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Post-scriptum de ma vie

L'âme (continued 2)

Reading edition

Toutes ces choses, spiritisme, somnambulisme, catalepsie, convulsionnaires, seconde vue, tables tournantes ou parlantes, invisibles frappeurs, enterrés de l'Inde, mangeurs de feu, charmeurs de serpents, etc., si faciles à railler, veulent être examinées au point de vue de la réalité. Il y a là peut-être une certaine quantité de phénomène entrevu.

Si vous abandonnez ces faits, prenez garde, les charlatans s'y logeront, et les imbéciles aussi. Pas de milieu : la science, ou l'ignorance. Si la science ne veut pas de ces faits, l'ignorance les prendra. Vous avez refusé d'agrandir l'esprit humain, vous augmentez la bêtise humaine. Où Laplace se récuse, Cagliostro paraît.

De quel droit, d'ailleurs, dites-vous à un fait : Va-t'en. De quel droit chassez-vous un phénomène? De quel droit dites-vous à l'inattendu : je ne t'examinerai pas? De quel droit raturez-vous une des données du problème? De quel droit mettez-vous la nature à la porte? Huc usque recurret. La science peut commettre des iniquités. Fermer les yeux c'est une mauvaise action. Le télescope a une fonction ; le microscope a des devoirs. L'alambic doit être intègre, le creuset chauffe pour tout le monde. Il faut que le chiffre soit honnête homme. Un déni d'expérimentation est un déni de justice.

Et savez-vous ce qui arrive? L'absurde se greffe sur le vrai, c'est votre faute ; vous avez manqué à vos deux lois, bienveillance et surveillance ; vous créez l'empirisme. Ce qui eût été astronomie sera astrologie ; ce qui eût été chimie sera alchimie. Sur Lavoisier qui se rapetisse, Hermès grandit.

Vous riez de Cardan quand il dit : «Une comète près de Saturne annonce la peste, près de Jupiter la mort du pape, près de Mars la guerre, près de la lune l'inondation, près de Vénus la mort du roi.» Eh bien, c'est vous qui avez fait Cardan chimérique. Sans les persécutions de ce Scaliger que David Pareus appelle Eriticus superciliosissimus, sans l'emprisonnement de Bologne, Cardan, qui a incontestablement créé la théorie des équations du troisième degré, Cardan qui a trouvé la loi du cube, Cardan, égal au moins à Tartaglia et dont les dix tomes in-folio sont plus gros encore de vérité que d'illusion, serait peut-être le plus grand des astronomes et des géomètres.

Thaumaturgie, pierre philosophale, transmutation, or potable, baquet de Mesmer, toute cette fausse science ne demandait pas mieux peut-être que d'être la vraie. Vous n'avez pas voulu voir le visage de l'Inconnu ; vous verrez son masque. Magie noire et blanche, sorcellerie, chiromancie, cartomancie, nécromancie, tout cela n'est pas autre chose que de la science dévoyée, tombée en chimère par défaut de responsabilité. Ce qu'on rejette injustement hors de la pensée se réfugie dans le rêve.

De ce qu'un fait vous semble étrange, vous concluez qu'il n'est pas. C'est hardi : les mandarins seuls ont de ces vaillances-là. Mais toute la science commence par être étrange. La science est successive. Elle va d'une merveille à l'autre. Elle monte à l'échelle. La science d'aujourd'hui semblerait extravagante à la science d'autrefois. Ptolomée croirait Newton fou. Je me figure le micrographe de Delft, venant conter au philosophe de Stagyre les vingt-sept mille facettes de l'œil de la mouche ; voyez-vous la mine qu'Aristote ferait à Leuwenhoëck.

On a vite fait de dire : c'est puéril ; ce n'est pas sérieux. Ce qui est puéril, c'est de se figurer qu'en se bandant les yeux devant l'Inconnu, on supprime l'Inconnu.

Ce qui n'est pas sérieux, c'est la science ricanant de l'infini. On en est venu à vouloir tout voir et tout palper, comme l'idolâtrie ; nous avons déjà noté cette coïncidence singulière. On tient pour suspectes l'induction et l'intuition ; l'induction, le grand organe de la logique ; l'intuition, le grand organe de la conscience. N'admettre que le palpable et le visible, cela se qualifie observation. C'est élimination, et rien autre chose. Et, qui sait? élimination du réel?

Peines perdues d'ailleurs. Vous avez beau épaissir sur la science possible l'ignorance volontaire, la force des choses, ce travail sublime du troisième dessous, pousse la connaissance humaine en avant. Le hasard, ce doigt indicateur de la Providence, s'en mêle. Une pomme tombe devant Newton, une marmite bout devant Papin, une feuille de papier en flamme s'envole devant Montgolfier. Par intervalles, une découverte éclate, comme un coup de mine dans les profondeurs de la science, et tout un pan de préjugés et d'illusions s'écroule, et le roc vif de la vérité est brusquement mis à nu.

Surnaturalisme! Et l'on croit avoir tout dit. Il est curieux de se retourner et de jeter un regard en arrière. L'électricité a longtemps fait partie du surnaturalisme. Il a fallu les expériences multipliées de Clairaut pour la faire admettre et inscrire sur les registres de l'état-civil de la science correcte. L'électricité a aujourd'hui pignon sur rue et rente des professeurs. Le galvanisme a fait le même stage ; il a été tout d'abord bafoué et traité d'enfantillage, comme le constatent les cinq mémoires adressés par Galvani à Spallanzani ; il n'est admis que depuis peu. La pile de Volta a été fort raillée. Le magnétisme n'est encore qu'à demi entré ; une moitié est dans la science officielle, et l'autre dans le surnaturalisme. Le bateau à vapeur était «puéril» en 1816. Le télégraphe électrique a commencé par n'être pas «sérieux».

Disons-le, — car nulle faveur dans ces pages sincères et nous ne sommes au service que de la vérité, — de nos jours, un certain esprit scientifique n'est pas moins étroit que l'esprit religieux. L'erreur fait peau neuve, mais reste l'erreur ; elle était fétichisme, elle devient idolâtrie ; elle était athéisme, elle devient nihilisme. Que de progrès encore à accomplir! Les deux ornières, l'ornière erreur et l'ornière imposture, sont d'accord pour faire verser la vérité.

Somme toute, qu'on le sache, science et religion sont deux mots identiques ; les savants ne s'en doutent pas, les religieux non plus. Ces deux mots expriment les deux versants du même fait, qui est l'infini. La Religion-Science, c'est l'avenir de l'âme humaine.

Une des routes pour y arriver est l'intuition.

Nous ne développons pas. Le temps nous manque dans ces pages rapides. Notre but actuel est littéraire, et non scientifique. Passons.

II

Premier degré, deuxième degré, troisième degré. Observation, imagination, intuition. Humanité, nature, surnaturalisme. Ce sont là les trois horizons. L'un complète et corrige l'autre ; leur coordination est l'ensemble cosmique. Qui les voit tous les trois est au sommet. Il est l'esprit cubique. Il est le génie.

L'observation donne Sedaine. L'observation, plus l'imagination, donne Molière. L'observation, plus l'imagination, plus l'intuition, donne Shakespeare. Pour monter sur la plate-forme d'Elseneur et pour voir le fantôme, il faut l'intuition.

Ces trois facultés s'augmentent en se combinant. L'observation de Molière est plus profonde que l'observation de Sedaine, parce que Molière a, de plus que Sedaine, l'imagination. L'observation et l'imagination de Shakespeare creusent plus avant et montent plus haut que l'observation et l'imagination de Molière, parce que Shakespeare a, de plus que Molière, l'intuition.

Comparez Shakespeare et Molière par leurs créations analogues, comparez Shylock à Harpagon et Richard III à Tartuffe, et voyez quelle philosophie plus haute et plus générale! C'est que Shakespeare vit la vie tout entière. Il est au zénith. Rien n'échappe à cet œil culminant. Il est en haut par la prunelle et en bas par le regard. Il est tragédie en même temps que comédie. Ses larmes foudroient. Son rire saigne.

Essayez une autre confrontation plus saisissante encore. Mettez la statue du commandeur en présence du spectre de Hamlet. Molière ne croit pas à sa statue, Shakespeare croit à son spectre. Shakespeare a l'intuition qui manque à Molière. La statue du commandeur, ce chef-d'œuvre de la terreur espagnole, est une création bien autrement neuve et sinistre que le fantôme d'Elseneur ; elle s'évanouit dans Molière. Derrière l'effrayant soupeur de marbre, on voit le sourire de Poquelin ; le poëte, ironique à son prodige, le vide et le détruit ; c'était un spectre, c'est un mannequin. Une des plus formidables inventions tragiques qui soient au théâtre, avorte, et il y a à cette table du Festin de Pierre, si peu d'horreur et si peu d'enfer qu'on prendrait volontiers un tabouret entre Don Juan et la statue.

Shakespeare, avec moins, fait beaucoup plus. Pourquoi? parce qu'il ne ment pas ; parce qu'il est tout le premier saisi par sa création. Il est son propre prisonnier. Il frissonne de son fantôme et il vous en fait frissonner. Elle existe, elle est vraie, elle est incontestable, cette figure noire qui est là debout avec son bâton de commandement. Ce spectre est de chair et d'os ; chair de nuit et os de sépulcre. Toute la nature est convaincue, est terrible autour de lui. La lune, face pâle à demi cachée sous l'horizon, ose à peine le regarder.

Mettez au contraire Shakespeare à côté d'Eschyle, l'approche est redoutable, même pour Shakespeare. C'est lion contre lion. Vous confrontez deux égaux. Oreste n'a pas moins de vie funèbre que Hamlet. Et si Shakespeare essaye de terrifier Eschyle avec les sorcières, Eschyle lui montre du doigt les Euménides.

Chose admirable, pour que le génie soit complet, il faut qu'il soit de bonne foi. Virgile ne croit pas un mot de l'Énéide ; sa Vénus est copiée sur Livie, son Olympe est de seconde main, il est dépaysé dans son enfer machiné par un autre que lui, il est bien plus sûr de César que de Jupiter ; Auguste, Mécène, Marcellus, voilà les vrais et solides Apollons ; il entend malice aux déifications profitables ; sa muse s'appelle Dix-mille-Sesterces. Aussi Virgile est-il par moments tout près d'avoir beaucoup d'esprit comme Ovide, lequel du reste n'en est pas moins chassé de la cour.

Homère, lui, est naïf ; la beauté de ses poëmes, c'est la certitude. Ils en sont pleins ; ils en débordent. Homère croit aux héros, aux monstres, à la pomme, aux carquois de rayons lançant la peste, au partage des dieux à cause de Troie, à Vénus qui est pour, à Pallas qui est contre ; tout ce fabuleux Empyrée qui est en lui le fascine et le subjugue. Il en radote. Il en rabâche. Cela fait sourire Horace. Bonus Homerus. Homère est dupe de l'Iliade. De là sa grandeur.

Cette bonne foi sublime, l'intuition la donne. Intuition, invention. L'intuition ne domine pas moins le géomètre inventeur que le poëte. L'intuition, c'est la puissance. Elle fait l'homme d'airain. C'était par intuition, et non par observation, que Campanella affirmait le nombre infini des étoiles. L'église, qui hait les astres, gênants pour les dogmes, voulut l'en faire démordre. En vain. L'intuition fut plus forte que la torture.

Aux trois facultés signalées plus haut, et dont nous avons indiqué d'abord l'accouplement, puis le groupe, correspondent trois familles d'esprits : les moralistes, limités à l'homme ; les philosophes, qui combinent l'homme avec le monde sensible ; les génies, qui voient tout.

Pour comprendre ce qui manque à Molière, il faut lire Shakespeare. Pour comprendre ce qui manque à Sedaine, à l'abbé Prévost, à Marivaux, à Lesage, à La Bruyère, il faut lire Molière.

En art comme en toute chose, une certaine nuance — un abîme — sépare l'excellence de la grandeur. A la Trippenhausen d'Amsterdam, vous voyez en entrant un vaste tableau d'un maître dont le nom m'échappe, c'est excellent. Vous applaudissez. Tournez-vous, voici la Ronde de nuit, c'est Rembrandt. Vous poussez un cri. Le grand est là. L'excellent s'évanouit. Vous ne pouvez même plus regarder l'autre peinture. Le grand dans les arts ne s'obtient qu'au prix d'une certaine aventure. L'idéal conquis est un prix d'audace. Qui ne risque rien n'a rien. Le génie est un héros.

En avant! c'était le mot de Jason et de Colomb. Arcana naturæ detecta, c'était le cri de ce profond chercheur Leuwenhoëck accusé par ses contemporains de manquer de goût dans ses découvertes. Leuwenhoëck cherchait le germe dans l'ordre visible comme nous cherchons la cause dans l'ordre invisible. Il allongeait le microscope avec l'hypothèse, croyant à l'observation, croyant aussi à l'intuition. De là ses trouvailles, de là aussi ses ennemis. La supposition, c'est-à-dire l'ascension à l'étage invisible, tente les grands esprits calculateurs comme les grands esprits lyriques. Le levier de la conjecture peut seul remuer cet incommensurable monde, le possible. A la condition, il est vrai, d'avoir ce point d'appui, le fait. Kepler disait : l'hypothèse est mon bras droit.

Sans l'intuition, ni haute science, ni haute poésie. Uranie, la muse double, voit en même temps l'exact et l'idéal. Elle a une main sur Archimède et l'autre sur Homère.

Les vues partielles n'ont qu'une exactitude de petitesse. Le microscope est grand parce qu'il cherche le germe. Le télescope est grand parce qu'il cherche le centre. Tout ce qui n'est pas cela est nomenclature, curiosité vaine, art chétif, science naine, poussière. Tendons toujours à la synthèse.

Pour bien voir l'homme, il faut regarder la nature ; pour bien voir la nature et l'homme, il faut contempler l'infini. Rien n'est le détail, tout est l'ensemble. A qui n'interroge pas tout, rien ne se révèle.

III

Précisons encore ; et en même temps, donnons aux idées esquissées ici leur extension complète.

L'idée de Nature résume tout. Du plus ou moins de densité de cette idée démesurée résulte la philosophie entière.

Serrez cette idée au plus près, faites-la immédiate et palpable, réduisez-la au moindre volume possible en lui conservant d'ailleurs tout ce qui la compose, aménagez-la, en un mot, à l'état concret, vous avez l'homme ; dilatez-la, vous percevez Dieu. L'humanité étant un microcosme, on conçoit l'erreur de ceux qui, comme Fichte, s'en contentent, et qui voient le monde en elle. L'homme est Dieu en petit format.

Mais prendre pour Dieu l'homme, c'est la même méprise que prendre pour univers la terre. Vous mettez le grain de cendre si près de votre prunelle qu'il vous éclipse l'infini.

Les choses sont les pores par où sort Dieu. L'univers le transpire. Toutes les profondeurs le font paraître à toutes les surfaces. Quiconque médite voit le créateur perler sur la création. La religion est la mystérieuse sueur de l'infini. La nature sécrète la notion de Dieu. Contempler est une révélation ; souffrir en est une autre. Dieu tombe goutte à goutte du ciel, et larme à larme de nos yeux.

A quoi bon Tout s'Il n'était pas là comme fin?

Fin, c'est-à-dire but.

On croit que fin signifie mort. Erreur. Fin signifie vie.

L'existence terrestre n'est autre chose que la lente croissance de l'être humain vers cet épanouissement de l'âme que nous appelons la mort. C'est dans le sépulcre que la fleur de la vie s'ouvre.

La destinée est une résultante évidente de la nature. Maintenant comment cela se fait-il? par quelle combinaison? par quel va-et-vient, par quelle décomposition de forces, par quel mélange d'effluves, par quelle alchimie énorme? Comment l'événement fuse-t-il à travers l'élément? Comment l'harmonie universelle peut-elle avoir des contre-coups, et qu'est-ce que ce contre-coup, le sort? Une providence est visible ; elle a pour manifestation l'équilibre, que le philosophe appelle d'un plus grand nom : Équité. Une fatalité aussi est visible ; elle a pour manifestation la nécessité. Équité et Nécessité ; ce sont les deux mystérieux visages de l'inconnu.

Mais qu'est-ce que cette chose qu'on nomme le hasard? Le hasard n'est point providence, car il semble rompre l'équilibre ; il n'est point fatalité, car il n'est pas empreint de nécessité. Qu'est-il donc? Est-il l'une et l'autre? est-il le remous de l'une et de l'autre? Nul ne pourrait le dire.

Ce qui est certain, c'est qu'il n'y a qu'une loi. La nature n'est pas une chose et la destinée n'en est pas une autre. Il n'y a pas une loi extérieure et une loi intérieure. Le phénomène universel se réfracte d'un milieu dans l'autre. De là les apparences diverses ; de là les différents systèmes de faits, tous concordants dans le relatif, tous identiques dans l'absolu. L'unité d'essence entraîne l'unité de substance, l'unité de substance entraîne l'unité de loi. Voici le vrai nom de l'Être : Tout Un.

Le labyrinthe de l'immanence universelle a un réseau double, l'abstrait, le concret ; mais ce réseau double est en perpétuelle transfusion ; l'abstraction se concrète, la réalité s'abstrait, le palpable devient invisible, l'invisible devient palpable, ce qu'on ne peut que penser naît de ce qu'on touche et de ce qu'on voit, ce qui végète se complique de ce qui arrive, l'incident s'enchevêtre au permanent ; il y a de la destinée dans l'arbre, il y a de la sève dans la passion ; il est possible que la lumière pense. Le monde est une pile de Volta et en même temps est un esprit ; le Nil et l'Ens s'abordent et s'accouplent ; de l'immatériel au matériel la fécondation est possible ; ce sont les deux sexes de l'infini ; il n'y a pas de frontières ; tout s'amalgame et s'aime ; flux et reflux du prodige dans le prodige ; mystère, énormité, vie.

O destinée! ô création!

La mère pleure, l'enfant crie, la bête fauve gémit ou rugit, ce qui est gémir, l'arbre frissonne, l'herbe frémit, la nuée gronde, le mont tressaille, la forêt murmure, le vent se lamente, la source larmoie, la mer sanglote, l'oiseau chante. On naît, c'est pour souffrir ; on vit, c'est pour souffrir ; on aime, c'est pour souffrir ; on travaille, c'est pour souffrir ; on est beau, c'est pour souffrir ; on est juste, c'est pour souffrir ; on est grand, c'est pour souffrir. La volonté aboutit à un ajournement, l'utopie ; la science aboutit à un doute, l'hypothèse. On gravit ce qu'on ne franchira pas, on commence ce qu'on n'achèvera pas, on croit ce qu'on ne prouvera pas, on bâtit ce qu'on n'habitera pas ; on plante de l'ombrage pour autrui. Le progrès est une série de Chanaans toujours entrevus, jamais conquis, par qui les rêve ; ceux qui les ont niés y entrent. De jouissance, point, et pour personne. La tyrannie est lourde aux tyrans ; la bonté est amère aux bons. L'ingratitude, quel fond de calice! Aucune chose ne s'ajuste à nous ; on n'entre jamais tout à fait dans la place où l'on est ; on ne reconnaît son moule dans aucun des creux de la vie ; on a toujours du trop ou du moins ; toute patrie est un exil, tout exil est une patrie ; Ailleurs semble toujours préférable à Ici ; nos plus grandes plénitudes sont le vide.

Une seule sérénité est possible, celle de la conscience. Il y a du nuage sur tout le reste. Obscurité majestueuse!

Et pourquoi s'étonner et se plaindre, et que demandez-vous, mourir étant dû à l'homme!

Qu'est-ce qu'il vous faut donc?

Ce qui est certain, — et quelle espérance qu'une telle certitude! — ce qui est certain, c'est qu'un phénomène grandiose, la liberté, commence dans l'homme sur la terre. Pour parler le langage rigoureux de la philosophie et pour réserver les possibilités obscures, disons que c'est dans l'homme seulement que ce phénomène commence à être visible. L'homme seul sur la terre apparaît libre. Tout ce qui n'est pas l'homme, que ce soit la chose ou la bête, est fatal. Ceci est du moins l'apparence incontestable.

Ouvrons une parenthèse :

(La pénétration d'une autre loi, située plus avant dans les profondeurs et expliquant l'apparence fatale de la bête et de la chose, n'est donnée qu'à l'intuition. Cette loi, à laquelle du reste personnellement nous croyons, est si peu entrevue que pas un de ses linéaments n'est scientifiquement fixé. Le nom d'hypothèse est un commencement d'acceptation que la science ne consent même pas à lui donner, tant cette loi est encore engagée dans la chimère. Existe-t-elle? question. Les plus hardis se bornent à dire : il y a quelque chose là.)

Nous fermons la parenthèse, nous ne voulons pas que notre raisonnement perde pied un seul instant, et nous déclarons nous en tenir ici aux faits perceptibles à tous ; nous raisonnons sur le palpable et le visible ; nous restons dans les données de l'expérimentation philosophique universellement admise.

Cela posé, qu'est-ce que l'homme sur la terre a de plus que les autres êtres?

La faculté de faire le bien ou le mal.

A lui commence cette faculté, et par conséquent, cette notion : le bien et le mal.

Le bien et le mal, quelle ouverture sur l'inconnu!

Révélation de la loi morale.

Pouvoir faire le bien ou le mal, qu'est-ce? C'est la liberté. Et qu'est-ce encore? C'est la responsabilité. Liberté ici, responsabilité ailleurs, ô découverte splendide!

La liberté, c'est l'âme!

Liberté implique résurrection ; car résurrection, c'est responsabilité. Pour accomplir sa loi, c'est-à-dire pour devenir de liberté responsabilité, il faut absolument qu'après la vie ce phénomène, qui est l'homme même, persiste. Donc, et irrésistiblement, voilà la survivance de l'âme au corps démontrée.

Ce sont là les ténèbres sacrées.

La loi morale est le fil trouvé dans le labyrinthe.

Je sens de la chaleur, j'avance, c'est le bien ; je sens du froid, je recule, c'est le mal. L'affinité de Dieu avec mon âme se manifeste par une ineffable caresse obscure quand je m'approche de lui. Je pense, je le sens près de moi ; je crée, je le sens plus près ; j'aime, je le sens plus près ; je me dévoue, je le sens plus près encore.

Ceci n'est ni de l'observation, car je ne vois ni ne touche rien ; ni de l'imagination, car la vertu serait imaginaire alors ; c'est de l'intuition.

Toutes les racines de la loi morale sont dans ce que j'ai appelé le surnaturalisme. Nier le surnaturalisme, ce n'est pas seulement fermer les yeux à l'infini, c'est couper toutes les vertus de l'homme par le pied. L'héroïsme est une affirmation religieuse. Quiconque se dévoue prouve l'éternité. Aucune chose finie n'a en elle l'explication du sacrifice.

Celui qui écrit ces lignes l'a déjà dit quelque part, l'idéal sur la terre, l'infini hors de la terre, c'est là le double but qui est en même temps le but unique, car l'un mène l'homme au progrès et l'autre mène l'âme à Dieu.

On peut, à coup sûr, être un esprit ironique et tranquille, ne croire à rien, et quitter cette vie d'une façon fière. Pétrone, homme de plaisir, fait tout ce qu'il peut pour mourir voluptueusement. Il se met dans un bain tiède, relit l'ordre de Néron, récite quelques vers d'amour, puis prend un couteau et se coupe les quatre veines ; cela fait, il regarde son sang couler, écarte la coupure d'une veine avec ses doigts, puis l'autre, les bouche, les rouvre, tantôt c'est le bras droit, tantôt c'est le bras gauche, et il dit en riant à ses amis : Amant alterna camænæ. Certes, c'est là une attitude superbe devant l'ombre ; mais c'est plutôt bien faire sa sortie que bien mourir.

Bien mourir, c'est mourir comme Léonidas pour la patrie, comme Socrate pour la raison, comme Jésus pour la fraternité. Socrate meurt par intelligence et Jésus par amour ; il n'est rien de plus grand et de plus doux. Heureux entre tous ceux dont la mort est belle! L'âme, momentanément arrêtée ici-bas dans l'homme, mais consciente d'une destinée solidaire avec l'univers, leur doit ce contentement de pouvoir associer l'idée de beauté à l'idée de mort, vague preuve d'avenir qui satisfait l'âme confusément.

Que ces méditations-là soient abstruses, qui le nie? Mais pas de noble esprit qui n'en soit tenté. Ce qu'il y a d'abîme en nous est appelé par ce qu'il y a d'abîme hors de nous. Ces épaisseurs plaisent à l'intelligence ; selon que l'esprit qui songe est plus ou moins grand, le rayon visuel de la pensée s'y enfonce à des profondeurs diverses. L'essai de comprendre, c'est là toute la philosophie. La création est un palimpseste à travers lequel on déchiffre Dieu. Le grand obscur se dérobe, mais veut être poursuivi. L'énigme, cette Galathée formidable, fuit sous les prodigieux branchages de la vie universelle, mais elle vous regarde et désire être vue.

Ce sublime désir de l'impénétrable : être pénétré, fait éclore en vous la prière.

Peu à peu l'horizon s'élève, et la méditation devient contemplation ; puis il se trouble, et la contemplation devient vision. On ne sait quel tourbillon d'hypothétique et de réel, ce qui peut être compliquant ce qui est, notre invention du possible nous faisant à nous-même illusion, nos propres conceptions mêlées à l'obscurité, nos conjectures, nos rêves et nos aspirations prenant forme, tout cela chimérique sans doute, tout cela vrai peut-être, des apparitions d'âmes dans des éclairs, des passages rapides de linceuls, de doux visages aimés s'ébauchant dans des transparences inexprimables, de fuyants sourires dans la nuit, le prodigieux songe de l'immanence entrevue, quel vertige! Les apocalypses viennent de là.

Vous pouvez retrancher ceci au philosophe, mais vous ne le retrancherez pas au poëte. Depuis Job jusqu'à Voltaire, tout poëte a sa part de vision. Une certaine grandeur sidérale est attachée à cette folie. Dans cette démence auguste, il y a de la révélation. Être ce visionnaire possible, et cependant rester le sage, c'est à cette faculté surhumaine qu'on reconnaît les suprêmes esprits.

Nous ne sommes, certes, pas de ceux qui veulent absolument retrouver le poëte en personne dans les types de ses drames et qui le rendent responsable de tout ce que disent ses personnages ; ce qui serait réduire à un moi lyrique et monocorde le moi multiple et indéfini de l'auteur dramatique ; mais, sans faire le poëte solidaire de ses créations, ivrogne à cause de Falstaff, hypocrite à cause de Tartuffe, intrigant à cause de Figaro, fratricide à cause de Caïn, sans canoniser Corneille à cause de Polyeucte, sans idéaliser Schiller à cause de Posa et sans caricaturer Homère à cause de Thersite, tout en rejetant cette façon commode et puérile de prendre un homme en flagrant délit dans son œuvre, nous pensons qu'on peut parfois voir, par échappées, dans de certaines figures préférées, des lueurs de l'âme même du poëte. On peut à de certains moments dire : Ceci est une étincelle de Plaute ; ceci est un éclair d'Eschyle. L'auteur s'incarne un peu plus dans tel personnage que dans tous les autres. Il est évident, par exemple, que Hamlet est une prédilection pour Shakespeare de même qu'Alceste est une prédilection pour Molière ; et l'on peut affirmer que c'est Shakespeare qui parle quand Hamlet dit : — «Horatio, il y a sur la terre et dans le ciel plus de choses que votre philosophie n'en a rêvé.»

La vaste anxiété de ce qui peut être, telle est la perpétuelle obsession du poëte. Ce qui peut être dans la nature, ce qui peut être dans la destinée ; prodigieuse nuit.

Le soir, au crépuscule, du haut d'une falaise, à l'approche refroidissante de la marée qui monte, l'œil égaré dans tous ces plis de l'obéissance au vent, en bas l'onde, en haut la nuée, le fouet de l'écume dans le visage, pendant que les goëlands effarouchés par les ouvertures des vagues battent de l'aile, pendant que les flots accourent pleins du hurlement étouffé des naufrages, regarder l'océan, qu'est-ce auprès de ceci : regarder le possible!

Je pense par instants avec une joie profonde qu'avant douze ou quinze ans d'ici, au plus tard, je saurai ce que c'est que cette ombre, le tombeau, et j'ai une sorte de certitude que mon espoir de clarté ne sera pas trompé.

O vous que j'aime, ne vous affligez pas de ce cri que je pousse vers l'attente suprême, ne vous attristez pas de cette impatience, car j'ai la foi que c'est dans l'infini qu'est le grand rendez-vous. Je vous y retrouverai sublimes et vous m'y reverrez meilleur. Et nous nous y aimerons comme sur la terre, et en même temps comme au ciel, avec le redoublement mystérieux de l'immensité.

La vie n'est qu'une occasion de rencontre ; c'est après la vie qu'est la jonction. Les corps n'ont que l'embrassement, les âmes ont l'étreinte. Vous figurez-vous, ô mes bien-aimés, ce divin baiser de l'azur quand il n'y a plus dans le moi que de la lumière! La manière dont s'aiment les transfigurés fait partie de ce que nous appelons ici le jour. Leur accouplement est rayon. Qui sait si tous nos échauffements célestes pour le devoir et la vertu ne nous viennent pas ineffablement de leur clarté, s'ils ne nous rendent pas ce service de nous faire bons en étant heureux, et s'ils n'ont pas pour loi sublime d'être utiles parce qu'ils sont aimés?

Tâchons d'être un jour parmi eux. Et ici-bas, jusqu'à ce que la grande heure sonne, vous et moi, moi surtout, qui suis si entravé d'imperfections et qui ai tant à faire pour arriver à la bonté, ne nous reposons pas, travaillons, veillons sur nous et sur les autres, dépensons-nous pour la probité, prodiguons-nous pour la justice, ruinons-nous pour la vérité, sans compter ce que nous perdons, car ce que nous perdons, nous le gagnons. Point de relâche. Faisons selon nos forces, et au delà de nos forces. Où y a-t-il un devoir? où y a-t-il une lutte? où y a-t-il un exil? où y a-t-il une douleur? Courons-y. Aimer, c'est donner ; aimons. Soyons de profondes bonnes volontés. Songeons à cet immense bien qui nous attend, la mort.

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