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Pensées d'une amazone

NATALIE CLIFFORD BARNEY (continued 2)

Reading edition

Nous sommes presque tous d'un composé humain si complexe qu'il faut répéter que chacun de nous possède des principes masculins et féminins. Quelle femme n'est mâle en quelque sorte, quel homme n'a reçu quelque compréhension ou attributs féminins, qui nous rappelle au temps qui précédait la division des sexes.

L'hermaphrodite existe encore et de multiple façon.

Swinburne traite l'Hermaphrodite du Louvre comme l'apogée de l'être double, de façon plastique

«Pour quel étrange but quelque étrange dieu a-t-il fait belle «La double floraison de deux fleurs sans fruits?... «A toi qui es la créature des heures stériles? (Trad. M. Gabriel Mourey).

Mais cette dualité, d'être généralement invisible n'en est pas moins réelle?

Balzac qui a touché à tout (Voir «La Fille aux yeux d'or») a effleuré ce sujet, le limitant sans le préciser, dans Seraphitus-Séraphita: l'Être double-l'Être complet.

NARCISSISME

«Unthrifty loveliness why dost thou spend Upon thy self thy beauty's legacy? . . . . . . . . . . . «For having traffic with thy self alone Thou of thy self thy sweet self dost deceive.» (SHAKESPEARE, Sonnets).

Qu'ils sont rares, ceux dont la personnalité est assez complète pour se griser d'elle-même! Tous ces autres à qui il faut non seulement les autres, mais tous les stimulants et tous les poisons venus du dehors pour enivrer leur désir, cette pauvreté.

Être à la fois son autel, son encens et sa divinité?

La rose sent-elle son parfum?

Les plus belles roses fleurissent solitairement sur leurs tiges.

D'elles-mêmes sort leur encens.

La chair des corps adolescents, qui gardent dans leurs ombres bleues comme le souvenir des extatiques clairs de lune où ils se sont baignés.

Adolescence sans amour et pleine d'amour.

Avoir un amour non partagé, quelle richesse, mais comment la dépenser?

Joie partagée; joie augmentée ou diminuée?

Être à soi-même son couple?

Diogène, en philosophe qu'il était, pourvoyait lui-même à ses désirs...

INCESTE

N'a-t-on jamais songé que l'inceste pouvait être une espèce d'hermaphroditisme—qu'il y a aussi les hermaphrodites de l'inceste: accouplement de deux êtres d'un même âge et d'un même sang. L'inceste, en inspirant les dramaturges de tout temps (Sophocle, Eschyle, John Ford, Gabriele d'Annunzio), a moins préoccupé les psychologues. Les dramaturges s'acharnent aux paroxysmes physiques—et les poussent jusqu'au meurtre: ce La ville morte» etc. Dans le «Fall of the house of Usher» les sources ataviques forment l'étang stagnant et sans issue que le voyageur aperçoit avec la maison qui s'y réflète et qui finit par s'y effondrer sur les deux derniers habitants: une sœur, et un frère trop semblable à elle pour ne pas vivre sa vie stérile, et mourir de sa mort emmurée; Ils ne peuvent pas plus se désincorporer l'un de l'autre, se séparer, que dans le drame grec—jeu des fatalités. Et l'un meurt de la mort de l'autre.

Cette prédilection pour l'inceste, non égyptien mais fatal, d'un déclenchement funeste, donne à réfléchir. La nature reproductive y voit-elle tant d'inconvénients? Car, si elle ne s'y oppose, ce serait peut-être un moyen efficace de sauvegarder les liens de la famille, et ce serait sans doute plus sain d'épouser un frère bien portant qu'un étranger phtisique ou autrement avarié—mais il y a à cela—et contre cela—d'autres lois...

SADISME

(ou les Malades de l'Amour)

La jalousie ne serait-elle un stimulant, une des ruses de la satiété?

Être doué pour souffrir jusqu'à la virtuosité.

Au moins, les sadiques ne sont pas indifférents aux souffrances qu'ils causent.

De l'impuissance exaspérée.

Le Jardin des Supplices semble pauvre parce que matériel, mais déplacer ce jardin des supplices du corps et le transférer dans l'esprit: les tortures de l'esprit sont d'une floraison innombrable.

Les pénitents, les flagellés par eux-mêmes, les religieux aspirant au cilice, ont-ils éprouvé des tortures égales à celles des amants?

AUTRES PARADIS

Chère empoisonnée.

Je vous remercie de ce que vous faites pour nous. A nous de vous rendre la vie magique après votre guérison—ou sinon magique, du moins acceptable, sinon acceptable, du moins supportable!—Consentez donc à ce mariage de raison avec l'existence. D'ailleurs à l'aide d'un cerveau qui comprend et peut s'amuser de tout, et un cœur capable de juger en répudiant, l'on peut vivre. Vous voyiez peut-être trop clair,—il fallait estomper et envelopper les êtres de fumées ou d'une lucidité factice.—Mais puisque vous n'y avez perdu aucune précision? il est peut-être plus intéressant de découvrir en soi ses propres toxiques—J'avoue que les êtres par eux-mêmes ne sont guère stimulants, mais notre pensée, qui les exagère, l'est parfois.

Vôtre, d'une amitié accrue avec nous-mêmes—et qui augmentera aussi lorsque nous diminuerons?

Pour suppléer à l'équilibre dont la nature avait omis de la doter, elle cherchait dans les drogues un équilibre factice.

A force de s'intoxiquer, arriver à donner parfois l'illusion d'une personne sensée?

On la désintoxiqua, elle redevint aussitôt exagérée, fébrile, éclatant hors de propos, retrouvant le mélange néfaste de sa naissance, son composé humain, ses nerfs défectueux; la mixture atavique n'est pas toujours heureuse, le normal ou l'anormal ne sied pas à tout le monde.

Certains êtres ne supportent la vie et ne sont supportables qu'à travers le prisme de quelque poison. L'excès chez eux est un essai d'ajustement, un essai d'entente avec l'existence qui les a privés d'un bien-être, d'une atmosphère vivifiante, que quelque poison rectificateur semble leur accorder, et ils retournent à leurs expériences chimiques, s'ajoutant ce qui leur manque, se retranchant ce qu'ils ont de trop. N'hésitant plus à échanger une réelle angoisse contre un semblant, tous les semblants, ils vivent en spectres hantés, en ombres déformées d'eux-mêmes, mais allégées, en attendant d'être appelés à un état plus conforme encore à leur inexistence. Afin que, retrempés dans la mort désagrégeante, ils retrouvent, grâce à l'évolution de sa décomposition, une composition plus acceptable.

L'espoir de la religion, qui offre une éternité de soi-même, purgé du terrestre, mais identique et cristallisé, semble moins intéressant que l'espoir d'une mort qui nous refait autrement. (La nature leur est, par conséquent, non seulement plus logique que la religion, mais plus charitable).

Les Romains vidaient leurs veines, ces modernes les remplissent: choisissant le long chemin du suicide. D'autres semblables aux Anciens, et ce sont peut-être des fous lucides, demandent tout de suite une «nouvelle mise». D'autres encore ne veulent pas, non par stoïcisme, mais par épicurisme, altérer, fut-ce d'un seul verre de vin, ou d'une aspiration d'éther, ou d'une cigarette, ou d'une pipe opiacée, le fin et souvent délicieux équilibre de leur sensibilité: espèce d'instrument de précision, créateur de réalités à point, de valeurs qui conviennent.

Le jour où une joie, où une peine, où une souffrance, où un art ne me vivifieront plus, je saurai reconnaître le commencement de mon agonie, et je ferai peut-être alors comme ceux-là, ou comme ceux-ci.

On pique souvent à la morphine les agonisants. Un être attentif ne peut-il être son propre médecin, et décider du moment de son agonie?

Certaines agonies commencent avec la vie et se continuent tout du long de la vie. A ceux-ci l'instinct des poisons n'est-ce pas un instinct de préservation contre eux-mêmes?

AUTOUR DE DIONYSOS

«Les plus sages sont ceux-la qui s'enivrent sans vin.» Omar KAYYAM. (Ce qui met d'accord sur ce point l'Extrême-Orient et l'Extrême-Occident).

L'alcool, notre ancêtre à tous.

... Les seules maladies qu'on boive avidement et qui ne puissent que nous détruire—nous et nos descendants.

«Dieu punit jusqu'à la troisième et la quatrième génération.» Levons donc un verre d'eau pure à la santé de la cinquième génération!

—C'est sans doute un bouilleur de crû qui a mis en cours cette superstition qu'il est malchanceux de boire à la santé de quelqu'un dans de l'eau. Boire à la santé de quelqu'un dans de l'alcool est en tout cas un contresens.

Quant au vin «délectable» ne mérite-t-il plutôt d'être «goûté» que bu?

Si «l'illusion» est nécessaire aux malheureux, qu'on leur en laisse une plus durable—mais l'illusion retarde.

«Dieu est pour le peuple»: il y a aussi un alcool de la sainte table.

Exagérantes ivresses, lyrismes falsifiant toute valeur, je plains les enthousiasmes, les écrits, les amitiés et les amours nés à votre coupe.

Ce n'est pas une seule fois que les Ménades ont massacré Orpheus.

Ce qui se trouve dans un verre se perd dans le verre suivant.

Dionysos, ne buvant pas, avait-il jugé les hommes—en isolé, en solitaire, du haut de sa sobriété—comme destinés à périr, et bons à détruire? C'est sans doute pour cela qu'il lança parmi eux Silène sur son âne.

En voyant l'ivresse ainsi symbolisée, comment les Bacchantes ont-elles osé boire?

Un seul homme a été noyé dans un tonneau de vin—mais combien de tonneaux de vin contient tout homme!

L'alcool, ce vice du sang.

Tous auraient le «vin triste» s'ils en comprenaient la portée.

C'est une absurde légende qui parle d'«hydromel» et de «nectar»;—les dieux n'ont besoin que d'eux-mêmes.

Et les mortels ont beau chercher des stimulants néfastes et indignes, pour se griser en dehors d'eux-mêmes, «pour s'ajouter ce qui leur manque», comme a dit un Allemand!—Être assez riche pour s'ajouter à soi—soi!

Une race peut s'assimiler une autre race et se l'identifier, mais aucun sang n'est assez fort pour assimiler cet ennemi du genre humain—l'alcool.

Cependant l'esprit du vin peut dématérialiser l'être aussi bien que le rendre bestial. Est-ce dans ce sens et en connaissance de l'esprit qui habite le vin que Jésus-Christ a dit: «Buvez ceci en mémoire de moi, car ceci est mon sang»—ceci spiritualisera ce qui subsiste de mon sang, de l'exaltation de mon sang en vous.

Étant né ivre, je ne bois que de l'eau.

L'alcool abrutisseur envahit les cerveaux, et puis les viscères, et puis les générations à venir.

Desoif (la tête au ciel, bouche forme de «thune»). Ils voudraient avaler d'un trait la pleine lune.

A un souper, les femmes deviennent les filles qu'elles sont.

... Le miroir trop clair du petit jour leur fait peur.

... Ivre d'air pur, de nuit et de solitude, je tends mes mains amoureuses vers l'aube, et je rentre en trébuchant d'idées.

Emerson dit avec raison qu'on peut guérir l'ivrogne, etc... mais jamais le débauché de l'émotivité...

Être ivre d'amour, aimer de toutes les forces de son corps et de son âme, un être vivant, proche et décevant.

Nous avons peut-être un corps astral, mais certains de nous ont certainement un corps cérébral et nerveux plus qu'un corps physique, et auquel le corps physique répond comme Caliban à Ariel.

Perdre sa santé, sa domination morale c'est perdre la vie, car que vaut la vie physique avec le cerveau invalide qui ne signe plus ses actes?

Ces orgiaques du sentiment finissent par être mangés par la vermine de leur tristesse, aucun contentement ne peut leur parvenir. Leurs inquiétudes montent la garde; aucun laisser-passer, aucun laisser-aller à la joie. Ils sont dépossédés d'eux-mêmes et des autres, sauf par les tourments qu'on leur cause. Le manque de mise au point de leur sensibilité, instrument désaccordé, ne donne que de douloureuses ou insatisfaisantes répercussions.

Les neurasthéniques, ces fous conscients.

J'ai vu des êtres ne céder la vie que devant l'apparition de leur squelette, d'autres courtiser leur squelette en l'invitant chaque jour à prendre la place de leur chair.

Quand le mal la fixait au lit, enfin tranquille et sans responsabilité, elle disait au médecin qui venait la soigner: Je n'ai plus la force des poisons ni des remèdes. Laissez-moi, je me remettrai toute seule quand je ne serai plus fatiguée (de lutter pour l'un contre l'autre). J'attendais ce moment pour pouvoir un peu me reposer.

Être malade, c'est faire la planche.

Non seulement les amoureux sont «love-sick», mais aussi certains malades aiment leurs maladies.

Il y a des amoureux de l'amour d'autrui, des amoureux d'autrui, d'eux-mêmes, contre autrui, contre eux-mêmes. Les plus zélés sont peut-être ces derniers, que ne feraient-ils pour leur anéantissement? Ils y mettent de l'amour,—tout leur amour.

Si c'est à autrui que nous devons parfois un mauvais état de santé, nous nous devons du moins à nous-mêmes de nous améliorer dans le sens qui nous convient. Nous sommes responsables de nous-mêmes, nous nous vivons. Nous pouvons, soit échapper à la vie par le suicide, ou nous guérir, ou nous adonner à l'inertie, choix que fait plus souvent le malade. Je suppose donc qu'une maladie qui occupe une assez grande partie de nous se fait accepter en hôte, de passage d'abord; il se décide à rester, à la condition que nous lui abandonnions une partie de l'édifice, à laquelle il ne peut se limiter, et il nous faudrait soit le chasser, soit l'accepter en totalité. Il s'est attaché à nous, et voici que nous nous y attachons, et parfois même au point de nous y consacrer entièrement, d'en faire notre passion, de devenir sa proie attentive et dévouée, décidés à rester ou à partir ensemble. Ce sont des fidélités jusqu'au tombeau, ce sont des amoureux jusqu'à la mort.

PHILOSOPHIE DES TENDANCES

«Live and let live.»

Toute action est limitée à une ambiance, et plus ou moins en accord avec elle et avec son auteur. Les journaux, l'histoire, nous livrent des faits dérobés à leur atmosphère, subissant d'autres graduations, d'autres valeurs, à partir du jour où ils furent pris, et ainsi faussés, ils nous parviennent en guise d'étonnements et par chocs trop voyants ou parfois trop effacés. Les romans conçus selon une harmonie individuelle peuvent sembler plus réels, sont peut-être plus réels que ces événements disloqués, privés de leur évolution et de leur entourage, sortis de leur élément. Je crois qu'aucun amour ne surprendrait, qu'aucun crime ne nous semblerait illogique, aucune cruauté uniquement coupable, si nous pouvions en pénétrer les racines. Un malade ne crée pas sa maladie: c'est parce qu'il ne peut lui opposer une saine défense qu'elle l'envahit. Ainsi nous portons en nous le germe de toutes les éventualités, la possibilité de tous les méfaits et de tous les héroïsmes. Ils se développent et s'expriment grâce à un manque d'équilibre, selon notre évolution, selon nos forces ou nos faiblesses, selon notre vitalité généreuse ou avare, selon les circonstances qui nous demandent de prendre parti, de nous manifester par une expression. Manifestation à son tour erronée parce qu'elle semble représenter notre être en totalité, et n'est cependant qu'une infinie parcelle ou peut-être une très passagère et contradictoire partie de notre entité. Quel être a pu s'exprimer tout entier par un acte? Un geste ne peut déterminer ni synthétiser un être; un courageux peut se conduire à certaines heures comme un lâche, un lâche comme un courageux, et, pour ma part, j'aime ceux-là seuls qui, en bien ou en mal, agissent (que même Dieu vomisse les tièdes, les prouve définitivement indigestes). L'action ne corrompt pas, elle épure. Mettons ainsi hors de nous les démons et les anges dont nous sommes possédés, et que nos actes porteront à notre place. Seules nos tendances nous caractérisent et nous déterminent. Malgré de possibles défaillances, les actes continuels et de la même espèce indiquent ces tendances. Mais nous nous devons des actes en accord avec ce qui est le plus persistant en nous-mêmes, notre responsabilité étant de nous ressembler, de sauvegarder cette ressemblance.

«Pour rester pure, il ne faut pas que la pensée devienne acte.»

Idée un peu ecclésiastique—et qui rend impur d'esprit, comme le sont certains prêtres que l'Évangile avait prévus en disant «He that lusteth after a woman hath commited adultery already with her».—Les Chevaux de Diomède: être mangé par les passions, en y cédant, en y résistant?

Ne pas faire à son désir acte de présence?—Il est plutôt de la sagesse épicurienne de consommer tout acte qui nous enrichit d'un aspect de nous-même.—Craindre de se perdre dans un acte, est-ce vraiment s'appartenir?

PAGES PRISES AU ROMAN QUE JE N'ÉCRIRAI PAS

CÉLIBATAIRES

C'est des fleurs les moins fraîches qu'on compose les bouquets.

Un coureur, qu'attrape-t-il?

Son cerveau ressemblait à une lingerie mal tenue. Que de dessous chiffonnés dans sa mémoire!

Pour lui l'amour était pareil à ces jeux de massacre des foires. Ses conquêtes s'évaluaient au nombre de fantoches qu'il avait su renverser.

Il passera ses vacances comme d'habitude, sur une plage d'une platitude aveuglante, dans un édifice en pierre carré, nommé «palace», campé au niveau de la dernière vague, sentant la grue, la porte tournante, le billet de banque et le radiateur éteint.

Mais il avait su retenir qu'en fait de galanterie il vaut encore mieux qu'elles aient la cuisse légère que lourde.

Les amours s'en vont, mais les chiffres restent.

Il la roula, puis l'appela «roulure».

—Voit-on qu'elle a du chagrin?

—Oui, elle boit davantage et laisse aller son chapeau encore plus de travers.

Faire du sentiment: «ouvrage de dame.».

Le rapt n'est peut-être pas une des plus inespérées façons de plaire.

L'inconséquence féminine: l'enfant violée s'en va, heureuse d'un sucre d'orge.

Ces jupes courtes: autant de jambes de femmes qui montrent sans être sollicitées leurs colonnes torses insoupçonnées. Pauvres jambes rencontrées dans les rues, cagneuses, sans rembourrage, ni entraînement,—qu'est devenue cette danse, cette cadence: la démarche?

Comme milieu, elle n'avait que son nombril.

Elle lui disait de gros mots avec ses yeux.

L'attirance du vide explique la séduction des femmes.

Salomon comprenait-il la vie? Trois cents concubines pour se faire une moelleuse solitude.

Trois cents maîtresses valent cependant mieux que rien!

En amour, parler à la deuxième personne, et éviter que cela devienne la troisième.

Amour qui dure un bail ou deux...

Qu'importe que l'on respire quelques fois de plus ou de moins un parfum: le tout est de l'avoir respiré, de ne s'y être pas habitué.

S'en aller non après la première, mais du moins avant la dernière fois!

Son haleine de fleur fanée.

Une peau, enfin en peau!

Il vaut encore mieux être grasse que grosse!

Comment n'auraient-ils pas le point de vue faussé, ceux dont la tête émerge chaque jour d'un faux-col?

Amis par les mêmes dégoûts...

Elle défit ses cheveux beiges, route terne, qui se déroula longue, étroite et plate, parmi le vallonnement des omoplates et des reins, jusqu'à la graisse triste et pâle de la croupe.

En les entendant agiter les castagnettes de leurs rires, les catins savent qu'il faut se coucher en posture de danse.

Leurs grandes passions:

Cette femme qui, il lui sembla, lui plut un peu autrefois...

Ne faut-il pas que les gens soient de bonne qualité pour n'importe quel usage?

A chaque amour, plus loin de l'amour.

LE MONDE

Pourquoi l'appelle-t-on le grand?

La «dame»: une femme expurgée.

Je déplore également les lois familiales des Patagons et des Français.

Pourquoi cette séquestration de la jeunesse?

Comment appeler le monde futile, puisqu'il leur fait oublier qu'ils manquent la vie?

Il n'arrive que le médiocre à qui n'est que médiocre.

Si ces femmes ne savent pas encore être libres, qu'elles soient épouses, courtisanes, amantes ou esclaves n'est qu'une affaire de classe, de tempérament, de hasard,—ou de lassitude.

Un Anglais a dit: «Nos rêves se réalisent lorsqu'ils sont assez beaux.»—A croire que personne ne rêve!

Décorés, congestionnés, ambitieux, à l'affût d'honneurs, ils disent cependant à leurs voisines de table: Il n'y a que l'amour qui compte!

Elle habillait son visage, elle le fardait, par pudeur?

Je me plairais peut-être dans un monde où les gens n'auraient rien à perdre, et surtout rien à gagner.

Tous ces pingouins qui ne peuvent porter que l'habit.

Les envoyer, sinon au feu, du moins au froid.

Un diplomate à sa droite: Je dis exactement ce que je pense.

—Et comment faites-vous pour savoir exactement ce que vous pensez?

Son unique regard, simplifié jusqu'à l'inexpression totale, comme ces dessins linéaires dans les livres d'oculistes, semblait ne rien communiquer, ne rien prendre au dehors, ni au dedans.

Triste état, il est déjà chauve et on ne lui voit pas encore de cerveau.

Elles demandent, en sortant du théâtre: «Qu'est-ce qu'il a voulu prouver?»

Elle lisait un compte rendu sur des vers qu'elle ne lirait pas.

Il leur faut réfléchir pour admirer (mais leur bêtise est souvent spontanée et savoureuse).

—Le snobisme est une paresse de l'esprit qui nous fait accepter les valeurs toutes faites,—qui nous suggère des goûts et même des émotions d'emprunt.

Il est prudent de croire au mystère de la femme, cela lui en donne un.

J'observais a un bal masqué, l'une d'elles curieuse de voir, craintive d'être vue, se cramponnant à son groupe qu'elle avait espéré oser quitter. Elle 'était cependant venue pour l'inconnu: je lui parle, elle se guindé, ne reconnaissant aucun cliché, aucune phrase d'usage,.. Elle a décidément trop à perdre pour risquer l'aventure. Je m'approche ensuite d'un groupe de grues, qui, elles, ayant tout à perdre à n'être pas reconnues, ont ôté leurs masques. Je garde le mien et passe entre leurs deux évidences.

Sourire sans cesse pour qu'on ne voie pas quand je souris.

«Cela se fait,» dit-elle. Pourquoi cela se fait-il, cela elle ne le savait pas.

Les bonnes manières en cachent souvent de très mauvaises.

L'étiquette, convenance figée, faite pour les gens sans grâce naturelle, sans élans harmonieux, bonne pour des diplomates et des parvenus, mais qui ne saurait convenir ni suppléer à la belle politesse instinctive des êtres modernes multiplement racés.

Avoir une assez jolie façon à soi pour se passer de bonnes manières.

Mais, pour éviter les platitudes, ils évitent souvent la politesse qui ne va pas sans dire—et sans bien dire!

Ayant accepté deux invitations à dîner, il se coucha pour ne pas faire de mécontents.

Il conclut qu'il serait moins ennuyeux de voir ses amis, si les voir n'impliquait pas les revoir.

Les douces inquiétudes de la féminité... ...Deux enfants, fruits de ses négligences...

Les jours régnent sur nous, tels des rois fainéants.

Ils ne se permettent que le médiocre, craignant que le meilleur ne soit pas bon.

Liens familiaux.—Leurs enfants: ces êtres si souvent leur raison d'être;—plus souvent encore victimes de leurs préjugés, de leurs rancunes, de leurs méchancetés, de leurs maladies, de leur égoïsme—et presque de leur jalousie.

Mais il y a cependant entre eux une solidarité si complète qu'ils restent unis après la dissolution de tout autre lien.

Les sentiments s'usent peut-être, comme toute chose, à la pratique.

Le cœur est à contre-temps.

Les bonnes œuvres vivent des traîtrises de l'amour.

Après les œuvres de chair, les bonnes œuvres.

Avant d'élire un amant, voir comment il se comporte avec les filles.

Les «apparences» sont donc bien en péril, puisqu'il s'agit toujours de les sauver?

Le renoncement, héroïsme de la médiocrité. Le devoir, ce mot singulier et qui sert surtout au pluriel.

«Respecter la façade»,—mais en vivre?

Si la femme sait se faire une raison, c'est qu'elle n'en a pas.

Sincères dans tout ce qu'elles ne disent pas.

Ses bras sont de la belle époque, mais sa tête, quel anachronisme! C'est pourtant sa tête, la partie authentique, expressive d'elle-même, et ses bras, des fragments rapportés?

Elle hésitait: se faire une destinée digne des prophéties d'une tireuse de cartes?

Il déplorait que les blondes genre Greuze devinssent, en si peu de temps, genre Rubens.

Bête à force de ne pas assez croire à la bêtise des autres.

Je parle pour elle, et c'est lui qui comprend.

«Vous avez de jolies épaules», me dit-elle, en remontant ma robe de façon à ce qu'on ne les vît plus.

Quand elle se sentait malade, elle appréhendait d'être treize à table.

La phtisie, animant si bien le sang des brunes.

Cette femme doit exaspérer tous les nerfs blonds.

Les amis de nos amies sont nos amants.

«Joli garçon», oui, mais que son cerveau sent mauvais.

Jetez-lui un sandwich, il vous jettera un potin.

Que de régularités irrégulières!

Il n'y a pas de milieu où la malhonnêteté ait aussi bonne mine.

Ces êtres obliques à qui vont tous les travers.

Cela les rassure de confondre «détourner» et «mal tourner».

Je ne connais pas de Française qui ne porte sous sa frivolité la fleur de lys des forçats. Puisque presque jamais elle ne s'évade, on lui a fait le bagne facile.

Leur mariage: une affaire—une mauvaise affaire.

A force de dédaigner les chiffres, les voici réduites à zéro.

La navrante monotonie de ces vieux ménages qui n'ont plus rien de beau à se montrer, rien de laid à se cacher.

Ce vieux gentilhomme coiffé comme un œillet blanc...

Comme tout royaliste, il se sentait en mal d'une place, obséquieux envers un maître introuvable.

On ne voit plus guère que dans les jeux de cartes des valets, des reines et des rois.

Noblesse oblige—qui donc?

La Révolution française, élagueur d'arbres généalogiques, semble leur avoir laissé peu de branche.

Les femmes des autres pays recherchent d'autant plus les titres français que, n'étant plus un pouvoir, ils sont d'autant plus une parure.

Une Américaine naïvement snob poussa l'harmonie imaginative si loin qu'elle composait des dîners où elle n'invitait à la fois que ducs et duchesses, ou marquis et marquises, ou comtes et comtesses, etc...

Si Christophe Colomb, en voyant les sauvages aux rivages du Nouveau Monde, s'en était retourné? S'en aller si loin pour découvrir encore des sauvages.

Félicitations à une jeune mère:

Contente que vous ayiez réussi cette chose périlleuse, démodée—et nécessaire?

Petits chiens: ces enfants de riches.

LE 1/2

Elle était revenue de bien des choses, ce qui ne l'empêchait pas d'y retourner.

Bohème féminin.—Une assiette de sauce figée, un os de côtelette enfoui dans le cabinet de toilette; après avoir dîné sur le coin de la coiffeuse, tenant une asperge de la main gauche et une corne à chaussure, puis le téléphone de la main droite, mange en mettant des souliers satin blanc sales; opulents appas désordonnés, buste penché de travers et poignardé du busc, aussi nécessaire que l'épine dorsale.

Elle ne va plus que dans le monde.

J'ai trouvé encore un amant, tandis qu'elle ne peut plus trouver qu'un mari.

Elles parlent de théâtre, et encore de théâtre...

«Elles ne veulent pas jouer les mères». Jouer les mères!

—Quand serez-vous vous?

—Si vous croyez que j'ai le temps!

Habituées aux situations fausses, elles se marient... Dépassant une fois pour toutes la «rampe».

Venue des ateliers, elle montrait un penchant trop décidé pour les salons.

Elles disent presque toutes: Quand j'étais petite, je montais à cheval... Chez mes parents mon institutrice anglaise..., etc..., etc...

Vérifie ta sincérité.

Choisissant parmi les nouveaux clichés les moiris démodés et même parfois parmi les clichés à venir (flairant la mode) elles passent pour intelligentes, et le sont, ô combien! pour savoir si vite ce que d'autres penseront.

Ne leur demandez pas la vérité, elle est trop intime.

L'une d'elles me disait, et non une des moins amoureuses: «Ce n'est jamais tout à fait ça.»—Et en effet, que cela serait peu de chose si c'était tout à fait «ça».

Une autre: «Que le plaisir est intense les quelques fois où l'on n'en avait pas envie.»

Exilés de nous et limités dans leur masculinité...

—Il vous connaît. —Il le dit!

La servitude de devoir plaire.

Ses sœurs lui ressemblent comme ses grimaces.

Son amour dura ce que dure une fleur artificielle.

—Je ne le trompe pas: je ne suis jamais la même avec les autres. (Jésuitiques en amour, ces femmes sont mystérieusement matérielles: l'une d'elles se jugeait fidèle à son amant parce qu'elle lui avait gardé, cela seul pour lui seulement, le petit creux veiné qu'il aimait à embrasser en dépliant son bras, une autre ne considère pas son ami trompé tant qu'elle n'a pas tout donné. Dans les «abandons» les plus absolus, une troisième se considère pure de ne jamais dire: «je t'aime» mot dont elle n'avait usé qu'une fois, et à tort.)

Les hommes faciles ont aussi leurs flatteuses fidélités. Il y en a qui n'ont jamais donné Son Nom à d'autres femmes, sauf aux moments où l'habitude ou le désir triomphent de l'attention. Cela est flatteur pour qui? «L'enfant de volupté» n'a pas su nous le dire. Confondre dispenserait de choisir; mais est-ce bien voluptueux?

(Shakespeare aussi faisait dans ses pièces de ces erreurs de sensualité, mais le théâtre a peut-être de ces exigences...)

Esthétisme.—Une chambre bleu-âme, une buée d'encens montant en spirales des narines d'un bouddha, de l'étagère en bois ancien des roses s'effeuillant sur un lit soutenu par des chimères sculptées, un miroir où refléter les songes; sur un prie-Dieu, en désordre, des livres rares, d'où émerge ... ô erreur, ô confusion! une réclame de cure radicale contre «les cas les plus opiniâtres...»

Sa machine à écrire ponctuant le silence.

L'amant, ce sommelier ... de service de jour et de nuit...

PETITES DIVINITÉS

Elle aimait la guerre, et l'amour, et les religions nouvelles; tout ce qui pouvait créer des héros ou des dieux, ou des martyrs, ou des hommes, tout ce qui tend la vie vers un courage qui la dépasse, tout ce qui rend la vie vivante.

«Ne plus m'aimer, lui disait-elle, c'est vous amoindrir par l'oubli de la divinité que je suis.»

Elle se vêtait de couleurs si délicates qu'elles ne se percevaient plus à la lumière artificielle. Le ton de ses joues ne s'avivait qu'au jeu des ombres diurnes. La nuit la blanchissait et la confondait parmi ses rayons, et dans l'éclairage des maisons elle errait avec la survivance trouble d'un fantôme.

Qu'elle que fut la grossièreté des êtres qui croyaient l'avoir tenue dans leur étreinte, aucun d'eux n'avait osé l'appeler d'un nom.

Sa beauté immatérielle comme de la musique,—d'une sensibilité aérienne, frôlait leurs nerfs de façon presque impalpable. Les vibrations qui émanaient d'elle touchaient les êtres qui l'approchaient, et les faisait un instant résonner à l'unisson.—Elle les imprégnait d'ondes sensibles que souvent ils dénommaient de l'amour.

Ses cheveux, fleuve d'oubli, ondoyaient le long d'elle.

Ses cheveux, cinglants comme des fouets.

Ses cheveux phosphorescents se voyaient dans l'ombre...

Des étoiles glissées sur des ténèbres.

Ses cheveux suivaient le peigne,—longue gerbe d'étincelles...

Ses cheveux, la traîne de sa tête.

Sa chair,—travesti bien ajusté avec ses ornements.

Leurs Sommeils.—Ils eurent des nuits comme des mesures pour rien.

Ses paroles, une poignée de pierreries et de fleurs dans la nuit...

La respiration de son aimée: une mer qui atteint sa limite et qui est faite de vagues égales, avec parfois une vague qui les surpasse.

... et des nuits noires plus douces que toutes les nuits blanches.

Nous traversons la nuit ensemble, dans la belle barque du sommeil. Nos souffles nous rament à travers le silence, et l'aube nous déposant sur la plage étale, nous reprenons conscience de l'unité de nos corps—que les songes avaient joints d'une trame mystérieuse, et que rien ne semble plus rompre.

Sommeil: envers d'un brocart colorié sans dessin ni suite, cohérence d'une journée désorganisée, ou tapisserie à multiples personnages se déroulant d'un fait unique et empiétant sur les bordures, jeux enfantins, entrecroisements de fils et de nœuds, et de couleurs, dont on ne retrouve le dessin qu'en se retournant vers des incidents passés: pensées ou actes interrompus.

Sommeil: abat-jour d'ombres portées.

Sommeil: résumé d'un fou, ivre de pavot.

Ne la quitter qu'à l'aube, lorsque sa chambre semble un grand œuf que la lumière casse... Puis la triste froideur virginale de mes draps qui n'ont pas contenu nos corps.

Écrit du lit: Ma Joie, avant que le temps ne t'ait confondue à la trame de ma vie, je veux fixer l'exagération où je suis: jeter le long de la route éblouissante d'où je viens, les paroles prises à ton ivresse, pour que ma pensée puisse revenir à toi... Et s'il est des heures où, terne jusqu'à l'oubli, je ne puisse t'évoquer ou créer des circonstances qui l'égalent, ces mots tombés comme de petits cailloux sur le chemin, où, ivre, je trébuche et danse, serviront peut-être à mon retour... Mais est-il des retours à la joie? Inimitable même par le souvenir. Que d'images je garde en moi effacées jusqu'à la dissemblance, et qui furent comme toi, ma Joie nouvelle, la brûlure et la clarté de mes heures élues. Le souvenir est peut-être une impiété faite aux dieux capricieux de la vie: toute intensité puissante va vers demain; et cependant que tu fus belle, ma Joie de cette nuit,—je voudrais inoubliablement ni émouvoir de toi!...

«Désir terrible et doux», phénix que rien ne pourra consumer à cause de sa diversité et de la force de ses ailes; et qui sait trouver au-delà de la joie, une joie inattendue, étrange, et qui, à cause de sa rareté, n'a pas de nom parmi les hommes: évanouissement dans du ciel, immatérialisation de la sensualité qui plane en nous, sur nous, autour de nous, comme notre âme. Entendre la voix qu'elle donne à nos voix, le regard qu'elle donne à nos regards, assister, pâles témoins de nous-mêmes, absents parfois de nous-mêmes, créateurs, dans l'air impalpable, de cet enfantement chimérique et miraculeux des songes plus durables et peut-être plus ressemblants que les générations terrestres. Nous perpétuons ainsi à travers le monde tangible une race intangible et cependant réelle—mariages éthérés plus nécessaires et plus féconds que nos mariages corporels—et dont la génération inépuisable survit à la mort.

L'amour ne peut être stérile. La pensée incarne.

Je lève de mes doigts légers les traînes noires de tes paupières.

Et tout le jour je regarderai les yeux que je t'aurai faits la nuit.

N'allons vers les choses du jour qu'avec le peu d'énergie qu'elles méritent.

Amusés de tout, inquiets de rien: libres.

Sa main se courbe dans ma main comme un pétale de rose, contenu par son pétale le plus proche.

Sa voix n'est pas le médium de sa féminité, elle exprime ses contours extérieurs, en l'entendant parler, les aveugles sauraient qu'elle est belle.

Ses sourires sont les pensées de sa bouche, ses traits ont leurs pensées spontanées, qui ne vont pas jusqu'au cerveau.

La survivance gaie de sa voix parmi les petites catastrophes.

Sa voix, comme certains baromètres, s'est arrêtée au «beau fixe».

Sa voix ne trahit rien, ses paroles non plus, seul son contact n'échappe pas aux véridiques éloquences.

J'ai reçu ses paroles comme une masse d'herbes et de fleurs fraîches au visage.

Sa voix, c'est du beau temps à demeure.

Son rire fait danser.

Son rire c'est la musique de son sourire.

Les perles baroques de son rire...

... Parce que son sang bat, je vis.

Ses yeux bleus d'orage.

Et l'écho de son pas sonne à l'autre trottoir...

Larmes anonymes de la pluie.

Larmes d'on ne sait qui sur les mains et le visage.

Qu'elle se sentait belle chez lui, hélas! de se retrouver seule avec ses miroirs.

Elle porte la moitié d'une rose ... où a-t-elle effeuillé l'autre moitié.

Il faut faire des provisions de chagrin pour que l'heure mauvaise ne nous trouve pas trop désemparés.

Nous déferons-nous jamais de l'antique jalousie? L'amour transporté dans le domaine de la raison ne sera plus que de la physiologie appliquée?

Le roman à venir: Si elle me trompe, c'est que ses viscères avaient besoin d'un autre aliment.

En attendant, sentir ce navrement: à bout de tout, à bout d'amour.

Et si ce n'était pas pour ce soir, se sentir navré d'avance pour le soir où cela sera.

Comment la quitter? Elle voit que je veux m'en aller, et c'est elle qui s'en va. Si je m'en vais elle me tourne le dos, je ne puis la laisser partir ainsi. Elle m'irrite, et c'est elle qui pleure: à elle toutes les voluptés. Elle pleure aussi parce que ce n'est pas juste que je ne l'irrite pas au moins un peu. Que sa face m'énerve, que son dos m'attendrit et me crispe tour à tour, puis tout à la fois. Ah! ses épaules comme découragées, voûtées par moi? par d'autres? par tout ce qui lui arrive ou ne lui arrive pas? Elle s'en va, oui décidément... Ne pas la poursuivre? Ce serait la poignarder entre ses deux frêles épaules: en amour les crimes passifs comptent... Mais si je la ramène, sa crise passée, elle me croira, et la fin sera à recommencer.

A certaines heures mes ailes se lassent de nous suffire à tous deux: la laisser retomber où elle voudra; planer seul,—on plane toujours seul.

Guignols de ses viscères, ses bras mus par leurs fils bleus.

Ils pleurèrent, car ils s'étaient fait de la peine. Et chacun pensait à sa propre peine, et voulut s'en consoler ensemble—sans seulement remarquer celle de l'autre. Les larmes rendent aveugle, et c'est toujours sur d'autres, mais pour soi, que l'on pleure (lire de l'évangile «Woman, why weepest thou?»).

Son art: jouer des êtres, non s'en jouer.

Sa persistance de sadique mental fut telle qu'il arriva à la faire pleurer—avouer la secrète volupté que lui causent ses larmes? Faire souffrir à la condition de bien faire souffrir, de façon satisfaisante, mais celles-là seules pour qui nous pouvons toutes les joies!

Craindre sans cesse quelque mauvais tour de sa vitalité, tout imprégnée du sel de la mer? C'est de la marée haute que deux fois par jour Aphrodite est rejetée sur le rivage.

Elle avait de ces yeux du nord, de ces yeux qui ne s'étonnent pas, qui seuls savent prendre; des yeux, tristes et impérieux, expressifs seulement d'une partie de son être.

Lui ayant trouvé une résonnance nerveuse digne de sa maîtrise et de sa dextérité, elle s'exerçait sur ses cordes sensibles plus volontiers que sur d'autres, car elles répondaient, en parfait instrument de souffrance, à la moindre inflexion cruelle.

Son buste arqué et modelé à la façon des violons sonores.

Il ne faut pas vouloir le mieux: en jouant du violon on remarque que c'est du grincement que provient le son.

Elle a tout reflété comme ces ondes passives dont on pourrait écumer les images afin d'en faire apparaître d'autres? Ses profondeurs ne servent qu'à cela, non à faire transparaître le fond. La vie qui se penche vers de tels êtres est trop opulente.

C'est à cause d'elle que je suis dans ces hôtels où, malgré les sonneries électriques, les ascenseurs les voisins, je subis un calme si reposant. A cause d'elle, que je ne m'aperçois ni du temps qu'il fait, ni de ce que je mange. C'est à cause d'elle que sans sortir, j'écris des vers, heureux comme un poète sans génie, tandis qu'un garçon suisse, allemand, polyglotte, que sais-je? d'une table où le surtout et mon nécessaire se touchent—dessert. C'est à cause d'elle que je marche, comme dans certaines visions, à quelques mètres au dessus de la terre,—et elle s'imagine que c'est pour elle que je l'aime!

Vous tendez votre cœur comme une petite coupe vers la vague que je suis. La vague déferle, et à cause de sa force qui surpasse ce que vous en attendez, ne laisse qu'un peu d'eau amère au fond.

Notre passion suit son évolution: je sens que bientôt nous serons dans la triste saison des pleurs.

Sadisme mental:

... Toutes ces mauvaises paroles que l'on se fait avec l'ombre,—sadisme des esprits! (se simplifier ou se compliquer jusqu'à la sensation? alliages!) Tout à coup, et sans l'avoir voulu, tu m'étreins en plein corps. Je suis transpercée par les flèches de tes seins, tes côtes, ossature souple, tes nerfs dont mes mains tirent des arpèges. Ta chair s'exalte comme une religion.

Je cueille à l'aube ta rosée... Des sons s'éveillent, le grincement d'oiseaux, le tintement des cloches—en dehors de ton corps il n'y a pas de dieu.

Pensées de la même journée: La sensualité physique n'est qu'un point de départ—ou d'arrivée, mais la chair seule nourrit mon esprit amoureux, et satisfait d'elle, je ne sais prendre d'autre subsistance.

Il connut l'égoïsme amoureux qui préfère plutôt perdre ce qu'il aime par la mort que par la vie.

Ceux qui aiment autrement, n'aiment pas amoureusement, ou, plus clairement: aiment, mais ne sont pas amoureux.

S'ils ne tremblent pas, s'ils ne doutent pas, s'ils ne craignent pas sans cesse le changement ou l'infidélité de l'aimée, si, voyant tomber un cil, ils ne le ramassent pas pour souffler dessus, afin d'apprendre si leur vœu reste ou s'envole; si dans la chute d'une étoile ou d'un pétale de rose, ils ne pensent pas aux superstitions de l'amour; si en passant lentement devant la Chambre des Députés—après l'avoir reconduite à l'aube dans un fiacre somnolent,—on n'énumère pas ses colonnes avec le traditionnel: un peu, beaucoup, passionnément ... (il y en a douze, mais l'obscurité aidant, je n'en ai compté que sept) si par les choses les plus absurdes ils ne cherchent pas à rassurer leur incertitude, ils sont peut-être des amants selon Sénancour (dont le nom seul rime avec amour), mais non selon le divin enfant.

—Sénancour est tout au plus un bon législateur d'Éros, il a tâché de classifier et de codifier toute cette incohérence; j'y trouve de l'agrément, mais l'agrément d'une «nature morte»; la belle proie éventrée pend par une morne ficelle attachée à sa patte, pour la contemplation de ceux qui sont attablés devant une volaille, tandis que les bêtes de race, ingénuement simplifiées, piaffent poliment aux lointains des tapisseries; tout cela est exact comme un raisonnement,—tandis que dans l'ordre Stendhalien, on sent le souvenir vécu, rangé.

Amour, lyrisme des sens.

Ahuri comme après une chute, le voici seul, libre.

Quand me déferai-je de sa démarche?

Sur son long cou flexible,—le long coup flexible des êtres libres—sa tête levée. Levée ainsi pour échapper à quelle angoisse? pour atteindre à quel miraculeux baiser?

La saveur à venir des choses retrouvées?

Convalescence: elle ne pleure plus que trois fois par jour.

Choix: la jalousie maladie, ou la jalousie parasite—la nôtre ou la sienne?

Un amour brisé rejette ses débris dans des sentiments inusités, ayant abandonné les centres de notre sensibilité et la fraîcheur des désirs charnels, nous sommes étonnés de retrouver son intensité renfermée dans un mot, dans un geste, dans un parfum, dont la répercussion remonte jusqu'aux sources nerveuses d'un chagrin, que nous croyions tari et qui jaillit comme dans un torrent de larmes et emporte notre indifférence.

Les larmes, cette circulation de notre chagrin qui s'écoule.

Myosotis «forget me not», rétréci, attachant et puéril comme ce qu'on n'oublie pas.

La tromper sans joie, avec cynisme, parce qu'elle ne m'aime pas assez?

Entrer à l'aube, ma Bohème retrouvée, romantisme de la ruelle, quitter sa petite chambre qui sent l'alcool du fer à friser, au son du premier cheval battant le parquet en bois de Paris, de ses pas lourds à grelots ... cheval blanc, vieille danseuse...

Il me semble glisser à l'intérieur d'une perle à peine irisée, à peine aérée, ô pénurie du petit jour ... éviter les rôdeurs, ma clef à la main, puis marcher résolument devant toutes ces maisons closes, de bourgeois endormis...

Son corps avaricieux d'adolescente porte le fruit magnifique des seins, seule maturité où se blottir.

Cette actualité de sensations chez lui l'effraie, elle qui ne sait ni si elle sent, ni où elle sent, ni ce qu'elle sent!

Il n'importe pas qu'une chose soit belle, il suffit qu'elle le soit pour nous, et que nous la portions au plus haut de nous-mêmes.

Je l'ai mise au-dessus d'elle, hors d'atteinte de ses gestes.

Libéré de ses vêtements, il respire de tout son corps l'air et la lumière de ce pays nouveau, se baptise dans les deux azurs sans marées, se frotte de sable—fragments de pierreries, d'étoiles ou de coquillages—puis dans une petite hutte faite de joncs desséchés, il oint d'huile d'olive ses bras et ses jambes nourrissant ses musculaires serpents, qui faisaient sa jeunesse, son courage et sa force.—Il est probable qu'Hercule enfant, au lieu d'étouffer les serpents de son berceau, les glissa sous sa peau, où ils sont toujours prêts à revivre, à étreindre, à étouffer.—Assoupi, il s'étendit et connut un sommeil mêlé d'odeurs de pin et de bruyère blanche, de mimosa duveté comme des poussins.

A son réveil, il se sent prêt à boire ce soleil liquéfié, à aimer les vins, à laisser sa sève d'homme du Nord dans la chair olivâtre de ces femmes. Il songe avec mépris à ses pâles maîtresses des alcôves parisiennes, à ces chairs stériles et cimentées de crème. Ici, il lui sembla tout naturel que la femme fût incessamment enceinte, comme cette nature d'une maturité abondante, presque sans printemps, hâtive d'atteindre à la matérialité des fruits—à leur vendange, afin de recommencer.

La navrante infidélité:—Que sais-tu de moi?

—Que ce n'est pas vous... Comment sais-tu que tu m'aimes?

—Parce que rien ne me manque quand je suis avec toi.

En voyage, il n'arrive que l'affreux, et l'affreux a plus d'inventions à mesure qu'on se désoriente.

«Ce paysage souriant», que n'éclate-t-il de rire?

Une belle campagnarde, espèce de Titania, avec sa brouette pleine d'ombelles et de fleurs pour son âne.

... Après nous être promenés dans les mornes ruelles pluvieuses du petit village, où nous sommes descendus, je lui dis, en pensant aux tristes chambres louées:

—Rentrons chez...

Elle acheva confiante:

... Chez nous.

Elle se penchait, sans pudeur, sur les pianos d'hôtel, en faisant sortir bruyamment la valse de Faust (manivelle invisible, singe, orgue de barbarie) valse de Faust avec la basse de quelqu'autre air. Me sentir honteux d'elle, avec toutes les oreilles d'autrui, exagérant par la mienne leur sensibilité.

Elle est écrasante, rien ne manque à son amour, elle s'avoue heureuse ...

Je la déteste de ce mot, pensant à l'autre. Je suis sans cesse hanté et inquiet.—Si elle était venue pendant mon absence, qu'on n'ait pu me prévenir à temps ... si je l'avais manquée ... si elle croyait que je la trompe!...—La tromper? Je n'ai jamais été aussi conscient d'être à elle, de ne pouvoir être qu'à elle.

Ah! les insistants cheveux trop rouges de celle-ci, ses yeux admirables que je n'aime pas, et tout ce corps donné et qui me reste étranger ... Je la prends sans caresses et sans paroles (comme un Anglais prend une fille) avec une telle violence ... pour ne pas la goûter, pour ne pas la sentir, désespéré que ce ne soit qu'elle et que je reste moi.

... Ah! par quels goujats,—à part moi,-a-t-elle donc été aimée!

Quelquefois elle est triste, parce qu'elle dit que je ne l'aime pas comme elle croyait que je l'aimais. Et je la berce et la console, fêlé d'amour pour l'autre,—mais de chaque douce parole qu'elle m'arrache, mon silence la déteste.

Si je pouvais la tenir près de moi comme un petit animal blanc et roux! Mais je sens trop que c'est une femme qui me pense, une femme belle pour quelqu'autre homme,—quelle stupidité de la tenir loin de lui!

Que je n'aime pas son rire à l'aube et ses cheveux rouges le matin!

Elle m'appelle pour que je prenne mon petit déjeuner avec elle. Je refuse.

Si cette intimité continue une heure de plus!... Je la quitte pour ne pas la tuer!

Elle n'était pas belle, elle était mieux, elle était quelconque, et sentait le succès et la supériorité, que d'être quelconque lui avait toujours valu.

Cette âme d'hérédité corse, ayant subi l'humiliation d'aimer et parfois même l'affront encore plus grave d'être aimé, en voulait à mort à ses inadéquates maîtresses qui le laissaient pantelant et mal inassouvi.—Il les recherchait cependant avec l'âpreté et la ténacité de ceux que les inéluctables plaisirs stimulent du désir d'une mystérieuse vengeance.

Ses liaisons n'étaient qu'une série de chocs, d'agressions passionnées, de croisements d'armes, au sortir desquels les deux adversaires étaient également mutilés et méconnaisables, et sans avoir fait l'un à l'autre le salut de pardon.

Modes:

Conduire la mode implique, comme l'art ou la vie ou l'amour ou la religion, une aptitude spéciale, une vocation unique, de l'exclusivité, du renoncement.

La mode a ses martyres et ses héroïnes, courageuses, exposées, convaincues. Ces guerrières de l'avant-garde s'offrent aux insultes venues des chariots, des trottoirs, et des fenêtres de l'ennemi défendant ses habitudes contre un nouvel envahissement: invectives jetées aux «précurseuses», qu'il sera plus tard réduit à reconnaître; obligé de leur rendre les honneurs de l'imitation servile. (Cette injure inconsciente et plus grave encore, faite à la mode d'aujourd'hui par la mode d'hier, qui la mutile en la multipliant, difforme sa difformité et la tue définitivement).

Grande nageuse, à la figure simplifiée comme celle d'un phoque.

Ses narines fermées lui donnent un air imperméable.

Le Juif, encore plus que l'Américain, parle par le nez, mais encore plus par les yeux et l'esprit.

Un nez juif rectifié: chirurgie, paraffine, ou ancestralité mélangée?

Ses sourcils hirsutes et clairs comme de petites martres.

La face flasque et tourmentée d'un être que de mystérieuses indigestions travaillent, et qui attribue cela à un mécontentement de son âme.

Madame X... ayant un peu d'affection à placer, s'acheta un petit griffon.

Le marquis pérorait, son maigre corps capitonné par son fauteuil, qui auréolait son dos voûté.

Éloquent seulement sous le stimulant ou du désir ou de la colère—ce qui lui arrivait rarement—il ne trouvait rien à dire dans les circonstances ordinaires.

Elle pensa: Que sa façon de plaire me déplaît!

Je hais le fard comme un mensonge du visage; vous ne vous fardez jamais—vous!

Si, et il ne le savait pas!

Ils furent séparés par bien plus que deux portes.

L'amant aussi est l'ennemi de la femme.

Une femme trompe par faiblesse, un homme par attirance. L'homme est donc seul infidèle.

Vouloir qu'on nous aime est une modestie, dont ceux qui s'aiment eux mêmes devraient vouloir se passer.

Il l'écoutait au clavecin composer des sons de cristal cassé, des cloches ayant la clarté du cristal et le bourdonnement d'insectes pendant l'été—et sa beauté—toute une saison estivale—semblait transposée en musique.

En la voyant se mettre trop de rouge, il hasarda timidement: Où vas-tu de ces lèvres?

Elle s'était si vigoureusement parfumée que même son mari sentit son parfum.

Il pleura tout seul dans la lingerie: ô chemises usagées en des temps plus heureux!...

Éviter de les voir se prélasser au lit, mettre leur pardessus ou se promener en Victoria.

S'éclipser avant la fin du cigare.

Des hommes s'aveuglent à faire ces grands miroirs afin qu'elle puisse s'y voir en double.

Elle s'aperçut à sa toilette qu'on peut avoir les cheveux trop longs.

Ces corps de femmes qui finissent en rosaces hermétiques.

Madame X..., nimbée de son filet...

—Il est comme tout le monde.

—Dites-vous cela pour me rassurer?

Il avait ce courage des fanatiques, ce courage à œillères.

Il avait la force de combattre, de triompher de ce qui le rendait heureux:

—Et si je découvre que ma femme a des torts envers moi? ce n'est pas tout d'avoir raison, il faut encore que cela fasse plaisir.

Élégante—au besoin!

Ses enfants: faux miroirs veillissants, reflets? ressemblances étrangères?

Dons: Il lui fallait une maîtresse moins pour lui que pour ses cadeaux.

Comme Mérimée, il avait éprouvé ce triste état: «Si je voyais des diamants par terre, je ne les ramasserais pas, ne sachant à qui les offrir.»

Les jours passent, prodigues de trésors. Nous ne les sentons que si nous pouvons les donner.

Les rondes ouvertures de ses gants aux boutons trop serrés, laissaient déborder une paume fendue et semblable aux rondeurs des chérubins.

Il dit des mots uniques à plusieurs exemplaires, car son cœur était capable, à la façon des roses, d'en effeuiller beaucoup de semblables.

L'amant de race:

Sa fine tête d'animal de luxe et de race, un peu chauve à l'endroit de l'oreiller ... une de ces têtes qui ne prennent de l'énergie et du relief qu'étendues, et qui semblent au bout de leurs longs cous trop flexibles, chercher sans cesse à se coucher sur quelque épaule ou quelque sein de femme invisible.

Il excusait la nullité de sa vie en raisonnant que si il se ne dissipait pas dans de vagues méfaits sensuels, il deviendrait peut-être un être à convictions, à opinions intéressées et vaines non moins que ces plaisirs où il se débattait avec infiniment moins de risque—réduisant ainsi ses exaltations à la création d'un couple d'éphémères, tandis que s'il agissait autrement il mènerait peut-être à mal un beaucoup plus grand nombre d'êtres heureux à force d'être bornés, bonheur qu'ils lui devaient puisqu'il les laissait tels.

Le bonheur l'ayant rendu plus malheureux que le malheur.

Chasseurs de lucioles:

Il lui dit pour la première fois son nom, son petit nom de femme, pour qu'elle le connût par lui, pris dans la partie tendre de sa voix rauque, son nom qui vient toujours, lorsqu'il est seul, commencer ou finir une des belles phrases de son silence.

Elle regardait le grand miroir, cherchant le reflet des femmes qui y avaient passé et pensa:

«Pour un seul cadre, que de portraits!»

A la longue il apprit à ne l'écouter attentivement que lorsqu'elle se taisait. Aussi arriva-t-il à la comprendre.

Elle s'éclipse dans le fond; salutaire et reposant, son mari la reçoit, et je reste au premier plan, seul la trompant avec celle qu'elle fut, celle qu'elle aurait dû être,—c'est moi le mieux infidèle.

Je lui parle de son mari. Elle me dit: «Veux-tu que j'y renonce?» La plupart de nous la perdent en disant «non» ou «oui».

Ayant définitivement vaincu ses scrupules, elle le suivit. Il réfléchit: «Son mari n'aura eu d'elle que cette sorte d'amour composé un quart de crainte et de lâcheté, un quart de plaisirs de l'habitude, et des habitudes du plaisir, un quart de la considération d'autrui (créée pour consoler celles qui n'en peuvent ressentir autrement), et un quart partagé entre la tradition et la religion.» Et il s'engagea un peu à la légère—ce qui est la seule façon de prendre une responsabilité—à remplacer toutes ces choses.

Ses mensonges: vengeance d'esclave, ou amour d'esclave?

Elle eut envers lui une petite lâcheté, qu'elle racheta par l'abandon de toutes ses lâchetés.

Toute générosité se paie, c'est même par cela qu'elle vaut.

Elle divorce, il ne lui reste à lui que l'effroyable tâche de la rendre heureuse.

Il lui donna une chaîne trop fine—à peine quelques grains de sable au creux de la main.

Une de ses vieilles maîtresses lui dit: Tu t'en vas? Tu ne m'aimes plus!»

Et il avait eu la déloyauté de répondre chevaleresquement: «Je me quitte.»

Il se refusait à reproduire «l'espèce» qu'il détermine.

Ne point faire servir à «l'espèce» ceux qui en sont l'ultime expression.

Ne regarder que le corps des femmes qui savent se vêtir et se dévêtir: être nue pour qui nous aime, l'amour mettant sur leurs yeux ses voiles divins.

Pour qu'elle eût moins à s'apercevoir qu'elle était enceinte, il la menait sans cesse en Angleterre, île toute entourée de mal de mer!

Elle lui sacrifia tout, et puis le sacrifia à tout.

Dix ans après:

«Te revoir, afin de pouvoir t'oublier», avait-elle eu la sage amertume de lui écrire: et il vint avec les glous-glous de l'indigestion, des yeux mornes, des mains qui ne sentent plus, tous ces troubles de l'ennui, ces gênes de l'indifférence, qui demeurent entre deux êtres qui se furent chers, et qui, en se retrouvant, n'arrivent plus à se retrouver.

Ce sentiment, dans sa hauteur étroite et mesquine, lui semblait à présent comparable à un clocher vu du pavé.

Il esquissa quelques gestes de galanterie fatiguée.—Non dit-elle, «une robe de femme doit tomber, et non se relever».

Ils évoquèrent toutes ces vieilles rengaines de la jeunesse: amour, départ, larmes, souvenirs, oublis, contrebande laissée en consigne, frêle bagage suranné de leurs cœurs de passage.

L'année d'après:

Que d'années depuis l'année dernière.

Auprès d'une nouvelle amie, il pensait à l'ancienne, à celle qu'il avait gardée neuf années. Les six premières à l'état d'amant, presque continuellement suspendu dans l'exaltation des sentiments intenses, et assez souvent récipropres pour qu'il se crût heureux.

Puis elle s'était lassée, détournée, ne faisant plus attention à lui. Et il retomba très lentement, très imperceptiblement, hors de l'amour.

Elle le trompa, le délaissa,

Il la trompa, mais ne put l'oublier.

Elle, plus physique, put l'exclure;—même dans ce qu'on appelle les «premières joies»,——et qui ne sont qu'un ahurissement, un dérangement, un déchirement d'habitudes chères!

Il avait renoncé à toute vie personnelle et semblait le page à qui l'on donne à porter tout ce qui encombre:

Quelle somptueuse traîne de chagrins, quelle menue monnaie d'ennui ne lui avait-elle pas jetées!

Et puis, à force de ne l'avoir que de loin et d'avoir l'autre si proche, il se laissa attendrir—et lui dit des paroles qui attendaient, qui ne lui appartenaient pas. Et les baisers qu'il réservait, il les a donnés, et les larmes qu'il avait furent versées sur l'absente. Amour, il n'est plus temps!

La sincérité, ce traître.

Sa conscience: les opinions d'autrui.

Carnet d'un amoureux:

Les autres femmes?—Sentir leurs différents arômes sans être tenté par d'autres saveurs.

Le changement: désir d'un amour malade. L'être bien portant trouve son changement dans le semblable.

J'ai été successivement, et parfois même simultanément, jaloux de son amant, d'une beauté parisienne, d un acteur,—pour hommes, des maçons, jeunes et poudrés déplâtré,—ces pierrots naturels des rues de Paris,—d'un Anglo-Argentin, de son ancienne maîtresse, d'un adolescent explorateur, d'un égyptologue, d'un financier, d'un cygne noir, et de tous ses anciens amants et de tous les hommes, femmes, occupations, choses qui 'la touchent en particulier, en général.'

A moins de casser sa petite tête comme une noix...

Ses vérités, stylisées jusqu'à l'invraisemblance.

Son vocabulaire restreint comme un nécessaire de voyage, contenant cependant tout ce dont elle pouvait avoir besoin.

Je ne veux pas qu'elle s'en aille. Si elle s'en va, me reviendra-t-elle intacte? Il y aura toute notre absence entre nous.

Si je vois une fleur, c'est pour la lui donner.

La ganter dans la peau de soie des arums.

Sa main, messagère de ses lèvres, me fit un geste d'adieu, puis, ayant refermé la porte, elle la rouvrit et fît le même geste. La deuxième fois seule me plut: je ne l'attendais pas! Y a-t-il une femme au monde, ou ailleurs, une femme assez bête, assez peu femme, pour l'avoir répété une troisième fois? (Une femme bête est une anomalie, une contradiction. Elles ne sont sottes qu'autant qu'elles ne sont pas femmes).

Dans l'hôtel, les rideaux de notre chambre étaient brodés de: «Honni soit qui mal y pense». Ne pas faire à de vilaines chambres le don de tels souvenirs?

Pour un couple épris, le meilleur cadre est celui qu'on ne remarque pas.

Elle: «chut ...» puis: «Je suis avec toi en effet, que puis-je craindre de plus».

—Mes pensées, comme des abeilles ivres...

Rose épaisse ... rose profonde ... cœur du monde.

Enroulée de sa longue chemise de nuit rose, et comme vêtue d'un seul pétale...

Il y a peu de fleurs que j'hésite à cueillir.

... Plus doux qu'une méduse a glissé sous ma main...

O joie, comme une méduse dissoute.

Aux fenêtres de sa chambre, les perses faisaient avec la pénombre une lumière fleurie. Toiles de Jouy, jardins suspendus!

Nous partons ensemble vers des abris passagers. Nous allons à la rencontre de la belle saison, et je suis de nouveau emporté dans le tourbillon du couple que nous formons, sans jamais pouvoir rien lui dire d'elle dans ma solitude. Je ne vois qu'à travers elle les villes où nous séjournons. Il paraît que nous avons été à Palerme, à Florence. Délires dont on ne se rappelle, au réveil, que quelques détails curieux ou insignifiants. Dans quel jardin était-ce, ces murs où poussait du romarin, ce jardin négligé et charmant qui laissait fleurir pour nous ces tulipes et ces anémones entre les salades?

Ces musiciens errants, que nous trouvâmes, sur quelle route? et ramenâmes, à quelle demeuré? Ces voiliers, sur quelle mer?

Quelle était, au soir, cette île lumineuse que nous regardions d'une montagne, et qui semblait avoir attiré tous les astres du ciel? Naples? Montmartre?

Dans quel pays, ces courses interminables entre des oliviers, leurs feuilles aux tons doubles comme ses yeux?

... Et avec, au retour, dans la bouche, une plume de l'oiseau merveilleux, et dans le cerveau, le stimulant bref que donne la joie égoïstement partagée.

Vos intermittences et mes continuités finiront peut-être par s'exaspérer au point où vous ne pourrez plus me voir et où, moi, je ne pourrai plus cesser de vous voir.

Je la contemple à sa toilette, cherchant ses affaires, se coiffant avec humeur et difficulté. Hélas! que ses moments avec moi soient des moments sans femmes de chambre!

On ne résiste pas longtemps à préférer le confort au bonheur.

Chez nous les pommiers et les cerisiers en fleurs sont plus prodigues et plus beaux qu'au Japon—car personne ne les acclame et personne ne les voit.

D'être libre et seul je l'aime plus qu'elle ne peut m'aimer de ne pouvoir que me préférer.

Au bord des routes et des ruisseaux, nous voyons des pêcheurs et nous leur achetons deux truites à peine enlevées de leurs bambous, et dont l'haleine respire encore la fraîcheur de l'eau. Peu après, nous les revoyons, à peine changées par le feu, pour notre déjeuner, à l'auberge peu confortable du plaisir.

L'air l'appelait au dehors, frappant de toute sa clarté aux fenêtres. La belle chaleur rare d'un jour qui représente parfois à lui seul tout l'été et qui offre ses cueillaisons précoces de fleurs, de foins et de fruits (voluptés successivess et mélangées) à nos narines.

Les dons, de l'air.

Ses paumes très creuses ressemblent aux pétales striés d'une rose rose.

Y lire notre destinée?

Mais pour me repousser, elle leva sa main, comme un visage d'aveugle...

AUTRES ÉPARPILLEMENTS

LITTÉRATURES

Les romans sont bien plus longs que la vie.

Le premier roman, d'Adam et d'Ève, est tiré à trop d'exemplaires.

Je ne vais jamais au bout d'une idée—il y a trop loin.

... La sensibilité écourtée de ceux qui ont besoin d'observer pour comprendre.

Sa haine s'éveille sous des mots comme des cloportes sous une pierre qu'on remue.

Tout jugement est plus ou moins bilieux. Il y a plusieurs justices. Il ne peut y avoir de «dernier jugement».

Qui parle «contre» n'a rien à dire. Pourquoi démolir, lorsqu'on peut surpasser? On se limite à ce qu'on attaque et l'on ne prouve que ses limitations.

Trop de suites pour une suite?

On ressemble toujours un peu à ce que l'on comprend.

Encore plus grisant que le corps à corps, le mot à mot.

Ces poètes, secrétaires de l'inconnu.

Mon lyrisme: une exactitude.

Dire toujours ce que l'on a à dire secrètement à du papier, comme le barbier du roi aux roseaux. Le papier seul aurait des oreilles?

Leurs vers réguliers: un jeu de patience. Leurs vers irréguliers: un jeu d'impatience.

Les poèmes de Mallarmé sont si faciles à retenir parce que chaque mot y est nécessaire et à sa place: d'une commotion inespérée. Une fois la vibration saisie, le dessin perçu, il devient inoubliable.

Souvent chez les autres poètes, notre mémoire remplace—remplace mieux.

Il y a aussi ces génies en fermentation, non encore limités dans l'expression.

Ceux dont l'art est teinté d'une personnalité inexorable, ceux chez qui l'on ne voit pas tout de suite clair. Les pensées imprécises donnent l'atmosphère aux autres.

Il se prépara un grand vocabulaire, et attendit toute la vie une idée.

Ne pas aller vers les romans, ni laisser venir les romans à nous. C'est pour la pensée une mauvaise fréquentation de plus.

Aspirant à une délicatesse qu'il ne réalise que dans son œuvre, il semble rester en dehors d'elle, à peine la comprendre.

Un corps trop long de n'avoir pas de plus larges épaules: une tête mal défendue.

Les vils petits mots consacrés, tout enflés de non-sens.

Une pensées tombe comme un fruit mûr de l'arbre de l'oisiveté.

Sa voix stridente semblait poignarder la subtilité de ses pensées au passage.

Ne pas forniquer avec d'autres cerveaux: il en naît toujours quelque chose de bâtard.

Travailler les circonstances brutes que la vie nous amène, les recréer à notre image.

Leurs créations ne sont même pas des récréations.

Tant d'images nouvelles, audacieuses, belles, cinglent et stimulent mon imagination au passage, qu'au lieu de vous écrire, je m'écris à moi-même.

Je vous relis, et c'est toujours une autre première fois.

On n'épuise jamais un beau livre, et un beau livre ne nous épuise pas.

Un dessein se fait dans mon cerveau, je le sens derrière mes yeux, je prends contact par cette image avec l'intérieur de moi-même... De ses hasardeuses tracées il reste à peine un résumé de pensée.

N'aimant que le côté nocturne des choses, il se bornait à faire des chefs-d'œuvre d'obscurité.

Il y a aussi ces réalités intangibles qui errent près de nous, sans formes et sans paroles, ces réalités que personne n'a pensées, et qui sont exclues faute d'interprètes.

Il y a cependant une si mince différence entre ce qui est, et ce qui pourrait être.

—Biffage du pire, du meilleur?

Derrière certains écrivains se tient un inconnu, mais ils n'ont pas souvent les yeux placés pour le voir, et ces scribes s'attribuent tout ce qui leur est suggéré par cette présence invisible. Ils portent sa couronne à sa place.

Les paroles viennent au poète comme à un aimant, à un penseur comme une épée.

On dit: Il suit son idée et, c'est peut-être son idée qui le suit, ou serait-il vraiment docile au point de suivre une idée? et, dans ce cas, son idée est-elle à lui?

... L'esprit de famille, des familles d'esprit.

Il est temps que les langues mortes se taisent.

Virgule; cil tombé entre les mots, le temps de faire un vœu, de penser à autre chose, et de continuer.

Il écrit une œuvre de «longue haleine». Il est à regretter que les auteurs ne soient pas plus souvent nés essoufflés.

Quand je lis A... je me rends compte combien la mauvaise littérature ressemble à de la bonne littérature, et quand je lis Z... combien la bonne littérature ressemble à de la mauvaise littérature.

C'est la préoccupation de l'art qui détruit l'art.

Ce qui rend les mauvais écrivains agaçants, ce sont leurs belles pages.

Il a la dent dure—et fausse.

Ils veulent trop mordre pour savoir critiquer.

Son esprit: quelque chose entre le mot et le gros mot.

La fuite, ce dernier mot du dégoût—le seul qui ne soit pas un mot.

Ils prennent un niveau pour un sommet.

Il lui reproche de couper les cheveux en quatre, lui qui ne se les démêle pas.

C'est un écrivain rentré qui, sans doute, a laissé à chaque femme tant à dire—

Rien n'est comparable à rien. La raison—ce sophiste.

Ne pas se nourrir des vieux os désséchés que ces fossoyeurs nous rejettent, mais de la vie et de ses moelles.

La Ménade arrachant la lyre d'Orphéus. Soumet les lois de l'Art aux lois de l'Utérus.

Elles exultent plutôt qu'elles n'exaltent.. Le génie, cette excroissance.

Un envieux disait: Il n'y a pas de chef-d'œuvre né. Toute belle œuvre peut devenir un chef-d'œuvre, et peut ne pas devenir un chef-d'œuvre. Le chef-d'œuvre est l'œuvre d'une piété acquise, un hasard de la renommée, lentement et diversement accomplie. Il est impossible, en lisant des œuvres célèbres, de savoir ce que vraiment nous en penserions, si notre pensée, non magnifiée, non influencée par d'autres pensées, venait naturellement, distraitement et sans parti pris, se poser sur ces écrits. La gloire est faite d'une attraction graduelle, créée par des légendes, et des courants d'admiration et de controverse. Il est des gloires magnétiques, planètes vivantes et sans cesse se vivifiant à une force extérieure. D'autres, comme des astres éteints, se meuvent froidement dans leur sphère, ont un nom, mais n'exercent plus aucun rayonnement.

La gloire a l'oreille inattentive, il faut que bien des êtres lui crient sur bien des tons et bien des fois un même nom pour qu'on le lui fasse entendre. Mais quand elle a entendu, elle le réitère à l'infini.

La gloire est un écho.

L'enthousiasme d'un seul être nous fait une gloire pour nous seuls, intime et comme à l'abri.

Elles disent: J'oublie aussi parfois d'envoyer les lettres que j'écris,—ou bien elles écrivent: Ne brûlez pas mes lettres.

Je suis dans cet état de lucidité imaginative où je vois s'ouvrir devant moi un monde à moi, et je déjeune en ville.

On ne peut, en connaissance de cause, critiquer avec quelque droit que les écrivains qu'on a failli aimer, et afin de se venger de ne pas y parvenir.

Balzac: tout le monde; Stendhal: quelqu'un.

Oui, M. F... la façon dont il voit, mais non ce qu'il se borne à voir. Ses personnages sont d'une réalité qu'on évite. Je lui en veux de s'être prêté à eux, lui s'en venge. Et voici qu'à présent il tâche de leur être semblable.

Tandis que M. de G... a créé des êtres qui devraient exister, que la vie nous doit.

Il ne parle que rarement à haute voix, et c'est pourquoi sa voix haute a gardé la subtilité et l'empreinte sonore de sa pensée, métal à peine refroidi.

Il était un conteur, non un écrivain, car il méprisait le «métier», les gens limités dans les fonctions, les gens sérieux, établis. Il considérait que ceux-ci n'ont plus d'oreilles. Son public se composait de ceux qui ne savent pas encore lire, ou de ceux qui ne peuvent plus voir clair. Il murmurait des choses miraculeuses aux tout petits, parce qu'ils semblent écouter sans partis pris, réceptacles émerveillés. Seul leur silence et leur sourire l'inspiraient. Il inventait pour eux des histoires fées d'une beauté fée et qui se perdaient faute d'un scribe,—un scribe présent, l'incantation ne pouvait réussir. Il ne pouvait sortir du réel qu'avec des êtres qui n'y étaient pas encore entrés. Rendez-vous de deux enfances, l'une géniale d'attention, l'autre géniale d'expression. Il enchantait parfois aussi de ses images invisibles les vieilles femmes nébuleuses.

Ces poètes qui chantent toute leur vie la délicatesse et l'esthétique, et qui, si vous avez le malheur de les recevoir dans l'intimité, mettent leurs gros souliers utilitariens sur vos ours blancs, déposent leur chapeau melon sur vos divans, ou asseyent leurs vêtements curieusement tailleur sur vos hermines. Belles hermines, d'un blanc sulfureux, savonneuses au toucher.

Ce philosophe oriente ses admiratrices de leurs petits riens vers de grands riens.

Elles lui demandent à table, avec un esprit de comptable: «Que pensez-vous de l'absolu?»

En fait de philosophie, avoir le courage de notre indifférence!

Ce mort mal ressuscité, ce cadavre vivant, qui désavoue sa chair.

Pourquoi parle-t-il si fort? Il voudrait sans doute se faire entendre d'un monde à un autre.

L'exploitation de soi remplace souvent l'éducation.

Les arts, ces accompagnements, devenus si bruyants qu'on entend plus ce qu'ils accompagnent.

Ces bienheureux, tout au premier plan d'eux-mêmes. Beaux ténors, donnant tout ce que leur voix contient de bellâtre.

Ils dépassent la rampe, mais la rampe n'a jamais été difficile pour ce qui la dépasse.

Ces vers réguliers comme des fruits secs mis en boîtes.

Tant d'écrivains lui ont intercepté ses phrases, qu'ils ne lui ont laissé rien à dire.

Le «hors là» et les choses dites magiques tentent des écrivains comme Poë, James, Dostoïewski, peut-être surtout à cause de la difficulté de leur mise au point. Combien d'art il faut pour rendre l'invraisemblable vraisemblable! pour que notre inquiétude soit en éveil—pour garder l'unité de terreur à juste distance! S'il s'approche de trop on le dissèque et il perd tout son prestige d'étrangeté; il n'est plus bon qu'à donner aux aliénistes;—s'il s'éloigne, il s'embrume jusqu'à l'anonymat d'une larve! il nous faut des fantômes d'une semblance vivante, presque personnelle: que le jeu d'ombres, non reconnu de nous, soit de nos ombres; nous mettent en présence avec notre sombre personnage, ce fou libéré, ce compagnon de terreur, cet inventeur de désastres, que chacun de nous tient prisonnier.

«Le spasme intellectuel»: Quel cérébral n'a connu ces crises où l'intelligence arrive à un paroxysme semblable à la frénésie sexuelle au contact d'une intelligence génératrice dont seul l'organisme producteur de satiété est exclus!

Si l'intelligence semble s'accroître en vieillissant, ce n'est peut-être que parce que les émotions en s'effaçant lui laissent la première place.

L'intelligence est l'instrument de «précision» que nous appliquons avec le plus de succès à ce qui nous laisse froid.

L'intelligence n'a été que rarement une alliée utile à l'amour—... prendre la moitié de notre amour pour en cacher l'autre moitié?

Ceux qui ont assez peu d'intuition de nous, ou qui se vengent d'une antipathie antérieure, en nous jugeant par nos écrits.

Il préférait les confessions de son amie à celles de Jean-Jacques.

Droits d'auteur.—Un mot de Becque, de Porto-Riche, d'Abel Hermant, de Donnay?

—Signez donc tout cela simplement: Paris.

L'esprit d'un Heine, abdication en faveur du moindre.

Si la race juive excelle à s'adapter, c'est qu'elle plie à ses autres usages des qualités supérieures. Renoncer au Saint-Esprit en faveur de l'esprit?

Je ne suis pas bibliophile, mais humanophile: c'est en fait d'êtres que je cherche les exemplaires rares.

B... croit à des vérités stridentes comme la trompette du dernier Jugement.

Il est facile d'écrire des vers comme F...—Il est même difficile d'éviter d'écrire des vers comme F...

Il travaillait beaucoup pour pouvoir subvenir aux petits besoin de cette amie mystérieuse et proche: sa vieillesse.

On fait tant pour ce quelqu'un qu'on ne connaît pas bien, ce quelqu'un que nous serons.

Ce vivant qui veut être célèbre pour son mort.

Dans la conviction profonde qu'il ne saurait en avoir, il donnait libre cours à son éloquence, mercenaire employé avec grand avantage par un parti, puis par un autre parti. J'écoutais cet esprit libre débiter une de ces tirades comme seule peut en créer l'insincérité... Lui répondre par des pensées arrachées toutes vives à des sentiments vivants bégayés; et blessés d'être formulés... Bribes... Restes... Je me tais presque honteuse de ces pauvresses vraies.

J'écris moins avec qu'à travers le langage.

Je m'y meus difficilement, comme quelqu'un qui avancerait dans une eau claire, mais lourde d'images, et que sa présence trouble.

THÉÂTRE

Ce qui est faux se voit surtout de loin.

Se méfier des «décors».

Molière n'a pas «vieilli», mais qu'il s'est rallongé!

Le théâtre a déjà été supplanté par la photographie vivante.

Les pièces grecques ne passent plus, les pièces lesbiennes pas encore!

En entrant au théâtre, je vois écrit: Sortie, et je sors.

VIEILLESSES

Vieillir c'est se montrer.

Se regarder déjà dans les miroirs futurs?

Ce sont les nouveaux miroirs qui nous jettent la vérité à la face.

Des miroirs,—oui—pour y regarder les autres.

Beaucoup de regards font la vieillesse des yeux.

Ses cheveux étaient restés trop jeunes pour son visage.

Son visage délicatement, subtilement abîmé.

Suis-je seule à aimer cette jeunesse mûre et meurtrie qui survit à l'adolescence, la jeunesse sensible et recréée de certaines femmes, qui est la renaissance de leur beauté.

«Rester jeune», vouloir arrêter son développement au lieu d'évoluer, de voir prendre aux traits tout leur caractère. Visages, exprimez vos secrets, soyez des «documents humains» dignes d'être étudiés.

Après que la nature nous a accomplis et avant que la dissolution ne nous entame, entre la jeunesse et la vieillesse, n'aurions-nous qu'un instant personnel, un seul «best period»?

La jeunesse n'est pas une question d'âge: on est jeune ou vieux de naissance.

Faut-il préférer la jeunesse anonyme et ses difficiles ajustements? La maturité avec ses mises au point si tardivement au point? La vieillesse et ses perceptibles et préoccupantes morts quotidiennes?

«Contemporains» ont des tendances plus semblables que compatriotes.

Cette femme d'esprit, si sûre d'elle-même, qu'elle plaît et se plaît, la plupart du temps, à n'être pas belle.

Et cette autre, comme momifiée dans sa jeunesse. Même le temps n'a pas voulu d'elle? Jeune de tout son âge:

La pénombre ramenait sur ses traits toute sa jeunesse passée. Je la revoyais, telle qu'elle était vers ses vingt ans—sans cependant les lui préférer!

... «Roses de cinquième jour».

Je croise souvent dans la rue une vieille femme chargée de crêpes, tâtonnante et penchée à la recherche de ses tombes. Et une autre, effondrée sur un pupitre de la poste, des feuilles sèches accrochées à son chapeau en tulle respectable. Quand on la fit sortir, elle dit: «Mais alors, où aller?»

N'être plus l'enfant «de personne» et avoir pour toute postérité, un «tué à l'ennemi» et «un mort glorieux»!

Il a l'air d'avoir reçu une poignée de cendres au visage.

Vieillesse: parfois bûcher, parfois éteignoir.

Des tranchées:—Nous attaquons demain une butte imprenable... Mon père ne comprend pas ma détresse, et se plaint du froid; je le trouve un peu ridicule. Au revoir? adieu ... amie.

L'attrait des grands parents pour leurs petits enfants est souvent un attrait de ressemblance: unis par les mêmes besoins.

Comme des bébés titubants, ivres de jeunesse, retombés en enfance, ils vont, trébuchant, gazouillant et s'amusant avec les tout petits.

Le brugnon lisse, pêche imberbe, joue d'enfant auprès de la pêche duvetée et trop mûre, et qui cède sous les doigts, joue de grand'mère—idée aussi déplaisamment vraie que la rose d'Abel Bonnard comparée à un «bouquet de paupières».

I.—Vieilles belles (Fards).—Elle rend sa chair si bonbon que cela ôte tout mérite à sa roseur. Ses carmins sont peut-être empoisonnés! Elle avait l'aspect de ces vieilles friandises qu'on a le tort de ne pas laisser espacées au fond de leur boîte. On n'est pas aussi blanc, ni de ce blanc, on n'est pas aussi rose, ni de ce rose. En fait de conversation elle «jurait» avec la nature. Où sont ces jours lointains où même le rouge mis à la hâte faisait un bel effet? Ne pas se rosir le teint ni se rougir les lèvres lorsque cela ne peut plus paraître vrai, ou bellement factice.

Au retour:

Ah! si de la revoir «en chair et en os» n'impliquait pas de la revoir trop en chair ou trop en os!

Tout ce vernis craquelé aux commissures et encoignures la garantit «ancienne».

Encore jeune—par endroits.

Il est dangereux à une femme d'un certain âge d'être vue de profil, il est encore plus dangereux qu'elle se montre de dos.

Sa voilette semblait mettre sa vieillesse en cage, et avec quels yeux de fauve apeuré elle regardait au travers de ses barreaux de soie grillagée vers l'avenir sans avenir.

En finir avec la lutte, se laisser mourir pour pouvoir renoncer à la toilette,—fatiguée de voir sur son visage crèmes et poudre de riz se mettre toujours plus avant dans les mêmes sillons agités.

II.—Vieux beaux (Teintures).

Comme nous noircissons, comme nous noircissons.

A quarante ans, on commence à apprendre sa jeunesse.

La tête appuyée sur le cuivre de son lit, il sentit l'implacable rond d'une calvitie à venir.

A la place d'une tonsure elles ont un chignon.

Il réfléchit: «Elle a dû m'ôter son amour—c'est pour cela que je me sens si vieux.»

Un matin de mai, il appréhenda son squelette sous sa chair et ses cheveux gris tout proches.

Et ses os légers, friables comme des branches mortes, sans moelle ni sève, parmi les bourgeons.

Il se dit: «Suis-je encore digne du printemps?», puis cita comme un conseil à lui-même: «Re-verdir ou disparaître.»

Il ne disparut pas...

Son visage est marqué et ridé comme le garde-crotte d'une ancienne carrosserie.

La teinture de ses cheveux et de ses moustaches fait paraître même la rose vraie à sa boutonnière une fleur artificielle arrachée à quelque couronne mortuaire.

Ces femmes atteintes de leur maturité comme d'une maladie incurable.

Se préparer un «terrain de chute»—non de rebondissement. La tombe étant le seul terrain de chute admissible.

Sa tête restée fine semblait ne plus appartenir à son corps appesanti.

Si, en devenant une vieille femme, tant d'elles ne devenaient pas un vieil homme?

Tant de femmes dégénèrent en joliesse, ne vaut-il pas mieux vieillir en laideur?

Cet âge où notre «système» semble chercher sa pièce de rechange ou sa maladie mortelle.

Il est né avec nous des douleurs, des conformations malheureuses de caractère que la mort seule peut détruire.

Souhaiter la vieillesse, cette lassitude définitive qui ne viendra donc jamais?

Ils disent qu'il est tragique de vieillir, mais il me semble qu'il serait plus affreux encore de ne pouvoir vieillir.

Mourir avant de s'être éteint ou s'éteindre avant de mourir?

Ils sont là dans la vie, comme des morts debout, à qui l'on aurait oublié de fermer les yeux.

Ce n'est pas leur jeunesse, mais leur vieillesse, qu'ils craignent de perdre.

La veulerie de leurs mâchoires ouvertes et que décompose, jour par jour, la vermine des paroles.

Il faut de belles dents pour traverser les écorces et arriver à la chair protégée et succulente de la vie.

Ils croient goûter à son fruit et c'est le sang de leurs gencives malades; aussi la trouvant amère, ils la déconseillent.

Les mots que sa bouche fait vivre sont des parasites. En la regardant, je pense aux fruits mangés des vers. Ses lèvres sont rongées par les mots vils qu'elle dit: qui veut y mordre n'a que le temps.

Ses paroles sont si vénéneuses qu'elles lui ont gâté les dents.

Elle critiquait la nature qui le lui rendait bien.

Vieillie, ridée et flagellée par le froid de trop d'hivers.

Comme son vieux parquet, elle tombait en morceaux à force d'être contrariée.

Chrysanthèmes: fleurs des feuilles de l'automne.

Éclatantes floraisons ou «brillantes décrépitudes.

Même les «jeunes filles» de notre temps sont vieilles plus ou moins: quelle est la «promise» comparaissant auprès d'un pommier en fleurs (comme devant ce Paris bourgeois, l'«Egoist» de George Mérédith) sans qu'elle paraisse aussitôt flétrie?

L'enfant: le commencement de leur vieillesse.

Tranche d'argent dans les arbres, que vous lacérez, ô chevelure blanche de la lune répandue... Se souvenir de ses souvenirs: vieillesse.

Je pressens déjà parfois l'accent de la vieille femme dans sa voix, le regard de la vieille femme dans ses yeux et surtout sur ses paupières.

Pauvres traits sans surveillance dans le sommeil, et que les mains inconscientes des dormeurs sculptent de vieillesse.

C'est en regardant les autres que l'on se voit vieillir.

La vieillesse—un refroidissement...

Le vieux roi David avait au moins de bonnes raisons de dormir avec ses esclaves: il s'y réchauffait.

Ces lignes vieillissantes et raturées où rien ne s'est écrit d'héroïque ou de passionné, ces lignes que l'on parcourt comme des faits divers, où seule l'existence médiocre a fait ses marques: pauvres fronts plissés par de petits tracas, de petits accidents impersonnels, qui leur ont laissé cet aspect anonyme, apeuré.

J'aime les figures écrites—bien écrites.

Le temps, ce sculpteur qui réussit parfois si bien des têtes de vieux.

Jeunesse masque—beau masque!

Attendre que les visages s'expriment,—la vieillesse seule est expressive.

Sur son front, un merveilleux dessin de rides en forme de lyre.

Elle étalait ses yeux bleus, son teint blanchi au blanc, et ses lèvres du rouge des drapeaux neufs, comme un défi à cette ennemie, la Vie, qui viendrait là, marquer quand même ses défaites et ses victoires.—Je ne scrute que les visages d'après la guerre. Là seulement on lit l'héroïsme du la lâcheté, les passions, les désertions, les attentes, les élans grandioses et les courages avortés, les causes vaines de toute une existence, de toute une guerre accomplie. Les visages où la vie a mis sa mitraille, son sang, sa pâleur ou sa diverse friperie. Des visages plantés comme des drapeaux sur un champ de victoire inconnu et solitaire—ou de ces visages ployés, comme passés à l'ennemi, tassés dans un amas de rides ou de graisse veule—prisonniers bien nourris ne cherchant plus que la préservation au moyen de l'inactivité, ou la considération avec ses concessions et ses aveuglements de lâches—que de défaites, que de différence entre les défaites!

... Puis les bras ne s'étendent plus vers rien,—ils retombent à nos côtés, s'y raccourcissent,—ce raccourcissement des bras où l'âge semble nous ôter nos rallonges!—puis nos doigts s'engourdissent, perdent leurs antennes de sensibilité.

... Des jours où notre vitalité est si lente que même notre âge nous rattrape!

Le clair de lune: jour du malfaiteur.

Que de platitudes sur l'amour; ils veulent faire ressemblant—et ce n'est qu'à eux-mêmes qu'ils font ressemblant: l'amour s'enfuit à la première odeur de leur maladroite lampe.

Mais aussi, parler avec esprit de l'amour, ce n'est que parler avec esprit.

Ses yeux pleins d'eau regardent l'estuaire!

Contrat de mariage de la quarantaine: résolu après neuf années de vie commune, de joies et de soucis partagés, de tromperies avouées.—Dans la survivance d'un attachement que nous croyons—et voulons croire—indestructible—puisqu'à son minimum d'émotivité réciproque, on arrive à cette conclusion:

La conjonction mise à l'épreuve des armées a failli doublement à la fidélité vers la sixième année, nous prouvant que l'adultère est inévitable à des unions sans préjugés, sans religion autre que leurs sentiments, sans lois autres que leurs désirs; incapables des sacrifices vains qui semblent des négations à la vie. Mais forts cependant dans la foi de pouvoir, sans illusions et sans exagérations, mourir ou vivre l'un pour l'autre. Tant il est vrai que, tout en reconnaissant mutuellement que l'on ne se suffit pas, l'on est cependant indispensable l'un à l'autre.

L'amour passion, qui n'a reconnu aucun obstacle, pur, exclusif, dévorant, affranchi comme le feu, a fait place à l'amour amour: d'une autre beauté, d'une autre pureté: évoluée, patiente, pitoyable, souple, cruelle, logique humaine et complexe comme la vie.

Nous l'acceptons comme telle: car une victoire mutilée vaut mieux que pas de victoire. Et nous croyons que le temps ne permet que des victoires mutilées, que ce sont les seules vivantes—et survivantes...

Étant libres, et non libres de choisir autrement, nous nous choisissons!

Car qui avons-nous trouvé à préférer à la longue l'un à l'autre? Il nous a été souvent clair et prouvé que notre évolution et celle de notre amour doivent s'accorder—que notre amour comporte des nécessités vitales—et des habitudes indestructibles—que nous devons tenir hors de danger, au-dessus des fluctuations momentanées, cet amour que nous savons être seul digne à la fois de représenter notre cœur, notre cerveau et notre corps. De le protéger contre nos caprices, égarements, changements probables, par les résolutions suivantes:

Réhabilitation de l'aventurier: Gentleman of fortune.

La vie est la grande aventure offerte à tout aventurier. Les démocraties vulgarisatrices et les monarchies industrielles avec leurs incessants besoins de plaisirs et de peines plébéiens, ont tué les grands appétits tyranniques. Les aventuriers ne sont plus que de vulgaires valets d'infortune, poussés à des actes rapaces par la nécessité. Leurs voyages ne sont plus des conquêtes d'agrément. L'aventurier né, n'est plus. Le titre d'aventurier reste cependant le premier titre de valeur. Ils furent de la forte race de ceux qui prennent sans rien demander: les maîtres de la terre, et au ciel des archanges révoltés ne reconnaissant rien au dessus-d'eux, ils fondèrent leur propre hiérarchie, méprisant à juste titre ces nobles peu nobles, domestiques traditionnels de leurs monarques héréditaires. Que le pauvre «ich diene» ou «Dieu est mon droit» est peu aristocratique. Tout ce qui est fortement individuel aime, réclame et impose l'aventure! Le premier penseur fut un aventurier, les inventeurs, les hommes de science et d'idées sont des aventuriers. Un mélange d'audace et de sagacité les caractérise, trop d'audace ou trop de sagacité faussant l'équilibre.

Il y a aussi le faux aventurier et l'aventurier raté. L'homme doué d'héroïsme et la femme douée de beauté ne peuvent se soustraire aux luttes et aux risques. Leurs aventures viennent les chercher et chacun y retrouve ce qui est déjà en lui et crée des événements à sa ressemblance. Et la postérité les reconnaîtra à ces événements, aussi distinctement qu'une monnaie marquée d'une effigie. L'aventurier ne doit pas croire à d'autre fatalité qu'à celle de son désir: vouloir et pouvoir, oser et vaincre sont pour lui synonymes. Les petits esprits disent: «n'être pas victime», et ils s'enferment: victimes de ce qu'ils acceptent comme nécessité, lois et devoirs, usages, préjugés, etc..., mais l'aventurier, que peut-il attendre de plus d'une gloire qu'il a faite et qu'il dépasser Après avoir vivifié un monde où il fut le seul vivant, il lui reste le désir de s'immoler sur son propre bûcher, d'être, après tant de victimes indignes, victime de lui-même.

Les beaux aventuriers, ces grands seigneurs de la vie, valent tellement mieux que leurs aventures, et que la vie même, qu'ils n'arrivent jamais à se satisfaire d'elle.

Seul l'être personnel, peut se ratifier, avouer ou désavouer ses actes, être en état de pécher contre ce germe de Dieu en lui!

L'être personnel: un dieu en bouture.

Le seul antéchrist, la nature.

Rodin mort ... l'architecture d'orgueil du nez décharné: cet instant le plus personnel de l'être, après la chair, avant le squelette ... finies la vie et ses contorsions.

Parchemin des mains, roses des paupières.

Pour tombeau le reste des marbres non travaillés.

Son paon, palette de couleur errante.

Son cygne couché, marbre immaculé, groupement inachevé.

Comment le ciel retient-il la lourdeur de ses nuages: blocs de marbre, statues de Rodin, tout son atelier devenu plafond, prêt à crouler sur nos têtes.

Tous ces réfugiés des musées, la plupart malades de froid et d'humidité, en exil de leurs cieux, et qu'aucun philantrope d'art ne songe à rapatrier.

Dans le cubisme, l'œil, comme l'estomac, assimile en une seule digestion ce qui lui fut distribué séparément. Cela se soutient physiquement; mais une fenêtre ouverte sur notre appareil digestif, quelque lent qu'il soit, n'est peut-être pas le moment le plus adéquat pour nous montrer un bon dîner.

DIEUX

Toute l'erreur vient peut-être d'avoir cru que Dieu est bon.

Satan aussi est une «pure présence».

Si des gens «bien pensants» pouvaient être remplacés par des gens pensant.

«Les pauvres d'esprit verront Dieu», les riches d'esprit seront dieux.

Ceux-là qui n'en contiennent pas en recherchent.

Les prières usent les dieux.

Beaucoup de pèlerins font se rejoindre toutes les routes.

Il n'est pas étonnant que ses adorateurs lui restent fidèles; ils ne le voient jamais.

Dieu seul a su garder les distances.

Non découragé par l'œuvre médiocre de sa création, il la veut en plus éternelle.

Puisque Dieu nous supposant las de notre mortalité, nous offre la vie éternelle, que ne pourrions-nous l'en délasser en l'invitant à partager notre temporalité.

L'Église a-t-elle songé à aiguiser les joies de ses fidèles en leur prêchant de n'y point succomber? Que d'amants fourbus aspirent en vain aux tentations de saint Antoine!

La maladie chasteté.

S'en aller du festin à jeun? ah! la nausée qui monte de leurs estomacs vides.

Ils sont rongés par leur âme comme des cancéreux.

Ils veulent faire passer pour équitable leurs lois d'intolérance, fondées sur leur manque d'appétit.—Je n'ai pas faim, tu ne mangeras donc pas!

Ils usent leurs dents à croquer le vide, puis avec des dents fausses ils voudraient parfois mordre en cachette à la vie.

Les missionnaires: cannibales spirituels qui enseignent à manger la chairet à boire le sang de leur Dieu.

L'ermite, ce monarque qui est son sujet et son homme de peine.

Être un conducteur de brebis? Vos bâtons ne sont-ils pas trop beaux pour leur dos?

Le catholicisme menacé songe même à un retour au christianisme.

Tout leur est bon, même le bon.

Je m'étonne qu'ils limitent leurs pauvres séductions à l'agonie et qu'ils n'aient pas songé à convertir les morts.

Ces mâles en robes à bavette, ces nourrices des âmes, entourées de leurs poupées saintes.

Avant la guerre, j'ai vu affiché: Grande baisse de prix sur tous les objets religieux: Une Immaculée défraîchie: 20 francs—Toute cette camelote d'église sera-t-elle jamais liquidée?

La guerre est un recul d'où surgira peut-être la renaissance de Dieu.

Leurs affirmations écrasent les vérités.

On peut être convaincu sans croire. «Dieu, je crois, Toi aides mon incroyance».

Le renoncement: héroïsme de la médiocrité.

Penser profondément, c'est penser de façon anonyme, au-dessous des couches d'images.

Que l'expérience coûte cher, c'est peut-être sa seule valeur.

Volupté: être infaillible et faillir.

Nous connaissons tous leurs dieux, ils ignorent les nôtres et, ce qu'ils nomment nos péchés, sont nos dieux, et ce qu'ils nomment leurs dieux nous sont connus sous d'autres noms.

Elle revient à nous, l'âme toute bariolée de dieux.

Combattre et triompher de ce qui nous rendait heureuses, n'est-ce pas ce qu'ils appellent être «bienheureuses»?

Halo, auréole, or céleste, couronne immatérielle des rois terribles ou tendres.

L'art a succédé à la religion pour leur faire négliger la vie.

Cathédrale, squelette de bête antédiluvienne, ossature pétrifiée, accroupie comme pour bondir de nouveau sur la ville oublieuse de la grande animalité.

Jéhovah, inconstant, haineux, vengeur—Jéhovah, digne Dieu des hommes.

Les vices ont quelque mérite—les vices seuls ont peut-être quelque mérite.

Ils ne sont individuels que par leurs défauts.

La Veulerie, l'Hypocrisie, le Devoir, la Pitié, l'Ennui, l'Abstinence, le Renoncement, ces sept vertus capitales.

Dieu ne dédaigne pas les biens de ce monde. On peut nier son royaume céleste, mais en voyant tant d'églises, je me rends compte que Dieu est le plus grand des propriétaires. Et pourra-t-on jamais l'exproprier?

L'éternité, cette perte du temps.

Il y a des vices philanthropiques: la Veuve de l'Évangile qui dépouille ses enfants pour donner à une charité anonyme, est approuvée du Christ et dangereusement mise à la mode.

L'excès et l'ascétisme, l'alcool et l'abstinence mènent également à Dieu.

C'est Épicure, et non Zénon, qui me semble le plus grand stoïcien: être stoïque, c'est être.

—Épicure, cher économiste de la sensualité.

Ne sentent-ils pas dans sa vie, dans l'indépendance de sa vie, ses raffinements, ses opulences, dans ses péchés et ses cruautés une grande vertu: combien il faut de sacrifices pour devenir soi.

Qu'il y a peu de bons travailleurs d'eux-mêmes.

Être son milieu.

Quel port de tête, et quelle tête digne d'être portée!

Le plaisir physique expulse nos démons, ou lorsqu'il opère mal, les intensifie.

J'aime les humains, mais seulement un à la fois.

L'humanité, comme les chœurs d'opéra, sera toujours au deuxième plan.

Je ne puis chanter qu'à l'unisson d'une voix, tout en moi se tait lorsque j'écoute, ou parle, à plusieurs êtres. Je suis monocorde.

Encore moins que l'amour à plusieurs, je ne puis comprendre la parole à plusieurs.

Je crois à l'accouplement cérébral comme à l'autre accouplement. Il ne peut se produire qu'à deux ou si c'est seul, entouré d'esprits réceptifs. Le Banquet de Platon, cette orchestration de divers esprits, mis en accord ou en désaccord par un thème qui les parcourt, semble exister au détriment de la résonnance qui ne peut atteindre ainsi toute l'ampleur de ses vibrations.

Il devait en résulter de l'énervement, puis de l'abrutissement: car, l'inspiration, qui est une excitation, demande à l'œuvre son développement et sa satiété; échangée à plusieurs, elle s'écourte, se perd ou devient orgiaque. Je soupçonne qu'aux Dialogues de Socrate, il n'y ait eu comme esprit stimulateur que Socrate. Qu'importe le nombre d'Alcibiades ivres qui s'insinuent et veulent prendre la place.—A côté de Socrate, en face de Socrate, il y a Socrate, qui, parmi tous ces réels fantômes, qu'ils soient ses amants ou ses amis, fait parler et écoute en lui seul ses personnages.

Quel couple certains être forment avec eux-mêmes; pour ceux-ci, même l'amour est un dérangement. D'autres sont, à eux seuls, toute une assemblée.

Si l'homme est fait à l'image de Dieu, la femme semble plutôt faite à celle de Cypris ...—encore une cause d'incompatibilité.

Armistice.—Ils ont du Mardi-gras la joie épouvantable.

Dévisager la mort, Grimace, délivrance, —Dernier masque du sort.

En nous surajoutant l'aide mécanique, nous abandonnons de plus en plus nos instincts que nous aurions peut-être plus d'agrément à cultiver au lieu de tant de science.

Nous attendons que ces dieux instruments nous communiquent ce que nos nerfs auraient dû ressentir, notre cœur appréhender: c'est nous qui devenons la machine, et la mécanique, notre être sensible, le surhomme de notre civilisation.

Les allemands ne comprennent pas le sport—cette chevalerie, ce jeu de la force adroite et juste.

La délicatesse de nos sentiments profite surtout à ceux qui ne la ressentent pas.

Les êtres sans modération sont sans égards. Ils profitent en conquérants des situations que vous créez pour eux et veulent vous expulser des amitiés qu'ils vous doivent: place aux barbares!

Le parasite ne deviendra-t-il donc jamais assez gavé pour vivre de lui-même?

Éviter le danger de faire goûter la richesse aux pauvres ils vous tueront pour ne pas avoir à la partager avec vous.

Le mendiant est l'ombre du roi. La pauvreté, notre ombre menaçante.

Être bon pour un être médiocre, c'est mériter qu'il vous reproche votre médiocrité.

Ne donnons qu'aux riches—aux riches dans la misère.

Si vous tendez l'autre joue, que cela soit pour mieux reconnaître et assommer celui qui veut en profiter.

Chiens, fourrures à besoins.

La culture physique, qui conserve la jeunesse du corps,—à qui nous devons toute cette race de vieilles adolescentes.

Toutes les femmes ne sont pas faites pour êtres mères: quelle allure aurait la Victoire de Samothrace si elle devait arrêter son essor pour mettre bas.

Ces fleurs du Midi, multicolores et fripées, qui semblent avoir poussé dans des confettis.

ENTRE LES ROUTES

Le vent, ce sans-patrie, ce juif-errant des éléments.

Juin: le Loir, désert en longueur à peine submergé.

Puis ton fleuve aussi large que ton ciel.

Provence: Les cigales et leurs castagnettes.

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