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L'un, était un vieux brahmine sec et jaune comme une momie, à la mine inspirée et aux yeux flamboyants, couvert d'une robe de mousseline qui lui traînait sur les talons.
L'autre était une jeune fille, aussi belle que Sacountala ou Wasatensena; un voile transparent cachait à demi son riche costume, dont on voyait sous la gaze pétiller les broderies et les paillettes. En marchant, ses colliers, les anneaux de ses bras et de ses jambes rendaient un son métallique.
Quant au troisième, c'était un beau jeune homme, au teint plus clair que celui de la jeune fille, et dont les yeux offraient la particularité d'avoir des prunelles d'un bleu sombre.
Il portait le costume des guerriers mahrattes, mais beaucoup plus riche et plus orné; une cotte de mailles d'acier défendait sa poitrine et descendait jusqu'au bord de sa tunique jaune; de larges pantalons rouges arrêtés aux chevilles par une coulisse, un turban de mousseline enroulé sur une calotte de fer complétaient son habillement.
Quelques cercles d'or jouaient à son poignet, un sabre courbe, au fourreau de velours, tout constellé d'or et de pierreries, pendait à son côté. Sur son bras gauche s'ajustait un bouclier de cuir d'hippopotame, bosselé de boules de métal. Sa main droite s'appuyait sur un long fusil incrusté de nacre, de burgau et d'argent.
Le vieux brahmine était, comme vous l'avez sans doute deviné, le Dakcha dont nous avons fait la connaissance à Londres.
La jeune fille ressemblait à s'y méprendre à Priyamvada, et, quant au guerrier habillé en Mahratte, ses traits et ses yeux bleus le désignent, malgré son déguisement, pour le comte de Volmerange; en Europe, membre de plusieurs clubs; dans l'Inde descendant des rois de la dynastie lunaire.
Dakcha s'avança vers les trois plus maigres et plus desséchés brahmines, et prenant par la main Volmerange, il le mena sous la lampe dont la lueur lui faisait une espèce de nimbe et le présenta aux personnages qui paraissaient les plus influents de l'assemblée.
—Il a l'air d'un Pradjati, murmura l'assistance enchantée de la bonne mine de Volmerange, d'une des dix premières créatures sorties des mains de Brahma.
Volmerange était, en effet, très beau, avec ce costume singulier et pittoresque.
—Sarngarava, Saradouata, et vous, Canoua, dit le vieux brahme, je vous amène celui dont je vous ai parlé, le descendant des Douchmanta et des Baratha; lui seul, les dieux touchés de ma longue pénitence me l'ont révélé, lui seul peut faire renaître l'antique splendeur de notre pays; il chassera les Anglais, ces grossiers barbares qui profanent l'eau du Gange, parlent aux parias, empêchent les veuves de se brûler comme la décence l'exige, font de leur ventre le tombeau de la vie, et, monstruosité qui crie vengeance, impiété abominable, osent se repaître de la chair sacrée du bœuf et de la vache.
A ce dernier trait, un frisson d'horreur circula dans l'assemblée. Les bhrames levèrent les yeux au plafond, et un chœur sourd d'imprécations grommela dans les noires profondeurs de la pagode. Les dieux de granit, mal éclairés par le reflet vacillant de la lampe parurent froncer le sourcil et s'agiter sur leur base.
—Tout est-il prêt pour le soulèvement? continua Dakcha; a-t-on réuni les armes, les chevaux et les éléphants?
—Les salles souterraines de la pagode, dont nul ne connaît l'existence hors notre collège sacré, sont pleines de fusils, de lances et de flèches. Des chefs mahrattes qui ne sont pas si bien domptés que les barbares d'Europe le croient, nous ont fourni des chevaux; cinquante éléphants de guerre, parqués au milieu d'une forêt impénétrable pour qui n'en sait pas les détours, n'attendent que le signal, garnis de leurs tours et de leurs cornacs, répondit Sarngarava; la province se soulèvera comme un seul homme.
—O vénérable Trimurti, Wishnou, Brahma, Shiva, sois remerciée, toi qui m'as permis de vivre jusqu'à ce jour tout vieux et tout cassé que je suis! dit Dakcha, dont les mains sèches tremblaient de plaisir. Oui, nous réussirons, j'en ai la certitude; nous serons aidés dans notre entreprise par les puissances célestes. Brahma me montre l'avenir: le dieu de la guerre, dans son dernier avatar, a pris la forme humaine, et il va venir à notre secours du côté de l'Occident, monté sur un aigle divin beaucoup plus grand et plus fort que l'oiseau Garuda, qui tient la foudre dans ses serres et de son bec d'acier achève les bataillons qu'a renversés le vent de ses ailes. Ce dieu tirera sept flèches sur les Anglais, qui fuiront épouvantés, et nous deviendrons maître des sept douipas dont se compose le monde, comme on le voit au saint livre des Pouranas.
Cette péroraison bizarre, dite avec un accent de conviction profonde, produisit beaucoup d'effet sur l'assemblée. Priyamvada, surtout, était enchantée, et croyait déjà voir arriver l'oiseau merveilleux portant le héros assis entre ses ailes.
—Barahta, nous te replacerons sur le trône de tes ancêtres, dit Saradouata; jure de combattre avec nous jusqu'au dernier soupir, et, si tu réussis, d'empêcher partout le meurtre des animaux sacrés!
—Je le jure! répondit en indostani Volmerange.
—C'est bien, dit le brahme Sarngarava. Peuple, écoutez! Celui-ci est Barahta, qui descend de Douchmanta, le roi très glorieux et très célèbre, le dominateur et le dompteur, qui vivait familièrement avec Aditi et Casyapa; dévouez-vous à lui, suivez-le, et obéissez-lui jusqu'à la mort. Si vous succombez dans les entreprises qu'il vous ordonnera, vous retournerez doucement dans le Pantchatouam. Les éléments reprendront sans vous faire souffrir les parcelles qui vous composent, et, après s'être épurée dans des corps charmants, votre âme, jugée digne du Moucti, s'absorbera dans la Divinité. Maintenant, dispersez-vous et trouvez-vous aujourd'hui à l'endroit marqué.
La foule s'écoula comme par enchantement. Les brahmes rentrèrent dans les murailles par des passages secrets, et il ne resta plus dans la salle que Dakcha, Priyamvada et Volmerange.
—Voulez-vous passer le reste de la nuit ici? dit le vieux brahme à Volmerange, ou préférez-vous vous remettre en route pour le camp de la montagne?
—Partons, répondit Volmerange. Cette vieille cave, avec tous ces monstres qui font la grimace, n'a rien de confortable. Donne-moi la main, Priyamvada, car le diable m'emporte si je suis capable de faire un pas sans trébucher dans tous ces noirs détours.
Après avoir circulé quelque temps à tâtons dans un labyrinthe de passages et de couloirs que Priyamvada et le vieux brahme paraissaient connaître de longue main, ils arrivèrent à l'ouverture, et ce ne fut pas sans une secrète satisfaction que Volmerange se retrouva en plein air. La pièce qui venait de se jouer, sérieuse pour les autres, ridicule pour lui, l'avait ennuyé: il avait peine à se regarder consciencieusement comme un prince de la dynastie lunaire, et, sans Priyamvada, sa belle amie au teint doré, il aurait très volontiers renoncé à son trône.
L'éléphant qui avait apporté nos trois personnages attendait patiemment, gardé par son cornac, attirant avec sa trompe quelques feuillages qu'il envoyait dans sa bouche avec nonchalance, plutôt pour s'occuper que pour se nourrir.
En entendant les pas du maître, avec cette intelligence des animaux de sa race, il ploya ses jambes fortes comme des colonnes et s'agenouilla complaisamment.
Priyamvada et Dakcha grimpèrent sur les épaules de la bête colossale avec l'aisance de gens à qui une semblable monture est familière. Volmerange s'en tira moins habilement, et il fallut que la jeune Indienne lui tendît la main pour l'aider. Dans son éducation de sportsman, d'ailleurs parfaite, notre héros n'avait pas pensé à cette variété d'équitation.
Le cornac, accroupi sur le crâne de l'énorme animal, le toucha de sa pointe de fer, et l'éléphant prit cette espèce de trot rythmé ou d'amble dont la lourdeur balancée lasserait la rapidité du cheval.
De temps à autre, il tendait sa trompe et brisait une liane ou une branche qui eût gêné le passage, ou bien, si le chemin était trop étroit, il appuyait sa forte épaule contre le tronc d'arbre qui l'obstruait et frayait la route; d'autres fois, il couchait sous ses pieds les bambous, qui cassaient avec un bruit sec ou ployaient comme l'herbe.
Priyamvada, couchée dans le palanquin posé sur le dos de l'animal, s'était assoupie sur la poitrine de Volmerange, beaucoup plus grand qu'elle, comme ces mignonnes statues de déesse que les dieux tiennent dans leurs bras: comme Parvati sur le sein de Mahadeva, Lakshmi sur celui de Wishnou et Sarawasti contre le cœur de Brahma. Volmerange restait immobile de peu de troubler la belle enfant, et regardait l'étrange paysage qui se massait obscurément devant lui et prenait dans l'ombre des formes encore plus bizarres. Des caroubiers, des figuiers, des banians, des boababs contemporains de la création, des mangliers, des palmiers enchevêtraient leurs branches à travers lesquelles, comme sous une noire découpure, scintillait subitement quelque étoile ou quelque morceau du ciel nocturne.
Assis à côté du cornac, Dakcha marmottait dévotement quelque oraison pour le succès de l'entreprise.
Des lueurs rougeâtres, au bout de deux heures de marche, commencèrent à briller dans les entre-colonnements des troncs d'arbre.
On approchait du camp, où déjà s'étaient réunis les premiers révoltés; les sentinelles, entendant le froissis des feuilles et des branches repoussées par l'éléphant qui portait la triade de Volmerange, de Dakcha et de Priyamvada, vinrent reconnaître, et nos héros pénétrèrent dans le centre du campement.
C'était un spectacle des plus singuliers, à vous reporter au temps des guerres de Darius et d'Alexandre.
Un grand feu, entretenu par des broussailles, des branches et des arbres brisés, répandait dans les voûtes feuillues de la forêt une clarté fantasmagorique.
Autour du feu, rangés en cercle, cinquante éléphants, éclairés pittoresquement en dessous, se tenaient immobiles, graves et pensifs comme Ganesa, le dieu de la sagesse. A peine s'ils faisaient frissonner les plis de leurs larges oreilles, et, si de temps à autre leur trompe inquiète, subodorant dans le lointain quelque tigre en maraude ou quelque ennemi cherchant à se glisser dans le bois, ne se fût relevée vers le ciel, on eût pu les croire sculptés dans le granit comme ceux qui ornent les pagodes. Leurs dos étaient chargés de tours et leurs défenses armées de cercles de fer pour ne pas se rompre dans les chocs.
Plus loin se groupaient les Mahrattes et les autres Indiens couchés à côté de leurs chevaux et près de leurs armes suspendues aux autres arbres.
Volmerange et les deux amis n'étaient pas encore descendus de leur haute monture, qu'un cri plaintif se fit entendre, cri auquel succéda une immense clameur. Les éléphants s'agenouillèrent d'eux-mêmes pour recevoir leurs maîtres, les Mahrattes s'élancèrent sur leurs chevaux. Tout le monde courut aux armes, empoignant au hasard, qui un mousquet, qui une lance, qui un arc.
Les détonations crépitèrent à droite et à gauche; les avant-postes, effrayés, se replièrent sur le gros de la troupe, et quelques cipayes, appuyés de soldats rouges parurent courant d'un arbre à l'autre pour s'abriter et viser à coup sûr.
Les éléphants, poussés par les cornacs, s'élancèrent dans tous les sens, renversant les arbres, et foulant aux pieds les ennemis qu'ils rencontraient. Les Anglais (car c'étaient eux), qu'un traître avait prévenus des plans de Dakcha et du lieu de réunion des révoltés, arrivaient de toutes parts et enveloppaient le camp.
Bientôt le combat fut concentré dans l'espèce de carrefour où brillait le grand feu dont nous avons parlé, et le centre de la mêlée devint l'endroit où se trouvaient Volmerange, Dakcha et Priyamvada; à l'acharnement avec lequel ce point était disputé, les assaillants avaient compris que c'était là que devaient être les personnages les plus importants. Huit ou dix Mahrattes, grimpés sur l'éléphant de Volmerange, faisaient un feu continu. Volmerange lui-même, aidé par Priyamvada, qui rechargeait son fusil, abattait un Anglais à chaque coup. Sa vaillante monture, prenant part au combat, poussait des cris furieux, saisissant tantôt un homme, tantôt un cheval avec sa trompe, et les jetait en l'air, ou bien, se penchant un peu, écrasait un peloton ennemi sur la paroi d'un rocher. Les balles pétillaient sur son cuir, comme les grains de grêle et n'avaient d'autre résultat que de lui faire saigner les oreilles, comme si des mouches l'importunaient.
Quant à Dakcha, il tenait à la main une touffe de la sainte plante cousa qu'il froissait entre ses doigts en murmurant l'ineffable monosyllabe om.
La confusion devenait inexprimable, les mousquets détonnaient, les flèches sifflaient, les chevaux hennissaient, les éléphants vagissaient et glapissaient, les blessés se plaignaient; la fumée, concentrée par la voûte du feuillage, flottait en nuages lourds sur les combattants.
Un gros d'Anglais, plus braves et plus résolus que les autres, essayait opiniâtrément de l'éléphant de Volmerange; mais la bête intelligente, acculée à un monstrueux boabab, se servait de sa trompe comme d'un fléau, et les renversait demi-morts des coups formidables qu'elle leur assénait sur la tête; ceux qui échappaient à la trompe n'évitaient pas les balles de Volmerange ou de ses Mahrattes.
Cette lutte ne pouvait durer longtemps. Priyamvada, qui rechargeait les fusils de Volmerange, fut atteinte dans la poitrine; elle ne poussa pas un seul cri; mais une écume rose monta à ses lèvres et signa son dernier baiser sur la main de Volmerange, qu'elle prit, et eut la force de porter à sa bouche, après lui avoir tendu son second mousquet chargé.
Le coup de Volmerange partit et tua roide l'Anglais qui avait visé la pauvre Priyamvada.
Trois des cinq Mahrattes qui s'étaient placés à côté du jeune descendant de Douchmanta avaient glissé à terre du haut de leur forteresse mouvante, tués ou mortellement blessés.
N'ayant plus de poudre, Volmerange hachait à coups de sabre le crâne des soldats et des cipayes qui s'accrochaient aux oreilles de l'éléphant ou appuyaient le pied sur ses défenses pour monter à l'assaut de sa tour.
Enfin un cipaye, rampant sur le ventre, parvint derrière la courageuse bête, et, avec un sabre affilé comme un damas, lui coupa le jarret; l'éléphant s'affaissa sur le train de derrière, poussa un formidable hurlement, cassa d'un coup de queue, les reins du cipaye, essaya de se relever et tomba sur le flanc.
Le corps de Priyamvada fut lancé hors du palanquin sur un tas de cadavres, ainsi que celui de Dakcha, qui, par un hasard miraculeux, n'avait reçu aucune blessure. Volmerange s'était laissé glisser derrière un arbre dont il avait pris une branche pour se soutenir dans sa chute.
Un cheval sans maître passa par là, il lui sauta sur le dos et lui mit les talons sur le ventre. Le cheval, qui était de la race de Nedji, partit comme un trait.
Dakcha n'avait pas lâché sa touffe de cousa, et se dit en reprenant son attitude:
—Cette affaire a manqué parce que j'ai été trop sensuel; j'aurais dû me mettre cinq pointes de fer dans le dos au lieu de trois; cinq est un nombre plus mystérieux.
L'éléphant, qui n'était pas mort, bien que tombé sur le flanc, chercha au loin avec sa trompe le corps de sa jeune maîtresse et le replaça pieusement sur sa housse de velours; après quoi il expira; car un soldat de la Compagnie lui avait enfoncé sa baïonnette dans la cervelle au défaut du crâne.
XVIII
Le petit point blanc observé par Benedict et qui piquait de son imperceptible paillette argentée le grand manteau vert de l'Océan était bien, en effet, la Belle-Jenny, arrivée à son rendez-vous avec une ponctualité admirable.
Déjà, depuis deux ou trois jours, elle courait des bordées pour se maintenir à la hauteur de l'île, assez éloignée pour ne pas attirer l'attention, assez rapprochée pour être aperçue avec une forte lunette par quelqu'un averti de sa présence dans les eaux de Sainte-Hélène.
Vingt fois par heure sir Arthur Sidney montait sur le pont et braquait sa longue-vue dans la direction de la roche noire.
L'arbre rabrougri dessinait toujours son maigre squelette sur le fond du ciel.
—Il est encore là disait tout bas Sidney en laissant tomber sa lunette avec découragement.
Quelques minutes après, il interrogeait encore l'horizon.
Sur le sommet de la roche, l'arbre persistait dans son opiniâtre silhouette.
—Hélas! se disait Sidney, sans doute la phrase convenue n'a pu être échangée, et cette entreprise, menée avec tant de soin et de prudence, va échouer au moment de la réussite.
Et, par un mouvement d'impatience fébrile, il se promenait à grands pas sur le tillac.
Il monta sur la dunette et regarda une dernière fois.
La cime de la roche découpait son arête anguleuse et chauve dans la clarté du ciel; l'arbre n'était plus à sa place!
Cette circonstance si simple, qui, pour Sidney, répondait à un monde d'idées et de projets, lui fit une telle impression, malgré son sang-froid et sa fermeté d'âme, qu'il fut obligé de s'appuyer sur le bordage: une pâleur mortelle couvrit sa belle figure; mais bientôt il se remit et descendit dans sa cabine d'un pas ferme.
Là, il écrivit sur une feuille d'épais parchemin comme une espèce de testament qu'il enferma dans une forte bouteille de verre; cela fait, il cacheta la bouteille avec une capsule de plomb et la mit dans le canot qu'il avait fait construire sur la côte d'Afrique par le charpentier du navire, d'après le petit modèle dont nous avons parlé.
Lorsque la nuit fut venue, il ordonna de mettre le canot à la mer.
Saunders et Jack prirent chacun un aviron; Sidney se mit au gouvernail, et l'embarcation se dirigea du côté de l'île.
Parvenus à une distance où les vigies auraient pu apercevoir le canot, Sidney, Saunders et Jack rentrèrent dans une petite chambre pratiquée sous le pont; car ce canot, d'une construction toute particulière, était ponté.
L'écoutille fermée soigneusement, Sidney poussa un bouton, et le canot commença à s'enfoncer et descendit, jusqu'à ce que l'eau se refermât sur lui en formant un remous. Des espèces de nageoires mues de l'intérieur remplaçaient les rames et donnaient l'impulsion à cette embarcation sous-marine, que des plaques de verre placées près de la proue permettaient de diriger.
Un tuyau de cuir aboutissant à une bouée flottante, qui ressemblait à s'y méprendre à un de ces débris que charrient les vagues, renouvelait l'air dans l'étroite cabine; un compartiment que l'on submergeait ou que l'on vidait à volonté au moyen d'une pompe faisait l'effet de la vessie gazeuse du poisson, et donnait la facilité de descendre ou de se maintenir à la même hauteur.
Quand ils furent dans l'ombre projetée par les hautes falaises qui cerclent l'île, ce qu'ils comprirent à la teinte plus rembrunie de la mer, nos navigateurs revinrent à la surface: le canot à moitié submergé et dont les vagues lavaient le pont eût pu être pris, si on l'eût aperçu, pour une jeune baleine ou un requin voyageant à fleur d'eau.
Ils approchèrent ainsi de la roche au pied de laquelle les lames jouaient encore avec la carcasse effeuillée de l'arbre coupé par Benedict, l'amenant au large, la rejetant à la rive avec mille jeux d'écume.
Sidney sortit avec précaution de l'écoutille, sauta à terre sur une mince plage sablonneuse, et, s'accrochant à quelques aspérités du roc, il gagna une plate-forme à plusieurs toises au-dessus du niveau des plus hautes vagues, et s'assit, prêtant l'oreille au moindre bruit.
Pendant quelques minutes, il n'entendit rien que la respiration de l'Océan soupirant sa plainte profonde, et les battements d'ailes des oiseaux de mer, inquiets de la présence nocturne d'un homme dans cette âpre solitude. Bientôt quelques cailloux, détachés de la portion supérieure de la roche, roulèrent en rebondissant sur la pente rapide et tombèrent dans l'eau.
Une forme noire, profitant des touffes de broussailles semées çà et là et des anfractuosités du granit, descendait avec précaution la paroi presque verticale et se dirigeait vers Sidney.
Bien que ce rendez-vous fût convenu depuis longtemps, de peur d'une de ces trahisons invraisemblables qui arrivent toujours dans ces sortes d'entreprises, sir Arthur Sidney arma dans ses poches deux petits pistolets dont le chien rendit un craquement sec qui arrêta la forme noire dans sa descente.
—Le crabe marche de travers, mais il arrive, dit une voix basse mais distincte.
—Ah! c'est vous, Benedict, reprit sur le même ton sir Arthur Sidney.
—C'est moi, répondit Benedict en s'asseyant à côté d'Arthur Sidney.
—Eh bien? dit Sidney d'un ton où palpitaient à la fois mille interrogations.
—A l'aspect du bouquet de violettes, il a prononcé la phrase convenue.
—Bon! Alors, nous allons agir.
—Ce n'est pas tout: le soir même, un billet écrit dans le chiffre dont lui, vous et moi possédons seuls la clef, a été lancé par une main inconnue dans la chambre d'Édith. Ce billet contenait ces mots: «César est trop souffrant pour se risquer dans cette entreprise, et la remet aux premiers jours du mois prochain, la nuit du 4 au 5.»
—Encore vingt jours d'attente! s'écria sir Arthur Sidney; mais il ne sait donc pas que cet air est mortel, et qu'ici Prométhée n'aurait pas besoin de vautour pour lui ronger le foie? Mais êtes-vous sûr du billet? Nous marchons environnés de tant de pièges!
—Je l'ai apporté. Vous l'examinerez, dit sir Benedict Arundell en tendant à son ami un papier plié en quatre.
—Adieu, Benedict! Dans vingt jours, je serai ici, dit Sidney; je regagne mon bateau sous-marin et vais courir quelques bordées avec la Belle-Jenny. Dans vingt jours, l'Angleterre sera lavée de la tache d'Hudson Lowe.
Benedict remonta vers le sommet de la falaise, Sidney descendit vers la plage, où le canot à demi émergé l'attendait; et, sur ce roc, redevenu désert, la mer continua à jouer avec l'arbre qu'elle déchiquetait.
Au jour marqué, la Belle-Jenny reparut à l'horizon; mais le ciel était sombre et menaçant. D'immenses nuages noirs se déployaient comme des draperies funèbres; l'Océan, remué jusque dans ses profondeurs, se soulevait et poussait des sanglots, et dans le vent semblaient gémir les strophes de désolation d'un chœur invisible; on eût dit que les trois mille océanides venaient pleurer sur le titan!
Sainte-Hélène, au milieu de l'écume qui fumait autour d'elle comme les trépieds autour d'un catafalque, avait l'air plus lugubre encore que d'habitude. L'orage lui mettait au front un sinistre diadème d'éclairs.
Déjà des signes avaient eu lieu dans le ciel comme à la mort de Jules-César et de Jésus-Christ. Une comète sanglante avait traîné sa queue au-dessus de l'île maudite, et les nuages, incendiés par les fournaises du couchant, prenaient l'aspect de grands aigles agitant dans la flamme leur envergure gigantesque. Mais jamais la nature, ordinairement si impassible, n'avait paru si palpitante, si effarée, si hors d'elle-même que ce soir-là.
L'Océan envoyait au ciel ses larmes amères, le ciel pleurait avec ses cataclysmes, et la tempête résumait dans sa grande voix le cri de désespoir de toute l'humanité.
Quelque intrépide qu'il fût, sir Arthur Sidney sa sentit troublé et découragé devant cette formidable tristesse des éléments. Que se passait-il donc pour mettre ainsi la nature en deuil? quelle grande âme près de s'envoler en emportant avec elle la pensée du monde, quel Dieu en criant sur sa croix le Lamma Sabacthani des suprêmes convulsions, causaient cette immense ululation du vent et des flots? Il tremblait de se répondre, et, en entrant dans le canot, il était pâle comme un marbre, ses tempes ruisselaient de sueur froide, ses dents claquaient, et ce n'était certes pas le danger matériel qui le préoccupait.
Le canot, hermétiquement fermé, s'enfonçait dans les abîmes des vagues, remontait sur leur crête, et s'avançait, tantôt plongeant, tantôt nageant, vers le rocher où avait eu lieu la dernière entrevue de Benedict et de Sidney. Une embarcation ouverte eût été infailliblement submergée.
La difficulté était de ne pas se briser contre la muraille de granit et d'atterrir juste sur la petite plage sablonneuse: Sidney et ses deux matelots faisaient les efforts les plus prodigieux. L'air commençait à leur manquer, malgré la précaution du tuyau; leurs poumons se gonflaient dans leur poitrine, cherchant le fluide vital. Leur lampe pâlissait et grésillait péniblement. Jack et Saunders agitaient d'un poignet lassé les manivelles des palettes, et Sidney pompait activement pour ramener la barque à la surface.
Les vagues déferlaient contre la ceinture de roches de la côte avec un fracas effrayant et pesaient lourdement contre les parois du canot qu'elles roulaient dans leurs volutes.
—Allons, se dit Sidney en lui-même, nous sommes perdus!
Et il regarda ses deux compagnons aux dernières scintillations de la lampe.
Il lut la même pensée sur leur mâle visage.
—Milord, dit Jack, il est tout de même désagréable d'être noyé comme des rats dans une souricière; mais, quand la bière est tirée, il faut la boire.
Saunders acquiesça d'un signe de tête à cette idée délicate.
Un mouvement de rage saisit Sidney. Périr aussi misérablement à cause d'une tempête stupide, au moment d'accomplir ce plan auquel il avait tout sacrifié! Il se passa en lui une de ces révoltes forcenées de l'intelligence contre la force brutale, de l'âme contre l'élément, et il prononça dans son cœur un de ces blasphèmes que les géants durent rugir sous la foudre.
La lampe s'éteignit.
Jack et Saunders dirent:
—Bonne nuit! la chandelle est soufflée.
Le canot talonna fortement, et Sidney, s'élançant au panneau d'écoutille, fit entrer, avec une lame d'eau, une bouffée d'air. La quille s'était engravée dans le sable, et, comme les saillies du rocher rompaient la vague, l'eau était moins turbulente à cet endroit qu'ailleurs. Sidney put sauter à terre avec un bout de corde et attacha le canot à un énorme bloc de granit tombé là par suite de quelque éboulement. Jack et Saunders eurent bientôt imité Sidney, et ils montèrent tous les trois sur la plate-forme où Benedict était venu trouver son ami à la dernière visite.
Là, ils n'avaient pas à redouter d'être emportés au large par la retraite de la houle; la tempête ne pouvait leur envoyer que l'insulte de son écume.
Ils restèrent deux heures sur le rocher, ruisselants, éblouis d'éclairs, trempés par la brume salée que le vent arrache aux flots en tumulte, Jack et Saunders, avec l'impassibilité dévouée de dogues attendant les ordres du maître, sir Arthur Sidney nerveux, tremblant, presque convulsif, comptant chaque minute comme une éternité, se mordant les lèvres, se labourant la poitrine avec les ongles pour se faire prendre patience.
La nuit s'avançait, la tempête s'apaisait peu à peu. La mer fatiguée laissait retomber ses larmes.
—Que font-ils donc? murmura Sidney. Le jour va paraître bientôt.
En effet, l'aurore raya le bas du ciel d'une barre de lumière blafarde, qui le soleil sanguinolent montra, au-dessus des flots montueux et frémissant encore des colères de la nuit, son disque échancré par la ligne onduleuse de l'horizon.
La Belle Jenny se balançait dans le lointain.
Il faisait jour et l'empereur n'était pas venu.
XIX
—Et Benedict qui me laisse sans nouvelles! Que peut-il donc être arrivé? Quel obstacle imprévu a fait manquer notre plan si bien concerté? se disait sir Arthur en arpentant l'étroite plate-forme pour réchauffer ses membres glacés par la fraîcheur de la nuit. Oh! mon Dieu! vivre si longtemps d'une idée, d'une espérance, s'y consacrer avec le dévouement le plus absolu, l'abnégation la plus entière, renoncer pour elle à l'amour, à la famille, à l'amitié! pour alimenter sa flamme, lui offrir en holocauste tous les sentiments humains, lui faire le sacrifice de son génie, mettre à son service la puissance d'une volonté inflexible, des forces qui renverseraient le monde, et puis, au moment de la réalisation, être misérablement empêché par je ne sais quel obstacle imbécile: hier une tempête absurde, ce matin un incident niais que je ne connais pas, une clef qui ne s'ajuste pas à la serrure, un soldat séduit à qui il vient des scrupules après avoir touché l'argent et qui veut le double, moins que cela peut-être, car nul ne peut prévoir les mille résistances bêtes des choses aux idées et de la matière à l'esprit.
Tout en débitant ce monologue intérieur, Sidney gesticulait fébrilement. Tout à coup, il s'arrêta, croisa les bras sur sa poitrine et resta quelques instants dans une attitude de rêverie profonde.
—Si le hasard avait une volonté! Oh! reprit-il après une pause, la mienne la vaincra.
Pendant que Sidney se livrait à ses pensées, Jack et Saunders, personnages beaucoup moins rêveurs, faisaient passer leur chique de leur joue droite à leur joue gauche et réciproquement, et regardaient la mer de cet œil attentif et distrait en apparence avec lequel le matelot ne peut s'empêcher d'observer, même lorsqu'il est à l'abri de ses atteintes, l'élément dont sa vie dépend.
La tempête s'était calmée, et le canot, la proue ensablée et maintenu par le câble, n'était plus soulevé du côté de la poupe que par des ondulations assoupies.
—Allons, Saunders, grimpe le long de cette roche et mets-toi en vigie là-haut. Toi, Jack, entre dans le canot et pompe l'eau qui peut avoir pénétré dans la cabine.
Les deux matelots se séparèrent pour exécuter les ordres de Sidney. L'un monta et l'autre descendit.
L'idée qu'un homme eût pu se hisser au sommet de cet escarpement eût d'abord paru absurde; mais, en y regardant de plus près, la roche était moins verticale qu'elle ne le paraissait d'abord. Des pentes formaient rampe, des repos semblaient avoir été ménagés par la main industrieuse de la nature. Aux endroits les moins accessibles, des broussailles, des ronces ou des filaments de plantes offraient des points d'appui. Aussi Saunders eut-il bien vite opéré son ascension; mais la campagne était déserte au loin, et il fit signe à Sidney qu'il ne découvrait rien.
Jack eut bien vite vidé le canot, qui n'avait pas souffert d'avaries, malgré les rudes secousses de la veille.
Si l'empereur venait, rien encore n'était perdu.
Mais la journée se passa sans que personne parût; ce que souffrit Sidney pendant ces mortelles heures d'attente, nul ne peut l'exprimer. Vers le milieu de la journée, il se dit:
—Ce sera pour ce soir; sans doute la tempête d'hier aura fait penser que je ne viendrais pas. Le vent était si fort et la mer si affreuse! C'est cela! il faut que je sois bien stupide de n'avoir pas d'abord pensé à cette raison: en effet, il n'y avait qu'un fou comme moi qui pût se risquer par un temps pareil.
Cette idée le soutint jusqu'au soir. Il reprit même assez de calme pour manger un peu de biscuit et avaler une gorgée de rhum, que Jack tira pour lui de la cabine du canot.
Saunders n'avait rien aperçu du haut de son observatoire. La Belle-Jenny, inquiète de ne pas voir rentrer le canot, s'était rapprochée de l'île peut-être plus que la prudence ne le permettait et courait des bordées en faisant des signaux.
—Quoique je sois en proie à la plus poignante inquiétude, pensait Sidney, Benedict a bien fait de ne pas venir m'apprendre la cause de ce retard; ces allées et venues auraient pu exciter les soupçons; la surveillance est si active dans cette île damnée! La moindre imprudence eût compromis cette occasion suprême.
La journée, s'écoula dans ces alternatives pour Sidney, avec des transes et des angoisses si vives, que les mèches de cheveux de ses tempes en devinrent blanches.
Le soir arriva et le soleil s'enfonça degré par degré à l'autre bout de la mer, après avoir traversé plusieurs étages de nuées comme une bombe crève les planchers d'un édifice. La sanglante traînée de ses reflets s'allongea sur le fourmillement lumineux des flots, puis s'éteignit, et la nuit tomba avec cette rapidité particulière aux régions tropicales.
Ces heures noires semblèrent à Sidney plus longues que des milliers d'éternités, et il faut renoncer à peindre une nuit pareille; l'attente, l'inquiétude, la rage, le désespoir, les suppositions les plus opposées prirent pour champ de bataille l'âme du malheureux Sidney et y trépignèrent jusqu'au matin en luttant ensemble.
Une idée traversa le cœur de Sidney, et il se sentit froid dans sa poitrine comme au contact d'une lame de poignard.
—L'empereur se serait-il défié de moi? s'écria-t-il. C'est juste, je suis Anglais, poursuivit-il avec un rire amer et qui touchait presque à la folie. Ou serait-il plus malade?
Et, sans prendre aucune précaution, au risque de couler dix fois dans la mer, des pieds, des mains se suspendant aux saillies et aux broussailles, enfonçant ses ongles dans les parois lisses, il parvint en quelques minutes au faîte du rocher, et, de là, se mit à courir dans la direction de Longwood.
Les alentours de la résidence présentaient un aspect inaccoutumé. La tempête de la nuit précédente avait arraché et brisé tous les arbres, qui gisaient le feuillage souillé et les racines en l'air. Je ne sais quoi de sombre, de solennel et d'irréparable planait sur l'humble édifice, autour duquel se manifestait une activité discrète, une silencieuse agitation.
Les sentinelles, appuyées sur leur mousquet, n'envoyaient plus de qui-vive, et semblaient s'être relâchées de leur surveillance. Immobiles à leur place, elles accomplissaient nonchalamment un devoir inutile, plutôt par obéissance à la consigne militaire que par nécessité.
Des officiers passèrent près d'elles et ne leur reprochèrent pas leur négligence. Des habitants de l'île allaient et venaient sans être empêchés, et Sidney put franchir la ligne de surveillance, et personne ne prit garde à lui.
Il approcha de Longwood; des hommes et des femmes, suspendant leurs pas, parlant à demi voix, l'air consterné, entraient dans l'habitation et en ressortaient au bout de quelques minutes, plus pâles qu'auparavant et les yeux rougis.
Sir Arthur Sidney, le cœur serré d'affreux pressentiments, les jambes chancelantes, s'appuyant au mur de la main, vacillant et comme ivre du vin de sa douleur, suivit le flot de la foule sans trop savoir ce qu'il faisait.
Après quelques détours, un spectacle d'une majesté navrante s'offrit à ses yeux.
Couché dans son manteau de guerre plutôt comme un soldat qui se repose pour la victoire du lendemain que comme un corps acquitté de la vie, Napoléon, étendu sur son lit de parade, revêtu de l'uniforme des chasseurs de la garde, la poitrine couverte de décorations et de plaques étincelantes, sa bonne épée allongée près de son flanc en amie fidèle, faisait son premier rêve d'éternité. Une singulière expression de sérénité et de délivrance planait sur son masque de marbre pâle, que les convulsions de l'agonie avaient respecté. Tout ce que l'ivresse du triomphe ou la douleur du revers, les fatigues de la pensée ou de la souffrance peuvent laisser de traces matérielles ou misérables sur le visage humain, s'était évanoui.
Ce n'était plus le cadavre d'un homme, mais la statue d'un dieu: l'enveloppe terrestre touchée par la mort laissait transparaître la portion céleste; le cachot était devenu un temple et la chambre funèbre un Olympe. Christ sur sa croix, Prométhée sur son roc, n'eurent pas une tête plus noble et plus belle.
Grande âme impériale, oh! qu'avez-vous vu pendant ces premières heures de votre immortalité? Qui osa venir à votre rencontre pour vous mener à Dieu! Alexandre, Charlemagne, Jules-César, votre bien-aimé Lannes, qui n'invoquait que vous en mourant, ou encore votre cher Duroc, ou bien quelque pauvre grenadier obscur de votre vieille garde, qui a trouvé son sang bien payé en voyant que vous saviez son nom?
A cette vue, Sidney eut un éblouissement, les ailes du vertige battirent à grand bruit dans sa tête. Il fit quelques pas en chancelant, et, tombant à genoux à côté du lit de parade, il baisa cette main glacée qui avait tenu le sceptre du monde;—on le laissa faire, les baisers ne ressuscitent pas;—seulement, comme il restait un peu trop longtemps abîmé dans sa douleur, on le poussa avec la crosse d'un fusil pour qu'il fît place à d'autres.
Il sortit livide, anéanti, pouvant à peine se traîner, plus semblable à un fantôme qu'à un homme, vieilli de vingt ans en une minute; ses yeux hagards erraient autour de lui, tantôt vagues, tantôt se fixant sur un objet insignifiant avec une opiniâtreté puérile. L'empereur mort, Sidney s'étonnait d'être encore vivant. Il trouvait étrange que le soleil éclairât encore, que les montagnes n'eussent pas changé leurs formes, et que la nature continuât son œuvre! Quant à lui, il était faible comme après une longue maladie, le jour lui faisait baisser les paupières, l'air l'étourdissait. Ses facultés, tendues depuis si longtemps vers le même but, s'étaient brisées subitement; cette volonté si ferme, si puissante, n'avait plus de nord et palpitait comme une boussole affolée; un immense écroulement s'était fait en lui.
Son corps, par un vague ressouvenir, le mena vers la maison de campagne d'Édith; il poussa la barrière du jardin, entra dans le parloir et s'affaissa sur une chaise sans dire une seule parole. Édith, dont une robe noire faisait encore ressortir la pâleur, s'avança vers lui silencieusement et lui prit la main.
A ce témoignage de sympathie, les larmes de Sidney, qui ne demandaient qu'à jaillir, se firent jour avec impétuosité à travers les doigts de la main restée libre, dont il s'était couvert les yeux. Benedict entra dans ce moment et expliqua à Sidney comment il ne s'était pas trouvé au rendez-vous: il avait été interrogé et retenu à cause des soupçons éveillés par ses démarches. La mort de l'empereur et l'absence de toutes preuves l'avaient fait relâcher aussitôt.
Ces explications, Sidney ne les écoutait guère. Elles n'avaient désormais plus de but.
Il resta encore deux jours dans l'île, et, voulant se rassasier de sa douleur jusqu'au bout, il suivit le cortège funèbre dans la vallée du Fermain, où descend du pic de Diane ce ruisseau qui plaisait à l'empereur et où s'inclinent les saules dont les feuilles sacrées se sont éparpillées depuis sur l'univers. Il regarda les soldats anglais porter le cercueil sur leurs épaules, il le vit descendre dans la fosse maçonnée, et ne se retira que lorsque la pierre étroite et longue se fut abaissée sur la noire ouverture.
Par tous ces détails funèbres, attentivement suivis, il voulait se convaincre de la réalité de son malheur: il avait peur de croire, dans quelque temps, que l'empereur n'était pas mort; il sentait déjà cette chimère lui naître dans l'esprit, bien qu'il l'eût vu mort sur son lit de parade et qu'il eût touché sa main glacée; il voulait avoir à opposer à son rêve l'image des funérailles et du tombeau.
Comme il remontait la colline du côté d'Hutsgate, il se retourna une dernière fois pour voir, sous le pâle ombrage des saules, la pierre neuve et blanche, et dit:
—Mon âme est enterrée avec ce corps.
Au même moment, un homme vêtu de deuil et parlant anglais avec l'accent de France tendit un papier à Sidney et lui dit:
—De la part de celui qui n'est plus, prenez ceci.
Sidney ouvrit l'enveloppe cachetée de noir.
Elle contenait une petite mèche de cheveux soyeux et fins, et un billet où étaient écrits ces mots:
«Consolez-vous, nul ne peut prévaloir contre Dieu.
«N.»
Quand Sidney releva les yeux, l'homme qui lui avait remis le papier avait disparu.
Sir Arthur Sidney s'assit sur le revers de la colline et tomba dans une rêverie profonde. Quand il se releva, sa figure avait repris une expression plus calme; un changement s'était opéré dans son esprit. Il retourna chez Benedict et lui dit:
—Pardon, ô toi que j'ai détourné du bonheur pour t'associer à mon œuvre chimérique! je te rends ton serment.
Et il tira de son portefeuille la feuille jaunie, qu'il déchira et jeta aux pieds de Benedict.
—Retourne en Europe, tu es libre, aucun lien ne te rattache plus à notre association mystérieuse. Suis la pente de ton cœur, sois heureux! Ne cherche pas à raturer le livre du destin; d'autres mains que les nôtres tiennent les fils des événements, et peut-être ce qui nous paraît injuste est-il l'équité suprême! Quant à moi, le char de ma vie est sorti de son ornière et ne peut plus y rentrer: je n'étais bon qu'à une chose. Cette chose est manquée, c'est fini: que l'on m'enterre aujourd'hui ou après-demain ou plus tard, peu importe, je suis mort. Idée, sentiment, volonté, tout a fui, tout s'est évaporé. Maintenant, bonne Édith, tâchez de vous trouver un motif de vivre... Peut-être est-il déjà trouvé?
Ici, sir Arthur Sidney regarda fixement Édith, qui ne pût s'empêcher de rougir un peu.
—Aimez quelqu'un ou quelque chose, un homme, un enfant, un chien, une espèce de fleurs, mais jamais une idée, c'est trop dangereux.
Ces paroles prononcées, Sidney serra les mains de son ami et reprit le chemin de la roche noire, où Saunders et Jack, qui avaient usé leur provision de tabac, commençaient à s'ennuyer beaucoup.
Arundell et miss Édith, restés seuls dans l'île, ne pressèrent pas leur départ autant qu'on aurait pu le croire d'abord, bien que Sainte-Hélène soit un séjour maussade. Édith, jetée à la mer par son mari, n'avait pas grande hâte de retourner en Europe; Benedict, quoiqu'il se prétendît et se crût toujours extrêmement amoureux d'Amabel, ne s'ennuyait nullement dans ce cottage, qu'un marchand de la Cité eût trouvé inconfortable, mais qu'éclairait la présence d'Édith. La jeune femme s'étonnait de son côté de penser si peu à Volmerange, et tous deux faisaient des efforts incroyables pour retenir dans leur cœur ces amours qui s'échappaient.
Déjà Benedict ne retrouvait plus dans sa mémoire les traits charmants de sa belle fiancée; il s'y mêlait toujours quelque chose d'Édith; tantôt le doux regard voilé, tantôt le sourire tendre et mélancolique: ces deux images finirent par s'embrouiller tout à fait. Il en était de même pour Édith. Dans ses rêveries, quand elle évoquait Volmerange, c'était bien souvent Benedict qui paraissait. Au bout de quelque temps même, Volmerange se refusa complètement à l'appel: Édith commençait à trouver qu'un mari qui noyait sa femme aussi sommairement n'était peut-être pas l'idéal des époux.
Cela n'empêchait pas les deux jeunes gens de se promettre, dans leur conversation, une grande joie de leur retour à Londres, où Benedict finirait d'épouser Amabel, et miss Édith, suffisamment punie, se réconcilierait avec son terrible mari.
Ces entretiens, commencés gaiement, finissaient en général d'une manière assez mélancolique. Benedict trouvait désagréable l'idée d'Édith retournant chez Volmerange; Édith était médiocrement charmée en pensant au bonheur qui attendait son ami près de miss Vyvyan.
Telles étaient les pensées qui occupaient le jeune couple à Sainte-Hélène, et, à deux pas de la maison, le saule pleurait sur la plus grande tombe du monde, si toutefois il y a une différence entre les tombeaux.
Cette nuance de sentiment les occupait bien plus que le contre-coup de cette mort sur les destinées de la terre, et même, lorsque, le soir ils allaient à la vallée du Fermain contempler la tombe du titan, écouter le ruisseau bruire à l'angle de la pierre funèbre et voir le vent emporter les feuilles pâles de l'arbre mélancolique, c'était à eux-mêmes qu'ils songeaient. Une boucle de cheveux se déroulant sur le col d'Édith, en faisant ressortir par son vigoureux ton châtain la pâleur rose de sa joue, distrayait Benedict des vastes pensées que doit inspirer la tombe du plus illustre des capitaines, et le regard admiratif de Benedict séchait promptement dans les beaux yeux d'Édith les larmes qu'y faisait naître le souvenir du grand captif.
Ils avaient d'abord pensé à écrire en Angleterre pour prévenir de leur retour; mais ils se ravisèrent et se dirent qu'il valait mieux tomber inopinément au milieu de la douleur générale. C'était une expérience philosophique à faire: on jugerait ainsi de la force et de la sincérité des regrets. On verrait si la place laissée vide était déjà remplie, ou si la fidélité avait été gardée en Europe comme en Afrique: Amabel devait être en pleurs, Volmerange dévoré de remords. Cependant, s'il n'en était pas ainsi! si miss Vyvyan, choquée de l'inexplicable disparition de Benedict, lui avait retiré son cœur! et si Volmerange n'éprouvait pas le moindre regret d'avoir laissé choir sa femme dans la Tamise! Quel parti prendre? Nos deux innocents tartuffes n'osaient pas convenir, dans leur for intérieur, qu'ils en seraient enchantés, et que le parti à prendre serait de continuer à s'aimer en se l'avouant, comme ils l'avaient fait depuis deux mois sans se l'avouer.
Ils laissèrent passer un ou deux vaisseaux allant de Calcutta à Londres, et enfin ils se décidèrent à monter sur le troisième, fin voilier, en bois de teck, doublé, cloué et chevillé en cuivre, qui les mit en six semaines à Cadix, d'où ils continuèrent leur voyage par terre, visitant l'Andalousie, Séville, Grenade, Cordoue, sous cette commode dénomination de M. et Mme Smith. Tout le monde les croyait mariés. Quelques mauvaises langues, en les voyant si unis, prétendaient que c'étaient deux jeunes amants qui promenaient la lune de miel de leur bonheur. Leurs oreillers seuls savaient la vérité; ils étaient éperdument amoureux, et l'ange de la pudeur eût pu assister à leur vie. Seulement, ils ne se dépêchaient guère de revenir, et, de mosquée en cathédrale, d'alcazar en palais, de tertulia en course de taureaux, ils mirent quatre mois à traverser l'Espagne, et arrivèrent à Paris juste pour la saison d'hiver. Quand ils n'eurent plus de prétextes plausibles à se donner pour tarder encore, comme ils étaient très consciencieux, un soir ils se dirent: «Ne serait-il pas temps d'aller à Londres et de voir si nous sommes aimés et pardonnés, ou remplacés et maudits?»
L'idée de revoir ce qu'ils prétendaient aimer le mieux au monde les rendit si tristes, qu'ils se sentirent près de fondre en larmes et de se jeter dans les bras l'un de l'autre pour ne plus se quitter. Mais la position devenait embarrassante, et sir Benedict Arundell ne pouvait plus toujours s'appeler M. Smith et lady Édith Harley, comtesse de Volmerange, Mme Smith, nom tout à fait prosaïque et vulgaire.
Le lendemain, ils demandèrent des chevaux de poste pour Calais, et, quelques heures après, ils attendaient sur la jetée le départ du paquebot.
XX
Le cheval accroché au passage par Volmerange était de noble race et léger comme le vent; en quelques minutes, il emporta son cavalier hors du centre de la bataille, ou plutôt de la boucherie, car ce n'était plus qu'un massacre confus d'éléphants, de chevaux et d'hommes. La déroute était complète.
Pendant quelque temps, Volmerange entendit hurler les éléphants dans le lointain, et vit, sur le terrain rougi par les reflets du bois incendié, galoper devant lui l'ombre de son cheval comme un monstre fantasmagorique qu'il aurait poursuivi; le cheval lui-même s'irritait de cette ombre difforme, s'élançait avec fureur et penchait la tête pour la saisir aux dents.
Peu à peu les fuyards qui, dans les premiers élans de la course de Volmerange, galopaient à ses côtés, étaient restés en arrière: le cri des éléphants ne se faisait plus entendre, et la nuit avait repris sa couleur bleuâtre. Volmerange courait toujours à fond de train le long du Godaveri. Son cheval, avec un instinct merveilleux, évitait les fondrières, sautait par-dessus les troncs d'arbres renversés, devinait les terrains peu solides, et cela, sans ralentir aucunement sa rapidité.
Après avoir mis cinq ou six lieues entre le champ de bataille et lui, Volmerange diminua le train de sa monture, et, guidé par une lumière qui brillait au bord du fleuve, il arriva à la cabane d'un pêcheur occupé à raccommoder ses filets, et qui se prosterna devant lui après l'avoir aidé à descendre de cheval.
Un banc recouvert de saptaparna s'adossait à la hutte; le comte s'y assit, et, s'adressant au pêcheur en idiome indostani, il lui demanda s'il ne pourrait lui donner d'autres vêtements et lui procurer une barque pour descendre le fleuve.
—Je le puis, répondit le pêcheur, qui avait reconnu sa qualité à ses insignes; mais Votre Seigneurie ne voudra peut-être pas revêtir l'humble habit d'un pauvre Indien de la dernière caste, d'un misérable soudra qui n'est pas digne de balayer avec son front la poussière de votre chemin.
—Plus l'habit sera misérable, plus il me convient dit Volmerange en entrant dans la cabane.
Aidé par le pêcheur, il se débarrassa de son costume guerrier et revêtit le modeste sayon, sous lequel il eût été difficile de reconnaître le brillant chef de l'insurrection. Le pêcheur, par surcroît de prudence, lui conseilla de se brunir la figure et les mains avec du jus de coloquinte, car son teint un peu blanc aurait pu le trahir.
Ces précautions prises, le pêcheur détacha sa barque, et le cheval, qui s'était avancé jusqu'au bord de l'eau, voyant qu'on n'avait plus besoin de lui, s'élança, après avoir humé l'air bruyamment, du côté de la colline où se trouvait sans doute son pâturage.
Nous ne suivrons pas jour par jour Volmerange dans sa navigation, qui fut longue; bornons-nous à dire qu'il regagna heureusement la côte, et, après avoir récompensé le pêcheur avec une des pierres précieuses qui ornaient la poignée de son sabre, il monta sur un vaisseau français qui naviguait dans le golfe du Bengale et s'était arrêté à l'embouchure du fleuve pour faire de l'eau.
Comme il revenait seul, ou tout au plus accompagné par le souvenir de deux femmes mortes, Édith noyée par lui et Priyamvada tuée à ses côtés par une balle, il ne mit pas, à beaucoup près, quoique la distance fût grande, le même temps à revenir en Europe qu'Édith et sir Benedict Arundell.
Une force secrète le ramenait malgré lui à Londres, d'où tant de raisons auraient dû l'éloigner. Peut-être obéissait-il à ce magnétisme singulier que les hommes ressentent comme les animaux, et qui les fait revenir au même endroit après chaque violente attaque de la destinée qui les en a fait sortir, comme des taureaux dans la place, qui retournent toujours à leur querencia jusqu'à ce qu'ils meurent.
La fin malheureuse de Priyamvada, quoique, dans le tumulte des événements, il n'eût pas eu le temps de la pleurer comme elle le méritait, avait beaucoup frappé le comte. Il se voyait comme circonvenu par une espèce de noire fatalité, et se résolut à vivre solitairement, de peur de porter malheur à ceux qu'il aimerait.
Il vivait donc isolé, ne sortant que le soir, ou n'allant que dans les endroits déserts, non qu'il eût besoin de se cacher, car, avant de partir pour l'Inde, il avait envoyé à lord et lady Harley les lettres d'Édith, avec ces mots au bas: Justice est faite. Cette fable avait été répandue par la famille que la jeune femme, emmenée en Italie par le comte pour savourer incognito les joies de la lune de miel, était morte à Naples, d'une fièvre gagnée dans les marais Pontins.
Cela n'avait rien de précisément invraisemblable, et le monde, qui ne s'occupe pas beaucoup de ceux qu'il ne voit pas, s'était contenté de cette raison spécieuse, que la douleur de lord et de lady Harley rendait d'ailleurs très croyable.
Un soir, le comte de Volmerange se promenait dans la partie la plus déserte d'Hyde-Park.
Une jeune femme, suivie à quelque distance d'un domestique en livrée et dont la mise élégante et riche annonçait une personne appartenant à la plus haute aristocratie, marchait d'un pas léger le long de la pièce d'eau qui s'étend dans cet endroit solitaire du parc où ne passent ordinairement que les amoureux, les poètes et les mélancoliques, et quelquefois aussi les voleurs; car un homme de fort mauvaise mine, sortant tout à coup d'un massif d'arbres, s'élança vers elle, et, saisissant son châle, que retenait une forte épingle de pierreries, fit des efforts pour arracher ce riche tissu.
Le domestique accourut; mais un coup de poing appliqué en pleine face, d'après les plus saines règles de la boxe, l'envoya rouler à quatre pas, le nez saignant et la bouche meurtrie.
Le voleur tirait toujours le châle à lui et la jeune femme, presque étranglée, pouvait à peine appeler au secours par de faibles cris étouffés dans sa gorge.
Arrivé au détour de l'allée, Volmerange vit le groupe aux prises, et, d'un bond tombant au milieu de l'aventure, rétablit l'équilibre par un coup de canne en travers qui coupa la figure du voleur comme un coup de sabre, et le fit s'enfuir, hurlant de douleur malgré l'intérêt qu'il avait à se taire.
La jeune femme avait éprouvé une frayeur si vive, qu'elle chancelait sur ses jambes et que Volmerange fut obligé d'abandonner la poursuite du larron pour le soin de la soutenir.
Lorsqu'elle fut un peu revenue à elle, Volmerange allait se retirer après avoir salué gravement; mais la jeune femme, étendant la main, l'arrêta dans son mouvement de retraite et lui dit d'une voix timide et suppliante:
—Oh! monsieur, soyez chevaleresque jusqu'au bout, et daignez me reconduire à ma voiture. Mon pauvre garde du corps Daniel est en assez piteux état, et je crains que, me voyant seule de nouveau, les malfaiteurs ne reviennent à la charge.
Il n'y avait guère moyen de dire non à une demande formulée ainsi; et, bien que Volmerange se fût bien promis de ne plus s'occuper désormais d'aucune femme, il ne put s'empêcher d'offrir assez gracieusement, pour un misanthrope qui s'était proposé de dépasser les sauvageries de Timon d'Athènes, le bras qu'on lui demandait avec une instance que la frayeur rendait presque caressante.
La voiture stationnait à un endroit assez éloigné du parc, en sorte que le trajet à parcourir pour la rejoindre donna aux deux personnes, si brusquement mises en rapport, le moyen de faire une espèce de connaissance.
Une femme avec qui vous avez fait deux cents pas, la sentant sur votre bras, palpitante d'une forte émotion, appuyant sa main parce que ses pieds tremblent, n'est plus une inconnue pour vous.
Aussi Volmerange, qui avait eu le temps de remarquer la beauté de la jeune femme et de deviner son esprit aux quelques phrases échangées pendant la route, ralentit involontairement le pas, lorsqu'il vit, arrêtée près d'une des portes du parc, la voiture étincelante de vernis et splendidement armoriée au marchepied de laquelle on devait se quitter.
—Me refuseriez-vous cette grâce, dit-elle, après s'être installée dans sa boîte de satin, et avant que le valet de pied eût refermé la portière, de savoir le nom de mon libérateur? Je suis miss Amabel Vyvyan.
—Et moi, je me nomme le comte de Volmerange, répondit-il en faisant une profonde inclination.
Miss Amabel Vyvyan, car c'était elle, faisait tous les jours, à la mode des jeunes Anglaises, une promenade à pied dans cette portion du parc, et, quoique cet événement eût dû la dégoûter de ses excursions pédestres, elle revint le lendemain à l'heure accoutumée.
Peut-être avait-elle un vague pressentiment que la protection, en cas d'accident, ne lui manquerait pas, car elle prit la même allée que la veille, et longea comme d'habitude la Serpentine river. Sans bien s'en rendre compte, elle voulait donner une récompense délicate au courage de Volmerange, et cette récompense, c'était de lui fournir l'occasion de la voir encore une fois.
Probablement, de son côté, Volmerange eut l'idée que miss Amabel Vyvyan n'était pas en sûreté, malgré le laquais qui la suivait de loin, dans cette partie de Hyde-Park, car il vint se promener le lendemain à cet endroit juste à la même heure.
Ni l'un ni l'autre ne parurent étonnés de se revoir, et ils causèrent quelque temps ensemble, peut-être quelques minutes de plus que les strictes convenances ne le permettaient, et Volmerange, de crainte de mauvaise rencontre, reconduisit miss Amabel jusqu'à sa voiture.
Au bout de quelque temps, le comte fut présenté dans les règles à lady Eleanor Braybrooke, qui le trouva charmant et le vit avec plaisir faire chez elle de fréquentes et longues visites; car la positive lady trouvait que miss Amabel poussait trop loin la fidélité à son veuvage imaginaire.
Ce que nous avons à dire blesse la poétique des romans qui n'admet qu'un amour unique, éternel, mais ceci n'est pas un roman; miss Amabel Vyvyan, qui avait sincèrement cru que, Benedict disparu ou mort, elle ne pourrait jamais aimer personne, fut toute surprise lorsqu'elle sentit battre ce cœur qu'elle pensait à tout jamais éteint sous la cendre d'une première déception. Le nom du comte de Volmerange annoncé par le valet de chambre avait toujours le privilège de faire monter un peu de rose aux joues de camélia de miss Amabel.
Le soir, lorsque, après deux ou trois heures de charmante causerie avec Volmerange, elle noyait sa tête dans son oreiller de point d'Angleterre, et se livrait à ce petit examen de conscience que fait avant de s'endormir toute jolie femme sur les coquetteries de la journée, elle trouvait qu'elle avait répondu par un regard indulgent à une œillade ardente, disserté trop longtemps sur des points de métaphysique amoureuse, et pas retiré assez vite ses doigts de la poignée de main d'adieu. Lorsqu'elle était tout à fait endormie, ses rêves était hantés plutôt par l'image de Volmerange que par celle de Benedict.
Les deux couples de Sainte-Margareth avaient fait un chassé croisé physique et moral, et, par une espèce de symétrie bizarre, lorsque Benedict aimait Édith, miss Amabel Vyvyan aimait Volmerange, qui le lui rendait. Le hasard, dans ces combinaisons renversées, semblait se faire un jeu de contrarier la volonté humaine. Aucune union projetée ne s'était accomplie, nul serment juré n'avait été tenu.
Les caractères, en apparence faits pour s'entendre, s'étaient épris de leurs contraires. Au plan rationnel de ces existences, un pouvoir inconnu avait substitué un scénario fantasque, extravagant, décousu; l'unité de lieu et d'action avait été violée par ce grand romantique qui arrange les drames humains, et qu'on nomme l'imprévu.
Lady Braybrooke, qui avait à cœur de voir Amabel mariée, après ce qu'elle appelait l'affront de Benedict, ne cessait de vanter Volmerange à sa nièce; ces éloges étaient naturellement accompagnés d'anathèmes contre le premier fiancé. Rien de formel n'avait encore été prononcé, et cependant les cœurs s'étaient entendus. Volmerange était soupirant en pied; il donnait le bras à lady Eleanor Braybrooke, et, lorsque la tante et la nièce allaient au théâtre, il avait toujours une place au fond de la loge derrière miss Amabel; et, il faut l'avouer, les plus belles décorations, les scènes les plus pathétiques avaient beaucoup de peine à faire lever ses yeux, occupés à suivre les lignes onduleuses du col d'Amabel et de ses blanches épaules; aussi, quoi qu'il allât souvent au théâtre, personne n'était moins au fait du répertoire, et lady Eleanor Braybrooke s'étonnait quelquefois qu'un jeune homme si intelligent profitât si peu des belles choses qu'il paraissait écouter avec tant d'attention.
Amabel avait bien, de temps à autre, de vagues appréhensions que Benedict ne reparût subitement et ne vint lui reprocher sa trahison; car aucune femme n'admet qu'on puisse lui être infidèle, bien qu'elle ne manque jamais d'excellentes raisons pour justifier de son côté une pareille faute; mais les mois passaient, et l'obscurité la plus profonde planait toujours sur la mystérieuse disparition de Benedict. La jeune femme s'était donc rassurée peu à peu à l'endroit de cette revendication posthume, et commençait à aimer Volmerange sans trop d'épouvante. Celui-ci avait oublié tout à fait Édith et même Priyamvada.
Ses aventures avec cette dernière lui produisaient l'effet d'une hallucination d'opium. Ce teint doré, ces yeux peints, ces colliers de perles, ces parfums exotiques, ces promenades à dos d'éléphant, ces rendez-vous dans les pagodes, ces batailles à travers les forêts barrées de lianes, toutes ces scènes étranges semblaient au comte des souvenirs qui n'appartenaient pas à la réalité.
Si Priyamvada eût vécu, toute charmante qu'elle était, elle eût certainement embarrassé Volmerange. Qu'eût-on dit, au bal d'Almack, d'une femme qui avait des boucles d'oreilles dans le nez et un tatouage de garotchana sur le front?
Cependant le comte ne pouvait s'empêcher d'éprouver un sentiment de tristesse en pensant à la beauté parfaite, à l'amour ardent et au dévouement sans bornes de la pauvre Indienne: ces qualités, quoiqu'un peu excentriques et choquantes, valaient bien un regret.
Pendant toutes ces alternatives, miss Édith et sir Benedict Arundell, que nous avons laissés sur la jetée de Calais, s'étaient embarqués et étaient arrivés en Angleterre.
Avant d'entrer dans Londres, ils s'étaient séparés, et avaient pris chacun une maison dans un square retiré de Londres. La fiction du mariage de M. et Mme Smith ne pouvait être soutenue plus longtemps, et, d'ailleurs, miss Édith Harley n'était-elle pas comtesse de Volmerange, et sir Benedict Arundell l'époux de miss Amabel Vyvyan, ou peu s'en faut? Ne venaient-ils pas de Sainte-Hélène avec l'idée de rentrer dans le giron conjugal? Ne fallait-il pas aussi pousser jusqu'au bout l'épreuve philosophique?
Volmerange avait reçu un billet d'Amabel, qui lui demandait de venir la prendre avec sa tante, pour aller au concert de la princesse ***. Il était tout habillé et prêt à partir, lorsque son valet de chambre vint lui dire qu'une femme voilée demandait à parler à Sa Seigneurie.
—Une femme voilée! quelle singulière visite à pareille heure! Il y a pourtant longtemps que je ne hante plus les coulisses de Drury-Lane, et nous ne sommes pas dans la saison de l'Opéra. Qui diable cela peut-il être? Une mère à principes qui vient me proposer sa fille pour demoiselle de compagnie?
—Milord, que répondrai-je à cette dame? dit le valet de chambre en insistant pour avoir une réponse.
—Dites-lui qu'elle écrive son nom et ce qu'elle demande sur sa carte.
—C'est ce que j'ai eu l'honneur de lui dire, répondit le valet; mais elle a prétendu qu'elle désirait ne pas se nommer et ne voulait parler qu'à vous-même.
—Est-elle jeune ou vieille, laide ou jolie? demanda le comte par excès de précaution.
—Milord, autant qu'on peut juger de la beauté d'une femme voilée, elle est jolie, et, à la souplesse de sa démarche, on peut juger qu'elle est jeune.
Le comte jeta les yeux sur la pendule et vit qu'il pouvait disposer, d'une demi-heure avant de se rendre chez Amabel, et il dit au valet de chambre d'introduire la dame mystérieuse.
Cette visite singulière, cette insistance à ne pas se nommer, ce voile soigneusement rabattu, tout cela avait une tournure romanesque faite pour séduire l'imagination assez vive du comte. Cependant il éprouvait malgré lui une espèce de terreur vague et de frisson involontaire;—il se vit par hasard dans une glace et se trouva pâle.
La pièce où le comte se tenait était vaste, d'un luxe sévère, éclairée par une seule lampe dont la lumière, concentrée sur un seul point, laissait le reste de la chambre dans l'ombre. Il pleuvait, et la pluie battait les vitres avec un tintement qui rappelait une certaine nuit de tempête...
Une attente anxieuse contrastant avec la légèreté de ses réponses au valet de chambre poignait le cœur de Volmerange; et, lorsque la porte s'ouvrit pour donner passage à l'inconnue, le léger craquement des gonds lui fit faire un soubresaut nerveux.
L'ombre baignait la porte: le comte ne put d'abord bien distinguer la femme qui venait d'entrer.
Avec la politesse d'un gentleman qu'il était, il fit trois pas au-devant d'elle.
La lumière de la lampe éclairait alors en plein la nouvelle venue.
Le valet de chambre avait bien jugé: ce n'était pas une laideur, mais bien un secret ou une pudeur que recouvrait le voile.
La beauté traversait confusément le tissu, comme un feu qui brille derrière une toile métallique. On ne la voyait pas, mais on la sentait belle.
Elle était vêtue d'une longue robe blanche, qui s'arrangeait à petits plis fins et fripés comme ceux des draperies de Phidias, et sur laquelle tranchaient, avec une grâce coquette et funèbre, les réseaux noirs des dentelles de la mantille.
—Madame, dit Volmerange, ne relèverez-vous pas ce voile? Puisque vous avez la confiance de venir chez moi à cette heure, ces précautions sont inutiles; votre secret ne court aucun danger; vous me cachez votre nom, laissez-moi voir au moins, votre figure.
—Vous le voulez? répondit l'inconnue d'une voix douce et pénétrante.
Cette voix connue fit courir un frisson dans les cheveux de Volmerange.
La dame, d'une main blanche, fluette, et dont la forme réveillait mille souvenirs dans la mémoire du comte, commença à remonter lentement les plis noirs de la dentelle.
D'abord apparut un menton charmant marqué d'un petit signe qui remplit Volmerange de trouble, puis une bouche d'un rose vivace qui porta sa terreur au plus haut point, et ensuite un nez grec et d'adorables yeux bruns qui le rendirent fou d'épouvante.
Tenant ainsi son voile relevé au-dessus de sa tête avec sa belle main de marbre, dans une attitude digne d'une statue antique, elle s'offrait placidement aux regards égarés de Volmerange, qui s'était reculé de trois pas et tremblait comme la feuille.
—Oh! râla-t-il d'une voix sourde, qui êtes-vous donc?
—Je suis lady Édith, comtesse de Volmerange.
—Non, tu mens; tu es un spectre! ta robe doit être mouillée, tu sors de la Tamise; va-t'en! laisse-moi! Je t'ai noyée, tu le sais bien, comme j'en avais le droit. Ah! ah! quelle étrange aventure! est-ce que Dolfos va revenir aussi? Ce serait très drôle! dit le comte en éclatant de rire.
Il était fou.
XXI
Miss Amabel, en toilette de bal, regardait dans une glace l'effet produit par une branche de bruyère du Cap, coquettement posée sur ses beaux cheveux. Jamais elle n'avait été plus jolie.
L'attente de l'être aimé allumait dans sa beauté une clarté intérieure qui la rendait rayonnante. Il est si doux, dans ces instants-là, de se sentir belle et d'augmenter l'amour par l'admiration.
Blanche, rose, éclatante, avec sa robe qui semblait taillée dans les pétales d'une fleur, et sa tunique de gaze, plus frêle et plus transparente que les ailes des lilullules, rattachée par des bouquets pareils à ceux de sa coiffure, elle avait l'air d'une sylphide qui se passait le caprice d'aller en soirée.
La femme de chambre, ayant accompli son office, se retira.
Amabel restée seule, car lady Eleanor Braybrooke, ayant beaucoup à réparer dans l'édifice de ses charmes, demeurait bien plus de temps que sa nièce entre les mains de ses femmes, éprouva cette espèce de désœuvrement qui s'empare des personnes habillées trop tôt pour une fête.
Elle avait écrit à Volmerange de venir à neuf heures, il en était huit à peine; c'était donc une heure d'inaction et d'immobilité, car en se livrant à quelque occupation elle eût pu compromettre la fraîcheur de sa toilette.
Pour passer le temps, elle prit un livre et lut distraitement quelques pages; puis elle ouvrit le piano et fit jaillir quelques fusées de gammes en rasant de son ongle étincelant l'ivoire poli du clavier; mais le pétillement des notes et la vibration des cordes la rendaient nerveuse. Elle ferma le piano et se leva.
Un de ses bracelets trop larges lui glissait sur la main et la gênait. Elle prit son coffre à bijoux pour en choisir un autre; en remettant le coffre à sa place, ses yeux tombèrent sur la cassette où étaient renfermées les lettres que lui avait écrites Benedict au temps de leurs amours.
Ce jour-là se trouvait être précisément l'anniversaire du mariage si bizarrement interrompu à l'église de Sainte-Margareth.
Cette date, qui revint à la mémoire de miss Amabel à la vue de la cassette la fit soupirer, et, l'esprit mû d'une fantaisie mélancolique, elle tira une lettre de la liasse, et debout près de la cheminée, car ses épaules décolletées et ses bras nus la rendaient frileuse, elle se mit à lire.
«Chère Amabel, disait la lettre écrite pendant une courte absence, comment vais-je vivre ces trois jours qu'il me faut passer loin de vous, moi qui suis accoutumé à votre douce présence, moi qui vois tous les soirs briller votre âme dans vos yeux et votre esprit sur votre sourire? La seule chose qui puisse me faire supporter cette séparation est l'idée que bientôt rien ne pourra plus nous désunir, et que nos existences couleront comme deux flots qui se confondent.»
Cette lecture plongea miss Amabel dans une rêverie profonde.
—A quoi bon garder, se dit-elle, ces témoignages d'une passion menteuse?
Et elle jeta la lettre au feu.
Elle en prit une seconde qu'elle lut, et qu'elle envoya rejoindre la première dans l'ardent foyer: elle remonta ainsi, lettre par lettre, tout le cours de cet amour évanoui. A mesure qu'elle avait respiré le vague parfum de souvenir enfermé dans les plis du vélin, elle rendait à la flamme ces débris d'un temps qui n'existait plus.
—Neuf heures, dit-elle en jetant la dernière lettre de la cassette; et Volmerange qui ne vient pas!
Le papier, après s'être allumé sur les charbons, avait, par suite d'un écroulement de braises, roulé à terre devant la cheminée.
Près de s'éteindre, mais ravivée sans doute par quelque souffle, la lettre, plus qu'à demi consumée, lança un jet bleu; la flamme près d'expirer, cherchant un aliment, mordit le bord de la robe de gaze d'Amabel, et monta en serpentant dans les plis de l'étoffe légère.
Amabel se vit tout à coup entourée d'une clarté flamboyante et d'une atmosphère embrasée; elle courut au cordon de la sonnette; mais, folle d'épouvante et de douleur, elle le cherchait à gauche tandis qu'il était à droite, et la flamme, excitée par ces mouvements, l'enveloppait victorieuse et triomphante.
La pauvre enfant se roulait par terre pour éteindre le feu, et tâchait d'arracher ses vêtements en poussant des cris.
Au même moment, la porte s'ouvrait et le domestique annonça:
—Sir Benedict Arundell!
—Sauvez-moi! sauvez-moi! cria du milieu de la flamme la malheureuse Amabel.
Benedict et le domestique se précipitèrent; mais il était trop tard, et, dans le délire d'une agonie horrible, elle fixait ses yeux effarés sur son ancien fiancé et murmurait à travers son râle:
—Benedict ici! Oh! je suis trop punie!
Le domestique, épouvanté, hors de lui, s'élança pour aller chercher du secours, un médecin, de l'eau, tandis que Benedict tâchait d'étouffer le feu qui brûlait encore les vêtements de dessous d'Amabel sous un tapis arraché d'une table.
Quand le secours arriva, Amabel venait d'expirer.
Benedict éperdu se sauva, ne pouvant supporter cet affreux spectacle, et personne, dans cette catastrophe, ne fit attention à sa venue et à sa sortie.
Quelques jours après, on remit à lady Eleanor Braybrooke quelques lettres à demi brûlées ramassées sur le plancher, qui expliquèrent la cause de cet affreux événement. Lady Braybrooke, à travers ses larmes, déchiffra les quelques lignes mutilées qui restaient, et comprit que ces fragments de papier, cause de l'accident, étaient des lettres d'amour de Benedict, découverte qui augmenta encore la haine que la bonne dame lui avait vouée.
Bizarre coïncidence, fatalité inexplicable! Les lettres d'amour de Benedict avaient repris Amabel au moment où elle en attendait un autre. Une âme superstitieuse eût pu voir là un châtiment. Mais le châtiment de quoi? de l'innocence sans doute? à moins que l'innocence ne paye la rançon du crime, par une loi de réversibilité dont la raison nous échappe.
Les deux visites de Benedict et de miss Édith n'avaient pas eu un résultat heureux et leur expérience avait tourné comme la plupart des expériences philosophiques.
Arrivé au terme de cette histoire, ou, pour mieux dire, de l'épisode que nous en pouvions raconter, nous sentons le besoin d'élucider par quelques explications générales les portions de ce récit qui, sans cela, resteraient peut-être obscures.
Dans les dernières années de l'Empire, des amitiés contractées au collège, des relations nouées dans le monde ou ailleurs, des goûts pareils pour les travaux et les plaisirs, une certaine conformité audacieuse de pensée, des coups de fortune bizarres avaient réuni en Angleterre des hommes de divers pays, de divers rangs, mais tous esprits supérieurs, volontés bien trempées et remarquables chacun dans leur genre.
Une sorte de franc-maçonnerie involontaire n'avait pas tardé à s'établir entre eux: ils se reconnaissaient dans le monde et se disaient dans l'embrasure d'une fenêtre de ces mots rapides qui résument tout et contiennent une philosophie dans un sourire imperceptible, dans un léger haussement d'épaules. Beaucoup parmi eux étaient riches, d'autres puissants; ceux-ci possédaient l'audace, ceux-là l'habileté; quelques-uns étaient grands poètes ou profonds politiques.
Les amusements ordinaires d'un club, le vin, les cartes, les chevaux et les femmes ne pouvaient suffire à des gens pareils, blasés sur les émotions de l'orgie et du jeu, et dont plusieurs auraient pu montrer des listes de noms plus longues et mieux choisies que celles de don Juan. Ils cherchèrent donc un but à leur activité, et voici ce qu'ils trouvèrent: la victoire de la Volonté sur le Destin.
Constitués en une espèce de tribunal secret, ils citèrent à leur barre l'histoire contemporaine, se donnant pour mission de casser ses arrêts lorsqu'ils n'étaient pas jugés justes. En un mot, ils voulurent refaire les événements et corriger la Providence.
Ces joueurs intrépides, plus hardis que les géants et les titans de la Fable, essayèrent de regagner contre Dieu les parties perdues sur le tapis vert du monde, et s'engagèrent par des serments les plus formidables à s'entr'aider dans ces entreprises.
Le soulèvement de l'Inde, le rétablissement de Napoléon sur un trône plus élevé, l'affranchissement de l'Espagne, la délivrance de la Grèce, où plus tard Byron, qui faisait partie de cette junte, trouva la mort, tels étaient les plans que ces hommes s'étaient tracés.
Les divers mouvements et révoltes qui eurent lieu vers ces temps-là étaient leur ouvrage. Ils avaient guidé les Mahrattes contre les Anglais, agité la Péninsule, préparé l'insurrection de Grèce, et tenté d'enlever l'empereur, à qui un empire oriental rêvé dans sa jeunesse avait été préparé dans l'Inde, d'où il serait revenu en Europe en suivant à rebours le chemin d'Alexandre.
Ces grands esprits, ces volontés inflexibles, qui remaniaient la carte de l'univers et voulaient faire subir leurs ordres au hasard, n'avaient cependant pas réussi dans leurs combinaisons. Arrivés au bout de toutes les voies, ils avaient été renversés par ce petit souffle qui n'est peut-être autre chose que l'esprit de Dieu.
Tous leurs laborieux entassements s'étaient écroulés on ne sait pourquoi. Malgré tous leurs efforts, les fatalités inexplicables continuaient leur marche aveugle. Le destin maintenait ses décisions.
Ce qui leur paraissait le bon droit essuyait des défaites, ce qui leur semblait injuste triomphait: le génie se tordait toujours sur la croix et la médiocrité florissait sous sa couronne d'or. Un obstacle imprévu, une trahison, une mort inopportune ou quelque autre obstacle déjouaient leurs mesures au moment où elles allaient réussir. Ils essayaient de remonter le cours des choses et se sentaient, malgré leurs prodigieux efforts, emportés par le courant invincible.
La plupart s'acharnaient avec cette fureur du joueur malheureux, avec ce délire de l'orgueil aux prises avec l'impossible. Insensés, ils jetaient une poignée de poussière contre le ciel, et, comme Xerxès, eussent volontiers fait donner le fouet à la mer. D'autres, plus forts, en étaient arrivés à soupçonner ce que, faute d'autre mot, nous appellerons «les mathématiques du hasard;» ils pressentaient que les événements étaient déterminés par une gravitation dont la loi restait à trouver pour un Newton de l'avenir, et, s'ils le contrariaient, c'était par une curiosité d'expérimentateur; ils agitaient le monde comme un physicien remue un verre pour mêler les liquides et les voir ensuite reprendre leur place selon leur pesanteur spécifique.
Sir Arthur Sidney, Benedict Arundell, le comte de Volmerange, Dolfos et Dakcha appartenaient à cette puissante association. Sidney et Dakcha, membres du cycle supérieur, avaient le droit de choisir parmi leurs frères ceux qu'ils jugeaient nécessaires à l'exécution de leurs projets. Benedict et Volmerange, qui, malgré leur serment, avaient disposé de leur personne, avaient été ramenés au devoir de la manière qu'on a pu lire dans ce récit. Toutes ces existences troublées ou perdues, ces sacrifices d'argent, de courage et de génie n'avaient eu aucun résultat: le joueur invisible avait toujours gagné.
Le peu que nous venons de dire suffira pour faire comprendre le but et les moyens de cette association, espèce de Sainte-Vehme, philosophique qui déploya une énergie inouïe et des ressources immenses pour substituer dans l'histoire la volonté humaine à la volonté divine.
Ces hommes peu religieux et qui ne croyaient qu'à la force et au génie avaient pris la Providence pour le hasard et, ôtant la plume des mains de Dieu, avaient tenté d'écrire à sa place sur le volume éternel.
Maintenant comme c'est l'usage à la fin d'un récit, il ne nous reste plus qu'à fixer le sort du peu de personnages qui survivent aux violences de notre action.
Volmerange voit toujours devant lui l'ombre blanche d'Édith, et reste accroupi de terreur dans l'angle de son cabanon de Bedlam, s'éloignant autant qu'il peut du spectre que son imagination égarée lui montre à l'autre bout de la chambre.
Quant à miss Édith et à sir Benedict Arundell, des voyageurs anglais qui se rendaient à Smyrne et visitaient les îles de la mer Ionienne prétendent avoir vu à Rhodes, dans un charmant palais de marbre bâti sous la domination des chevaliers et mêlé de fragments antiques, un jeune couple d'une sérénité grave et douce, qui faisait supposer autant de bonheur que peut en permettre une vie éprouvée par des chagrins et des vicissitudes diverses. Bien qu'ils ne fussent connus que sous le nom de M. et Mme Smith, ils paraissaient appartenir à un rang plus haut que cet humble nom ne l'indiquait. Ils n'évitaient ni ne cherchaient leurs compatriotes. Cependant ils préféraient être seuls, ce qui indiquait qu'ils étaient heureux.
Sidney ne reparut plus et ne donna jamais de ses nouvelles. Était-il mort? avait-il enfoui dans quelque solitude le désespoir d'avoir manqué l'entreprise, but de sa vie pendant cinq ans? C'est ce que l'on n'a jamais pu savoir.
Seulement quelques années plus tard, un navire qui revenait des Indes, et que la tempête avait poussé sur les îles de Tristan-d'Acunha, débarqua sur un îlot du groupe quelques matelots, pour prendre des tortues et dénicher des œufs d'oiseau de mer, pour varier un peu les provisions salées; un d'eux heurta sur le sable une espèce de masse couverte de petits coquillages qui ressemblait grossièrement à une bouteille.
Enchanté de sa trouvaille, le matelot, croyant avoir mis la main sur quelque bouteille de rhum, dégagea l'objet de sa croûte de terre et de madrépores, fit sauter la capsule de plomb, et ne trouva, au lieu de la liqueur désirée, qu'un morceau de parchemin qu'il remit à son capitaine avec une fidélité qu'il n'eût pas eue pour le spiritueux. Le capitaine ouvrit le parchemin plié en quatre et fut très surpris d'y lire ce qui suit:
«Au moment d'accomplir l'entreprise la plus hardie et la plus étrange qu'un homme ait jamais tentée, moi, sir Arthur Sidney, l'esprit tranquille et la main ferme, sachant que ces vagues sous lesquelles je vais plonger peuvent m'engloutir, j'écris, pour que mon secret ne meure pas tout entier avec moi, ces lignes qui seront peut-être lues plus tard si je péris dans mon voyage sous-marin.
«Anglais, j'ai été profondément humilié de la trahison faite par l'Angleterre au grand empereur. Fils respectueux, j'ai voulu laver cette tache à l'honneur de ma mère et lui épargner devant la postérité la honte d'avoir assassiné son hôte; je me suis mis en tête de déchirer cette page de l'histoire de mon pays, j'ai voulu qu'on dît: «L'Angleterre l'avait fait prisonnier, un Anglais l'a délivré et a tenu tout seul la parole de sa nation.»
«J'essaye d'empêcher ma patrie, que j'aime, de commettre un déicide qui la rendra l'objet de l'exécration du monde, comme le meurtre de Jésus a fait les Juifs abominables sur toute la terre. A cette idée j'ai sacrifié ma vie, car quel but peut-on se proposer qui soit plus grand, plus saint que la gloire de la famille humaine dont on fait partie? Demain, Prométhée, détaché de sa croix, voguera sur un vaisseau qui l'attend et va le mener vers un nouvel empire et des destinées plus vastes peut-être que celles qui ont étonné le monde, ou bien Dieu aura jugé si j'empiète sur les attributions de la Providence.
«Ce 4 mai 1821, en vue de Sainte-Hélène.»
Le capitaine resta rêveur devant ce parchemin, regardant ces caractères dont l'encre avait jauni. Il relut plusieurs fois cette lettre, si longtemps ballottée dans la prison de verre, échouée ensuite sur un îlot désert, et probablement la seule trace qui restât d'une noble idée, d'une forte résolution et d'un grand courage; en cherchant dans ses souvenirs, il se rappela avoir vu quelquefois sir Arthur Sidney, soit à Londres, soit à Calcutta.
Quand le navire passa devant Sainte-Hélène, le capitaine salua de loin la tombe du grand homme et se dit:
—Dieu n'a pas donné raison à Sidney, puisque l'empereur dort sous le saule et que j'ai cette lettre dans mon portefeuille. Sir Arthur doit être noyé; c'est fâcheux, car je lui aurais donné une poignée de main franche et loyale, et j'aurais aimé l'avoir assis en face de moi de l'autre côté d'une table dans la cabine de la Belle-Jenny.
La Belle-Jenny, car c'était elle, avait été vendue à un marchand de Calcutta par le capitaine Peppercul, à qui Sidney avait dit, s'il ne reparaissait pas au bout de cinq jours, de disposer du navire à son gré, et, par un hasard singulier, c'était elle qui avait recueilli le testament de son ancien maître.
Maintenant, disons ce que nous avons pu apprendre de Dakcha. Après avoir trouvé le corps de Priyamvada près de celui de l'éléphant, il l'enterra en observant exactement tous les rites. Il reprit le cours de ses austérités: il a inventé une position effroyablement gênante et qui doit faire le plus grand plaisir aux trinités, aux quadrinités et aux quinquinités de l'Olympe indou. Il ne désespère pas encore du rétablissement de la dynastie lunaire, et attend toujours Volmerange. Ses doigts desséchés froissent plus activement que jamais l'herbe cousa, et ses lèvres noires marmottent, avec une délirante expression de piété, l'ineffable monosyllabe qui renferme tout, et autre chose.
Selon l'idée qu'il a eue pendant la bataille, ce n'est plus avec trois crochets passés sous les muscles du dos qu'il se fait donner l'estrapade, c'est avec cinq. Grâce à cet ingénieux raffinement de pénitence, il pense que les Anglais seront chassés de l'Inde et qu'il obtiendra du ciel la faveur de mourir en tenant la queue d'une vache, opinion qui ne l'empêche pas d'être un très profond philosophe, un diplomate impénétrable, un politique de première force, de soulever sourdement des provinces, de creuser des étages d'intrigues souterraines, tout en restant assis sur sa peau de gazelle entre quatre réchauds, et de donner beaucoup de tablature à l'administration de la Compagnie des Indes.
FIN
La Presse, 20 septembre-15 octobre 1848.
Tours.—Imp. E. Mazereau.