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Poésies Complètes - Tome 1

POÉSIES DIVERSES 1833-1838

Reading edition

LE NUAGE

Dans son jardin la sultane se baigne, Elle a quitté son dernier vêtement; Et délivrés des morsures du peigne Ses grands cheveux baisent son dos charmant. Par son vitrail le sultan la regarde, Et, caressant sa barbe avec sa main, Il dit: L'eunuque en sa tour fait la garde, Et nul hors moi ne la voit dans son bain. —Moi je la vois, lui répond, chose étrange! Sur l'arc du ciel un nuage accoudé; Je vois son sein vermeil comme l'orange Et son beau corps de perles inondé. Ahmed devint blême comme la lune, Prit son kandjar au manche ciselé, Et poignarda sa favorite brune.... Quant au nuage, il s'était envolé!

LES COLOMBES

Sur le coteau, là-bas où sont les tombes, Un beau palmier, comme un panache vert Dresse sa tête, où le soir les colombes Viennent nicher et se mettre à couvert. Mais le matin elles quittent les branches: Comme un collier qui s'égrène, on les voit S'éparpiller dans l'air bleu, toutes blanches, Et se poser plus loin sur quelque toit. Mon âme est l'arbre où tous les soirs, comme elles, De blancs essaims de folles visions Tombent des cieux, en palpitant des ailes, Pour s'envoler dès les premiers rayons.

LES PAPILLONS PANTOUM

Les papillons couleur de neige Volent par essaims sur la mer; Beaux papillons blancs, quand pourrai-je Prendre le bleu chemin de l'air? Savez-vous, ô belle des belles, Ma bayadère aux yeux de jais, S'ils me pouvaient prêter leurs ailes, Dites, savez-vous où j'irais? Sans prendre un seul baiser aux roses A travers vallons et forêts, J'irais à vos lèvres mi-closes, Fleur de mon âme, et j'y mourrais.

TÉNÈBRES

Taisez-vous, ô mon cœur! taisez-vous, ô mon âme! Et n'allez plus chercher de querelles au sort; Le néant vous appelle et l'oubli vous réclame. Mon cœur, ne battez plus, puisque vous êtes mort; Mon âme, repliez le reste de vos ailes, Car vous avez tenté votre suprême effort. Vos deux linceuls sont prêts, et vos fosses jumelles Ouvrent leur bouche sombre au flanc de mon passé, Comme au flanc d'un guerrier deux blessures mortelles. Couchez-vous tout du long dans votre lit glacé. Puisse avec vos tombeaux, que va recouvrir l'herbe, Votre souvenir être à jamais effacé! Vous n'aurez pas de croix ni de marbre superbe, Ni d'épitaphe d'or, où quelque saule en pleurs Laisse les doigts du vent éparpiller sa gerbe. Vous n'aurez ni blasons, ni chants, ni vers, ni fleurs; On ne répandra pas les larmes argentées Sur le funèbre drap, noir manteau des douleurs. Votre convoi muet, comme ceux des athées, Sur le triste chemin rampera dans la nuit: Vos cendres sans honneur seront au vent jetées. La pierre qui s'abîme en tombant fait son bruit; Mais vous, vous tomberez sans que l'onde s'émeuve, Dans ce gouffre sans fond où le remords nous suit. Vous ne ferez pas même un seul rond sur le fleuve, Nul ne s'apercevra que vous soyez absents, Aucune âme ici-bas ne se sentira veuve. Et le chaste secret du rêve de vos ans Périra tout entier sous votre tombe obscure Où rien n'attirera le regard des passants. Que voulez-vous? hélas! notre mère Nature, Comme toute autre mère, a ses enfants gâtés, Et pour les malvenus elle est avare et dure. Aux uns tous les bonheurs et toutes les beautés! L'occasion leur est toujours bonne et fidèle: Ils trouvent au désert des palais enchantés, Ils tettent librement la féconde mamelle; La chimère à leur voix s'empresse d'accourir, Et tout l'or du Pactole entre leurs doigts ruisselle. Les autres moins aimés ont beau tordre et pétrir Avec leurs maigres mains la mamelle tarie, Leur frère a bu le lait qui les devait nourrir. S'il éclôt quelque chose au milieu de leur vie, Une petite fleur sous leur pâle gazon, Le sabot du vacher l'aura bientôt flétrie. Un rayon de soleil brille à leur horizon, Il fait beau dans leur âme; à coup sûr un nuage Avec un flot de pluie éteindra le rayon. L'espoir le mieux fondé, le projet le plus sage, Rien ne leur réussit; tout les trompe et leur ment. Ils se perdent en mer sans quitter le rivage. L'aigle, pour le briser, du haut du firmament, Sur leur front découvert lâchera la tortue, Car ils doivent périr inévitablement. L'aigle manque son coup; quelque vieille statue Sans tremblement de terre, on ne sait pas pourquoi, Quitte son piédestal, les écrase et les tue. Le cœur qu'ils ont choisi ne garde pas sa foi; Leur chien même les mord et leur donne la rage; Un ami jurera qu'ils ont trahi le roi. Fils du Danube, ils vont se noyer dans le Tage; D'un bout du monde à l'autre ils courent à leur mort, Ils auraient pu du moins s'épargner le voyage! Si dur qu'il soit, il faut qu'ils remplissent leur sort; Nul n'y peut résister, et le genou d'Hercule Pour un pareil athlète est à peine assez fort. Après la vie obscure une mort ridicule; Après le dur grabat un cercueil sans repos Au bord d'un carrefour où la foule circule. Ils tombent inconnus de la mort des héros, Et quelque ambitieux, pour se hausser la taille, Se fait effrontément un socle de leurs os. Sur son trône d'airain, le Destin qui s'en raille Imbibe leur éponge avec du fiel amer, Et la Nécessité les tord dans sa tenaille. Tout buisson trouve un dard pour déchirer leur chair, Tout beau chemin pour eux cache une chausse-trappe, Et les chaînes de fleurs leur sont chaînes de fer. Si le tonnerre tombe, entre mille il les frappe; Pour eux l'aveugle nuit semble prendre des yeux, Tout plomb vole à leur cœur et pas un seul n'échappe. La tombe vomira leur fantôme odieux. Vivants, ils ont servi de bouc expiatoire; Morts, ils seront bannis de la terre et des cieux. Cette histoire sinistre est votre propre histoire, O mon âme! ô mon cœur! peut-être même, hélas! La vôtre est-elle encor plus sinistre et plus noire. C'est une histoire simple où l'on ne trouve pas De grands événements et des malheurs de drame, Une douleur qui chante et fait un grand fracas; Quelques fils bien communs en composent la trame, Et cependant elle est plus triste et sombre à voir Que celle qu'un poignard dénoue avec sa lame. Puisque rien ne vous veut, pourquoi donc tout vouloir; Quand il vous faut mourir, pourquoi donc vouloir vivre, Vous qui ne croyez pas et n'avez pas d'espoir? O vous que nul amour et que nul vin n'enivre, Frères désespérés, vous devez être prêts Tour descendre au néant où mon corps vous doit suivre! Le néant a des lits et des ombrages frais. La Mort fait mieux dormir que son frère Morphée, Et les pavots devraient jalouser les cyprès. Sous la cendre à jamais, dors, ô flamme étouffée! Orgueil, courbe ton front jusque sur tes genoux, Comme un Scythe captif qui supporte un trophée. Cesse de te roidir contre le sort jaloux, Dans l'eau du noir Léthé plonge de bonne grâce, Et laisse à ton cercueil planter les derniers clous. Le sable des chemins ne garde pas ta trace, L'écho ne redit pas ta chanson, et le mur Ne veut pas se charger de ton ombre qui passe. Pour y graver un nom ton airain est bien dur, O Corinthe! et souvent, froide et blanche Carrare Le ciseau ne mord pas sur ton marbre si pur. Il faut un grand génie avec un bonheur rare Pour faire jusqu'au ciel monter son monument, Et de ce double don le destin est avare. Hélas! et le poëte est pareil à l'amant, Car ils ont tous les deux leur maîtresse idéale, Quelque rêve chéri caressé chastement: Eldorado lointain, pierre philosophale Qu'ils poursuivent toujours sans l'atteindre jamais; Un astre impérieux, une étoile fatale. L'étoile fuit toujours, ils lui courent après; Et le matin venu, la lueur poursuivie, Quand ils la vont saisir, s'éteint dans un marais. C'est une belle chose et digne qu'on l'envie Que de trouver son rêve au milieu du chemin, Et d'avoir devant soi le désir de sa vie. Quel plaisir quand on voit briller le lendemain Le baiser du soleil aux frêles colonnades Du palais que la nuit éleva de sa main! Il est beau qu'un plongeur, comme dans les ballades, Descende au gouffre amer chercher la coupe d'or, Et perce triomphant les vitreuses arcades. Il est beau d'arriver où tendait son essor, De trouver sa beauté, d'aborder à son monde, Et, quand on a fouillé, d'exhumer un trésor; De faire, du plus creux de son âme profonde, Rayonner son idée ou bien sa passion, D'être l'oiseau qui chante et la foudre qui gronde; D'unir heureusement le rêve à l'action, D'aimer et d'être aimé, de gagner quand on joue, Et de donner un trône à son ambition; D'arrêter, quand on veut, la Fortune et sa roue, Et de sentir, la nuit, quelque baiser royal Se suspendre en tremblant aux fleurs de votre joue. Ceux-là sont peu nombreux dans notre âge fatal. Polycrate aujourd'hui pourrait garder sa bague: Nul bonheur insolent n'ose appeler le mal. L'eau s'avance et nous gagne, et pas à pas la vague, Montant les escaliers qui mènent à nos tours, Mêle aux chants du festin son chant confus et vague. Les phoques monstrueux, traînant leurs ventres lourds, Viennent jusqu'à la table, et leurs larges mâchoires S'ouvrent avec des cris et des grognements sourds. Sur les autels déserts des basiliques noires, Les saints désespérés, et reniant leur Dieu, S'arrachent à pleins poings l'or chevelu des gloires. Le soleil désolé, penchant son œil de feu, Pleure sur l'univers une larme sanglante; L'ange dit à la terre un éternel adieu. Rien ne sera sauvé, ni l'homme ni la plante; L'eau recouvrira tout: la montagne et la tour; Car la vengeance vient, quoique boiteuse et lente. Les plumes s'useront aux ailes du vautour, Sans qu'il trouve une place où rebâtir son aire, Et du monde vingt fois il refera le tour; Puis il retombera dans cette eau solitaire Où le rond de sa chute ira s'élargissant: Alors tout sera dit pour cette pauvre terre. Rien ne sera sauvé, pas même l'innocent. Ce sera, cette fois, un déluge sans arche; Les eaux seront les pleurs des hommes et leur sang. Plus de mont Ararat où se pose, en sa marche, Le vaisseau d'avenir qui cache en ses flancs creux Les trois nouveaux Adams et le grand patriarche. Entendez-vous là-haut ces craquements affreux? Le vieil Atlas lassé retire son épaule Au lourd entablement de ce ciel ténébreux. L'essieu du monde ploie ainsi qu'un brin de saule; La terre ivre a perdu son chemin dans le ciel; L'aimant déconcerté ne trouve plus son pôle. Le Christ, d'un ton railleur, tord l'éponge de fiel Sur les lèvres en feu du monde à l'agonie, Et Dieu, dans son Delta, rit d'un rire cruel. Quand notre passion sera-t-elle finie? Le sang coule avec l'eau de notre flanc ouvert; La sueur ronge teint notre face jaunie. Assez comme cela! nous avons trop souffert; De nos lèvres, Seigneur, détournez ce calice, Car pour nous racheter votre Fils s'est offert. Christ n'y peut rien: il faut que le sort s'accomplisse; Pour sauver ce vieux monde il faut un Dieu nouveau, Et le prêtre demande un autre sacrifice. Voici bien deux mille ans que l'on saigne l'Agneau; Il est mort à la fin, et sa gorge épuisée N'a plus assez de sang pour teindre le couteau. Le Dieu ne viendra pas. L'Église est renversée.

THÉBAÏDE

Mon rêve le plus cher et le plus caressé, Le seul qui rie encore à mon cœur oppressé, C'est de m'ensevelir au fond d'une chartreuse, Dans une solitude inabordable, affreuse; Loin, bien loin, tout là-bas, dans quelque Sierra Bien sauvage, où jamais voix d'homme ne vibra, Dans la forêt de pins, parmi les âpres roches, Où n'arrive pas même un bruit lointain de cloches; Dans quelque Thébaïde, aux lieux les moins hantés, Comme en cherchaient les saints pour leurs austérités, Sous la grotte où grondait le lion de Jérôme, Oui, c'est là que j'irais pour respirer ton baume Et boire la rosée à ton calice ouvert, O frêle et chaste fleur, qui crois dans le désert Aux fentes du tombeau de l'Espérance morte! De mon cœur dépeuplé je fermerais la porte Et j'y ferais la garde, afin qu'un souvenir Du monde des vivants n'y pût pas revenir; J'effacerais mon nom de ma propre mémoire, Et de tous ces mots creux; amour, science et gloire Qu'aux jours de mon avril mon âme en fleur rêvait, Pour y dormir ma nuit je ferais un chevet; Car je sais maintenant que vaut cette fumée Qu'au-dessus du néant pousse une renommée. J'ai regardé de près et la science et l'art: J'ai vu que ce n'était que mensonge et hasard; J'ai mis sur un plateau de toile d'araignée L'amour qu'en mon chemin j'ai reçue et donnée; Puis sur l'autre plateau deux grains du vermillon Impalpable, qui teint l'aile du papillon, Et j'ai trouvé l'amour léger dans la balance. Donc, reçois dans tes bras, ô douce Somnolence, Vierge aux pâles couleurs, blanche sœur de la Mort, Un pauvre naufragé des tempêtes du sort! Exauce un malheureux qui te prie et t'implore, Égrène sur son front le pavot inodore, Abrite-le d'un pan de ton grand manteau noir, Et du doigt clos ses yeux qui ne veulent plus voir. Vous, esprits du désert, cependant qu'il sommeille, Faites taire les vents et bouchez son oreille, Pour qu'il n'entende pas le retentissement Du siècle qui s'écroule, et ce bourdonnement Qu'en s'en allant au but où son destin la mène Sur le chemin du temps fait la famille humaine! Je suis las de la vie et ne veux pas mourir; Mes pieds ne peuvent plus ni marcher ni courir; J'ai les talons usés de battre cette route Qui ramène toujours de la science au doute. Assez je me suis dit: Voilà la question. Va, pauvre rêveur, cherche une solution Claire et satisfaisante à ton sombre problème, Tandis qu'Ophélia te dit tout haut: Je t'aime; Mon beau prince danois marche les bras croisés, Le front dans la poitrine et les sourcils froncés; D'un pas lent et pensif arpente le théâtre, Plus pâle que ne sont ces figures d'albâtre Pleurant pour les vivants sur les tombeaux des morts; Épuise ta vigueur en stériles efforts, Et tu n'arriveras, comme a fait Ophélie, Qu'à l'abrutissement ou bien à la folie. C'est à ce degré là que je suis arrivé. Je sens ployer sous moi mon génie énervé; Je ne vis plus; je suis une lampe sans flamme, Et mon corps est vraiment le cercueil de mon âme. Ne plus penser, ne plus aimer, ne plus haïr; Si dans un coin du cœur il éclôt un désir, Lui couper sans pitié ses ailes de colombe; Être comme est un mort étendu sous la tombe; Dans l'immobilité savourer lentement, Comme un philtre endormeur, l'anéantissement: Voilà quel est mon vœu, tant j'ai de lassitude D'avoir voulu gravir cette côte âpre et rude, Brocken mystérieux, où des sommets nouveaux Surgissent tout à coup sur de nouveaux plateaux, Et qui ne laisse voir de ses plus hautes cimes Que l'esprit du vertige errant sur les abîmes. C'est pourquoi je m'assieds au revers du fossé, Désabusé de tout, plus voûté, plus cassé Que ces vieux mendiants que jusques à la porte Le chien de la maison en grommelant escorte. C'est pourquoi, fatigué d'errer et de gémir, Comme un petit enfant, je demande à dormir; Je veux dans le néant renouveler mon être, M'isoler de moi-même et ne plus me connaître, Et comme en un linceul, sans y laisser un pli, Rester enveloppé dans mon manteau d'oubli. J'aimerais que ce fût dans une roche creuse, Au penchant d'une côte escarpée et pierreuse, Comme dans les tableaux de Salvator Rosa, Où le pied d'un vivant jamais ne se posa; Sous un ciel vert zébré de grands nuages fauves, Dans des terrains galeux, clair-semés d'arbres chauves, Avec un horizon sans couronne d'azur, Bornant de tous côtés le regard comme un mur, Et, dans les roseaux secs, près d'une eau noire et plate, Quelque maigre héron debout sur une patte. Sur la caverne, un pin, ainsi qu'un spectre en deuil Qui tend ses bras voilés au-dessus d'un cercueil, Tendrait ses bras en pleurs; et du haut de la voûte Un maigre filet d'eau, suintant goutte à goutte, Marquerait par sa chute aux sons intermittents Le battement égal que fait le cœur du temps. Comme la Niobé qui pleurait sur la roche, Jusqu'à ce que le lierre autour de moi s'accroche, Je demeurerais là les genoux au menton, Plus ployé que jamais, sous l'angle d'un fronton, Ces Atlas accroupis gonflant leurs nerfs de marbre; Mes pieds prendraient racine et je deviendrais arbre; Les faons auprès de moi tondraient le gazon ras, Et les oiseaux de nuit percheraient sur mes bras. C'est là ce qu'il me faut plutôt qu'un monastère; Un couvent est un port qui tient trop à la terre; Ma nef tire trop d'eau pour y pouvoir entrer Sans en toucher le fond et sans s'y déchirer. Dût sombrer le navire avec toute sa charge, J'aime mieux errer seul sur l'eau profonde et large. Aux barques de pêcheur l'anse à l'abri du vent, Aux simples naufragés de l'âme le couvent. A moi la solitude effroyable et profonde, Par dedans, par dehors! Un couvent, c'est un monde; On y pense, on y rêve, on y prie, on y croit: La mort n'est que le seuil d'une autre vie; on voit Passer au long du cloître une forme angélique; La cloche vous murmure un chant mélancolique; La Vierge vous sourit, le bel enfant Jésus Vous tend ses petits bras de sa niche; au-dessus De vos fronts inclinés, comme un essaim d'abeilles, Volent les chérubins en légions vermeilles. Vous êtes tout espoir, tout joie et tout amour, A l'escalier du ciel vous montez chaque jour; L'extase vous remplit d'ineffables délices, Et vos cœurs parfumés sont comme des calices; Vous marchez entourés de célestes rayons, Et vos pieds après vous laissent d'ardents sillons! Ah! grands voluptueux, sybarites du cloître, Qui passez votre vie à voir s'ouvrir et croître, Dans le jardin fleuri de la mysticité, Les pétales d'argent du lis de pureté; Vrais libertins du ciel, dévots Sardanapales, Vous, vieux moines chenus, et vous, novices pâles, Foyers couverts de cendre, encensoirs ignorés, Quel don Juan a jamais sous ses lambris dorés Senti des voluptés comparables aux vôtres? Auprès de vos plaisirs, quels plaisirs sont les nôtres? Quel amant a jamais, à l'âge où l'œil reluit, Dans tout l'enivrement de la première nuit, Poussé plus de soupirs profonds et pleins de flamme, Et baisé les pieds nus de la plus belle femme Avec la même ardeur que vous les pieds de bois Du cadavre insensible allongé sur la croix? Quelle bouche fleurie et d'ambroisie humide Vaudrait la bouche ouverte à son côté livide? Notre vin est grossier; pour vous, au lieu de vin, Dans un calice d'or perle le sang divin. Nous usons notre lèvre au seuil des courtisanes; Vous autres, vous aimez des saintes diaphanes, Qui se parent pour vous des couleurs des vitraux Et sur vos fronts tondus, au détour des arceaux, Laissent flotter le bout de leurs robes de gaze: Nous n'avons que l'ivresse, et vous avez l'extase. Nous, nos contentements dureront peu de jours; Les vôtres, bien plus vifs, doivent durer toujours. Calculateurs prudents, pour l'abandon d'une heure, Sur une terre où nul plus d'un jour ne demeure, Vous achetez le ciel avec l'éternité. Malgré ta règle étroite et ton austérité, Maigre et jaune Rancé, tes moines taciturnes S'entr'ouvrent à l'amour comme des fleurs nocturnes; Une tête de mort, grimaçante pour nous, Sourit à leur chevet du rire le plus doux; Ils creusent chaque jour leur fosse au cimetière, Ils jeûnent et n'ont pas d'autre lit qu'une bière; Mais ils sentent vibrer sous leur suaire blanc, Dans les transports divins, un cœur chaste et brûlant; Ils se baignent aux flots de l'océan de joie, Et sous la volupté leur âme tremble et ploie Comme fait une fleur sous une goutte d'eau; Ils sont dignes d'envie et leur sort est très-beau. Mais ils sont peu nombreux, dans ce siècle incrédule, Ceux qui font de leur âme une lampe qui brûle, Et qui peuvent, baisant la blessure du Christ, Croire que tout s'est fait comme il était écrit. Il en est qui n'ont pas le don des saintes larmes, Qui veillent sans lumière et combattent sans armes; Il est des malheureux qui ne peuvent prier Et dont la voix s'éteint quand ils veulent crier. Tous ne se baignent pas dans la pure piscine Et n'ont pas même part à la table divine: Moi, je suis de ce nombre, et comme saint Thomas, Si je n'ai dans la plaie un doigt, je ne crois pas. Aussi je me choisis un antre pour retraite Dans une région détournée et secrète D'où l'on n'entende pas le rire des heureux Ni le chant printanier des oiseaux amoureux; L'antre d'un loup crevé de faim ou de vieillesse, Car tout son m'importune et tout rayon me blesse; Tout ce qui palpite, aime ou chante, me déplaît, Et je hais l'homme autant et plus que ne le hait Le buffle à qui l'on vient de percer la narine. De tous les sentiments croulés dans la ruine Du temple de mon âme, il ne reste debout Que deux piliers d'airain, la haine et le dégoût. Pourtant je suis à peine au tiers de ma journée; Ma tête de cheveux n'est pas découronnée; A peine vingt épis sont tombés du faisceau: Je puis derrière moi voir encor mon berceau. Mais les soucis amers de leurs griffes arides M'ont fouillé dans le front d'assez profondes rides Pour en faire une fosse à chaque illusion. Ainsi me voilà donc sans foi ni passion, Désireux de la vie et ne pouvant pas vivre, Et dès le premier mot sachant la fin du livre. Car c'est ainsi que sont les jeunes d'aujourd'hui: Leurs mères les ont faits dans un moment d'ennui; Et qui les voit auprès des blancs sexagénaires, Plutôt que les enfants, les estime les pères. Ils sont venus au monde avec des cheveux gris; Comme ces arbrisseaux frêles et rabougris Qui, dès le mois de mai, sont pleins de feuilles mortes, Ils s'effeuillent au vent, et vont devant leurs portes Se chauffer au soleil à côté de l'aïeul, Et du jeune et du vieux, à coup sûr, le plus seul, Le moins accompagné sur la route du monde, Hélas! c'est le jeune homme à tête brune ou blonde, Et non pas le vieillard sur qui l'âge a neigé. Celui dont le navire est le plus allégé D'espérance et d'amour, lest divin dont on jette Quelque chose à la mer chaque jour de tempête, Ce n'est pas le vieillard, dont le triste vaisseau Va bientôt échouer à l'écueil du tombeau. L'univers décrépit devient paralytique, La nature se meurt, et le spectre critique Cherche en vain sous le ciel quelque chose à nier. Qu'attends-tu donc, clairon du jugement dernier? Dis-moi, qu'attends-tu donc, archange à bouche ronde Qui dois sonner là haut la fanfare du monde? Toi, sablier du temps que Dieu tient dans sa main, Quand donc laisseras-tu tomber ton dernier grain? 1873.

ROCAILLE

Connaissez-vous dans le parc de Versaille Une Naïade, œil vert et sein gonflé? La belle habite un château de rocaille D'ordre toscan et tout vermiculé. Sur les coraux et sur les madrépores Toute l'année elle dort dans les joncs; Dans le bassin, les grenouilles sonores Chantent en chœur et font mille plongeons. La fête vient; la coquette Naïade S'éveille en hâte et rajuste ses nœuds, Se peigne, et met ses habits de parade Et des roseaux plus frais dans ses cheveux. Elle descend l'escalier, et sa queue En flots d'argent sur les marches la suit; La roide étoffe à trame blanche et bleue A chaque pas derrière elle bruit.

PASTEL

J'aime à vous voir en vos cadres ovales, Portraits jaunis des belles du vieux temps, Tenant en main des roses un peu pâles, Comme il convient à des fleurs de cent ans. Le vent d'hiver, en vous touchant la joue, A fait mourir vos œillets et vos lis, Vous n'avez plus que des mouches de boue Et sur les quais vous gisez tout salis. Il est passé le doux règne des belles; La Parabère avec la Pompadour Ne trouveraient que des sujets rebelles, Et sous leur tombe est enterré l'amour. Vous, cependant, vieux portraits qu'on oublie, Vous respirez vos bouquets sans parfums, Et souriez avec mélancolie Au souvenir de vos galants défunts. 1835.

WATTEAU

Devers Paris, un soir, dans la campagne, J'allais suivant l'ornière d'un chemin, Seul avec moi, n'ayant d'autre compagne Que ma douleur qui me donnait la main. L'aspect des champs était sévère et morne, En harmonie avec l'aspect des cieux; Rien n'était vert sur la plaine sans borne, Hormis un parc planté d'arbres très-vieux. Je regardai bien longtemps par la grille, C'était un parc dans le goût de Watteau: Ormes fluets, ifs noirs, verte charmille, Sentiers peignés et tirés au cordeau. Je m'en allai l'âme triste et ravie; En regardant j'avais compris cela: Que j'étais près du rêve de ma vie, Que mon bonheur était enfermé là.

LE TRIOMPHE DE PÉTRARQUE A LOUIS BOULANGER

Il faisait nuit dans moi, nuit sans lune, nuit sombre; Je marchais en aveugle et tâtant le chemin, Les deux bras en avant, le long des murs, dans l'ombre. Mon conducteur céleste avait quitté ma main; J'avais beau me tourner vers l'étoile polaire, Un nuage éteignait ses prunelles d'or fin. La bella, la diva, celle qui m'a su plaire, La noble dame à qui j'ai donné mon amour, Hélas! m'avait ôté son appui tutélaire. Béatrix dans les cieux avait fui sans retour, Et moi, resté tout seul au seuil du purgatoire, Je ne pouvais voler aux lieux d'où vient le jour. A coup sûr tu n'auras aucune peine à croire Quel deuil j'avais au cœur et quel chagrin amer D'être ainsi confiné dans la demeure noire. Sur ma tête pesait la coupole de fer, Et je sentais partout, comme une mer glacée, Autour de mon essor prendre et se durcir l'air. Mes efforts étaient vains, et ma triste pensée, Comme fait dans sa cage un captif impuissant, Fouettait le mur d'airain de son aile brisée. Je montai l'escalier d'un pas lourd et pesant, Et, quand s'ouvrit la porte, un torrent de lumière M'inonda de splendeur, tel qu'un flot jaillissant. Sur mon œil ébloui palpitait ma paupière Comme une aile d'oiseau quand il va pour voler; On m'eut pris, à me voir, pour un homme de pierre. Je demeurai longtemps sans pouvoir te parler, Plongeant mes yeux ravis au fond de ta peinture Qu'un rayon de soleil faisait étinceler. Comme sur un balcon, une riche tenture Pendait du haut du ciel, un beau ton d'outremer Plus vif que nul saphir dans l'écrin de nature. Quelques nuages chauds, sous les frissons de l'air, Se crêpaient mollement et faisaient une frange Aussi blonde que l'or au manteau de l'éther. Sur le sable éclatant, plus jaune que l'orange, Les grands pins balançant leur large parasol Avec l'ombre agitaient leur silhouette étrange. Une grêle de fleurs jonchait partout le sol, Et l'on eût dit, au bout de leurs tiges pliantes, Des papillons peureux suspendus dans leur vol. Sous leurs robes d'azur aux lignes ondoyantes, Le ciel et l'horizon dans un baiser charmant Fondaient avec amour leurs lèvres souriantes. Le printemps parfumé, beau comme un jeune amant, Avec ses bras de lis environnant la terre, Aux avances des fleurs répondait doucement. Afin de célébrer le solennel mystère, La nature avait mis son plus riche manteau, Les éléments joyeux faisaient trêve à leur guerre. O miracle de l'art! ô puissance du beau! Je sentais dans mon cœur se redresser mon âme Comme au troisième jour le Christ dans son tombeau. L'ombre se dissipait. La belle et noble dame, Tendant ses blanches mains du fond des cieux ouverts, M'engageait à monter par l'escalier de flamme. Les bouvreuils réjouis sifflaient leurs plus beaux airs; Tout riait, tout chantait, tout palpitait des ailes, Et les échos charmés disaient des fins de vers. Beau cygne italien, roi des amours fidèles, Poëte aux rimes d'or, dont le chant triste et doux Semble un roucoulement de blanches tourterelles; Figure à l'air pensif, et toujours à genoux, Les mains jointes devant ton idole muette, Te voilà donc vivante et revenue à nous! Je te reconnais bien; oui, c'est bien toi, poëte; Le camail écarlate encadre ton front pur Et marque austèrement l'ovale de ta tête. Tes yeux semblent chercher dans le fluide azur Les yeux clairs et luisants de ta maîtresse blonde, Pour en faire un soleil qui rende l'autre obscur. Car tu n'as qu'une idée et qu'un amour au monde; Tout l'univers pour toi pivote sur un nom. Et le reste n'est rien que boue et fange immonde. Sous le laurier mystique et le divin rayon, Tu t'avances traîné par l'éclatant quadrige, Entre la rêverie et l'inspiration. Un chœur harmonieux autour de toi voltige: C'est la chaste Uranie avec son globe bleu, Penchant son front rêveur comme un lis sur sa tige; Euterpe, Polymnie, un sein nu, l'œil en feu; C'est Clio, belle et simple en son manteau sévère; Tout le sacré troupeau qui te suit comme un dieu. Les Grâces, dénouant leur ceinture légère, Dansent derrière toi, sur le char triomphal; A l'égal d'un César le monde te révère. A ta suite l'on voit l'orgueilleux cardinal, Comme un pavot qui brille à travers l'or des gerbes, D'écarlate et d'hermine inonder son cheval. Rien n'y manque... Seigneurs blasonnés et superbes, Prêtres, marchands, soldats, professeurs, écoliers, Les vieillards tout chenus, et les pages imberbes; De beaux jeunes garçons et de blonds écuyers Soufflent allégrement aux bouches des trompettes, Et suspendent leurs bras aux crins blancs des coursiers, Sur le devant du char les filles les mieux faites, Les plus charmantes fleurs du jardin de beauté, Font de leurs doigts de lis pleuvoir les violettes. Tu viens du Capitole où César est monté. Cependant tu n'as pas, ô bon François Pétrarque, Mis pour ceinture au monde un fleuve ensanglanté. Tu n'as pas, de tes dents, pour y laisser ta marque, Comme un enfant mauvais, mordu ta ville au sein. Tu n'as jamais flatté ni peuple ni monarque. Jamais on ne te vit, en guise de tocsin, Sur l'Italie en feu faire hurler tes rimes; Ton rôle fut toujours pacifique et serein. Loin des cités, l'auberge et l'atelier des crimes, Tu regardes, couché sous les grands lauriers verts, Des Alpes tout là-bas bleuir les hautes cimes; Et, penchant tes doux yeux sur la source aux flots clairs Où flotte un blanc reflet de la robe de Laure, Avec les rossignols tu gazouilles des vers. Car toujours dans ton cœur vibre un écho sonore, Et toujours sur ta bouche on entend palpiter Quelque nid de sonnets éclos ou près d'éclore. Rêveur harmonieux, tu fais bien de chanter: C'est là le seul devoir que Dieu donne aux poëtes, Et le monde à genoux les devrait écouter. Lorsqu'Amphion chantait, du creux de leurs retraites Les tigres tachetés et les grands lions roux Sortaient en balançant leurs monstrueuses têtes; Les dragons s'en venaient, d'un air timide et doux, De leur langue d'azur lécher ses pieds d'ivoire, Et les vents suspendaient leur vol et leur courroux. Faire sortir les ours de leur caverne noire, En agneaux caressants transformer les lions, O poëtes! voilà la véritable gloire; Et non pas de pousser à des rébellions Tous ces mauvais instincts, bêtes fauves de l'âme, Que l'on déchaîne au jour des révolutions. Sur l'autel idéal entretenez la flamme, Guidez le peuple au bien par le chemin du beau, Par l'admiration et l'amour de la femme. Comme un vase d'albâtre où l'on cache un flambeau, Mettez l'idée au fond de la forme sculptée, Et d'une lampe ardente éclairez le tombeau. Que votre douce voix, de Dieu même écoutée, Au milieu du combat jetant des mots de paix, Fasse tomber les flots de la foule irritée. Que votre poésie, aux vers calmes et frais, Soit pour les cœurs souffrants comme ces cours d'eau vive Où vont boire les cerfs dans l'ombre des forêts. Faites de la musique avec la voix plaintive De la création et de l'humanité, De l'homme dans la ville et du flot sur la rive. Puis, comme un beau symbole, un grand peintre vanté Vous représentera dans une immense toile, Sur un char triomphal par un peuple escorté: Et vous aurez au front la couronne et l'étoile! 1836.

MELANCHOLIA

J'aime les vieux tableaux de l'école allemande: Les vierges sur fond d'or aux doux yeux en amande, Pâles comme le lis, blondes comme le miel, Les genoux sur la terre et le regard au ciel, Sainte Agnès, sainte Ursule et sainte Catherine, Croisant leurs blanches mains sur leur blanche poitrine; Les chérubins joufflus au plumage d'azur, Nageant dans l'outremer sur un filet d'or pur; Les grands anges tenant la couronne et la palme; Tout ce peuple mystique au front grave, à l'œil calme, Qui prie incessamment dans les missels ouverts, Et rayonne au milieu des lointains bleus et verts. Oui, le dessin est sec et la couleur mauvaise, Et ce n'est pas ainsi que peint Paul Véronèse: Oui, le Sanzio pourrait plus gracieusement Arrondir cette forme et ce linéament; Mais il ne mettrait pas dans un si chaste ovale Tant de simplicité pieuse et virginale; Mais il ne prendrait pas, pour peindre ces beaux yeux, Plus d'amour dans son cœur et plus d'azur aux cieux; Mais il ne ferait pas sur ces tempes en ondes Couler plus doucement l'or de ces tresses blondes. Ses madones n'ont pas, empreint sur leur beauté, Ce cachet de candeur et de sérénité. Leur bouche rit souvent d'un sourire profane, Et parfois sous la Vierge on sent la courtisane; On sent que Raphaël, lorsqu'il les dessina, Avait passé la nuit chez la Fornarina. Ces Allemands ont seuls fait de l'art catholique, Ils ont parfaitement compris la basilique: Rien de grossier en eux, rien de matériel; Leurs tableaux sont vraiment les purs miroirs du ciel. Seuls ils ont le secret de ces divins sourires Si frais, épanouis aux lèvres des martyres; Seuls ils ont su trouver pour peupler les arceaux, Pour les faire reluire aux mailles des vitraux, Les vrais types chrétiens. Dépouillant le vieil homme, Seuls ils ont abjuré les idoles de Rome. Auprès d'Albert Dürer Raphaël est païen: C'est la beauté du corps, c'est l'art italien, Cet enfant de l'art grec, sensuel et plastique, Qui met entre les bras de la Vénus antique, Au lieu de Cupidon, le divin Bambino; Aucun d'eux n'est chrétien, ni Domenichino, Ni le Buonarotti, ni Corrége, ni Guide; L'antiquité profane est le fil qui les guide: Apollon sert de type à l'ange saint Michel; Le Jupiter tonnant devient Père éternel; La tunique latine est taillée en étole, Et l'on fait une église avec le Capitole. J'en excepte pourtant Cimabuë, Giotto, Et les maîtres pisans du vieux Campo-Santo. Ceux-là ne peignaient pas en beaux pourpoints de soie, Entre des cardinaux et des filles de joie; Dans des villas de marbre, aux chansons des castrats, Ceux-là n'épousaient point des nièces de prélats. C'étaient des ouvriers qui faisaient leur ouvrage Du matin jusqu'au soir, avec force et courage; C'étaient des gens pieux et pleins d'austérité, Sachant bien qu'ici-bas tout n'est que vanité; Leur atelier à tous était le cimetière, Ils peignaient, près des morts passant leur vie entière. Puis, quand leurs doigts roidis laissaient choir les pinceaux, On leur dressait un lit sous les sombres arceaux. Ils dormaient là, couchés auprès de leur peinture, Les mains jointes, tout droits, dans la même posture De contemplation extatique où sont peints Sur les fresques du mur leurs anges et leurs saints. Ceux-là ne faisaient pas de l'art une débauche, Et leur œuvre toujours, quoique barbare et gauche, Même à nos yeux savants reluit d'une beauté Toute jeune de charme et de naïveté. Sur tous ces fronts pâlis, sous cet air de souffrance Brille ineffablement quelque haute espérance; L'on voit que tout ce peuple agenouillé n'attend Pour revoler aux cieux que le suprême instant. Dans ces tableaux, partout l'âme glorifiée Foule d'un pied vainqueur la chair mortifiée; L'ombre remplit le bas, le haut rayonne seul, Et chaque draperie a l'aspect d'un linceul. C'est que la vie alors de croyance était pleine, C'est qu'on sentait passer dans l'air du soir l'haleine De quelque ange attardé s'en retournant au ciel; C'est que le sang du Christ teignait vraiment l'autel; C'est qu'on était au temps de saint François d'Assise, Et que sur chaque roche une cellule assise Cachait un fou sublime, insensé de la Croix; Le désert se peuplait de lueurs et de voix; Dans toute obscurité rayonnait un mystère; On aimait, et le ciel descendait sur la terre. Gothique Albert Dürer, oh! que profondément Tu comprenais cela dans ton cœur d'Allemand! Que de virginité, que d'onction divine Dans ces pâles yeux bleus, où le ciel se devine! Comme on sent que la chair n'est qu'un voile à l'esprit! Comme sur tous ces fronts quelque chose est écrit, Que nos peintres sans foi ne sauraient pas y mettre, Et qui se lit partout dans ton œuvre, ô grand maître! C'est que tu n'avais pas, lui faisant double part, D'autre amour dans le cœur que celui de ton art; C'est que l'on ne dit pas, voyant aux galeries L'ovale gracieux de tes belles Maries, O mon chaste poëte! ô mon peintre chrétien! Comme de Raphaël et comme de Titien: Voici la Fornarine, ou bien la Muranèse. Tout terrestre désir devant elle s'apaise, Car tu ne t'en vas point, tout rempli de ton Dieu, Emprunter ta madone à quelque mauvais lieu. Tu ne t'accoudes pas sur les nappes rougies, Et tu n'enivres pas dans de sales orgies L'art, cet enfant du ciel sur le monde jeté Pour que l'on crut encore à la sainte beauté. Tu n'avais ni chevaux, ni meute, ni maîtresse; Mais, le cœur inondé d'une austère tristesse, Tu vivais pauvrement à l'ombre de la Croix, En Allemand naïf, en honnête bourgeois, Tapi comme un grillon dans l'âtre domestique; Et ton talent caché, comme une fleur mystique, Sous les regards de Dieu, qui seul le connaissait, Répandait ses parfums et s'épanouissait. Il me semble te voir au coin de ta fenêtre Étroite, à vitraux peints, dans ton fauteuil d'ancêtre. L'ogive encadre un front bleuissant d'outremer, Comme dans tes tableaux, ô vieil Albert Dürer! Nuremberg sur le ciel dresse ses mille flèches, Et découpe ses toits aux silhouettes sèches; Toi, le coude au genou, le menton dans la main, Tu rêves tristement au pauvre sort humain: Que pour durer si peu la vie est bien amère, Que la science est vaine et que l'art est chimère, Que le Christ à l'éponge a laissé bien du fiel, Et que tout n'est pas fleurs dans le chemin du ciel. Et, l'âme d'amertume et de dégoût remplie, Tu t'es peint, ô Dürer! dans ta Mélancolie, Et ton génie en pleurs, te prenant en pitié, Dans sa création t'a personnifié. Je ne sais rien qui soit plus admirable au monde, Plus plein de rêverie et de douleur profonde, Que ce grand ange assis, l'aile ployée au dos, Dans l'immobilité du plus complet repos. Son vêtement, drapé d'une façon austère, Jusqu'au bout de son pied s'allonge avec mystère, Son front est couronné d'ache et de nénufar; Le sang n'anime pas son visage blafard; Pas un muscle ne bouge: on dirait que la vie Dont on vit en ce monde à ce corps est ravie, Et pourtant l'on voit bien que ce n'est pas un mort. Comme un serpent blessé son noir sourcil se tord, Son regard dans son œil brille comme une lampe, Et convulsivement sa main presse sa tempe. Sans ordre autour de lui mille objets sont épars, Ce sont des attributs de sciences et d'arts; La règle et le marteau, le cercle emblématique, Le sablier, la cloche et la table mystique, Un mobilier de Faust, plein de choses sans nom; Cependant c'est un ange et non pas un démon. Ce gros trousseau de clefs qui pend à sa ceinture Lui sert à crocheter les secrets de nature. Il a touché le fond de tout savoir humain; Mais comme il a toujours, au bout de tout chemin, Trouvé les mêmes yeux qui flamboyaient dans l'ombre, Qu'il a monté l'échelle aux échelons sans nombre, Il est triste; et son chien, de le suivre lassé, Dort à côté de lui, tout vieux et tout cassé. Dans le fond du tableau, sur l'horizon sans borne, Le vieux père Océan lève sa face morne, Et dans le bleu cristal de son profond miroir Réfléchit les rayons d'un grand soleil tout noir. Une chauve-souris, qui d'un donjon s'envole, Porte écrit dans son aile ouverte en banderole: Mélancolie. Au bas, sur une meule assis, Est un enfant dont l'œil, voilé sous de longs cils, Laisse le spectateur dans le doute s'il veille, Ou si, bercé d'un rêve, en lui-même il sommeille. Voilà comme Dürer, le grand maître allemand, Philosophiquement et symboliquement, Nous a représenté, dans ce dessin étrange, Le rêve de son cœur sous une forme d'ange. Notre Mélancolie, à nous, n'est pas ainsi; Et nos peintres la font autrement. La voici: —C'est une jeune fille et frêle et maladive, Penchant ses beaux yeux bleus au bord de quelque rive, Comme un vergiss-mein-nicht que le vent a courbé; Sa coiffure est défaite, et son peigne est tombé, Ses blonds cheveux épars coulent sur son épaule, Et se mêlent dans l'onde aux verts cheveux du saule; Les larmes de ses yeux vont grossir le ruisseau, Et troublent, en tombant, sa figure dans l'eau. La brise à plis légers fait voler son écharpe, Et vibrer en passant les cordes de sa harpe; Un album, un roman, près d'elle sont ouverts: Car la mode la suit jusque dans ses déserts. Notre Mélancolie est petite-maîtresse, Elle prend des grands airs, elle fait la princesse; Elle met des gants blancs et des chapeaux d'Herbault; Elle est née, et ne voit que des gens comme il faut; Son groom ne pèse pas plus de soixante livres; C'est une Philaminte, elle lit tous les livres, Cause fort bien musique, et peinture pas mal; Elle suit l'Opéra, ne manque pas un bal; Poitrinaire tout juste assez pour être artiste, Elle a toujours en main un mouchoir de batiste. On ne la verra pas enterrer tristement Dans quelque sierra son teint pâle et charmant, Ses grâces de malade et ses petites mines, Ni sous les noirs arceaux d'un couvent en ruines Promener loin du bruit ses méditations: Il faut à ses douleurs la rampe et les lampions, Il faut que les journaux en puissent rendre compte; Chaque pleur de ses yeux se cristallise en conte; Avec chaque soupir elle souffle un roman; Elle meurt, mais ce n'est que littérairement. Un frais cottage anglais, voilà sa Thébaïde; Et si son front de nacre est coupé d'une ride, Ce n'est pas, croyez-moi, qu'elle songe à la mort: Pour craindre quelque chose elle est trop esprit fort. Mais c'est que de Paris une robe attendue Arrive chiffonnée et de taches perdue. Ah! quelle différence, et que près de ces vieux Nous paraissons mesquins! Le sang de nos aïeux, Comme un vin qui s'aigrit, s'est tourné dans nos veines. Rien ne vit plus en nous: nos amours et nos haines Sont de pâles vieillards sans force et sans vigueur, Chez qui la tête semble avoir pompé le cœur. La passion est morte avec la foi; la terre Accomplit dans le ciel sa ronde solitaire, Et se suspend encore aux lèvres du soleil; Mais le soleil vieillit, son baiser moins vermeil Glisse sans les chauffer sur nos fronts, et ses flammes Comme sur les glaciers, s'éteignent sur nos âmes. D'en bas, le mont Gemmi vous paraît tout en feu, Il fume, il étincelle, il est rouge, il est bleu. Montez, vous trouverez la neige froide et blanche, Et l'hiver grelottant qui pousse l'avalanche. Nous sommes le Gemmi; le reflet du passé Brille encore sur nos fronts. Ce reflet effacé, Il ne restera plus qu'une neige incolore; Demain, sur le Gemmi, se lèvera l'aurore, Les glaciers de nouveau se mettront à fumer, Et l'incendie éteint pourra se rallumer; Mais, hélas! il n'est pas pour nous d'aube nouvelle, Et la nuit qui nous vient est la nuit éternelle. De nos cieux dépeuplés il ne descendra pas Un ange aux ailes d'or pour nous prendre en ses bras, Et le siècle futur, s'asseyant sur la pierre De notre siècle, à nous, et la voyant entière, Joyeux, ne dira pas: Il est ressuscité, Et dans sa gloire au ciel comme Christ remonté. 1834.

NIOBÉ

Sur un quartier de roche, un fantôme de marbre, Le menton dans la main et le coude au genou, Les pieds pris dans le sol, ainsi que des pieds d'arbre, Pleure éternellement sans relever le cou. Quel chagrin pèse donc sur ta tête abattue? A quel puits de douleurs tes yeux puisent-ils l'eau? Et que souffres-tu donc dans ton cœur de statue, Pour que ton sein sculpté soulève ton manteau? Tes larmes, en tombant du coin de ta paupière, Goutte à goutte, sans cesse et sur le même endroit, Ont fait dans l'épaisseur de ta cuisse de pierre Un creux où le bouvreuil trempe son aile et boit. O symbole muet de l'humaine misère, Niobé sans enfants, mère des sept douleurs, Assise sur l'Athos ou bien sur le Calvaire, Quel fleuve d'Amérique est plus grand que tes pleurs?

CARIATIDES

Un sculpteur m'a prêté l'œuvre de Michel-Ange, La chapelle Sixtine et le grand Jugement; Je restai stupéfait à ce spectacle étrange Et me sentis ployer sous mon étonnement. Ce sont des corps tordus dans toutes les postures, Des faces de lion avec des cols de bœuf, Des chairs comme du marbre et des musculatures A pouvoir d'un seul coup rompre un câble tout neuf. Rien ne pèse sur eux, ni coupole ni voûtes, Pourtant leurs nerfs d'acier s'épuisent en efforts, La sueur de leurs bras semble pleuvoir en gouttes; Qui donc les courbe ainsi puisqu'ils sont aussi forts? C'est qu'ils portent un poids à fatiguer Alcide: Ils portent ta pensée, ô maître, sur leurs dos; Sous un entablement, jamais Cariatide Ne tendit son épaule à de plus lourds fardeaux.

LA CHIMÈRE

Une jeune Chimère, aux lèvres de ma coupe, Dans l'orgie, a donné le baiser le plus doux; Elle avait les yeux verts, et jusque sur sa croupe Ondoyait en torrent l'or de ses cheveux roux. Des ailes d'épervier tremblaient à son épaule; La voyant s'envoler, je sautai sur ses reins; Et, faisant jusqu'à moi ployer son cou de saule, J'enfonçai comme un peigne une main dans ses crins. Elle se démenait, hurlante et furieuse, Mais en vain. Je broyais ses flancs dans mes genoux; Alors elle me dit d'une voix gracieuse, Plus claire que l'argent: Maître, où donc allons-nous? Par delà le soleil et par delà l'espace, Où Dieu n'arriverait qu'après l'éternité; Mais avant d'être au but ton aile sera lasse: Car je veux voir mon rêve en sa réalité. 1837.

LA DIVA

On donnait à Favart Mosé. Tamburini Le basso cantante, le ténor Rubini, Devaient jouer tous deux dans la pièce; et la salle, Quand on l'eut élargie et faite colossale, Grande comme Saint-Charle ou comme la Scala, N'aurait pu contenir son public ce soir-là. Moi, plus heureux que tous, j'avais tout à connaître, Et la voix des chanteurs et l'ouvrage du maître. Aimant peu l'opéra, c'est hasard si j'y vais, Et je n'avais pas vu le Moïse français; Car notre idiome, à nous, rauque et sans prosodie, Fausse toute musique; et la note hardie, Contre quelque mot dur se heurtant dans son vol, Brise ses ailes d'or et tombe sur le sol. J'étais là, les deux bras en croix sur la poitrine, Pour contenir mon cœur plein d'extase divine; Mes artères chantant avec un sourd frisson, Mon oreille tendue et buvant chaque son; Attentif comme au bruit de la grêle fanfare Un cheval ombrageux qui palpite et s'effare. Toutes les voix criaient, toutes les mains frappaient, A force d'applaudir les gants blancs se rompaient; Et la toile tomba. C'était le premier acte. Alors je regardai; plus nette et plus exacte, A travers le lorgnon dans mes yeux moins distraits, Chaque tête à son tour passait avec ses traits. Certes, sous l'éventail et la grille dorée, Roulant dans leurs doigts blancs la cassolette ambrée, Au reflet des joyaux, au feu des diamants, Avec leurs colliers d'or et tous leurs ornements, J'en vis plus d'une belle et méritant éloge; Du moins je le croyais, quand au fond d'une loge J'aperçus une femme. Il me sembla d'abord, La loge lui formant un cadre de son bord, Que c'était un tableau de Titien ou Giorgione, Moins la fumée antique et moins le vernis jaune, Car elle se tenait dans l'immobilité, Regardant devant elle avec simplicité, La bouche épanouie en un demi-sourire, Et comme un livre ouvert son front se laissant lire. Sa coiffure était basse, et ses cheveux moirés Descendaient vers sa tempe en deux flots séparés. Ni plumes, ni rubans, ni gaze, ni dentelle; Pour parure et bijoux, sa grâce naturelle; Pas d'œillade hautaine ou de grand air vainqueur, Rien que le repos d'âme et la bonté de cœur. Au bout de quelque temps, la belle créature, Se lassant d'être ainsi, prit une autre posture, Le col un peu penché, le menton sur la main, De façon à montrer son beau profil romain, Son épaule et son dos aux tons chauds et vivaces, Où l'ombre avec le clair flottaient par larges masses. Tout perdait son éclat, tout tombait à côté De cette virginale et sereine beauté; Mon âme tout entière à cet aspect magique Ne se souvenait plus d'écouter la musique, Tant cette morbidezze et ce laisser-aller Était chose charmante et douce à contempler, Tant l'œil se reposait avec mélancolie Sur ce pâle jasmin transplanté d'Italie. Moins épris des beaux sons qu'épris des beaux contours, Même au parlar spiegar, je regardais toujours; J'admirais à part moi la gracieuse ligne Du col se repliant comme le col d'un cygne, L'ovale de la tête et la forme du front, La main pure et correcte, avec le beau bras rond; Et je compris pourquoi, s'exilant de la France, Ingres fit si longtemps ses amours de Florence. Jusqu'à ce jour j'avais en vain cherché le beau; Ces formes sans puissance et cette fade peau Sous laquelle le sang ne court que par la fièvre Et que jamais soleil ne mordit de sa lèvre, Ce dessin lâche et mou, ce coloris blafard, M'avaient fait blasphémer la sainteté de l'art. J'avais dit: L'art est faux, les rois de la peinture D'un habit idéal revêtent la nature. Ces tons harmonieux, ces beaux linéaments, N'ont jamais existé qu'aux cerveaux des amants; J'avais dit, n'ayant vu que la laideur française: Raphaël a menti comme Paul Véronèse! Vous n'avez pas menti, non, maîtres; voilà bien Le marbre grec doré par l'ambre italien, L'œil de flamme, le feint passionnément pâle, Blond comme le soleil sous son voile de hâle, Dans la mate blancheur les noirs sourcils marqués, Le nez sévère et droit, la bouche aux coins arqués, Les ailes de cheveux s'abattant sur les tempes, Et tous les nobles traits de vos saintes estampes. Non, vous n'avez pas fait un rêve de beauté, C'est la vie elle-même et la réalité. Votre Madone est là; dans sa loge elle pose, Près d'elle vainement l'on bourdonne et l'on cause; Elle reste immobile et sous le même jour, Gardant comme un trésor l'harmonieux contour. Artistes souverains, en copistes fidèles, Vous avez reproduit vos superbes modèles! Pourquoi, découragé par vos divins tableaux, Ai-je, enfant paresseux, jeté là mes pinceaux, Et pris pour vous fixer le crayon du poëte, Beaux rêves, obsesseurs de mon âme inquiète, Doux fantômes bercés dans les bras du désir, Formes que la parole en vain cherche à saisir? Pourquoi, lassé trop tôt dans une heure de doute, Peinture bien-aimée, ai-je quitté ta route? Que peuvent tous nos vers pour rendre la beauté, Que peuvent de vains mots sans dessin arrêté, Et l'épithète creuse et la rime incolore? Ah! combien je regrette et comme je déplore De ne plus être peintre, en te voyant ainsi A Mosé, dans ta loge, ô Julia Grisi! 1838.

APRÈS LE BAL

Adieu, puisqu'il le faut, adieu, belle nuit blanche, Nuit d'argent, plus sereine et plus douce qu'un jour! Ton page noir est là, qui, le poing sur la hanche, Tient ton cheval en bride et t'attend dans la cour. Aurora, dans le ciel que brunissaient tes voiles, Entr'ouvre ses rideaux avec ses doigts rosés; O nuit, sous ton manteau tout parsemé d'étoiles, Cache tes bras de nacre au vent froid exposés. Le bal s'en va finir. Renouez, heures brunes, Sur vos fronts parfumés vos longs cheveux de jais. N'entendez-vous pas l'aube aux rumeurs importunes Oui halète à la porte et souffle son air frais? Le bal est enterré. Cavaliers et danseuses, Sur la tombe du bal jetez à pleines mains Vos colliers défilés, vos parures soyeuses, Vos blancs camélias et vos pâles jasmins. Maintenant c'est le jour. La veille après le rêve; La prose après les vers: c'est le vide et l'ennui; C'est une bulle encor qui dans les mains nous crève, C'est le plus triste jour de tous, c'est aujourd'hui. O Temps! que nous voulons tuer et qui nous tues, Vieux porte-faux, pourquoi vas-tu traînant le pied, D'un pas lourd et boiteux, comme vont les tortues, Quand sur nos fronts blêmis le spleen anglais s'assied? Et lorsque le bonheur nous chante sa fanfare, Vieillard malicieux, dis-moi, pourquoi cours-tu Comme devant les chiens court un cerf qui s'effare, Comme un cheval que fouille un éperon pointu? Hier, j'étais heureux. J'étais! Mot doux et triste! Le bonheur est l'éclair qui fuit sans revenir. Hélas! et pour ne pas oublier qu'il existe, Il le faut embaumer avec le souvenir. J'étais; je ne suis plus; toute la vie humaine Résumée en deux mots, de l'onde et puis du vent. Mon Dieu! n'est-il donc pas de chemin qui ramène Au bonheur d'autrefois regretté si souvent? Derrière nous le sol se crevasse et s'effondre. Nul ne peut retourner. Comme un maigre troupeau Que l'on mène au boucher, ne pouvant plus le tondre, La vieille Mob nous pousse à grand train au tombeau. Certe, en mes jeunes ans, plus d'un bal doit éclore, Plein d'or et de flambeaux, de parfums et de bruit, Et mon cœur effeuillé peut refleurir encore; Mais ce ne sera pas mon bal de l'autre nuit. Car j'étais avec toi. Tous deux seuls dans la foule, Nous faisant dans notre âme une chaste oasis, Et, comme deux enfants au bord d'une eau qui coule, Voyant onder le bal, l'un contre l'autre assis. Je ne pouvais savoir, sous le satin du masque, De quelle passion ta figure vivait, Et ma pensée, au vol amoureux et fantasque, Réalisait en toi tout ce qu'elle rêvait. Je nuançais ton front des pâleurs de l'agate, Je posais sur ta bouche un sourire charmant, Et sur ta joue en fleur la pourpre délicate Qu'en s'envolant au ciel laisse un baiser d'amant. Et peut-être qu'au fond de ta noire prunelle Une larme brillait au lieu d'éclair joyeux, Et, comme sous la terre une onde qui ruisselle, S'écoulait sous le masque invisible à mes yeux. Peut-être que l'ennui tordait ta lèvre aride, Et que chaque baiser avait mis sur ta peau, Au lieu de marque rose, une tache livide Comme on en voit aux corps qui sont dans le tombeau. Car si la face humaine est difficile à lire, Si déjà le front nu ment à la passion, Qu'est-ce donc, quand le masque est double? Comment dire Si vraiment la pensée est sœur de l'action? Et cependant, malgré cette pensée amère, Tu m'as laissé, cher bal, un souvenir charmant; Jamais rêvé d'été, jamais blonde chimère, Ne m'ont entre leurs bras bercé plus mollement. Je crois entendre encor tes rumeurs étouffées, Et voir devant mes yeux, sous ta blanche lueur, Comme au sortir du bain, les péris et les fées, Luire des seins d'argent et des cols en sueur. Et je sens sur ma bouche une amoureuse haleine, Passer et repasser comme une aile d'oiseau, Plus suave en odeur que n'est la marjolaine Ou le muguet des bois au temps du renouveau. O nuit! aimable nuit! sœur de Luna la blonde, Je ne veux plus servir qu'une déesse au ciel, Endormeuse des maux et des soucis du monde; J'apporte à ta chapelle un pavot et du miel. Nuit, mère des festins, mère de l'allégresse, Toi qui prêtes le pan de ton voile à l'Amour, Fais-moi, sous ton manteau, voir encore ma maîtresse, Et je brise l'autel d'Apollo dieu du jour. 1834.

TOMBÉE DU JOUR

Le jour tombait, une pâle nuée Du haut du ciel laissait nonchalamment, Dans l'eau du fleuve à peine remuée, Tremper les plis de son blanc vêtement. La nuit parut, la nuit morne et sereine, Portant le deuil de son frère le jour, Et chaque étoile à son trône de reine, En habits d'or s'en vint faire sa cour. On entendait pleurer les tourterelles, Et les enfants rêver dans leurs berceaux; C'était dans l'air comme un frôlement d'ailes, Comme le bruit d'invisibles oiseaux. Le ciel parlait à voix basse à la terre; Comme au vieux temps ils parlaient en hébreu, Et répétaient un acte de mystère; Je n'y compris qu'un seul mot: c'était Dieu. 1834.

LA DERNIERE FEUILLE

Dans la forêt chauve et rouillée Il ne reste plus au rameau Qu'une pauvre feuille oubliée, Rien qu'une feuille et qu'un oiseau. Il ne reste plus dans mon âme Qu'un seul amour pour y chanter, Mais le vent d'automne qui brame Ne permet pas de l'écouter; L'oiseau s'en va, la feuille tombe, L'amour s'éteint, car c'est l'hiver. Petit oiseau, viens sur ma tombe Chanter, quand l'arbre sera vert! 1837.

LE TROU DU SERPENT

Au long des murs, quand le soleil y donne, Pour réchauffer mon vieux sang engourdi, Avec les chiens, auprès du lazzarone, Je vais m'étendre à l'heure de midi. Je reste là sans rêve et sans pensée, Comme un prodigue à son dernier écu. Devant ma vie, aux trois quarts dépensée, Déjà vieillard et n'ayant pas vécu. Je n'aime rien, parce que rien ne m'aime, Mon âme usée abandonne mon corps; Je porte en moi le tombeau de moi-même, Et suis plus mort que ne sont bien des morts. Quand le soleil s'est caché sous la nue, Devers mon trou je me traîne en rampant, Et jusqu'au fond de ma peine inconnue Je me retire aussi froid qu'un serpent. 1834.

LES VENDEURS DU TEMPLE

I Il est par les faubourgs un ramas de maisons Dont les murs verts ont l'air de suer des poisons, Et dont les pieds baignés d'eau croupie et de boue Passent en puanteur l'odeur de la gadoue. Rien n'est plus triste à voir, dans ce vilain Paris, Entre le ciel tout jaune et le pavé tout gris, Que ne sont ces maisons laides et rechignées. Les carreaux y sont faits de toiles d'araignées; Le toit pleure toujours comme un œil chassieux; Les murs, bâtis d'hier, semblent déjà tout vieux, Pas un seul pan d'aplomb, pas une pierre égale, Ils sont tous bourgeonnés, pleins de lèpre et de gale, Pareils à des vieillards de débauche pourris, Ruines sans grandeur et dignes de mépris. Un bâton, comme un bras que la maigreur décharne, Un lange sale au poing sort de chaque lucarne. Ce ne sont sur le bord des fenêtres que pots, Matelas à sécher, guenilles et drapeaux, Si que chaque maison, dépassant ses murailles, A l'air d'un ventre ouvert dont coulent les entrailles. Des hommes vivent là, dans leur fange abrutis; Leurs femmes mettent bas, et leur font des petits Qui grouillent aussitôt sous les pieds de leurs pères, Comme sous un fumier grouille un nœud de vipères. Dans la plus noire ordure, au milieu des ruisseaux, On les voit barboter, pareils à des pourceaux; On les voit scrofuleux, noués et culs-de-jattes, Comme un crapaud blessé qui saute sur trois pattes, Descendre en trébuchant quelque roide escalier Ou suivre tout en pleurs un coin de tablier. D'autres, en vagissant d'une bouche flétrie, Sucent une mamelle épuisée et tarie, Et les mères s'en vont chantant d'une aigre voix Un ignoble refrain en ignoble patois. Quant aux hommes, ils sont partis à la maraude; A peine verrez-vous quelque fiévreux qui rôde, Le corps entortillé dans un pâle lambeau, Plus jaune et plus osseux qu'un mort sous le tombeau. Aucun soleil jamais ne dore ces fronts hâves, Nul rayon ne descend en ces affreuses caves, Et n'y jette à travers la noire humidité Un blond fil de lumière aux chauds jours de l'été. Une odeur de prison et de maladrerie, Je ne sais quel parfum de vieille juiverie Vous écœure en entrant et vous saisit au nez. Des vivants comme nous sont pourtant condamnés A respirer cet air aux miasmes méphitiques, Ainsi qu'en exhalaient les Avernes antiques. Les belles fleurs de mai ne s'ouvrent pas pour eux, C'est pour d'autres qu'en juin les cieux se font plus bleus; Ils sont déshérités de toute la nature, Pour apanage ils n'ont que fange et pourriture. Ces hommes, n'est-ce pas, ont le sort bien mauvais? Tout malheureux qu'ils sont, moi pourtant je les hais, Et si j'ai fait jaillir de ma sombre palette, Avec ses tons boueux cette ébauche incomplète, Certes, ce n'était pas dans le dessein pieux De sécher votre bourse et de mouiller vos yeux. Dieu merci! je n'ai pas tant de philanthropie, Et je dis anathème a cette race impie. II Entrez dans leurs taudis. Parmi tous ces haillons, Vous verrez s'allumer de flamboyants rayons. Moins l'aile et le bec d'aigle, ils sont en tout semblables Aux avares griffons dont nous parlent les fables, Et veillent accroupis, sans cligner leurs yeux verts, Sur de gros monceaux d'or de fumier recouverts. Pour y chercher de l'or ils vous fendraient le ventre; Pour l'or ils perceraient la terre jusqu'au centre, Ils iraient dans le ciel, de leurs marteaux hardis, Arracher vos clous d'or, portes du paradis, Et pour les faire fondre en leurs cavernes noires, Anges et chérubins, ils vous prendraient vos gloires. Non que l'or soit pour eux ce qu'il serait pour nous, Un moyen d'imposer ses volontés à tous, Et de faire fleurir sa libre fantaisie Comme un lotus qui s'ouvre au chaud pays d'Asie. L'or, ce n'est pas pour eux des châteaux au soleil, Un voyage lointain sous un ciel plus vermeil, Un sérail à choisir, de belles courtisanes Baignant de noirs cheveux leurs tempes diaphanes, Des coureurs de pur sang, une meute de chiens, Une collection de grands maîtres anciens, L'impérial tokay, côte à côte en sa cave, Avec les pleurs de Christ sur leur natale lave. L'or, ce n'est pas pour eux la clef de l'idéal, L'anneau de Salomon, le talisman fatal, Qui, forçant à venir les démons et les anges, Fait les réalités de nos rêves étranges. Ils aiment l'or pour l'or: c'est là leur passion; Le seul bonheur pour eux, c'est la possession; Comme un vieil impuissant aime une jeune fille, Quoiqu'ils n'en fassent rien, ils aiment l'or qui brille. Et voudraient sous leurs dents, pour grossir leur trésor, Pouvoir, comme Midas, changer le pain en or. Les choses de ce monde et les choses divines, Les plus grands souvenirs, les plus saintes ruines, Ils ne respectent rien et vont détruisant tout. Ils jettent sans pitié dans le creuset qui bout, Avec leurs cercueils peints et dorés, les momies Des générations dans le temps endormies. Ils brûlent le passé pour avoir ce peu d'or Qu'aux plis de son manteau les ans laissaient encor. Chandeliers de l'autel, vases du sacrifice, Ouvrages merveilleux pleins d'art et de caprice, Cadres et bas-reliefs aux fantasques dessins, L'ange du tabernacle et les châsses des saints, Les beaux lambris d'église et les stalles sculptées Gisent au fond des cours à pleines charretées; Pour cuire leur pâture ils n'ont pas d'autre bois Que des débris d'autel et des morceaux de croix. C'est un bûcher doré qui chauffe leur cuisine, Cependant qu'accroupie au coin du feu Lésine, Les yeux caves, le teint plus pâle qu'un citron, Tourne un maigre brouet au fond d'un grand chaudron. L'épine de son dos est collée à son ventre, Son épaule est convexe et sa poitrine rentre, Elle a des sourcils gris mêlés de longs poils blancs; Comme un bissac de pauvre, à chacun de ses flancs Sa mamelle s'allonge et passe la ceinture; On peut compter les fils de sa robe de bure, Et, quoiqu'elle soit riche à payer vingt palais, Ses manches laissent voir ses coudes violets; Elle claque du bec comme fait la cigogne, Et, quand elle remue et vaque à sa besogne, On entend ses os secs à chaque mouvement, Comme un gond mal graissé, rendre un sourd grincement. III Ah! race de corbeaux, ignoble bande noire, Hyènes du passé, vrais chacals de l'histoire, C'est vous qui disputez, dans les tombeaux ouverts, Pour prendre leur linceul, les trépassés aux vers, Et qui ne laissez pas debout une colonne Sur la fosse d'un siècle où pendre sa couronne. Par la vie et la mort, par l'enfer et le ciel, Par tout ce que mon cœur peut contenir de fiel, Soyez maudits! Jamais déluge de Barbares, Ni Huns, ni Visigoths, ni Russes, ni Tartares, Non, Genseric jamais, non, jamais Attila, N'ont fait autant de mal que vous en faites là. Quand ils eurent tué la ville aux sept collines, Ils laissèrent au corps son linceul de ruines. Ils détruisaient, car telle était leur mission, Mais ne spéculaient pas sur leur destruction. C'est vous qui perdez l'art et par qui les statues Près de leurs piédestaux moisissent abattues! Destructeurs endiablés, c'est vous dont le marteau Laisse une cicatrice au front de tout château; C'est vous qui décoiffez toutes nos métropoles, Et, comme on prend un casque, enlevez leurs coupoles; Vous qui déshabillez les saintes et les saints, Qui, pour avoir le plomb, cassez les vitraux peints Et rompez les clochers, comme une jeune fille Entre ses doigts distraits rompt une frêle aiguille; C'est à cause de vous que l'on dit des Français: Ils brisent leur passé: c'est un peuple mauvais. Encor, si vous étiez la vieille bande noire! Mais vous êtes venus bien après la victoire. Vous becquetez le corps que d'autres ont tué; Vous avez attendu que sa chair ait pué, Avant que de tomber sur le géant à terre, Vautours du lendemain! Dans le champ solitaire, Par une nuit sans lune, où le firmament noir N'avait pas un seul œil entr'ouvert pour vous voir, Vous avez abattu votre vol circulaire Et porté tout joyeux la charogne à votre aire. Les bons et braves chiens, lorsque le cerf est mort, S'en vont. Toute la meute arrive alors et mord, Mêlant ses vils abois à la trompe de cuivre, Le noble cerf dix cors, qu'à peine elle osait suivre; Et les bassets trapus, arrivés les derniers, Ont de plus gros morceaux que n'en ont les premiers. Vous êtes les bassets. Vous mangez la curée Par les chiens courageux aux lâches préparée. Quand les guerriers ont fait, les goujats vont au corps, Et dérobent l'argent dans les poches des morts. O fille de Satan, ô toi, la vieille bande, Comme ta mission, tu fus horrible et grande. Je ne sais quelle rude et sombre majesté Drape sinistrement ta monstruosité; Une fauve auréole autour de toi rayonne Et ton bonnet sanglant luit comme une couronne. Des nerfs herculéens se tordent à tes bras; L'airain, comme un gravier, se creuse sous ton pas; Sur le marbre, en courant, tu laisses des empreintes, Et le monde ébranlé craque dans tes étreintes. C'est toi qui commenças ce périlleux duel Du peuple avec le roi, de la terre et du ciel; Et quand tu secouais, de tes mains insensées, Les croix sur les clochers, si près de Dieu dressées, On croyait que le Christ, par les pieds et le flanc, En signe de douleur allait pleurer le sang; On croyait voir s'ouvrir la bouche de sa plaie Et reluire à son front une auréole vraie, Et l'on fut bien surpris que ton bras et ton poing, Après l'avoir frappé, ne se séchassent point. Tout le monde attendait un grand coup de tonnerre, Comme au saint vendredi quand l'on baise la terre; On ignorait comment Dieu prendrait tout cela, Et quel foudre il gardait à ces insultes-là. Nulle voix ne sortit du fond du tabernacle, Le ciel pour se venger ne fit aucun miracle; Et, comme dans les bois fait un essaim d'oiseaux, Les anges effarés quittèrent leurs arceaux; Mais tu ne savais pas si dans les nefs désertes Tu n'allais pas trouver, avec leurs plumes vertes, Leur œil de diamant et leurs lances de feu, A cheval sur l'éclair, les milices de Dieu. La première et sans peur tu mis la main sur l'arche, Et tes enfants perdus allèrent droit leur marche, Sans savoir si le sol tout d'un coup sous leurs pas En entonnoir d'enfer ne se creuserait pas. Tu fus la poésie et l'idéal du crime; Tu détrônais Jésus de son gibet sublime, Comme Louis Capet de son fauteuil de roi. La vieille monarchie avec la vieille foi Râlait entre tes bras, toute bleue et livide, Comme autrefois Antée aux bras du grand Alcide. Et le Christ et le roi, sous tes puissants efforts, Du trône et de l'autel tous deux sont tombés morts. Au seul bruit de tes pas les noires basiliques Tremblotaient de frayeur sous leurs chapes gothiques; Leurs genoux de granit sous elles se ployaient, Les tarasques sifflaient, les guivres aboyaient; Le dragon se tordant au bout de la gouttière Tâchait de dégager ses ailerons de pierre; Les anges et les saints pleuraient dans les vitraux; Les morts, se retournant au fond de leurs tombeaux, Demandaient: «Qu'est-ce donc?» à leurs voisins plus blêmes, Et les cloches des tours se brisaient d'elles-mêmes. Quand tu manquais de rois à jeter à tes chiens, Tu forçais Saint-Denis à te rendre les siens; Tu descendais sans peur sous les funèbres porches. Les spectres, éblouis aux lueurs de tes torches, Fuyaient échevelés en poussant des clameurs. Troublés dans leur sommeil, tous ces pâles dormeurs, Rêvant d'éternité, pensaient l'heure venue, Où le Christ doit juger les hommes sur sa nue; Et, quand tu soulevais de ton doigt curieux Leur paupière embaumée afin de voir leurs yeux, Certes ils pouvaient croire à ton rire sauvage, A l'air fauve et cruel de ton hideux visage, Qu'ils étaient bien damnés, et qu'un diable d'enfer Venait les emporter dans ses griffes de fer. L'épouvante crispait leur bouche violette, Ils joignaient, pour prier, leurs deux mains de squelette, Mais tu les retuais sans plus sentir d'effroi Que pour guillotiner un véritable roi. Tes rêves n'étaient pas hantés de noirs fantômes; Toutes les sommités, têtes de rois et dômes, Devaient fatalement tomber sous ton marteau, Et tu n'avais pas plus de remords qu'un couteau; Tu n'étais que le bras de la nouvelle idée, Et le sang comme l'eau, sur ta robe inondée, Coulait et te faisait une pourpre à ton tour. O tueuse de rois, souveraine d'un jour! Tes forfaits étaient noirs et grands comme l'abîme, Mais tu gardais au moins la majesté du crime, Mais tu ne grattais pas la dorure des croix, Et, si tu profanais les cadavres des rois, C'était pour te venger et non pas pour leur prendre Les anneaux de leurs doigts ni pour les aller vendre!

A UN JEUNE TRIBUN

Ami, vous avez beau, dans votre austérité, N'estimer chaque objet que par l'utilité, Demander tout d'abord à quoi tendent les choses Et les analyser dans leurs fins et leurs causes; Vous avez beau vouloir vers ce pôle commun Comme l'aiguille au nord faire tourner chacun; Il est dans la nature, il est de belles choses, Des rossignols oisifs, de paresseuses roses, Des poëtes rêveurs et des musiciens Qui s'inquiètent peu d'être bons citoyens, Qui vivent au hasard et n'ont d'autre maxime, Sinon que tout est bien pourvu qu'on ait la rime, Et que les oiseaux bleus, penchant leurs cols pensifs, Écoutent le récit de leurs amours naïfs. Il est de ces esprits qu'une façon de phrase, Un certain choix de mots tient un jour en extase, Qui s'enivrent de vers comme d'autres de vin Et qui ne trouvent pas que l'art soit creux et vain. D'autres seront épris de la beauté du monde Et du rayonnement de la lumière blonde; Ils resteront des mois assis devant des fleurs, Tâchant de s'imprégner de leurs vives couleurs; Un air de tête heureux, une forme de jambe, Un reflet qui miroite, une flamme qui flambe, Il ne leur faut pas plus pour les faire contents. Qu'importent à ceux-là les affaires du temps Et le grave souci des choses politiques? Quand ils ont vu quels plis font vos blanches tuniques, Et comment sont coupés vos cheveux blonds ou bruns, Que leur font vos discours, magnanimes tribuns? Vos discours sont très-beaux, mais j'aime mieux des roses. Les antiques Vénus, aux gracieuses poses, Que l'on voit, étalant leur sainte nudité, Réaliser en marbre un rêve de beauté, Ont plus fait, à mon sens, pour le bonheur du monde, Que tous ces vains travaux où votre orgueil se fonde; Restez assis plutôt que de perdre vos pas. Le lis ne file pas et ne travaille pas; Il lui suffit d'avoir la blancheur éclatante, Il jette son parfum et cela le contente. Dans sa coupe il réserve aux voyageurs du ciel Une perle de pluie, une goutte de miel, Et la sylphide, au bal d'Obéron invitée, Se taille dans sa feuille une robe argentée. Qui de vous osera lui dire: Paresseux! Parce qu'il ne fait pas de chemises pour ceux Qui, grelottant de froid, et les chairs toutes rouges, Se cachent en hiver sous la paille des bouges, Et qu'il ne pétrit pas de ses doigts blancs du pain A tous les malheureux qui vont criant la faim? Qui donc dira cela, que toute chose belle, Femme, musique ou fleur, ne porte pas en elle Et son enseignement et sa moralité? Comment pourrons-nous croire à la Divinité Si nous n'écoutons pas le rossignol qui chante, Si nous n'en voyons pas une preuve touchante Dans la suave odeur qu'envoie au ciel, le soir, La fleur de la vallée avec son encensoir? Qui douterait de Dieu devant de belles femmes? Ah! veillons sur nos cœurs et fermons bien nos âmes, Laissons tourner le monde et les choses aller; Sans que nous la poussions, la terre peut rouler, Et nous pouvons fort bien retirer notre épaule, Sans faire choir le ciel et déranger le pôle. Se croire le pivot de la création Est une erreur commune à toute ambition; L'on est persuadé qu'on est indispensable Et l'on ne pèse pas le poids d'un grain de sable Aux balances d'airain des grands événements. L'on tombe chaque jour en des étonnements A voir quel peu d'écume au torrent de l'abîme Fait un homme jeté de la plus haute cime, Et comme en peu de temps, pour grand qu'il ait passé, Par le premier qui vient on le voit remplacé. Nos agitations ne laissent pas de trace: C'est la bulle sur l'eau qui crève et qui s'efface; En vain l'on se roidit. Toujours, d'un flot égal, Le fleuve à travers tout court au gouffre fatal, Et dans l'éternité mystérieuse et noire Entraîne ce gravier que l'on nomme l'histoire. Quand votre nom serait creusé dans le rocher, L'intarissable flot qui semble le lécher, Ainsi qu'un chien soumis qui veut flatter son maître, De sa langue d'azur le fera disparaître, Et, si profondément qu'ait fouillé le ciseau, Le rocher à coup sûr durera moins que l'eau. Et vous, mon jeune ami, tête sereine et blonde, A la fleur de vos ans pourquoi tenter une onde Qui jamais n'a rendu le vaisseau confié? Où retrouverez-vous le temps sacrifié, Et ce qu'a de votre âme emporté sur son aile Des révolutions la tempête éternelle? Pourquoi, tout en sueur, sous le soleil de plomb, Le siroco soufflant, suivre un chemin si long, Et traverser à pied ce grand désert de prose, Quand le ciel est d'un bleu d'outremer, quand la rose Offre candidement sa bouche à vos baisers, A l'âge où les bonheurs sont tellement aisés, Que c'en est un déjà d'être au monde et de vivre? De ses parfums ambrés le printemps vous enivre, La fleur aux doux yeux bleus vous lorgne avec amour; Les oiseaux de leurs nids vous donnent le bonjour, Et la fée amoureuse, afin de vous séduire, Se baigne devant vous dans la source, et fait luire A travers les roseaux, sous le flot argentin, Son épaule de nacre et son dos de satin. Mais, sourd à tout cela comme un anachorète, Vous foulez sans pitié la pauvre violette; La fée en soupirant rattache ses cheveux, Rouge d'avoir pour rien fait les premiers aveux, Et reprend tristement ses habits sur les branches. Si vous aviez voulu, quatre licornes blanches Au pays d'Avalon vous auraient emporté; Dans les tourelles d'or d'un palais enchanté Vous auriez vu passer votre vie en doux rêves: Mais non; sur les cailloux, sur le sable des grèves, Sur les éclats de verre et les tessons cassés, A travers les débris des trônes renversés, Vous avez préféré, faussant votre nature, Pieds nus et dans la nuit, marcher à l'aventure; Vous avez oublié les sentiers d'autrefois, Et vous ne suivez plus la rêverie au bois: Tout ce qui vous charmait vous semble choses vaines; Vous fermez votre oreille au babil des fontaines, Et diriez volontiers: Silence! au rossignol. Le front tout soucieux et penché vers le sol, Vous passez sans répondre au gai salut des merles. Où donc est-il ce temps où vous comptiez les perles Et les beaux diamants aux éclairs diaprés Que répand le matin sur le velours des prés? Avec un soin plus grand que pour des pierres fines, Vous enleviez aux fleurs les gouttes argentines; Vous preniez pour cordon un brin de ce fil blanc Que la Vierge des cieux laisse choir en filant, Et vous en composiez, enfantines merveilles, Des colliers à trois rangs et des pendants d'oreilles. Quel crime ont donc commis ces chers coquelicots, Qui, passant leur front rouge entre les blés égaux, Au revers du sillon, de leurs petites langues, Vous faisaient autrefois de si belles harangues? De votre négligence ils sont tout attristés Et se plaignent au vent de n'être plus chantés. C'est en vain que juillet les convie à sa fête; Ainsi que des vieillards ils vont courbant la tête, Et s'ils pouvaient noircir ils se mettraient en deuil. Les bluets désolés ont tous la larme à l'œil, Car ils vous pensent mort et ne peuvent pas croire Que vous ayez perdu si vite la mémoire Des entretiens naïfs et des charmants amours Que vous aviez ensemble au midi des beaux jours! Ami, vous étiez fait pour chanter sous le hêtre, Comme le doux berger que Mantoue a vu naître, La blonde Amaryllis en couplets alternés. De sauvages odeurs vos vers tout imprégnés Sentent le serpolet, le thym et la framboise; A vos molles chansons le bouvreuil s'apprivoise, Et, tout émerveillé, du sommeil des ormeaux Descend de branche en branche et vient sur vos pipeaux. Ne faites pas sortir le tonnerre des Gracques D'une bouche formée aux chants élégiaques; Laissez cette besogne aux orateurs braillards, Qui, le pied sur la borne et les cheveux épars, Jurent à six gredins, tout grouillants de vermine, Qu'ils ont vraiment sauvé Rome de la ruine. Rome se sauvera toute seule très-bien; Ses destins sont écrits et nous n'y ferons rien. Qui pourrait enrayer la fortune et sa roue? Que le char de l'État s'enfonce dans la boue, Ou, par les rangs pressés de ce bétail humain, S'ouvre, en les écrasant, un plus large chemin, Nous trouverons toujours dans l'ombre et sur la mousse Quelque petit sentier, par une pente douce, Regagnant le sommet d'un coteau séparé, D'où l'œil se perd au fond d'un lointain azuré; Et nous attendrons là que notre jour arrive, Voyant de haut la mer se briser à la rive, Et les vaisseaux là-bas palpiter sous le vent. La Mort n'a pas besoin que l'on aille au-devant; Marchands, hommes de guerre, orateurs et poëtes, La Mort, de tout cela, fait de pareils squelettes; Pour sa gerbe elle prend l'épi comme la fleur, Et ne respecte rien, ni forme ni couleur; Elle va, du coupant de sa courbe faucille, Jetant bas le vieillard avec la jeune fille; Elle fauche le champ de l'un à l'autre bout, Et dans son grenier noir elle serre le tout. A quoi bon s'efforcer jusques à perdre haleine, Courir à droite, à gauche, et prendre tant de peine, Quand peut-être le fer, près de notre sillon, Se balance et fait luire un sinistre rayon? Quelle chose est utile en ce monde où nous sommes? Et, quand la vieille a mis en tas ses gerbes d'hommes, Qui peut dire lequel était Napoléon Ou l'obscur amoureux des roses du vallon? Qui le décidera? L'existence est un songe Où rien n'est sûr, sinon que le même ver ronge Le corps du citoyen utile et positif Et le corps du rêveur et du poëte oisif. Entre la fleur qui s'ouvre et le cerveau qui pense, Entre néant et rien quelle est la différence?

CHOC DE CAVALIERS

Hier il m'a semblé (sans doute j'étais ivre) Voir sur l'arche d'un pont un choc de cavaliers Tout cuirassés de fer, tout imbriqués de cuivre, Et caparaçonnés de harnois singuliers. Des dragons accroupis grommelaient sur leurs casques, Des Méduses d'airain ouvraient leurs yeux hagards Dans leurs grands boucliers aux ornements fantasques, Et des nœuds de serpents écaillaient leurs brassards. Par moment, du rebord de l'arcade géante, Un cavalier blessé perdant son point d'appui, Un cheval effaré tombait dans l'eau béante, Gueule de crocodile entr'ouverte sous lui. C'était vous, mes désirs, c'était vous, mes pensées, Qui cherchiez à forcer le passage du pont, Et vos corps tout meurtris sous leurs armes faussées, Dorment ensevelis dans le gouffre profond.

LE POT DE FLEURS

Parfois un enfant trouve une petite graine, Et tout d'abord, charmé de ses vives couleurs, Pour la planter, il prend un pot de porcelaine Orné de dragons bleus et de bizarres fleurs. Il s'en va. La racine en couleuvres s'allonge, Sort de terre, fleurit et devient arbrisseau; Chaque jour, plus avant, son pied chevelu plonge Tant qu'il fasse éclater le ventre du vaisseau. L'enfant revient; surpris, il voit la plante grasse Sur les débris du pot brandir ses verts poignards; Il la veut arracher, mais la tige est tenace; Il s'obstine, et ses doigts s'ensanglantent aux dards. Ainsi germa l'amour dans mon âme surprise; Je croyais ne semer qu'une fleur de printemps: C'est un grand aloès dont la racine brise Le pot de porcelaine aux dessins éclatants.

LE SPHINX

Dans le Jardin Royal où l'on voit les statues, Une Chimère antique entre toutes me plaît; Elle pousse en avant deux mamelles pointues, Dont le marbre veiné semble gonflé de lait. Son visage de femme est le plus beau du monde; Son col est si charnu que vous l'embrasseriez; Mais, quand on fait le tour, on voit sa croupe ronde, On s'aperçoit qu'elle a des griffes à ses pieds. Les jeunes nourrissons qui passent devant elle Tendent leurs petits bras et veulent avec cris Coller leur bouche ronde à sa dure mamelle; Mais, quand ils l'ont touchée, ils reculent surpris, C'est ainsi qu'il en est de toutes nos chimères: La face en est charmante et le revers bien laid. Nous leur prenons le sein, mais ces mauvaises mères N'ont pas pour notre lèvre une goutte de lait.

PENSÉE DE MINUIT

Une minute encor, madame, et cette année, Commencée avec vous, avec vous terminée, Ne sera plus qu'un souvenir. Minuit: voilà son glas que la pendule sonne, Elle s'en est allée en un lieu d'où personne Ne peut la faire revenir: Quelque part, loin, bien loin, par delà les étoiles. Dans un pays sans nom, ombreux et plein de voiles. Sur le bord du néant jeté; Limbes de l'impalpable, invisible royaume Où va ce qui n'a pas de corps ni de fantôme, Ce qui n'est rien ayant été; Où va le son, où va le souffle, où va la flamme, La vision qu'en rêve on perçoit avec l'âme, L'amour de notre cœur chassé; La pensée inconnue éclose en notre tête; L'ombre qu'en s'y mirant dans la glace on projette; Le présent qui se fait passé; Un à-compte d'un an pris sur les ans qu'à vivre Dieu veut bien nous prêter; une feuille du livre Tournée avec le doigt du temps; Une scène nouvelle à rajouter au drame, Un chapitre de plus au roman dont la trame S'embrouille d'instants en instants; Un autre pas de fait dans cette route morne, De la vie et du temps, dont la dernière borne, Proche ou lointaine, est un tombeau; Où l'on ne peut poser le pied qu'il ne s'enfonce; Où de votre bonheur toujours à chaque ronce Derrière vous reste un lambeau. Du haut de cette année avec labeur gravie, Me tournant vers ce moi qui n'est plus dans ma vie Qu'un souvenir presque effacé, Avant qu'il ne se plonge au sein de l'ombre noire, Je contemple un moment, des yeux de la mémoire, Le vaste horizon du passé. Ainsi le voyageur, du haut de la colline, Avant que tout à fait le versant qui s'incline Ne les dérobe à son regard, Jette un dernier coup d'œil sur les campagnes bleues Qu'il vient de parcourir, comptant combien de lieues Il a fait depuis son départ. Mes ans évanouis à mes pieds se déploient Comme une plaine obscure où quelques points chatoient D'un rayon de soleil frappés: Sur les plans éloignés qu'un brouillard d'oubli cache, Une époque, un détail nettement se détache Et revit à mes yeux trompés. Ce qui fut moi jadis m'apparaît: silhouette Qui ne ressemble plus au moi qu'elle répète; Portrait sans modèle aujourd'hui; Spectre dont le cadavre est vivant; ombre morte Que le passé ravit au présent qu'il emporte; Reflet dont le corps s'est enfui. J'hésite en me voyant devant moi reparaître, Hélas! et j'ai souvent peine à me reconnaître Sous ma figure d'autrefois. Comme un homme qu'on met tout à coup en présence De quelque ancien ami dont l'âge et dont l'absence Ont changé les traits et la voix. Tant de choses depuis par cette pauvre tête, Ont passé! dans cette âme et ce cœur de poëte, Comme dans l'aire des aiglons, Tant d'œuvres que couva l'aile de ma pensée Se débattent, heurtant leur coquille brisée Avec leurs ongles déjà longs! Je ne suis plus le même: âme et corps, tout diffère; Hors le nom, rien de moi n'est resté; mais qu'y faire? Marcher en avant, oublier. On ne peut sur le temps reprendre une minute, Ni faire remonter un grain après sa chute Au fond du fatal sablier. La tête de l'enfant n'est plus dans cette tête Maigre, décolorée, ainsi que me l'ont faite L'étude austère et les soucis. Vous n'en trouveriez rien sur ce front qui médite Et dont quelque tourmente intérieure agite Comme deux serpents les sourcils. Ma joue était sans plis, toute rose, et ma lèvre Aux coins toujours arqués riait; jamais la fièvre N'en avait noirci le corail. Mes yeux, vierges de pleurs, avaient des étincelles Qu'ils n'ont plus maintenant, et leurs claires prunelles Doublaient le ciel dans leur émail. Mon cœur avait mon âge, il ignorait la vie; Aucune illusion, amèrement ravie, Jeune, ne l'avait rendu vieux; Il s'épanouissait à toute chose belle, Et, dans cette existence encor pour lui nouvelle, Le mal était bien, le bien mieux. Ma poésie, enfant à la grâce ingénue, Les cheveux dénoués, sans corset, jambe nue, Un brin de folle avoine en main, Avec son collier fuit de perles de rosée, Sa robe prismatique au soleil irisée, Allait chantant par le chemin. Et puis l'âge est venu qui donne la science, J'ai lu Werther, René, son frère d'alliance; Ces livres, vrais poisons du cœur, Qui déflorent la vie et nous dégoûtent d'elle, Dont chaque mot vous porte une atteinte mortelle; Byron et son don Juan moqueur. Ce fut un dur réveil: ayant vu que les songes Dont je m'étais bercé n'étaient que des mensonges, Les croyances, des hochets creux, Je cherchai la gangrène au fond de tout, et, comme Je la trouvai toujours, je pris en haine l'homme, Et je devins bien malheureux. La pensée et la forme ont passé comme un rêve. Mais que fait donc le temps de ce qu'il nous enlève? Dans quel coin du chaos met-il Ces aspects oubliés comme l'habit qu'on change, Tous ces moi du même homme? et quel royaume étrange Leur sert de patrie ou d'exil? Dieu seul peut le savoir; c'est un profond mystère; Nous le saurons peut-être à la fin, car la terre Que la pioche jette au cercueil Avec sa sombre voix explique bien des choses; Des effets, dans la tombe, on comprend mieux les causes. L'éternité commence au seuil. L'on voit.... Mais veuillez bien me pardonner, madame, De vous entretenir de tout cela. Mon âme, Ainsi qu'un vase trop rempli, Déborde, laissant choir mille vagues pensées, Et ces ressouvenirs d'illusions passées Rembrunissent mon front pâli. Eh! que vous fait cela, dites-vous, tête folle, De vous inquiéter d'une ombre qui s'envole? Pourquoi donc vouloir retenir, Comme un enfant mutin, sa mère par la robe, Ce passé qui s'en va? De ce qu'il vous dérobe Consolez-vous par l'avenir. Regardez; devant vous l'horizon est immense. C'est l'aube de la vie, et votre jour commence; Le ciel est bleu, le soleil luit. La route de ce monde est pour vous une allée, Comme celle d'un parc, pleine d'ombre et sablée: Marchez où le temps vous conduit. Que voulez-vous de plus? tout vous rit, l'on vous aime. Oh! vous avez raison, je me le dis moi-même, L'avenir devrait m'être cher; Mais c'est en vain, hélas! que votre voix m'exhorte; Je rêve, et mon baiser à votre front avorte, Et je me sens le cœur amer.

LA CHANSON DE MIGNON

Ange de poésie, ô vierge blanche et blonde, Tu me veux donc quitter et courir par le monde? Toi qui, voyant passer du seuil de la maison Les nuages du soir sur le rouge horizon, Contente d'admirer leurs beaux reflets de cuivre, Ne t'es jamais surprise à les désirer suivre; Toi, même au ciel d'été, par le jour le plus bleu, Frileuse Cendrillon, tapie au coin du feu, Quel grand désir te prend, ô ma folle hirondelle! D'abandonner le nid et de déployer l'aile? Ah! restons tous les deux près du foyer assis, Restons; je te ferai, petite, des récits, Des contes merveilleux, à tenir ton oreille Ouverte avec ton œil tout le temps de la veille. Le vent râle et se plaint comme un agonisant; Le dogue réveillé hurle au bruit du passant; Il fait froid: c'est l'hiver; la grêle à grand bruit fouette Les carreaux palpitants; la rauque girouette Comme un hibou criaille au bord du toit pointu. Où veux-tu donc aller? O mon maître, sais-tu La chanson que Mignon chante à Wilhelm dans Gœthe? «Ne la connais-tu pas la terre du poëte, La terre du soleil où le citron mûrit, Où l'orange aux tons d'or dans les feuilles sourit? C'est là, maître, c'est là qu'il faut mourir et vivre, C'est là qu'il faut aller, c'est là qu'il me faut suivre. «Restons, enfant, restons: ce beau ciel toujours bleu, Cette terre sans ombre et ce soleil de feu, Brûleraient la peau blanche et ta chair diaphane. La pâle violette au vent d'été se fane; Il lui faut la rosée et le gazon épais, L'ombre de quelque saule, au bord d'un ruisseau frais; C'est une fleur du Nord, et telle est sa nature. Fille du Nord comme elle, ô frêle créature! Que ferais-tu là-bas sur le sol étranger? Ah! la patrie est belle et l'on perd à changer. Crois-moi, garde ton rêve. «Italie! Italie! Si riche et si dorée, oh! comme ils t'ont salie! Les pieds des nations ont battu tes chemins; Leur contact a limé tes vieux angles romains, Les faux dilettanti s'érigeant en artistes, Les riches ennuyés et les rimeurs touristes, Les petits lords Byrons fondent de toutes parts Sur ton cadavre à terre, ô mère des Césars! Ils s'en vont mesurant la colonne et l'arcade; L'un se pâme au rocher et l'autre à la cascade: Ce sont, à chaque pas, des admirations, Des yeux levés en l'air et des contorsions. Au moindre bloc informe et dévoré de mousse, Au moindre pan de mur où le lentisque pousse, On pleure d'aise, on tombe en des ravissements, A faire de pitié rire les monuments. L'un avec son lorgnon, collant le nez aux fresques, Tâche de trouver beaux tes damnés gigantesques, O pauvre Michel-Ange, et cherche en son cahier Pour savoir si c'est là qu'il doit s'extasier; L'autre, plus amateur de ruines antiques, Ne rêve que frontons, corniches et portiques, Baise chaque pavé de la Via-Lata, Ne croit qu'en Jupiter et jure par Vesta. De mots italiens fardant leurs rimes blêmes, Ceux-ci vont arrangeant leur voyage en poëmes, Et sur de grands tableaux font de petits sonnets: Artistes et dandys, roturiers, baronnets, Chacun te tire aux dents, belle Italie antique, Afin de remporter un pan de ta tunique! «Restons, car au retour on court risque souvent De ne retrouver plus son vieux père vivant, Et votre chien vous mord, ne sachant plus connaître Dans l'étranger bruni celui qui fut son maître: Les cœurs qui vous étaient ouverts se sont fermés, D'autres en ont la clef, et, dans vos mieux aimés, Il ne reste de vous qu'un vain nom qui s'efface. Lorsque vous revenez vous n'avez plus de place: Le monde où vous viviez s'est arrangé sans vous, Et l'on a divisé votre part entre tous. Vous êtes comme un mort qu'on croit au cimetière, Et qui, rompant un soir le linceul et la bière, Retourne à sa maison croyant trouver encor Sa femme tout en pleurs et son coffre plein d'or; Mais sa femme a déjà comblé la place vide, Et son or est aux mains d'un héritier avide; Ses amis sont changés, en sorte que le mort, Voyant qu'il a mal fait et qu'il est dans son tort, Ne demandera plus qu'à rentrer sous la terre Pour dormir sans réveil dans son lit solitaire. C'est le monde. Le cœur de l'homme est plein d'oubli: C'est une eau qui remue et ne garde aucun pli. L'herbe pousse moins vite aux pierres de la tombe Qu'un autre amour dans l'âme, et la larme qui tombe N'est pas séchée encor, que la bouche sourit, Et qu'aux pages du cœur un autre nom s'écrit. «Restons pour être aimés, et pour qu'on se souvienne Que nous sommes au monde; il n'est amour qui tienne Contre une longue absence: oh! malheur aux absents! Les absents sont des morts et, comme eux, impuissants. Dès qu'aux yeux bien aimés votre vue est ravie, Rien ne reste de vous qui prouve votre vie; Dès que l'on n'entend plus le son de votre voix, Que l'on ne peut sentir le toucher de vos doigts, Vous êtes mort; vos traits se troublent et s'effacent Au fond de la mémoire, et d'autres les remplacent. Pour qu'on lui soit fidèle il faut que le ramier Ne quitte pas le nid et vive au colombier. Restons au colombier. Après tout, notre France Vaut bien ton Italie, et, comme dans Florence, Rome, Naple ou Venise, on peut trouver ici De beaux palais à voir et des tableaux aussi. Nous avons des donjons, de vieilles cathédrales Aussi haut que Saint-Pierre élevant leurs spirales; Notre-Dame tendant ses deux grands bras en croix, Saint-Severin dardant sa flèche entre les toits, Et la Sainte-Chapelle aux minarets mauresques, Et Saint-Jacques hurlant sous ses monstres grotesques; Nous avons de grands bois et des oiseaux chanteurs, Des fleurs embaumant l'air de divines senteurs, Des ruisseaux babillards dans de belles prairies, Où l'on peut suivre en paix ses chères rêveries; Nous avons, nous aussi, des fruits blonds comme miel, Des archipels d'argent aux flots de notre ciel, Et ce qui ne se trouve en aucun lieu du monde, Ce qui vaut mieux que tout, ô belle vagabonde, Le foyer domestique, ineffable en douceurs, Avec la mère au coin et les petites sœurs, Et le chat familier qui se joue et se roule, Et, pour hâter le temps quand goutte à goutte il coule, Quelques anciens amis causant de vers et d'art, Qui viennent de bonne heure et ne s'en vont que tard.» 1833.

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