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Pensées d'une amazone

NATALIE CLIFFORD BARNEY

Reading edition

Les sexes adverses, la guerre et le féminisme. Choses de l'Amour.

Pages prises au roman que je n'écrirai pas. Autres éparpillements.

PARIS

ÉMILE-PAUL FRÈRES. ÉDITEURS 100, RUE DU FAUBOURG-SAINT-HONORÉ, 100 PLACE BEAUVAU

1921

Table

APOLOGIE

«Nos pensées sont les événements de notre vie»

Qu'on me pardonne ma froideur à cause de sa sincérité.

La fougue aussi peut être froide.

A quoi bon m'expliquer, à vous qui ne comprenez pas,—à vous qui comprenez?

Quintessences? Non, restes... Ces pensées à peine pensées.

On n'apprend que ce que l'on sait.

DÉDICACES

Au lecteur de choisir sa dédicace.

Je mets au commencement de ce livre, invisiblement, ton nom,—ton petit nom qui fleurit.

«Maugré moy je t'écris, maugré moy je t'efface».

A l'ami, à l'éternel ami de l'Amazone.

A votre gracieuseté, ces pensées meilleures que celles que vous encourageâtes autrefois—et qui vous plairont peut-être moins!

A qui y trouvera des siennes—passées, ou à venir?

Votre admiratrice au dessus des différences, sinon à cause des différences.

... sans jalousie, sinon sans envie.

Aux amis d'Edouard, sinon à Edouard.

Pour votre sourire—pour certains de vos sourires.

... parce qu'il est question de vous—et d'elles.

A ma chère inconnue,—et vite de peur de ne plus oser.

... pour que certaines pages lui servent de glace corrective.

Témoignage de sympathie durable, quoique spontanée.

... vous ne lirez pas trop entre les lignes,—ni même entre les pages.

... dont j'aime les yeux et la façon de voir.

A l'ami des belles lettres et des belles lettrées.

... adversaire ou ami changeant: (sans peur, sinon sans reproche?)

Au petit Tendre.

... parce qu'elle met sous verre, dans une belle reliure,—après les avoir gentiment enjolivés d'impressions personnelles.

Votre «fumerie» comporte encore ces quelques étincelles?

A ma Dame dont la lucidité est d'autant plus rare qu'elle n'est pas toujours tout à fait méchante.

... dont toutes les paroles sont des bons mots.

Oser vous importuner dans l'espoir de vous plaire?

... pour que vos longs cils de myope les frôlent!

... que j'ai trop aimée pour aimer encore?

A l'ami d'une morte—et d'une vivante, qui furent amies.

A celui qui s'est peut-être fait prêtre pour avoir la tranquillité, et le temps de lire.

A celle qui m'appelle «chasseur de lucioles».

A celui qui n'admet aucune femme de lettres—sauf la sienne.

A plusieurs profils, en attendant qu'ils se transforment en dos.

A un esprit logé haut—par prudence.

Aimée ... quelle destinée de s'appeler «Aimée»!

Mais à quoi bon lire puisque vous savez chanter?

... pour le remercier d'être,—d'être pour nous.

A mon compagnon d'armes—inégales.

A cet homme plus que droit, comme renversé devant sa propre importance.

A cet autre, si penché vers autrui qu'il n'a jamais trouvé son propre équilibre.

A celui qui poursuit sa marotte et ne sentirait même pas la présence de Cléopâtre.

Et à celle-ci, qui, prudente sur ses petits pieds, ne risque jamais le déséquilibre d'une avarice.

A M... qui ne voit le monde qu'à travers sa vanité; pour qui nous ne sommes que des miroirs de poche.

A celle dont toute la vie s'exprime par ces deux initiales de son nom: A. O.

A qui me force à rester Israfel.

A ceux qui m'appellent «Natly».

A quelques amis d'enfance—pour prendre congé.

Aux amitiés nouvelles—qui ne sont que des amitiés retrouvées.

Pas à ceux qui m'appellent: Miss.

Vous offrir la rivalité de mes différences?

J'écrivis ce petit livre de pensées, pour vous, et c'est moins vous que d'autres qui les auront lues.

Voici mon livre, vous l'ouvrirez par curiosité? par courtoisie? La curiosité, n'est-ce pas une courtoisie? Et, vis-à-vis des femmes, son expression la plus moderne?

Quel besoin est-il de vous dédier des livres «dignes de vous» à qui je me suis dédiée moi-même. Un livre meilleur, plus soigné, que sais-je! ne nous eût-il pas été un reproche? (presque un rival?) Et je n'ai pas ce reproche à vous faire.

Gardez-moi toujours ainsi à votre seul et dur service sans loisirs.

Au «soldat ailé de France».

Et Vous, et Vous, Vous, qui êtes restés son pain blanc.

Pour A, B, C..., tous morts, alas how small the world is getting.

Et pour D, E, F, G, H, I, J, K, L, M, N, O, P, Q, R, S, T, U, V, W, X, Y, Z, que j'allais oublier.

Pensées d'une Amazone

LES SEXES ADVERSES, LA GUERRE ET LE FÉMINISME

«Il s'agist donc de savoir si en ce temps et dans l'estât où sont les affaires, il est à propos qu'une fille s'applique entièrement à l'estude des bonnes lettres et en connoissance des arts et sciences. Quand d moy je suis pour l'affirmative, je tiens qu'elle le peut et le doit faire, et il me semble que pour prouver ce point j'ay des raisons considérables.»

Anne-Marie Schurmann, 1646.

«NÉRISSA: Comment aimez-vous ce jeune Allemand neveu du duc de Saxe?

«PORTIA: Il me plaît très piètrement le matin quand il est sobre, et encore moins l'après-midi quand il est ivre. A son mieux il est un peu pire qu'un homme, et à son pire un peu mieux qu'une bête.»

... Il est vrai que Portia—qui savait juger—ne juge guère avec plus d'aveuglement le jeune baron anglais, ni le comte italien, ni le lord écossais, ni le gentilhomme français!

Ne plus nous apercevoir avec une justesse terrible de tout ce qu'ils ne sont pas.

Ils ne vous octroient que cette destinée de cassette, de loterie.

Pour juger d'un homme, sortez-le de son milieu; pour juger d'une femme, donnez-lui le sien.

—Elles sont si adaptables qu'on n'a jamais songé à leur faire une place.

Trop puritaines pour Vénus, trop frivoles pour Minerve, trop découragées pour Junon, leur intelligence semble cependant mériter une destinée...

N'être plus réduites à se marier pour se faire une situation.

Le mariage, une fausse valeur.

La maternité? L'enfant aussi limite à lui la femme,—et puis la délaisse.

Leur rancune ne venant que de leur superlative attente...

Leur rôle est si ingrat qu'il ne leur reste qu'à faire un sort à chacun de leurs silences.

Elles sont pourtant plus sensées que leurs chapeaux.

Découvrir leur front serait perdre leur dernière pudeur.

Si Œdipe, au lieu de répondre aux questions du sphinx, lui en eût posé? Mais, homme, il fut flatté qu'une femme aussi mystérieuse lui adressât la parole pour lui demander une futilité qu elle savait,—et il perdit, comme tant d'autres, l'occasion de s'instruire en lui répondant que son énigme était l' «homme»; mais l'énigme de la femme?

On entend encore: «Il sait parler aux femmes!»—mais celui qui saurait les faire parler?

Beaucoup ont trop renoncé à leur instinct pour avoir une sensibilité juste; d'autres, trop sensibles, n'ont pu céder à leur instinct.

La jalousie de leurs amants les contraint plus encore que la surveillance sans intuition de leurs époux.

Même les heureuses vivent dans cette cage, suspendue au-dessus de la vie,—ô monde vu au travers!

Ces petits noms de femmes et leurs diminutifs, comme pour les réduire encore davantage, les faire entrer dans cet état de pitié tendre que sont leurs meilleurs mariages.

Dans le mariage le moindre domine. Est-ce pour cela que le mariage est régularisateur?

Ne nous laissons pas choir à la légère: l'étreinte égalise.

Leur corps, arbre fruitier que leur démarche balance...

Et je songe à une stèle vue autrefois chez un peintre nippon: «Plus ses racines sont profondes, plus les fleurs sont légères.»

—On dit: il faut «se conformer».

Je ne me suis jamais conformée et pourtant je suis.

Quel enseignement pourtant, ô femmes, dans l'énigmatique douceur de cette déesse indienne: Son corps doré s'entoure de chaînes, et, d'une main elle fait le geste précis de l'éternité, laissant l'autre offerte à la vie.

Se venger, en ne leur donnant de soi que ce qu'ils veulent:

On dit que l'homme est triste après l'amour,—mais la femme l'est peut-être avant, pendant et après.

Jusqu'aux animaux en rut clament leur malédiction à la nature.

Ces mères—vierges nostalgiques de l'amour qu'elles n'ont pas connu.

Certaines femmes sont d'une si lente maturité sensuelle, qu'en devenant des mères, elles le restent à jamais.

Il est inadmissible que celles-ci surtout n'aient aucune voix dans les lois disposant de leur double destinée.

Seules celles qui créent péniblement la vie en connaissent assez le prix pour ne pas la gaspiller.

La guerre—cet accouchement de l'homme.

—Ils enfantent la mort, comme elles la vie, avec courage, inéluctablement.

Il reste aux femmes d'être leurs sages-femmes, des sœurs de charité, des marraines ou des témoins—en attendant.

«La patrie est une mère». Un gangréné dit: «Elle nous arrange bien, notre mère!»

Quand la patrie aura l'intuition, l'initiative, les appréhensions, les soins et les désintéressements d'une mère, on pourra peut-être là sauver des calamiteuses négligences des conseils d'hommes.

Est-ce par un sentiment de compensation et de restitution qu'un buste de femme réduit à l'état de bronze, préside dans vos palais de Justice, mairies...?

On accorde aux femmes des qualités d'astuce, d'intuition, de ruse et d'adresse supérieures si souvent à celles des hommes, pourquoi ne leur accorderait-on pas la possibilité de s'en servir au profit de l'État, au ministère des affaires étranges, etc...?

La diplomatie est une carrière éminemment féminine et dont les hommes s'acquittent assez mal, puisqu'en quarante ans, ils n'ont pas su se concilier une ennemie voisine, ni obliger qu'on se munisse suffisamment contre elle.

Et vous, sceptiques, à présent que les événements sont descendus au niveau de vos attentes, à présent que rien ne saurait être pire, que risquez-vous en admettant aux contreverses du gouvernement, madame ou mademoiselle Ubu? Voilà la légitime, la raisonnable et familiale trinité.

Le féminisme ne peut être une question de sexe, puis que le Français est plus femme que l'Anglaise.

Les femmes s'étonnent que, seul, le monde officiel ne paie pas ses erreurs assez cher, elles qui sont habituées à payer leurs fautes plus qu'elles ne valent.

Pourquoi ne citerait-on pas à l'ordre du jour les méfaits et négligences politiques?

—Mais qu'est-ce qui a montré les femmes dignes d'occuper de tels postes?

—Et vous-mêmes?

On ne saurait assez souligner qu'un Etat, composé et gouverné par des hommes, ne pourra jamais représenter ou suppléer la moitié du genre humain.

Adopter le Home Rule dans son sens universel.

Les rôles de Judith et de Cléopâtre sont démodés,—on n'a trouvé personne pour l'emploi.

Nous pouvons mieux que de conquérir le conquérant.

Toutes ces femmes de l'arrière, casquées comme des Amazones—désarmées.

Il faut libérer l'homme de l'homme.

«Le couple», où donc le placez-vous? sinon en tout, partout, avec son double droit de vie et de mort sur le monde—ensemble consenti? Reprenant le thème, de Lysistrata de plus haut, éclairer le vrai sexe ennemi, en lui rappelant que la vie est en nous, et qu'il détruit l'œuvre de la femme sans son consentement,—par ce suicide involontaire, collectif, ordonné aux mâles.

«Cette illustre amazone instruite aux soins de Mars Fausse les escadrons et brave les hasards. Vêtant le dur plastron sur sa ronde mamelle, Dont le bouton pourpré de grâces étincelle, Pour couronner son chef de gloire et de lauriers, Vierge, elle ose affronter les plus fameux guerriers.» ENEIDE, traduction de Marie de Gournay.

Il est temps que les Amazones ne se fassent plus féconder par l' «ennemi»—et l'ennemi n'est-il pas celui qui prendra à la femme son enfant, pour l'élever ou le tuer à sa guise?

Il n'y a pas de sexe ennemi; l'ennemi de l'homme, c'est l'homme.

Que tous ceux, purifiés par le feu, s'approchent de nos foyers solitaires: nous serons mieux que l'épouse, la mère ou la sœur d'un homme, nous serons le frère féminin de l'homme.

Femmes belles, vos visages éclairent comme des lampes d'albâtre fardé, votre jeunesse est déjà une jeunesse d'art et encore une jeunesse de lumière.

Douce lampe de Psyché, ne brûlez pas l'amour endormi,—éclairez-le.

Ne considérer leurs mains sur vos yeux que comme des pétales plus vivants? des fleurs, rien que des fleurs odorantes, fraîches, et qui se défont—et qui se défont aussi de vous, car vous n'avez su que les prendre, vous n'avez pas su les porter.

Vous acceptez leurs fleurs,—mais comment les jeter?

«Vieillir en beauté», est-ce vieillir de cette vieillesse sans prestige et sans défense des fleurs fanées?

La fin des femmes est encore plus navrante que la fin des fleurs.

Au lieu de se plaindre du bavardage envenimé des femmes vieillissantes, trouvez-leur donc une autre occupation.—La ligue contre la médisance ne suffit pas.

Quand arrive l'âge de ne pouvoir «créer des scandales», elles les répandent.

Pour cacher leur navrement, elles disent: «Renonçons enfin à la servitude de devoir plaire. On n'est guère libre qu'à 6 ou à 60 ans.»

Cette catastrophe: être femme.

Quelle pauvreté est la vôtre, vierges d'une seule virginité! Que n'avez-vous pu naître houris, ou du moins les oreilles, le nez, les yeux, la bouche également scellés. Une dévirginisation en vaudrait la peine. Mais quel piètre avantage de posséder le premier une qui vous juge de ses yeux ouverts, qui vous écoute de ses oreilles insatisfaites, et se tait avec ses silences. Et même arriveriez-vous à lui «faire dire comme vous», rien ne peut l'empêcher de penser comme elle, selon son sexe opposé et complémentaire; et ce sexe opposé, n'est-ce pas le stimulant et la cause de la création? Qu'elles vous tentent donc vers elles—et le fruit de la connaissance que les dieux ont défendue, de peur que les couples humains ne les surpassent.

Ni patriarçat, ni enfantiarçat, ni matriarçat, «elle avait cent villes, puis fut cloîtrée»,—participation, union, essai d'entente entre tous les genres du genre humain.

Elle aurait donné dix ans de sa vie (des dernières) pour ne pas arriver aussitôt à la cinquantaine. Que faire de la cinquantaine? A cet âge, la vie privée ne veut plus des femmes, la vie publique pas encore. Il faudrait avoir au moins à voter, à opter pour le bonheur d'autrui, avec toute la sagesse et l'expérience acquises,—et qui ont si peu suffi à leur bonheur personnel.

Les autres seuls profitent de notre expérience—que l'Etat à son tour profite de notre expérience!

Elles ont assez mal choisi leurs amants pour bien choisir leurs dirigeants.

Mais cette race, l'homme politique, s'est montrée si peu politique qu'elle tend à disparaître.

Qu'il se fortifie, et se perpétue, et se justifie, et s'intensifie, et se purifie, en s'adjoignant les femmes.

Car personne plus vite qu'une femme, non éprise, ne reconnaît la valeur d'un homme, ses buts, ses desseins, ses vanités, ses faiblesses.—Les hommes se trompent avec des paroles, on ne trompe pas une femme, même par le silence.

L'ambition est plus corruptible que l'amour, et les femmes ne feront rien sans amour.

Atalante, aux jambes fuselées, montant en s'évasant jusqu'aux hanches puissantes de lévriers de course,—faites pour courir après l'impossible!

Jambes d'Atalante et côtes de Saint-Sébastien.

Et vos admirables bras trop longs, étendus comme un peu au-delà de tout ce qu'ils pensent pouvoir saisir.

Quelle a dû être l'existence d'Atalante domestiquée par Mélanion?

Prenait-elle pour lui plaire de petits pas étriqués de mousmé, portait-elle comme Salammbô des chaînettes invisibles?

Quels sont les êtres qui ne sont jamais jetés à terre par la lourdeur de leur ailes?

La réalité est assez difficile à ployer à nous-mêmes pour permettre à tous nos actes de nous ressembler.

O Atalante, que votre démarche, comme un vaisseau, reprenne le large!

Et ne regrettez rien si, libre enfin, vous tracez un beau sillage.

Ayez la seule sorte de pureté qui vaille, celle qu'on ne peut ni vous gâter, ni vous ôter, et dont vous ne pouvez vous défaire. Votre pureté ne dépend pas d'un état d'ignorance, n'a pas plus ou moins de virginité,—votre pureté est aussi durable que vous-même, votre pureté, c'est vous.

Autre nativité: Seulement de la femme consciente et libre—de sa pureté à venir pourra naître le surhomme.

Quelle nouvelle griserie de se sentir seule et soi auprès de qui l'on aime, libérée de l'amour,—n'avoir plus besoin des autres pour être.

Gaspiller ainsi, sur un seul nos dons d'aimer?

Quel public ingrat qu'un seul.

Mais nous revenons aux êtres par nécessité, découragées de voir le peu de chaleur du reste.

—Pourquoi ne pas aussi leur permettre vos gloires et autres honneurs, postiches du cerveau.

Quoi de plus féministe que les neuf Muses—et Apollon?

La femme grecque devait devenir courtisane pour être écoutée.

Choisissons tout de même l'Occident septentrional où la jeunesse de la femme peut ne pas être sa seule destinée.

Mais Phryné n'aurait aucune chance d'être acquittée à présent—du moins en pays anglo-saxon—où aucune grâce ne prévaut, où l'amour semble jugé et les lois appliquées par de vieux eunuques. Il faut donc donner aux femmes d'autres valeurs.

—La concurrence tue l'amour; nous ne les aimerions plus.

—Vous les aimeriez peut-être mieux, en oubliant moins tout ce qu'elles furent, sont, et peuvent devenir, et l'amour sera toujours nécessaire pour tenir tout le reste à sa place.

Mais quelle gloire est digne de vous, ô femmes qui faites de vos cheveux une triple couronne?

INDIGNATIONS

... Nous qui avons fait l'arrière ensemble!...

«Qui vivra verra»,—mais qui vivra?

Le marteau musical, Le balancier égal. Du frappeur de médailles...

... A présent que la plupart de nos amis sont des morts—ou des ministres...

Appelons-les de leurs noms primitifs: Caïn, Abel.

Ce n'est pas parce que je ne pense pas aux hommes que je ne les aime pas, mais parce que j'y pense.

S'expatrier de toute patrie?

Si je m'étais abonnée à l'humanité, je m'en désabonnerais.

La guerre, cette justification de la bêtise humaine.

Quelle que soit la sottise des pronostics, la réalité la dépassera.

Le genre humain,—un genre que je déplore.

«... Et en dernier, Dieu créa l'homme.»—Nous nous ressentons de la fatigue du créateur.

L'humanité, cet enfant de vieux.

«Ubu roi?—Ubu Dieu.

Adam et Ève seront toujours nos parents les plus proches.

Si l'amour existait parmi les hommes, ils auraient déjà bien trouvé le moyen de le prouver.

La nature ayant inventé une horrifique et presque inextricable façon de naître et de subsister, la civilisation a sans doute voulu y apporter le secours de ses engins exterminateurs.

Cependant qui eût cru que la petite civilisation, si mal ajustée, dont nous pâtissions et jouissions si médiocrement, aurait un jour la force d'un élément pour s'anéantir?

Une bêtise collective a quelque chose d'élémental—c'est notre grandeur, à nous autres, civilisés.

L'idéal: ce lieu commun, qui ne se trouve nulle part.

Cette terre insatiable de sang, qu'on nomme patrie.

Quand on repeint l'Europe, la première couche est toujours de rouge.

Ugolin fut un père moins terrible que la mère patrie.

Était-ce par honte ou par prudence que Louis XIV défendait la grande porte de Versailles aux blessés de ses guerres?

Et vous, bourgeois, que peut votre petit zèle auprès de ces grands blessés?

Leur offrir une médaille commémorative et compensatrice de tout ce qu'ils ont perdu, aux manchots le confectionnement d'ouvrages de dames; de misérables rentes pour garantir leur misère d'aveugles—jusqu'à la fin de leurs jours sans jour?

Quel sort est à présent digne d'eux? statues mutilées de la France, victimes de leurs victoires.

Vous accepterez le sacrifice des «sommités fleuries» de la race, sans faire aucun geste qui vous montre leurs égaux, fut-ce même de vous immoler pour eux à votre tour.

Rangez-vous donc, citadins apeurés, et baissez la tête devant ces morts qui reviennent.

Ils semblent presque tous indignes de leur malheur.

Nous comprenons à présent la saine rudesse d'un Gargantua, la frivole insouciance des délicates victimes de la Conciergerie,—aussi ces bourgeoises bouffies et bavardes devenues des mater dolorosa.

Ces gens abrutis devant leur douleur—à laquelle ils n'avaient jamais pensé, insensibilisés à force d'étonnement.

Le choc est un anesthésiant naturel.

Le rire seul échappe à notre surveillance.

Je sais mieux par leurs rires que par leurs confessions ou leurs pleurs, combien et comment ils sont atteints.

Leurs rires, comme une vibration de fils conducteurs, nous mènent au centre des sinistres.

Ce cœur des armées, le tambour démodé, son battement emprisonné comme dans de la chair du cœur.

Nous recevons la vie, généralement couchés, mais la mort, dont nous avons solennisé le personnage, mérite qu'on la reçoive debout.

Je ne crois pas au manque de perspicacité des Français, mais plutôt à leur incapacité de s'ennuyer. Et penser à la guerre, et se préparer à la guerre, c'est s'ennuyer, ennuyer tout le monde, c'est s'encaserner. Mille fois mieux vaut-il mourir—et vaincre également sans y penser!

Trop de réflexion gâte le plaisir, trop de réflexion gâte aussi la guerre—les Allemands l'ont bien prouvé.

L'organisation est le bâtard delà réflexion—la réalité peut la désavouer et la fausser.—Vivent ces élans qui font l'esprit et le corps d'un peuple!

La Marseillaise dénote bien que le peuple français, bien qu'ayant produit Jeanne d'Arc et Napoléon et les plus résistants et les meilleurs combattants que le monde ait connus, n'a rien d'agressivement guerrier: «Aux armes, citoyens!... Entendez-vous dans les campagnes—Mugir ces féroces soldats—Qui viennent jusque dans nos bras—Egorger nos fils et nos compagnes... »

Cela pouvait sembler un sport pour le gentleman anglais, une raison d'être au militarisme prussien, une saignée pour la Russie, une occasion pour la Belgique d'être héroïque et de rentrer dans l'histoire, mais pour la France?

Le Français est en effet distrait; il a subi la guerre; il a également subi la victoire, et dédaignera même d'en tirer profit.

En Allemagne ils ont militarisé même leurs forêts...

Wilhelm: Will—volonté; helm—casque.

Allemagne: fourreau d'épée, embûche à canons, pépinière de Prussiens, usine à guerre. Ne vaut-il mieux refaire de vos soldats des mercenaires industriels, de vos métaux des mines de prospérité? Cela n'est-il d'un meilleur commerce?

«Il faut bien vivre»,—-bien vivre des autres? Mais pour cela, il faut des autres; massacrer et exterminer sa clientèle, n'est-ce pas d'une mauvaise économie politique?

L'Allemand, dont la musique est la femme, et la femme un bétail.

Ils critiquent l'utopie en vous disant qu'on ne gouverne qu'avec des «possibilités».—Comme s'ils n'accomplissaient pas chaque jour des utopies malfaisantes!

De l'homme des cavernes à l'homme des caves...

Il ne fallait pas avoir l'ouïe aiguë d'un Iroquois pour discerner la croissance et la marche de l'ennemi.

Si, au lieu de dormir sur leurs «deux oreilles», ils avaient fait la concession de ne dormir que sur l'une...

«Et qui l'eût cru!» disent leurs sceptiques écrivains, réduits à l'ironie des clichés.

L'illusion: une paresse de l'esprit.

L'inconséquence adressée à l'incompétence.

Ils sont fatalistes—en ce qui concerne autrui.

Ils disent: «La mort d'un homme est une terrible calamité, la mort de 100.000 est une statistique.»

«Le but» n'est qu'un prétexte.

Je croirais à ceux qui veulent servir la République, s'ils ne se servaient avant elle.

Même leurs jeux de dames finissent en jeux d'échecs.

Mais la politique doit être moins passionnante que les cartes, puisqu'on n'y joue surtout que la fortune d'autrui.

Les premiers rôlent varient: les figurants sont presque toujours les mêmes, qu'ils crient un jour Vive César, ou...

Ils ne se rendent pas assez compte qu'en choisissant le succès on ne choisit pas son public.

Je n'ai peut-être pas assez de haine pour comprendre la politique.

Ne consiste-t-elle pas dans l'exercice de son intelligence non contre l'ennemi, mais contre «l'autre parti»?

La France avec ses milliers d'artistes, n'a-t-elle pas un financier?

Imaginez un tronc sans tête, hérissé comme un porc-épic de porte-plumes: l'Administration.

Leur gouvernement: le hasard; les événements: leurs ministres.

La Tour Eiffel, précoce commémoration des fils de fer barbelés.

1914: immense Magic-City se terminant par son grotesque jeu de massacre.

Tant de morts n'ont-ils pas mérité la mort du militarisme.

En guerre, le choix des armes n'est pas égal, car c'est l'agresseur qui les choisit.

Les hommes politiques sont trop souvent incompétents dans les grandes circonstances parce que, étant limités par le quotidien de leur profession, ils ne trouvent plus en eux l'envergure d'une improvisation, histrions et non créateurs des premiers rôles.

Que ne nomme-t-on un plébiscite pour le Rhin, un plébiscite de Loreleys?

Ces instigateurs du nationalisme qui font la guerre en chapeau haut de forme.

Ceux qui ne pensent pas pensent comme l'Echo de Paris, ceux qui pensent ne savent pas ce qu'ils doivent penser.

Si l'on voit les poètes se prêter à l'action, c'est que l'action est montée sur leur sommet et qu'ils peuvent en tirer tout le lyrisme qu'ils réclament.

De ces juifs dépossédés qui semblent pâlir encore de l'agonie d'un dieu, qui ont accepté l'opprobre et l'héritage de la couronne d'épines;—mais toutes les couronnes sont peut-être des couronnes d'épines!

L'égalité: un niveau d'infériorité.

Pour assagir les profiteurs, que ne réduit-on leurs profits au «statu quo»?

Si ceci se pouvait, on verrait ces capitalistes enclins à des «pourparlers» immédiats.—Il y a aussi des jusqu'auboutistes du profit.

Cette rage de posséder m'étonne.—Quelle sagesse de n'être propriétaire de rien. On possède simplement, parce qu'on sait regarder, parce qu'on sent bien ce que l'on peut faire vivre en soi. Le propriétaire perd ce qu'il possède par l'habitude et l'ennui, ou il en devient le gardien, et, sans même le lui enlever le passant le lui prend.

Le propriétaire échappe rarement à sa possession, mais la possession échappe presque toujours à son propriétaire!

Tant de pays et tant de femmes aussi sont en souffrance, mal possédés: exproprier les propriétaires—sans prendre leur place.

Ils disent: «J'aime le poisson, et ne tiens pas à ce que le poisson m'aime!» Argument prussien qu'ils crèvent donc d'une arête—même le poisson mort a de la défense!

... Et qui de nous, parmi ses proches, N'a pas de gens du genre boche?

Les Belges nés d'un méridional blond et d'une Allemande sympathique—encore sympathique.

Ces réfugiés, avec des yeux d'un bleu qui ne se fait plus en France, ce bleu strié des vitraux en rosace, le bleu de Chartres, devenu introuvable? ... Et va-t-on retrouver avec l'affluence des autres races chez vous, des pigments perdus, des procédés et des combinaisons d'êtres oubliés, des types assez anciens pour sembler nouveaux. Il faut se renouveler pour retrouver même le passé.

Certains réfugiés. Misérables d'une misère qui n'a fait que changer de place; quitter une pauvreté navrante et régulière pour une pauvreté pleine de nouveautés et de divertissements, est peut-être pour eux une façon inespérée de voyager.

Le primitif amour de l'aventure (plutôt qu'une fortitude envers l'adversité) fait supporter aux peuples des calamités, à la condition qu'elles soient excessives et inattendues, et délivrent pour un peu des calamités et des laideurs quotidiennes et habituelles.

NOTES SUR LE COURAGE

Autant de différentes sortes de sensibilités, autant de sortes de courages.

Remy de Gourmont a dit: «Le courage se mesure sur la sensibilité.» Mais la sensibilité, sur quoi se mesure-t-elle?

Rien n'a l'air aussi simple ni n'est aussi complexe—et souvent faux—que les différenciations et classements.

«Courage physique»: les animaux sont courageux pour un besoin; les hommes sont courageux pour les mêmes raisons, ou par besoin de le paraître: courageux par peur.

«Courage moral»: et ses excès, intrépidité, fanatisme, amour du danger, etc...

L'excès est un attribut du courage, mais la prudence, et même la peur ne sont pas incompatibles avec un certain courage:

«Oh! mon Dieu, que cette coupe puisse m'être épargnée!»

On peut être courageux à contre-cœur et sans entraînement ni exaltation, pour ainsi dire en contradiction avec soi-même, ayant mis son courage, son but ou son plaisir dans autre chose. Ceux qui aiment la guerre manquaient d'un amour ou d'un sport adéquat, manquaient de l'art de vivre. C'est une calamité, pire, un dérangement, pour ceux qui ont trouvé.

Redevenir anonyme: prendre sa place dans l'épopée.

Lovelace, en partant combattre, dit à sa belle cette parole peu consolante pour elle: «I could not love you, dear, so much, loved I not honour more.»

Ce sophisme rend évident qu'il préférait la griserie de la bataille incertaine aux ébats d'un amour triomphant. C'est toujours humiliant de se voir préférer même l'honneur et c'est d'un Don Juanisme peu galant de le clamer.

L'homme, qui a une tendance à accepter les sentiments tout faits et qui les préfère même résumés en clichés, trouve dans le mot: honneur, une incitation au courage. Ce mot, sans autre excuse, masque presque toujours un intérêt parfois collectif ou simplement une des voluptés de la haine. Les femmes, plus véridiques en ce qui est essentiel, souvent le dédaignent.

On dit des Anglais, qu'ils se laissent tuer «comme des mouches».

S'exposer est souvent un manque de prévoyance plutôt qu'un signe de courage: ne pas craindre un obus sur la tête prouve une atrophie de l'imagination.

On peut aussi être cité à l'«Ordre du Jour» sans pour cela être un héros. A la guerre surtout, il y a la bravoure par entraînement, par inadvertance, sans réflexion ni choix, «la fuite en avant». Il faut en certains cas, un grand courage pour déserter—y être tenté et résister, se surmonter et surmonter l'instinct de la préservation, pour un but collectif et peut-être douteux, s'offrir résolument et consciemment en sacrifice, par esprit de corps, par esprit de pays ou par esprit de rien, est peut-être plus courageux que de ne jamais peser l'inutilité du risque.

Napoléon n'a-t-il pas dit que l'homme le plus courageux fut, selon lui, un soldat belge mort de peur à son poste?

En temps ordinaire il est difficile d'être courageux sans être trop remarqué; la guerre permet qu'on le soit d'une façon qui passe à peu près inaperçue.

Abdiquer de soi.

«They also serve who simply stand and wait.»

—Rôle de la femme pendant la guerre, courage muet, presque inactif, rempli seulement à faire silencieusement et sans honneurs de petites besognes navrantes: voir blessé ou mort ce qu'elle avait créé vivant, bien portant, et devant ce gâchis se donner encore, se donner toujours; sa tentation, son instinct, comme celui de l'homme de se battre, courage égal, mais le sien passe inaperçu d'être ce qu'on appelle naturel, cela rabaisse son courage à un rang animal, dont l'homme se différencie en combattant pour un idéal, pour une fausse valeur, ou pour le plaisir.

Suivre sa personnalité, le «to thine own self be true» d'Hamlet; mais j'oppose à cela cette vérité: «Céder à certaines tentations demande un terrible courage.»

L'être courageux n'est pas celui qui a fait une chose courageuse; mais dont toute la vie a été une chose de courage.

Admettre une idée, toutes les idées incitatrices au courage.

Leur courage est d'autant plus admirable qu'il est individuel et non collectif.

Je propose une croix civile pour ceux qui n'ont ni recherché, ni fui trop ardemment le danger,—pour tous ceux qui ont supporté la guerre avec un ahurissement sobre et sans paroles.

Qui ne se sont pas rués vers des besognes pour lesquelles ils étaient impropres.

Qui ont pris des coupons de l'Emprunt, et porté leur or au Trésor, sans espoir de le revoir jamais.

Qui n'ont pas recherché un brassard, ni un accoutrement, ni une occupation de guerre.

Qui, sous des prétextes fallacieux, n'ont pas essayé de voir le front, mais qui, avec sérénité, ont attendu ou créé la chose qu'ils pouvaient faire avec compétence.

En attendant que l'humanité redevienne humaine—le rester; garder un équilibre civil et personnel, dans le désarroi et l'ennui, est faire acte de bon citoyen, ce qui, égalant une croix de fer ou de bois, est une distinction en soi.

«Gloire à notre France immortelle, Gloire à ceux qui sont morts pour elle, Aux martyrs, aux vaillants, aux forts, A ceux qu'enflamme leur exemple, Qui veulent place dans le Temple. Et qui mourront comme ils sont morts.»

Monotonie de l'héroïsme, prestige de l'uniformité...

Ne sortiront-ils jamais de ce cercle de mort que chaque génération lègue, sous forme de service militaire, à la génération suivante?

Marraine d'un inconnu? J'aurais trop peur de ne pouvoir le négliger comme un ami.

Une jambe ou un bras de moins est devenu un insigne moral,—on les reconnaît par ce qui leur manque.

Ne reculons pas avec notre temps. Il ne suffit pas que les réalités soient pour avoir raison.

J'exulte de n'être d'aucune utilité.

Les soldats sont des figurants exaltés parfois, obligés toujours de suivre le char de César.

Si l'esprit se soumet, il n'est pas nécessairement en «déroute».

C'est parce que vous n'aimez pas la vie,—la vie qu'il faut travailler comme une belle matière ingrate—que la guerre vous enchante.

«Ne pas se boucher le nez devant l'épopée.»

—Ni la renifler non plus, comme une hyène affamée.

«C'est aussi un peu grosse caisse, terne carnaval horrifique, mêlez-y vos fifres subtils, et de plus près! (la belligérante est à Nice).

Vous attendez d'être émue pour une France «suppliciée».—C'est vous qui êtes distraite, il vous faut donc l'épreuve pour voir, aimer, savoir? L'épopée est continuelle... C'est la vie qui est la grande aventure guerrière.

Et il en sera comme pour madame de Genlis qui, dans ses «Mémoires», déplore la Révolution française parce que, lors d'une émeute, son cabinet d'histoire naturelle a été bousculé, et qu'on lui a dérobé une sardoine de grand prix.

BAS COTÉS

En parler est ennuyeux. N'en pas parler est ennuyeux.

2 août:

Elle est là, la guerre! Avec quel visage? Personne n'en semble ni ivre, ni craintif, ni amoureux.

Un mobilisé:—«Ce n'est pas que j'aie peur, mais c'est dommage tout de même».

Un jeune homme, en quittant une femme:—«Puisque je te dis qu'il n'y a pas de danger...»

Ils partent tous avec le vent qui sonne la charge.

Une affiche de casino annonçant une représentation de «Boccace» reste sur une plage déserte.—Flagellé par l'orage, un vieillard s'abrite derrière une cabine de bains à roulettes.

La mer claque et montre ses dents.

Tous les petits papiers roses, bleus, rouges et blancs, que semblaient les gens au loin, sont balayés de la plage.

Il ne reste de la saison ni petits chevaux, ni baigneurs, ni casinos éclairés, ni femmes constellées et vénales, ni sportsmen occupés à suivre des petites balles, ni aéroplanes se maintenant, ou ne se maintenant pas, dans les airs mal faits pour eux; il ne reste de la saison que la saison, avec ses tempêtes, ses marées, ses grandes étendues de sables libres ou couchées sous les vagues.

PETITES RÉPERCUSSIONS

Littérature.—Si nous sommes anéantis, vous trouverez toutes mes lettres inédites dans l'armoire de mon grenier, la postérité ... etc. ...

Sport.—«Je n'ai plus un rond», me dit un petit jockey de quarante-cinq kilos, qui devait monter Radium aux courses de Deauville, hier.

Confiserie.—La vendeuse de «Topsy», exilée parmi ses bonbons, n'a pas pu s'acheter une côtelette, ni une boîte de sardines, faute de monnaie.

Milliardaire, sans bagages.—«Je me couche pendant qu'on me blanchit.»

Recherche d'emploi des immobilisées. Mendicités des oisifs.

Toute cette camelote des sentiments..

La «mouche du coche», qu'importe!... mais la mouche de l'ambulance!...

Elles réveillent leurs malades plusieurs fois dans a même nuit pour leur demander s'ils n'ont besoin de rien.

Quêteuses d'aventures, ou vampires sadiques, auprès des blessés!

On prépare des lits dans les salles de jeu...

"Tas de chiennes en rut, mangeant des cataplasmes."

ARTHUR RIMBAUD.

L'Hôtel, transformé en hôpital militaire, est prêt, avec ses quatre cents lits, pour l'énorme accouchement. Ces dames des plages, déguisées en sages-femmes, attendent là, impatientes et toutes blanches, avec leur croix rouge au front et leurs belles mains ignorantes et sublimées. Et voici l'arrivage des hommes de souffrance, couchés au fond des autos, étendus sur des brancards; camionnés sous la pluie, des Marocains grelottent et voilent leurs faces par pudeur. Un casque de Prussien est entre les bras d'un soldat qui n'a plus de jambes. Le petit caniveau qui sépare la rue de l'entrée de l'hôtel fait grimacer de douleur un officier. Proie étendue sur le large poitrail d'une dame âgée, un zouave, avec les trois quarts du visage qui lui restent, fume une cigarette pour se donner une contenance. Celles qui n'étaient pas de service à la gare s'abattent, du balcon, où elles guettaient, sur les moribonds de premier choix.

Les trois grands bateaux arrivent de Dunkerque avec leur cargaison de guerriers qui chantent. Ils font vibrer de leur poids les cordages et les mâts. Tout est cris et couleurs. Et les bateaux, grandissant, entrent dans le petit port avec leurs hommes rouges et bleus et bruns. Parmi eux un clair Anglais, vêtu de blond, répond en souverain courtois aux «Vive l'Angleterre» qui l'acclament de la jetée. Tandis que les soldats français jettent de petits drapeaux belges à la foule, qui offre en échange cigarettes, chocolat, biscuits, fromages, fleurs, des filles jolies arrachent et donnent leurs collets de dentelle et leurs mouchoirs et leurs gants en gage d'un amour anonyme et généreux. Et lorsque les soldats vident les ponts et descendent à terre, on dirait que les bateaux se déshabillent.

Leurs fusils croisés forment de petits squelettes de tentes sur la place de Honfleur. Les soldats tendent avidement leurs mains aux paysans, aux fillettes qui arrivent, leurs tabliers pleins d'un bon pain chaud, qu'un caporal couvre de confiture. Des femmes et des garçons apportent, en courant, des bouteilles de cidre, des hôteliers envoient les bonnes avec le café destiné à leur clientèle. «Même celui qui n'a rien, donne ce qu'il a», résume quelqu'un derrière moi. Après qu'ils ont rempli leur bouche, les soldats remplissent leurs sacs et la poche arrière de leur uniforme avec des provisions dont l'avarice normande a su les combler,—car l'avarice seule peut avoir la ressource de telles prodigalités. On apporte après, des cartes postales et les fleurs rondes des dahlias qui semblent des décorations militaires. Chacun s'en empare avec la même avidité. Un prêtre aux gestes grandiloquents, entouré de trois dévotes, attend, de toute sa patience ecclésiastique, son tour. Ayant épuisé les autres ressources et amusements, on commence à l'entourer. Il se rengorge de contentement, mais la foule est déjà distraite, et en se détournant le laisse cloué sur place, comme un pingouin.

L'Hôpital est près de la côte de Grâce. Des lits bien nets et des femmes de toutes espèces attendent les blessés qui leur sont promis et qui se font désirer. Je rentre au laboratoire où des sœurs et des jeunes filles, des hobereaux et des cuisinières se font vacciner par une étudiante en médecine, en prévision des fléaux anticipés. Je regarde dans un bocal un foetus de cinq mois; ses jambes croisées, sa grosse petite tête lui donnent l'air d'un sage en ivoire: malgré le grand tuyau qui le rattachait à la vie, il a su ne pas naître!

On parle tous les jours à table, de spicas, d'extractions déballés, de gangrène, de pus bleu, etc..., etc...

Nous apprenons également tout un vocabulaire militaire nouveau, survivant aux communiqués:

Mobilisation. Mulhouse. Réquisition. Brillantes contre-attaques. Ultimatum. Guillaume. Offensive. Leurs grosses pièces d'artillerie Défensive. donnent peu de résultats. Les atrocités. Destruction de Louvain. Le théâtre de la guerre. La Prusse orientale. Quand les Cosaques viendront... Ils veulent tous retourner au feu. Nos alliés. Nous reculons, c'est exprès. Evacuation. Aucun changement sensible. Conseil de guerre. Un Taube à survolé Paris, jetant des Les droits de La Haye. bombes; aucun dégât sérieux. «Pas de nouvelles depuis quinze Un aéroplane allemand a détruit un jours!... hôpital. Les blessés arrivent. Nous progressons en Lorraine La Croix-Rouge. Les Allemands à Reims. «Abas Ali Abas. Chiffon de papier. Spica. Le Gouvernement à Bordeaux. Marocains, Turcos. M. Poincaré félicite nos troupes. L'aile gauche fléchit. Le Tsar embrasse la France en la Notre artillerie... personne de M. Paléologue. L'aile droite se maintient. Grandes occasions pendant les Attaquer le centre. hostilités. Dégarnir le front. Automobiles blindés. Prendre contact. Leurs pertes décrites par eux-mêmes. Autrichiens en déroute. Trente mille prisonniers. Les familles P, T, V, et X. rescappées Evacuation de Przemysl. de Varedde, sont en sécurité à L'effectif russe. Carpentras, et demandent des Héroïsme d'un soldat belge contre nouvelles des familles A. B, C, D, dix uhlans. leurs fils, neveux et frères. Trois zeppelins capturés. Nouvelles atrocités. Exploits d'un aéroplane français. Ordre du jour. Respecter sa neutralité. Mort d'un éclat d'obus au fémur. La Turquie s'arme-t-elle? Morts à l'ennemi: le caporal X... La flotte anglaise aurait coulé Sur le champ d'honneur. trois vaisseaux marchands. Promotions pour faits d'armes. Succès de nos troupes. Ils auraient employé des balles Leur moral est bon. dum-dum. Les réformés, munis des certificats Plus d'essence. de leur médecin, se présenter au «Saufs-conduits». Ministère de la Guerre. Benzol ou essence minérale mêlé à Mobilisation des territoriaux. l'éther ou à l'eau de Cologne La classe 1915, se présenter à la fait des ratés, mais peut servir mairie entre 9 heures du matin et pour fuites. 10 heures du soir. Tous les pneus réquisitionnés. Appel aux volontaires. «Permis de séjour». Nous nous replions sur Paris: Télégrammes visés. stratégie voulue. Cartes postales militaires. Ils manqueraient de vivres et de Les lettres de nos combattants munitions. n'arrivent pas. Bombardement de Senlis. L'État-Major. Appel aux habitants de D... Retard des correspondances, Matinée de gala au bénéfice des plaintes des familles. blessés. Lettres de Sa Majesté Georges V Les uhlans se retirent en désordre, pour féliciter M. Poincaré de son poursuivis par les Anglais. anniversaire. Evacuation des blessés de Il ne faut pas alarmer les Saint-Quentin et de Dieppe. populations. La Bataille de la Marne. Réponse de M. Poincaré à Sa Majesté Meaux. Georges V. Bataille de l'Aisne. Ceux qui répandent de fausses nouvelles On demande de vieux habits pour les seront arrêtés et poursuivis. blessés du Casino, leurs uniformes Ils tâchent de déborder notre aile étant en réparation. gauche d'un mouvement circulaire. L'Amérique envoie à la France une L'Italie exprime sa sympathie et cargaison de tomates. chante la Marseillaise. Un train de blessés s'est précipité Les uhlans sont entrés dans le village dans la Marne. X... et ont brûlé, fusillé, violé et On fait sauter les ponts. mutilé tous les habitants, Devenu fou sous les drapeaux. Nous progressons légèrement. Enfermé à la prison de ... La cathédrale de Reims est en flammes. Les puissances protestent. Nous avons presque anéanti et fait Quatre architectes, réunis à Rome, prisonnier un régiment, près de ... votent un blâme. Ils achèvent les leurs. Les intellectuels. Grands succès pour nos armes; Leur «Kultur». Ils avouent sept mille morts dans Mort de Pie X. la quinzaine après l'Yser. Le nouveau pape désapprouve Nous progressons sur tout le front. également le tango. Nous avons repris La Bassée. Le kronprinz serait blessé. Nous reculons légèrement près de Notre front ne bouge pas. Vailly. Anvers pris. Sans importance pour nous, puisque Aucune importance au point de vue l'action est au nord. stratégique. Le Kaiser leur aurait donné l'ordre Le gouvernement belge au Havre. de prendre Calais. Aide auxiliaire. Sur la Lys. Dans les tranchées. Ce roi admirable qui n'a pas hésité L'heure de l'armistice. à sacrifier son peuple et son pays Il n'est pas encore appelé, à l'honneur, au droit. La chasse aux embusqués. Ils abandonnent l'Yser. La guerre scientifique et non Notre patience inébranlable. artistique. Rien à signaler, qu'une violente Leurs canons s'enlisent. canonade. Notre Joffre a le caractère ferme Alternatives d'avance et de recul. et haut. Le front prend la forme d'une Nos blessés. énorme scie. Nous progressons en Woëvre et en Argonne.

QUESTIONS QUI SE POSENT

Cela va-t-il leur remettre du sang dans les veines de le verser?

C'est peu de mourir pour ce qu'on aime, mais c'est beaucoup de mourir vainement.

Ceux qui ont trop tenu à la vie pour la risquer, l'ont perdue plus que les autres?

Une alliance valait mieux qu'un rapt?

Il n'est pas dit qu'Abel se soit défendu.

Être victime est aussi une volupté,—une volupté de Dieu.

Les Français sont pourtant habitués aux mariages de raison.

Le sang français, ce précieux vin de Bourgogne, devient chaque jour plus rare.

Périr, mais sans avoir mélangé ou souillé son crû?

«Songeons à refaire des enfants à la France», s'écrient déjà d'insouciants et stériles journalistes et politiciens.

«Luttons pour l'espèce»:

Après la maternité forcée ou artificielle, la couveuse artificielle, le lait artificiel, le sang artificiel, il restait à inventer ... la mort artificielle.

Il n'est pas français de craindre le mélange.

Cette «race finie»,—qui recommence.

Europe: tonneau des Danaïdes.

Leur champ d'honneur: une fosse commune.

Les peuples neutres, peuples ternes, badauds, disqualifiés d'être restés dans le bon sens:—le bon sens n'est pas toujours bon.

La terre n'a-t-elle pas une digestion assez solide pour assimiler l'ennemi et même l'allié,—elle a déjà assimilé le Franc, le Saxon, le Celte, le Latin, etc?...

—L'araignée attire la mouche au centre de ses fils et s'en repaît.

Le sang n'est-il pas plus français que la terre n'est française? (Le juif est plus juif que Jérusalem).

L'homme la synthèse de sa patrie, ou la Patrie la synthèse de l'homme?

Avant tout, il vaut mieux que la France ait des Français.

Les perdre est aussi facile que les refaire est difficile.

L'ennemi a peut-être bien pesé que, pour un peuple prolifique, la guerre,—même la défaite—n'est qu'une saignée, mais qu'un peuple infécond, même victorieux, s'extermine.

N'est-ce pas de l'intérêt de tous les peuples que soit sauvegardé cet exemplaire rare—intact jusqu'à ses couvertures extérieures? C'est un type humain qu'on peut aimer entre tous, et l'on ne saurait avoir d'autre patrie d'élection.

Le défendre contre l'emprise allemande, en faveur de l'emprise cosmopolite?

Plutôt deux Babylone que deux Berlin, mais plutôt que deux Babylone, un Paris.

Je vois très bien l'Europe républicanisée, où chaque peuple aurait les spécialités qui lui sont propres, ainsi que jadis.

«On allait aux autres villes de Grèce chercher des rhétoriciens, des peintres et des musiciens, mais en Lacédémone des législateurs, des magistrats et empereurs d'armée; à Athènes on aprenoit à bien dire, et icy à bien faire; là, à se desmeler d'un argument sophistique et à rabattre l'imposture des mots captieusement entrelassez, icy à se desmeler des appats de la volupté et à rabattre d'un courage invincible les menasses de la fortune et de la mort; ceux-là s'embesongnoient après les parolles, ceux-cy après les choses; là c'estoit une continuelle exercitation de la langue, icy une continuelle excercitation de l'âme.

MONTAIGNE: Essais, page 19, tome II. Jouaust.

SUPERFICIALITÉS ÉCONOMIQUES

Nous habitons une seule patrie: le monde.

(MÉLÈAGRE).

Protections,—qui nous protègent de tout ce dont nous avons besoin. Or, qui niera cette vérité élémentaire: Nous avons besoin de ce qu'ils ont, ils ont besoin de ce que nous avons.

Faudra-t-il donc «se couper le nez pour embêter son visage?».

Nos douanes—espèces de murailles de Chine qui, sans nous rendre exclusifs, nous appauvrissent.

Puissent bientôt les pays protectionnistes sembler des féodalités démodées.

Il y a peut-être moins de différences entre contemporains de nationalités diverses qu'entre un Français du Moyen-Age et un Français de nos jours?

L'individu a évolué sans la collectivité, mais la collectivité le rattrape, l'exploite et le fait massacrer.

«La vie d'un peuple n'est qu'une suite de misères, de crimes et de folies.» (Anatole France).—Les individus sont plus modérés.

Il y a partout des êtres civilisés, il n'y a encore nulle part de civilisations, ce qui fait le contraste entre l'urbanité de l'individu et la brutalité sanguinaire de la collectivité.

Les individus réaliseront-ils jamais en nombre suffisant une collectivité pensante et juste, comprendront-ils que la congestion des marchés, la rareté et la cherté (artificielle) des produits indispensables, amènent les grèves, les guerres et les révolutions,—et que l'ennemi est celui qui les gouverne vers de telles éventualités?

N'est-ce nous tricher nous-mêmes de ne point aider vers une évolution sagace des impôts: taxes directes, vers un essai prudent du libre échange de tout ce dont un être moderne pense avoir besoin et dont chaque peuple ou climat détient la spécialité ou l'excellence?

L'être cosmopolite, qu'il soit Japonais, Brésilien, Italien, Espagnol, Américain, tend à s'identifier: inconscient désir de fusion, «amour du prochain» en ce qu'il a d'utile, d'agréable, de beau ou d'interchangeable. Il va vers le semblable, et l'on n'y peut rien empêcher. Aidons-le donc à s'universaliser avec économie et agrément.

Il n'y a qu'un peuple,—le peuple moderne.

L'inventaire du monde est fait: il reste à présent à s'y emménager convenablement,—à nous défendre des éléments, et non des nations.

Il n'y a pas de peuple réussi au point qu'il ait à craindre les mélanges.

Faut-il préférer aux sophismes du raisonnement les erreurs de l'enthousiasme?

Allons à l'amour comme ils vont à la guerre.

CHOSES DE L'AMOUR

IN LOVE

«Rien n'est plus doux qu'Éros, et tout ce qui est heureux vient après. J'ai craché de ma bouche même le miel... Et voici ce que dit Nossis: «Celle que Kupris n'a point aimée ne sait pas quelles fleurs sont les roses.

Renée VIVIEN. Les Kitharèdes.

« Whom should I thanken but, you God of Love Of all this blisse, in which to bathe I ginnee And thanked be to ye, Lorde, for that I love? This is the right lifte that I am inne.»

CANTERBURY TALES.

L'amour, cet héroïsme démodé.

Nous ne touchons à la vie qu'avec nos cœurs.

C'est l'amour de l'impossible qui créa l'amour.

L'amour, et ses heures de génie.

Son plaisir, cette chute en hauteur.

Cette meilleure gloire: être ambitieux pour sa joie.

Jaloux pourtant, lorsqu'elle nous quitte pour la joie, pour la joie que nous lui donnons.

Ecrire un tel rythme du sang?

Sentir à travers son parfum, son odeur.

Leurs bras tordus au-dessus de leurs têtes comme deux Victoires.

Touchées par le feu...

L'ardeur des femmes en amour, la belle cohérence de leur corps...

Ceux qui ne mettent pas leur âme dans leur chair sont indignes de la vie.

Leur corps, âme palpable.

Leurs seins, fait de je ne sais quel ciel.

Leurs bras, où le désir fait croître ses ailes.

Cette chambre qui a l'odeur de leur jeunesse.

Ses yeux, luisants, couchés, pièces d'eau dans la chambre.

Dans le commencement, le doux désir sans peine...

Se peut-il que le désir ait un autre visage?

Les autres regards paraissent impersonnels comme des scintillements sur l'eau.

L'amour, et ses loyautés—éphémères.

Le doute est leur seule certitude.

Taire cet autre nom de l'amour: insuffisance.

L'amour compterait peu de maîtres, s'il pouvait compter.

L'amour, cette gloire personnelle.

Aimer, c'est jouer juste pour l'autre.

Être une amoureuse, c'est avoir du génie, du génie où il en faut.

Et comment ne pas aimer l'amour qui, chaque jour, nous laisse insatisfaits?

Éros, ce dieu d'intérieur.

... Et ses serviteurs désabillés.

La Beauté enfanta l'Amour, mais elle en accoucha trop tôt afin de ne pas se rider le ventre.

Quel cœur lourd nous donnent leurs amours légères!

Amour: église pour deux—où nous restons seul.

Que n'y a-t-il des archanges dans la vie? A certaines heures, un archange seul comprendrait notre amour.

Amour,—archange lapidé.

Désir contre désir, froissement d'ailes, ébats d'anges enfermés.

Tous ces soupirs: les étouffés, les ondés, les gémissants, les brisés, que l'on écoute avec ses reins...

Brute divine...

Quelle cathédrale que ses côtes arquées,—les grandes orgues de sa voix basse faisant résonner toute l'humaine architecture.

Ses regards, vitraux bleux, vitraux séraphiques, changeant selon l'azur extérieur? selon l'ombre intérieure? trouées d'âme? abîmes vitreux? flammes d'alcool, ou larmes cristallisées? feu à froid? brûlants glaciers?

Le dieu de l'amour sera toujours un crucifié.

O larmes, cristaux de l'amour!

Ces amants lucides, ces amants inconsolables d'être des amants.

Espérer le retour de l'égoïsme isolateur, qui vient mettre fin aux fusions et aux confusions humaines.

Evolution de l'amour: d'abord posséder pour aimer, puis aimer pour posséder.

Les moments nous changent plus que le temps.

La face-déifiée que vient de créer la joie.

Le soleil aveugle, le clair de lune déçoit, à travers la grisaille seule on voit les choses comme elles sont?

Quand dira-t-on: assez de brumes et de clairs de lune! A bout de romantisme, rentrer dans la bonne maison.

La rose vaut autant, ou presque autant qu'un œuf.

De ma joie toujours se lève mon âme.

La tendresse, ne serait-ce que de la pitié amoureuse?

Leur corps de chaleur et de fraîcheur: de plein midi et de plein minuit.

Seul me convient le climat de son corps.

Pour bien aimer, pour aimer d'amour, il faut avoir à la fois de la nature d'Épicure, et de celle de Jésus-Christ.

Les absents sont des sourds—des sourds ombrageux!

Le regret est une présence.

S'épaissir dans l'oubli d'elle—elle présente.

Les absents n'ont pas tort; au contraire, que de fois ils ont raison de nous, et leurs possessions sont illimitées. Les «présents» se demandent pourquoi cet intervalle qui semble nous séparer d'eux: place aux absents!

Se reposer dans sa totale incompréhension...

Toi,—l'heureux malheur de ma vie.

Pour se savoir trompé, il faudrait aussi pouvoir visualiser jusqu'aux pensées de l'infidèle.

Multiplicité, puis orchestration de la douleur chez un Vigny trompé.

Parmi les entr'actes de l'infidélité, on aspire à l'arrêt; mais même le a l'œil inquiet.

Illustration from Pensées d'une amazone

Elle m'aime plus que je ne le croyais, moins que je ne l'espérais.

Être capable des élans que l'on attend d'autrui.

Se dire tout, entre amants,—on n'exagère que ce que l'on découvre.

Cette femme est emplie de joies, les lui extirper une à une.

A froid: à faux.

Se méfier de l'amant qui aime trop son amour, il finira par se l'approprier.

Combien peu de nous ont une courtoisie du cœur!

Les juger, non pas tant par la manière dont ils aiment, que par celle dont ils n'aiment plus.

COUPLES

«Que d'aberrations dans leurs prétendues normes!

Remy de GOURMONT.

Sens virginal des vierges se souvenant de ce qu'elles ne connaissent pas encore.

Trop de femmes ont dit «oui», avant elles, dans leurs veines.

Nuptiale: O lys! cloche d'hier clamant des souvenirs.

Loin de ce que chantent les poètes, la vierge se reconnaît à son odeur et à ses mains rouges.

Qu'ils deviennent rares, ceux que la nature précipite impérieusement l'un vers l'autre dans le seul but de la reproduction!

(Je connais peu d'expressions plus adéquates de cette attirance que celle de Walt Whitman:

«Une femme m'attend»; mais n'est-elle déjà anormale par la préoccupation et la conscience de ce geste créateur?)

Et l'anormal ne commence-t-il pas dès qu'une préoccupation autre, ou une variété de désirs ou de sensations, vient compliquer les lois primordiales?

Dans l'universel domaine des sens, il y a de mystérieuses ferveurs, des attraits qui paraissent des attraits de l'esprit, chez qui le charnel ne semble pas exister:

«Let me not to the marriage of true minds Admit impediments...»

Mais si l'on pense avec un certain déplaisir au mariage d'un Browning avec la presque paralytique Elisabeth Bartlett, c'est qu'on ne peut se rendre compte à quel point les sentiments transfigurent les corps, dont les faiblesses mêmes participent à l'amour. Ces espèces d'affinités sont peut-être plus personnelles, plus subtiles, au point de sembler à peine corporelles; elles sont cependant d'une évolution physique.

Parfois aussi cette évolution se trouve tellement éloignée des centres organiques,—satisfaits ou insatisfaits ailleurs—qu'une amitié passionnée s'ensuit, comme celle de Montaigne pour la Boétie, etc...

Dans certaines unions, la physiologie se remplace par la psychologie, la satiété de la chair n'amenant pas toutes les satiétés. Il peut lui succéder une espèce d'union immatérielle. Mais ceci est rare, à moins d'une diversion. L'enfant peut être cette diversion, et tenir unis deux êtres qui n'avaient plus d'autre motif de se rapprocher,—trait d'union après l'amour, parfois même à la place de l'amour.

Il y a aussi tous ces charnels ennuyés, qui appellent l'enfant, comme on appellerait au secours!

Ces couples qui admettent et désirent d'être trois.

Pour d'autres: L'enfant, ce fâcheux.

Croire qu'on s'aime lorsqu'on tend vers un but autre que l'amour?

Ils disent aussi: Créer un être inférieur, à quoi bon? Créer un être qui souffrira de nos infériorités, à quoi bon encore?

Pour être mère, il faut y regarder à plus de deux fois: soi, puis l'autre, puis les autres.

Par quel droit font-elles de la vie? défont-elles de la vie?

Celui qui veut confondre la reproduction et l'amour, les gâche tous les deux: le mariage est le résultat de ce gâchis.

L'enfant et l'amant sont nés simultanément des douleurs de l'épouse déçue et mutilée.

«Les enfantements pires que les meurtres»...

La vie, qu'il vaut mieux n'avoir ni reçue, ni donnée?

Ceux qui ne se parlent pas de sexe à sexe, mais d'égal à égale.

Puis il y a ceux et celles qui ne disent ni «ma femme», ni mon «époux», ni mon «homme», mais mon «Être».

LE MALENTENDU

ou

LE PROCÈS DE SAPHO

(fragments et témoignages)

... Et que de normes dans nos prétendues aberrations.

«Et certes, s'il se pouvait dresser une telle accointance libre et volontaire, où non seulement les âmes eussent cette entière jouyssance, mais encore où les corps eussent part à l'alliance, il est vraysemblable que l'amitié en serait plus pleine et plus comble.»

MONTAIGNE, Essais, tome II, p. 88, édit. Jouaust.

«Il paraît être le dernier degré de la corruption réfléchie; et cependant il est le partage ordinaire de ceux qui n'ont pas encore eu le temps d'être corrompus. Il est entré dans des cœurs tout neufs qui ont connu encore ni l'ambition, ni la fraude, ni la soif des richesses. C'est la jeunesse aveugle qui, par instinct mal démêlé, se précipite dans ce désordre au sortir de l'enfance.»

VOLTAIRE, Dict. Philos. Amour socratique.

«... Il cultiva à la fois jouvenceaux et jouvencelles.»

Mille et Une Nuits, trad. Dr Mardrus.

«Et celui qui dit qu'aimer est un vice, est envieux, novice tout à fait ou, par sécheresse, impuissant à aimer.»

CHAUCER, trad. Taine.

«Maudit soit à jamais le rêveur inutile Qui voulut le premier, dans sa stupidité, S'éprenant d'un problème insoluble et stérile, Aux choses de l'amour mêler l'honnêteté.»

Charles BAUDELAIRE.

«Ces passions qu'eux seuls nomment encor amours Sont des amours aussi, tendres et furieuses, Avec des particularités curieuses, Que n'ont pas les amours, certes, de tous les jours.

Même plus quelles et mieux qu' elles héroïques, Elles se parent de splendeurs d'âme et de sang Telles qu'au prix d'elles les amours dans le rang Ne sont que Ris et feux ou besoins érotiques...

«Dormez, les amoureux! Tandis qu'autour devons Le monde, inattentif aux choses délicates, Bruit ou gît en somnolences scélérates, Sans même, il est si bête! être de vous jaloux. Et ces réveils francs, clairs, riants, vers l'aventure De fiers damnés d'un plus magnifique sabbat! Et salut, témoins purs de l'âme en ce combat Pour l'affranchissement de la lourde nature!

VERLAINE, Parallèlement.

Si le monde en général le méprise sans y avoir réfléchi, c'est qu'il est rarement tolérant au-delà de ses besoins personnels.

—D'ailleurs, depuis que Dieu fit Ève avec une côte d'Adam, rien n'est normal.

Si le péché originel avait été un péché original!

Flaubert fut critiqué pour avoir écrit: «L'amant pleura l'amant».

Une vieille loi des puritains débarqués en Amérique: «Ye dirty fellow that lieth with ye dirty fellow shall swing until he die.»

C'est ce même esprit qui condamna en Angleterre au hard-labour, Oscar Wilde, et qui motiva le suicide d'un général anglais, colonial, qui, malgré son courage exceptionnel, fut poursuivi pour ce menu fait.

Un Français de la Cour de Henri III ou un courtisan de l'«Elisabethan Period» serait bien étonné de telles rigueurs:

«Bel adolescent... tu es à moi ... je suis à toi...

Ainsi qu'au premier jour où je consacrai ton beau nom.»

«... Tu possèdes un visage de femme peint par la main même de la nature, Toi, maître-maîtresse de ma passion!...» (Sonnets de Shakespeare).

On se rappellera que Lycurgue déplorait une infiltration d'esclaves à Sparte, craignant qu'elles ne détournassent les jeunes gens de leurs tuteurs, pour les conduire à la débauche. (Voir aussi Plutarque, Œuvres Morales, tome III, De l'Amour, IVe édit. Hachette).

On a fait du mot «platonique» un contresens.

«Socrate, qui se connaissait en amour aussi bien qu'un autre, reposa sous la même chlamyde qu'Alcibiade, qui ne se leva point franc de ses atteintes.» (Lucien).

Et si Socrate le repousse avec ironie, ce n'est pas par un principe de chasteté, mais parce qu'il ne le conçoit pas capable de lui donner en échange un amour assez beau:

«... Et ce n'est pas moi seul,—dit Alcibiade,—qu'il a ainsi traité; c'est Charmide, fils de Glaucon, c'est Euthydème, fils de Dioclès, et une foule d'autres qu'il a déçus en feignant de vouloir jouer auprès d'eux le rôle d'un amant, alors qu'il tenait plutôt celui du bien-aimé.»

«... Tout Eros n'est pas en soi louable et beau, mais seul est beau celui qui nous incite à aimer en beauté...»

«... Il advient par là, à ceux qui se livrent au hasard des rencontres, de s'attacher à ce qui est bon tout aussi bien qu'à ce qui est mauvais.»

Platon semble se résumer, lorsqu'il fait dire à Pausanias:

«Toute action en tant que l'on agit, n'est en elle-même ni bonne ni mauvaise ... rien ... n'est beau en soi, mais tout peut le devenir par la manière dont l'action s'accomplit...

«... Toute action n'est en soi ni belle ni laide; elle devient belle si elle est faite en vue du beau, laide, si c'est le laid qui l'incite.»

Banquet, traduction Mario MEUNIER.

Je trouve dans l'universel Walt Whitman un «Love of Comrades», un esprit plus sensitif que l'esprit platonique, plus rude aussi; mais d'une même essence. Dans «Leaves of grass», page 95, il fait revivre «Calamus», l'emblème que les jeunes gens échangeaient entre eux en gage de leur amour: et Walt Whitman demande aux «recorders» à venir de publier son nom comme celui du plus tendre des amants ... qui n'était pas orgueilleux de ses chants, mais de cet océan d'amour sans limite qu'il contenait ... qui, pensif, loin de celui qu'il aimait, incertain, étendu dans la nuit sans sommeil, connut trop bien cette maladive crainte cette moiteur apeurée, que celui qu'il aimait ne lui fût secrètement indiffèrent.

Et ailleurs:

Quand j'appris à la fin du jour de quels applaudissements mon nom avait été salué au Capitole, ce ne fut cependant pas une heureuse nuit pour moi que celle qui suivit...

Mais le jour...

... où j'ai pensé à mon camarade cher, mon tendre ami qui était en route pour me voir, ô alors, je me suis senti heureux...

«J'entendis le sibilement du liquide dévalant les sables comme s'il s'adressait à moi en son chuchotis pour me féliciter.

«Car celui que j'aime le plus au monde dormait auprès de moi, sous les mêmes couvertures dans la nuit fraîche.

«Dans le silence, sous les rayons de la lune automnale, son visage était tourné vers moi.

«Et son bras entourait légèrement ma poitrine, et cette nuit-là je fus heureux.» (Feuilles d'herbe, trad. Bazalgette, tome I, page 167, Mercure, 1909).

On connaît:

«Tes yeux las se sont clos, ô visage parfait. Te contemplant ainsi, j'écoute, ô mon amante! Comme un chant très lointain ton haleine dormante. Je l'entends, et mon cœur est doux et satisfait.» de Renée VIVIEN.

et l'émouvant sonnet de Verlaine à Rimbaud:

«... Bouche qui ris en songe sur ma bouche ...» ainsi que son «Laeti et Errabundi», dans «Parallèlement, où tout leur roman est donné à entendre:

«Car les passions satisfaites Insolemment, outre mesure, Mettaient dans nos têtes des fêtes Et dans nos sens, que tout rassure, «Tout, la jeunesse, l'amitié, Et nos cœurs, ah! que dégagés Des femmes prises en pitié Et du dernier des préjugés...

mais voici que:

«L'envie aux yeux de Basilic»

s'en mêle:

«On vous dit mort, vous. Que le diable Emporte avec qui la colporte La nouvelle irrémédiable Qui vient ainsi battre ma porte! «Je n'y veux rien croire. Mort, vous, Toi, dieu parmi les demi-dieux! Ceux qui le disent sont des fous! Mort, mon grand péché radieux...»

Verlaine est l'esclave de «l'époux infernal», que les parents trop soucieux de sa bonne réputation ont ridiculement voulu prouver chaste. Chaste en l'honneur de qui, de quoi?

«On ne se retire pas du monde à deux pour être chaste, mais on l'est peut-être devenu du moment qu'on aime, parce que le corps que l'on aime prend une valeur telle qu'on ne peut le qualifier par des mots impudiques... Pour Verlaine, les relations sexuelles deviennent chastes lorsqu'elles sont dictées par l'amour, et il ne confond nullement l'amour avec le besoin physique. L'amour est chaste, quels que soient ses gestes.»

(Lettres à l'Amazone, Remy de Gourmont).

«Vous qui me jugez, vous n'êtes rien pour moi. J'ai trop contemplé les ombres infinies; Je n'ai point l'orgueil de vos fleurs, ni l'effroi De vos calomnies. «Vous ne saurez point ternir la piété De ma passion pour la beauté des femmes, Changeantes ainsi que les couchants d'été, Les flots et les flammes. «Rien ne souillera les fronts éblouissants Que frôlent mes chants brisés et mon haleine. Comme une Statue au milieu des passants, J'ai l'âme sereine.»

dit Renée Vivien

dans «Le Dédain de Psappha»

Et dans: «A l'Heure des Mains Jointes»:

«... Vois: j'ai l'âge où la vierge abandonne sa main A l'homme que sa faiblesse cherche et redoute, Et je n'ai point choisi de compagnon de route, Parce que tu parus au tournant du chemin... «On m'a montrée au doigt en un geste irrité, Parce que mon regard cherchait ton regard tendre. En nous voyant passer, nul n'a voulu comprendre Que je t'avais choisie avec simplicité. «Considère la loi vile que je transgresse Et juge mon amour, qui ne sait point le mal, Aussi candide, aussi nécessaire et fatal Que le désir qui joint l'amant à la maîtresse... «Laissons-les ausouci de leur morale impure... «Nous irons voir le clair d'étoiles sur les monts... Que nous importe a nous le jugement des hommes? Et qu avons-nous à redouter, puisque nous sommes Pures devant la vie et que nous nous aimons?... «En débarquant à Mytilène», «Reçois dans tes vergers un couple féminin... «Ile mélodieuse et propice aux caresses... Parmi l'asiatique odeur du lourd jasmin, Tu n'a point oublié Psappha ni ses maîtresses... Ile mélodieuse et propice aux caresses. Reçois dans tes vergers un couple féminin...» «Mes mains gardent l'odeur des belles chevelures. Que l'on m'enterre avec mes souvenirs, ainsi Qu'on enterrait avec les reines leurs parures.. J'emporterai là-bas ma joie et mon souci...

(Renée Vivien: «A l'Heure des Mains Jointes».)

Lord Alfred Douglas dit au «Poète Mort» (Oscar Wilde):

Cette nuit, j'ai rêvé de lui, j'ai vu sa face Rassérénée enfin, sans ombre ni tourment, Musique de jadis qui chante éperduement J'entendis sa voix d'or, et son verbe qui trace Sous les vulgarités, l'insoupçonnable grâce. Cette voix fait du vide un émerveillement, Revêt tout de beauté comme d'un vêtement, Et le monde n'est plus. La fable le remplace. Plus tard il me sembla qu'au dehors d'une grille Je regrettais les mots perdus, à peine nés, Mystère à moitié dit, et que l'heure éparpille. Ces contes, oubliés, qu'il contait sans effort Tels des oiseaux chanteurs, étaient assassinés, Ainsi je m'éveillais sachant qu'il était mort.

(Trad. N. C. B. dans «Le double Bouquet»).

Whitman dit encore dans «Calamus»: «Je suis celui qui brûle d'amour.»

Les êtres qui brûlent d'amour sont purs, purs comme les flammes.

Pendant la guerre civile aux États-Unis, dans «Drumtaps», page 250, Whitman, qui n'est obsédé par aucun atavisme romantique de damnation, comme par exemple Baudelaire (Femmes Damnées, Lesbos, etc.) (Fleurs du mal, nouvelle édit. Crès) accueille ainsi un adolescent dont il se sent épris au premier regard échangé:

«O garçon des prairies au visage hâlé, «Avant ta venue au camp, bien des dons arrivèrent et furent bien venus: «Des louanges et des présents, avec de la nourriture substantielle, puis, [enfin parmi les recrues, «Tu vins, taciturne, n ayant rien à donner, nous nous sommes regardés [seulement, «Ah! tu me donnas plus que tous les cadeaux de ce monde!»

Ceci rappelle un peu l'innocence théocritéenne: «Au retour de chaque printemps, réunis autour du tombeau de Dioclès (l'amant célèbre), les jeunes gens se disputaient le prix des baisers. Celui qui a su appliquer le plus délicieusement ses lèvres sur les lèvres, revient à sa mère chargé de couronnes...

«... Sans doute ses instantes prières invoquent Ganymède aux yeux brillants, pour que sa bouche ressemble à la pierre lydienne qui apprend aux changeurs à bien reconnaître l'or pur.»

Quel est l'écolier qui n'a pas appris dans Virgile que le berger Corydon aimait le bel Alexis»? Quel serait cependant l'étonnement scandalisé de son professeur s'il l'entendait faire desemblables aveux!

Non seulement les jeux bucoliques, mais aussi des courages guerriers s'inspirent de cet amour.

Platon désirait que les armées fussent composées d'amants, car quel amant oserait paraître lâche devant son bien aimé!

«S'il arrivait, par quelque enchantement, qu'une ville ou qu'une armée ne comptât que des amants et des aimés, il serait impossible que cette cité ou cette armée n'eût pas trouvé par eux la plus sûre garantie de sa prospérité. De tels hommes, en effet, s'abstiendraient de tout mal et ne se voudraient mutuellement que du bien: et, dans les combats, des soldats ainsi unis vaincraient quoiqu'en petit nombre,—et pour ainsi parler—toute l'humanité. Plutôt que d'être vu de son aimé déserter son poste et jeter bas ses armes, l'amant préférerait accepter d'être alors aperçu de l'armée entière; et pour ne point subir cette honte, souvent il choisirait la mort.» (Platon).

En effet, quel courage surpasse celui de Patrocle et de son ami Achille.

Achille «n'hésita pas à secourir Patrocle, à ne pas seulement mourir pour lui sauver la vie, mais à mourir encore après le meurtre accompli de son aimé.«(Platon).

«Achille n'aimait point Patrocle pour le seul plaisir de rester assis vis-à-vis de lui. Mais leur amitié se doublait par un plaisir commun. Aussi lorsque Achille pleure la mort de Patrocle, sa douleur éclate avec l'accent de la vérité.» (Lucien).

«Quel commerce plus doux que tes embrassements?» (Homère).

Et dans Shakespeare, Patrocle, craignant qu'à cause de lui Achille ne compromette sa gloire en gardant trop longtemps une attitude passive, efféminée, l'incite de cette façon:

«C'est moi qui suis condamné pour ceci, ils pensent que mon peu d'appétit pour la guerre et votre grand amour pour moi vous retiennent ainsi. » (Troilus et Cressida, acte III, scène III).

On se rappellera aussi toute la subtile délicatesse que met Platon à différencier la supériorité de l'amant par rapport à l'aimé, sans concevoir la possibilité que l'un ou l'autre puisse être répréhensible.

«L'épris, en effet, est plus divin que l'élu, car l'épris est inspiré par Dieu.»

«Je ne connais pas un bien plus grand pour un adolescent que la possession d'un amant vertueux, et de bonheur plus précieux pour un amant que l'élection d'un digne favori... (Banquet, trad Mario Meunier).

Personne n'a jamais songé à discuter certains goûts d'Hercule, de Zeus. Il est vrai qu'ils ne nous touchent pas de près! Une esquisse, attribuée à Michel-Ange, exalte même cet aigle divin qui emporte dans ses serres l'adolescent Ganymède, au corps extasié. Ils sont si haut dans les airs que ni l'un ni l'autre ne semble conscient des jappements que leur adresse un roquet resté là-bas tout au loin sur la terre.

Les défenseurs de la vertu de Shakespeare, de Sappho, de Verlaine, de Rimbaud, etc..., sont issus sans doute de l'ours à pavé de La Fontaine ou de ce chien dessiné par Michel-Ange.>

Plutôt que de blâmer, en persécutant nos dissemblables, cherchons à surprendre dans la nature ou la divinité leurs causes et leurs raisons d'être.

Dans la Genèse, aussi bien que dans les livres sacrés hindoux et persans, il est écrit que l'être primitif fut créé mâle et femelle.

Aristophane, dans le Banquet, nous donne de curieuses explications sur la séparation des Androgynes.

Ève formée de la côte d'Adam, n'est que la parabole d'une division semblable. (Naissance d'Ève, autrement conçue par Salomon Reinach. Revue de l'Histoire des Religions, 1918).

Il reste encore des exemples dans certains animaux et dans les végétaux.

Il semble naturel que des êtres, nés de deux sexes, portent parfois leurs doubles attributs mélangés. Hommes par le corps, femmes par l'esprit, ou le contraire, ou une fraction du contraire, variables à l'infini. Il y a des androgynes d'esprit aussi bien que de corps.

La gynécologie, ainsi que l'esthétique grecque, reconnaît l'influence des objets extérieurs sur la gestation, et il serait temps d'observer l'influence de la pensée des femmes enceintes «prégnant»—sur leur enfant—pensée qui, chez les orientales, se borne peut-être à une influence ou à une habitude, car c'est toujours un fils qu'elles doivent réclamer, mais la vie du harem, composée de femmes, souvent amoureuses ... peut influer autant qu'une volonté précise sur le sexe moral de l'enfant qu'elles portent. Combien d'entre les femmes occidentales, obsédées par le désir d'un fils ou d'une fille, choisissent jusqu'au nom masculin ou féminin qu'ils doivent recevoir en naissant; et les témoins de la délivrance ne constatent que le sexe corporel, seul abandonné aux hasards de la nature, la femme ayant peut-être inconsciemment formé, selon son choix, le sexe intérieur de son enfant.

De quel courage viril est douée mademoiselle de Maupin, celle qui se battit en duel, et qui mit à feu un couvent pour en libérer une des sœurs qu'elle convoitait (Voir Théophile Gautier, Mademoiselle de Maupin, et G. Letainturier-Fradin, La Maupin: sa vie, ses duels, ses aventures).

Sappho songe peut-être aussi à arracher sa bien-aimée à celui qui la possède.

«Il me paraît l'égal des dieux, l'homme qui est assis en ta présence et qui entend de près ton doux langage et ton rire désirable, qui font battre mon cœur au fond de ma poitrine. Car lorsque je t'aperçois, ne fut-ce qu'un instant, je n'ai plus de paroles, ma langue est brisée, et soudain un feu subtil court sous ma peau, mes yeux ne voient plus, mes oreilles bourdonnent, la sueur m'inonde et un tremblement m'agite toute; je suis plus pâle que l'herbe et dans ma folie je semble presque une morte... Mais il faut oser tout». («Ode à une femme aimée»; Sappho, trad. Renée Vivien).

Elle est plus orgueilleuse dans la paraphrase «d'Anactoria» de Swinburne:

«M'ayant faite moi il ne me détruira pas, Ne me détruira ni ne m'assouvira, comme des troupeaux à lui Qui rient, vivent an peu, et sont contents de leurs baisers Et leurs amours sont rapides et légers, Et la mort certaine les enserre... «Moi, Sappho, serai une avec toutes ces choses. Avec toute chose qui plane éternellement; et mon visage Entrevu, mes chants écoutés dans un étrange domaine, S'enrouleront a l'esprit des hommes...»

(Je ne connais qu'une tirade aussi magnifique dans l'exaltation de son entité: c'est lorsque Satan répudie à son tour Jéhovah, dans Milton).

Et dans ses «Sapphics»:

«Ah the singing, ah the delight, the passion! All the Loves wept, listening; sick with anguish, Stood the crowned nine Muses about Apollo; Fear was upon them,

«While the tenth sang wonderful things they knew not. Ah the tenth, the Lesbian!...»

Les livres de physiologie traitent d'exemples parfois moins poétiques, et autrement définis: «En naissant elle était très petite. Sur un portrait d'elle à 4 ans, le nez, la bouche et les oreilles sont d'une grandeur anormale et elle porte un petit chapeau de garçon...» (L'inversion sexuelle par Havelock Ellis. Cas. IV, etc):

«Il a beaucoup de soldats dans sa famille... N'aime pas les sports, mais la musique, les livres, la mer. Ne peut pas siffler.

«Son aspect n'a rien d'anormal, sinon un air de jeunesse. Il voudrait avoir un fils, mais craint le mariage.»

«... Je crois que l'affection entre personnes du même sexe, même si elle comprend la passion sexuelle et sa satisfaction, peut conduire aux résultats les plus merveilleux que la nature humaine puisse atteindre. Bref, je mets l'amour inverti sur le même plan, exactement, que l'amour normal..»

«Comme la race ne semble pas en danger immédiat de périr, je le laisse à ceux qui l'aiment.»

D'ailleurs on pourrait presque ériger en proverbe: prolifique comme un inverti, vu le nombre d'enfants que nombre de ceux-ci infligent à leurs épouses. En revanche «ces dames de l'île» n'apportent au mariage qu'un ou deux exemplaires humains—normaux et fort bien réussis généralement.—La nature voulant affirmer sans doute par celles-ci et ceux-là ses inébranlables capacités d'équilibre et loi de compensation.

Si j'ai choisi mes exemples plutôt dans la littérature, c'est que les êtres doués d'expression se racontent avec plus de subtilité et d'étendue, et dans une forme plus acceptable.

La légende nous a fait connaître: Alexandre le Grand, Parménion, Aristogiton et la fidélité inébranlable d'Harmodius; ils renversèrent le pouvoir des tyrans athéniens Hippias et Hipparque (Voir Platon).

L'amour d'Adrien pour Antinoüs:

«You heard from Adrian's gilded barge the laughter of Antinoüs.» (Oscar Wilde).

Voyant qu'Adrien, pour lui, négligeait ses devoirs d'État, Antinoüs se noya pour le libérer de l'enchantement qu'il subissait, ou pour d'autres raisons... Et le Nil le reçut.

«The ivory body of that rare young slave. With his pomegranate mouth!» (Oscar Wilde).

Lesbie et cette esclave que Catulle nommait «son moineau», dont il était à la fois admirateur et jaloux. (Voir le conte de Catulle Mendès Le moineau de Lesbie, aussi son curieux Mephistophela.)

«Il n'y a donc pas de détails libidineux?»—murmure en lui-même le public oiseux, désappointé, avec une nuance de reproche.—Ce public, à l'esprit vide, est généralement dépravé.

Ainsi vous observerez chez les chiens:—deux chiens courent tout d'abord en se rencontrant aux parties honteuses de leurs anatomies, en effectuent un examen complet, et plus ou moins satisfaisant. Ceci fait, leur curiosité pour autre chose se réduit à néant, et les voilà prêts à repartir, ayant élucidé le nœud de la question.» (Carlyle, Frédéric the Great).

La liste interminable des chroniques scandaleuses, etc., serait peut-être moins longue que les cas actuels, plus probants encore, mais que je ne veux citer, l'inversion n'étant pas encore revenue tout à fait à la mode, malgré que certains petits faiseurs d'embarras, pitres des arts, espèces de plagiaires de femmes, faux mignons ou damoiseaux dégénérés, de préférence homosexuels, sont admis dans un certain monde où les frivolités de toute espèce les réclament. Si les homosexuels de plus d'envergure ne s'y rencontrent guère, c'est que toute véritable passion rend insociable.

«Ah! leurs petits vices, ah! le pauvre vice maigre!... Comment s'indigner des modestes exploits des petits hors-nature?... Les doux crétins qui pensent aimer le vice ne l'aiment même pas. L'éphèbe vêt l'éphèbe en femme. S'il haïssait le sexe adverse—ainsi que Renée Vivien: «On m'avait condamnée aux laideurs masculines»—«il serait beau comme ce qui vit sous l'ordre d'une fureur. Mais en humbles «gosses», ils singent le Féminin. Pâles cabots qui ne se passent pas de mise en scène. Le vrai vice n'est possible que dans l'esprit. Le doux corps, n'est jamais qu'un benêt, un innocent (sans nuisance, au sens latin)...»

«... Si un homme aimait sans faillir un homme jusqu'à la vieillesse, et n'importe comment, je les saluerais tous les deux comme un défi à la faible nature...» (Aurel, La semaine d'amour).

«Il y a quelque chose de charmant dans l'union de deux jeunes femmes, à la condition qu'elles veuillent bien rester féminines toutes les deux...» (Pierre Louys, Aphrodite).

«Il y avait une jolie femme dans cette société: Madame B..., mais elle faisait l'amour avec un autre point d'interrogation noir et crochu, Mademoiselle de M... (Et, en vérité, j'approuve ces pauvres femmes).

Vie de Henri Brulard, page 98.

Autobiographie de Stendhal, publié par Casimir Styenski (Emile-Paul).

En lisant attentivement «La Colère de Samson», d'Alfred de Vigny, il semble clair que l'infidélité qu'il reproche à la Dorval (à peine déguisée en Dalila) est toute féminine:

«Elle rit et triomphe; en sa froideur savante, Au milieu de ses sœurs elle attend et se vante De ne rien éprouver des atteintes du feu. A sa plus belle amie elle en a fait l'aveu; Elle se fait aimer sans aimer elle-même; Un maître lui fait peur. C'est le plaisir qu'elle aime; L'Homme est rude et le prend sans savoir le donner.—

La femme aura Gomorrhe et l'homme aura Sodome». «... Et se jÉtant, de loin, un regard irrité, Les deux sexes mourront, chacun de son côté.»

Mais que ceux qui craignent la fin de l'espèce se rassurent!

«Les deux sexes mourront, chacun de son côté» lorsqu'ils ne se jetteront plus «un regard irrité»...

Nous sommes encore loin de cette entente indifférente qu'il nous est permis de supposer entre Gomorrhe et Sodome (qu'en doit dire prochainement Marcel Proust?)

L'amour de Ruth pour sa bru s'exprime avec une piété plus fervente qu'il n'est généralement admis de la part d'une belle-mère ... occidentale.

«Noémi dit à Ruth: Voici, ta belle-sœur est retournée vers son peuple et vers ses dieux; retourne, comme ta belle-sœur. Ruth répondit: Ne me presse pas de te laisser, de retourner loin de toi. Où tu iras, j'irai, où tu demeureras, je demeurerai; ton peuple sera mon peuple, et ton Dieu sera mon Dieu; où tu mourras, je mourrai, et j'y serai enterrée. Que l'Eternel me traite dans toute sa rigueur, si autre chose que la mort vient à me séparer de toi!»

Et l'amitié de David pour Jonathan est encore moins équivoque:

Oraison funèbre du jeune conquérant:

«Tu faisais tout mon plaisir. Ton amour pour moi était admirable, Au-dessus de l'amour des femmes.»

Les mystères de la Bona Dea n'admettaient aucun homme dans leurs réunions sacrées.

Comme autour de l'autel les femmes de la Crète, Nos corps dansent la danse ancienne et secrète.

(«Actes et entr'actes.» N. C. B.)

Ce qui fut peut-être un culte (?) pour elles, devint sous l'abbesse de Chelles un prétexte à débauches.

Si quelqu'un ne m'avait pas empruntés les deux livres où Westermark traite du «Development of the Moral Idea», je pourrais donner d'intéressantes citations sur ces mœurs très répandues chez quelques tribus que nous nommons sauvages.

Peu connu, ce chef-d'œuvre de Charles Warren Stoddard: «South-sea Idyls»,

Je me souviens trop nébuleusement de certaines légendes chinoises, dont il nous reste, réalité très mince, des boys et fumeurs d'opium,

En Perse, les amants choisis pour le plaisir des Shahs...

Les Mille et Une Nuits abondent en chants, en poèmes d'un adolescent à un autre; et il est question de jouvencelles amoureuses dans l'Histoire du Capitaine de Police et des deux poules, etc., etc...

Les différences atmosphériques, (rendons-les responsables une fois de plus!) et les types humains qui en résultent, n'ont fait qu'augmenter le «Malentendu». (Le malentendu, cette espèce de tour de Babel où tous disent des choses à peu près pareilles sans se comprendre).

Tel cénacle londonien exclura l'intrus, qui, en la présence de l'auteur des «Two magies» ou d'un «Régiment of women» osera parler de «Colette à l'école!» Sans qu'il soit pour cela des Antipodes, l'Anglais ressentira toujours de la gêne (une gêne souvent recherchée) devant la franchise latine. Franchise poussée jusqu'à l'exhibitionnisme chez certains écrivains. Et l'Angleterre demande comme dernière bienséance, at least the shadow of a doubt! Est-ce cette «ombre d'un doute» qui permet à Lady M... de critiquer sévèrement les mœurs de l'empereur Adrien, tout en regrettant de ne pouvoir faire escale à Mytilène «to have a dish of tea with Sappho?» (Mémoires de voyage de Lady M..., XVIIIe siècle).

Lady M..., si toutefois elle soupçonnait la renommée de Sappho, semble moins la condamner qu'Adrien à cause de l'intérêt qu'elle, poétesse aussi, portait à un confrère.—et discuter prosodie avec la «dixième muse» eût été certes plus profitable qu'avec son Alcée: Pope.

Il y a autant de préjugés que de classes, de castes de contrées, de coutumes et de climats. Seuls, les pornographes de tous les pays me paraissent se ressembler; mais l'érotisme descriptif, cette exagération de précisions inexactes, est en général aussi loin de la vraisemblance que de l'art—sauf au Japon et chez A. Beardsley, où l'exagération sert si merveilleusement à rendre l'impression ressentie. En Angleterre, à ma connaissance—si imparfaite—il n'y a que A. Beardsley qui dans son roman «Vénus et Tannhaüser» ait excellé dans le genre d'érotisme fantaisiste et descriptif jusqu'au chef-d'œuvre. Et, dans le genre de l'érotisme mystique, son dessin de l'Assomption de la Vierge et de sa demoiselle élue nous montre jusqu'où la perversité puritaine peut s'élever.

Les mièvreries du XVIIIe siècle français sont des enfantillages espiègles, sujets d'éventails galants, bergerie, amitiés amoureuses de reines, liaisons si peu dangereuses, piments visuels, petits jeux d'alcôve, lits toujours défaits pour gens de cour, aux sensualités continues, émoussés plutôt que pervertis.

Il a fallu que le romantisme vienne ajouter l'innovation de ses «femmes damnées» pour galvaniser d'un semblant de «vice» infernal ces couples féminins et pour dissiper la fadeur et les «désordres charmants» de ces «tourterelles». Car, quel Français élevé à contempler les Greuze, etc..., ne trouve en effet charmant «deux petites femmes ensemble» tout en étant trop de l'époque du libertinage plaisant pour ne pas sentir exagérés et manquant de mesure «les rires effrénés mêlés aux sombres pleurs» auxquels se vante—«dès l'enfance—d'assister Baudelaire. (Baudelaire qui reste cependant complaisamment XVIIIe en décrivant le décor et jusqu'aux coussins et éclairages de la scène entre Hippolyte et Delphine.) Mais ici l'influence psychique plutôt que physique rapproche ce romantique protestant? de la tendance anglo-saxonne. Et les perversités d'âme intéressent à juste titre davantage ce cérébral que les perversités plus limitées du domaine corporel. Même à ces écrivains d'un ordre érotico-cérébral, il répugnerait de s'arrêter aux grouillements plastiques d'un Rodin, groupements de femmes damnées et autres ou à des complexités de muscles, de chairs ou d'épidermes. Ils échappent ainsi aux rigueurs de la censure anglaise en creusant assez profond pour s'esquiver dans les souterrains infernaux où fermentent tous les miasmes, où toutes les anormalités—d'être obscures—sont permises.

Outre-Manche, où les idées sont admises comme des joujoux sans danger, on exerce une vigilance extrême contre les simples «hors nature» dont les perversités ne se manifestent que charnellement et le charnel en général est «tabou»; comme résultat, les races nordiques n'ont pas moins de «pervertis» et beaucoup plus de détraqués. Quoi qu'il eût sa mode en France, je suppose le Satanique davantage un attribut de la nature septentrionale. Lucifer a dû être un Nordique! L'imagination confinant à la folie et les bizarreries de l'esprit ne semblent pas être une fleur exotique des sens, mais bien une «fleur du mal» des sens en protestation contre eux-mêmes et leur libre éclosion.

Les contes de fées, les revenants et les fantômes et toutes les floraisons étranges, délicates ou maladives de l'esprit viennent plutôt des brumes. Mais la désapprobation puritaine où sont tombées les choses de l'amour me semble aussi incompréhensible que l'égrillarde incompréhension de la tolérance parisienne.

Les Grecs («qui nous débarrassera des Grecs?»—celui qui les égalera!) semblent encore en ceci avoir su donner le ton juste. Car l'amour, qui ne saurait s'arrêter à un sexe, n'est ni vicieux, ni puéril, ni joli, ni satanique—car il y a dans chaque amour et tous les amours et tout l'amour: L'amour sans frontières, identique et multiforme; et qui n'obéit qu'à des influences élémentales, à des attractions et à des volontés encore mystérieuses. A. Symonds (voir: A problem of Ethics, complément de son Problem in Greek Ethics) en écrivant à Whitman, pour lui poser la question d'une façon tout à fait physiologique, n'embrouilla que davantage le malentendu, car Whitman ne s'explique-t-il pas lui-même:

Mon enveloppe n'est pas une dure coquille, Je possède sur toute ma surface de prompts conducteurs que je marche [ou que je m'arrête, Ils saisissent chaque objet et le font pénétrer sans peine en moi. Je n'ai qu'à remuer, bouger, toucher avec mes doigts [pour être heureux, Le contact du corps d'une autre personne avec le mien, c'est assez, je ne puis guère supporter davantage.

La conjonction physique, qui inquiète tant de physiologistes, semble en effet essentielle dans les attractions purement animales et la seule raison d'être des caprices charnels. Il n'est cependant que le détail dans les grands amours, qui souvent même s'en passe—car leur désir trouve sa satisfaction non dans un geste mais dans le fait même que l'être aimé existe. Sa présence est une si fine griserie qu'elle semble déjà un contact de tout l'être, par des antennes si délicates qu'on y oublie le plus grossier ajustement physiologique:

Transporté par ses sens comme au-delà des sens.

Les fiancés épris se regardent dans les yeux et y puisent une volupté éthérée qui ne semble rien avoir de physique et ils ne s'accouplent peut-être que lorsqu'ils ne se grisent plus assez autrement. Ainsi, ils recherchent l'oubli du «Paradis perdu» qui fut un état d'innocence—de si capiteuse innocence que rien jamais ne pourra y suppléer, ni l'égaler.

Un des rares romans anglais que j'aie lu, et qui m'a découragé d'en lire d'autres, contient cependant cette déclaration très juste, il me semble: «Ce jour-là, ils pensèrent à autre chose qu'à leur amour et ce fut le commencent de sa fin.»—et sans doute aussi (ce que le roman anglais tait par pudeur), le jour de leur premier baiser sensuel.

Le corps des amants existe l'un pour l'autre afin que leur désir puisse travailler à sa propre destruction.

... «gestes étranges Que pour tuer l'amour inventent les amants.» (Paul Valéry).

Cette destruction n'est qu'une question de temps variable à l'infini, et c'est peut-être l'appréhension de cette fin qui donne une impression de honte et de défaite et de faute commise et que dissimule parfois la joie de l'emprise, à laquelle viennent s'ajouter le plaisir, les compréhensions physiques, la tendresse et l'habitude, ces formes de la pitié.

L'abstinence libère également le désir et le détourne tôt ou tard.

Il se meurt donc également d'abstinence et de satiété, mais il est préférable que ce soit de satiété? Qu'il soit, est seul essentiel. Les détails de ses réalisations sont des secrets «d'alcôve» qui ne nous regardent pas.

Je nomme donc amants tous ceux qui, quel que soit leur sexe, s'aiment d'amour. Qu'ils se soient ou non «possédés» est une affaire de circonstances, de volonté, de préjugés ou de physiologie.

Je le répète, ils sont l'un et l'autre et peuvent être l'un à l'autre même au delà de ces faits et gestes...

La «Vénus terrestre» se différenciait trop de la «Vénus céleste» pour que les anciens n'eussent pas à blâmer les amours de Bassa, Philaenis, etc... tout en glorifiant Sappho.

Mais des auteurs, tels que Juvénal, Martial, Lucien, ne peuvent comprendre que la Vénus terrestre—ses jeux sont vraiment bien limités. Et comment s'intéresser à ses gymnastiques érotiques, à tout ce mécanisme des viscères qu'ils décrivent?

Aimer un corps de tout son corps—sans plus—ne devrait appartenir qu'au règne animal.

Aimer une âme de toute son âme est déjà du règne des esprits, mais que l'être humain (doué d'un corps et doué d'une âme) aime le corps—de toute son âme.

La Vénus céleste transfigure le corps qu'elle possède. Sous son influence le langage s'élève et devient rythme: une lyrique brûlure: On peut bien dire que les paroles de Sappho sont aussi mêlées de flamme, et quelle exalte dans ses vers l'ardeur dont elle brûle» (Plutarque «De l'Amour»).

«On ne saurait blâmer la charité de Mlle Le Fèvre (Aussi de Welcker, Gorsse, Wilamowitz Moellendorff, Th. Reinach...), qui a tâché, pour l'honneur de Sappho, de rendre le fait incertain; mais je la crois trop raisonnable pour se fâcher que nous en croyions nos propres yeux. L'ode que Longin a rapportée n'est point du style d'une amie qui écrit à son amie: tout y sent l'amour de concupiscence sans cela, Longin, cet habile connaisseur, ne l'eût pas donnée comme un modèle de l'art avec lequel les grands maîtres peignent les choses; il ne l'eut pas, dis-je, donné comme un exemple de cet art la manière dont on ramasse dans cette ode les symptômes de la fureur amoureuse...

«Pierre Bayle, Dictionnaire critique, 1697 (nouvelle édition, 1820, tome XIII, art. Sappho, p. 94).

«Les ouvrages de Sappho ne renferment-ils pas tous les principes de Socrate sur le sujet de l'amour? Socrate et Sappho me paraissent avoir dit la même chose, l'un de l'amour des hommes et l'autre de l'amour des femmes. Ils annoncent qu'ils ont de nombreuses amours et que la beauté est toujours sûre de les enflammer. Ce qu'Alcibiade, Charmide et Phèdre sont pour Socrate, Gyrinne, Atthis et Anactorie le sont pour Sappho: et si Socrate a pour rivaux, sous certain rapport, Prodicos, Gorgias, Thrasymaque et Protagoras, Sappho a pour rivales Gorgo et Andromède. Tantôt elle leur fait des reproches, tantôt elle les querelle; tantôt elle le prend avec elles sur le ton d'ironie qui était si familier à Socrate. (... «Tu me parais une enfant non encore formée.») Socrate tourne en ridicule le costume et les attitudes des Sophistes, Sappho parle d'une «femme vêtue comme une paysanne qui ne sait pas relever sa robe sur ses chevilles». Sappho marie ces idées en comparant l'amour à de la douce-amère, à de l'aigre-doux. Socrate traite l'amour de sophiste. Sappho le traite de conteur. Les transports d'amour de Socrate pour Phèdre sont des transports de Bacchante; «l'amour agite l'âme de Sappho comme les vents agitent les chênes des montagnes.» (Maxime de Tyr).

«Ainsi Sappho réunissait dans sa maison, quelle appelait la Maison amie des Muses de belles jeunes amies avec lesquelles elle chantait et auxquelles l'attachait l'amour exalté d'une méridionale au sang chaud...» (W. Christ, Histoire de la littérature grecque, 1890, p. 128).

Havelock Ellis Cas XIV. «Il admet que la promiscuité des écoles, casernes, bateaux, télégraphes, usines, etc..., tend à développer des passions qui, si les relations avec des filles et des femmes étaient plus faciles, prendraient la forme ordinaire.»

Clemence Dane attribue leur développement à l'éducation séparée; elle conclut en faveur de la co-éducation, la co-éducation, tendance moderne, avec ses avantages et ses désavantages.

Mais combien d'enfants élevés dans leur famille avec sœurs, frères et amis, furent cependant subjugués par ces amours?

Ceci arrive aux êtres les plus délicats et les plus gardés, aussi bien qu'aux êtres les plus libres. Ils ne choisissent pas toujours le sexe opposé, le dissemblable, ce serait d'une simplicité plus que naturelle. L'instinct sexuel, trop affiné, perd son influence, dévie, et d'autres influences prennent sa place.

Puis, les enfants sont souvent aussi étrangers à leurs proches qu'à leurs maîtres d'école; il les craignent également et tout leur hero-worship se détourne de la famille, ou naturelle ou imposée.

Certains d'eux, offusqués par les descriptions chuchotées de la nuit de noces, de l'enfantement, par cette cohabitation de bébés, tout ce quotidien de nourrices, de maternités exhibées dans tant de familles (les femmes en gestation ou en allaitement sont souvent obscènes et scatologiques), forcent leur sensibilité brutalisée à chercher une issue qu'elle semble trouver dans l'amour ultra-terrestre de leurs semblables, car l'attirance adulte ignore généralement ces bases physiologiques. Si elle s'y soumet, ce n'est que graduellement, sans viol de ces pudeurs que comportent les unions sanctionnées.

Comment inspirer des êtres délicats d'un sens d'imitation pour de telles inconvenances, car l'être non troublé et chez qui l'instinct est faible ne peut être que choqué par toute cette répétition de la vie qu'un aîné contemple. Il devrait en être à mille lieues. Et ces mille lieux, il les trouve dans un attachement qui le console de tout cet attirail de nourricerie, auquel il a échappé sans humiliant souvenir. Il ne veut même pas penser qu'il était ce même nourrisson débordant, de toute part, qui fait rire les robustes, mais rougir les pudiques.

Puis, ce délicat, incompris, même par ses frères et sœurs, devient cachotier, de plus en plus «pas comme tout le monde». Par une application à rebours, il tient même à se différencier de ce qui le révolte, il vit à l'écart.

Puis il trouve ou ne trouve pas l'âme sœur, le corps fraternel. Que d'exemples d'enfants malheureux et hors de l'entourage qu'il leur faudrait dans la famille ou au pensionnat,—le pensionnat semblerait les froisser même moins, étant d'une dissemblance plus anonyme. Ceux-ci, malmenés par les leurs, ont des sensibilités hypertrophiées. Ils vibrent et ressentent, au lieu de croître lentement. Leurs nerfs à nu, cordes faussées, répondent cependant au moindre courant; ils n'existent que par impressionnabilité. Leur être et leur bien être se transportent du corps au cerveau. Leur émotivité mûrit au détriment de leur animalité, sans pour cela en faire des hystériques névropathes. Ils sont tout au plus des artistes, des poètes embryonnaires, des anormaux tout d'abord, par esprit de contradiction. Ils comprennent plus tard et tirent de leur mentalité exacerbée des existences plus remplies de peines et de joies, et d'aventures et de pensées délicates que bien d'autres. Qu'apportent-ils? A quoi servent-ils? La nature, prolifique et réitérante à l'origine, produit ensuite et laisse évoluer une espèce rare, un exemple d'une variété unique et stérile: un monstre, un étrange chef-d'œuvre. L'être humain n'est-il pas déjà, vis-à-vis de la nature, un monstre, un chef-d'œuvre. Quel animal, comme lui, excelle à tuer, sait se servir de ses facultés pour diversifier, multiplier ses joies?

Ils savent cela mieux que personne, mais étant souvent des délicats trop délicats, ils deviennent hargneux comme les habitants de Capoue et s'inventent des tortures lorsque la société ne leur en inflige pas. Médiums qui n'ont plus le choix, ils s'imprègnent sans cesse de toutes les nuances. Leur plaque sensible, résonnant trop, finit par être meurtrie et douloureuse, état que le monde vient aggraver par son opprobre.

Ce n'est donc pas une question d'éducation, de civilisation, d'hérédité, de race, de climat, puisque ces amours se trouvent chez les bergers de l'Arcadie, et les doux sauvages de Honolulu, etc. (voir énumérations universelles dans préface de John Addington Symonds: A problem in modern Ethics, là aussi ses aptes réfutations des hypothèses de Carlier de Moreau, de Burton, de Lombroso, de Tarnowski, de Krafft Ebing, en faveur des Urnings et «psychical hermaphrodite» de Ulrichs, ou des hypothèses de Magnan: «un cerveau féminin dans un corps masculin», etc.) C'est une question psychique, et tout en étant animale, c'est cependant un écart du règne animal.

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