← Table of contents
Poésies Complètes - Tome 1

POÉSIES DIVERSES 1833-1838 (continued 2)

Reading edition

ROMANCE

I Au pays où se fait la guerre Mon bel ami s'en est allé; Il semble à mon cœur désolé Qu'il ne reste que moi sur terre! En parlant, au baiser d'adieu, Il m'a pris mon âme à ma bouche. Qui le tient si longtemps, mon Dieu! Voilà le soleil qui se couche, Et moi, toute seule en ma tour, J'attends encore son retour. II Les pigeons, sur le toit roucoulent, Roucoulent amoureusement Avec un son triste et charmant; Les eaux sous les grands saules coulent. Je me sens tout près de pleurer; Mon cœur comme un lis plein s'épanche, Et je n'ose plus espérer. Voici briller la lune blanche, Et moi, toute seule en ma tour, J'attends encore son retour. III Quelqu'un monte à grands pas la rampe: Serait-ce lui, mon doux amant? Ce n'est pas lui, mais seulement Mon petit page avec ma lampe. Vents du soir, volez, dites-lui Qu'il est ma pensée et mon rêve, Toute ma joie et mon ennui. Voici que l'aurore se lève, Et moi, toute seule en ma tour, J'attends encore son retour.

LE SPECTRE DE LA ROSE

Soulève ta paupière close Qu'effleure un songe virginal; Je suis le spectre d'une rose Que tu portais hier au bal. Tu me pris encore emperlée Des pleurs d'argent de l'arrosoir, Et parmi la fête étoilée Tu me promenas tout le soir. O toi qui de ma mort fus cause, Sans que tu puisses le chasser, Toute la nuit mon spectre rose A ton chevet viendra danser. Mais ne crains rien, je ne réclame Ni messe ni De profundis; Ce léger parfum est mon âme, Et j'arrive du paradis. Mon destin fut digne d'envie: Pour avoir un trépas si beau, Plus d'un aurait donné sa vie, Car j'ai ta gorge pour tombeau, Et sur l'albâtre où je repose Un poëte avec un baiser Écrivit: Ci-gît une rose Que tous les rois vont jalouser. 1837.

LAMENTO LA CHANSON DU PÊCHEUR

Ma belle amie est morte: Je pleurerai toujours; Sous la tombe elle emporte Mon âme et mes amours. Dans le ciel, sans m'attendre, Elle s'en retourna; L'ange qui l'emmena Ne voulut pas me prendre. Que mon sort est amer! Ah! sans amour, s'en aller sur la mer! La blanche créature Est couchée au cercueil. Comme dans la nature Tout me paraît en deuil! La colombe oubliée Pleure et songe à l'absent; Mon âme pleure et sent Qu'elle est dépareillée. Que mon sort est amer! Ah! sans amour, s'en aller sur la mer! Sur moi la nuit immense S'étend comme un linceul; Je chante ma romance Que le ciel entend seul. Ah! comme elle était belle Et comme je l'aimais! Je n'aimerai jamais Une femme autant qu'elle. Que mon sort est amer! Ah! sans amour, s'en aller sur la mer!

DÉDAIN

Une pitié me prend quand à part moi je songe A cette ambition terrible qui nous ronge De faire parmi tous reluire notre nom, De ne voir s'élever par-dessus nous personne, D'avoir vivant encor le nimbe et la couronne, D'être salué grand comme Gœthe ou Byron. Les peintres jusqu'au soir courbés sur leurs palettes, Les amphions frappant leurs claviers, les poëtes, Tous les blêmes rêveurs, tous les croyants de l'art, Dans ces noms éclatants et saints sur tous les autres, Prennent un nom pour Dieu, dont ils se font apôtres, Un de vos noms, Shakspear, Michel-Ange ou Mozart! C'est là le grand souci qui tous, tant que nous sommes, Dans cet âge mauvais, austères jeunes hommes, Nous fait le teint livide et nous cave les yeux; La passion du beau nous tient et nous tourmente, La séve sans issue au fond de nous fermente, Et de ceux d'aujourd'hui bien peu deviendront vieux. De ces frêles enfants, la terreur de leur mère, Qui s'épuisent en vain à suivre leur chimère, Combien déjà sont morts! combien encor mourront! Combien au beau moment, gloire, ô froide statue, Gloire que nous aimons et dont l'amour nous tue, Pâles, sur ton épaule ont incliné le front! Ah! chercher sans trouver et suer sur un livre, Travailler, oublier d'être heureux et de vivre; Ne pas avoir une heure à dormir au soleil, A courir dans les bois sans arrière-pensée; Gémir d'une minute au plaisir dépensée, Et faner dans sa fleur son beau printemps vermeil! Jeter son âme au vent et semer sans qu'on sache Si le grain sortira du sillon qui le cache, Et si jamais l'été dorera le blé vert; Faire comme ces vieux qui vont plantant des arbres, Entassant des trésors et rassemblant des marbres, Sans songer qu'un tombeau sous leurs pieds est ouvert! Et pourtant chacun n'a que sa vie en ce monde, Et pourtant du cercueil la nuit est bien profonde; Ni lune, ni soleil: c'est un sommeil bien long; Le lit est dur et froid; les larmes que l'on verse, La terre les boit vite, et pas une ne perce, Pour arriver à vous, le suaire et le plomb. Dieu nous comble de biens, notre mère Nature Rit amoureusement à chaque créature; Le spectacle du ciel est admirable à voir; La nuit a des splendeurs qui n'ont pas de pareilles; Des vents tout parfumés nous chantent aux oreilles: Vivre est doux, et pour vivre il ne faut que vouloir. Pourquoi ne vouloir pas? Pourquoi? pour que l'on dise Quand vous passez: «C'est lui!» Pour que dans une église, Saint-Denis, Westminster, sous un pavé noirci, On vous couche à côté de rois que le ver mange, N'ayant pour vous pleurer qu'une figure d'ange Et cette inscription: «Un grand homme est ici.» En vérité c'est tout.—O néant! ô folie! Vouloir qu'on se souvienne alors que tout oublie. Vouloir l'éternité lorsque l'on n'a qu'un jour! Rêver, chercher le beau, fonder une mémoire, Et forger un par un les rayons de sa gloire, Comme si tout cela valait un mot d'amour! 1833.

CE MONDE-CI ET L'AUTRE

Vos premières saisons à peine sont écloses, Enfant, et vous avez déjà vu plus de choses Qu'un vieillard qui trébuche au seuil de son tombeau. Tout ce que la nature a de grand et de beau, Tout ce que Dieu nous fit de sublimes spectacles, Les deux mondes ensemble avec tous leurs miracles ... Que n'avez-vous pas vu? les montagnes, la mer, La neige et les palmiers, le printemps et l'hiver, L'Europe décrépite et la jeune Amérique; Car votre peau cuivrée aux ardeurs du tropique, Sous le soleil en flamme et les cieux toujours bleus, S'est faite presque blanche à nos étés frileux. Votre enfance joyeuse a passé comme un rêve, Dans la verte savane et sur la blonde grève; Le vent vous apportait des parfums inconnus; Le sauvage Océan baisait vos beaux pieds nus, Et, comme une nourrice, au seuil de sa demeure, Chante et jette un hochet au nouveau-né qui pleure, Quand il vous voyait triste, il poussait devant vous Ses coquilles de moire et son murmure doux. Pour vous laisser passer, jam-roses et lianes Écartaient dans les bois leurs rideaux diaphanes; Les tamaniers en fleur vous prêtaient des abris; Vous aviez pour jouer des nids de colibris; Les papillons dorés vous éventaient de l'aile, L'oiseau-mouche valsait avec la demoiselle; Les magnolias penchaient la tête en souriant, La fontaine au flot clair s'en allait babillant; Les bengalis coquets, se mirant à son onde, Vous chantaient leur romance, et, seule et vagabonde, Vous marchiez sans savoir par les petits chemins, Un refrain à la bouche et des fleurs dans les mains! Aux heures du midi, nonchalante créole, Vous aviez le hamac et la sieste espagnole, Et la bonne négresse aux dents blanches qui rit, Chassant les moucherons d'auprès de votre lit. Vous aviez tous les biens, heureuse créature, La belle liberté dans la belle nature, Et puis un grand désir d'inconnu vous a pris, Vous avez voulu voir et la France et Paris. La brise a du vaisseau fait onder la bannière, Le vieux monstre Océan, secouant sa crinière Et courbant devant vous sa tête de lion, Sur son épaule bleue, avec soumission, Vous a jusques aux bords de la France vantée, Sans rugir une fois, fidèlement portée. Après celles de Dieu, les merveilles de l'art Ont étonné votre âme avec votre regard. Vous avez vu nos tours, nos palais, nos églises, Nos monuments tout noirs et nos coupoles grises. Nos beaux jardins royaux, où, de Grèce venus, Étrangers comme vous, frissonnent les dieux nus, Notre ciel morne et froid, notre horizon de brume, Où chaque maison dresse une gueule qui fume. Quel spectacle pour vous, ô fille du soleil, Vous toute brune encor de son baiser vermeil. La pluie a ruisselé sur vos vitres jaunies, Et, triste entre vos sœurs au foyer réunies, En entendant pleurer les bûches dans le feu, Vous avez regretté l'Amérique au ciel bleu, Et la mer amoureuse avec ses tièdes lames Qui se bordent d'argent et chantent sous les rames; Les beaux lataniers verts, les palmiers chevelus, Les mangliers traînant leurs bras irrésolus; Toute cette nature orientale et chaude, Où chaque herbe flamboie et semble une émeraude, Et vous avez souffert, votre cœur a saigné, Vos yeux se sont levés vers ce ciel gris baigné D'une vapeur étrange et d'un brouillard de houille, Vers ces arbres chargés d'un feuillage de rouille, Et vous avez compris, pâle fleur du désert, Que loin du sol natal votre arome se perd, Qu'il vous faut le soleil et la blanche rosée Dont vous étiez là-bas toute jeune arrosée; Les baisers parfumés des brises de la mer, La place libre au ciel, l'espace et le grand air; Et, pour s'y renouer, l'hymne saint des poëtes Au fond de vous trouva des fibres toutes prêtes; Au chœur mélodieux votre voix put s'unir; Le prisme du regret dorant le souvenir De cent petits détails, de mille circonstances, Les vers naissaient en foule et se groupaient par stances. Chaque larme furtive échappée à vos yeux Se condensait en perle, en joyaux précieux; Dans le rhythme profond, votre jeune pensée Brillait plus savamment, chaque jour enchâssée; Vous avez pénétré les mystères de l'art, Aussi, tout éplorée, avant votre départ, Pour vous baiser au front, la belle poésie Vous a parmi vos sœurs avec amour choisie; Pour dire votre cœur vous avez une voix. Entre deux univers Dieu vous laissait le choix; Vous avez pris de l'un, heureux sort que le vôtre! De quoi vous faire aimer et regretter dans l'autre. 1833.

VERSAILLES SONNET

Versailles, tu n'es plus qu'un spectre de cité; Comme Venise au fond de son Adriatique, Tu traînes lentement ton corps paralytique, Chancelant sous le poids de ton manteau sculpté. Quel appauvrissement! quelle caducité! Tu n'es que surannée et tu n'es pas antique, Et nulle herbe pieuse au long de ton portique Ne grimpe pour voiler ta pâle nudité. Comme une délaissée à l'écart, sous ton arbre, Sur ton sein douloureux croisant tes bras de marbre, Tu guettes le retour de ton royal amant. Le rival du soleil dort sous son monument; Les eaux de tes jardins à jamais se sont tues, Et tu n'auras bientôt qu'un peuple de statues. 1837.

LA CARAVANE SONNET

La caravane humaine au Sahara du monde, Par ce chemin des ans qui n'a pas de retour, S'en va traînant le pied, brûlée aux feux du jour, Et buvant sur ses bras la sueur qui l'inonde. Le grand lion rugit et la tempête gronde; A l'horizon fuyard, ni minaret, ni tour; La seule ombre qu'on ait, c'est l'ombre du vautour, Qui traverse le ciel cherchant sa proie immonde. L'on avance toujours, et voici que l'on voit Quelque chose de vert que l'on se montre au doigt: C'est un bois de cyprès, semé de blanches pierres. Dieu, pour vous reposer, dans le désert du temps, Comme des oasis, a mis les cimetières: Couchez-vous et dormez, voyageurs haletants.

DESTINÉE SONNET

Comme la vie est faite! et que le train du monde Nous pousse aveuglément en des chemins divers! Pareil au Juif maudit, l'un, par tout l'univers, Promène sans repos sa course vagabonde; L'autre, vrai docteur Faust, baigné d'ombre profonde, Auprès de sa croisée étroite, à carreaux verts, Poursuit de son fauteuil quelques rêves amers, Et dans l'âme sans fond laisse filer la sonde. Eh bien! celui qui court sur la terre était né Pour vivre au coin du feu: le foyer, la famille, C'était son vœu; mais Dieu ne l'a pas couronné. Et l'autre, qui n'a vu du ciel que ce qui brille Par le trou du volet, était le voyageur. Ils ont passé tous deux à côté du bonheur.

NOTRE-DAME

I Las de ce calme plat, où, d'avance fanées, Comme une eau qui s'endort, croupissent nos années; Las d'étouffer ma vie en un salon étroit, Avec de jeunes fats et des femmes frivoles Échangeant sans profit de banales paroles; Las de toucher toujours mon horizon du doigt. Pour me refaire au grand et me rélargir l'âme, Ton livre dans ma poche, aux tours de Notre-Dame, Je suis allé souvent, Victor, A huit heures, l'été, quand le soleil se couche, Et que son disque fauve, au bord des toits qu'il touche, Flotte comme un gros ballon d'or. Tout chatoie et reluit; le peintre et le poëte Trouvent là des couleurs pour charger leur palette, Et des tableaux ardents à vous brûler les yeux; Ce ne sont que saphirs, cornalines, opales, Tons à faire trouver Rubens et Titien pâles; Ithuriel répand son écrin dans les cieux. Cathédrales de brume aux arches fantastiques, Montagnes de vapeurs, colonnades, portiques, Par la glace de l'eau doublés; La brise qui s'en joue et déchire leurs franges Imprime, en les roulant, mille formes étranges Aux nuages échevelés. Comme pour son bonsoir, d'une plus riche teinte Le jour qui fuit revêt la cathédrale sainte, Ébauchée à grands traits à l'horizon de feu; Et les jumelles tours, ces cantiques de pierre, Semblent les deux grands bras que la ville en prière, Avant de s'endormir, élève vers son Dieu. Ainsi que sa patronne, à sa tête gothique La vieille église attache une gloire mystique Faite avec les splendeurs du soir; Les roses des vitraux en rouges étincelles S'écaillent brusquement, et comme des prunelles S'ouvrent toutes rondes pour voir. La nef épanouie, entre ses côtes minces, Semble un crabe géant faisant mouvoir ses pinces. Une araignée énorme, ainsi que des réseaux Jetant au front des tours, au flanc noir des murailles, En fils aériens, en délicates mailles, Ses tulles de granit, ses dentelles d'arceaux. Aux losanges de plomb du vitrail diaphane, Plus frais que les jardins d'Alcine ou de Morgane, Sous un chaud baiser de soleil, Bizarrement peuplés de monstres héraldiques, Éclosent tout d'un coup cent parterres magiques Aux fleurs d'azur et de vermeil. Légendes d'autrefois, merveilleuses histoires Écrites dans la pierre, enfers et purgatoires Dévotement taillés par de naïfs ciseaux; Piédestaux du portail, qui pleurent leurs statues, Par les hommes et non par le temps abattues, Licornes, loups-garous, chimériques oiseaux; Dogues hurlant au bout des gouttières, tarasques, Guivres et basilics, dragons et nains fantasques, Chevaliers vainqueurs de géants, Faisceaux de piliers lourds, gerbes de colonnettes, Myriades de saints roulés en collerettes Autour des trois porches béants, Lancettes, pendentifs, ogives, trèfles grêles Où l'arabesque folle accroche ses dentelles Et son orfévrerie ouvrée à grand travail, Pignons troués à jour, flèches déchiquetées, Aiguilles de corbeaux et d'anges surmontées, La cathédrale luit comme un bijou d'émail! II Mais qu'est-ce que cela? Lorsque l'on a dans l'ombre Suivi l'escalier svelte aux spirales sans nombre, Et qu'on revoit enfin le bleu, Le vide par-dessus et par-dessous l'abîme, Une crainte vous prend, un vertige sublime A se sentir si près de Dieu! Ainsi que, sous l'oiseau qui s'y perche, une branche, Sous vos pieds, qu'elle fuit, la tour frissonne et penche, Le ciel ivre chancelle et valse autour de vous. L'abîme ouvre sa gueule, et l'esprit du vertige, Vous fouettant de son aile, en ricanant voltige Et fait au front des tours trembler les garde-fous. Les combles anguleux, avec leurs girouettes, Découpent, en passant, d'étranges silhouettes Au fond de votre œil ébloui, Et dans le gouffre immense où le corbeau tournoie, Bête apocalyptique, en se tordant aboie Paris éclatant, inouï! Oh! le cœur vous en bat: dominer de ce faîte, Soi, chétif et petit, une ville ainsi faite; Pouvoir d'un seul regard embrasser ce grand tout; Debout, là-haut, plus près du ciel que de la terre, Comme l'aigle planant, voir au sein du cratère, Loin, bien loin, la fumée et la lave qui bout! De la rampe, où le vent par les trèfles arabes, En se jouant, redit les dernières syllabes De l'hosanna du séraphin, Voir s'agiter là-bas, parmi les brumes vagues, Cette mer de maisons dont les toits sont les vagues; L'entendre murmurer sans fin! Que c'est grand! que c'est beau! les frêles cheminées, De leurs turbans fumeux en tout temps couronnées, Sur le ciel de safran tracent leurs profils noirs, Et la lumière oblique aux arêtes hardies, Jetant de tous côtés de riches incendies, Dans la moire du fleuve enchâsse cent miroirs Comme en un bal joyeux un sein de jeune fille Aux lueurs des flambeaux s'illumine et scintille Sous les bijoux et les atours, Aux lueurs du couchant l'eau s'allume, et la Seine Berce plus de joyaux, certes, que jamais reine N'en porte à son col les grands jours. Des aiguilles, des tours, des coupoles, des dômes Dont les fronts ardoisés luisent comme des heaumes, Des murs écartelés d'ombre et de clair, des toits De toutes les couleurs, des résilles de rues, Des palais étouffés où comme des verrues S'accrochent des étaux et des bouges étroits! Ici, là, devant vous, derrière, à droite, à gauche, Des maisons! des maisons! le soir vous en ébauche Cent mille avec un trait de feu! Sous le même horizon, Tyr, Babylone et Rome, Prodigieux amas, chaos fait de main d'homme Qu'on pourrait croire fait par Dieu! III Et cependant, si beau que soit, ô Notre-Dame, Paris ainsi vêtu de sa robe de flamme, Il ne l'est seulement que du haut de tes tours, Quand on est descendu tout se métamorphose, Tout s'affaisse et s'éteint: plus rien de grandiose, Plus rien, excepté toi, qu'on admire toujours. Car les anges du ciel, du reflet de leurs ailes, Dorent de tes murs noirs les ombres solennelles, Et le Seigneur habite en toi. Monde de poésie, en ce monde de prose, A ta vue, on se sent battre au cœur quelque chose, L'on est pieux et plein de foi! Aux caresses du soir, dont l'or te damasquine, Quand tu brilles au fond de ta place mesquine, Comme sous un dais pourpre un immense ostensoir, A regarder d'en bas ce sublime spectacle, On croit qu'entre tes tours, par un soudain miracle, Dans le triangle saint, Dieu se va faire voir. Comme nos monuments à tournure bourgeoise Se font petits devant ta majesté gauloise, Gigantesque sœur de Babel! Près de toi, tout là-haut, nul dôme, nulle aiguille; Les faîtes les plus fiers ne vont qu'à ta cheville, Et ton vieux chef heurte le ciel. Qui pourrait préférer, dans son goût pédantesque, Aux plis graves et droits de ta robe dantesque Ces pauvres ordres grecs qui se meurent de froid, Ces Panthéons bâtards, décalqués dans l'école, Antique friperie empruntée à Vignole, Et dont aucun, dehors, ne sait se tenir droit? O vous, maçons du siècle, architectes athées, Cervelles, dans un moule uniforme jetées, Gens de la règle et du compas, Bâtissez des boudoirs pour des agents de change, Et des huttes de plâtre à des hommes de fange; Mais des maisons pour Dieu, non pas! Parmi les palais neufs, les portiques profanes, Les Parthénons coquets, églises courtisanes, Avec leurs frontons grecs sur leurs piliers latins, Les maisons sans pudeur de la ville païenne, On dirait à te voir, Notre-Dame chrétienne, Une matrone chaste au milieu de catins! 1831.

MAGDALENA

J'entrai dernièrement dans une vieille église; La nef était déserte, et sur la dalle grise Les feux du soir, passant par les vitraux dorés, Voltigeaient et dansaient, ardemment colorés. Comme je m'en allais, visitant les chapelles, Avec tous leurs festons et toutes leurs dentelles, Dans un coin du jubé j'aperçus un tableau Représentant un Christ qui me parut très-beau. On y voyait saint Jean, Madeleine et la Vierge; Leurs chairs, d'un ton pareil à la cire de cierge, Les faisaient ressembler, sur le fond sombre et noir, A ces fantômes blancs qui se dressent le soir Et vont croisant les bras sous leurs draps mortuaires: Leurs robes à plis droits, ainsi que des suaires, S'allongeaient tout d'un jet de leur nuque à leurs pieds Ainsi faits, l'on eût dit qu'ils fussent copiés, Dans le Campo-Santo, sur quelque fresque antique D'un vieux maître pisan, artiste catholique, Tant l'on voyait reluire autour de leur beauté Le nimbe rayonnant de la mysticité, Et tant l'on respirait dans leur humble attitude Les parfums onctueux de la béatitude. Sans doute que c'était l'œuvre d'un Allemand, D'un élève d'Holbein, mort bien obscurément, A vingt ans, de misère et de mélancolie, Dans quelque bourg de Flandre, au retour d'Italie; Car ses têtes semblaient, avec leur blanche chair, Un rêve de soleil par une nuit d'hiver. Je restai bien longtemps dans la même posture, Pensif, à contempler cette pâle peinture; Je regardais le Christ sur son infâme bois, Pour embrasser le monde ouvrant les bras en croix. Ses pieds meurtris et bleus et ses deux mains clouées, Ses chairs par les bourreaux à coups de fouet trouées, La blessure livide et béante à son flanc; Son front d'ivoire où perle une sueur de sang; Son corps blafard rayé par des lignes vermeilles, Me faisaient naître au cœur des pitiés nonpareilles, Et mes yeux débordaient en des ruisseaux de pleurs Comme dut en verser la mère des douleurs. Dans l'outremer du ciel les chérubins fidèles Se lamentaient en chœur, la face sous leurs ailes, Et l'un d'eux recueillait, un ciboire à la main, Le pur sang de la plaie où boit le genre humain; La sainte Vierge, au bas, regardait, pauvre mère! Son divin Fils en proie à l'agonie amère; Madeleine et saint Jean, sous les bras de la croix, Mornes, échevelés, sans soupirs et sans voix, Plus dégouttant de pleurs qu'après la pluie un arbre, Étaient debout, pareils à des piliers de marbre. C'était, certe, un spectacle à faire réfléchir, Et je sentis mon cou, comme un roseau fléchir Sous le vent que faisait l'aile de ma pensée, Avec le chant du soir vers le ciel élancée. Je croisai gravement mes deux bras sur mon sein, Et je pris mon menton dans le creux de ma main, Et je me dis: «O Christ! tes douleurs sont trop vives; Après ton agonie au jardin des Olives, Il fallait remonter près de ton Père, au ciel, Et nous laisser, à nous, l'éponge avec le fiel; Les clous percent ta chair, et les fleurons d'épines Entrent profondément dans tes tempes divines. Tu vas mourir, toi, Dieu! connue un homme. La mort Recule épouvantée à ce sublime effort, Elle a peur de sa proie, elle hésite à la prendre, Sachant qu'après trois jours il la lui faudra rendre, Et qu'un ange viendra, qui, radieux et beau, Lèvera de ses mains la pierre du tombeau; Mais tu n'en as pas moins souffert ton agonie, Adorable victime entre toutes bénie; Mais tu n'en as pas moins, avec les deux voleurs, Étendu les deux bras sur l'arbre de douleurs. O rigoureux destin! une pareille vie D'une pareille mort si promptement suivie! Pour tant de maux soufferts, tant d'absinthe et de fiel! Où donc est le bonheur, le vin doux et le miel? La parole d'amour pour compenser l'injure, Et la bouche qui donne un baiser par blessure? Dieu lui-même a besoin, quand il est blasphémé, Pour nous bénir encor de se sentir aimé, Et tu n'as pas, Jésus, traversé cette terre, N'ayant jamais pressé sur ton cœur solitaire Un cœur sincère et pur, et fait ce long chemin Sans avoir une épaule où reposer ta main, Sans une âme choisie où répandre avec flamme Tous les trésors d'amour enfermés dans ton âme.» Ne vous alarmez pas, esprits religieux, Car l'inspiration descend toujours des cieux, Et mon ange gardien, quand vint cette pensée, De son bouclier d'or ne l'a pas repoussée. C'est l'heure de l'extase où Dieu se laisse voir, L'Angelus éploré tinte aux cloches du soir: Comme aux bras de l'amant une vierge pâmée, L'encensoir d'or exhale une haleine embaumée; La voix du jour s'éteint; les reflets des vitraux, Comme des feux follets, passent sur les tombeaux, Et l'on entend courir, sous les ogives frêles, Un bruit confus de voix et de battements d'ailes; La foi descend des cieux avec l'obscurité; L'orgue vibre; l'écho répond: Éternité! Et la blanche statue, en sa couche de pierre, Rapproche ses deux mains et se met en prière. Comme un captif brisant les portes du cachot, L'âme du corps s'échappe et s'élance si haut, Qu'elle heurte, en son vol, au détour d'un nuage, L'étoile échevelée et l'archange en voyage; Tandis que la raison, avec son pied boîteux, La regarde d'en bas se perdre dans les cieux. C'est à cette heure-là que les divins poëtes Sentent grandir leur front et deviennent prophètes. O mystère d'amour! ô mystère profond! Abîme inexplicable où l'esprit, se confond! Qui de nous osera, philosophe ou poëte, Dans cette sombre nuit plonger avant la tête? Quelle langue assez haute et quel cœur assez pur, Pour chanter dignement tout ce poëme obscur? Qui donc écartera l'aile blanche et dorée Dont un ange abritait cette amour ignorée? Qui nous dira le nom de cette autre Éloa? Et quelle âme, ô Jésus, à t'aimer se voua? Murs de Jérusalem, vénérables décombres, Vous qui les avez vus et couverts de vos ombres, O palmiers du Carmel! ô cèdres du Liban! Apprenez-nous qui donc il aimait mieux que Jean? Si vos troncs vermoulus et si vos tours minées Dans leur écho fidèle ont, depuis tant d'années, Parmi les souvenirs des choses d'autrefois, Conservé leur mémoire et le son de leur voix, Parlez et dites-nous, ô forêts! ô ruines! Tout ce que vous savez de ces amours divines Dites quels purs éclairs dans leurs yeux reluisaient. Et quels soupirs ardents de leurs cœurs s'élançaient! Et toi, Jourdain, réponds, sous les berceaux de palmes, Quand la lune trempait ses pieds dans tes eaux calmes, Et que le ciel semait sa face de plus d'yeux Que n'en traîne après lui le paon tout radieux, Ne les as-tu pas vus sur les fleurs et les mousses Glisser en se parlant avec des voix plus douces Que les roucoulements des colombes de mai, Que le premier aveu de celle que j'aimai; Et dans un pur baiser, symbole du mystère, Unir la terre au ciel et le ciel à la terre? Les échos sont muets, et le flot du Jourdain Murmure sans répondre et passe avec dédain; Les morts de Josaphat, troublés dans leur silence, Se tournent sur leur couche, et le vent frais balance Au milieu des parfums, dans les bras du palmier, Le chant du rossignol et le nid du ramier. Frère, mais voyez donc comme la Madeleine Laisse sur son col blanc couler à flots d'ébène Ses longs cheveux en pleurs, et comme ses beaux yeux Mélancoliquement se tournent vers les cieux! Qu'elle est belle! Jamais, depuis Ève la blonde, Une telle beauté n'apparut sur le monde, Son front est si charmant, son regard est si doux, Que l'ange qui la garde, amoureux et jaloux, Quand le désir craintif rôde et s'approche d'elle, Fait luire son épée et le chasse à coups d'aile. O pâle fleur d'amour éclose au paradis, Qui répands tes parfums dans nos déserts maudits, Comment donc as-tu fait, ô fleur! pour qu'il te reste Une couleur si fraîche, une odeur si céleste? Comment donc as-tu fait, pauvre sœur du ramier, Pour te conserver pure au cœur de ce bourbier? Quel miracle du ciel, sainte prostituée, Que ton cœur, cette mer si souvent remuée, Des coquilles du bord et du limon impur N'ait pas, dans l'ouragan, souillé ses flots d'azur, Et qu'on ait toujours vu sous leur manteau limpide La perle blanche au fond de ton âme candide! C'est que tout cœur aimant est réhabilité, Qu'il vous vient une autre âme, et que la pureté Qui remontait au ciel redescend et l'embrasse, Comme à sa sœur coupable une sœur qui fait grâce; C'est qu'aimer c'est pleurer, c'est croire, c'est prier; C'est que l'amour est saint et peut tout expier. Mon grand peintre ignoré, sans en savoir les causes, Dans ton sublime instinct tu comprenais ces choses; Tu fis de ses yeux noirs ruisseler plus de pleurs, Tu gonflas son beau sein de plus hautes douleurs; La voyant si coupable et prenant pitié d'elle, Pour qu'on lui pardonnât, tu l'as faite plus belle, Et ton pinceau pieux, sur le divin contour A promené longtemps ses baisers pleins d'amour. Elle est plus belle encor que la vierge Marie, Et le prêtre à genoux, qui soupire et qui prie, Dans sa pieuse extase hésite entre les deux, Et ne sait pas laquelle est la reine des cieux. O sainte pécheresse! ô grande repentante! Madeleine, c'est toi que j'eusse, pour amante, Dans mes rêves choisie, et toute la beauté, Tout le rayonnement de la virginité Montrant sur son front blanc la blancheur de son âme, Ne sauraient m'émouvoir, ô femme vraiment femme, Comme font tes soupirs et les pleurs de tes yeux, Ineffable rosée à faire envie aux cieux! Jamais lys de Saron, divine courtisane, Mirant aux eaux des lacs sa robe diaphane, N'eut un plus pur éclat ni de plus doux parfums; Ton beau front inondé de tes longs cheveux bruns Laisse voir, au travers de la peau transparente, Le rêve de ton âme et ta pensée errante, Comme un globe d'albâtre éclairé par dedans! Ton œil est un foyer dont les rayons ardents Sous la cendre des cœurs ressuscitent les flammes; O la plus amoureuse entre toutes les femmes! Les séraphins du ciel à peine ont dans leur cœur Plus d'extase divine et de sainte langueur; Et tu pourrais couvrir de ton amour profonde Comme d'un manteau d'or la nudité du monde! Toi seule sais aimer comme il faut qu'il le soit Celui qui t'a marquée au front avec le doigt, Celui dont tu baignais les pieds de myrrhe pure, Et qui pour s'essuyer avait ta chevelure; Celui qui t'apparut au jardin, pâle encor D'avoir dormi sa nuit dans le lit de la mort, Et, pour te consoler, voulut que la première Tu le visses rempli de gloire et de lumière. En faisant ce tableau, Raphaël inconnu, N'est-ce pas? ce penser comme à moi t'est venu, Et que ta rêverie a sondé ce mystère Que je voudrais pouvoir à la fois dire et taire? O poëtes! allez prier à cet autel, A l'heure où le jour baisse, à l'instant solennel, Quand d'un brouillard d'encens la nef est toute pleine. Regardez le Jésus et puis la Madeleine; Plongez-vous dans votre âme, et rêvez au doux bruit Que font en s'éployant les ailes de la nuit; Peut-être un chérubin détaché de la toile, A vos yeux, un moment, soulèvera le voile, Et dans un long soupir l'orgue murmurera L'ineffable secret que ma bouche taira.

CHANT DU GRILLON

I Souffle, bise! tombe à flots, pluie! Dans mon palais tout noir de suie, Je ris de la pluie et du vent; En attendant que l'hiver fuie, Je reste au coin du feu, rêvant. C'est moi qui suis l'esprit de l'âtre! Le gaz, de sa langue bleuâtre, Lèche plus doucement le bois; La fumée, en filet d'albâtre, Monte et se contourne à ma voix. La bouilloire rit et babille; La flamme aux pieds d'argent sautille En accompagnant ma chanson; La bûche de duvet s'habille; La séve bout dans le tison. Le soufflet au râle asthmatique Me fait entendre sa musique; Le tourne-broche aux dents d'acier Mêle au concerto domestique Le tic-tac de son balancier. Les étincelles réjouies, En étoiles épanouies, Vont et viennent, croisant dans l'air Les salamandres éblouies, Au ricanement grêle et clair. Du fond de ma cellule noire, Quand Berthe vous conte une histoire, Le Chaperon ou l'Oiseau bleu, C'est moi qui soutiens sa mémoire, C'est moi qui fais taire le feu. J'étouffe le bruit monotone Du rouet qui grince et bourdonne; J'impose silence au matou; Les heures s'en vont, et personne N'entend le timbre du coucou. Pendant la nuit et la journée, Je chante sous la cheminée; Dans mon langage de grillon J'ai, des rebuts de son aînée, Souvent consolé Cendrillon. Le renard glapit dans le piége; Le loup, hurlant de faim, assiége La ferme au milieu des grands bois; Décembre met, avec sa neige, Des chemises blanches aux toits. Allons, fagot, pétille et flambe; Courage! farfadet ingambe, Saule, bondis plus haut encor; Salamandre, montre ta jambe, Lève en dansant ton jupon d'or. Quel plaisir? prolonger sa veille, Regarder la flamme vermeille Prenant à deux bras le tison, A tous les bruits prêter l'oreille, Entendre vivre la maison! Tapi dans sa niche bien chaude, Sentir l'hiver qui pleure et rôde, Tout blême et le nez violet, Tâchant de s'introduire en fraude Par quelque fente du volet! Souffle, bise! tombe à flots, pluie! Dans mon palais tout noir de suie, Je ris de la pluie et du vent; En attendant que l'hiver fuie Je reste au coin du feu, rêvant. II Regardez les branches, Comme elles sont blanches! Il neige des fleurs. Riant dans la pluie, Le soleil essuie Les saules en pleurs, Et le ciel reflète Dans la violette Ses pures couleurs. La nature en joie Se pare et déploie Son manteau vermeil. Le paon, qui se joue, Fait tourner en roue Sa queue au soleil. Tout court, tout s'agite, Pas un lièvre au gîte; L'ours sort du sommeil. La mouche ouvre l'aile, Et la demoiselle Aux prunelles d'or, Au corset de guêpe, Dépliant son crêpe, A repris l'essor. L'eau gaîment babille, Le goujon frétille: Un printemps encor! Tout se cherche et s'aime; Le crapaud lui-même, Les aspics méchants, Toute créature, Selon sa nature: La feuille a des chants; Les herbes résonnent, Les buissons bourdonnent, C'est concert aux champs. Moi seul je suis triste. Qui sait si j'existe, Dans mon palais noir? Sous la cheminée, Ma vie enchaînée Coule sans espoir. Je ne puis, malade, Chanter ma ballade Aux hôtes du soir. Si la brise tiède Au vent froid succède, Si le ciel est clair, Moi, ma cheminée N'est illuminée Que d'un pâle éclair; Le cercle folâtre Abandonne l'âtre: Pour moi c'est l'hiver. Sur la cendre grise, La pincette brise Un charbon sans feu. Adieu les paillettes, Les blondes aigrettes! Pour six mois adieu La maîtresse bûche, Où sous la peluche Sifflait le gaz bleu! Dans ma niche creuse, Ma patte boiteuse Me tient en prison. Quand l'insecte rôde, Comme une émeraude, Sous le vert gazon, Moi seul je m'ennuie; Un mur, noir de suie, Est mon horizon.

ABSENCE

Reviens, reviens, ma bien-aimée; Comme une fleur loin du soleil, La fleur de ma vie est fermée Loin de ton sourire vermeil. Entre nos cœurs tant de distance! Tant d'espace entre nos baisers! O sort amer! ô dure absence! O grands désirs inapaisés! D'ici là-bas, que de campagnes, Que de villes et de hameaux, Que de vallons et de montagnes, A lasser le pied des chevaux! Au pays qui me prend ma belle, Hélas! si je pouvais aller; Et si mon corps avait une aile Comme mon âme pour voler! Par-dessus les vertes collines, Les montagnes au front d'azur, Les champs rayés et les ravines, J'irais d'un vol rapide et sûr. Le corps ne suit pas la pensée; Pour moi, mon âme, va tout droit, Comme une colombe blessée, S'abattre au rebord de ton toit. Descends dans sa gorge divine, Blonde et fauve comme de l'or, Douce comme un duvet d'hermine, Sa gorge, mon royal trésor; Et dis, mon âme, à cette belle: «Tu sais bien qu'il compte les jours, O ma colombe! à tire d'aile, Retourne au nid de nos amours.»

AU SOMMEIL HYMNE ANTIQUE

Sommeil, fils de la nuit et frère de la mort, Écoute-moi, Sommeil: lasse de sa veillée, La lune, au fond du ciel, ferme l'œil et s'endort, Et son dernier rayon, à travers la feuillée, Comme un baiser d'adieu glisse amoureusement Sur le front endormi de son bleuâtre amant. Par la porte d'ivoire et la porte de corne, Les songes vrais ou faux de l'Érèbe envolés Peuplent seuls l'univers silencieux et morne; Les cheveux de la nuit, d'étoiles d'or mêlés, Au long de son dos brun pendent tout débouclés; Le vent même retient son haleine, et les mondes, Fatigués de tourner sur leurs muets pivots, S'arrêtent assoupis et suspendent leurs rondes. O jeune homme charmant, couronné de pavots, Qui, tenant sur la main une patère noire, Pleine d'eau du Léthé, chaque nuit nous fait boire, Mieux que le doux Bacchus, l'oubli de nos travaux; Enfant mystérieux, hermaphrodite étrange, Où la vie au trépas s'unit et se mélange, Et qui n'a de tous deux que ce qu'ils ont de beau; Douce transition de la lumière à l'ombre, Du repos à la mort et du lit au tombeau; Sous les épais rideaux de ton alcôve sombre, Du fond de ta caverne inconnue au soleil, Je t'implore à genoux, écoute-moi, Sommeil! Je t'aime, ô doux Sommeil! et je veux à ta gloire, Avec l'archet d'argent, sur la lyre d'ivoire, Chanter des vers plus doux que le miel de l'Hybla; Pour t'apaiser je veux tuer le chien obscène, Dont le rauque aboîment si souvent te troubla, Et verser l'opium sur ton autel d'ébène. Je te donne le pas sur Phœbus-Apollon, Et pourtant c'est un dieu jeune, sans barbe et blond, Un dieu tout rayonnant aussi beau qu'une fille. Je te préfère même à la blanche Vénus, Lorsque, sortant des eaux, le pied sur sa coquille, Elle fait au grand air baiser ses beaux seins nus, Et laisse aux blonds anneaux de ses cheveux de soie Se suspendre l'essaim des zéphyrs ingénus; Même au jeune Iacchus, le doux père de joie, A l'ivresse, à l'amour, à tout, divin Sommeil. Tu seras bienvenu, soit que l'aurore blonde Lève du doigt le pan de son rideau vermeil, Soit que les chevaux blancs qui traînent le soleil Enfoncent leurs naseaux et leur poitrail dans l'onde, Soit que la nuit dans l'air peigne ses noirs cheveux. Sous les arceaux muets de la grotte profonde, Où les songes légers mènent sans bruit leur ronde, Reçois bénignement mon encens et mes vœux, Sommeil, dieu triste et doux, consolateur du monde!

TERZA RIMA

Quand Michel-Ange eut peint la chapelle Sixtine, Et que de l'échafaud, sublime et radieux, Il fut redescendu dans la cité latine, Il ne pouvait baisser ni les bras ni les yeux, Ses pieds ne savaient pas comment marcher sur terre; Il avait oublié le monde dans les cieux. Trois grands mois il garda cette attitude austère, On l'eût pris pour un ange en extase devant Le saint triangle d'or, au moment du mystère. Frère, voila pourquoi les poëtes, souvent, Buttent à chaque pas sur les chemins du monde; Les yeux fichés au ciel ils s'en vont en rêvant. Les anges secouant leur chevelure blonde, Penchent leur front sur eux et leur tendent les bras, Et les veulent baiser avec leur bouche ronde. Eux marchent au hasard et font mille faux pas; Ils cognent les passants, se jettent sous les roues, Ou tombent dans des puits qu'ils n'aperçoivent pas. Que leur font les passants, les pierres et les boues? Ils cherchent dans le jour le rêve de leurs nuits, Et le jeu du désir leur empourpre les joues. Ils ne comprennent rien aux terrestres ennuis, Et, quand ils ont fini leur chapelle Sixtine, Ils sortent rayonnants de leurs obscurs réduits. Un auguste reflet de leur œuvre divine S'attache à leur personne et leur dore le front, Et le ciel qu'ils ont vu dans leurs yeux se devine. Les nuits suivront les jours et se succéderont, Avant que leurs regards et leurs bras ne s'abaissent, Et leurs pieds, de longtemps, ne se raffermiront. Tous nos palais sous eux s'éteignent et s'affaissent; Leur âme, à la coupole où leur œuvre reluit, Revole, et ce ne sont que leurs corps qu'ils nous laissent. Notre jour leur paraît plus sombre que la nuit; Leur œil cherche toujours le ciel bleu de la fresque, Et le tableau quitté les tourmente et les suit. Comme Buonarotti, le peintre gigantesque, Ils ne peuvent plus voir que les choses d'en haut, Et que le ciel de marbre où leur front touche presque. Sublime aveuglement? magnifique défaut!

MONTÉE SUR LE BROCKEN

Lorsque l'on est monté jusqu'au nid des aiglons, Et que l'on voit, sous soi, les plus fiers mamelons Se fondre et s'effacer au flanc de la montagne, Et, comme un lac, bleuir tout au fond la campagne, On s'aperçoit enfin qu'on grimperait mille ans, Tant que la chair tiendrait à vos talons sanglants, Sans approcher du ciel qui toujours se recule, Et qu'on n'est, après tout, qu'un Titan ridicule. On n'est plus dans le monde, on n'est pas dans les cieux, Et des fantômes vains dansent devant vos yeux. Le silence est profond; la chanson de la terre Ne vient pas jusqu'à vous, et la voix du tonnerre, Qui roule sous vos pieds, semble le bâillement Du Brocken, ennuyé de son désœuvrement. Votre cri, sans trouver d'écho qui le répète, S'éteint subitement sous la voûte muette; C'est un calme sinistre; on n'entend pas encor Les violes d'amour et les cithares d'or, Car le ciel est bien haut et l'échelle est petite. Votre guide, effrayé, redescend et vous quitte, Et, roulant une larme au fond de son œil bleu, La dernière des fleurs vous jette son adieu. La neige cependant descend silencieuse, Et, sous ses fils d'argent, la lune soucieuse Apparaît à côté d'un soleil sans rayons; Le ciel est tout rayé de ses pâles sillons, Et la mort, dans ses doigts, tordant ce fil qui tombe, Vous tisse un blanc linceul pour votre froide tombe.

LE PREMIER RAYON DE MAI

Hier j'étais à table avec ma chère belle, Ses deux pieds sur les miens, assis en face d'elle, Dans sa petite chambre, ainsi que dans leur nid Deux ramiers bienheureux que le bon Dieu bénit. C'était un bruit charmant de verres, de fourchettes, Comme des becs d'oiseaux picotant les assiettes, De sonores baisers et de propos joyeux. L'enfant, pour être à l'aise et régaler mes yeux, Avait ouvert sa robe, et sous la toile fine On voyait les trésors de sa blanche poitrine; Comme les seins d'Isis aux contours ronds et purs, Ses beaux seins se dressaient, étincelants et durs, Et, comme sur des fleurs des abeilles posées, Sur leurs pointes tremblaient des lumières rosées. Un rayon de soleil, le premier du printemps, Dorait, sur son col brun, de reflets éclatants Quelques cheveux follets, et, de mille paillettes D'un verre de cristal allumant les facettes, Enchâssait un rubis dans la pourpre du vin. Oh! le charmant repas! oh! le rayon divin! Avec un sentiment de joie et de bien-être Je regardais l'enfant, le verre et la fenêtre; L'aubépine de mai me parfumait le cœur, Et, comme la saison, mon âme était en fleur; Je me sentais heureux et plein de folle ivresse, De penser qu'en ce siècle, envahi par la presse, Dans ce Paris bruyant et sale à faire peur, Sous le règne fumeux des bateaux à vapeur, Malgré les députés, la Charte et les ministres, Les hommes du progrès, les cafards et les cuistres, On n'avait pas encor supprimé le soleil, Ni dépouillé le vin de son manteau vermeil; Que la femme était belle et toujours désirable, Et qu'on pouvait encor, les coudes sur la table, Auprès de sa maîtresse, ainsi qu'aux premiers jours, Célébrer le printemps, le vin et les amours.

LE LION DU CIRQUE

Tout beau, fauve grondeur, demeure dans ton antre: Il n'est pas temps encor; couche-toi sur le ventre; De ta queue aux crins roux flagelle-toi les flancs; Comme un sphinx accroupi dans les sables brûlants, Sur l'oreiller velu de tes pattes croisées, Pose ton mufle énorme, aux babines froncées, Dors et prends patience, ô lion du désert! Demain, César le veut, de ton cachot ouvert, Demain tu sauteras dans la pleine lumière, Au beau milieu du Cirque, aux yeux de Rome entière, Et de tous les côtés les applaudissements Répondront comme un chœur à tes grommèlements On te tient en réserve une vierge chrétienne, Plus blanche mille fois que la Vénus païenne; Tu pourras à loisir, de tes griffes de fer, Rayer ce dos d'ivoire et cette belle chair; Tu boiras ce sang pur, vermeil comme la rose: Ne frotte plus ton nez contre la grille close; Songe, sous ta crinière, au plaisir de ronger Un beau corps tout vivant, et de pouvoir plonger Dans le gouffre béant de ta gueule qui fume Une tête où déjà l'auréole s'allume. Le belluaire ainsi gourmande son lion, Et le lion fait trêve à sa rébellion. Mais toi, sauvage amour, qui, la prunelle en flamme, Rugis affreusement dans l'antre de mon âme, Je n'ai pas de victime à promettre à ta faim, Ni d'esclave chrétienne à te jeter demain; Tâche de t'apaiser, ou je m'en vais te clore Dans un lieu plus profond et plus sinistre encore. A quoi bon te débattre et grincer et hurler? Le temps n'est pas venu de te démuseler. En attendant le jour de revoir la lumière, Silencieusement à l'angle d'une pierre, Ou contre les barreaux de ton noir souterrain, Aiguise le tranchant de tes ongles d'airain.

LAMENTO

Connaissez-vous la blanche tombe Où flotte avec un son plaintif L'ombre d'un if? Sur l'if, une pâle colombe, Triste et seule, au soleil couchant, Chante son chant; Un air maladivement tendre, A la fois charmant et fatal, Qui vous fait mal, Et qu'on voudrait toujours entendre; Un air, comme en soupire aux cieux L'ange amoureux. On dirait que l'âme éveillée Pleure sous terre à l'unisson De la chanson, Et du malheur d'être oubliée Se plaint dans un roucoulement Bien doucement. Sur les ailes de la musique On sent lentement revenir Un souvenir; Une ombre de forme angélique Passe dans un rayon tremblant, En voile blanc. Les belles de nuit, demi-closes, Jettent leur parfum faible et doux Autour de vous, Et le fantôme aux molles poses Murmure en vous tendant les bras: Tu reviendras? Oh! jamais plus, près de la tombe Je n'irai, quand descend le soir Au manteau noir, Écouter la pâle colombe Chanter sur la branche de l'if Son chant plaintif!

BARCAROLLE

Dites, la jeune belle, Où voulez-vous aller? La voile ouvre son aile, La brise va souffler! L'aviron est d'ivoire, Le pavillon de moire, Le gouvernail d'or fin; J'ai pour lest une orange, Pour voile une aile d'ange, Pour mousse un séraphin. Dites, la jeune belle, Où voulez-vous aller? La voile ouvre son aile, La brise va souffler! Est-ce dans la Baltique, Sur la mer Pacifique, Dans l'île de Java? Ou bien dans la Norwége, Cueillir la fleur de neige, Ou la fleur d'Angsoka? Dites, la jeune belle, Où voulez-vous aller? La voile ouvre son aile, La brise va souffler! Menez-moi, dit la belle, A la rive fidèle Où l'on aime toujours. —Cette rive, ma chère, On ne la connaît guère Au pays des amours.

TRISTESSE

Avril est de retour. La première des roses, De ses lèvres mi-closes, Rit au premier beau jour; La terre bienheureuse S'ouvre et s'épanouit; Tout aime, tout jouit. Hélas! j'ai dans le cœur une tristesse affreuse. Les buveurs en gaîté, Dans leurs chansons vermeilles, Célèbrent sous les treilles Le vin et la beauté; La musique joyeuse, Avec leur rire clair S'éparpille dans l'air. Hélas! j'ai dans le cœur une tristesse affreuse. En déshabillés blancs, Les jeunes demoiselles S'en vont sous les tonnelles Au bras de leurs galants; La lune langoureuse Argente leurs baisers Longuement appuyés. Hélas! j'ai dans le cœur une tristesse affreuse. Moi, je n'aime plus rien, Ni l'homme, ni la femme, Ni mon corps, ni mon âme, Pas même mon vieux chien. Allez dire qu'on creuse, Sous le pâle gazon, Une fosse sans nom. Hélas! j'ai dans le cœur une tristesse affreuse.

QUI SERA ROI?

I BÉHÉMOT Moi, je suis Béhémot, l'éléphant, le colosse. Mon dos prodigieux, dans la plaine, fait bosse Comme le dos d'un mont. Je suis une montagne animée et qui marche; Au déluge, je fis presque chavirer l'arche, Et, quand j'y mis le pied, l'eau monta jusqu'au pont. Je porte, en me jouant, des tours sur mon épaule; Les murs tombent broyés sous mon flanc qui les frôle Comme sous un bélier. Quel est le bataillon que d'un choc je ne rompe? J'enlève cavaliers et chevaux dans ma trompe, Et je les jette en l'air sans plus m'en soucier! Les piques, sous mes pieds, se couchent comme l'herbe: Je jette à chaque pas, sur la terre, une gerbe De blessés et de morts. Au cœur de la bataille, aux lieux où la mêlée Rugit plus furieuse et plus échevelée, Comme un mortier sanglant, je vais gâchant les corps. Les flèches font sur moi le pétillement grêle Que par un jour d'hiver font les grains de la grêle Sur les tuiles d'un toit, Les plus forts javelots, qui faussent les cuirasses, Effleurent mon cuir noir sans y laisser de traces, Et par tous les chemins je marche toujours droit. Quand devant moi je trouve un arbre, je le casse; A travers les bambous, je folâtre et je passe Comme un faon dans les blés. Si je rencontre un fleuve en route, je le pompe, Je dessèche son urne avec ma grande trompe, Et laisse sur le sec ses hôtes écaillés. Mes défenses d'ivoire éventreraient le monde, Je porterais le ciel et sa coupole ronde Tout aussi bien qu'Atlas. Rien ne me semble lourd; pour soutenir le pôle, Je pourrais lui prêter ma rude et forte épaule. Je le remplacerai quand il sera trop las! II Quand Béhémot eut dit jusqu'au bout sa harangue, Léviathan, ainsi, répondit en sa langue. III LÉVIATHAN Taisez-vous, Béhémot, je suis Léviathan, Comme un enfant mutin je fouette l'Océan Du revers de ma large queue. Mes vieux os sont plus durs que des barres d'airain, Aussi Dieu m'a fait roi de l'univers marin, Seigneur de l'immensité bleue. Le requin endenté d'un triple rang de dents, Le dauphin monstrueux aux longs fanons pendants, Le kraken qu'on prend pour une île, L'orque immense et difforme et le lourd cachalot, Tout le peuple squammeux qui laboure le flot, Du cétacé jusqu'au nautile; Le grand serpent de mer et le poisson Macar, Les baleines du pôle à l'œil rond et hagard, Qui soufflent l'eau par la narine, Le triton fabuleux, la sirène aux chants clairs, Sur le flanc d'un rocher peignant ses cheveux verts Et montrant sa blanche poitrine; Les oursons étoilés et les crabes hideux, Comme des coutelas agitant autour d'eux L'arsenal crochu de leurs pinces; Tous, d'un commun accord, m'ont reconnu pour roi. Dans leurs antres profonds ils se cachent d'effroi Quand je visite mes provinces. Pour l'œil qui peut plonger au fond du gouffre noir, Mon royaume est superbe et magnifique à voir: Des végétations étranges, Éponges, polypiers, madrépores, coraux, Comme dans les forêts, s'y courbent en arceaux, S'y découpent en vertes franges. Le frisson de mon dos fait trembler l'Océan, Ma respiration soulève l'ouragan Et se condense en noirs nuages; Le souffle impétueux de mes larges naseaux Fait, comme un tourbillon, couler bas les vaisseaux Avec les pâles équipages. Ainsi vous avez tort de tant faire le fier Pour avoir une peau plus dure que le fer Et renversé quelque muraille; Ma gueule vous pourrait engloutir aisément. Je vous ai regardé, Béhémot, et vraiment Vous êtes de petite taille. L'empire revient donc à moi, prince des eaux, Qui mène chaque soir les difformes troupeaux Paître dans les moites campagnes; Moi témoin du déluge et des temps disparus; Moi qui noyai jadis avec mes flots accrus Les grands aigles sur les montagnes! IV Léviathan se tut et plongea sous les flots; Ses flancs ronds reluisaient comme de noirs îlots. V L'OISEAU ROCK Là-bas, tout là-bas, il me semble Que j'entends quereller ensemble Béhémot et Léviathan; Chacun des deux rivaux aspire, Ambition folle! à l'empire De la terre et de l'Océan. Eh quoi! Léviathan l'énorme S'assoirait, majesté difforme, Sur le trône de l'univers! N'a-t-il pas ses grottes profondes, Son palais d'azur sous les ondes? N'est-il pas roi des peuples verts? Béhémot, dans sa patte immonde, Veut prendre le sceptre du monde Et se poser en souverain. Béhémot, avec son gros ventre, Veut faire venir à son antre L'univers terrestre et marin! La prétention est étrange Pour ces deux pétrisseurs de fange, Qui ne sauraient quitter le sol. C'est moi, l'oiseau Rock, qui dois être De ce monde seigneur et maître, Et je suis roi de par mon vol. Je pourrais dans ma forte serre Prendre la boule de la terre Avec le ciel pour écusson. Créez deux mondes: je me flatte D'en tenir un dans chaque patte, Comme les aigles du blason. Je nage en plein dans la lumière, Et ma prunelle sans paupière Regarde en face le soleil. Lorsque par les airs je voyage, Mon ombre, comme un grand nuage, Obscurcit l'horizon vermeil. Je cause avec l'étoile bleue Et la comète à pâle queue; Dans la lune je fais mon nid; Je perche sur l'arc d'une sphère; D'un coup de mon aile légère Je fais le tour de l'infini. VI L'HOMME Léviathan, je vais, malgré les deux cascades Qui de tes noirs évents jaillissent en arcades, La mer qui se soulève à tes reniflements, Et les glaces du pôle et tous les éléments, Monté sur une barque entr'ouverte et disjointe, T'enfoncer dans le flanc une mortelle pointe; Car il faut un peu d'huile à ma lampe le soir, Quand le soleil s'éteint et qu'on n'y peut plus voir. Béhémot, à genoux! que je pose la charge Sur ta croupe arrondie et ton épaule large! Je ne suis pas ému de ton énormité; Je ferai de tes dents quelque hochet sculpté, Et je te couperai tes immenses oreilles, Avec leurs plis pendants, à des drapeaux pareilles, Pour en orner ma toque et gonfler mon chevet. Oiseau Rock, prête-moi la plume et ton duvet, Mon plomb saura t'atteindre, et, l'aile fracassée, Sans pouvoir achever la courbe commencée, Des sommités du ciel, à mes pieds, sur le roc, Tu tomberas tout droit orgueilleux oiseau Rock!

COMPENSATION

Il naît sous le soleil de nobles créatures Unissant ici-bas tout ce qu'on peut rêver, Corps de fer, cœur de flamme, admirables natures. Dieu semble les produire afin de se prouver; Il prend, pour les pétrir, une argile plus douce, Et souvent passe un siècle à les parachever. Il met, comme un sculpteur, l'empreinte de son pouce Sur leurs fronts rayonnant de la gloire des cieux, Et l'ardente auréole en gerbe d'or y pousse. Ces hommes-là s'en vont, calmes et radieux, Sans quitter un instant leur pose solennelle, Avec l'œil immobile et le maintien des dieux. Leur moindre fantaisie est une œuvre éternelle, Tout cède devant eux; les sables inconstants Gardent leurs pas empreints, comme un airain fidèle. Ne leur donnez qu'un jour ou donnez-leur cent ans, L'orage ou le repos, la palette ou le glaive: Ils mèneront à bout leurs destins éclatants. Leur existence étrange est le réel du rêve; Ils exécuteront votre plan idéal, Comme un maître savant le croquis d'un élève. Vos désirs inconnus, sous l'arceau triomphal Dont votre esprit en songe arrondissait la voûte, Passent assis en croupe au dos de leur cheval. D'un pied sûr, jusqu'au bout ils ont suivi la route Où, dès les premiers pas, vous vous êtes assis, N'osant prendre une branche au carrefour du doute. De ceux-là chaque peuple en compte cinq ou six, Cinq ou six tout au plus, dans les siècles prospères, Types toujours vivants dont on fait des récits. Nature avare, ô toi, si féconde en vipères, En serpents, en crapauds tout gonflés de venins, Si prompte à repeupler tes immondes repaires, Pour tant d'animaux vils, d'idiots et de nains, Pour tant d'avortements et d'œuvres imparfaites, Tant de monstres impurs échappés de tes mains, Nature, tu nous dois encor bien des poëtes!

CHINOISERIE

Ce n'est pas vous, non, madame, que j'aime, Ni vous non plus, Juliette, ni vous, Ophélia, ni Béatrix, ni même Laure la blonde, avec ses grands yeux doux. Celle que j'aime, à présent, est en Chine; Elle demeure avec ses vieux parents, Dans une tour de porcelaine fine, Au fleuve Jaune, où sont les cormorans. Elle a des yeux retroussés vers les tempes, Un pied petit à tenir dans la main, Le teint plus clair que le cuivre des lampes, Les ongles longs et rougis de carmin. Par son treillis elle passe sa tête, Que l'hirondelle, en volant, vient toucher, Et, chaque soir, aussi bien qu'un poëte, Chante le saule et la fleur du pêcher.

SONNET

Pour veiner de son front la pâleur délicate, Le Japon a donné son plus limpide azur; La blanche porcelaine est d'un blanc bien moins pur Que son col transparent et ses tempes d'agate. Dans sa prunelle humide un doux rayon éclate; Le chant du rossignol près de sa voix est dur, Et, quand elle se lève à notre ciel obscur, On dirait de la lune en sa robe d'ouate. Ses yeux d'argent bruni roulent moelleusement; Le caprice a taillé son petit nez charmant; Sa bouche a des rougeurs de pêche et de framboise; Ses mouvements sont pleins d'une grâce chinoise, Et près d'elle on respire autour de sa beauté Quelque chose de doux comme l'odeur du thé.

A DEUX BEAUX YEUX

Vous avez un regard singulier et charmant; Comme la lune au fond du lac qui la reflète, Votre prunelle, où brille une humide paillette, Au coin de vos doux yeux roule languissamment. Ils semblent avoir pris ses feux au diamant; Ils sont de plus belle eau qu'une perle parfaite, Et vos grands cils émus, de leur aile inquiète Ne voilent qu'à demi leur vif rayonnement. Mille petits amours à leur miroir de flamme Se viennent regarder et s'y trouvent plus beaux, Et les désirs y vont rallumer leurs flambeaux. Ils sont si transparents qu'ils laissent voir votre âme, Comme une fleur céleste au calice idéal Que l'on apercevrait à travers un cristal.

LE THERMODON

I J'ai, dans mon cabinet, une bataille énorme Qui s'agite et se tord comme un serpent difforme, Et dont l'étrange aspect arrête l'œil surpris; On dirait qu'on entend, avec un sourd murmure, La gravure sonner comme une vieille armure, Et le papier muet semble jeter des cris. Un pont par où se rue une foule en démence, Arc-en-ciel de carnage, ouvre sa courbe immense, Et d'un cadre de pierre entoure le tableau; A travers l'arche on voit une ville enflammée, D'où montent, en tournant, de longs flots de fumée Dont le rouge reflet brille et tremble sur l'eau. Une barque, pareille à la barque des ombres, Glisse sinistrement au dos des vagues sombres, Portant, triste fardeau, des vaincus et des morts; Une averse de sang pleut des têtes coupées; Des mains par l'agonie éperdument crispées, Avec leurs doigts noueux s'accrochent à ses bords. Pour recevoir le corps, mort ou vivant, qui tombe, Le grand fleuve a toujours toute prête une tombe; Il le berce un moment, et puis il l'engloutit; Les flots toujours béants, de leurs gueules voraces, Dévorent cavaliers, chevaux, casques, cuirasses, Tout ce que le combat jette à leur appétit. Ici c'est un cheval qui s'effare et se cabre, Et se fait, dans sa chute, une blessure, au sabre Qu'un mourant tient encor dans son poing fracassé; Plus loin, c'est un carquois plein de flèches, qui verse Ses dards en pluie aiguë, et dont chaque trait perce Un cadavre déjà de cent coups traversé. C'est un rude combat! chevelures, crinières, Panaches et cimiers, enseignes et bannières, Au souffle des clairons volent échevelés; Les lances, ces épis de la moisson sanglante, S'inclinent à leur vent en tranche étincelante, Comme sous une pluie on voit pencher des blés. Les glaives dentelés font d'affreuses morsures; Le poignard altéré, plongeant dans les blessures, Comme dans une coupe, y boit à flots le sang; Et les épieux, rompant les armes les plus fortes, Pour le ciel ou l'enfer ouvrent de larges portes Aux âmes qui des corps sortent en rugissant. Quelle férocité de dessin et de touche! Quelle sauvagerie et quelle ardeur farouche! Qui signa ce poëme étrange et véhément? C'est toi, maître suprême, à la main turbulente, Peintre au nom rouge, roi de la couleur brûlante, Divin Néerlandais, Michel-Ange flamand! C'est toi, Rubens, c'est toi dont la rage sublime Pencha cette bataille au bord de cet abîme, Qui joignis ses deux bouts comme un bracelet d'or, Et lui mis pour camée un beau groupe de femmes Si blanches, que le fleuve aux triomphantes lames S'apaise et n'ose pas les submerger encor! II Car ce sont, ô pitié! des femmes, des guerrières Que la mêlée étreint de ses mains meurtrières. Sous l'armure une gorge bat; Les écailles d'airain couvrent des seins d'ivoire, Où, nourrisson cruel, la mort pâle vient boire Le lait empourpré du combat. Regardez! regardez! les chevelures blondes Coulent en ruisseaux d'or se mêler sous les ondes Aux cheveux glauques des roseaux. Voyez ces belles chairs, plus pures que l'albâtre, Où, dans la blancheur mate, une veine bleuâtre Circule en transparents réseaux. Hélas! sur tous ces corps à la teinte nacrée, La mort a déjà mis sa pâleur azurée; Ils n'ont de rose que le sang. Leurs bras abandonnés trempent, les mains ouvertes, Dans la vase du fleuve, entre les algues vertes, Où l'eau les soulève en passant. Le cheval de bataille à la croupe tigrée, Secouant dans les cieux sa crinière effarée, Les foule avec ses durs sabots; Et le lâche vainqueur, dans sa rage brutale, Sur leur ventre appuyant sa poudreuse sandale, Tire à lui leurs derniers lambeaux. Bientôt du haut des monts les vautours au col chauve, Les corbeaux vernissés, les aigles à l'œil fauve, L'orfraie au regard clandestin, Les loups se balançant sur leurs échines maigres, Les renards, les chakals, accourront, tout allègres, Prendre leur part au grand festin. Ce splendide banquet réparera leurs jeûnes. O misère! ô douleur! tous ces corps frais et jeunes, Ces beaux seins d'un si pur contour, Faits pour les chauds baisers d'une amoureuse bouche, Fouillés par le museau de l'hyène farouche, Piqués par le bec du vautour! Cessez de vains efforts, ô braves amazones! A quoi vous sert d'avoir, ainsi que des Bellones, Le casque grec empanaché, La cuirasse de fer, de clous d'or étoilée, Si votre main trop faible, au fort de la mêlée, Lâche votre glaive ébréché? Votre armure faussée, entre ces bras robustes, Comme un mince carton s'aplatit sur ces bustes Où le poil pousse en plein terrain; Avec ces forts lutteurs, les plus puissantes armes, O guerrières! seraient les appas et les charmes Cachés sous vos corsets d'airain. S'ils n'étaient repoussés par les rudes écailles, Par les mailles d'acier qui hérissent vos tailles, Les bras se suspendraient autour; Si vous aviez voulu, douce et modeste gloire, Vous auriez sans combat remporté la victoire, Car la force cède à l'amour. Penchez-vous sur le col de vos promptes cavales, Qui volent, de la brise et de l'éclair rivales; Fuyez sans vous tourner pour voir, Et ne vous arrêtez qu'en des retraites sûres Où se trouve un flot clair pour laver vos blessures, Et du gazon pour vous asseoir! III C'est la nécessité! c'est la règle fatale! Toujours l'esprit le cède à la force brutale; Et quand la passion, aux beaux élans divins, Avec le positif veut en venir aux mains, Ardente, et n'écoutant que le feu qui l'anime, Engage le combat sur le pont de l'abîme, Elle ne peut tenir avec ses mains d'enfant Contre ces grands chevaux à forme d'éléphant, Cabrés et renversés sur leurs énormes croupes, Contre ces forts guerriers et ces robustes troupes Aux bras durs et noueux comme des chênes verts, Aux musculeux poitrails de buffle recouverts; Toujours le pied lui manque, et, de flèches criblée, Elle tombe en hurlant dans l'onde flagellée, Où son corps va trouver les caïmans du fond. Cependant les vainqueurs, sur la crête du pont, Sans donner une plainte aux victimes noyées, Passent, tambours battants, enseignes déployées. Cette planche, gravée en six cartons divers Par Lucas Vostermann, d'après Rubens d'Anvers, Femmes au cœur hautain, pâles cariatides, Qui ployez à regret des têtes moins timides Sous le fronton pesant des devoirs et des lois, Et qui vous refusez à porter votre croix, De votre destinée est l'effrayant symbole, Et je l'y vois écrite en sombre parabole. Comme vous autrefois, folles de liberté, Des femmes au grand cœur, à la mâle beauté, Se brûlèrent un sein, et mirent à la place La Méduse sculptée au cœur de la cuirasse; Elles laissèrent là l'aiguille et les fuseaux, La navette qui court à travers les réseaux, Les travaux de la femme et les soins du ménage, Pour la lance et l'épée, instruments de carnage; Négligeant la parure, et n'ayant pour se voir Qu'un bouclier d'airain, fauve et louche miroir, Au Thermodon, qu'enjambe un pont d'une seule arche, Leur troupe rencontra la grande armée en marche, Ce fut un choc terrible, et sur le pont, longtemps, Incertaine marée, on vit les combattants, Les chevelures d'or ou bien les têtes brunes, Femmes, soldats, suivant leurs diverses fortunes, Pousser et repousser leur flux et leur reflux, Et longtemps la victoire aux pieds irrésolus, Mesurant le terrain et supputant les pertes, Erra d'un camp à l'autre avec ses palmes vertes. De fatigue à la fin, les bras frêles et blancs Laissèrent, tout meurtris, choir leurs glaives sanglants, Trop faibles ouvriers pour de si fortes âmes, Et dans l'eau, jusqu'au soir, il plut des corps de femmes!

ÉLÉGIE

J'ai fait une remarque hier en te quittant. Sans doute j'ai mal vu; mais quand on aime tant On a peur; on se fait avec la moindre chose Un sujet de tourments. On veut savoir la cause De chaque effet. Un mot, un geste, une ombre, un rien, La plus folle chimère, un souvenir ancien Qui dormait dans un coin du cœur et qui s'éveille, Tout vous effraie. On dit qu'infortune pareille Ne s'est pas encor vue et que l'on en mourra; L'on n'en meurt pas; demain peut-être on en rira. Vous veniez pour vous plaindre: un baiser, un sourire, Et vous ne savez plus ce que vous veniez dire. Quand tu liras ces vers, sans doute tu diras Que mon idée est folle et tu m'embrasseras, Et puis, j'oublîrai tout, excepté que je t'aime Et que je t'aimerai toujours. Fais-en de même. Or, voici ma remarque; il m'a semblé cela. Je voudrais oublier toutes ces choses-là; Mais je ne puis. Hier tu paraissais distraite, Et ce n'est pas ainsi, certes, que Juliette Laisse aller Roméo qui part. En ce moment Où mon âme pâmée à chaque embrassement S'élançait sur ta bouche au-devant de ton âme, Où ma prunelle en pleurs baignait ma joue en flamme, Où mon cœur éperdu, sur ton cœur qu'il cherchait, Vibrait comme une lyre au toucher de l'archet, Où mes deux bras noués, comme ceux d'un avare Qui tient son or et craint qu'un larron s'en empare, Te tenaient enfermée et t'enchaînaient à moi, Toi, tu ne disais rien; tu n'écoutais pas, toi; Mes baisers s'éteignaient sur ta lèvre glacée; Je ne te sentais pas sentir; ta main pressée N'entendait pas la mienne et ne répondait rien. J'étais là, devant toi, comme un musicien, Tourmentant le clavier d'un clavecin sans cordes. O mon âme! pourquoi faut-il, quand tu débordes, Comme un lis rempli d'eau que le vent fait pencher, Que l'âme où tout en pleurs tu voudrais t'épancher Se ferme et te repousse, et te laisse répandre Tes plus divins parfums sans en vouloir rien prendre! J'ai cherché vainement pourquoi cette froideur, Après tant de baisers vivants et pleins d'ardeur, Après tant de serments et de douces paroles, Tant de soupirs d'ivresse et de caresses folles; Je n'ai rien pu trouver autre chose, sinon Qu'on était fou d'avoir au fond du cœur un nom Que l'on ne dira pas, et que c'était chimère D'aimer une autre femme au monde que sa mère. Rousseau dit quelque part:—Regardez votre amant Au sortir de vos bras.—Il a raison vraiment. Lorsque, le désir mort, naît la mélancolie, Que l'amour satisfait se recueille et s'oublie, Comme au sein de sa mère un enfant qui s'endort, Que l'ennui vient d'entrer et que le plaisir sort, Le moment est venu de regarder en face L'amant qu'on s'est choisi. Quoi qu'il dise ou qu'il fasse, Vous lirez sur son front son amour tel qu'il est. Le mot sans doute est beau, mais ce qui m'en déplaît, C'est qu'il s'adresse à l'homme et non pas à la femme. Quand le corps assouvi laisse en paix régner l'âme, Qu'on s'écoute penser et qu'on entend son cœur, Et que dans la maîtresse on embrasse la sœur, La première lassée est la femme. La honte D'avoir été vaincue au fond d'elle surmonte Le bonheur d'être aimée; elle hait son amant, Comme on hait un vainqueur, et, certe, en ce moment Les choses sont ainsi; s'il est quelqu'un au monde Qu'elle haïsse bien et de haine profonde, C'est lui, car c'est son maître et son seigneur; il peut Divulguer tout; il peut la perdre s'il le veut; Il ne le voudra pas, mais il le peut. La crainte A remplacé l'amour; une froide contrainte Succède aux beaux élans de folle liberté. Adieu l'enivrement, le rire et la gaîté. La femme se repent et l'homme se repose: Il a touché son but, il a gagné sa cause; C'est le triomphateur, le vainqueur, le César, Qui, la couronne au front, au-devant de son char, Malgré tout son amour, s'il peut la prendre vive, Traînera sans pitié Cléopâtre captive. Aspic, dresse ton col tout gonflé de venin: Sors du panier de fleurs, siffle et mords ce beau sein. César attend dehors! il lui faut Cléopâtre Pour suivre le triomphe et paraître au théâtre; Il faut que sur leurs bancs les chevaliers romains Disent:—Heureux César! et lui battent des mains. La femme sait cela, que de reine et maîtresse Elle devient esclave, et que son pouvoir cesse; Mais le sceptre qu'hier, dans l'oubli du plaisir, Elle a laissé tomber, aujourd'hui le désir Le lui remet en main et la fait souveraine. Il faut que son amant à ses genoux se traîne Et lui baise les pieds et demande pardon. Mais elle maintenant, froide et sans abandon, Avec un double fil nouant son nouveau masque, Ainsi qu'un chevalier à l'abri sous son casque, Guette à couvert l'instant où, faible et désarmé, Se livre à son poignard l'amant qu'on croit aimé. Mon ange, n'est-ce pas qu'une telle pensée N'eût pas dû me venir et doit être chassée, Et que je suis bien fou de douter d'un amour Dont personne ne doute, et prouvé chaque jour? J'ai tort; mais que veux-tu? ces angoisses si vives, Ces haines, ces retours et ces alternatives, Ces désespoirs mortels suivis d'espoirs charmants, C'est l'amour, c'est ainsi que vivent les amants. Cette existence-là, c'est la mienne, la nôtre; Telle qu'elle est, pourtant, je n'en voudrais pas d'autre. On est bien malheureux; mais pour un tel malheur Les heureux volontiers changeraient leur bonheur. Aimer! ce mot-là seul contient toute la vie. Près de l'amour que sont les choses qu'on envie? Trésors, sceptres, lauriers, qu'est tout cela, mon Dieu! Comme la gloire est creuse et vous contente peu! L'amour seul peut combler les profondeurs de l'ame Et toute ambition meurt aux bras d'une femme!

LA BONNE JOURNÉE

Ce jour, je l'ai passé ployé sur mon pupitre, Sans jeter une fois l'œil à travers la vitre. Par Apollo! cent vers! je devrais être las; On le serait à moins; mais je ne le suis pas. Je ne sais quelle joie intime et souveraine Me fait le regard vif et la face sereine; Comme après la rosée une petite fleur, Mon front se lève en haut avec moins de pâleur; Un sourire d'orgueil sur mes lèvres rayonne, Et mon souffle pressé plus fortement résonne. J'ai rempli mon devoir comme un brave ouvrier. Rien ne m'a pu distraire; en vain mon lévrier, Entre mes deux genoux posant sa longue tête, Semblait me dire:—En chasse! en vain d'un air de fête Le ciel tout bleu dardait, par le coin du carreau, Un filet de soleil jusque sur mon bureau; Près de ma pipe, en vain, ma joyeuse bouteille M'étalait son gros ventre et souriait vermeille; En vain ma bien-aimée, avec son beau sein nu, Se penchait en riant de son rire ingénu, Sur mon fauteuil gothique, et dans ma chevelure Répandait les parfums de son haleine pure. Sourd comme saint Antoine à la tentation, J'ai poursuivi mon œuvre avec religion, L'œuvre de mon amour qui, mort, me fera vivre, Et ma journée ajoute un feuillet à mon livre.

L'HIPPOPOTAME

L'hippopotame au large ventre Habite aux Jungles de Java, Où grondent, au fond de chaque antre, Plus de monstres qu'on n'en rêva. Le boa se déroule et siffle, Le tigre fait son hurlement, Le buffle en colère renifle, Lui dort ou paît tranquillement. Il ne craint ni kriss ni zagaies, Il regarde l'homme sans fuir, Et rit des balles des cipayes Qui rebondissent sur son cuir. Je suis comme l'hippopotame: De ma conviction couvert, Forte armure que rien n'entame, Je vais sans peur par le désert.

VILLANELLE RHYTHMIQUE

Quand viendra la saison nouvelle, Quand auront disparu les froids, Tous les deux nous irons, ma belle, Pour cueillir le muguet au bois; Sous nos pieds égrenant les perles Que l'on voit au matin trembler, Nous irons écouter les merles Siffler. Le printemps est venu, ma belle, C'est le mois des amants béni, Et l'oiseau, satinant son aile, Dit des vers au rebord du nid. Oh! viens donc sur le banc de mousse, Pour parler de nos beaux amours, Et dis-moi de ta voix si douce: Toujours! Loin, bien loin, égarant nos courses, Faisons fuir le lapin caché, Et le daim au miroir des sources Admirant son grand bois penché, Puis, chez nous, tout joyeux, tout aises, En panier enlaçant nos doigts, Revenons rapportant des fraises Des bois.

LE SOMMET DE LA TOUR

Lorsque l'on veut monter aux tours des cathédrales, On prend l'escalier noir qui roule ses spirales, Comme un serpent de pierre au ventre d'un clocher. L'on chemine d'abord dans une nuit profonde, Sans trèfle de soleil et de lumière blonde, Tâtant le mur des mains, de peur de trébucher; Car les hautes maisons voisines de l'église Vers le pied de la tour versent leur ombre grise, Qu'un rayon lumineux ne vient jamais trancher. S'envolant tout à coup, les chouettes peureuses Vous flagellent le front de leurs ailes poudreuses, Et les chauves-souris s'abattent sur vos bras: Les spectres, les terreurs qui hantent les ténèbres, Vous frôlent en passant de leurs crêpes funèbres; Vous les entendez geindre et chuchoter tout bas. A travers l'ombre on voit la chimère accroupie Remuer, et l'écho de la voûte assoupie Derrière votre pas suscite un autre pas. Vous sentez à l'épaule une pénible haleine, Un souffle intermittent, comme d'une âme en peine Qu'on aurait éveillée et qui vous poursuivrait; Et si l'humidité fait, des yeux de la voûte, Larmes du monument, tomber l'eau goutte à goutte, Il semble qu'on dérange une ombre qui pleurait. Chaque fois que la vis, en tournant, se dérobe, Sur la dernière marche un dernier pli de robe, Irritante terreur, brusquement disparaît. Bientôt le jour, filtrant par les fentes étroites, Sur le mur opposé trace des lignes droites, Comme une barre d'or sur un écusson noir. L'on est déjà plus haut que les toits de la ville, Édifices sans nom, masse confuse et vile, Et par les arceaux gris le ciel bleu se fait voir. Les hiboux disparus font place aux tourterelles, Qui lustrent au soleil le satin de leurs ailes Et semblent roucouler des promesses d'espoir. Des essaims familiers perchent sur les tarasques, Et, sans se rebuter de la laideur des masques, Dans chaque bouche ouverte un oiseau fait son nid. Les guivres, les dragons et les formes étranges Ne sont plus maintenant que des figures d'anges, Séraphiques gardiens taillés dans le granit, Qui depuis huit cents ans, pensives sentinelles, Dans leurs niches de pierre, appuyés sur leurs ailes, Montent leur faction qui jamais ne finit. Vous débouchez enfin sur une plate-forme, Et vous apercevez, ainsi qu'un monstre énorme, La Cité grommelante, accroupie alentour. Comme un requin, ouvrant ses immenses mâchoires, Elle mord l'horizon de ses mille dents noires, Dont chacune est un dôme, un clocher, une tour. A travers le brouillard, de ses naseaux de plâtre, Elle souffle dans l'air son haleine bleuâtre, Que dore par flocons un chaud reflet de jour. Comme sur l'eau qui bout monte et chante l'écume, Sur la ville toujours plane une ardente brume, Un bourdonnement sourd fait de cent bruits confus. Ce sont les tintements et les grêles volées Des cloches, de leurs voix sonores ou fêlées, Chantant à plein gosier dans leurs beffrois touffus; C'est le vent dans le ciel et l'homme sur la terre; C'est le bruit des tambours et des clairons de guerre, Ou des canons grondeurs sonnant sur leurs affûts; C'est la rumeur des chars, dont la prompte lanterne File comme une étoile à travers l'ombre terne, Emportant un heureux aux bras de son désir; Le soupir de la vierge au balcon accoudée, Le marteau sur l'enclume et le fait sur l'idée, Le cri de la douleur ou le chant du plaisir. Dans cette symphonie au colossal orchestre, Que n'écrira jamais musicien terrestre, Chaque objet fait sa note impossible à saisir. Vous pensiez être en haut; mais voici qu'une aiguille, Où le ciel découpé par dentelles scintille, Se présente soudain devant vos pieds lassés. Il faut monter encor, dans la mince tourelle, L'escalier qui serpente en spirale plus frêle, Se pendant aux crampons de loin en loin placés. Le vent, d'un air moqueur, à vos oreilles siffle, La goule étend sa griffe et la guivre renifle, Le vertige alourdit vos pas embarrassés. Vous voyez loin de vous, comme dans des abîmes S'aplanir les clochers et les plus hautes cimes, Des aigles les plus fiers vous dominez l'essor. Votre sueur se fige à votre front en nage; L'air trop vif vous étouffe: allons, enfant, courage! Vous êtes près des cieux; allons, un pas encor! Et vous pourrez toucher, de votre main surprise, L'archange colossal que fait tourner la brise, Le saint Michel géant qui tient un glaive d'or; Et si, vous accoudant sur la rampe de marbre, Qui palpite au grand vent, comme une branche d'arbre, Vous dirigez en bas un œil moins effrayé, Vous verrez la campagne à plus de trente lieues, Un immense horizon, bordé de franges bleues, Se déroulant sous vous comme un tapis rayé; Les carrés de blé d'or, les cultures zébrées, Les plaques de gazon de troupeaux noirs tigrées; Et, dans le sainfoin rouge, un chemin blanc frayé; Les cités, les hameaux, nids semés dans la plaine, Et, partout où se groupe une famille humaine, Un clocher vers le ciel comme un doigt s'allongeant. Vous verrez dans le golfe, aux bras des promontoires, La mer se diaprer et se gaufrer de moires, Comme un kandjiar turc damasquiné d'argent; Les vaisseaux, alcyons balancés sur leurs ailes, Piquer l'azur lointain de blanches étincelles Et croiser en tous sens leur vol intelligent. Comme un sein plein de lait gonflant leurs voiles rondes, Sur la foi de l'aimant, ils vont chercher des mondes, Des rivages nouveaux sur de nouvelles mers: Dans l'Inde, de parfums, d'or et de soleil pleine, Dans la Chine bizarre, aux tours de porcelaine, Chimérique pays peuplé de dragons verts; Ou vers Otaïti, la belle fleur des ondes, De ses longs cheveux noirs tordant les perles blondes, Comme une autre Vénus, fille des flots amers; A Ceylan, à Java, plus loin encor peut-être, Dans quelque île déserte et dont on se rend maître, Vers une autre Amérique échappée à Colomb. Hélas! et vous aussi, sans crainte, ô mes pensées, Livrant aux vents du ciel vos ailes empressées, Vous tentez un voyage aventureux et long. Si la foudre et le nord respectent vos antennes, Des pays inconnus et des îles lointaines Que rapporterez-vous? de l'or, ou bien du plomb?.. La spirale soudain s'interrompt et se brise. Comme celui qui monte au clocher de l'église, Me voici maintenant au sommet de ma tour. J'ai planté le drapeau tout au haut de mon œuvre. Ah! que depuis longtemps, pauvre et rude manœuvre, Insensible à la joie, à la vie, à l'amour, Pour garder mon dessin avec ses lignes pures, J'émousse mon ciseau contre des pierres dures, Élevant à grand'peine une assise par jour! Pendant combien de mois suis-je resté sous terre, Creusant comme un mineur ma fouille solitaire, Et cherchant le roc vif pour mes fondations! Et pourtant le soleil riait sur la nature; Les fleurs faisaient l'amour et toute créature Livrait sa fantaisie au vent des passions. Le printemps dans les bois faisait courir la séve, Et le flot, en chantant, venait baiser la grève; Tout n'était que parfum, plaisir, joie et rayons! Patient architecte, avec mes mains pensives Sur mes piliers trapus inclinant mes ogives, Je fouillais sous l'église un temple souterrain. Puis l'église elle-même, avec ses colonnettes, Qui semble, tant elle a d'aiguilles et d'arêtes, Un madrépore immense, un polypier marin; Et le clocher hardi, grand peuplier de pierre, Où gazouillent, quand vient l'heure de la prière Avec les blancs ramiers, des nids d'oiseaux d'airain. Du haut de cette tour à grand'peine achevée, Pourrai-je t'entrevoir, perspective rêvée, Terre de Chanaan où tendait mon effort? Pourrai-je apercevoir la figure du monde, Les astres dans le ciel accomplissant leur ronde, Et les vaisseaux quittant et regagnant le port? Si mon clocher passait seulement de la tête Les toits et les tuyaux de la ville, ou le faîte De ce donjon aigu qui du brouillard ressort; S'il était assez haut pour découvrir l'étoile Que la colline bleue avec son dos me voile, Le croissant qui s'écorne au toit de la maison; Pour voir, au ciel de smalt, les flottantes nuées Par le vent du matin mollement remuées, Comme un troupeau de l'air secouer leur toison; Et la gloire, la gloire, astre et soleil de l'âme, Dans un océan d'or, avec le globe en flamme, Majestueusement monter à l'horizon!

Explore with AITake your curiosity a little further.

Reading settings