je lui saisis la main parce que, derrière la vitre, j’avais vu trois femmes qui s’arrêtaient. Elles me semblaient observer la maison. J’avais peur de leur regard, peur aussi de me sentir trop près de Fabien.

— Allons-nous-en !

— Où cela ?

— Viens !

Je l’entraînai. Fabien, d’un instant à l’autre, pouvait entrer dans ma chambre, et je ne songeai point à m’y réfugier. Nous montâmes les deux étages. Tout au fond du vieux grenier, des planches recouvertes d’une peinture à la chaux formaient une petite chambre où nous avions relégué quelques meubles qui nous venaient de maman et que Fabien n’avait point jugés dignes d’être vus dans sa maison. Il y avait au dedans de la porte un pauvre verrou dont les clous ne tenaient plus. Je le poussai cependant. La buée orageuse, plus blanche et lourde que la veille, recommençait de tendre le ciel ; par la lucarne sans vitres, dont le volet pendait sur son gond rouillé, entrait et s’amassait dans ce réduit la plus suffocante chaleur.

Guicharde s’assit sur la petite chaise où s’asseyait maman pour apprendre de son oncle Jarny à tenir les livres, et moi sur une caisse qui renfermait ses pauvres robes noires et son dernier chapeau. Nous ne disions plus rien et rien au-dessous de nous ne bougeait dans la maison silencieuse. Vers midi, le marché ayant pris fin, les rumeurs qui nous venaient par-dessus les arbres et les murs s’en allèrent par tous les chemins de la campagne. Alors, juste au-dessous de nous, le bruit pressé d’un moteur haleta dans ce silence. J’entendis grincer la grosse serrure de notre porte charretière. La trompe gémit à l’angle de la rue.

— Il s’en va, dis-je à Guicharde.

— Ah ! qu’il s’en aille !

Et nous respirions mieux malgré l’orage qui déjà était sur nous. Il stagna cependant plus de deux heures avant que d’éclater. Voyant le ciel s’assombrir, je murmurais de temps en temps :

— C’est la nuit, déjà la nuit !

— Mais non, disait Guicharde, il est trois heures seulement… il est quatre heures.

Enfin le premier éclair enflamma notre lucarne, et les toits au delà, et tout l’horizon. Le ciel entier croula dans un grondement formidable et prolongé. Les premières gouttes, pesantes, pressées, crépitaient si violemment sur les tuiles, au-dessus de nous, qu’elles semblaient les rompre en éclats.

Je n’aime pas l’orage ; quand il vient, je ne puis le supporter qu’en me réfugiant dans les pièces basses de la maison et je demande plus de six fois à Adélaïde si toutes les fenêtres sont bien fermées. Mais, ce jour maudit, je ne pouvais recevoir du dehors et sentir dans ma chair aucune frayeur. Je ne cessais pas d’entendre un tumulte plus fort que ce bruit que font les nuages ; je ne cessais d’être éblouie par une lumière plus effrayante.

— As-tu peur ?… demandait Guicharde étonnée de mon calme. Veux-tu descendre ?

— Non… non… je n’ai pas peur… nous sommes bien ici.

Mais voici que quelqu’un essaya d’ouvrir notre porte et, n’y parvenant point, la heurta d’un doigt pressé. Alors cette frayeur qui m’empêchait si bien d’être effrayée par l’orage, me mit debout toute haletante. Je criai :

— Va-t’en ! va-t’en !

— Mais tu es folle, dit Guicharde… tu es folle, ce n’est pas…

— C’est Adélaïde, cria la jeune voix de notre servante. Voyons, mesdames, est-ce que c’est sérieux de rester là-haut par un temps pareil ? Et puis de n’avoir pas mangé de toute la journée ?

Elle continuait, après que Guicharde eut ouvert la porte :

— Et pourquoi tant d’affaires… je vous demande un peu !… M. François Landargues est mort, et après ?… Comme on disait tantôt chez Mme Favier, l’épicière, c’est des histoires qui arrivent tous les jours aux médecins… Et comme on disait encore : sûr que c’est embêtant pour le docteur Gourdon… vexant, si vous voulez… mais pas plus…

— Pas plus… répéta Guicharde, songeuse.

Et le simple bon sens de ces paroles la réconfortait déjà.

— Elle a raison… elle m’a fait du bien, disait-elle tandis que nous descendions l’escalier derrière Adélaïde.

Cette fille avait montré de l’héroïsme en venant par ce temps nous chercher sous le toit, et dans sa frayeur des coups de tonnerre, elle dégringolait maintenant trois marches à la fois.

Elle nous avait dressé, dans la cuisine bien close, un petit couvert. Je pris seulement un peu de thé. Mais l’appétit revenait à Guicharde. Les phrases rudes et sensées d’Adélaïde continuaient de la rassurer et il lui devenait peu à peu évident que cette mort de François Landargues était pour tout le monde prévue et naturelle. — Nous avions été bien ridicules de ne pas tout de suite la juger ainsi ; et elle me le dit tout bas avant qu’une demi-heure eût passé, souriant presque, tant elle commençait à sentir de soulagement.

L’orage s’apaisait. Vers sept heures, nous nous décidâmes à ouvrir les fenêtres et je sortis de la cuisine. Alors je tressaillis en voyant Fabien dans le vestibule. Sans doute il venait à l’instant de rentrer. Ses vêtements et son visage étaient ruisselants d’eau. Il me demanda précipitamment :

— Qui est venu aujourd’hui ?

— Mais personne… personne.

* * *

Aussitôt il monta dans notre chambre où je ne voulus pas entrer ; Guicharde, cette nuit-là, me garda auprès d’elle. Rassurée à demi, elle voulut me persuader qu’il fallait l’être complètement ; et, tout en me démontrant l’absurdité de nos premières angoisses, brisée de fatigue, elle commença de s’endormir. Mais je fermai les yeux à l’aube seulement, et quand je m’éveillai ma sœur n’était plus là.

Elle ne tarda pas à remonter, et je la vis tout animée : elle avait déjeuné en face de Fabien, qui paraissait très ennuyé, mais, jugeait-elle, assez calme en somme, plus calme qu’il n’était depuis bien des jours. Naturellement, elle ne l’avait interrogé sur rien et ils avaient parlé seulement du pain, qui était mal cuit ce matin-là, et d’une planche du buffet que les souris avaient rongée pendant la nuit.

— Il pense comme moi qu’il nous faudrait un chat. Je ne les aime pas, mais dans une maison aussi vieille que celle-ci on ne saurait s’en passer.

Laissant ce sujet, elle me rapporta les nouvelles déjà recueillies par Adélaïde pendant ses courses matinales. Toute la ville naturellement ne s’entretenait que de François Landargues ; mais à courir les rues comme ils faisaient depuis la veille, tant de commérages s’étaient déformés. Pour certains, aujourd’hui, Fardier seul se trouvait à la Cloche au moment de cette agonie, et, dans son affolement, il avait fait appeler non seulement Fabien, mais le docteur Mandel. D’autres racontaient comme le père de François était mort, aussi brusquement et presque au même âge. Et l’on s’intéressait surtout à Romain de Buires qui se trouvait recueillir un héritage considérable, et qu’il était vraiment bien chanceux de n’avoir pas attendu plus longtemps.

— Tu vois, me répétait Guicharde, tu vois bien, personne ne songe à ces sottises qui nous avaient, hier, absurdement effrayées.

Maternelle, et me voyant encore accablée, elle s’était mise à me coiffer comme elle faisait dans mon enfance ; les bras abandonnés sur mes genoux, je regardais dans la glace mon visage si pâle et mes yeux toujours effrayés… Or, tandis que Guicharde fixait la dernière épingle, Adélaïde en courant monta nous dire que le docteur Fardier venait d’arriver et que Fabien s’était enfermé avec lui dans son cabinet.

— Sans doute, dit Guicharde que rien n’inquiétait plus, ont-ils à régler certains détails.

Et elle me demanda :

— Quand vas-tu descendre ?

— Je ne veux pas voir Fabien… Je ne veux pas.

Il me fallut pourtant en venir là, car, l’angélus de midi ayant sonné, le docteur Fardier sortit de la maison et presque aussitôt mon mari m’appela… J’hésitais encore. Il répéta mon nom deux fois d’une voix lourde et sans impatience. Alors je descendis et je le trouvai assis devant son bureau comme je l’avais vu la veille ; ses épaules, qui cherchaient l’appui du fauteuil, me parurent plus étroites, et la tête penchait en avant, très pâle et presque pitoyable, avec ses yeux trop ouverts et son regard un peu fixe.

Il chercha plus d’une minute sa première phrase, et puis, ce grand silence entre nous deux le gênant peut-être, il se mit à parler précipitamment.

— D’abord, qu’est-ce que tu as depuis hier ? Je ne comprends rien à ton attitude avec moi. Elle est ridicule. Il m’est arrivé un ennui, un malheur si tu veux, mais à quoi nous autres médecins sommes exposés tous les jours. François Landargues était perdu. Je l’ai bien vu en arrivant. Cependant j’ai fait l’impossible pour le sauver. Fardier me le disait encore tout à l’heure… Il me le disait. Il est venu… C’est tout de même un brave homme. Nous avons parlé longtemps. Alors, voilà… Il me trouve malade, très malade. Tu sais comme j’étais nerveux et surmené depuis bien des jours. Il me faut maintenant du repos, et tout de suite… Fardier me conseille de partir pour Avignon, aujourd’hui même.

— Aujourd’hui !…

— Oui, ce soir… Pourquoi es-tu si singulière, avec cette même figure crispée que tu avais hier quand je suis rentré ?… Je ne veux pas supposer que cette mort te désespère. Alors ?… Qu’est-ce que tu as ? Pourquoi me regardes-tu comme tu le fais ?… A quoi penses-tu ?

Son buste, par-dessus la table, se tendait vers moi. Une méfiance effrayée se lisait dans ses yeux. Je tournai la tête.

— A rien… Je ne pense à rien… Alors il faut que tu partes ce soir ?…

— Il faut…, répéta-t-il, continuant de m’observer avec inquiétude, il ne faut rien du tout. On me donne un bon conseil… Je le suis.

— C’est bien…

Et dans ma hâte de ne plus être devant lui, je n’ajoutai aucune question.

— Je vais tout préparer.

— Attends encore, dit-il, attends. Je voudrais…

Il hésitait ; il recommençait de baisser la tête. Sa pâleur était effrayante. Une de ses mains pendait à son côté et tout le sang de l’être semblait s’être réfugié dans cette main inerte et rouge dont se gonflaient toutes les veines. Il hésitait… Et de nouveau ses paroles se précipitèrent fébrilement.

— Il faudrait que tu partes avec moi, Alvère. Ainsi tout le monde comprendrait mieux. Tout le monde serait bien sûr que je suis vraiment malade. Je le suis, d’ailleurs… Je le suis. Cette terrible nuit m’a achevé. Alors, je m’en vais… et toi tu m’accompagnes… pour me soigner. Comme cela, tout est naturel, n’est-ce pas ? bien naturel !…

Mais son regard, qui m’interrogeait anxieusement, recommença de m’épouvanter, et il répéta, d’une voix sourde :

— Qu’est-ce que tu as ?

— Je ne sais pas… — Et comme lui, je parlais très bas. — Je ne sais pas ce qu’il est naturel de faire… Je ne sais pas ce que le monde doit comprendre… Mais je ne partirai pas avec toi… Je ne partirai pas.

— Pourquoi ? pourquoi ?…

Je voyais bien que son étroite et tenace volonté était maintenant sans force et tout incohérente. Je répétai :

— Je ne partirai pas…

Et, sortant de la pièce, j’appelai Adélaïde pour lui donner l’ordre d’aller au grenier chercher les valises. Je voulais m’occuper aussitôt de ce départ, et que Fabien s’en allât au plus vite… Ah ! qu’il s’en allât…

* * *

La chambre, quand j’y entrai, était toute pleine encore de son désordre nocturne. Toute machinale et sans regarder rien, incertaine et brusque, j’allai vers une armoire. Je l’ouvris et commençai d’en tirer un peu de linge. Mais il me fallut bientôt m’asseoir et serrer mes tempes entre mes deux mains…

Il avait tué ! il avait tué !… Mes soupçons, d’heure en heure, depuis la veille, n’avaient cessé de me tirer vers cette certitude et j’y atteignais maintenant. Il avait tué !… Peut-être il avait fait le geste terrible, et peut-être seulement, pendant une minute monstrueuse, souhaitant donner la mort, il avait laissé la mort emporter devant lui ce qu’il pouvait défendre. Il avait tué ! Je savais… Je savais… Que pouvait valoir là-dessus l’opinion des commères ou celle de Guicharde ? Sans doute, il était bon que personne n’eût de soupçons ou ne parût en avoir. Mais cela n’avait pas toute l’importance. Que s’était-il passé, en vérité, non point autour de ce moribond, mais dans cette âme ? L’intention, le mouvement secret de l’être qui détermine dans leur forme extérieure et menteuse tous les autres mouvements, qui pouvait le connaître ? Fardier lui-même… On dit à quelqu’un : « Vous avez commis une erreur ». On peut lui dire plus durement : « Vous êtes un maladroit !… » Mais quand toutes les apparences sont seulement celles de l’erreur et de la maladresse, on ne peut ajouter rien d’autre, rien… si ce n’est encore : « Allez-vous-en… Quittez le pays pour quelque temps, cela vaudra mieux. »

Qui pouvait savoir ? Personne. Mais j’étais sûre, moi, j’étais trop sûre ! Je me rappelais ces derniers jours, cette souffrance humiliée, cette exaspération contenue, et la dernière scène, et tant d’agitation quand on était venu le chercher dans la nuit pour aller auprès de cet homme. Peut-être à ce moment-là, lui-même avait-il pensé avoir plus de force. Mais brusquement, il s’était enfin révolté et ce qu’il avait senti pendant une minute, ce qu’il avait souhaité et résolu, faisait que cette minute-là, désormais, mettait devant lui une ombre qui s’allongerait jusqu’à son propre tombeau.

Je pensais : « Comme je souffrirais, si je l’aimais encore, si j’avais pu l’aimer ! » Et l’horreur qui, depuis la veille, tournait autour de moi sans bien oser me toucher encore, se précipitait brusquement… Je me relevai tout incohérente, marchant à travers cette chambre où, la veille, je n’avais pas voulu entrer… Et je commençai alors de la voir telle qu’elle était dans son bouleversement. Je commençai de voir le lit aux draps froissés, l’oreiller s’écrasant sur le tapis à côté de deux livres pris et rejetés l’un après l’autre, la bougie consumée si profondément que la bobèche de porcelaine avait noirci sous la flamme ; et les vêtements aussi, que Fabien portait pendant la course sous l’orage, humides encore, s’affaissant au hasard par terre ou sur les meubles : le paletot de toile grise traînait au pied de la commode ; une chaise s’était renversée sous le poids du veston lancé vers elle de trop loin et avec trop de force…

Et, devant tant de désordre, dans l’odeur triste et mouillée de ces vêtements épars, j’imaginais maintenant ce qu’avait dû être cette fuite lamentable à travers la campagne qui ruisselle et s’enflamme, tandis que les yeux s’aveuglent, que les épaules tremblent aux bonds de la machine, que la terre glisse et semble se détourner sous la roue. A quoi donc pensait-il, tandis qu’il continuait de fuir ainsi jusqu’au soir, malgré le temps et malgré le danger ? A quoi pensait-il cette nuit, tandis que la bougie brûlait lentement, et après qu’elle s’était éteinte ? — Depuis bien longtemps déjà, dans ce détachement qu’il me fallait, hélas ! sentir pour lui, j’avais cessé de me demander : « A quoi pense-t-il ? » Mais, voici qu’à présent, je les cherchais, je les devinais, je les approchais l’une après l’autre, ces terribles pensées… Me forçant d’agir, bien que tous mes gestes fussent vagues et pesants, j’allais maintenant de l’armoire à la valise ouverte, pliant le linge et les vêtements… Et toutes ces pensées de Fabien continuaient de m’étourdir.

Elles se formaient en moi comme elles étaient en lui-même ; je les repoussais, je les suppliais, je leur cédais enfin comme il devait le faire. Le souvenir d’une famille honnête, prudente dans ses moindres actes, m’écrasait tout à coup. Je connaissais la stupeur que l’on peut avoir devant soi-même, l’horreur qui ne cessera plus, le remords qui, commençant à se nourrir de vous, mordra chaque jour avec plus de force… Je connaissais tout cela, j’éprouvais tout cela, et de tout cela se préparait quelque chose que j’ignorais encore…

Je m’étais agenouillée pour disposer les objets dans le casier de toile. En me relevant, je vis Fabien qui venait d’entrer dans la chambre. Aussitôt, j’en voulus sortir. Mais il ne remarqua pas mon geste.

— … Alors, demanda-t-il de ce ton hésitant qu’il avait à présent… tu ne le veux pas ?…

— …

— Partir avec moi.

Ma certitude de son crime était plus complète encore que tout à l’heure, quand il m’avait pour la première fois adressé cette demande et je ne pouvais lui faire que la même réponse. Pourquoi donc à ce moment me fallut-il lui dire :

— Peut-être…

Aussitôt, je voulus me reprendre :

— C’est-à-dire…

Mais il n’avait voulu entendre que ce semblant de promesse. Une expression de contentement, la première depuis bien des heures, passa sur son visage.

— Oh !… dit-il, soulagé, ce serait tellement mieux, vois-tu…

Et il ne sut que répéter :

— A cause du monde.

— Tais-toi… ne dis rien… n’explique rien… D’ailleurs…

Mais dès ce moment, toujours un peu hagard, plus apaisé cependant, il parla de mon départ avec assurance. Vainement, je me défendais… et ce n’était pas contre lui. Ce quelque chose d’inconnu, à quoi je cédais enfin, me forçait de me soumettre. Je voulais croire toutefois que j’hésitais encore. J’hésitais en préparant mon propre bagage… J’hésitais en donnant à Guicharde mes instructions… Et je crois bien que tout interdite, il me semblait continuer d’hésiter, alors qu’assise en face de Fabien, dans le wagon où nous étions seuls, je voyais déjà les chemins connus et les arbres familiers glisser et me fuir.

Mon mari, au départ du train, avait poussé un grand soupir. Assez calme, mais s’efforçant trop visiblement de l’être, il se tenait très droit et lisait un journal. Et, me détournant de lui, je contemplais cette nuit d’automne qui commençait de traîner sur la campagne. Déjà, elle avait mis leur robe noire aux cyprès bleus, et les brumeux oliviers la retenaient entre leurs branches, et les moutons, qui s’en allaient par petits troupeaux serrés, la portaient sur leur dos houleux et gris. Mais les platanes aux grandes feuilles, les peupliers presque nus, et toute cette broussaille qui s’échevèle au bord des champs, défendaient ce bel or dont ils étaient couverts et gardaient encore leur lumière. Ils cédèrent à leur tour. La nuit les enferma. Elle prit avec eux les maisons de terre jaune et de cailloux, les femmes revenant par les chemins, et les petits enfants jouant devant les portes… Et ne recevant plus ce secours que m’accordaient les choses, il me fallut alors revenir vers Fabien.

Il tenait toujours son journal devant lui, mais il ne lisait plus, bien que l’éclairât la petite ampoule du plafond, jaunâtre et triste. Son buste avait fléchi et s’écrasait ; ses épaules remontaient, son cou se tendait avec une espèce d’angoisse et, par-dessus la feuille qu’ils ne regardaient pas, s’élargissaient les yeux un peu fixes.

— Il revoit François Landargues… il le revoit…

Mais à ce moment son regard rencontrant le mien s’emplit de cette méfiance inquiète que je semblais par instant lui inspirer… Alors, feignant de m’assoupir, je fermai les yeux.

* * *

Le trajet dura trois longues heures pendant lesquelles je ne prononçai pas une parole. L’arrêt brusque dans les petites gares nocturnes, l’entrée soudaine d’un voyageur, sa sortie bruyante, rien ne pouvait me décider à soulever mes paupières serrées. Fabien, en face de moi, immobile comme moi, gardait le même silence. Mais dès l’entrée dans les faubourgs d’Avignon, avant même que le train eût ralenti, il était debout, rassemblant notre bagage : et je savais bien que, pas plus que moi, il n’avait dormi.

La stagnation blanche des lampes électriques occupait seule les avenues désertes et, quand la traversait un frisson métallique, l’ombre des feuilles était la seule que l’on vît tout à coup danser le long des murs. Il était tard, et ce grand orage de la veille avait mis dans l’air les premières fraîcheurs de l’automne. Dans l’hôtel modeste où Fabien me conduisit, on nous servit un pauvre souper de pâté, d’olives et de fromage de chèvre. Les chambres sentaient le savon grossier, le tabac refroidi, l’odeur forte des huiles dont le carrelage rouge était lustré ; et toute la médiocrité de ce gîte lamentable nous obligea enfin de prononcer les premières paroles.

Il nous fallait trouver un logement pour y passer ces quelques semaines et nous nous en occupâmes dès le lendemain. Fabien, dans cette ville, avait quelques amis qui nous eussent utilement renseignés. Mais il n’en parlait pas, et, comprenant trop bien qu’il ne voulût pas en ce moment penser à eux, je n’osai les lui rappeler. Tandis qu’il consultait les agences qui sont sur la place de l’Horloge, je m’en allai de mon côté, au hasard des petites rues, si bruyantes et peuplées quand elles touchent au cœur de la ville, et, dès qu’elles s’en éloignent, serrant leurs vieux murs sur de si profonds silences. Et tout étourdie que je fusse encore, recevant de tous mes actes un étonnement qui, dans certaines minutes, allait jusqu’à la stupeur, je sus cependant découvrir dès ce matin-là ce qui nous était nécessaire.

C’était une vieille maison de la rue Trois-Faucons, étroite, avec une porte romane dont le marteau figurait deux serpents enchevêtrant leurs nœuds. Elle appartenait à un antiquaire du nom de Chayère, tenant boutique près de Saint-Agricol et qui avait là son dépôt de marchandises. Les pièces, dallées de noir et de blanc, étaient occupées par tout un peuple d’armoires et d’horloges, de tables escaladant des commodes, de fauteuils portant des chaises renversées ; et l’on ne voyait en entrant là qu’un pêle-mêle de panneaux luisants et de dorures fanées, qu’un enchevêtrement de pieds tors ou cambrés, tandis que pendaient des plafonds les petits lustres aux cristaux poussiéreux, et les lampes d’église au flanc desquelles se ternissaient les angelots d’argent ou d’étain. Mais, au premier étage, deux chambres étaient vides, auxquelles attenait une petite cuisine. Elles avaient encore leurs plafonds peints et les carreaux verdâtres de leurs fenêtres d’autrefois, et elles donnaient sur un humide et profond jardin auquel on pouvait descendre du rez-de-chaussée par de longues marches de pierre.

Chayère consentit à nous louer ces chambres, et sut en deux heures les rendre habitables, grâce à quelques meubles qu’il tira de ses réserves. Il y mit un lit Directoire dont la peinture gris s’ornait d’un filet bleu, une table d’acajou assez grande pour que nous y puissions prendre nos repas, une commode faite en Arles, une armoire qui venait d’Aix, des chaises, deux bergères dont la tapisserie crevée laissait échapper un crin noir mêlé de paille. Il accrocha aux fenêtres des rideaux de damas qui, tendus, semblèrent lamés de ciel, tant leur trame avait d’usure et de transparence. Enfin, une femme qu’il m’indiqua put me fournir un peu de linge et une autre de la vaisselle.

Je travaillai la journée entière avec cet homme, afin que, dès le soir, tout fût en état. Fabien rôdait à travers la ville. Il rentra comme le soir allait venir et, sans rien regarder, alla s’asseoir dans un fauteuil près de la fenêtre. Elle était grande ouverte. Une mourante et délicieuse odeur d’automne venait de ce petit jardin si sombre, serré entre de grands murs, où quelques roses achevaient de fleurir. Plus défait et misérable encore que je ne l’avais vu la veille, mais aussi plus aigrement nerveux, Fabien remarqua :

— Cet enclos empoisonne l’humidité et la feuille pourrie. Et le logement doit être assez malsain… Enfin !…

Je murmurai :

— Nous y sommes pour peu de jours.

Il se tut. Un peu plus haut, j’ajoutai :

— N’est-ce pas ?

— Mais je n’en sais rien, dit-il, rien…

Je soupirai peut-être, ou je fis un petit geste. Peut-être aussi j’eus l’imprudence de le regarder. Alors cette irritation, qui devenait peu à peu la forme de sa détresse, le tourna vers moi, méfiant de nouveau, presque haineux :

— Et puis, tais-toi, cria-t-il, ne me pose aucune question. Nous sommes ici. C’est bien. Cela suffit. Ne t’inquiète pas d’autre chose. Je ne veux plus entendre parler de rien. Je te le défends. Pas un mot, tu m’entends… pas une question… Jamais… jamais !… Pas un mot.

Il agitait devant lui sa main fébrile et menaçante :

— Pas un mot… jamais !

Je répétai :

— Non… non… jamais.

Et dès ce moment, je commençai d’observer, non seulement au sujet de ce qui avait pu se passer à Lagarde pendant la nuit terrible, mais au sujet de nous-mêmes, de nos moindres pensées, de ce triste voyage, ce silence qu’il exigeait, cet absolu silence… Fabien m’effrayait, mais ce n’était pas de la même façon que la veille, et je ne pouvais m’expliquer pour quelles secrètes raisons il m’était maintenant possible de rester auprès de lui.

* * *

Il prit tout de suite l’habitude de partir chaque matin dès le réveil pour des marches interminables à travers les faubourgs et dans la campagne. Une femme, à ce moment, venait pour nous servir. Mais elle ne pouvait me donner qu’un petit nombre d’heures ; elle s’en allait avant midi, laissant le repas préparé. Alors, je mettais la nappe, je disposais les plats, j’attendais. Enfin, Fabien rentrait, assez tard et portant sur son visage cette souffrance, cet air d’égarement qui ne cessaient plus d’y paraître. Sans même m’avoir dit bonjour, il s’asseyait à table et se mettait à manger. Mais après les premières bouchées il relevait la tête, m’observait, et je voyais aussitôt la méfiance et l’inquiétude remonter au fond de ses yeux. J’hésitais… Je me demandais longuement ce que je pourrais lui dire… Et je finissais par poser quelques questions qui étaient toujours les mêmes et recevaient les mêmes réponses :

— Tu es allé te promener ?

— Oui.

— Où cela ?

— Devant moi.

— Au bord du Rhône ?

— Je n’en sais rien.

Et le silence recommençait, si pesant que je ne tentais plus même un effort pour le soulever.

Il s’anima seulement la première fois que je reçus une lettre de Guicharde. Ce fut quatre jours après notre arrivée. Dès son entrée dans la chambre, apercevant sur la commode arlésienne la simple enveloppe de papier bleu, reconnaissant l’écriture, Fabien eut un geste brusque. Et tout de suite, avec une impatience fébrile :

— Eh bien ! demanda-t-il, qu’est-ce qu’elle dit ?

Elle disait peu de chose, sortant à peine et ne voyant personne. Elle espérait que Fabien allait mieux, que ce repos nécessaire après tant de fatigues et d’émotions lui ferait du bien. Elle disait que la maison sans nous lui paraissait grande et vide, qu’elle s’occupait avec Adélaïde de tout bien mettre en ordre afin que nous soyons contents à notre retour. Et elle terminait par de petites phrases où elle avait mis toute la tendresse et tout le dévouement de son cœur.

— C’est tout ?… interrompit Fabien comme je lisais ces phrases.

— C’est tout.

— Bien dit-il, c’est bien.

Ce fut la seule fois qu’il m’interrogea sur les lettres de Guicharde. Par la suite, s’il en trouvait une dans la boîte et qu’il me la montât, il la jetait sur la table avec quelquefois une indifférence et quelquefois une colère également dédaigneuses, sans jamais plus demander ce que ma sœur pouvait avoir à nous apprendre.

Il repartait aussitôt le repas terminé. Une fois encore, je restais seule. Alors, la pièce mise en ordre, j’allais m’asseoir auprès de la fenêtre. Une angoisse plus violente chaque jour et plus douloureuse m’envahissait, m’absorbait. Et quand j’en revenais, au bout de plus d’une heure, je m’apercevais que, pendant tout ce temps, j’avais rôdé dans les faubourgs et la campagne auprès de Fabien, avec lui, portant ses grands remords et sa grande misère… Et c’est de toute sa lassitude que je me sentais écrasée.

* * *

Huit jours passèrent ainsi, et chacun aggravait la détresse de Fabien et lui creusait un peu le visage. Un matin, en rentrant, il refusa de s’asseoir à table et alla se jeter sur son lit.

— Je n’en puis plus, dit-il. Je vais tomber malade.

C’était la première fois que devant moi il s’abandonnait ainsi. Je voyais bien cependant qu’il ne me permettrait encore de lui poser aucune question. Mais parce qu’il avait soupiré, je soupirai avec lui.

— Tu t’ennuies trop. Ce désœuvrement est une terrible chose.

Déjà redressé, déjà hostile, il cria presque :

— Qu’est-ce que tu veux que je fasse ?

— Tu pourrais lire.

— Et quoi donc ? Où les prendrais-je, les livres ?

— Chez le marchand… Roumanille a beaucoup de choses.

— Tu es folle. Je ne gagne rien en ce moment, et j’irais dépenser l’argent à acheter des livres !

J’avais déjà fait cette proposition et j’avais toujours reçu la même réponse. Je voyais bien qu’il s’obstinait sombrement à ne rien faire et ne voulait tirer un secours que de ses mornes promenades. Mais pendant ces après-midi solitaires où je ne pouvais m’occuper à rien qu’à le chercher et qu’à le suivre, une âme nouvelle avait dû se former en moi ; ma grande patience aujourd’hui ne se laissait point rebuter par ses rudesses. Et je proposai encore, après être allée dans la cuisine chercher l’eau fraîche et le vin :

— Quelquefois…, aujourd’hui par exemple, veux-tu que je sorte avec toi ?

— Si ça t’amuse…

Il se décidait tout de même à se lever et à prendre sa place devant le repas servi. Il ajouta :

— Et si tu en as le temps.

— Je le trouverai.

— Mais ne pense pas, déclara-t-il en cassant son œuf, que je vais attendre que tu aies tout remis en ordre.

— Je te rejoindrai donc.

— Où cela ?

— Où tu voudras.

— Eh bien ! dit-il comme résigné, à quatre heures, au petit café qui est près de la porte de l’Oulle.

… Je fus exacte. Et tandis que j’allais vers ce morne rendez-vous, pensant à Fabien comme je ne cessais plus de le faire, et à toute cette horreur de lui-même qui paraissait chaque jour l’accabler avec plus de force, je pensais aussi que ce serait une grande charité que de sourire et de paraître heureuse en l’apercevant… Mais mon visage, au contraire, malgré cet air que je voulais lui donner, dut marquer seulement que tout mon cœur se serrait.

Ce petit café où il m’attendait, tout étroit, misérable, derrière ses fusains maigres et sous sa tente sale, avait sa terrasse envahie par des rouliers de Villeneuve et par quelques soldats. De grosses femmes, des filles en cheveux, buvaient auprès d’eux. Et Fabien était là, parmi cette racaille, avec trois soucoupes devant lui sur la petite table verte, et un verre encore plein. Il le vida d’un trait quand il m’aperçut et me rejoignit aussitôt.

— Mais, lui fis-je remarquer, tu n’as pas payé.

Je m’arrêtais. Il m’entraîna.

— Ne t’inquiète pas. On me connaît. J’ai payé ma note samedi et je payerai à la fin de cette semaine.

Il marchait un peu lourdement et avait pris mon bras pour s’y appuyer.

— Tu as donc l’habitude de venir… dans cet endroit ?

— Mais oui, avoua-t-il, quand je suis fatigué de marcher.

Et, aussitôt agressif :

— Ai-je autre chose à faire ?

Ayant passé la porte de l’Oulle, nous allions le long du rempart. La poussière de l’été le recouvrait encore, et la première grande pluie, sans parvenir à l’emporter, l’avait seulement délayée un peu et ramassée çà et là en croûtes épaisses. La pierre était blanche et les arbres blancs au pied desquels croissait une herbe misérable, tout à la fois boueuse et consumée. Fabien avait lâché mon bras. Silencieux, baissant la tête, il défaisait au bout de sa canne les petites mottes de terre et s’il en manquait quelqu’une, s’impatientant aussitôt, il l’écrasait du talon. De cette manière évidemment, quand il était seul, se passaient ses promenades. Je les imaginais bien ainsi. Mais j’ignorais où le menait ensuite la fatigue, j’ignorais ce cabaret, ces stations hébétées au milieu de la plus basse populace, devant le verre rempli et les soucoupes empilées… Or, voici que comprenant mieux bien des choses, non pas aujourd’hui seulement, mais me semblait-il, depuis quelque temps, je commençais à comprendre que ce n’était rien d’avoir quitté avec lui notre maison, et rien de consentir à demeurer près de lui. — Et il me semblait être maintenant responsable de cette déchéance nouvelle vers laquelle il s’en allait.

Que faire cependant pour la secourir, puisque, tout replié sur sa grande misère, il ne me permettait pas d’en approcher ? Quelle parole, cherchant à l’atteindre profondément, ne lui eût paru injurieuse, et toute pénétrée du terrible soupçon ?… Continuant de ne regarder que la terre, il s’arrêtait maintenant à chaque pas, pour écheveler l’herbe courte du bout de son soulier. Jamais son silence ne m’avait semblé si pesant et pour la première fois, au lieu de le subir avec lui, je souhaitais de l’en délivrer.

Alors, le touchant doucement au bras :

— Regarde, dis-je, ces bohémiens.

Au pied du rempart était arrêtée une roulotte misérable, faite de mauvaises planches déteintes, et montée sur deux roues. Lié par une corde à l’arbre le plus proche, un maigre cheval, grisâtre comme la pierre et desséché comme elle, humait le sol aride avec résignation. Et deux femmes, s’affairant autour d’un feu de broussailles, trempaient des linges dans un petit chaudron où fumait je ne sais quelle mixture aromatique et forte. La plus vieille avait ses cheveux serrés dans un mouchoir rouge et jaune, et l’autre, toute jeune, déformée par une grossesse dont le terme était proche, portait une robe d’indienne à fleurs roses dont les deux volants traînaient dans la poussière.

Elle tordit un des linges entre ses petites mains sales et se dandinant avec peine s’approcha d’un homme qui était couché à quelques pas, le dos soutenu par une caisse et le genou gauche empaqueté de chiffons noirâtres et sanglants. Une grande souffrance convulsait son visage. La jeune femme s’agenouilla près de lui et commença de défaire le grossier pansement.

Fabien, leur jetant un coup d’œil, avait aussitôt détourné la tête, mais je voulais maintenant qu’il s’intéressât à eux et je lui demandai :

— Que peut avoir ce malheureux ?

— Je n’en sais rien.

— Mais elle infectera la plaie en la soignant ainsi.

— C’est leur affaire.

Je m’étais arrêtée, il marcha plus vite. Je dus courir pour le rejoindre, et tout animée soudain d’une idée qui me paraissait bonne :

— Fabien ! si tu voulais examiner ce malheureux… si tu lui donnais un conseil…

Sans répondre, il allait toujours, de son pas rapide. J’insistai, plus pressante, et il me semblait le supplier pour lui-même et non pour cet étranger.

— Il souffre… Si tu voulais essayer de le soulager… avoir pitié !… Ces pauvres gens t’écouteraient, j’en suis sûre… Et puisque tu n’as rien à faire, tu pourrais demain revenir voir si l’homme ne va pas un peu mieux.

Mais comme je le prenais par le bras, voulant l’arrêter et le forcer de retourner vers ces misérables, il se dégagea brusquement. Et, ricanant, les épaules secouées, la bouche mauvaise :

— Alors, proféra-t-il, je ne suis plus bon qu’à soigner les bohémiens au bord des routes, et les chiens crevant au fond des fossés ! Nulle autre clientèle maintenant ne saurait avoir confiance en moi… C’est cela, n’est-ce pas ? que tu veux me faire entendre. Je te remercie…

— Mais, Fabien…

— Laisse-moi tranquille.

Nous continuâmes en silence cette sombre promenade. Nous approchions maintenant du pont Saint-Bénézet. C’est le vieux pont de la chanson. Trois de ses arches, il y a bien longtemps, furent emportées par le Rhône. Rompu ainsi au point le plus furieux des eaux, il continue vainement de se tendre vers l’autre rive. Mais il porte en son milieu une petite chapelle, et, comme nous nous étions arrêtés, indécis et las, découragés également de poursuivre cette route et de regagner notre logis, je proposai à Fabien de la visiter.

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