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Poésies choisies de André Chénier

Front matter (continued 2)

Reading edition

XXIV

De nuit, la nymphe errante à travers le bois sombre Aperçoit le satyre; et, le fuyant dans l'ombre, De loin, d'un cri perfide, elle va l'appelant. Le pied-de-chèvre accourt, sur sa trace volant, 5 Et dans une eau stagnante, à ses pas opposée, Tombe, et sa plainte amère excite leur risée.

XXV

L'impur et fier époux que la chèvre désire Baisse le front, se dresse et cherche le satyre. Le satyre, averti de cette inimitié, Affermit sur le sol la corne de son pié; 5 Et leurs obliques fronts, lancés tous deux ensemble, 5 Se choquent; l'air frémit, le bois s'agite et tremble.

XXVI

Ma Muse fuit les champs abreuvés de carnage, Et ses pieds innocents ne se poseront pas Où la cendre des morts gémirait sous ses pas. Elle pâlit d'entendre et le cri des batailles, 5 Et les assauts tonnants qui frappent les murailles, Et le sang qui jaillit sous les pointes d'airain Souillerait la blancheur de sa robe de lin.

(Traduit de Gessner.)

XXVII

Un berger poète dira:

Mes chants savent tout peindre; accours, viens les entendre. Ma voix plaît, Astérie, elle est flexible et tendre. Philomèle, les bois, les eaux, les pampres verts, Les muses, le printemps, habitent dans mes vers. 5 Le baiser dans mes vers étincelle et respire. La source aux pieds d'argent qui m'arrête et m'inspire Y roule en murmurant son flot léger et pur. Souvent avec les cieux il se pare d'azur. Le souffle insinuant, qui frémit sous l'ombrage, 10 Voltige dans mes vers comme dans le feuillage. Mes vers sont parfumés et de myrte et de fleurs, Soit les fleurs dont l'été ranime les couleurs, Soit celles que seize ans, été plus doux encore, Sur une belle joue ont l'art de faire éclore.

XXVIII

Le lys est le plus beau des enfants du zéphire, Il lève un front superbe et demande l'empire. Des suaves esprits dans sa coupe formés, L'air, les eaux, le bocage, au loin sont embaumés. 5 Sous l'herbe, loin des yeux, plus aimable et moins belle, La violette fuit. Son parfum la révèle, Avertit qu'elle est là; que, voulant se cacher Là, pour le sein qu'on aime, il faut l'aller chercher.

XXIX

A L'HIRONDELLE

Fille de Pandion, ô jeune Athénienne, La cigale est ta proie, hirondelle inhumaine, Et nourrit tes petits qui, débiles encor, Nus, tremblants, dans les airs n'osent prendre l'essor. 5 Tu voles; comme toi la cigale a des ailes. Tu chantes; elle chante. À vos chansons fidèles Le moissonneur s'égaye, et l'automne orageux En des climats lointains vous chasse toutes deux. Oses-tu donc porter dans ta cruelle joie 10 A ton nid sans pitié cette innocente proie? Et faut-il voir périr un chanteur sans appui Sous la morsure, hélas! d'un chanteur comme lui!

(Trad. d'Événus de Paros.)

XXX

Ah! prends un coeur humain, laboureur trop avide, Lorsque d'un pas tremblant l'indigence timide De tes larges moissons vient, le regard confus, Recueillir après toi les restes superflus. 5 Souviens-toi que Cybèle est la mère commune. Laisse la probité que trahit la fortune. Comme l'oiseau du ciel, se nourrir à tes pieds De quelques grains épars sur la terre oubliés.

(Tiré de Thomson.)

XXXI

Fille du vieux pasteur, qui d'une main agile Le soir emplis de lait trente vases d'argile, Crains la génisse pourpre, au farouche regard, Qui marche toujours seule et qui paît à l'écart. 5 Libre, elle lutte et fuit, intraitable et rebelle. Tu ne presseras point sa féconde mamelle, A moins qu'avec adresse un de ses pieds lié Sous un cuir souple et lent ne demeure plié.

(Vu et fait à Catillon, près Forges, le 4 août 1792, et écrit à Gournay le lendemain.)

XXXII

Toujours ce souvenir m'attendrit et me touche, Quand lui-même, appliquant la flûte sur ma bouche, Riant et m'asseyant sur lui, près de son coeur, M'appelant son rival et déjà son vainqueur, 5 Il façonnait ma lèvre inhabile et peu sûre A souffler une haleine harmonieuse et pure; Et ses savantes mains prenaient mes jeunes doigts, Les levaient, les baissaient, recommençaient vingt fois, Leur enseignant ainsi, quoique faibles encore, 10 A fermer tour à tour les trous du buis sonore.

XXXIII

MNAÏS

'Bergers, vous dont ici la chèvre vagabonde, La brebis se traînant sous sa laine féconde, Au dos de la colline accompagnent les pas, A la jeune Mnaïs rendez, rendez, hélas! 5 Par Cérès, par sa fille et la Terre sacrée, Une grâce légère, autant que désirée. Ah! près de vous, jadis, elle avait son berceau, Et sa vingtième année a trouvé le tombeau. Que vos agneaux du moins viennent près de ma cendre 10 Me bêler les accents de leur voix douce et tendre, Et paître au pied d'un roc où d'un son enchanteur La flûte parlera sous les doigts du pasteur. Qu'au retour du printemps, dépouillant la prairie, Des dons du villageois ma tombe soit fleurie; 15 Puis d'une brebis mère et docile à sa main En un vase d'argile il pressera le sein; Et sera chaque jour d'un lait pur arrosée La pierre en ce tombeau sur mes mânes posée. Morts et vivants, il est encor pour nous unir 20 Un commerce d'amour et de doux souvenir.'

C'est en songe que la jeune Mnaïs est venue leur dire cela.

(Trad. de Léonidas de Tarente.)

XXXIV

LES JARDINS

Secrets observateurs, leur studieuse main En des vases d'argile et de verre et d'airain Enferme la nature et les riches campagnes. Ce sont là leurs vallons, leurs forêts, leurs montagnes. 5 Barbares possesseurs, Procustes furieux, Sous le niveau jaloux leur fer injurieux Mutile sans pitié les plaintives dryades. Le plomb, les murs de pierre enchaînant les naïades, De bassins en bassins, de degrés en degrés, 10 Guident leur chute esclave et leurs pas mesurés, Là, quelle muse libre et naïve et fidèle Peut naître? Loin du bois, comme si Philomèle, Sous leurs treillages peints dont la main du sculpteur A ciselé l'acanthe ou le lierre imposteur, 15 Allait chercher ces sons dont le printemps s'honore, Délices de la nuit, délices de l'aurore!

XXXV

INVOCATION A LA POÉSIE

Nymphe tendre et vermeille, ô jeune Poésie! Quel bois est aujourd'hui ta retraite choisie? Quelles fleurs, près d'une onde où s'égarent tes pas, Se courbent mollement sous tes pieds délicats? 5 Où te faut-il chercher? Vois la saison nouvelle: Sur son visage blanc quelle pourpre étincelle! L'hirondelle a chanté; Zéphir est de retour: Il revient en dansant; il ramène l'amour. L'ombre, les prés, les fleurs, c'est sa douce famille, 10 Et Jupiter se plaît à contempler sa fille, Cette terre où partout, sous tes doigts gracieux, S'empressent de germer des vers mélodieux. Le fleuve qui s'étend dans les vallons humides Roule pour toi des vers doux, sonores, liquides. 15 Des vers, s'ouvrant en foule aux regards du soleil, Sont ce peuple de fleurs au calice vermeil. Et les monts, en torrents qui blanchissent leurs cimes, Lancent des vers brillants dans le fond des abîmes.

XXXVI

A LA SANTÉ

Allons, muse rustique, enfant de la nature, Détache ces cheveux, ceins ton front de verdure, Va de mon cher de Pange égayer les loisirs. Rassemble autour de toi tes champêtres plaisirs; 5 Ton cortège dansant de légères dryades, De nymphes au sein blanc, de folâtres ménades. Entrez dans son asile aux muses consacré, Où de sphères, d'écrits, de beaux-arts entouré, Sur les doctes feuillets sa jeunesse prudente 10 Pâlit au sein des nuits près d'une lampe ardente. Hélas! de tous les dieux il n'eut point les faveurs. Souvent son corps débile est en proie aux douleurs. Muse, implore pour lui la Santé secourable, Cette reine des dieux sans qui rien n'est aimable, 15 Qui partout fait briller le sourire, les jeux, Les grâces, le printemps. Qu'indulgente à tes voeux, Le dictame à la main, près de lui descendue, Elle vienne avec toi présenter à sa vue Cette jeunesse en fleur, et ce teint pur et frais, 20 Et le baume et la vie épars dans tous ses traits. Dis-lui: 'Belle Santé, déesse des déesses, Toi sans qui rien ne plaît, ni grandeurs, ni richesses, Ni chansons, ni festins, ni caresses d'amours, Viens, d'un mortel aimé viens embellir les jours. 25 Touche-le de ta main qui répand l'ambroisie. Ainsi tu nous verras, troupe agreste et choisie, Les hymnes à la bouche, entourer tes autels, Santé, reine des dieux, nourrice des mortels.' (Imité de l'Hymne d'Ariphron.)

ÉLÉGIES

FRAGMENTS D'ÉLÉGIES

I

Jeune fille, ton coeur avec nous veut se taire. Tu fuis, tu ne ris plus; rien ne saurait te plaire. La soie à tes travaux offre en vain des couleurs; L'aiguille sous tes doigts n'anime plus des fleurs. 5 Tu n'aimes qu'à rêver, muette, seule, errante, Et la rose pâlit sur ta bouche expirante. Ah! mon oeil est savant et depuis plus d'un jour; Et ce n'est pas à moi qu'on peut cacher l'amour. Les belles font aimer; elles aiment. Les belles 10 Nous charment tous. Heureux qui peut être aimé d'elles! Sois tendre, même faible; on doit l'être un moment; Fidèle, si tu peux. Mais conte-moi comment, Quel jeune homme aux yeux bleus, empressé, sans audace, Aux cheveux noirs, au front plein de charme et de grâce... 15 Tu rougis? On dirait que je t'ai dit son nom. Je le connais pourtant. Autour de ta maison C'est lui qui va, qui vient; et, laissant ton ouvrage, Tu vas, sans te montrer, épier son passage. Il fuit vite; et ton oeil, sur sa trace accouru, 20 Le suit encor longtemps quand il a disparu. Certe, en ce bois voisin où trois fêtes brillantes Font courir au printemps nos nymphes triomphantes, Nul n'a sa noble aisance et son habile main A soumettre un coursier aux volontés du frein.

II

Ah! je les reconnais, et mon coeur se réveille. O sons! ô douces voix chères à mon oreille! O mes Muses, c'est vous; vous mon premier amour, Vous qui m'avez aimé dès que j'ai vu le jour! 5 Leurs bras, à mon berceau dérobant mon enfance, Me portaient sous la grotte où Virgile eut naissance, Où j'entendais le bois murmurer et frémir, Où leurs yeux dans les fleurs me regardaient dormir. Ingrat! ô de l'amour trop coupable folie! 10 Souvent je les outrage et fuis et les oublie; Et sitôt que mon coeur est en proie au chagrin, Je les vois revenir le front doux et serein. J'étais seul, je mourais. Seul, Lycoris absente De soupçons inquiets m'agite et me tourmente. 15 Je vois tous ses appas et je vois mes dangers; Ah! je la vois livrée à des bras étrangers. Elles viennent! leurs voix, leur aspect me rassure: Leur chant mélodieux assoupit ma blessure; Je me fuis, je m'oublie, et mes esprits distraits 20 Se plaisent à les suivre et retrouvent la paix. Par vous, Muses, par vous, franchissant les collines, Soit que j'aime l'aspect des campagnes sabines, Soit Catile ou Falerne et leurs riches coteaux, Ou l'air de Blandusie et l'azur de ses eaux: 25 Par vous de l'Anio j'admire le rivage, Par vous de Tivoli le poétique ombrage, Et de Bacchus, assis sous des antres profonds, La nymphe et le satyre écoutant les chansons. Par vous la rêverie errante, vagabonde, 30 Livre à vos favoris la nature et le monde; Par vous mon âme, au gré de ses illusions, Vole et franchit les temps, les mers, les nations, Va vivre en d'autres corps, s'égare, se promène, Est tout ce qu'il lui plaît, car tout est son domaine. 35 Ainsi, bruyante abeille, au retour du matin, Je vais changer en miel les délices du thym. Rose, un sein palpitant est ma tombe divine. Frêle atome d'oiseau, de leur molle étamine Je vais sous d'autres cieux dépouiller d'autres fleurs. 40 Le papillon plus grand offre moins de couleurs; Et l'Orénoque impur, la Floride fertile Admirent qu'un oiseau si tendre, si débile, Mêle tant d'or, de pourpre, en ses riches habits, Et pensent dans les airs voir nager des rubis. 45 Sur un fleuve souvent l'éclat de mon plumage Fait à quelque Léda souhaiter mon hommage. Souvent, fleuve moi-même, en mes humides bras Je presse mollement des membres délicats, Mille fraîches beautés que partout j'environne; 50 Je les tiens, les soulève, et murmure et bouillonne. Mais surtout, Lycoris, Protée insidieux, Partout autour de toi je veille, j'ai des yeux, Partout, sylphe ou zéphyr, invisible et rapide, Je te vois. Si ton coeur complaisant et perfide 55 Livre à d'autres baisers une infidèle main, Je suis là. C'est moi seul dont le transport soudain, Agitant tes rideaux ou ta porte secrète, Par un bruit imprévu t'épouvante et t'arrête. C'est moi, remords jaloux, qui rappelle en ton coeur 60 Mon nom et tes serments et ma juste fureur... Mais périsse l'amant que satisfait la crainte! Périsse la beauté qui m'aime par contrainte, Qui voit dans ses serments une pénible loi, Et n'a point de plaisir à me garder sa foi!

III

AUX FRÈRES DE PANGE

Aujourd'hui qu'au tombeau je suis prêt à descendre, Mes amis, dans vos mains je dépose ma cendre. Je ne veux point, couvert d'un funèbre linceul, Que les pontifes saints autour de mon cercueil, 5 Appelés aux accents de l'airain lent et sombre, De leur chant lamentable accompagnent mon ombre, Et sous des murs sacrés aillent ensevelir Ma vie et ma dépouille, et tout mon souvenir. Eh! qui peut sans horreur, à ses heures dernières, 10 Se voir au loin périr dans des mémoires chères? L'espoir que des amis pleureront notre sort Charme l'instant suprême et console la mort. Vous-même choisirez à mes jeunes reliques Quelque bord fréquenté des pénates rustiques, 15 Des regards d'un beau ciel doucement animé, Des fleurs et de l'ombrage, et tout ce que j'aimai. C'est là près d'une eau pure, au coin d'un bois tranquille, Qu'à mes mânes éteints je demande un asile, Afin que votre ami soit présent à vos yeux, 20 Afin qu'au voyageur amené dans ces lieux La pierre, par vos mains de ma fortune instruite, Raconte en ce tombeau quel malheureux habite; Quels maux ont abrégé ses rapides instants; Qu'il fut bon, qu'il aima, qu'il dut vivre longtemps. 25 Ah! le meurtre jamais n'a souillé mon courage. Ma bouche du mensonge ignora le langage, Et jamais, prodiguant un serment faux et vain, Ne trahit le secret recélé dans mon sein. Nul forfait odieux, nul remords implacable 30 Ne déchire mon âme inquiète et coupable. Vos regrets la verront pure et digne de pleurs, Oui, vous plaindrez sans doute, en mes longues douleurs, Et ce brillant midi qu'annonçait mon aurore, Et ces fruits dans leur germe éteints avant d'éclore, 35 Que mes naissantes fleurs auront en vain promis. Oui, je vais vivre encore au sein de mes amis. Souvent à vos festins qu'égaya ma jeunesse, Au milieu des éclats d'une vive allégresse, Frappés d'un souvenir, hélas! amer et doux, 40 Sans doute vous direz: 'Que n'est-il avec nous!' Je meurs. Avant le soir j'ai fini ma journée. A peine ouverte au jour, ma rose s'est fanée. La vie eut bien pour moi de volages douceurs; Je les goûtais à peine, et voilà que je meurs. 45 Mais, oh! que mollement reposera ma cendre, Si parfois, un penchant impérieux et tendre Vous guidant vers la tombe où je suis endormi, Vos yeux en approchant pensent voir leur ami! Si vos chants de mes feux vont redisant l'histoire; 50 Si vos discours flatteurs, tout pleins de ma mémoire, Inspirent à vos fils, qui ne m'ont point connu, L'ennui de naître à peine et de m'avoir perdu! Qu'à votre belle vie ainsi ma mort obtienne Tout l'âge, tous les biens dérobés à la mienne; 55 Que jamais les douleurs, par de cruels combats, N'allument dans vos flancs un pénible trépas; Que la joie en vos coeurs ignore les alarmes; Que les peines d'autrui causent seules vos larmes; Que vos heureux destins, les délices du ciel, 60 Coulent toujours trempés d'ambroisie et de miel, Et non sans quelque amour paisible et mutuelle; Et quand la mort viendra, qu'une amante fidèle, Près de vous désolée, en accusant les dieux, Pleure, et veuille vous suivre, et vous ferme les yeux.

IV

AU CHEVALIER DE PANGE

Quand la feuille en festons a couronné les bois, L'amoureux rossignol n'étouffe point sa voix. Il serait criminel aux yeux de la nature Si, de ses dons heureux négligeant la culture, 5 Sur son triste rameau, muet dans ses amours,5 Il laissait sans chanter expirer les beaux jours. Et toi, rebelle aux dons d'une si tendre mère, Dégoûté de poursuivre une muse étrangère Dont tu choisis la cour trop bruyante pour toi, 10 Tu t'es fait du silence une coupable loi! Tu naquis rossignol. Pourquoi, loin du bocage Où des jeunes rosiers le balsamique ombrage Eût redit tes doux sons sans murmure écoutés, T'en allais-tu chercher la muse des cités, 15 Cette muse, d'éclat, de pourpre environnée, Qui, le glaive à la main, du diadème ornée, Vient au peuple assemblé, d'une dolente voix, Pleurer les grands malheurs, les empires, les rois? Que n'étais-tu fidèle à ces muses tranquilles 20 Qui cherchent la fraîcheur des rustiques asiles, Le front ceint de lilas et de jasmins nouveaux, Et vont sur leurs attraits consulter les ruisseaux? Viens dire à leurs concerts la beauté qui te brûle. Amoureux, avec l'âme et la voix de Tibulle 25 Fuirais-tu les hameaux, ce séjour enchanté Qui rend plus séduisant l'éclat de la beauté? L'amour aime les champs, et les champs l'ont vu naître. La fille d'un pasteur, une vierge champêtre, Dans le fond d'une rose, un matin du printemps, 30 Le trouva nouveau-né.... Le sommeil entr'ouvrait ses lèvres colorées. Elle saisit le bout de ses ailes dorées, L'ôta de son berceau d'une timide main, Tout trempé de rosée, et le mit dans son sein. 35 Tout, mais surtout les champs sont restés son empire. Là tout aime, tout plaît, tout jouit, tout soupire; Là de plus beaux soleils dorent l'azur des cieux; Là les prés, les gazons, les bois harmonieux, De mobiles ruisseaux la colline animée, 40 L'âme de mille fleurs dans les zéphyrs semée; Là parmi les oiseaux l'amour vient se poser; Là sous les antres frais habite le baiser. Les muses et l'amour ont les mêmes retraites. L'astre qui fait aimer est l'astre des poètes. 45 Bois, écho, frais zéphyrs, dieux champêtres et doux, Le génie et les vers se plaisent parmi vous. J'ai choisi parmi vous ma muse jeune et chère; Et, bien qu'entre ses soeurs elle soit la dernière, Elle plaît. Mes amis, vos yeux en sont témoins. 50 Et puis une plus belle eût voulu plus de soins; Délicate et craintive, un rien la décourage, Un rien sait l'animer. Curieuse et volage, Elle va parcourant tous les objets flatteurs Sans se fixer jamais, non plus que sur les fleurs 55 Les zéphyrs vagabonds, doux rivaux des abeilles, 55 Ou le baiser ravi sur des lèvres vermeilles. Une source brillante, un buisson qui fleurit, Tout amuse ses yeux; elle pleure, elle rit. Tantôt à pas rêveurs, mélancolique et lente, 60 Elle erre avec une onde et pure et languissante; Tantôt elle va, vient, d'un pas léger et sûr Poursuit le papillon brillant d'or et d'azur, Ou l'agile écureuil, ou dans un nid timide Sur un oiseau surpris pose une main rapide. 65 Quelquefois, gravissant la mousse du rocher, Dans une touffe épaisse elle va se cacher, Et sans bruit épier, sur la grotte pendante, Ce que dira le faune à la nymphe imprudente Qui, dans cet antre sourd et des faunes ami, 70 Refusait de le suivre, et pourtant l'a suivi. Souvent même, écoutant de plus hardis caprices, Elle ose regarder au fond des précipices, Où sur le roc mugit le torrent effréné Du droit sommet d'un mont tout à coup déchaîné. 75 Elle aime aussi chanter à la moisson nouvelle, Suivre les moissonneurs et lier la javelle. L'Automne au front vermeil, ceint de pampres nouveaux, Parmi les vendangeurs l'égaré en des coteaux; Elle cueille la grappe, ou blanche, ou purpurine; 80 Le doux jus des raisins teint sa bouche enfantine; Ou, s'ils pressent leurs vins, elle accourt pour les voir, Et son bras avec eux fait crier le pressoir. Viens, viens, mon jeune ami; viens, nos muses t'attendent; Nos fêtes, nos banquets, nos courses te demandent; 85 Viens voir ensemble et l'antre et l'onde et les forêts. Chaque soir une table aux suaves apprêts Assoira près de nous nos belles adorées, Ou, cherchant dans le bois des nymphes égarées, Nous entendrons les ris, les chansons, les festins; 90 Et les verres emplis sous les bosquets lointains Viendront animer l'air, et, du sein d'une treille, De leur voix argentine égayer notre oreille. Mais si, toujours ingrat à ces charmantes soeurs, Ton front rejette encore leurs couronnes de fleurs; 95 Si de leurs soins pressants la douce impatience N'obtient que d'un refus la dédaigneuse offense; Qu'à ton tour la beauté dont les yeux t'ont soumis Refuse à tes soupirs ce qu'elle t'a promis; Qu'un rival loin de toi de ses charmes dispose; 100 Et, quand tu lui viendras présenter une rose, Que l'ingrate étonnée, en recevant ce don, Ne t'ait vu de sa vie et demande ton nom.

V

O muses, accourez; solitaires divines, Amantes des ruisseaux, des grottes, des collines! Soit qu'en ses beaux vallons Nîme égare vos pas; Soit que de doux pensers, en de riants climats, 5 Vous retiennent aux bords de Loire ou de Garonne; Soit que parmi les choeurs de ces nymphes da Rhône, La lune sur les prés, où son flambeau vous luit, Dansantes vous admire au retour de la nuit; Venez. J'ai fui la ville aux muses si contraire, 10 Et l'écho fatigué des clameurs du vulgaire. Sur les pavés poudreux d'un bruyant carrefour Les poétiques fleurs n'ont jamais vu le jour. Le tumulte et les cris font fuir avec la lyre L'oisive rêverie au suave délire; 15 Et les rapides chars et leurs cercles d'airain Effarouchent les vers qui se taisent soudain. Venez. Que vos bontés ne me soient point avares. Mais, oh! faisant de vous mes pénates, mes lares, Quand pourrai-je habiter un champ qui soit à moi, 20 Et, villageois tranquille, ayant pour tout emploi Dormir et ne rien faire, inutile poète, Goûter le doux oubli d'une vie inquiète? Vous savez si toujours, dès mes plus jeunes ans, Mes rustiques souhaits m'ont porté vers les champs; 25 Si mon coeur dévorait vos champêtres histoires, Cet âge d'or si cher à vos doctes mémoires, Ces fleuves, ces vergers, Éden aimé des cieux Et du premier humain berceau délicieux; L'épouse de Booz, chaste et belle indigente, 30 Qui suit d'un pas tremblant la moisson opulente; Joseph, qui dans Sichem cherche et retrouve, hélas! Ses dix frères pasteurs qui ne l'attendaient pas; Rachel, objet sans prix qu'un amoureux courage N'a pas trop acheté de quinze ans d'esclavage. 35 Oh! oui, je veux un jour en des bords retirés, Sur un riche coteau ceint de bois et de prés, Avoir un humble toit, une source d'eau vive Qui parle, et dans sa fuite et féconde et plaintive Nourrisse mon verger, abreuve mes troupeaux. 40 Là, je veux, ignorant le monde et ses travaux, Loin du superbe ennui que l'éclat environne, Vivre comme jadis, aux champs de Babylone, Ont vécu, nous dit-on, ces pères des humains Dont le nom aux autels remplit nos fastes saints; 45 Avoir amis, enfants, épouse belle et sage; Errer, un livre en main, de bocage en bocage; Savourer sans remords, sans crainte, sans désirs, Une paix dont nul bien n'égale les plaisirs. Douce mélancolie! aimable mensongère, 50 Des antres, des forêts déesse tutélaire, Qui vient d'une insensible et charmante langueur Saisir l'ami des champs et pénétrer son coeur, Quand, sorti vers le soir des grottes reculées, Il s'égare à pas lents au penchant des vallées, 55 Et voit des derniers feux le ciel se colorer, Et sur les monts lointains un beau jour expirer, Dans sa volupté sage, et pensive et muette, Il s'assied, sur son sein laisse tomber sa tête. Il regarde à ses pieds, dans le liquide azur 60 Du fleuve, qui s'étend comme lui calme et pur, Se peindre les coteaux, les toits et les feuillages, Et la pourpre en festons couronnant les nuages. Il revoit près de lui, tout à coup animés, Ces fantômes si beaux à nos pleurs tant aimés, 65 Dont la troupe immortelle habite sa mémoire: Julie, amante faible et tombée avec gloire; Clarisse, beauté sainte où respire le ciel, Dont la douleur ignore et la haine et le fiel, Qui souffre sans gémir, qui périt sans murmure; 70 Clémentine adorée, âme céleste et pure, Qui, parmi les rigueurs d'une injuste maison, Ne perd point l'innocence en perdant la raison; Mânes aux yeux charmants, vos images chéries Accourent occuper ses belles rêveries; 75 Ses yeux laissent tomber une larme. Avec vous Il est dans vos foyers, il voit vos traits si doux. A vos persécuteurs il reproche leur crime. Il aime qui vous aime, il hait qui vous opprime. Mais tout à coup il pense, ô mortels déplaisirs! 80 Que ces touchants objets de pleurs et de soupirs Ne sont peut-être, hélas! que d'aimables chimères. De l'âme et du génie enfants imaginaires. Il se lève, il s'agite à pas tumultueux; En projets enchanteurs il égare ses voeux. 85 Il ira, le coeur plein d'une image divine, Chercher si quelques lieux ont une Clémentine, Et dans quelque désert, loin des regards jaloux, La servir, l'adorer et vivre à ses genoux.

VI

O jours de mon printemps, jours couronnés de rose, A votre fuite en vain un long regret s'oppose, Beaux jours, quoique souvent obscurcis de mes pleurs, Vous dont j'ai su jouir même au sein des douleurs, 5 Sur ma tête bientôt vos fleurs seront fanées, Hélas! bientôt le flux des rapides années Vous aura loin de moi fait voler sans retour. Oh! si du moins alors je pouvais à mon tour, Champêtre possesseur, dans mon humble chaumière 10 Offrir à mes amis une ombre hospitalière; Voir mes lares charmés, pour les bien recevoir, A de joyeux banquets la nuit les faire asseoir; Et là nous souvenir, au milieu de nos fêtes, Combien chez eux longtemps, dans leurs belles retraites, 15 Soit sur ces bords heureux, opulents avec choix, Où Montigny s'enfonce en ses antiques bois, Soit où la Marne lente, en un long cercle d'îles, Ombrage de bosquets l'herbe et les prés fertiles, J'ai su, pauvre et content, savourer à longs traits 20 Les muses, les plaisirs, et l'étude et la paix! Qui ne sait être pauvre est né pour l'esclavage. Qu'il serve donc les grands, les flatte, les ménage; Qu'il plie, en approchant de ces superbes fronts, Sa tête à la prière, et son âme aux affronts, 25 Pour qu'il puisse, enrichi de ces affronts utiles, Enrichir à son tour quelques têtes serviles. De ses honteux trésors je ne suis point jaloux. Une pauvreté libre est un trésor si doux! Il est si doux, si beau de s'être fait soi-même; 30 De devoir tout à soi, tout aux beaux-arts qu'on aime; Vraie abeille en ses dons, en ses soins, en ses moeurs, D'avoir su se bâtir, des dépouilles des fleurs, Sa cellule de cire, industrieux asile Où l'on coule une vie innocente et facile; 35 De ne point vendre aux grands ses hymnes avilis; De n'offrir qu'aux talents de vertus ennoblis, Et qu'à l'amitié douce et qu'aux douces faiblesses, D'un encens libre et pur les honnêtes caresses! Ainsi l'on dort tranquille, et, dans son saint loisir, 40 Devant son propre coeur on n'a point à rougir. Si le sort ennemi m'assiège et me désole, On pleure; mais bientôt la tristesse s'envole, Et les arts, dans un coeur de leur amour rempli, Versent de tous les maux l'indifférent oubli. 45 Les délices des arts ont nourri mon enfance. Tantôt, quand d'un ruisseau, suivi dès sa naissance, La nymphe aux pieds d'argent a sous de longs berceaux Fait serpenter ensemble et mes pas et ses eaux, Ma main donne au papier, sans travail, sans étude, 50 Des vers fils de l'amour et de la solitude. Tantôt de mon pinceau les timides essais Avec d'autres couleurs cherchent d'autres succès. Ma toile avec Sapho s'attendrit et soupire; Elle rit et s'égaye aux danses du satyre; 55 Ou l'aveugle Ossian y vient pleurer ses yeux, Et pense voir et voit ses antiques aïeux Qui, dans l'air appelés à ses hymnes sauvages, Arrêtent près de lui leurs palais de nuages. Beaux-arts, ô de la vie aimables enchanteurs, 60 Des plus sombres ennuis riants consolateurs, Amis sûrs dans la peine et constantes maîtresses, Dont l'or n'achète point l'amour ni les caresses, Beaux-arts, dieux bienfaisants, vous que vos favoris Par un indigne usage ont tant de fois flétris, 65 Je n'ai point partagé leur honte trop commune. Sur le front des époux de l'aveugle fortune Je n'ai point fait ramper vos lauriers trop jaloux; J'ai respecté les dons que j'ai reçus de vous. Je ne vais point, à prix de mensonges serviles, 70 Vous marchander au loin des récompenses viles, Et partout, de mes vers ambitieux lecteur, Faire trouver charmant mon luth adulateur. Abel, mon jeune Abel, et Trudaine et son frère, Ces vieilles amitiés de l'enfance première, 75 Quand tous quatre, muets, sous un maître inhumain, Jadis au châtiment nous présentions la main; Et mon frère et Lebrun, les muses elles-mêmes; De Pange, fugitif de ces neuf soeurs qu'il aime: Voilà le cercle entier qui, le soir, quelquefois, 80 A des vers non sans peine obtenus de ma voix, Prête une oreille amie et cependant sévère. Puissé-je ainsi toujours dans cette troupe chère Me revoir, chaque fois que mes avides yeux Auront porté longtemps mes pas de lieux en lieux, 85 Amant des nouveautés compagnes de voyage; Courant partout, partout cherchant à mon passage Quelque ange aux yeux divins qui veuille me charmer, Qui m'écoute ou qui m'aime, ou qui se laisse aimer!

VII

L'art, des transports de l'âme est un faible interprète: L'art ne fait que des vers; le coeur seul est poète. Sous sa fécondité le génie opprimé Ne peut garder l'ouvrage en sa tête formé. 5 Malgré lui, dans lui-même, un vers sûr et fidèle Se teint de sa pensée et s'échappe avec elle. Son coeur dicte; il écrit. A ce maître divin Il ne fait qu'obéir et que prêter sa main. S'il est aimé, content, si rien ne le tourmente, 10 Si la folâtre joie et la jeunesse ardente Étalent sur son teint l'éclat de leurs couleurs, Ses vers, frais et vermeils, pétris d'ambre et de fleurs, Brillants de la santé qui luit sur son visage, Trouvent doux d'être au monde et que vieillir est sage. 15 Si, pauvre et généreux, son coeur vient de souffrir Aux cris d'un indigent qu'il n'a pu secourir; Si la beauté qu'il aime, inconstante et légère, L'oublie en écoutant une amour étrangère; De sables douloureux si ses flancs sont brûlés, 20 Ses tristes vers en deuil, d'un long crêpe voilés, Ne voyant que des maux sur la terre où nous sommes, Jugent qu'un prompt trépas est le seul bien des hommes. Toujours vrai, son discours souvent se contredit. Comme il veut, il s'exprime; il blâme, il applaudit. 25 Vainement la pensée est rapide et volage: Quand elle est prête à fuir, il l'arrête au passage. Ainsi, dans ses écrits partout se traduisant, Il fixe le passé pour lui toujours présent, Et sait, de se connaître ayant la sage envie, 30 Refeuilleter sans cesse et son âme et sa vie.

VIII

Reste, reste avec nous, ô père des bons vins! Dieu propice, ô Bacchus! toi dont les flots divins Versent le doux oubli de ces maux qu'on adore; Toi, devant qui I'amour s'enfuit et s'évapore, 5 Comme de ce cristal aux mobiles éclairs Tes esprits odorants s'exhalent dans les airs. Eh bien! mes pas ont-ils refusé de vous suivre? 'Nous venons, disiez-vous, te conseiller de vivre. Au lieu d'aller gémir, mendier des dédains, 10 Suis-nous, si tu le peux. La joie à nos festins T'appelle. Viens, les fleurs ont couronné la table: Viens, viens y consoler ton âme inconsolable.' Vous voyez, mes amis, si de ce noble soin Mon coeur tranquille et libre avait aucun besoin. 15 Camille dans mon coeur ne trouve plus des armes, Et je l'entends nommer sans trouble, sans alarmes; Ma pensée est loin d'elle, et je n'en parle plus; Je crois la voir muette et le regard confus, Pleurante. Sa beauté présomptueuse et vaine 20 Lui disait qu'un captif, une fois dans sa chaîne, Ne pouvait songer... Mais, que nous font ses ennuis? Jeune homme, apporte-nous d'autres fleurs et des fruits. Qu'est-ce, amis? nos éclats, nos jeux se ralentissent? Que des verres plus grands dans nos mains se remplissent! 25 Pourquoi vois-je languir ces vins abandonnés, Sous le liège tenace encore emprisonnés? Voyons si ce premier, fils de l'Andalousie, Vaudra ceux dont Madère a formé l'ambroisie, Ou ceux dont la Garonne enrichit ses coteaux, 30 Ou la vigne foulée aux pressoirs de Cîteaux. Non, rien n'est plus heureux que le mortel tranquille Qui, cher à ses amis, à l'amour indocile, Parmi les entretiens, les jeux et les banquets, Laisse couler la vie et n'y pense jamais. 35 Ah! qu'un front et qu'une âme à la tristesse en proie Feignent malaisément et le rire et la joie! Je ne sais, mais partout je l'entends, je la voi; Son fantôme attrayant est partout devant moi; Son nom, sa voix absente errent dans mon oreille. 40 Peut-être aux feux du vin que l'amour se réveille: Sous les bosquets de Chypre, à Vénus consacrés, Bacchus mûrit l'azur de ses pampres dorés. J'ai peur que, pour tromper ma haine et ma vengeance, Tous ces dieux malfaisants ne soient d'intelligence. 45 Du moins il m'en souvient, quand autrefois, auprès De cette ingrate aimée, en nos festins secrets, Je portais à la hâte à ma bouche ravie La coupe demi-pleine à ses lèvres saisie, Ce nectar, de l'amour ministre insidieux, 50 Bien loin de les éteindre, aiguillonnait mes feux. Ma main courait saisir, de transports chatouillée, Sa tête noblement folâtre, échevelée. Elle riait; et moi, malgré ses bras jaloux, J'arrivais à sa bouche, à ses baisers si doux; 55 J'avais soin de reprendre, utile stratagème! Les fleurs que sur son sein j'avais mises moi-même; Et sur ce sein, mes doigts égarés, palpitants, Les cherchaient, les suivaient, et les ôtaient longtemps. Ah! je l'aimais alors! Je l'aimerais encore, 60 Si de tout conquérir la soif qui la dévore Eût flatté mon orgueil au lieu de l'outrager, Si mon amour n'avait qu'un outrage à venger, Si vingt crimes nouveaux n'avaient trop su l'éteindre, Si je ne l'abhorrais! Ah! qu'un coeur est à plaindre 65 De s'être à son amour longtemps accoutumé, Quand il faut n'aimer plus ce qu'on a tant aimé! Pourquoi, grands dieux! pourquoi la fîtes-vous si belle? Mais ne me parlez plus, amis, de l'infidèle: Que m'importe qu'un autre adore ses attraits, 70 Qu'un autre soit le roi de ses festins secrets; Que tous deux en riant ils me nomment peut-être; De ses cheveux épars qu'un autre soit le maître; Qu'un autre ait ses baisers, son coeur; qu'une autre main Poursuive lentement des bouquets sur son sein? 75 Un autre! Ah! je ne puis en souffrir la pensée! Riez, amis; nommez ma fureur insensée. Vous n'aimez pas, et j'aime, et je brûle, et je pars Me coucher sur sa porte, implorer ses regards; Elle entendra mes pleurs, elle verra mes larmes; 80 Et dans ses yeux divins, pleins de grâces, de charmes, Le sourire ou la haine, arbitres de mon sort, Vont ou me pardonner, ou prononcer ma mort.

IX

Tel j'étais autrefois et tel je suis encor. Quand ma main imprudente a tari mon trésor, Ou la nuit, accourant au sortir de la table, Si Laure m'a fermé le seuil inexorable, 5 Je regagne mon toit. Là, lecteur studieux, Content et sans désirs, je rends grâces aux dieux. Je crie: O soins de l'homme, inquiétudes vaines! Oh! que de vide, hélas! dans les choses humaines! Faut-il ainsi poursuivre au hasard emportés 10 Et l'argent et l'amour, aveugles déités! Mais si Plutus revient, de sa source dorée, Conduire dans mes mains quelque veine égarée; A mes signes, du fond de son appartement, Si ma blanche voisine a souri mollement: 15 Adieu les grands discours, et le volume antique, Et le sage Lycée, et l'auguste Portique; Et reviennent en foule et soupirs et billets, Soins de plaire, parfums et fêtes et banquets, Et longs regards d'amour et molles élégies, 20 Et jusques au matin amoureuses orgies.

X

Fumant dans le cristal, que Bacchus à longs flots Partout aille à la ronde éveiller les bons mots. Reine de mes banquets, que Lycoris y vienne; Que des fleurs de sa tête elle pare la mienne; 5 Pour enivrer mes sens, que le feu de ses yeux S'unisse à la vapeur des vins délicieux. Amis, que ce bonheur soit notre unique étude; Nous en perdrons sitôt la charmante habitude! Hâtons-nous, l'heure fuit. Hâtons-nous de saisir 10 L'instant, le seul instant donné pour le plaisir. Un jour, tel est du sort l'arrêt inexorable, Vénus, qui pour les dieux fit le bonheur durable, A nos cheveux blanchis refusera des fleurs, Et le printemps pour nous n'aura plus de couleurs. 15 Qu'un sein voluptueux, des lèvres demi-closes Respirent près de nous leur haleine de roses; Que Phryné sans réserve abandonne à nos yeux De ses charmes secrets les contours gracieux. Quand l'âge aura sur nous mis sa main flétrissante, 20 Que pourra la beauté, quoique toute-puissante? Vainement exposée à nos regards confus, Nos coeurs en la voyant ne palpiteront plus. Il faudra bien qu'armés de la philosophie, Oubliant le plaisir alors qu'il nous oublie, 25 La science nous offre un utile secours Qui dispute à l'ennui le reste de nos jours. C'est alors qu'exilé dans mon champêtre asile, De l'antique sagesse admirateur tranquille, Du mobile univers interrogeant la voix, 30 J'irai de la nature étudier les lois: Par quelle main sur soi la terre suspendue Voit mugir autour d'elle Amphitrite étendue; Quel Titan foudroyé respire avec effort Des cavernes d'Etna la ruine et la mort; 35 Quel bras guide les cieux; à quel ordre enchaîné Le soleil bienfaisant nous ramène l'année; Quel signe aux ports lointains arrête l'étranger; Quel autre sur la mer conduit le passager, Quand sa patrie absente et longtemps appelée 40 Lui fait tenter l'Euripe et les flots de Malée; Et quel, de l'abondance heureux avant-coureur, Arme d'un aiguillon la main du laboureur. Cependant jouissons; l'âge nous y convie. Avant de la quitter, il faut user la vie. 45 Le moment d'être sage est voisin du tombeau. Allons, jeune homme, allons, marche; prends ce flambeau. Marche, allons. Mène-moi chez ma belle maîtresse. J'ai pour elle aujourd'hui mille fois plus d'ivresse. Je veux que des baisers plus doux, plus dévorants, 50 N'aient jamais vers le ciel tourné ses yeux mourants.

XI

Souffre un moment encor; tout n'est que changement; L'axe tourne, mon coeur; souffre encore un moment. La vie est-elle toute aux ennuis condamnée? L'hiver ne glace point tous les mois de l'année, 5 L'Eurus retient souvent ses bonds impétueux; Le fleuve, emprisonné dans des rocs tortueux, Lutte, s'échappe, et va, par des pentes fleuries, S'étendre mollement sur l'herbe des prairies. C'est ainsi que, d'écueils et de vagues pressé, 10 Pour mieux goûter le calme, il faut avoir passé, Des pénibles détroits d'une vie orageuse, Dans une vie enfin plus douce et plus heureuse. La Fortune, arrivant à pas inattendus, Frappe, et jette en vos mains mille dons imprévus: 15 On le dit. Sur mon seuil jamais cette volage N'a mis le pied. Mais quoi! son opulent passage, Moi qui l'attends plongé dans un profond sommeil, Viendra, sans que j'y pense, enrichir mon réveil. Toi, qu'aidé de l'aimant plus sûr que les étoiles, 20 Le nocher sur la mer poursuit à pleines voiles; Qui sais de ton palais, d'esclaves abondant, De diamants, d'azur, d'émeraudes ardent, Aux gouffres du Potose, aux antres de Golconde, Tenir les rênes d'or qui gouvernent le monde, 25 Brillante déité! tes riches favoris Te fatiguent sans cesse et de voeux et de cris: Peu satisfait le pauvre. O belle souveraine! Peu; seulement assez pour que, libre de chaîne, Sur les bords où, malgré ses rides, ses revers, 30 Belle encor l'Italie attire l'univers, Je puisse au sein des arts vivre et mourir tranquille! C'est là que mes désirs m'ont promis un asile; C'est là qu'un plus beau ciel peut-être dans mes flancs Éteindra les douleurs et les sables brûlants. 35 Là j'irai t'oublier, rire de ton absence; Là, dans un air plus pur respirer, en silence Et nonchalant du terme où finiront mes jours, La santé, le repos, les arts et les amours.

XII

Non, je ne l'aime plus; un autre la possède. On s'accoutume au mal que l'on voit sans remède. De ses caprices vains je ne veux plus souffrir: Mon élégie en pleurs ne sait plus l'attendrir. 5 Allez, Muses, partez. Votre art m'est inutile; Que me font vos lauriers? vous laissez fuir Camille. Près d'elle je voulais vous avoir pour soutien. Allez, Muses, partez, si vous n'y pouvez rien. Voilà donc comme on aime! On vous tient, vous caresse, 10 Sur les lèvres toujours on a quelque promesse! Et puis... Ah! laissez-moi, souvenirs ennemis, Projets, attente, espoir, qu'elle m'avait permis. 'Nous irons au hameau. Loin, bien loin de la ville, Ignorés et contents, un silence tranquille 15 Ne montrera qu'au ciel notre asile écarté. Là son âme viendra m'aimer en liberté. Fuyant d'un luxe vain l'entrave impérieuse, Sans suite, sans témoins, seule et mystérieuse, Jamais d'un oeil mortel un regard indiscret 20 N'osera la connaître et savoir son secret. Seul je vivrai pour elle, et mon âme empressée Épiera ses désirs, ses besoins, sa pensée. C'est moi qui ferai tout; moi qui de ses cheveux Sur sa tête le soir assemblerai les noeuds. 25 Sa table par mes mains sera prête et choisie; L'eau pure, de ma main, lui sera l'ambroisie. Seul, c'est moi qui serai partout, à tout moment, Son esclave fidèle et son fidèle amant.' Tels étaient mes projets qu'insensés et volages 30 Le vent a dissipés parmi de vains nuages! Ah! quand d'un long espoir on flatta ses désirs, On n'y renonce point sans peine et sans soupirs. Que de fois je t'ai dit: 'Garde d'être inconstante, Le monde entier déteste une parjure amante; 35 Fais-moi plutôt gémir sous des glaives sanglants, Avec le feu plutôt déchire-moi les flancs.' O honte! A deux genoux j'exprimais ces alarmes; J'allais couvrant tes pieds de baisers et de larmes, Tu me priais alors de cesser de pleurer: 40 En foule tes serments venaient me rassurer, Mes craintes t'offensaient; tu n'étais pas de celles Qui font jeu de courir à des flammes nouvelles: Mille sceptres offerts pour ébranler ta foi, Eût-ce été rien au prix du bonheur d'être à moi? 45 Avec de tels discours, ah! tu m'aurais fait croire Aux clartés du soleil dans la nuit la plus noire. Tu pleurais même; et moi, lent à me défier, J'allais avec le lin dans tes yeux essuyer Ces larmes lentement et malgré toi séchées; 50 Et je baisais ce lin qui les avait touchées. Bien plus, pauvre insensé! j'en rougis: mille fois Ta louange a monté ma lyre avec ma voix. Je voudrais que Vulcain, et l'onde où tout s'oublie, Eût consumé ces vers témoins de ma folie. 55 La même lyre encor pourrait bien me venger, Perfide! Mais, non, non, il faut n'y plus songer. Quoi! toujours un soupir vers elle me ramène! Allons! Haïssons-la, puisqu'elle veut ma haine. Oui, je la hais. Je jure... Eh! serments superflus! 60 N'ai-je pas dit assez que je ne l'aimais plus?

XIII

O nécessité dure! ô pesant esclavage! O sort! je dois donc voir, et dans mon plus bel âge, Flotter mes jours, tissus de désirs et de pleurs, Dans ce flux et reflux d'espoir et de douleurs! 5 Souvent, las d'être esclave et de boire la lie De ce calice amer que l'on nomme la vie, Las du mépris des sots qui suit la pauvreté, Je regarde la tombe, asile souhaité; Je souris à la mort volontaire et prochaine; 10 Je me prie, en pleurant, d'oser rompre ma chaîne; Déjà le doux poignard qui percerait mon sein Se présente à mes yeux et frémit sous ma main; Et puis mon coeur s'écoute et s'ouvre à la faiblesse: Mes parents, mes amis, l'avenir, ma jeunesse, 15 Mes écrits imparfaits; car, à ses propres yeux, L'homme sait se cacher d'un voile spécieux. A quelque noir destin qu'elle soit asservie, D'une étreinte invincible il embrasse la vie, Et va chercher bien loin, plutôt que de mourir, 20 Quelque prétexte ami de vivre et de souffrir. Il a souffert, il souffre: aveugle d'espérance, Il se traîne au tombeau de souffrance en souffrance, Et la mort, de nos maux ce remède si doux, Lui semble un nouveau mal, le plus cruel de tous.

XIV

AUX DEUX FRÈRES TRUDAINE

Amis, couple chéri, coeurs formés pour le mien, Je suis libre. Camille à mes yeux n'est plus rien. L'éclat de ses yeux noirs n'éblouit plus ma vue; Mais cette liberté sera bientôt perdue. 5 Je me connais. Toujours je suis libre et je sers; Être libre pour moi n'est que changer de fers. Autant que l'univers a de beautés brillantes, Autant il a d'objets de mes flammes errantes. Mes amis, sais-je voir d'un oeil indifférent 10 Ou l'or des blonds cheveux sur l'albâtre courant, Ou d'un flanc délicat l'élégante noblesse, Ou d'un luxe poli la savante richesse? Sais-je persuader à mes rêves flatteurs Que les yeux les plus doux peuvent être menteurs? 15 Qu'une bouche où la rose, où le baiser respire, Peut cacher un serpent à l'ombre d'un sourire? Que sous les beaux contours d'un sein délicieux Peut habiter un coeur faux, parjure, odieux? Peu fait à soupçonner le mal qu'on dissimule, 20 Dupe de mes regards, à mes désirs crédule, Elles trouvent mon coeur toujours prêt à s'ouvrir, Toujours trahi, toujours je me laisse trahir. Je leur crois des vertus dès que je les vois belles, Sourd à tous vos conseils, ô mes amis fidèles! 25 Relevé d'une chute, une chute m'attend; De Charybde à Scylla toujours vague et flottant, Et toujours loin du bord jouet de quelque orage, Je ne sais que périr de naufrage en naufrage. Ah! je voudrais n'avoir jamais reçu le jour 30 Dans ces vaines cités que tourmente l'amour, Où les jeunes beautés, par une longue étude, Font un art des serments et de l'ingratitude, Heureux loin de ces lieux éclatants et trompeurs, Eh! qu'il eût mieux valu naître un de ces pasteurs 35 Ignorés dans le sein de leurs Alpes fertiles, Que nos yeux ont connus fortunés et tranquilles! Oh! que ne suis-je enfant de ce lac enchanté Où trois pâtres héros ont à la liberté Rendu tous leurs neveux et l'Helvétie entière! 40 Faible, dormant encor sur le sein de ma mère, Oh! que n'ai-je entendu ces bondissantes eaux, Ces fleuves, ces torrents, qui de leurs froids berceaux Viennent du bel Hasly nourrir les doux ombrages! Hasly! frais Élysée! honneur des pâturages! 45 Lieu qu'avec tant d'amour la nature a formé, Où l'Aar roule un or pur en son onde semé. Là, je verrais, assis dans ma grotte profonde, La génisse traînant sa mamelle féconde, Prodiguant à ses fils ce trésor indulgent, 50 A pas lents agiter sa cloche au son d'argent, Promener près des eaux sa tête nonchalante. Ou de son large flanc presser l'herbe odorante. Le soir, lorsque plus loin, s'étend l'ombre des monts, Ma conque, rappelant mes troupeaux vagabonds, 55 Leur chanterait cet air si doux à ces campagnes, Cet air que d'Appenzell répètent les montagnes. Si septembre, cédant au long mois qui le suit, Marquait de froids zéphirs l'approche de la nuit, Dans ses flancs colorés une luisante argile 60 Garderait sous mon toit un feu lent et tranquille, Ou, brûlant sur la cendre à la fuite du jour, Un mélèze odorant attendrait mon retour. Une rustique épouse et soigneuse et zélée, Blanche (car sous l'ombrage au sein de la vallée 65 Les fureurs du soleil n'osent les outrager), M'offrirait le doux miel, les fruits de mon verger, Le lait, enfant des sels de ma prairie humide, Tantôt breuvage pur et tantôt mets solide, En un globe fondant sous ses mains épaissi, 70 En disque savoureux à la longue durci; Et cependant sa voix simple et douce et légère Me chanterait les airs que lui chantait sa mère. Hélas! aux lieux amers où je suis enchaîné, Ce repos à mes jours ne fut point destiné. 75 J'irai: Je veux jamais ne revoir ce rivage. Je veux, accompagné de ma muse sauvage, Revoir le Rhin tomber en des gouffres profonds, Et le Rhône grondant sous d'immenses glaçons, Et d'Arve aux flots impurs la nymphe injurieuse. 80 Je vole, je parcours la cime harmonieuse Où souvent de leurs cieux les anges descendus, En des nuages d'or mollement suspendus, Emplissent l'air des sons de leur voix éthérée. O lac, fils des torrents! ô Thun, onde sacrée! 85 Salut, monts chevelus, verts et sombres remparts Qui contenez ses flots pressés de toutes parts! Salut, de la nature admirables caprices, Où les bois, les cités, pendent en précipices! Je veux, je veux courir sur vos sommets touffus; 90 Je veux, jouet errant de vos sentiers confus, Foulant de vos rochers la mousse insidieuse, Suivre de mes chevreaux la trace hasardeuse; Et toi, grotte escarpée et voisine des cieux, Qui d'un ami des saints fus l'asile pieux, 95 Voûte obscure où s'étend et chemine en silence L'eau qui de roc en roc bientôt fuit et s'élance, Ah! sous tes murs, sans doute, un coeur trop agité Retrouvera la joie et la tranquillité!

XV

O délices d'amour! et toi, molle paresse, Vous aurez donc usé mon oisive jeunesse! Les belles sont partout. Pour chercher les beaux-arts, Des Alpes vainement j'ai franchi les remparts; 5 Rome d'amours en foule assiège mon asile, Sage vieillesse, accours! Ô déesse tranquille, De ma jeune saison éteins ces feux brûlants, Sage vieillesse! Heureux qui, dès ses premiers ans, A senti de son sang, dans ses veines stagnantes, 10 Couler d'un pas égal les ondes languissantes; Dont les désirs jamais n'ont troublé la raison; Pour qui les yeux n'ont point de suave poison; Au sein de qui jamais une absente perdue N'a laissé l'aiguillon d'une trop belle vue; 15 Qui, s'il regarde et loue un front si gracieux, Ne le voit plus, sitôt qu'il n'est plus sous ses yeux! Doux et cruels tyrans, brillantes héroïnes, Femmes, de ma mémoire habitantes divines, Fantômes enchanteurs, cessez de m'égarer. 20 O mon coeur! ô mes sens! laissez-moi respirer. Laissez-moi dans la paix de l'ombre solitaire Travailler à loisir quelque oeuvre noble et fière Qui, sur l'amas des temps propre à se maintenir, Me recommande aux yeux des âges à venir. 25 Mais, non! j'implore en vain un repos favorable; Je t'appartiens, Amour, Amour inexorable!

XVI

Souvent le malheureux sourit parmi ses pleurs, Et voit quelque plaisir naître au sein des douleurs. Sous ses hauts monts ainsi l'Allobroge recèle, Sous ses monts, de l'hiver la patrie éternelle, 5 Et les fleurs du printemps et les biens de l'été. Sur leurs arides fronts le voyageur porté S'étonne. Auprès des rocs d'âge en âge entassée, En flots âpres et durs brille une mer glacée. A peine sur le dos de ces sentiers luisants 10 Un bois armé de fer soutient ses pas glissants. Il entend retentir la voix du précipice. Il se tourne et partout un amas se hérisse De sommets ou brûlés ou de glace épaissis, Fils du vaste mont Blanc sur leurs têtes assis, 15 Et qui s'élève autant au-dessus de leurs cimes Qu'ils s'élèvent eux-mêmes au-dessus des abîmes. Mais bientôt à leurs pieds qu'il descende; à ses yeux S'étendent mollement vallons délicieux, Pâturages et prés, doux enfants des rosées, 20 Trient, Cluses, Magland, humides Élysées, Frais coteaux, où partout sur des flots vagabonds Pend le mélèze altier, vieil habitant des monts.

XVII

Je t'indique le fruit qui m'a rendu malade; Je te crie en quel lieu, sous la route, est caché Un abîme, où déjà mes pas ont trébuché. D'un mutuel amour combien doux est l'empire! 5 Heureux, et plus heureux que je ne saurais dire, Deux coeurs qui ne font qu'un, dont la vie et l'amour N'auront, dans un long temps, qu'un même dernier jour! Mais bien peu, qu'ont séduits de si douces chimères, Out fui le repentir et les larmes amères. 10 O poètes amants! conseillers dangereux, Qui vantez la douceur des tourments amoureux, Votre miel déguisait de funestes breuvages; Sur les rochers d'Eubée, entourés de naufrages, Allumant dans la nuit d'infidèles flambeaux, 15 Vous avez égaré mes crédules vaisseaux. Mais que dis-je? vos vers sont tout trempés de larmes.

Ce n'est pas vous qui m'avez perdu... Si je vous avais cru... C'est moi-même; c'est elle et ses yeux... et sa blancheur... et ses artifices et ma... et ma...

XVIII

Tout homme a ses douleurs. Mais aux yeux de ses frères Chacun d'un front serein déguise ses misères. Chacun ne plaint que soi. Chacun dans son ennui Envie un autre humain qui se plaint comme lui, 5 Nul des autres mortels ne mesure les peines, Qu'ils savent tous cacher comme il cache les siennes; Et chacun, l'oeil en pleurs, en son coeur douloureux Se dit: 'Excepté moi, tout le monde est heureux,' Ils sont tous malheureux. Leur prière importune 10 Crie et demande au ciel de changer leur fortune, Ils changent; et bientôt, versant de nouveaux pleurs, Ils trouvent qu'ils n'ont fait que changer de malheurs.

XIX

Ainsi, lorsque souvent le gouvernail agile De Douvre ou de Tanger fend la route mobile, Au fond du noir vaisseau sur la vague roulant Le passager languit malade et chancelant. 5 Son regard obscurci meurt. Sa tête pesante Tourne comme le vent qui souffle la tourmente, Et son coeur nage et flotte en son sein agité Comme de bonds en bonds le navire emporté. Il croit sentir sous lui fuir la planche légère. 10 Triste et pâle, il se couche, et la nausée amère Soulève sa poitrine, et sa bouche à longs flots Inonde les tapis destinés au repos. Il verrait sans chagrin la mort et le naufrage: Stupide, il a perdu sa force et son courage. 15 Il ne retrouve plus ses membres engourdis. Il ne peut secourir son ami ni son fils, Ni soutenir son père, et sa main faible et lente Ne peut serrer la main de sa femme expirante.

Fait en partie dans le vaisseau, en allant à Douvres couché et souffrant, le 6. Ecrit à Londres, le 10 décembre 1787.

XX

Sans parents, sans amis et sans concitoyens, Oublié sur la terre et loin de tous les miens, Par les vagues jeté sur cette île farouche, Le doux nom de la France est souvent sur ma bouche. 5 Auprès d'un noir foyer, seul, je me plains du sort. Je compte les moments, je souhaite la mort; Et pas un seul ami dont la voix m'encourage, Qui près de moi s'asseye, et, voyant mon visage Se baigner de mes pleurs et tomber sur mon sein; 10 Me dise: 'Qu'as-tu donc?' et me presse la main. 10

Londres, décembre 1787.

XXI

Le doux sommeil habite où sourit la fortune, Pareil aux faux amis, le malheur l'importune. Il vole se poser, loin des cris de douleurs, Sur des yeux que jamais n'ont altérés les pleurs.

XXII

SUR LA MORT D'UN ENFANT

L'innocente victime, au terrestre séjour, N'a vu que le printemps qui lui donna le jour. Rien n'est resté de lui qu'un nom, un vain nuage, Un souvenir, un songe, une invisible image. 5 Adieu, fragile enfant échappé de nos bras: Adieu, dans la maison d'où l'on ne revient pas. Nous ne te verrons plus, quand de moissons couverte La campagne d'été rend la ville déserte; Dans l'enclos paternel nous ne te verrons plus, 10 De tes pieds, de tes mains, de tes flancs demi-nus, Presser l'herbe et les fleurs dont les nymphes de Seine Couronnent tous les ans les coteaux de Lucienne. L'axe de l'humble char à tes jeux destiné, Par de fidèles mains avec toi promené, 15 Ne sillonnera plus les prés et le rivage. Tes regards, ton murmure, obscur et doux langage, N'inquiéteront plus nos soins officieux; Nous ne recevrons plus avec des cris joyeux Les efforts impuissants de ta bouche vermeille 20 A bégayer les sons offerts à ton oreille. Adieu, dans la demeure où nous nous suivrons tous, Où ta mère déjà tourne ses yeux jaloux.

XXIII

Le courroux d'un amant n'est point inexorable. Ah! si tu la voyais, cette belle coupable, Rougir et s'accuser, et se justifier, Sans implorer sa grâce et sans s'humilier. 5 Pourtant de l'obtenir doucement inquiète, Et, les cheveux épars, immobile, muette, Les bras, la gorge nue, en un mol abandon, Tourner sur toi des yeux qui demandent pardon! Crois qu'abjurant soudain le reproche farouche, 10 Tes baisers porteraient son pardon sur sa bouche. 10

XXIV

Allez, mes vers, allez; je me confie en vous; Allez fléchir son coeur, désarmer son courroux; Suppliez, gémissez, implorez sa clémence, Tant qu'elle vous admette enfin à sa présence. 5 Entrez: à ses genoux prosternez vos douleurs, Le deuil peint sur le front, abattus, tout en pleurs; Et ne revoyez point mon seuil triste et farouche, Que vous ne m'apportiez un pardon de sa bouche.

XXV

Eh bien! je le voulais. J'aurais bien dû me croire! Tant de fois à ses torts je cédai la victoire! Je devais une fois du moins, pour la punir, Tranquillement l'attendre et la laisser venir. 5 Non. Oubliant quels cris, quelle aigre impatience Hier sut me contraindre à la fuite, au silence, Ce matin, de mon coeur trop facile bonté! Je veux la ramener sans blesser sa fierté; J'y vole; contre moi je lui cherche une excuse. 10 Je viens lui pardonner, et c'est moi qu'elle accuse. C'est moi qui suis injuste, ingrat, capricieux: Je prends sur sa faiblesse un empire odieux. Et sanglots et fureurs, injures menaçantes, Et larmes, à couler toujours obéissantes! 15 Et pour la paix il faut, loin d'avoir eu raison, Confus et repentant, demander mon pardon.

ÉPITRES

I

A LE BRUN ET AU MARQUIS DE BRAZAIS

Le Brun, qui nous attends aux rives de la Seine, Quand un destin jaloux loin de toi nous enchaîne; Toi, Brazais, comme moi sur ces bords appelé, Sans qui de l'univers je vivrais exilé; 5 Depuis que de Pandore un regard téméraire Versa sur les humains un trésor de misère, Pensez-vous que du ciel l'indulgente pitié Leur ait fait un présent plus beau que l'amitié? Ah! si quelque mortel est né pour la connaître. 10 C'est nous, âmes de feu, dont l'Amour est le maître. Le cruel trop souvent empoisonne ses coups; Elle garde à nos coeurs ses baumes les plus doux. Malheur au jeune enfant seul, sans ami, sans guide, Qui près de la beauté rougit et s'intimide, 15 Et, d'un pouvoir nouveau lentement dominé, Par l'appât du plaisir doucement entraîné, Crédule, et sur la foi d'un sourire volage, A cette mer trompeuse et se livre et s'engage! Combien de fois, tremblant et les larmes aux yeux, 20 Ses cris accuseront l'inconstance des dieux! Combien il frémira d'entendre sur sa tête Gronder les aquilons et la noire tempête, Et d'écueils en écueils portera ses douleurs Sans trouver une main pour essuyer ses pleurs! 25 Mais heureux dont le zèle, au milieu du naufrage, Viendra le recueillir, le pousser au rivage; Endormir dans ses flancs le poison ennemi; Réchauffer dans son sein le sein de son ami, Et de son fol amour étouffer la semence, 30 Ou du moins dans son coeur ranimer l'espérance! Qu'il est beau de savoir, digne d'un tel lien, Au repos d'un ami sacrifier le sien! Plaindre de s'immoler l'occasion ravie, Être heureux de sa joie et vivre de sa vie! 35 Si le ciel a daigné d'un regard amoureux Accueillir ma prière et sourire à mes voeux, Je ne demande point que mes sillons avides Boivent l'or du Pactole et ses trésors liquides; Ni que le diamant, sur la pourpre enchaîné, 40 Pare mon coeur esclave au Louvre prosterné; Ni même, voeu plus doux! que la main d'Uranie Embellisse mon front des palmes du génie; Mais que beaucoup d'amis, accueillis dans mes bras, Se partagent ma vie et pleurent mon trépas; 45 Que ces doctes héros, dont la main de la Gloire A consacré les noms au temple de Mémoire, Plutôt que leurs talents, inspirent à mon coeur Les aimables vertus qui firent leur bonheur; Et que de l'amitié ces antiques modèles 50 Reconnaissent mes pas sur leurs traces fidèles. Si le feu qui respire en leurs divins écrits D'une vive étincelle échauffa nos esprits; Si leur gloire en nos coeurs souffle une noble envie, Oh! suivons donc aussi l'exemple de leur vie: 55 Gardons d'en négliger la plus belle moitié; Soyons heureux comme eux au sein de l'amitié. Horace, loin des flots qui tourmentent Cythère, Y retrouvait d'un port l'asile salutaire; Lui-même au doux Tibulle, à ses tristes amours, 60 Prêta de l'amitié les utiles secours. L'amitié rendit vains tous les traits de Lesbie; Elle essuya les yeux que fit pleurer Cynthie. Virgile n'a-t-il pas, d'un vers doux et flatteur, De Gallus expirant consolé le malheur? 65 Voilà l'exemple saint que mon coeur leur demande. Ovide, ah! qu'à mes yeux ton infortune est grande! Non pour n'avoir pu faire aux tyrans irrités Agréer de tes vers les lâches faussetés; Je plains ton abandon, ta douleur solitaire. 70 Pas un coeur qui, du tien zélé dépositaire, Vienne adoucir ta plaie, apaiser ton effroi, Et consoler tes pleurs, et pleurer avec toi! Ce n'est pas nous, amis, qu'un tel foudre menace. Que des dieux et des rois l'éclatante disgrâce 75 Nous frappe: leur tonnerre aura trompé leurs mains; Nous resterons unis en dépit des destins. Qu'ils excitent sur nous la fortune cruelle; Qu'elle arme tous ses traits: nous sommes trois contre elle. Nos coeurs peuvent l'attendre, et, dans tous ses combats, 80 L'un sur l'autre appuyés, ne chancelleront pas. Oui, mes amis, voilà le bonheur, la sagesse. Que nous importe alors si le dieu du Permesse Dédaigne de nous voir, entre ses favoris, Charmer de l'Hélicon les bocages fleuris? 85 Aux sentiers où leur vie offre un plus doux exemple, Où la félicité les reçut dans son temple, Nous les aurons suivis, et, jusques au tombeau, De leur double laurier su ravir le plus beau. Mais nous pouvons, comme eux, les cueillir l'un et l'autre. 90 Ils reçurent du ciel un coeur tel que le nôtre; Ce coeur fut leur génie; il fut leur Apollon, Et leur docte fontaine, et leur sacré vallon. Castor charme les dieux, et son frère l'inspire. Loin de Patrocle, Achille aurait brisé sa lyre. 95 C'est près de Pollion, dans les bras de Varus, Que Virgile envia le destin de Nisus. Que dis-je? ils t'ont transmis ce feu qui les domine. N'ai-je pas vu ta muse au tombeau de Racine, Le Brun, faire gémir la lyre de douleurs 100 Que jadis Simonide anima de ses pleurs? Et toi, dont le génie, amant de la retraite, Et des leçons d'Ascra studieux interprète, Accompagnant l'année en ses douze palais, Étale sa richesse et ses vastes bienfaits; 105 Brazais, que de tes chants mon âme est pénétrée, Quand ils vont couronner cette vierge adorée Dont par la main du temps l'empire est respecté, Et de qui la vieillesse augmente la beauté! L'homme insensible et froid en vain s'attache à peindre 110 Ces sentiments du coeur que l'esprit ne peut feindre; De ses tableaux fardés les frivoles appas N'iront jamais au coeur dont ils ne viennent pas. Eh! comment me tracer une image fidèle Des traits dont votre main ignore le modèle? 115 Mais celui qui, dans soi descendant en secret, Le contemple vivant, ce modèle parfait, C'est lui qui nous enflamme au feu qui le dévore; Lui qui fait adorer la vertu qu'il adore; Lui qui trace, en un vers des Muses agréé, 120 Un sentiment profond que son coeur a créé. Aimer, sentir, c'est là cette ivresse vantée Qu'aux célestes foyers déroba Prométhée. Calliope jamais daigna-t-elle enflammer Un coeur inaccessible à la douceur d'aimer? 125 Non: l'amour, l'amitié, la sublime harmonie, Tous ces dons précieux n'ont qu'un même génie; Même souffle anima le poète charmant, L'ami religieux et le parfait amant; Ce sont toutes vertus d'une âme grande et fière. 130 Bavius et Zoïle, et Gacon et Linière, Aux concerts d'Apollon ne furent point admis, Vécurent sans maîtresse, et n'eurent point d'amis. Et ceux qui, par leurs moeurs dignes de plus d'estime, Ne sont point nés pourtant sous cet astre sublime, 135 Voyez-les, dans des vers divins, délicieux, Vous habiller l'amour d'un clinquant précieux; Badinage insipide où leur ennui se joue, Et qu'autant que l'amour le bon sens désavoue. Voyez si d'une belle un jeune amant épris 140 A tressailli jamais en lisant leurs écrits; Si leurs lyres jamais, froides comme leurs âmes, De la sainte amitié respirèrent les flammes. O peuples de héros, exemples des mortels! C'est chez vous que l'encens fuma sur ses autels; 145 C'est aux temps glorieux des triomphes d'Athène, Aux temps sanctifiés par la vertu romaine; Quand l'âme de Lélie animait Scipion, Quand Nicoclès mourait au sein de Phocion; C'est aux murs où Lycurgue a consacré sa vie, 150 Où les vertus étaient les lois de la patrie. O demi-dieux amis! Atticus, Cicéron, Caton, Brutus, Pompée, et Sulpice, et Varron! Ces héros, dans le sein de leur ville perdue, S'assemblaient pour pleurer la liberté vaincue. 155 Unis par la vertu, la gloire, le malheur, Les arts et l'amitié consolaient leur douleur. Sans l'amitié, quel antre ou quel sable infertile N'eût été pour le sage un désirable asile, Quand du Tibre avili le spectre ensanglanté 160 Armait la main du vice et la férocité; Quand d'un vrai citoyen l'éclat et le courage Réveillaient du tyran la soupçonneuse rage; Quand l'exil, la prison, le vol, l'assassinat, Étaient pour l'apaiser l'offrande du Sénat! 165 Thraséas, Soranus, Sénécion, Rustique, Vous tous, dignes enfants de la patrie antique, Je vous vois tous amis, entourés de bourreaux, Braver du scélérat les indignes faisceaux, Du lâche délateur l'impudente richesse, 170 Et du vil affranchi l'orgueilleuse bassesse. Je vous vois, au milieu des crimes, des noirceurs, Garder une patrie, et des lois, et des moeurs; Traverser d'un pied sûr, sans tache, sans souillure, Les flots contagieux de cette mer impure; 175 Vous créer, au flambeau de vos mâles aïeux, Sur ce monde profane un monde vertueux. Oh! viens rendre à leurs noms nos âmes attentives, Amitié! de leur gloire ennoblis nos archives. Viens, viens: que nos climats, par ton souffle épurés, 180 Enfantent des rivaux à ces hommes sacrés. Rends-nous hommes comme eux. Fais sur la France heureuse Descendre des Vertus la troupe radieuse, De ces filles du ciel qui naissent dans ton sein, Et toutes sur tes pas se tiennent par la main. 185 Ranime les beaux-arts, éveille leur génie, Chasse de leur empire et la haine et l'envie: Loin de toi dans l'opprobre ils meurent avilis; Pour conserver leur trône ils doivent être unis. Alors de l'univers ils forcent les hommages: 190 Tout, jusqu'à Plutus même, encense leurs images; Tout devient juste alors; et le peuple et les grands, Quand l'homme est respectable, honorent les talents. Ainsi l'on vit les Grecs prôner d'un même zèle La gloire d'Alexandre et la gloire d'Apelle; 195 La main de Phidias créa des immortels, Et Smyrne à son Homère éleva des autels. Nous, amis, cependant, de qui la noble audace Veut atteindre aux lauriers de l'antique Parnasse, Au rang de ces grands noms nous pouvons être admis; 200 Soyons cités comme eux entre les vrais amis. Qu'au-delà du trépas notre âme mutuelle Vive et respire encor sur la lyre immortelle. Que nos noms soient sacrés, que nos chants glorieux Soient pour tous les amis un code précieux. 205 Qu'ils trouvent dans nos vers leur âme et leurs pensées; Qu'ils raniment encor nos muses éclipsées, Et qu'en nous imitant ils s'attendent un jour D'être chez leurs neveux imités à leur tour.

(1782.)

II

Ami, chez nos Français ma muse voudrait plaire; Mais j'ai fui la satire à leurs regards si chère. Le superbe lecteur, toujours content de lui, Et toujours plus content s'il peut rire d'autrui, 5 Veut qu'un nom imprévu, dont l'aspect le déride, Égayé au bout du vers une rime perfide; Il s'endort si quelqu'un ne pleure quand il rit. Mais qu'Horace et sa troupe irascible d'esprit Daignent me pardonner, si jamais ils pardonnent: 10 J'estime peu cet art, ces leçons qu'ils nous donnent D'immoler bien un sot qui jure en son chagrin, Au rire âcre et perçant d'un caprice malin. Le malheureux déjà me semble assez à plaindre D'avoir, même avant lui, vu sa gloire s'éteindre 15 Et son livre au tombeau lui montrer le chemin, Sans aller, sous la terre au trop fertile sein, Semant sa renommée et ses tristes merveilles, Faire à tous les roseaux chanter quelles oreilles Sur sa tête ont dressé leurs sommets et leurs poids. 20 Autres sont mes plaisirs. Soit, comme je le crois, Que d'une débonnaire et généreuse argile On ait pétri mon âme innocente et facile; Soit, comme ici, d'un oeil caustique et médisant, En secouant le front, dira quelque plaisant, 25 Que le ciel, moins propice, enviât à ma plume D'un sel ingénieux la piquante amertume, J'en profite à ma gloire, et je viens devant toi Mépriser les raisins qui sont trop hauts pour moi. Aux reproches sanglants d'un vers noble et sévère 30 Ce pays toutefois offre une ample matière: Soldats tyrans du peuple obscur et gémissant, Et juges endormis aux cris de l'innocent; Ministres oppresseurs, dont la main détestable Plonge au fond des cachots la vertu redoutable. 35 Mais, loin qu'ils aient senti la fureur de nos vers, Nos vers rampent en foule aux pieds de ces pervers, Qui savent bien payer d'un mépris légitime Le lâche qui pour eux feint d'avoir quelque estime. Certe, un courage ardent qui s'armerait contre eux 40 Serait utile au moins s'il était dangereux; Non d'aller, aiguisant une vaine satire, Chercher sur quel poète on a droit de médire; Si tel livre deux fois ne s'est pas imprimé, Si tel est mal écrit, tel autre mal rimé. 45 Ainsi donc, sans coûter de larmes à personne, A mes goûts innocents, ami, je m'abandonne. Mes regards vont errant sur mille et mille objets. Sans renoncer aux vieux, plein de nouveaux projets, Je les tiens; dans mon camp partout je les rassemble, 50 Les enrôle, les suis, les pousse tous ensemble. S'égarant à son gré, mon ciseau vagabond Achève à ce poème ou les pieds ou le front, Creuse à l'autre les flancs, puis l'abandonne et vole Travailler à cet autre ou la jambe ou l'épaule. 55 Tous, boiteux, suspendus, traînent; mais je les vois Tous bientôt sur leurs pieds se tenir à la fois. Ensemble lentement tous couvés sous mes ailes, Tous ensemble quittant leurs coques maternelles, Sauront d'un beau plumage ensemble se couvrir, 60 Ensemble sous le bois voltiger et courir. Peut-être il vaudrait mieux, plus constant et plus sage, Commencer, travailler, finir un seul ouvrage. Mais quoi! cette constance est un pénible ennui. 'Eh bien! nous lirez-vous quelque chose aujourd'hui? 65 Me dit un curieux qui s'est toujours fait gloire D'honorer les neuf Soeurs, et toujours, après boire, Étendu dans sa chaise et se chauffant les piés, Aime à dormir au bruit des vers psalmodiés. —Qui, moi? Non, je n'ai rien. D'ailleurs je ne lis guère. 70 —Certe, un tel nous lut hier une épître!... et son frère Termina par une ode où j'ai trouvé des traits!... —Ces messieurs plus féconds, dis-je, sont toujours prêts. Mais moi, que le caprice et le hasard inspire, Je n'ai jamais sur moi rien qu'on puisse vous lire. 75 —Bon! bon! Et cet HERMÈS, dont vous ne parlez pas, Que devient-il?—Il marche, il arrive à grands pas. —Oh! je m'en fie à vous.—Hélas! trop, je vous jure. —Combien de chants de faits?—Pas un, je vous assure. —Comment?—Vous avez vu sous la main d'un fondeur 80 Ensemble se former, diverses en grandeur, Trente cloches d'airain, rivales du tonnerre? Il achève leur moule enseveli sous terre; Puis, par un long canal en rameaux divisé, Y fait couler les flots de l'airain embrasé; 85 Si bien qu'au même instant, cloches, petite et grande, Sont prêtes, et chacune attend et ne demande Qu'à sonner quelque mort, et du haut d'une tour Réveiller la paroisse à la pointe du jour. Moi, je suis ce fondeur: de mes écrits en foule 90 Je prépare longtemps et la forme et le moule; Puis, sur tous à la fois je fais couler l'airain: Rien n'est fait aujourd'hui, tout sera fait demain.' Ami, Phoebus ainsi me verse ses largesses. Souvent des vieux auteurs j'envahis les richesses. 95 Plus souvent leurs écrits, aiguillons généreux,5 M'embrasent de leur flamme, et je crée avec eux. Un juge sourcilleux, épiant mes ouvrages, Tout à coup à grands cris dénonce vingt passages Traduits de tel auteur qu'il nomme; et, les trouvant, 100 Il s'admire et se plaît de se voir si savant. Que ne vient-il vers moi? je lui ferai connaître Mille de mes larcins qu'il ignore peut-être. Mon doigt sur mon manteau lui dévoile à l'instant La couture invisible et qui va serpentant 105 Pour joindre à mon étoffe une pourpre étrangère. Je lui montrerai l'art, ignoré du vulgaire, De séparer aux yeux, en suivant leur lien, Tous ces métaux unis dont j'ai formé le mien. Tout ce que des Anglais la muse inculte et brave, 110 Tout ce que des Toscans la voix fière et suave, Tout ce que les Romains, ces rois de l'univers, M'offraient d'or et de soie, est passé dans mes vers. Je m'abreuve surtout des flots que le Permesse Plus féconds et plus purs fit couler dans la Grèce; 115 Là, Prométhée ardent, je dérobe les feux Dont j'anime l'argile et dont je fais des dieux. Tantôt chez un auteur j'adopte une pensée, Mais qui revêt, chez moi, souvent entrelacée, Mes images, mes tours, jeune et frais ornement; 120 Tantôt je ne retiens que les mots seulement: J'en détourne le sens, et l'art sait les contraindre Vers des objets nouveaux qu'ils s'étonnent de peindre. La prose plus souvent vient subir d'autres lois, Et se transforme, et fuît mes poétiques doigts; 125 De rimes couronnée, et légère et dansante, En nombres mesurés elle s'agite et chante. Des antiques vergers ces rameaux empruntés Croissent sur mon terrain mollement transplantés; Aux troncs de mon verger ma main avec adresse 130 Les attache, et bientôt même écorce les presse. De ce mélange heureux l'insensible douceur Donne à mes fruits nouveaux une antique saveur. Dévot adorateur de ces maîtres antiques, Je veux m'envelopper de leurs saintes reliques. 135 Dans leur triomphe admis, je veux le partager, Ou bien de ma défense eux-mêmes les charger. Le critique imprudent, qui se croit bien habile, Donnera sur ma joue un soufflet à Virgile. Et ceci (tu peux voir si j'observe ma loi), 140 Montaigne, il t'en souvient, l'avait dit avant moi.

POÈMES

I

L'INVENTION

O fils du Mincius, je te salue, ô toi Par qui le dieu des arts fut roi du peuple-roi! Et vous, à qui jadis, pour créer l'harmonie, L'Attique et l'onde Égée, et la belle Ionie, 5 Donnèrent un ciel pur, les plaisirs, la beauté, Des moeurs simples, des lois, la paix, la liberté, Un langage sonore aux douceurs souveraines, Le plus beau qui soit né sur des lèvres humaines! Nul âge ne verra pâlir vos saints lauriers, 10 Car vos pas inventeurs ouvrirent les sentiers; Et du temple des arts que la gloire environne Vos mains ont élevé la première colonne. A nous tous aujourd'hui, vos faibles nourrissons, Votre exemple a dicté d'importantes leçons. 15 Il nous dit que nos mains, pour vous être fidèles, Y doivent élever des colonnes nouvelles. L'esclave imitateur naît et s'évanouit; La nuit vient, le corps reste, et son ombre s'enfuit. Ce n'est qu'aux inventeurs que la vie est promise. 20 Nous voyons les enfants de la fière Tamise, De toute servitude ennemis indomptés; Mieux qu'eux, par votre exemple, à vous vaincre excités, Osons; de votre gloire éclatante et durable Essayons d'épuiser la source inépuisable. 25 Mais inventer n'est pas, en un brusque abandon, Blesser la vérité, le bon sens, la raison; Ce n'est pas entasser, sans dessein et sans forme, Des membres ennemis en un colosse énorme; Ce n'est pas, élevant des poissons dans les airs, 30 A l'aile des vautours ouvrir le sein des mers; Ce n'est pas sur le front d'une nymphe brillante Hérisser d'un lion la crinière sanglante: Délires insensés! fantômes monstrueux! Et d'un cerveau malsain rêves tumultueux! 35 Ces transports déréglés, vagabonde manie, Sont l'accès de la fièvre et non pas du génie; D'Ormus et d'Ariman ce sont les noirs combats, Où, partout confondus, la vie et le trépas, Les ténèbres, le jour, la forme et la matière, 40 Luttent sans être unis; mais l'esprit de lumière Fait naître en ce chaos la concorde et le jour: D'éléments divisés il reconnaît l'amour, Les rappelle; et partout, en d'heureux intervalles, Sépare et met en paix les semences rivales. 45 Ainsi donc, dans les arts, l'inventeur est celui Qui peint ce que chacun put sentir comme lui; Qui, fouillant des objets les plus sombres retraites, Étale et fait briller leurs richesses secrètes; Qui, par des noeuds certains, imprévus et nouveaux, 50 Unissant des objets qui paraissaient rivaux, Montre et fait adopter à la nature mère Ce qu'elle n'a point fait, mais ce qu'elle a pu faire; C'est le fécond pinceau qui, sûr dans ses regards, Retrouve un seul visage en vingt belles épars, 55 Les fait renaître ensemble, et, par un art suprême, Des traits de vingt beautés forme la beauté même. La nature dicta vingt genres opposés D'un fil léger entre eux chez les Grecs divisés. Nul genre, s'échappant de ses bornes prescrites, 60 N'aurait osé d'un autre envahir les limites, Et Pindare à sa lyre, en un couplet bouffon, N'aurait point de Marot associé le ton. De ces fleuves nombreux dont l'antique Permesse Arrosa si longtemps les cités de la Grèce, 65 De nos jours même, hélas! nos aveugles vaisseaux Ont encore oublié mille vastes rameaux. Quand Louis et Colbert, sous les murs de Versailles, Réparaient des beaux-arts les longues funérailles, De Sophocle et d'Eschyle ardents admirateurs, 70 De leur auguste exemple élèves inventeurs, Des hommes immortels firent sur notre scène Revivre aux yeux français les théâtres d'Athène. Comme eux, instruits par eux, Voltaire offre à nos pleurs Des grands infortunés les illustres douleurs; 75 D'autres esprits divins, fouillant d'autres ruines,5 Sous l'amas des débris, des ronces, des épines, Ont su, pleins des écrits des Grecs et des Romains, Retrouver, parcourir leurs antiques chemins, Mais, oh! la belle palme et quel trésor de gloire 80 Pour celui qui, cherchant la plus noble victoire, D'un si grand labyrinthe affrontant les hasards, Saura guider sa muse aux immenses regards, De mille longs détours à la fois occupée, Dans les sentiers confus d'une vaste épopée; 85 Lui dire d'être libre, et qu'elle n'aille pas De Virgile et d'Homère épier tous les pas, Par leur secours à peine à leurs pieds élevée; Mais, qu'auprès de leurs chars, dans un char enlevée, Sur leurs sentiers marqués de vestiges si beaux, 90 Sa roue ose imprimer des vestiges nouveaux! Quoi! faut-il, ne s'armant que de timides voiles, N'avoir que ces grands noms pour nord et pour étoiles, Les côtoyer sans cesse, et n'oser un instant, Seul et loin de tout bord, intrépide et flottant, 95 Aller sonder les flancs du plus lointain Nérée Et du premier sillon fendre une onde ignorée? Les coutumes d'alors, les sciences, les moeurs Respirent dans les vers des antiques auteurs. Leur siècle est en dépôt dans leurs nobles volumes. 100 Tout a changé pour nous, moeurs, sciences, coutumes. Pourquoi donc nous faut-il, par un pénible soin, Sans rien voir près de nous, voyant toujours bien loin, Vivant dans le passé, laissant ceux qui commencent, Sans penser, écrivant d'après d'autres qui pensent, 105 Retraçant un tableau que nos yeux n'ont point vu, Dire et dire cent fois ce que nous avons lu? De la Grèce héroïque et naissante et sauvage Dans Homère à nos yeux vit la parfaite image. Démocrite, Platon, Epicure, Thalès, 110 Ont de loin à Virgile indiqué les secrets D'une nature encore à leurs yeux trop voilée. Torricelli, Newton, Kepler et Galilée, Plus doctes, plus heureux dans leurs puissants efforts, A tout nouveau Virgile ont ouvert des trésors. 115 Tous les arts sont unis: les sciences humaines N'ont pu de leur empire étendre les domaines, Sans agrandir aussi la carrière des vers. Quel long travail pour eux a conquis l'univers! Aux regards de Buffon, sans voile, sans obstacles, 120 La terre ouvrant son sein, ses ressorts, ses miracles, Ses germes, ses coteaux, dépouille de Téthys; Les nuages épais, sur elle appesantis, De ses noires vapeurs nourrissant leur tonnerre; Et l'hiver ennemi, pour envahir la terre, 125 Roi des antres du Nord, et, de glaces armés,5 Ses pas usurpateurs sur nos monts imprimés; Et l'oeil perçant du verre, en la vaste étendue, Allant chercher ces feux qui fuyaient notre vue, Aux changements prédits, immuables, fixés, 130 Que d'une plume d'or Bailly nous a tracés; Aux lois de Cassini les comètes fidèles; L'aimant, de nos vaisseaux seul dirigeant les ailes; Une Cybèle neuve et cent mondes divers Aux yeux de nos Jasons sortis du sein des mers; 135 Quel amas de tableaux, de sublimes images, Naît de ces grands objets réservés à nos âges! Sous ces bois étrangers qui couronnent ces monts, Aux vallons de Cusco, dans ces antres profonds, Si chers à la fortune et plus chers au génie, 140 Germent des mines d'or, de gloire et d'harmonie. Pensez-vous, si Virgile ou l'Aveugle divin Renaissaient aujourd'hui, que leur savante main Négligeât de saisir ces fécondes richesses, De notre Pinde auguste éclatantes largesses? 145 Nous en verrions briller leurs sublimes écrits; Et ces mêmes objets, que vos doctes mépris Accueillent aujourd'hui d'un front dur et sévère, Alors à vos regards auraient seuls droit de plaire. Alors, dans l'avenir, votre inflexible humeur 150 Aurait soin de défendre à tout jeune rimeur D'oser sortir jamais de ce cercle d'images Que vos yeux auraient vu tracé dans leurs ouvrages. Mais qui jamais a su, dans des vers séduisants, Sous des dehors plus vrais peindre l'esprit aux sens? 155 Mais quelle voix jamais d'une plus pure flamme Et chatouilla l'oreille et pénétra dans l'âme? Mais leurs moeurs et leurs lois, et mille autres hasards, Rendaient leur siècle heureux plus propice aux beaux-arts. Eh bien! l'âme est partout; la pensée a des ailes. 160 Volons, volons chez eux retrouver leurs modèles; Voyageons dans leur âge, où, libre, sans détour, Chaque homme ose être un homme et penser au grand jour. Au tribunal de Mars, sur la pourpre romaine, Là du grand Cicéron la vertueuse haine 165 Écrase Céthégus, Catilina, Verrès; Là tonne Démosthène; ici de Périclès La voix; l'ardente voix, de tous les coeurs maîtresse, Frappe, foudroie, agite, épouvante la Grèce. Allons voir la grandeur et l'éclat de leurs jeux. 170 Ciel! la mer appelée en un bassin pompeux! Deux flottes parcourant cette enceinte profonde, Combattant sous les yeux du conquérant du monde! O terre de Pélops! avec le monde entier Allons voir d'Épidaure un agile coursier, 175 Couronné dans les champs de Némée et d'Élide; Allons voir au théâtre, aux accents d'Euripide, D'une sainte folie un peuple furieux Chanter: Amour, tyran des hommes et des dieux; Puis, ivres des transports qui nous viennent surprendre, 180 Parmi nous, dans nos vers, revenons les répandre; Changeons en notre miel leurs plus antiques fleurs; Pour peindre notre idée empruntons leurs couleurs; Allumons nos flambeaux à leurs feux poétiques; Sur des pensers nouveaux faisons des vers antiques. 185 Direz-vous qu'un objet né sur leur Hélicon A seul de nous charmer pu recevoir le don? Que leurs fables, leurs dieux, ces mensonges futiles, Des Muses noble ouvrage, aux Muses sont utiles? Que nos travaux savants, nos calculs studieux, 190 Qui subjuguent l'esprit et répugnent aux yeux, Que l'on croit malgré soi, sont pénibles, austères, Et moins grands, moins pompeux que leurs belles chimères? Ces objets, hérissés, dans leurs détours nombreux, Des ronces d'un langage obscur et ténébreux, 95 Pour l'âme, pour les sens offrent-ils rien à peindre? Le langage des vers y pourrait-il atteindre? Voilà ce que traités, préfaces, longs discours, Prose, rime, partout nous disent tous les jours. Mais enfin, dites-moi, si d'une oeuvre immortelle 200 La nature est en nous la source et le modèle, Pouvez-vous le penser que tout cet univers, Et cet ordre éternel, ces mouvements divers, L'immense vérité, la nature elle-même, Soit moins grande en effet que ce brillant système 205 Qu'ils nommaient la nature, et dont d'heureux efforts Disposaient avec art les fragiles ressorts? Mais quoi! ces vérités sont au loin reculées, Dans un langage obscur saintement recélées: Le peuple les ignore. O Muses, ô Phoebus! 210 C'est là, c'est là sans doute un aiguillon de plus. L'auguste poésie, éclatante interprète, Se couvrira de gloire en forçant leur retraite. Cette reine des coeurs, à la touchante voix, A le droit, en tous lieux, de nous dicter son choix, 215 Sûre de voir partout, introduite par elle, Applaudir à grands cris une beauté nouvelle, Et les objets nouveaux que sa voix a tentés Partout, de bouche en bouche, après elle chantés. Elle porte, à travers leurs nuages plus sombres, 220 Des rayons lumineux qui dissipent leurs ombres, Et rit quand dans son vide un auteur oppressé Se plaint qu'on a tout dit et que tout est pensé. Seule, et la lyre en main, et de fleurs couronnée, De doux ravissements partout accompagnée, 225 Aux lieux les plus déserts, ses pas, ses jeunes pas, Trouvent mille trésors qu'on ne soupçonnait pas. Sur l'aride buisson que son regard se pose, Le buisson à ses yeux rit et jette une rose. Elle sait ne point voir, dans son juste dédain, 230 Les fleurs qui trop souvent, courant de main en main, Ont perdu tout l'éclat de leurs fraîcheurs vermeilles; Elle sait même encore, ô charmantes merveilles! Sous ses doigts délicats réparer et cueillir Celles qu'une autre main n'avait su que flétrir. 235 Elle seule connaît ces extases choisies, D'un, esprit tout de feu mobiles fantaisies, Ces rêves d'un moment, belles illusions, D'un monde imaginaire aimables visions, Qui ne frappent jamais, trop subtile lumière, 240 Des terrestres esprits l'oeil épais et vulgaire. Seule, de mots heureux, faciles, transparents, Elle sait revêtir ces fantômes errants: Ainsi des hauts sapins de la Finlande humide, De l'ambre, enfant du ciel, distille l'or fluide, 245 Et sa chute souvent rencontre dans les airs Quelque insecte volant qu'il porte au fond des mers; De la Baltique enfin les vagues orageuses Roulent et vont jeter ces larmes précieuses Où la fière Vistule, en de nobles coteaux, 250 Et le froid Niémen expirent dans ses eaux. Là, les arts vont cueillir cette merveille utile, Tombe odorante où vit l'insecte volatile: Dans cet or diaphane il est lui-même encor; On dirait qu'il respire et va prendre l'essor. 255 Qui que tu sois enfin, ô toi, jeune poète, Travaille, ose achever cette illustre conquête. De preuves, de raisons, qu'est-il encor besoin? Travaille. Un grand exemple est un puissant témoin. Montre ce qu'on peut faire en le faisant toi-même. 260 Si pour toi la retraite est un bonheur suprême; Si chaque jour les vers de ces maîtres fameux Font bouillonner ton sang et dressent tes cheveux; Si tu sens chaque jour, animé de leur âme, Ce besoin de créer, ces transports, cette flamme, 265 Travaille. A nos censeurs c'est à toi de montrer Tous ces trésors nouveaux qu'ils veulent ignorer. Il faudra bien les voir, il faudra bien se taire Quand ils verront enfin, cette gloire étrangère De rayons inconnus ceindre ton front brillant. 270 Aux antres de Paros, le bloc étincelant N'est aux vulgaires yeux qu'une pierre insensible. Mais le docte ciseau, dans son sein invisible, Voit, suit, trouve la vie, et l'âme, et tous ses traits. Tout l'Olympe respire en ses détours secrets. 275 Là vivent de Vénus les beautés souveraines; Là des muscles nerveux, là de sanglantes veines Serpentent; là des flancs invaincus aux travaux, Pour soulager Atlas des célestes fardeaux, Aux volontés du fer leur enveloppe énorme 280 Cède, s'amollit, tombe; et de ce bloc informe Jaillissent, éclatants, des dieux pour nos autels: C'est Apollon lui-même, honneur des immortels; C'est Alcide vainqueur des monstres de Némée; C'est du vieillard troyen la mort envenimée; 285 C'est des Hébreux errants le chef, le défenseur: Dieu tout entier habite en ce marbre penseur. Ciel! n'entendez-vous pas de sa bouche profonde Éclater cette voix créatrice du monde? Oh! qu'ainsi parmi nous des esprits inventeurs 290 De Virgile et d'Homère atteignent les hauteurs, Sachent dans la mémoire avoir comme eux un temple, Et sans suivre leurs pas imiter leur exemple; Faire, en s'éloignant d'eux avec un soin jaloux, Ce qu'eux-mêmes ils feraient s'ils vivaient parmi nous! 295 Que la nature seule, en ses vastes miracles, Soit leur fable et leurs dieux, et ses lois leurs oracles; Que leurs vers, de Téthys respectant le sommeil, N'aillent plus dans ses flots rallumer le soleil; De la cour d'Apollon que l'erreur soit bannie, 300 Et qu'enfin Calliope, élève d'Uranie, Montant sa lyre d'or sur un plus noble ton, En langage des dieux fasse parler Newton! Oh! si je puis un jour!... Mais quel est ce murmure? Quelle nouvelle attaque et plus forte et plus dure? 305 O langue des Français! est-il vrai que ton sort Est de ramper toujours, et que toi seule as tort? Ou si d'un faible esprit l'indolente paresse Veut rejeter sur toi sa honte et sa faiblesse? Il n'est sot traducteur, de sa richesse enflé, 310 Sot auteur d'un poème ou d'un discours sifflé, Ou d'un recueil ambré de chansons à la glace, Qui ne vous avertisse, en sa fière préface, Que, si son style épais vous fatigue d'abord, Si sa prose vous pèse et bientôt vous endort, 315 Si son vers est gêné, sans feu, sans harmonie, Il n'en est point coupable: il n'est pas sans génie; Il a tous les talents qui font les grands succès; Mais enfin, malgré lui, ce langage français, Si faible en ses couleurs, si froid et si timide, 320 L'a contraint d'être lourd, gauche, plat, insipide, Mais serait-ce Le Brun, Racine, Despréaux Qui l'accusent ainsi d'abuser leurs travaux? Est-ce à Rousseau, Buffon, qu'il résiste infidèle? Est-ce pour Montesquieu, qu'impuissant et rebelle, 325 Il fuit? Ne sait-il pas, se reposant sur eux, Doux, rapide, abondant, magnifique, nerveux, Creusant dans les détours de ces âmes profondes, S'y teindre, s'y tremper de leurs couleurs fécondes? Un rimeur voit partout un nuage, et jamais 330 D'un coup d'oeil ferme et grand n'a saisi les objets; La langue se refuse à ses demi-pensées, De sang-froid, pas à pas, avec peine amassées; Il se dépite alors, et, restant en chemin, Il se plaint qu'elle échappe et glisse de sa main. 335 Celui qu'un vrai démon presse, enflamme, domine, Ignore un tel supplice: il pense, il imagine; Un langage imprévu, dans son âme produit, Naît avec sa pensée, et l'embrasse et la suit; Les images, les mots que le génie inspire, 340 Où l'univers entier vit, se meut et respire, Source vaste et sublime et qu'on ne peut tarir, En foule en son cerveau se hâtent de courir. D'eux-mêmes ils vont chercher un noeud qui les rassemble; Tout s'allie et se forme, et tout va naître ensemble. 345 Sous l'insecte vengeur envoyé par Junon, Telle Io tourmentée, en l'ardente saison, Traverse en vain les bois et la longue campagne, Et le fleuve bruyant qui presse la montagne; Tel le bouillant poète, en ses transports brûlants, 350 Le front échevelé, les yeux étincelants, S'agite, se débat, cherche en d'épais bocages S'il pourra de sa tête apaiser les orages Et secouer le dieu qui fatigue son sein. De sa bouche à grands flots ce dieu dont il est plein 355 Bientôt en vers nombreux s'exhale et se déchaîne; Leur sublime torrent roule, saisit, entraîne. Les tours impétueux, inattendus, nouveaux, L'expression de flamme aux magiques tableaux Qu'a trempés la nature en ses couleurs fertiles, 360 Les nombres tour à tour turbulents ou faciles, Tout porte au fond des coeurs le tumulte ou la paix; Dans la mémoire au loin tout s'imprime à jamais. C'est ainsi que Minerve, en un instant formée, Du front de Jupiter s'élance tout armée, 365 Secouant et le glaive et le casque guerrier,5 Et l'horrible Gorgone à l'aspect meurtrier. Des Toscans, je le sais, la langue est séduisante: Cire molle, à tout peindre habile et complaisante, Qui prend d'heureux contours sous les plus faibles mains 370 Quand le Nord, s'épuisant de barbares essaims, Vint par une conquête en malheurs plus féconde Venger sur les Romains l'esclavage du monde, De leurs affreux accents la farouche âpreté Du Latin en tous lieux souilla la pureté. 375 On vit de ce mélange étranger et sauvage Naître des langues soeurs, que le temps et l'usage, Par des sentiers divers guidant diversement, D'une lime insensible ont poli lentement, Sans pouvoir en entier, malgré tous leurs prodiges, 380 De la rouille barbare effacer les vestiges. De là du Castillan la pompe et la fierté, Teint encor des couleurs du langage indompté Qu'au Tage transplantaient les fureurs musulmanes. La grâce et la douceur sur les lèvres toscanes 385 Fixèrent leur empire; et la Seine à la fois De grâce et de fierté sut composer sa voix. Mais ce langage, armé d'obstacles indociles, Lutte et ne veut plier que sons des mains habiles. Est-ce un mal? Eh! plutôt rendons grâces aux dieux. 390 Un faux éclat longtemps ne peut tromper nos yeux; Et notre langue même, à tout esprit vulgaire De nos vers dédaigneux fermant le sanctuaire, Avertit dès l'abord quiconque y veut monter Qu'il faut savoir tout craindre et savoir tout tenter, 395 Et, recueillant affronts ou gloire sans mélange, S'élever jusqu'au faîte ou ramper dans la fange.

II

HERMÈS

Poème en trois chants.

FRAGMENT I.—PROLOGUE.

Dans nos vastes cités, par le sort partagés, Sous deux injustes lois les hommes sont rangés: Les uns, princes et grands, d'une avide opulence Étalent sans pudeur la barbare insolence; 5 Les autres, sans pudeur, vils clients de ces grands, Vont ramper sous les murs qui cachent leurs tyrans. Admirer ces palais aux colonnes hautaines Dont eux-mêmes ont payé les splendeurs inhumaines, Qu'eux-mêmes ont arrachés aux entrailles des monts, 10 Et tout trempés encor des sueurs de leurs fronts. Moi, je me plus toujours, client de la nature, A voir son opulence et bienfaisante et pure, Cherchant loin de nos murs les temples, les palais Où la Divinité me révèle ses traits, 15 Ces monts, vainqueurs sacrés des fureurs du tonnerre, Ces chênes, ces sapins, premiers-nés de la terre. Les pleurs des malheureux n'ont point teint ces lambris. D'un feu religieux le saint poète épris Cherche leur pur éther et plane sur leur cime. 20 Mer bruyante, la voix du poète sublime Lutte contre les vents; et tes flots agités Sont moins forts, moins puissants que ses vers indomptés. A l'aspect du volcan, aux astres élancée, Luit, vole avec l'Etna, la bouillante pensée. 25 Heureux qui sait aimer ce trouble auguste et grand! Seul, il rêve en silence à la voix du torrent Qui le long des rochers se précipite et tonne; Son esprit en torrent et s'élance et bouillonne. Là, je vais dans mon sein méditant à loisir 30 Des chants à faire entendre aux siècles à venir; Là, dans la nuit des coeurs qu'osa sonder Homère, Cet aveugle divin et me guide et m'éclaire. Souvent mon vol, armé des ailes de Buffon, Franchit avec Lucrèce, au flambeau de Newton, 35 La ceinture d'azur sur le globe étendue. Je vois l'être et la vie et leur source inconnue, Dans les fleuves d'éther tous les mondes roulants. Je poursuis la comète aux crins étincelants, Les astres et leurs poids, leurs formes, leurs distances; 40 Je voyage avec eux dans leurs cercles immenses. Comme eux, astre, soudain je m'entoure de feux; Dans l'éternel concert je me place avec eux: En moi leurs doubles lois agissent et respirent: Je sens tendre vers eux mon globe qu'ils attirent; 45 Sur moi qui les attire ils pèsent à leur tour. Les éléments divers, leur haine, leur amour, Les causes, l'infini s'ouvre à mon oeil avide. Bientôt redescendu sur notre fange humide, J'y rapporte des vers de nature enflammés, 50 Aux purs rayons des dieux dans ma course allumés. Écoutez donc ces chants d'Hermès dépositaires, Où l'homme antique, errant dans ses routes premières, Fait revivre à vos yeux l'empreinte de ses pas. Mais dans peu, m'élançant aux armes, aux combats, 55 Je dirai l'Amérique à l'Europe montrée; J'irai dans cette riche et sauvage contrée Soumettre au Mançanar le vaste Maragnon. Plus loin dans l'avenir je porterai mon nom, Celui de cette Europe en grands exploits féconde, 60 Que nos jours ne sont loin des premiers jours du monde.

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