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M. de Volmerange était grand, et, quoique svelte, annonçait une force plus qu'ordinaire. Malgré l'élégance patricienne de sa taille, la largeur de sa poitrine et les muscles de ses bras, visibles même sous le drap de ses manches, démontraient une vigueur d'athlète.

Cette nature robuste, assouplie par l'élégance et la parfaite tenue du gentilhomme, avait une grâce extrême, la grâce de la force.

On partit pour l'église...

Cette église se trouvait être celle de Sainte-Margareth, dans Palace-Yard, et sous le porche de laquelle miss Amabel Vyvyan, pâle comme une statue d'albâtre sur un tombeau, attendait son fiancé.

Les voiles d'Édith frôlèrent en passant l'épaule d'Amabel.

Quant à Volmerange, tout entier à son bonheur, il ne jeta pas même un regard sur cette jeune fille inquiète arrêtée au seuil du temple et cherchant à percer le brouillard de sa vue.

Et cependant deux destinées venaient de passer l'une à côté de l'autre.

Amabel ne fit pas la moindre attention à cet incident. Tout entière à la pensée de Benedict, aux angoisses de l'anxiété, à l'embarras de cette situation gênante, elle ne remarqua ni Édith ni Volmerange; aucun tressaillement ne les avertit.

Ceux-ci entrèrent dans la noire église, et la cérémonie s'acheva au son des rafales qui faisaient battre les portes et gémissaient dans les nefs encombrées d'ombres; le brouillard se résolvait en pluie, et de larges gouttes chassées par le vent cinglaient les vitres jaunes des grandes vitrines protestantes.

Une lueur blafarde, éteinte à chaque instant par les tourbillons de la tempête éclairait de reflets sinistres les fiancés, le prêtre et les assistants. Le surplis prenait des aspects de suaire et le ministre des lividités de spectre ou de nécroman faisant une conjuration. Les gestes sacrés ressemblaient à des signes cabalistiques; les époux inclinés paraissaient plutôt prier sur des tombes que se pencher, heureux et ravis, sous la bénédiction nuptiale.

Près de la porte au loin, on entrevoyait une ombre blanche entourée d'habits noirs et qu'on eût dit fixée au seuil de l'église par une puissance infernale, âme malheureuse qu'un ange repousse du paradis.

Un sentiment de tristesse invincible s'était emparé de l'assistance: une vague idée de malheur secouait ses ailes de chauve-souris sur tous les fronts; un froid glacial, pénétrant qui figeait la moelle dans les os, froid de cave, de sépulcre ou de prison, transissait les invités et ajoutait à l'impression pénible. Les moins superstitieux, malgré leur incrédulité, ne purent s'empêcher de dire en eux-mêmes: «Voilà un mariage qui ne s'annonce guère bien; s'il est heureux, il faut avouer que le bonheur a de tristes auspices.»

Le seul qui fût insensible à toute impression extérieure, c'était Volmerange; il adorait Édith, et le jour où il recevait sa main eût-il été plein de foudres et d'éclairs, de nuages et de trombes, lui eût paru le plus pur et le plus serein. Qu'importent les nuages du ciel et les brouillards de la terre, quand on a le soleil dans le cœur et l'azur dans l'âme!

Quand le couple sortit de l'église, un homme d'un costume délabré et d'une mine humble, qu'on pouvait prendre pour un pauvre honteux ou un solliciteur spéculant sur le contentement qui porte un heureux à en faire d'autres, tendit à M. de Volmerange une enveloppe cachetée qui paraissait contenir quelques papiers, une supplique probablement et des certificats à l'appui.

Volmerange prit le pli d'une main distraite et le mit dans sa poche sans regarder l'individu qui le lui tendait.

Édith, à l'aspect de cet homme, tressaillit, mais ne fit aucune observation.

Il était écrit là-haut que l'église de Sainte-Margareth ne verrait, ce jour-là, s'accomplir heureusement aucun mariage.

Benedict Arundell avait disparu.

Et, vers le milieu de la nuit, dans la chambre nuptiale de Volmerange et d'Édith, un gémissement profond et douloureux avait retenti à travers le silence de la maison. Quelques domestiques l'avaient entendu; mais nul n'avait osé pénétrer sans appel dans les mystères du thalamus. Était-ce le cri de la pudeur effrayée, la dernière résistance de la vierge à l'époux?

C'est ce que nul ne put résoudre.

Seulement, le matin, comme aucun bruit ne se faisait entendre dans la chambre, qu'aucun coup de sonnette ne retentissait et qu'il était déjà plus de midi, on se hasarda à ouvrir la porte.

La chambre était vide!

VI

Lady Eleanor Braybrooke, exaspérée de rage, avait pris un teint d'apoplectique à remplir d'espérance ses héritiers et collatéraux, s'ils avaient pu l'apercevoir dans ce moment-là. Elle piétinait sous ses jupes et formait le plus parfait contraste avec la pâleur et l'immobilité d'Amabel: c'était comme un charbon ardent à côté d'un flocon de neige, et l'on pouvait s'étonner que le voisinage de ce teint allumé ne fît pas fondre cette blanche figure.

—C'est inconcevable, dit William Bautry; je ne puis pas même former une conjecture absurde sur cette disparition.

—Je trouve une raison, moi, répondit la colérique lady Braybrooke: Benedict Arundell est le dernier des misérables; mais nous ne pouvons rester toujours ici plantées comme des statues. Retournons chez vous, ma nièce.

Et elle prit par le bras Amabel, qu'elle traîna jusqu'à sa voiture.

Quand elle se trouva seule avec sa tante, Amabel, jusque-là abîmée dans une stupeur muette, fut saisie d'une crise nerveuse; ses jolis traits se contractèrent, des sanglots violents soulevèrent sa poitrine, et, si d'abondantes larmes n'eussent enfin jailli de ses yeux, sa douleur l'eût étouffée.

—La perte de cinquante mille Arundell ne vaut pas une de ces perles qui tombent de vos beaux yeux, chère petite! disait Eleanor en tâchant de calmer miss Vyvyan.—Je vous avais bien dit, ma nièce, qu'un galant homme ne quittait pas sa fiancée à la porte d'une église pour parler à un ami. Ce n'est pas sir Alan Braybrooke qui eût jamais commis une impropriété pareille. Quel peut être ce Sidney? Le frère de quelque créature que ce gueux d'Arundell avait séduite et qui attendait dans quelque taverne voisine, son poupon sur les bras.

—Ma tante, Sidney n'avait pas de sœur; sir Benedict me l'a dit plusieurs fois, répondit Amabel à lady Braybrooke; votre supposition tombe d'elle-même. D'ailleurs, sir Benedict Arundell est incapable...

—Bah! bah! vous autres jeunes filles, vous avez toujours des excuses pour ces beaux jeunes gens à favoris frisés qui regardent la lune en vous parlant le soir. Votre Benedict était poétique et poète. J'ai toujours détesté ces caractères-là. Avec eux, l'on ne sait jamais sur quel pied danser; ils vous ont des manières de voir incompréhensibles, et une sorte de logique inverse qui leur fait prendre la résolution à laquelle personne ne peut s'attendre; ils se font des bonheurs absurdes et se créent des malheurs chimériques. Ce qu'il faut dans le mariage, c'est un esprit positif... Sir Alan Braybrooke...

—Mais, ma tante, s'il était tombé victime de quelque guet-apens, si on lui avait tendu quelque piège...

—Allons donc! un guet-apens à Londres, en plein jour, à vingt-cinq pas d'une file de voitures, devant tout un monde de laquais et de policemen!

—Si Benedict n'est pas revenu, c'est qu'il est mort, répondit Amabel en étouffant un soupir dans son mouchoir, que vint baigner un flot de larmes.

Pendant quelques minutes, le corps de la jeune fille fut agité de soubresauts convulsifs.

—Voyons, voyons, dit Eleanor inquiète du désespoir d'Amabel: de ce qu'un fiancé se fait attendre pour une raison plus ou moins mystérieuse, il ne s'ensuit pas de là qu'il n'est plus de ce monde.

—Oh! j'en suis sûre, je ne le reverrai plus. Mes pressentiments me le disent: il est à jamais perdu pour moi.

—Chimères! billevesées! est-ce qu'il y a des pressentiments? Je n'en ai pas, moi. Cela est bon en Écosse, au pays de la seconde vue; mais, à Londres, dans le West-End, on ne prévoit pas l'avenir.

—Cette église avait un air si funèbre! Un frisson mortel m'a saisie en dépassant le seuil.

—Pur effet des siècles et du charbon de terre, simple fantasmagorie gothique. Si vous vous étiez choisi l'église neuve d'Hanover square, imitée du Parthénon et peinte en blanc, où tout le monde élégant se marie, vous n'auriez pas éprouvé cet effet prophétique, et votre avenir eût cependant été le même.

—Ah! ma tante, que vous avez une raison cruelle! Je le sens, une main violente vient de raturer, sur le livre du destin, la page où était écrite sa vie future et la mienne.

—Mais, au lieu d'aller chercher des explications surnaturelles, dussé-je affliger votre cœur, on pourrait trouver des motifs plus plausibles; un autre amour...

—Y pensez-vous, ma tante! Oh! dans ce cas, je préférerais qu'il fût mort! Sir Benedict Arundell est incapable de mensonge et de trahison, sa bouche dit ce que son cœur pense, et son cœur est d'accord avec ses yeux. D'ailleurs, est-ce possible de tromper? et pourquoi l'eut-il fait? N'a-t-il pas un grand nom? n'est-il pas aussi riche que moi, aussi jeune?

—Aussi beau, dites-le; à vous deux, vous formiez un couple charmant, ajouta en soupirant lady Eleanor Braybrooke, qui ne pouvait s'empêcher de reconnaître la justesse des raisonnements d'Amabel, et dont la colère commençait à faire place à une inquiétude véritable.

Elle comprit que ce qu'elle avait pris pour une impropriété pourrait bien être un malheur, et, du violet, son teint retomba à la pourpre, puis au cramoisi, et enfin au rouge, ce qui était pour elle une pâleur relative.

Au bout de quelques minutes, la voiture s'arrêta et miss Amabel Vyvyan remonta seule, morne et désespérée, cet escalier qu'une heure auparavant elle avait descendu la joie au cœur, le sourire sur les lèvres, et le bout de ses gants blancs dans la main du bien-aimé.

La surprise de ses femmes fut extrême de la voir rentrer ainsi; mais les exclamations de lady Braybrooke les eurent bientôt mises au fait, et, bien qu'avec l'extrême réserve de la domesticité anglaise elles ne se permissent aucune question ni aucun commentaire sur le malheur qui venait d'arriver à leur jeune maîtresse, à l'altération de leurs traits, à la manière pleine de précautions dont elles marchaient dans la chambre, de peur d'importuner une si grande et si légitime douleur, on pouvait voir la part qu'elles y prenaient dans l'infériorité de leur sphère.

Miss Amabel s'était jetée anéantie sur un divan, en face de la glace devant laquelle tout à l'heure elle avait mis la dernière main à sa toilette nuptiale. Si les miroirs, malgré leur fidélité inconstante, avaient le moindre sentiment des objets qu'ils reflètent sans en garder aucun, celui-ci eût été étonné et touché de réfléchir si pâle, si défaite et si désespérée la tête qui se dessinait, quelques instants auparavant, dans les profondeurs d'acier bruni, si blanche, si fraîche, si rayonnante de bonheur et d'espérance.

Hélas! les jolies roses-thé avaient perdu leurs nuances charmantes, et c'est à peine si les lèvres gardaient un reflet vermeil presque effacé. La beauté vivante était devenue une beauté morte, et la statue animée de la joie, l'ange de la mélancolie pleurant sur un tombeau.

Le bouquet nuptial et les parures de fiancée que le vague regard d'Amabel saisit au fond de la glace, dans leur blanche fraîcheur et leur virginal éclat, lui parurent une odieuse ironie, une dérision cruelle.

—Déshabillez-moi, dit-elle à ses femmes. A quoi bon ces parures mensongères? Je ne suis pas une fiancée, mais une veuve: donnez-moi une robe noire.

—Bon! s'écria lady Eleanor, voilà encore une idée romanesque. Se mettre en robe noire, c'est exorbitant: une robe de couleur brune eût suffi, car, après tout, vous n'êtes pas mariée. Vous vous compromettez, miss Amabel; cela pourra vous nuire plus tard. Benedict n'est pas le seul époux qu'il y ait au monde.

—Si, ma tante; pour moi, c'est le seul.

—Propos de jeune fille amoureuse. Aucune perte n'est irréparable; tout se remplace, et un homme en vaut un autre; croyez-en ma vieille expérience, dit en se rengorgeant lady Eleanor, qui, grâce à ce qu'en pareille matière le mot expérience avait de flatteur, risqua l'épithète vieille pour donner plus de rondeur à la période et d'autorité à la maxime.

De son côté, le pauvre William Bautry, ne sachant se rendre compte d'un événement si bizarre, parcourait la rue pour la vingtième fois avec cette obstination stupide que donne l'incompréhensible. Il croyait trouver sir Benedict, à force d'allées et de venues; il entra à plusieurs reprises dans les rares boutiques de la ruelle, et se fit répéter à satiété par les honnêtes habitants de denrées des Indes orientales et occidentales, par les hospitaliers propriétaires des oyster-houses et des dépôts de spirit-wines, brandy et autres boissons qui avoisinent ordinairement les poissonneries, qu'on n'avait vu passer personne de semblable aux deux gentlemen dont il donnait la description.

Les policemen, interrogés, dirent n'avoir vu aucun promeneur, aucun groupe à l'heure où sir Arundell avait disparu; que, d'ailleurs, le brouillard qui régnait en ce moment empêchait de voir à plus de quatre pas; mais que cependant, ils n'avaient pas entendu le moindre bruit, ni cri, ni trépignement, ni le moindre symptôme de lutte, et que le gentilhomme à la recherche duquel on était, s'était à coup sûr en allé de son plein gré.

Où le chercher, dans une ville immense comme Londres, sans le moindre indice qui pût guider les investigations qui eussent dû, d'ailleurs, s'arrêter au seuil inviolable du foyer anglais, au cas où l'on eût soupçonné la retraite qui le cachait? C'était de la folie. Sir William Bautry alla cependant à la police, qui promit de s'occuper de la chose, et répandit à travers la ville une cinquantaine de limiers, qui se promenèrent par toute sorte de rues improbables, et revinrent le soir, les semelles diminuées d'une sensible épaisseur, et crottés jusqu'au collet, mais sans avoir trouvé rien qui eût le moindre rapport avec Benedict ou Sidney.

Tout en se dirigeant à pied vers la maison de miss Amabel Vyvyan, car l'agitation où il était lui faisait préférer la marche à la voiture, sir William, dans un monologue que le flegme ordinaire des Anglais ne l'empêchait pas d'entremêler de gestes qui eussent paru bizarres si, à Londres, quelqu'un en regardait un autre, se posait une foule de questions insolubles à l'endroit de l'événement arrivé le matin.

—Que diable! se disait sir William, nous avons beau mériter un peu la réputation d'excentriques qu'on nous fait sur le continent, l'action de mon ami Benedict dépasse toutes les bornes de l'originalité. Planter là, sur le seuil d'une église, la plus belle fille des trois royaumes, c'est une action sauvage et détestable. Benedict était assurément amoureux fou de miss Amabel; ce n'était pas un caprice: depuis un an, il la voyait presque tous les jours; il ne s'était donc pas enthousiasmé à la légère. Miss Amabel a l'âme aussi charmante que le corps; elle est belle au dedans comme au dehors. Qui peut avoir désenchanté si subiment Benedict? A-t-il, au moment suprême, découvert quelque vice caché, quelque cas rédhibitoire, pour parler la langue des maquignons?

«Cependant, en allant à l'église dans la voiture avec moi, il paraissait radieux de bonheur, caressant des rêves d'avenir et ne méditant pas le moindre projet de fugue. Il avait l'air de présenter sa tête de très bonne grâce au joug de l'hymen, et personne n'aurait pu prévoir qu'il allait secouer brusquement les oreilles et s'enfuir en hennissant comme un poulain farouche. Il faut donc qu'au moment de la quitter, la vie de garçon se soit peinte à ses yeux sous de bien séduisantes couleurs, ou ce Sidney lui a fait sur le compte de miss Amabel une de ces révélations terribles qui marquent comme un fer ronge et coupent comme une hache. Mais qu'y a-t-il à dire sur cette vie pure, transparente, passée dans une maison de cristal, et dont chaque heure en quelque sorte peut se justifier, où la médisance et la calomnie ne trouveraient pas l'ombre d'un prétexte? Quelle froide extravagance lui aura proposée ce Sidney? un voyage au pôle arctique, une chasse au tigre ou à la panthère noire dans ses possessions de Java? Ce serait de la folie, et Benedict n'est pas fou; et, à moins que Sidney ne l'ait escamoté et mis dans sa poche je n'y conçois rien.

En ce moment, une idée lumineuse traversa la cervelle de sir William Bautry.

—Si j'allais voir à l'hôtel que possède Sidney dans Pall-Mall, et qu'il occupait avant de partir pour l'Inde?

Les fenêtres de l'hôtel étaient fermées, et tout indiquait qu'il n'avait pas été habité depuis longtemps.

William fit voltiger le marteau, et un domestique vint ouvrir après lui avoir fait subir une attente assez longue.

Ce domestique, venu des parties les plus reculées de l'hôtel, témoigna, à l'aspect de William Bautry, une surprise qui témoignait combien l'apparition d'un visiteur était rare en ce logis désert.

—Sir Arthur Sidney est-il chez lui maintenant? demanda à tout hasard William Bautry.

—Oui, milord, probablement.

—En ce cas, faites-moi parvenir à lui; voici ma carte, dit William en gagnant du terrain.

—Oh pas ici, mais à Calcutta, rue de l'Éléphant-Bleu, 25; c'était l'heure où il avait l'habitude de rentrer. Sir Arthur Sidney habite l'Inde depuis deux ans.

—Et il n'est pas revenu?

—Pas que je sache, répondit le domestique poussant toujours William du côté de la porte.

—Je viens cependant de le voir dans une rue près de l'église Sainte-Margareth.

—Milord aura été abusé par une ressemblance; car sir Arthur, s'il était à Londres, nous aurait prévenus de son arrivée, et serait très vraisemblablement descendu à son hôtel, répondit le domestique d'un ton de politesse ironique et en fermant au nez de William Bautry, qu'il prenait évidemment pour un aigrefin, le battant de la porte dont il n'avait pas abandonné le bouton pendant la durée de ce colloque.

Reprenant son chemin, sir William se dit en lui-même:

—Ou Sidney n'est réellement pas à Londres, ou ce drôle à reçu sa leçon. J'ai pourtant bien reconnu Arthur, et Benedict lui a parlé en le nommant. Si Benedict avait des dettes, je croirais qu'un recors s'est grimé à la ressemblance de sir Arthur afin de l'entraîner à la prison pour dettes. Après cela, je vais peut-être le trouver chez miss Amabel, expliquant son incartade de la manière la plus naturelle du monde.

Sir Benedict Arundell n'était pas chez sa fiancée, à qui lady Braybrooke, voyant son morne désespoir, tâchait de prouver que rien n'était plus naturel que de disparaître au moment du mariage, et que sir Alan Braybrooke, le plus galant des hommes, eût au besoin hasardé cette facétie de bon goût.

Si Benedict ne reparaissait pas lui-même, il eût pu écrire; mais nulle lettre, nul billet, rien qui expliquât cette conduite étrange!

Les recherches de la police avaient été infructueuses: le sort de Benedict Arundell restait enveloppé des ténèbres les plus mystérieuses. Croire à un assassinat, cela était difficile, puisque Sidney, élevé au collège de Harrow avec Benedict, était son ami de cœur et n'avait aucun motif d'inimitié contre lui. A un enlèvement, à une séquestration; dans quel but, pour quel motif? Une jalousie d'amant rebuté? Mais Sidney n'avait jamais vu miss Amabel et aucune rivalité ne pouvait exister entre lui et Benedict.

Le soir venu, la pauvre fiancée rentra dans cette chambre virginale dont, le matin, elle croyait avoir franchi le seuil pour la dernière fois. Ses femmes la déshabillèrent et la placèrent comme un corps inerte dans ce joli nid blanc où avaient voltigé tant de rêves heureux, secouant leurs ailes roses sur le front d'ivoire de la jeune fille.

Elle resta là dans la position où on l'avait mise, sa tête noyée dans ses cheveux, ruisselants comme les flots de l'urne d'un fleuve, sa joue pâle appuyée sur son bras. On eut pu la croire morte, si de temps à autre une larme n'eût roulé sur sa chair, comme une perle sur du marbre.

—Adieu, mon enfant, dit Eleanor Braybrooke voyant que sa nièce gardait un mutisme obstiné; bon espoir.

Un imperceptible mouvement de dénégation fit frissonner les épaules d'Amabel, dont la conviction était irrévocablement formée, et qui jugeait que Benedict, n'étant pas revenu sur-le-champ, ne reviendrait jamais.

Amabel n'avait pas cru un seul instant à une perfidie de la part de Benedict; elle se sentait aimée de lui absent ou présent, dans cette vie ou dans l'autre; elle possédait la foi inébranlable du premier amour.

Elle pleura ainsi toute la nuit, silencieusement, jusqu'à ce que le sommeil pénible du matin vînt peser sur ses paupières meurtries; mais ses rêves étaient aussi tristes que ses pensées, car à plusieurs reprises des larmes s'échappèrent de ses yeux fermés.

C'est ainsi que se passa la première nuit de noces de la jeune fille qui avait dû être lady Arundell.

Lord Harley et sa femme, accablés de douleur, se livraient, de leur côté, aux mêmes recherches pour retrouver leur fille et leur gendre perdus.

Le lit paraissait à peine foulé. Les bougies des flambeaux s'étaient consumées paisiblement jusqu'aux bobèches.

Sur le guéridon, un papier froissé et brûlé à la flamme d'une des bougies avait conservé sa forme, représentée par des cendres noires.

A terre gisait une enveloppe de lettre à l'adresse du comte de Volmerange, sans timbre de poste, et dont la suscription était une écriture évidemment contrefaite.

Lord Harley contemplait avidement cette ombre de lettre que le moindre souffle faisait palpiter, et qui contenait peut-être, irritant mystère, le secret de la fuite d'Édith et de Volmerange.

Il cherchait vainement à suivre, sur la mince pellicule carbonisée, les quelques traces de lettres que le feu n'avait pas fait disparaître; mais autant eût valu essayer de déchiffrer les hiéroglyphes, et des hiéroglyphes frustes encore.

Le papier brûlé ne donna aucun renseignement, et pourtant il avait dû jouer un rôle important et décisif dans cette nuit fatale; le soin même qu'on avait mis à le détruire témoignait de sa valeur.

Une grande porte vitrée donnant sur le jardin avait été ouverte, et le sol des allées, inspecté avec soin, montra quelques empreintes à peine appuyées par un pied de femme petit et cambré; car l'orteil et le talon se dessinaient seuls sur le sable humide. D'autres, plus grandes, plus enfoncées, s'y mêlaient tumultueusement. Elles aboutissaient à une terrasse qui terminait, en saut-de-loup, le jardin, du côté de la rue.

Édith et Volmerange avaient dû sortir par là. Du balcon au sol, la distance était de six à sept pieds. Comment l'avaient-ils franchie, et quelle supposition pouvait-on faire sur cette fuite inconcevable? Deux jeunes mariés quitter la chambre nuptiale la première nuit de leurs noces, comme des coupables, sans laisser un mot d'explication; plonger une mère et un père dans le plus mortel désespoir; n'était-ce pas affreux!

Lady Harley se rappelait l'air triste et préoccupé d'Édith, les jours qui avaient précédé son mariage, et supposait quelque passion contrariée; mais Édith n'avait-elle pas affirmé que son cœur était libre, et Volmerange l'époux de son choix.

L'explication d'un enlèvement, d'un crime tombait d'elle-même. Aucune empreinte de pas ne se dirigeait de la terrasse à la porte vitrée, chemin qu'eussent dû prendre les malfaiteurs.

Le sol, détrempé par la tempête de la nuit, eût gardé leurs traces aussi fidèlement que celles d'Édith et de Volmerange.

Un petit lambeau de mousseline, accroché au passage par une des griffes de ces artichauts de fer qui hérissent le chaperon des murs qu'on veut protéger, indiquait l'endroit par où la jeune femme s'était élancée dans la rue.

Malheureusement, le pavé, souillé de boue et couvert de flaques de pluie, n'avait gardé aucun vestige des fugitifs.

La tempête de la nuit avait rendu les rues désertes de bonne heure, et personne n'avait rien vu.

—Peut-être, dit lord Harley, sont-ils allés à leur terre de Twickenham; cependant Volmerange avait dit qu'il ne concevait rien à cette mode d'enfouir son bonheur dans la caisse d'une chaise de poste et de faire des postillons les confidents du plus pur amour. Envoyons un message à Twickenham.

Le comte de Volmerange et sa femme n'avaient pas paru à leur château, et l'intendant n'avait reçu aucun ordre à cet égard.

Cette réponse plongea lord et lady Harley dans la plus profonde douleur; pendant le voyage du messager, ils s'étaient fait de si beaux raisonnements pour prouver que leur fille était allée à Twickenham! Ils s'étaient attachés à cette frêle broussaille d'espérance avec des ongles si désespérés, que, lorsqu'elle leur vint aux mains, comme une touffe de fenouil, ils roulèrent dans un abîme de malheur et crurent perdre leur fille une seconde fois.

Les recherches les plus actives n'eurent aucun résultat, et la disparition des deux époux resta enveloppée des plus profondes ténèbres.

La noire église Sainte-Margareth avait bien réalisé les tristes pressentiments inspirés par son aspect glacial et funèbre, et justifié le goût de lady Braybrooke pour le temple neuf d'Hanover square, en fait de cérémonies de mariage. Cette fois-là, ce n'était pas à tort que la bonne dame prétendait que les églises gothiques n'étaient bonnes qu'à se faire enterrer.

VII

—Eh bien, Sidney, qu'aviez-vous de si important à me confier, dit Benedict Arundell à son ami, en faisant quelques pas dans la ruelle étroite que l'ombre de l'église et le brouillard rendaient noire comme un corridor de l'enfer.

—Ce ne sera pas long, répondit Sidney en prenant Benedict par le bras et l'amenant à peu près en face de la maison décrite dans un des chapitres précédents, comme s'il ne se fût pas trouvé assez éloigné du gros de la noce pour dire son secret.

En ce moment, une charrette attelée de quatre de ces chevaux énormes que l'on ne voit qu'à Londres, et à qui leurs teintes grises et leurs formes colossales donnaient des airs de jeunes éléphants, s'engagea dans la rue qu'elle remplissait presque d'un bout à l'autre. Le conducteur, qui se tenait à la tête de ses chevaux, n'était autre que l'ingénieux Cuddy, ci-dessus mentionné.

Cette voiture, ainsi engagée, formait une barricade mouvante qui barrait exactement la rue. Elle n'eût pas permis à Benedict de rétrograder, et eût empêché les gens de venir à son secours.

Vu sa charge énorme, la voiture marchait très lentement et n'avait pas encore dépassé la troisième ou quatrième maison de la rue.

Saunders rasait le mur du côté de Benedict, et son bras, pendant le long de sa cuisse, ballottait ce masque auquel Noll avait fait des allusions anacréontiques en le supposant destiné au joli visage de Nancy.

Quant à Noll, qui avait des prétentions à être un homme du monde, prétentions que justifiaient à ses yeux une épingle en argent constellée de fausses turquoises et fichée dans un lambeau de satin noir, représentant la harpe de la verte Érin, et surtout une paire de gants d'une couleur indescriptible, qui avaient pu être blancs aux temps fabuleux, mais dont les doigts décousus laissaient passer des phalanges rougies et des ongles bleus, il se dandinait gracieusement en mâchant un bout de cigare éteint, et caressait l'os de sa jambe de héron du bout d'une petite baguette à battre les habits simulant une cravache.

Bob, fidèle à son caractère, épelait sur la devanture d'une taverne borgne l'emphatique et trompeuse nomenclature des vins de France et des liqueurs étrangères: cette littérature lui paraissait supérieure à toutes les poésies de la terre. Shakespeare et Milton n'étaient à ses yeux que de bien médiocres grimauds, à côté du peintre en lettres qui avait écrit cette triomphante liste, plus lyrique cent fois que les odes de Pindare, un Grec que Bob eût assurément méprisé pour la strophe qui commence ainsi:

L'eau, à la vérité, est très bonne.

Quand Sidney, suivi de Benedict, passa près de Saunders, il lui fit un imperceptible signe du coin de l'œil.

Celui-ci comprit et se rapprocha de Benedict; Noll laissa tomber sa baguette à terre et s'inclina, faisant semblant de la ramasser.—Bob, qui en était au cognac, au rack, au rhum et au tafia, s'arracha à son enivrante lecture.—Cuddy quitta la tête de ses chevaux, qui s'arrêtèrent pacifiquement, et fit quelques pas vers le groupe...

Au même instant, Benedict reçut au visage une espèce de contusion molle et sentit s'étaler sur sa face un masque épais, tiède et lourd, qui lui enleva à la fois la vue, la respiration et la parole.

Un bras nerveux s'appuya sur ses reins comme une barre de fer; des mains larges et osseuses, aux doigts fourmillants comme des pinces de crabe, s'attachèrent à ses jambes et leur firent quitter le sol.

Cela fut fait avec la promptitude de l'éclair, et Benedict, dont les bras étaient maintenus par des tenailles de chair pour l'empêcher de se débarrasser de son masque, se sentit entraîner vers un but inconnu par une force mystérieuse, comme dans ces horribles rêves où Smarra vous emporte sur sa croupe monstrueuse.

La porte de la maison déserte s'ouvrit comme par enchantement, et la troupe s'engagea dans le couloir sombre, suivie de sir Arthur Sidney.

Quand on se fut assez enfoncé dans l'étroit boyau pour que le jour venant de la rue fût complètement éteint, Saunders fit cette judicieuse réflexion qu'il n'était pas nécessaire d'étouffer ce gentleman, et arracha avec beaucoup de dextérité le masque de poix qui couvrait la figure de Benedict.

Celui-ci commençait à perdre connaissance, et les soubresauts furieux qu'il faisait pour se débarrasser avaient sensiblement molli. Une angoisse inexprimable lui serrait la poitrine. Ses tempes sifflaient, sa gorge se gonflait pour une aspiration impossible, les oreilles lui tintaient avec violence, et ses yeux aveuglés voyaient tourbillonner de folles lueurs bleues, vertes et rouges.

Certes, l'air de ce couloir sombre, fétide et glacial, eût en toute autre circonstance, soulevé le cœur de Benedict; mais jamais brise alpestre, vierge de toute haleine humaine et chargée de tous les baumes des solitudes fleuries, ne fut respirée à plus larges narines, à poumons plus avides que cette atmosphère presque méphitique.

Cette gorgée d'air corrompu, c'était la vie que buvait Benedict. Son immense bien-être se traduisit par un soupir profond, et un «Ah! mon Dieu!» prolongé.

—Il paraît, dit Noll en lui-même, que le particulier commençait à éprouver le besoin de mettre le nez à la fenêtre, et quoique Bob prétende que rien n'est meilleur qu'une lampée de brandy, si ce n'est deux lampées de rack, je crois que le gentleman eût préféré à tout une simple gorgée d'air.

Benedict, revenu au sentiment de sa situation, voulut résister; mais huit bras vigoureux le poussèrent dans la chambre que nous avons décrite, et que les rameurs, redescendus dans leur barque par le passage souterrain, avaient laissée vide.

La porte se ferma sur lui, et la clef grinça aigrement dans la serrure.

Encore tout chancelant, Benedict s'affaissa sur un coffre et s'accouda dans une attitude désespérée à la table encombrée de verre et de pots, restes de l'orgie de Noll et de Saunders.

Quelle transition étrange! quel renversement subit de destinée!

Il y avait quelques minutes à peine, sir Benedict Arundell se trouvait dans une voiture luxueuse, en face d'une jeune fille adorable, bel ange qui voulait bien descendre des cieux pour lui, entouré d'amis et de connaissances, au milieu de l'éclat d'une assemblée aristocratique tellement haut placée, que les chances humaines ne semblaient pas pouvoir atteindre ceux qui la composaient; et maintenant, par une perfidie inouïe, un guet-apens atroce, il était confiné dans un horrible bouge, où l'attendait sans doute une mort affreuse.

Benedict regardait d'un œil morne, à la lueur fauve du feu de charbon de terre qui s'éteignait, ces murailles sanguinolentes, suant le crime et le vice, où les gibets, les portraits d'assassins et de voleurs, les scènes de meurtre et de débauche égratignés en blanc, légendes obscènes, énigmatiques ou menaçantes, dansaient une sarabande sinistre aux reflets intermittents de la cheminée.

L'élégance même du costume de Benedict rendait encore le contraste plus frappant. Ce gant blanc si parfumé, si frais, appuyé sur cette table de bois grossier, rayée de coups de couteau et luisante de graisse, faisaient l'effet le plus pénible; un homme comme Benedict ne pouvait se trouver dans un pareil endroit que par une combinaison monstrueuse et scélérate.

Un peu revenu de l'étourdissement d'un coup si soudain, Benedict se demanda quel but pouvait avoir cette étrange séquestration. Sir Arthur Sidney avait-il voulu le livrer à des malfaiteurs, à des assassins peut-être? était-ce une manière originale de le punir de ne pas avoir attendu son arrivée? avait-il provoqué cet enlèvement, ou bien, spectateur impuissant, était-il allé chercher du secours pour une lutte inégale?—Il errait ainsi de conjectures en conjectures, sans pouvoir se fixer. Puis il pensait avec désespoir aux inquiétudes mortelles, aux transes affreuses de miss Amabel, lorsqu'elle ne verrait pas revenir celui qu'elle avait choisi pour époux, et dont rien ne pourrait expliquer la disparition. Cette idée le transportait de fureur; il maudissait Sidney et tournait autour de la chambre avec l'obstination machinale d'une bête fauve qui cherche une issue.

A plusieurs reprises, il essaya d'ébranler la porte; mais elle tenait solidement sur ses vieux gonds rouillés, et les coups les plus rudes de Benedict s'amortissaient sur ses planches épaisses.

La fenêtre, d'une hauteur inaccessible, était en outre grillée de barreaux plats taillés en scie, et tellement serrés, qu'un sylphe n'aurait pu se glisser dans l'interstice sans se déchirer les ailes.

Dans l'espoir d'être entendu de quelques-unes des maisons du voisinage, dont les toits découpés en angles bizarres apparaissaient vaguement dans le carreau supérieur, sir Benedict Arundell se mit à pousser des cris de toute la force de ses poumons; pour lancer des sons plus loin, il essaya d'imiter les portements de voix des marins qui ont besoin de dominer la tempête, et des montagnards qui s'appellent du bord d'un abîme à l'autre, séparés par un torrent.

Mais la chambre était sourde comme si elle eût été matelassée. La voix de Benedict n'éveillait aucun écho, et lui revenait dans la gorge, comme sur ces hautes cimes où l'air raréfié ôte leur vibration aux paroles.

Exaspéré, Benedict passa du cri au hurlement, tant qu'une écume sanglante vint mousser aux commissures de ses lèvres; puis, honteux de forcéneries inutiles, il se laissa retomber de fatigue sur le banc.

Le charbon, presque entièrement consumé, ne lançait plus que de rares lueurs. Une petite flamme violette courait, près de s'envoler, sur les monceaux de cendres; la nuit tombée avait rendu la fenêtre opaque, et des ombres formidables s'entassaient dans les coins de la chambre, où l'œil de la peur eût vu aisément s'agiter et grouiller des formes monstrueuses.

A coup sûr, Benedict était brave; mais à la fureur et au désespoir d'être séparé de miss Amabel vint se joindre le sentiment de la conservation personnelle, justement éveillé. Cette étrange et ténébreuse aventure était bien faite pour inspirer des appréhensions au plus courageux.

Enfermé seul, sans armes, sans aucun moyen de défense, dans une chambre étouffée et sourde, dont la porte en s'ouvrant allait peut-être donner passage à des assassins, Benedict se laissa aller à un découragement profond. Une autre crainte encore plus terrible vint lui traverser l'esprit: si les assassins ne venaient pas, si on allait l'abandonner dans cette chambre hideuse, triviale oubliette à l'usage d'ignobles meurtriers!

Cette idée de mourir là de faim ou de soif, comme un chien enragé, loin du ciel et des hommes, se présenta si vivement à son esprit, qu'une sueur froide lui ruissela subitement des tempes. Un assassin debout sur le seuil de la porte ouverte lui eût paru un ange libérateur, car c'eût été la mort rapide et sans torture, au lieu d'une agonie atroce, plus affreuse encore que celle d'Ugolin.—Ugolin avait au moins ses sept fils à manger.

Et il se mit à parcourir la chambre à grands pas, cherchant une issue, sondant les murs; mais il n'existait dans la chambre aucune autre porte que celle qu'il avait vainement essayé d'ébranler, ou du moins elle était si habilement masquée, qu'il n'y avait aucun moyen de la découvrir; et encore, en supposant qu'il l'eût découverte, à quoi cela lui eût-il servi? Elle était sans doute fermée par quelque secret ou quelque serrure compliquée, dont la clef avait dû être retirée d'avance.

Dans le paroxysme de son désespoir, Benedict maudissait Dieu et les hommes; il leva le poing vers le plafond obscur, à défaut de voûte céleste, et frappa violemment le plancher, ne pouvant conculquer plus directement la face de la marâtre Cybèle.

Le plancher rendit un son sourd et caverneux, car Benedict trépignait précisément sur la trappe dont nous avons parlé.

Une joie immense envahit son cœur en entendant résonner ainsi ses pas sur le vide: l'espoir d'une évasion lui rendit sur-le-champ son énergie et son sang-froid. Il s'agenouilla, et, tâtant le plancher avec les mains, il se mit à chercher en tous sens s'il ne trouverait pas quelque anneau, quelque bouton ou ressort qui fît jouer la trappe.

Il rencontra bientôt l'anneau, et, avec des effort inouïs, il parvint à soulever la lourde planche.

L'air froid du souterrain lui fouetta la figure, et le gouffre lui apparut vaguement, plus sombre que l'obscurité, et plus noir que la nuit.

Où pouvait conduire cette ouverture? était-ce le commencement d'un passage souterrain, ou bien un puits où l'on jetait le corps des victimes? était-ce le magasin de cadavres d'une compagnie de burkeurs? allait-il trébucher sur des ossements amoncelés ou sur les tables garnies d'une morgue clandestine?

Un médecin capricieux avait eu peut-être la fantaisie anatomique de disséquer un corps de gentleman, et de promener son scalpel dans les fibres de l'aristocratie; et ses pourvoyeurs, ayant trouvé Benedict un sujet convenable, s'en étaient emparés pour le livrer, contre un nombre suffisant de guinées, à ce docteur délicat.

Mais comment s'expliquer que Sidney, son ami d'enfance, son camarade de cœur au collège d'Harrow, eût joué un rôle dans cette épouvantable machination, et le plus horrible, celui du bœuf privé qui conduit le taureau sauvage dans le cirque ou à l'abattoir?

En allongeant le bras, Benedict sentit le commencement d'un escalier, et, comme tous les hommes de cœur, aiment mieux aller au-devant de la mort que de l'attendre morne et stupide, il glissa son corps à travers l'entrebâillement de la trappe, qu'il n'avait pas pu renverser à cause de son poids, et il commença à descendre les marches, faisant arc-boutant de son bras, qui tremblait et qui fléchissait presque; puis, jugeant qu'il avait assez descendu pour que la trappe ne lui écrasât pas le crâne en se fermant, il abaissa la tête et retira sa main.

La trappe, abandonnée à elle-même, s'abattit avec un bruit lugubre, comme le couvercle d'une bière qui retombe et se referme sur un mort.

L'écho obscur du souterrain rendit ce son encore plus sinistre et plus lamentable.

Quelque intrépide que fût l'âme de Benedict, il se sentit froid dans la moelle des os et il se dit en lui-même:

—Si l'oreille entend lorsque le corps est cousu dans son suaire, le son de la terre roulant sur le cercueil ne doit pas être plus triste et plus lugubre. Peut-être me suis-je enterré vivant et ce trou noir sera-t-il mon caveau sépulcral!

Et il continua à descendre les marches, posant les pieds avec précaution, les mains tendues devant lui.

—Pourvu que ce souterrain ait une issue, quand même elle devrait déboucher dans un cénacle de bandits, dans un sanhédrin de sorcières! disait le pauvre Benedict regrettant presque la chambre rouge.

Du reste, dans ces opaques ténèbres, nulle lueur, même livide, nulle étoile, même sanglante; aucune raie de lumière aux interstices des blocs. Rien que la nuit désespérante, épaisse et froide.

Ce malheureux jeune homme semblait avoir passé de la première à la seconde pièce de son tombeau.

Le vent, engouffré sous la voûte humide, poussait de ces gémissements qui ressemblent à des voix humaines, et par lesquels la nature, dans les nuits d'ouragan, semble déplorer des pertes inconnues: lamentations vagues, soupirs étouffés, sanglots qu'on dirait échappés d'une poitrine qui se brise, hurlements de victimes qu'oppresse le genou du meurtrier. L'orgue de la tempête joua pour ce pâle auditeur, tâtonnant dans l'ombre, toute sa symphonie de tristesse et d'épouvante.

A mesure qu'il descendait, les marches devenaient humides et glissantes, et de fins nuages de bruine, chassés par le vent, lui arrivaient à la figure.

Un pesant clapotis d'eau se faisait entendre à travers les rumeurs de la rafale, et le dernier repli d'une vague lancée plus loin que les autres vint mouiller le pied de Benedict. Il en conclut que ce souterrain aboutissait à la Tamise, et, comme en fait de nage, il eût pu lutter avec lord Byron ou Enkhead, il crut son évasion assurée.

Effectivement, rien n'était plus facile pour un nageur comme lui que de gagner l'ouverture de la voûte qui devait aboutir sur le fleuve, et de là, remonter ou descendre vers la rive, selon le point où il se trouverait.

Tout joyeux de cette espérance, il se croyait déjà assis près d'Amabel, lui racontant cette aventure bizarre, et la priant de lui pardonner l'inquiétude bien involontaire qu'elle lui avait causée; avec cette rapidité inouïe qui caractérise la pensée, le fluide le plus véloce après ou même avant l'électricité, mille tableaux charmants se succédèrent dans sa tête pendant le court espace de temps qu'il mit à franchir trois marches.—Il se vit à l'autel, pressant les doigts délicats de miss Vyvyan, puis sur le seuil de la chambre nuptiale, et, par un tableau d'une intuition plus lointaine, dans sa maison de Richmond; il était debout à côté d'Amabel, sous la véranda du perron de marbre, et regardait jouer avec un daim familier un bel enfant blond sur le velours vert d'un boulingrin.

Ces beaux rêves s'écroulèrent subitement et furent remplacés par toutes les visions, par toutes les hallucinations du désespoir.

La main étendue de Benedict avait rencontré une grille de fer.

Le chemin était barré de ce côté-là, et de l'autre le retour était impossible. Les forces épuisées d'Arundell n'auraient pu suffire à soulever cette lourde trappe.

—Que vous ai-je fait, mon Dieu, pour être damné vivant, s'écria douloureusement Benedict, et quel crime inconnu dois-je expier ici? O Amabel! quelque tristes que soient les suppositions où vous vous livrez sans doute maintenant sur mon sort, elles ne peuvent approcher de la réalité. Et, par un dernier effort de cette espérance vivace qui ne peut abandonner l'homme, et que le condamné garde encore le col engagé sous le couperet, Benedict secoua chacun des barreaux les uns après les autres, essayant de les ébranler ou de les soulever; mais ils étaient scellés d'une manière indéracinable, et la rouille soudait leurs sertissures.

Vingt fois, ayant rencontré la serrure dans ses tâtonnements, le pauvre Benedict se mit les doigts en sang pour en démonter les vis ou en faire jouer les ressorts.

Pendant qu'il se livrait à ce travail inutile, car la serrure massive et compliquée eût fait honneur à la porte d'un cachot de Newgate, une vague l'enveloppa de sa caresse glaciale.

Benedict, transi, claquant des dents, ses vêtements de noce imprégnés d'eau, remonta quelques marches pour se mettre à l'abri de l'atteinte des flots, et s'assit sur un degré, comme une de ces sombres figures accroupies dont le Dante Alighieri peuple les escaliers de ses enfers.

Il resta là ainsi, dans la morne résignation de la brute acculée, du sauvage pris. Combien de temps? Une éternité ou une heure.—La perception réelle des choses lui échappait, et la roue de la folie commençait à lui tourner dans la tête.

A un certain instant de calme relatif, il voulut savoir l'heure, se souvenant qu'il avait une montre à répétition dans la poche de son gilet; mais sa main, engourdie par le froid, pressa la détente trop fort ou maladroitement, et le ressort se rompit et rendit un son strident sous l'or de la boîte.

Le pauvre Benedict se trouvait comme ces prisonniers des mines de Sibérie, qu'on fait dormir deux heures et puis travailler deux heures alternativement, pour qu'ils ne puissent savoir ce qui leur reste de temps à faire; car, bien qu'ils ne voient jamais le soleil, la division du travail et du repos leur permettrait de compter.

Attendre la mort dans l'ombre, sans savoir l'heure, quel supplice! Satan l'a oublié.

...On n'entendit plus bientôt sous la voûte que le bruit sourd de la yole, qui, balancée par la houle, frappait la berge du canal souterrain.

VIII

Au bout d'un temps qui parut long comme une éternité à sir Arundell, et qui, en réalité, ne dura guère qu'une heure, car le temps n'existe pas, et le désespoir ou l'ennui peuvent faire tenir un siècle dans une minute, un bruit de pas résonna sourdement sur la voûte, et quelques filets de lumière dessinèrent la coupure de la trappe.

Bientôt le pesant couvercle se souleva; un rayon livide et tremblant tomba dans la moite obscurité, et par l'étroite ouverture parut, à côté d'une chandelle, la tête caractéristique de Saunders, présentant un de ces effets rouge et jaune répétés à satiété par Scalken.

Arundell remonta précipitamment les marches, et, bien qu'il fût aussi courageux que les preux chevaliers dont il descendait, ce ne fut pas sans un vif sentiment de plaisir qu'il vit poindre à la voûte la tête de Saunders. Un chérubin cravaté de ses ailes ne lui eût pas semblé plus agréable, et cependant Saunders n'avait rien de particulièrement céleste; mais Arundell éprouva à son aspect la même joie qu'un homme enterré vivant qui voit lever la dalle de son tombeau et trouve le hideux fossoyeur shakespearien un pur ange de lumière. Car, bien que les héros de roman ne doivent être accessibles à aucune faiblesse humaine, excepté à l'amour, il est souverainement désagréable de mourir de faim et de froid en habit noir, en gants blancs et en bottes vernies, dans un caveau glacé, sur un escalier envahi par la marée, la propre nuit de ses noces avec une des plus jolies héritières de Londres.

—Ou diable sera-t-il allé? murmura Saunders avant qu'un rayon de sa lumière eût rencontré Arundell dans l'ombre. Je suis pourtant bien sûr d'avoir fermé la grille à double tour, et les barreaux sont assez rapprochés les uns des autres pour que le plus mince gentleman, eût-il mis un corset de femme, ne puisse passer à travers. Cependant il doit être dans la chambre ou dans le caveau. Allons, descendons, et faisons une visite complète.

A peine Saunders eut-il mis le pied sur la première marche de l'escalier, qu'il se trouva face à face avec Arundell, qui remontait précipitamment.

—Ah! vous voilà, milord! dit le matelot d'un air de cordialité rude et de visible contentement. Vous trouvez la seconde pièce de votre appartement un peu humide et froide, et vous regrettez la première.

Et il soutint de sa main rugueuse le coude de sir Benedict Arundell, qui chancelait sur le rebord de la trappe.

Benedict se laissa tomber sur le banc près de la table. Saunders donna quelques coups de pocket dans la masse à demi consumée du charbon de terre, et en fit jaillir quelques flammes violettes. Arundell, ranimé par l'air tiède de la pièce, et sûr au moins de ne pas mourir sans explication, trouva presque agréable cet horrible bouge, chamarré de dessins bizarres et sinistres, et éprouva un bien-être relatif. La figure de Saunders, quoique rude, n'avait rien de repoussant, et Benedict essaya de lier conversation avec lui.

—Que signifie, dit Arundell, cet enlèvement absurde? Veut-on me voler, me faire signer des lettres de change, ou m'assassiner?

Saunders fit un geste de dénégation et répondit:

—Je crois plutôt que, si Votre Seigneurie avait besoin d'argent on lui en donnerait.

—Mais, alors, que veut-on de moi?

—Je l'ignore, mais rien qui soit nuisible à Votre Grâce; car, au contraire, les plus grands égards nous sont recommandés, et vous serez traité aussi douillettement qu'un ballot renfermant des pendules ou des verres de Bohême.

—Et connaissez-vous l'homme près de qui je marchais dans la ruelle, sir Arthur Sidney?

—Je le voyais pour la première fois, répondit Saunders, dont les yeux d'un bleu d'acier soutinrent imperturbablement le regard pénétrant de Benedict.

—Sidney ne serait donc pour rien dans cette infernale trame? se dit Benedict, heureux de pouvoir écarter un soupçon qui pesait douloureusement sur son âme. Mais comment se fait-il qu'étant si près de moi, il ne m'ait pas porté secours et n'ait pas crié à l'aide? reprit aussitôt le doute.—Quel motif vous a poussé à cette action violente, continua Arundell, et qui pourrait être sévèrement punie, si elle parvenait à la connaissance des magistrats!

—J'ai suivi les ordres de ceux à qui je suis convenu d'obéir, et, quant à la justice...

Ici, Saunders fit un mouvement d'épaules significatif, qui indiquait un esprit des plus sceptiques à l'endroit de la perspicacité des policemen.

—Et ces gens à qui vous obéissez dans ces entreprises hasardeuses, quels sont-ils?

—Je vous dirais leurs noms qu'ils ne vous apprendraient rien; aucun rapport n'a jamais existé entre eux et vous.

—Eh! mais savez-vous qui je suis?

—Non; je ne sais ni vos noms ni vos titres. Je vois seulement, à votre physionomie noble, à vos petites mains, à la finesse du drap de vos habits et de votre linge, que vous appartenez à la haute vie.

—Si vous m'ouvriez cette porte et me reconduisiez dans la rue, je suis assez riche, fit Arundell, pour vous assurer une petite fortune qui vous permettrait de vivre à votre manière dans le pays qui vous plairait le mieux.

A cette proposition, les joues hâlées de Saunders se couvrirent d'un rouge de brique, et le bleu de mer de ses yeux pâles étincela dans son masque devenu plus sombre; cependant il se remit vite et répondit avec calme:

—Quoique le métier que je fais ne soit pas des plus délicats, je n'ai pas l'habitude de trahir ceux qui ont mis leur confiance en moi, même pour de mauvaises besognes. D'ailleurs, je voudrais à prix d'or vous mettre en liberté, que je ne le pourrais pas. La porte est fermée en dehors, et je suis aussi prisonnier que vous.

Un temps de silence mutuel suivit cette réponse.

Puis Saunders, dont les joues avaient repris leurs couleurs naturelles, alla ouvrir une armoire, pratiquée dans le mur, et en tira un grand morceau de bœuf salé, un fragment de pain et une mesure de bière dans un pot d'étain; il plaça le tout sur le coin de la table en face d'Arundell, et lui dit d'un air respectueusement jovial:

—Milord, vous devez avoir déjeuné ce matin de bonne heure; je ne pense pas que vous ayez fait de luncheon et l'heure du dîner est passée depuis longtemps. Quelle que soit la contrariété que vous éprouviez, la nature ne perd pas ses droits, et, malgré l'affliction de votre cœur, votre estomac ne serait peut-être pas fâché d'avaler un morceau.

En dépit de son désespoir et de sa rage, Arundell, ou du moins la partie la moins noble de lui—la bête, comme disait de Maistre,—reconnut la justesse du raisonnement. Il s'approcha des mets servis par Saunders, et se mit à manger d'un appétit désolé mais vif.

—La chair n'est pas délicate, dit Saunders; cependant ce bœuf salé a été coupé dans la cuisse d'un des meilleurs élèves du Lancashire, et cette bière, plus noire que la poix, que couronne une écume blonde comme de l'or, est du porter double, le meilleur qui se soit brassé à Dublin avec de l'orge et du houblon, et tel que l'on n'en trouverait pas de meilleur dans la taverne la plus renommée de Londres.

Benedict reconnut implicitement la vérité des paroles de Saunders, en se coupant plusieurs tranches du bœuf ainsi vanté, et en vidant jusqu'à la dernière topaze le contenu de la mesure d'étain.

IX

A peine le frugal repas de sir Benedict Arundell était-il achevé, que la trappe s'ouvrit, et que les quatre gaillards dont nous avons déjà décrit l'entrée par le souterrain défilèrent silencieusement du trou.

L'un d'eux échangea avec Saunders quelques paroles dans une langue bizarre, auxquelles Benedict ne put rien comprendre, et où les phrases paraissaient composées d'un seul mot, comme les idiomes que l'on ne possède pas. C'était du gaélique mêlé, pour plus d'obscurité, d'un certain nombre de mots d'argot.

Deux des nouveaux venus s'approchèrent de la trappe, et Saunders, s'avançant vers sir Benedict Arundell, lui dit:

—Si Votre Grâce avait la complaisance de nous suivre, je crois que l'heure de partir est arrivée.

—De partir? s'écria Arundell en se reculant par un mouvement instinctif à quelques pas de la trappe.

—J'espère, dit Saunders avec une insistance polie, que milord comprendra qu'il vaut mieux venir avec nous sans résistance. Nous sommes cinq, tous vigoureux, tous bien armés, il n'y a pas de lutte possible. Il faut que nous exécutions les ordres qu'on nous a donnés; au besoin, nous emploierions la force, avec tous les ménagements imaginables, car nous ne voulons vous faire aucun mal.

—Je vous suis, répondit Arundell voyant bien qu'il n'y avait pas moyen de faire autrement, et pensant, à part lui, qu'il aurait plus de chance de s'échapper une fois dehors.

La petite troupe s'engloutit successivement dans la noire ouverture, où Saunders disparut le dernier, conduisant Benedict momentanément résigné.

On descendit une vingtaine de marches, et l'on arriva à la grille qui avait arrêté les projets d'évasion d'Arundell.

Là, Saunders dit au lord:

—Je vais être obligé de vous bâillonner, ce qui me fâcherait infiniment à moins que vous me promettiez, sur votre parole d'honneur, de ne point crier, de ne point appeler à l'aide; je ne voudrais pas vous museler comme un veau qui pleure sa nourrice.

Comme en définitive le résultat devait être le même, rendu muet par un bâillon ou par sa parole, Arundell promit le silence.

—Je ne vous demande pas de ne pas essayer de vous échapper, cela me regarde, dit Saunders en remettant le bâillon dans sa poche et en tirant la clef qui devait ouvrir la grille.

Un des matelots approcha la lanterne, et la clef, introduite dans la serrure rouillée par l'humidité du lieu, eût eu peine à faire jouer les ressorts intérieurs, maniée par une main moins vigoureuse que celle de Saunders.

Elle fit les trois tours obligés, et la lourde grille, poussée par deux matelots, grinça sur ses gonds avec un bruit enroué.

Les matelots s'assirent sur leurs bancs et posèrent leurs avirons sur les bords de la yole, dans une symétrie parfaite, attendant le signal de nage. Saunders s'assit au gouvernail ayant Benedict à son côté.

Au moment où la barque, cédant à l'impulsion des rames, se mettait en mouvement, un rayon égaré de la lanterne ébaucha vaguement vers la poupe de la yole une sombre figure enveloppée d'un manteau rejeté sur l'épaule et coiffée d'un chapeau rabattu sur les yeux; mais Saunders éteignit la lanterne et tout rentra dans l'ombre.

Au bout de quelques minutes, l'embarcation déboucha du sombre canal dans les eaux de la Tamise.

Le brouillard, déchiré par le vent, fuyait en lambeaux comme une étoffe que la tempête emporte, dans un ciel bas, écrasé et noir comme la voûte d'un tombeau qu'enfument les torches des visiteurs; cette coupole sinistre où des veines moins sombres figuraient les lézardes, semblait près de s'écrouler par immenses blocs sur la ville endormie, dont la silhouette d'ébène posée en scie de chaque côté du fleuve n'était plus piquée que de rares étincelles de lumière.

C'était une nuit horrible que cette nuit.

La Tamise roulait des vagues comme une mer; les amarres des bateaux se tendaient avec des craquements pénibles comme ceux des nerfs d'un patient étiré sur un chevalet. Les embarcations s'entre-choquaient en rendant des sons lugubres; et l'eau pesante retombait sur elle-même avec un soupir d'oppression et d'épuisement, comme celui qui sort d'une poitrine sur laquelle s'est assis le cauchemar. Le vent poussait des plaintes semblables aux cris d'un enfant qu'égorgent des sorcières pour leur œuvre sans nom; et sur cet ensemble de bruits plaintifs, indéfinissables et sinistres, planait, comme un tonnerre sourd, la rumeur lointaine des vagues regagnant leur gîte.

Les édifices qui longent le fleuve, magasins, entrepôts, usines aux longs obélisques panachés de flammes, débarcadères aux larges rampes, églises élevant au-dessus des maisons leurs vieilles flèches normandes ou leurs campaniles d'imitation classique, perdaient dans l'ombre ce que le jour peut y faire trouver de mesquin et prenaient des proportions cyclopéennes et colossales. Les toits devenaient des terrasses orientales, les cheminées des obélisques et des phares; l'enseigne gigantesque en lettres découpées faisait l'effet de la balustrade trouée à jour d'un balcon aérien; et le tout, sombre, immense, confus, semblait une Ninive sur quoi passait le nuage de la colère de Dieu.—Un graveur à la manière noire en eût fait, avec quelques rayons de lumière livide, une de ces effrayantes estampes bibliques où les Anglais excellent.

Sir Benedict Arundell, voyant la barque raser le bord d'assez près, et sentant moins serrés les doigts dont Saunders lui entourait le bras comme d'un anneau de fer, crut pouvoir tromper la surveillance de son gardien, et fit un soubresaut si brusque, que la yole en faillit chavirer; il avait presque franchi le bord, ses pieds touchaient la surface de l'eau, et quelques brassées à peine le séparaient du rivage; mais la main vigoureuse de Saunders, l'enserrant comme une tenaille de fer, le ramena à sa place, et, par une pesée d'une force immense, le fit rasseoir.

Pendant cet épisode rapide comme la pensée, l'inconnu, immobile et silencieux à la proue, s'était levé, étendant les bras comme pour porter secours à Saunders; les quatre rameurs n'étaient pas de trop pour lutter contre le tourbillonnement des ondes et maintenir la yole en équilibre.

Dans ce mouvement, les plis de son manteau s'étaient dérangés, et Benedict avait cru reconnaître les traits de son ami Sidney. Mais l'homme ramena le pan de son manteau sur son épaule, de manière que le pli supérieur lui cachât le nez. Les yeux étaient ensevelis dans la pénombre projetée par les larges bords du chapeau, et l'identité du personnage était de nouveau devenue impénétrable.

Cependant la tempête augmentait, le vent furieux semblait prendre des filaments de pluie et les décocher de son arc en sifflant comme des flèches glacées; une brume d'eau courait dans l'air, et l'écume des vagues, arrachée par lanières, s'éparpillait phosphorescente à travers l'obscurité. La houle était si forte, qu'elle dépassait souvent le bordage de la barque, et que les rameurs, les pieds appuyés contre les tasreaux, le corps renversé en arrière et pesant de tout leur poids sur les avirons, avaient toute la peine du monde à maintenir l'esquif dans sa direction.

Cachée entre deux énormes vagues, la yole passa inaperçue devant le bureau de police, dont le fanal rouge semblait à moitié endormi, comme un œil aviné.

—Il vente à décorner Satan! murmura Saunders.

Et, voyant que Benedict frissonnait sous son mince habit noir, il lui jeta sur le dos un coin de caban grossier qu'il ramassa avec son pied au fond de la barque.

—Il est certain, reprit-il, qu'avec un temps pareil, nous ne rencontrerons pas beaucoup de canots flânant sur la Tamise. Nous sommes favorisés par le temps, et même un peu trop favorisés, ajouta-t-il en recevant en plein dans la figure l'écume d'une vague qui déferlait.

Les passages des ponts étaient surtout effrayants. L'eau s'engouffrait sous les arches en sombres cataractes avec un bruit terrible et un rejaillissement épouvantable; la rafale qui soufflait en sens inverse contrariait, sans pouvoir l'arrêter, la course furieuse des vagues creusées en tourbillon et rendues folles par cette résistance dans l'étroit passage des piles dont l'obstacle faisait refluer leurs masses. Le vent mugissait, l'eau sifflait et grondait, et les échos humides des arches répercutaient ces bruits en les rendant plus effrayants encore.

La barque, dirigée avec un tact miraculeux et une perspicacité presque inconcevable à travers cette nuit profonde, enfilait juste au milieu de l'arche la plus sûre, et se précipitait dans le gouffre comme une paille emportée par la chute du Niagara ou le tourbillon du Maëlstrom; puis elle ressortait de l'autre côté, pimpante, coquette et fière, et certes elle en avait bien le droit.

Comme elle passait le pont de Blackfriars, une forme blanche venant d'en haut traversa rapidement l'axe de l'arcade et vint tomber sur l'eau comme une plume de cygne, à peu de distance de l'embarcation.

Ce flocon se débattit, et deux bras de femme s'agitèrent au-dessus d'une jupe ballonnée par la chute. Lorsque la barque, suivant son impulsion, passa près de ce pâle fantôme, flottant sur l'eau noire comme une elfe ou une nixe des légendes allemandes, deux mains désespérées s'accrochèrent au bordage avec une si grande force nerveuse, quoique faibles et délicates, que leurs ongles d'agate entrèrent dans le bois comme des griffes de fer.

Si quelqu'un dans la barque eût eu l'idée de relever les yeux, et surtout si la nuit eût été moins opaque, on aurait pu entrevoir vaguement une forme humaine penchée au parapet du pont.

La yole s'inclina subitement de ce côté, embarqua une lame, et eût chaviré si les rameurs ne se fussent portés immédiatement de l'autre.

Une tête effarée et si pâle qu'on pouvait la discerner, malgré l'épaisseur de la nuit, se montra sur le bord de la barque, à travers un ruissellement de cheveux détrempés; ses deux prunelles dilatées luisaient comme des globes d'argent bruni, et de ses lèvres violettes, avec un accent inexprimable, jaillirent ces mots:

—Sauvez-moi! sauvez-moi!

—Que faire? dit Saunders. Si elle continue ainsi, elle va nous faire tourner ou entraver notre marche; et pourtant ce serait dur de lui couper les mains, car il n'y aurait pas d'autre moyen de la faire lâcher et de lui replonger la tête dans cette vilaine eau noire qui lui fait si grand'peur.

—Ce serait un crime abominable, dit Benedict en saisissant les bras de l'infortunée et en s'efforçant de l'attirer dans le bateau.

Tous les rameurs se jetèrent à l'autre bord, et, comme l'homme mystérieux placé à la poupe ne fit aucune observation, Saunders aida Benedict dans l'opération du sauvetage; et bientôt, passée par-dessus le bord, la femme entra dans la barque, et s'assit ou plutôt s'affaissa aux pieds de Benedict.

La marche de la barque, un instant retardée par cet incident, fut accélérée pour regagner le temps perdu, et bientôt on laissa en arrière le pont de Londres, et la yole fila avec plus de rapidité que la flèche au milieu des rangées de navires, dont les espars se heurtaient avec un cliquetis lugubre, et dont les poulies, tracassées par le vent, piaulaient comme des oiseaux de nuit.

Le silence le plus profond régnait dans la barque, les rameurs semblaient retenir leur souffle, les rames garnies de linges entraient dans l'eau muette, comme si elles se fussent baignées dans un brouillard, et le seul bruit qu'on entendît, c'était le claquement des dents de la pauvre femme qui frissonnait dans ses vêtements mouillés.

On sortit enfin de la ville de navires dont les quartiers se groupent à partir du pont de Londres jusqu'à l'île des Chiens, et les rameurs enfoncèrent avec plus de vigueur et moins de précaution leurs avirons dans l'eau moins turbulente, car la fureur de l'orage s'était un peu abattue.

Certes, Benedict, qui avait étendu un pan du surtout que lui avait prêté Saunders sur les épaules de la malheureuse jeune femme vêtue seulement de mousseline blanche, ne se doutait pas qu'il l'eût déjà vue une fois dans la journée sous le porche de Sainte-Margareth, où la manche de son habit avait effleuré le voile de dentelles qui la couvrait; et certainement la pauvre Édith Harley—car c'était elle—n'aurait pas cru que l'homme aux pieds duquel, par cette nuit glacée, elle se tordait en sanglotant, était l'heureux Benedict Arundell.

Un étrange destin réunissait dans cette barque frêle, au milieu d'un ouragan, le mari sans femme, la femme sans mari. Une combinaison capricieuse, désunissant les couples que tout semblait assortir, en faisait un autre de leurs parties brisées et disjointes.

X

La yole nagea encore quelque temps, jusqu'à la hauteur de Gravesend, à peu près. La tempête s'était un peu apaisée, et le ciel, quoique toujours menaçant, laissait entrevoir quelques étoiles dans le bleu noir de la nuit, à travers les déchirures élargies des nuages. Les vagues, remuées jusque dans leurs profondeurs, s'agitaient lourdement et déferlaient en lames pesantes sur les berges du fleuve évasé en bras de mer; le vent grommelait en s'éloignant, comme un chien hargneux et poltron qui vient de recevoir un coup de pied.

Une coque noir, surmontée d'espars déliés comme des fils d'araignée, sortit de l'eau, et se dessina vaguement dans l'obscurité.

C'était la Belle-Jenny à l'ancre, et masquée jusque-là par un coude du fleuve. Tout semblait dormir à son bord: les écoutilles étaient soigneusement fermées; pas une lumière, pas un mouvement, rien que le cri des poulies fouettées par les derniers souffles de la rafale; ce sommeil était trop profond pour être naturel. En effet, la Belle-Jenny ne dormait que d'un œil, car la yole ne fut pas plus tôt dans ses eaux, qu'une tête se leva au-dessus du bastingage, et, se penchant vers le fleuve, murmura d'une voix basse mais distincte:

—Ohé! là-bas, de la yole! ohé! est-ce vous?

—Oui, répondit sur le même ton Saunders, et voici le mot de passe: «Le crabe marche de travers, mais il arrive.»

—Sage maxime, ajouta Mackgill en se présentant au sommet de l'échelle.

Le canot s'était rangé tout à fait sur le flanc de la Belle-Jenny, et Saunders, tenant toujours d'une main le bras d'Arundell, et de l'autre empoignant une des cordes de tire-veille, commença à gravir l'échelle escarpée. Arundell eut un instant l'idée de se laisser tomber; mais la main de Saunders l'étreignait comme un étau, et, d'ailleurs, les autres compagnons, montant immédiatement après lui, avaient les doigts à la hauteur de ses talons, et l'eussent probablement retenu. Il eût pu aussi rouler dans le canot resté en bas.

Toute tentative d'évasion était donc impossible; il continua son ascension aussi lentement que s'il eût monté les échelons de la potence, car il sentait que chaque pas qu'il faisait l'éloignait d'une immensité de miss Amabel. Son transport, opéré avec tant de précaution et de mystère sur un vaisseau qui semblait l'attendre, annonçait un projet médité depuis longtemps; tous ces agents silencieux obéissaient à une volonté dont le but restait impénétrable pour lui. Que voulait-on faire de sa personne? l'emmener dans une région lointaine, le retenir en otage pour une rançon de ses parents et de ses amis? Aurait-il été la victime à Londres d'une de ces troupes de trabucaires qui emmènent leurs prisonniers dans la montagne, sauf à envoyer à la ville une oreille du captif en manière de sommation?

—Et la femme, qu'en allons-nous faire? dit Saunders, qui était resté dans le canot, après avoir confié sir Benedict Arundell aux soins de Jack et de Mackgill, à l'homme au manteau, toujours assis près de la poupe. La rejeter à l'eau après l'avoir sauvée, ce serait dur.

—Qu'on la monte là-haut, répondit brièvement l'homme embossé dans sa cape.

Édith avait écouté ce dialogue, où sa vie s'agitait, comme si la question ne l'eût pas regardée; elle tremblait convulsivement, et les bourdonnements de la folie passaient dans sa tête traversée d'éblouissements fébriles; elle se laissa prendre et emporter comme un enfant malade par sa nourrice.

Saunders, habitué à de plus lourds fardeaux, gravit l'échelle vacillante avec la légèreté d'un chat, et eut bientôt déposé sur le pont miss Édith, qu'il adossa contre le mât, car elle se soutenait à peine, et ses membres inertes, n'étant plus guidés par aucune volonté, flottaient comme au hasard. L'homme au manteau ordonna à Saunders de la conduire sous l'entrepont, dans un endroit d'où elle ne pût rien voir et où elle ne pût pas être vue.

L'ordre fut aussitôt exécuté, et le pont de la Belle-Jenny, redevenu désert, ne résonna bientôt plus que sous les pas de l'homme au manteau, qui se promenait sur le tillac, épiant la direction du vent; car Benedict avait aussitôt été conduit dans la cabine d'arrière par Jack et Mackgill, et soigneusement enfermé dans sa nouvelle prison.

Sa cabine était ornée avec assez d'élégance; le lit, caché par de courts rideaux de damas s'enfonçait dans un cadre de bois des îles. Un divan de crin noir, une table suspendue de manière que son niveau ne fût pas dérangé par le roulis, une petite lampe enclavée au plafond en formaient l'ameublement; mais la fenêtre, à laquelle Benedict courut d'abord, était faite d'un rond de verre dépoli joint avec une précision parfaite et d'une épaisseur à ne laisser ni transparence ni espoir d'évasion. La porte paraissait également bien fermée.

Arundell, voyant que tout essai de fuite était impossible, alla s'asseoir dans l'angle du divan et resta là sans pensée et sans rêve, subissant son sort avec la patience morne du sauvage ou de l'animal captif: des suppositions, il était las d'en faire; des projets, ils étaient inutiles. Perspicacité, intelligence, résolution, rien ne pouvait servir. Enveloppé d'inextricables réseaux, par un ennemi inconnu, pauvre mouche prise dans la toile d'une araignée mystérieuse, il ne pouvait, en se débattant, qu'enchevêtrer ses ailes encore davantage, et que faire redoubler les fils qui le retenaient. Jouet d'un guet-apens horrible ou d'une trahison infâme, il lui fallait attendre son sort en silence. Fatigué des événements et des émotions de cette journée terrible, malgré son désir de rester éveillé pour observer les choses qui allaient se passer, il sentait malgré lui ses paupières s'appesantir. Quoique son esprit veillât son corps dormait.

Pendant ce temps, la brise avait sauté, et le capitaine Peppercul, en train de déguster à petites gorgées un gallon plein de rhum pour se préserver du brouillard humide, interrompit cette douce occupation, et, sur l'avis de l'inconnu au manteau noir, qui avait observé les rhumbs du vent avec la sagacité d'un homme expérimenté aux choses de la mer, monta sur le pont en chancelant un peu. Comme le brouillard était extrêmement humide ce soir-là, en mortel plein de prudence, il s'était extrêmement prémuni. Mais le digne capitaine Peppercul n'était pas un gaillard à péricliter pour une mesure de spiritueux, et deux ou trois bouffées d'air frais lui eurent bientôt rendu tout son sang-froid.

—Capitaine, la marée nous favorise, le vent a changé, il faut mettre le cap sur la pleine mer; notre expédition en Angleterre est finie, dit l'homme au manteau en voyant paraître Peppercul.

—Entendre, c'est obéir, répondit celui-ci en parodiant à son insu la formule du dévouement oriental; car l'homme au manteau paraissait lui inspirer un respect mélangé de crainte, quoique de sa nature le capitaine Peppercul ne fût ni servile ni poltron.

L'ordre fut donné d'appareiller. Les barres d'anspect furent placées dans l'arbre du cabestan, et les matelot pesant dessus de toute la force de leurs bras et de leur poitrine, commencèrent leur manège circulaire en poussant sur un rythme plaintif ce singulier gloussement composé de la plainte du vent, du sanglot de la lame, du cri de la mouette, et dans lequel l'inquiétude de la nature semble se mêler à l'effort humain. L'ancre dérapait, et déjà, plusieurs tours de chaîne s'enroulaient au tambour et mouillaient le pont de leur dégoût.

A ces piaulements bizarres, aux piétinements réguliers qui les accompagnaient, Benedict qui déjà ébauchait un rêve plein de catastrophes étranges et d'apparitions sinistres, vague image de ses aventures de la journée, comprit qu'on levait l'ancre et qu'on allait partir. Quoique ce détail n'aggravât pas beaucoup sa situation et qu'il lui fût, au fond, assez indifférent d'être captif dans une prison immobile ou dans une prison voyageuse, il se sentit pris d'une incommensurable tristesse: être prisonnier en Angleterre, sur un sol peuplé de ses amis qui le cherchaient, vivre dans l'air que respirait Amabel, c'était encore une consolation; il ne pouvait plus compter sur les efforts de ses parents et de ses connaissances pour le retrouver. Comment suivre sa trace dans ce sillage qui se referme aussitôt en tourbillonnant? Amabel était à jamais perdue pour lui!

Les cris singuliers continuaient toujours, et bientôt l'ancre relevée fut attachée aux amures; les matelots, grimpés sur les huniers et sur leurs vergues, déferlèrent les voiles, qui s'ouvrirent à la brise en palpitant avec bruit, comme des ailes d'oiseau de mer qui voudraient s'envoler; mais, retenues par les écoutes elles se creusèrent, s'arrondirent, et, donnant leur impulsion à la Belle-Jenny, la firent gracieusement pencher dans son sillage.

Mackgill, debout près de l'habitacle de la boussole, éclairée par une lueur tremblotante, tenait la roue du gouvernail, et, guidant la Belle-Jenny, aussi sensible à l'impulsion qu'un cheval à bouche délicate à l'action du mors et de la bride, il la redressait, l'infléchissait, évitant les rencontres des navires et des barques, que les approches du jour commençaient à faire sortir de leur torpeur et qui se croisaient en tous sens sur le large fleuve.

Le matin commençait à se lever; des lignes de lumière blafarde sillonnaient les épais bancs de nuages. Les feux rouges de bateaux-phares pâlissaient sensiblement, éteints par les lueurs du jour naissant; les rives du fleuve, à peine visibles, reculaient à l'horizon, et les eaux jaunes, bouillonnaient en larmes plus larges. L'approche de la haute mer se faisait sentir, et la Belle-Jenny, bercée par le roulis, enfonçait et relevait sa proue entourée d'un flot d'écume.

Benedict, à moitié assoupi, se tenait accoudé sur son oreiller de crin lorsqu'un craquement de la porte le réveilla tout à fait.

Le panneau glissa dans la rainure, et l'homme au manteau noir parut sur le seuil de la cabine.

La chambre était sombre, et Benedict ne put tout de suite distinguer les traits de celui qui venait ainsi troubler sa solitude; l'ombre du grand chapeau voilait encore sa figure, et les plis du manteau dissimulaient sa taille.

Cependant l'intention du nouveau survenant ne parut pas être de prolonger plus longtemps son incognito, car il s'avança sous la petite lampe qui brûlait encore, jeta en arrière sa cape, ôta son chapeau, et découvrit aux regards surpris d'Arundell la tête de sir Arthur Sidney.

Arundell ne put retenir un cri de surprise.

Sir Arthur Sidney resta parfaitement calme en face de son ami, et comme s'il ne se fût rien passé d'extraordinaire. Les rayons de la lampe, jouant sur les luisants satinés de son front lui faisaient, comme une espèce d'auréole. Son regard était plein de calme, et ses traits exprimaient la sérénité la plus parfaite.

—Quoi! c'est vous, sir Arthur!

—Moi, revenu ce matin des Indes.

—Que signifie tout ceci, Arthur? s'écria Benedict ne pouvant plus douter de l'identité de Sidney.

—Cela signifie, répondit tranquillement Sidney, que je n'avais pas donné mon consentement à ce mariage, et qu'il a bien fallu l'empêcher. Voilà tout. Je vous demande pardon des moyens employés. Je n'en avais pas d'autres, j'ai pris ceux-là.

—Quelle prétention étrange! répliqua Benedict, décontenancé par la simplicité froide de la réponse. Êtes-vous mon père, mon oncle, mon tuteur, pour vous arroger de tels droits sur moi?

—Je suis plus que tout cela, je suis votre ami, répondit gravement Sidney.

—Singulière façon de le montrer, que de détruire le bonheur de ma vie et de me plonger dans le plus affreux désespoir!

—Le chagrin passera, dit Arthur; les peines des amoureux ne sont pas de longue durée, le vent les emporte comme des plumes de mouette sur la mer. D'ailleurs, vous ne vous apparteniez pas, continua-il en tirant de sa poche un papier qu'il déploya devant Benedict.

Ce papier déjà jauni semblait écrit depuis longtemps, il était cassé à ses plis. L'écriture qu'il contenait avait dû changer de couleur; les caractères en étaient roussâtres, on eût dit que, pour les tracer, le sang avait servi d'encre.

A l'aspect de ce papier d'apparence cabalistique, et qui ne ressemblait pas mal à la cédule d'un pacte avec le diable, sir Benedict Arundell parut embarrassé et garda le silence.

—Est-ce bien là votre signature? dit Sidney en tenant le papier à la hauteur des yeux de Benedict.

—Oui, c'est bien mon nom et mon parafe, répondit sir Benedict Arundell d'un ton résigné.

—Avez-vous librement posé là votre nom de gentilhomme?

—Je ne puis dire qu'on m'ait forcé, répondit Arundell; oui, j'ai mis là mon nom, plein d'enthousiasme et de foi.

—Et c'est un serment formidable que celui que renferme cette lettre. Vous avez juré par tout ce qui peut lier sur cette terre où nous sommes, par le Dieu qui créa les mondes, par le démon qui les veut détruire, par le ciel et l'enfer, par l'honneur de votre père et la vertu de votre mère, par votre sang de gentilhomme, par votre âme de chrétien, par votre parole d'homme libre, par la mémoire des héros et des saints, sur l'Évangile et sur l'épée, et, au cas où notre religion ne serait qu'une erreur, par le feu et l'eau, sources de la vie, par les forces secrètes de la nature, par les étoiles, mystérieuses régulatrices des destinées, par Chronos et par Jupiter, par l'Achéron et par le Styx, qui autrefois liait les dieux. S'il est au monde une formule plus irrévocable, je l'ignore; mais quand vous avez écrit ces lignes, vous avez cherché tout ce qu'il y a de plus redoutable et de plus sacré pour donner de la force au serment que ce papier contient.

—C'est vrai, répondit Arundell.

—J'avais besoin de vous, continua Sidney, et, en vertu des droits que cet écrit me donne, je suis venu vous chercher, puisque vous ne veniez pas.

Benedict, comme accablé, baissa la tête et ne répondit point.

—Lorsque vous serez plus calme, continua Sidney, je vous dirai ce que j'attends de vous et ce que vous avez à faire.

Cela dit, sir Arthur se retira, fermant après lui le panneau à coulisses, et la Belle-Jenny, poussée par un bon vent, entra dans la pleine mer.

XI

Nous profiterons de ce que la Belle-Jenny s'avance, poussée par un bon vent, et file dix nœuds à l'heure pour faire dans notre récit quelques pas rétrogrades mais nécessaires. Nous devons expliquer comment miss Édith se trouvait au milieu de la Tamise par cette nuit de tempête, près d'être engloutie sous les eaux au lieu d'être dans l'ombre tiède et parfumée de la chambre nuptiale, frémissante sous le baiser d'un époux aimé.

On se rappelle sans doute qu'un homme d'apparence misérable avait remis au comte de Volmerange un pli cacheté à la sortie de l'église.

Ce pli, le comte, tout entier à d'autres soins, l'avait laissé dans sa poche, sans l'ouvrir, se réservant d'en prendre connaissance plus tard et l'avait oublié dans les émotions de cette journée. Mais, le soir, resté seul un instant, pendant que les femmes d'Édith la déshabillaient et lui passaient son peignoir de nuit, il sentit craquer ce papier dans sa poche, et, par un mouvement machinal, il le décacheta et le lut.

Au même moment, on vint lui dire qu'il pouvait entrer dans la chambre d'Édith.—Il se leva tout d'une pièce comme la statue du Commandeur interpellée par Lenorello pour le souper de don Juan. Son poing crispé froissait le papier fatal, une pâleur mortelle couvrait son visage, où luisaient dans un orbe ensanglanté ses prunelles d'un bleu dur, et ses talons tombaient pesamment sur le parquet comme des talons de marbre; alourdi sous le poids d'un malheur écrasant, il marquait ses pas comme l'apparition sculptée.

Édith, protégée par l'ombre transparente des rideaux cachait à demi sa tête dans son oreiller garni de dentelle. La craintive rougeur de la vierge attendant l'époux ne colorait pas ses joues abandonnées par le sang et d'une blancheur telle, qu'on pouvait à peine les distinguer de la taie de batiste sur laquelle elles reposaient.

Elle flottait dans une perplexité terrible: la conscience de sa faute l'agitait, et elle ne savait quelle résolution prendre. Vingt fois l'aveu était venu sur le bord de ses lèvres, sans pouvoir les franchir. Rien n'amenait cette confidence étrange. Cette liaison improbable, résultat d'une fascination presque surnaturelle, était restée profondément ignorée: tout le monde autour d'Édith avait une confiance si sereine dans sa pureté, que parfois elle-même doutait de l'avoir perdue. Aucune ouverture ne provoquait une pareille confidence: ses rougeurs, ses pâleurs, ses silences étaient pris pour ces inquiétudes virginales qui tourmentent les jeunes filles aux approches de leur mariage; l'amour même légitime a ses troubles, et les larmes sont à l'ordre du jour dans les yeux des jeunes fiancées.

Chaque jour elle se disait: «Il faut que je parle,» et le jour se passait sans qu'elle eût parlé, les préparatifs s'avançaient sans qu'elle osât s'y opposer, et la révélation devenait de plus en plus impossible. Édith aimait Volmerange, et, bien que son caractère fût d'une loyauté parfaite et que l'ombre d'une fausseté lui répugnât, elle n'avait pas la force de porter elle-même ce coup de hache à sa félicité. Elle s'était sentie lâche devant ce malheur. Et, comme tous les gens perdus qui comptent sur un incident impossible pour les tirer d'une situation désespérée, elle avait laissé les choses aller; maintenant, le moment terrible était arrivé, et, comme une colombe tapie à terre qui entend bruire autour d'elle le vol circulaire de l'autour, elle attendait, palpitante d'inquiétude et de terreur. Il lui semblait alors qu'elle aurait dû tout dire, repousser Volmerange, ne pas accepter ce bonheur dont elle n'était pas digne. Mais il était trop tard.

Il faut dire aussi, pour la justification d'Édith, qu'elle était coupable, mais non dégradée; elle avait une de ces natures que le mal peut atteindre et ne saurait pénétrer, comme ces marbres que la boue salit, mais ne tache pas, et qu'un flot du ciel fait paraître plus purs et plus blancs que jamais. Sa chute n'avait que de nobles motifs. Xavier avait joué près d'Édith la comédie du malheur; il s'était prétendu opprimé, méconnu, forcé de rester dans son humble sphère par les invincibles préjugés de l'aristocratie, et avait soutenu que la fille de lord Harley ne pouvait aimer qu'un lord, pair d'Angleterre, à la mode et jouissant d'une immense fortune. Ces choses, dites simplement, d'un air résigné et froid, avec des yeux brûlant d'une passion contenue, provoquaient la nature noble et chevaleresque d'Édith à quelque folie de dévouement consolateur.

Elle avait voulu jouer le rôle de la Providence pour ce génie obscur, pour cet ange exilé qui n'était qu'un démon; puis elle s'était donnée, prenant de la pitié pour de l'amour: la passion vraie de Volmerange lui avait bientôt fait sentir à quel point elle s'était trompée; et, d'ailleurs, Xavier sûr de son triomphe, n'avait pas tardé à se démasquer, et, loin de s'opposer, comme on aurait pu le croire, à l'union d'Édith et de Volmerange, il l'avait en quelque sorte exigée de celle-ci dans quelque dessein sinistre et ténébreux impossible à comprendre. En outre, Volmerange était si éperdument amoureux d'Édith, qu'un semblable aveu eût pu faire craindre pour sa raison. Édith, jusqu'à un certain point, pouvait se croire encore digne d'être aimée d'un homme d'honneur, et son silence n'était pas une perfidie.

Quand Volmerange entra, Édith comprit qu'elle était perdue; le comte s'approcha du lit avec une lenteur automatique et tendit le papier au visage de la jeune fille éperdue et pelotonnée dans ses couvertures par un mouvement de crainte instinctif.

—Dites, s'écria le comte d'une voix étranglée et avec une espèce de râle strident, dites que l'assertion contenue dans cette lettre est fausse, et je vous croirai, dût la lumière m'aveugler les yeux.

La pauvre Édith, demi-folle de peur, s'était redressée, et, l'œil hagard, les lèvres tremblantes, les joues sans couleur, comme si on lui eût présenté la tête de Méduse, regardait le papier où flamboyait sa condamnation de ce regard vide et terne de la démence.

Dans le brusque mouvement qu'elle avait fait, le lien qui retenait ses cheveux s'était rompu, et ses boucles noires pleuvaient sur ses épaules et sur sa gorge, dont elles faisaient encore ressortir la blancheur inanimée.

Desdémone ne dut pas se dresser plus effrayée et plus pâle sous la question sinistre du More de Venise; et bien que Volmerange n'eût pas le teint couleur de bistre, il n'en avait pas moins l'air terrible et farouche.

Il y eut un moment de silence plein d'attente, d'angoisse et de terreur.

Au dehors, la tempête mugissait; des grains de pluie fouettaient les vitres. Le vent semblait appuyer son genou sur la fenêtre et y faire des pesées comme pour entrer, curieux d'assister à cette scène nocturne. La maison, battue par l'orage, tremblait sur ses fondements, les portes craquaient dans leurs chambranles, des plaintes confuses couraient dans les corridors; la lampe à demi baissée pour les mystères de la nuit nuptiale, se ravivait par instants et jetait des clartés blafardes. Tout augmentait l'épouvante de la situation.

La pendule sonna deux heures. Son timbre, d'ordinaire si clair, si argentin, résonnait lugubrement.

Volmerange se pencha sur le lit, grinçant des dents, l'œil plein d'éclairs, saisit le bras d'Édith avec une brutalité impérieuse, et réitéra sa phrase d'un ton bref et fiévreusement saccadé. Une écume de rage moussait à ses lèvres, qu'il avait mordues si fort pendant la minute de silence, que le sang en avait jailli.

La jeune fille, en voyant si près d'elle ce visage dont la beauté admirable ne pouvait s'effacer même dans les contractions de la fureur et rappelait la face d'un archange irrité, sentit ses forces l'abandonner, le vertige de l'évanouissement passa sur ses yeux, et elle aurait perdu connaissance si une violente secousse ne l'eût fait revenir à elle.

Il lui sembla que son bras, arraché, allait quitter son épaule. Volmerange l'avait jetée à bas du lit.

Elle était au milieu de la chambre; un second choc la fit tomber à genoux.

—C'est bien, dit Volmerange, vous allez mourir.

Et il se mit à courir comme un forcené autour de la chambre, cherchant quelque arme pour exécuter sa menace.

—Oh! monsieur ne me faites pas de mal! murmura Édith d'une voix agonisante.

Volmerange cherchait toujours;—une chambre nuptiale n'est pas ordinairement fournie de poignards, pistolets, casse-têtes et autres instruments de destruction.

—Tonnerre et sang! grinçait-il en tournant comme une bête fauve, serai-je obligé de lui briser la cervelle à l'angle d'un meuble, de l'étrangler de mes mains, de lui ouvrir les veines avec mes ongles, de l'étouffer sous le matelas de mon lit de noces? Ah! ah! ce serait charmant, continua-t-il avec un rire de démence. Jolie scène! très dramatique, très shakespearienne, en vérité!

Et il s'avança vers Édith qui, toujours agenouillée, les bras pendants, les mains ouvertes, la tête penchée sur sa poitrine, les cheveux ruisselants, restait dans la position de la Madeleine de Canova. En voyant se rapprocher ce furieux, mue par un suprême instinct de conservation, la pauvre enfant se releva comme si elle eût été poussée par un ressort, courut à la porte de glace qui donnait sur le jardin, l'ouvrit avec cette adresse machinale des somnambules ou des gens dans une position désespérée, et s'élança, portée par les ailes de la peur, dans les noires allées du jardin, suivie de Volmerange.

Elle ne sentait pas sous ses pieds délicats et nus l'empreinte du gravier et des coquillages; les branches, chargées de pluie, fouettaient son visage et ses épaules nues, et semblaient vouloir la retenir par les plis de son peignoir; le souffle ardent de Volmerange haletait presque sur sa nuque, et plusieurs fois les mains du furieux tendues l'avaient presque atteinte.

Elle arriva ainsi au parapet de la terrasse, qu'elle franchit, laissant aux griffes de fer de l'artichaut de serrurerie posé là ce fragment de mousseline, seul vestige laissé aux conjectures de lord et de lady Harley.

Son mari fut presque aussitôt qu'elle dans la rue, et la poursuite continua.

Les forces commençaient à manquer à la pauvre Édith. Ses genoux se choquaient, ses artères sifflaient dans ses tempes, sa poitrine haletait. Elle avait déjà parcouru, dans cette course de biche traquée, une ou deux rues désertes à cause de l'heure avancée et de l'orage: et, quand même un passant attardé se fût trouvé là, il ne lui aurait pas porté secours, la prenant pour quelque fille de joie se sauvant après une rixe de quelque orgie nocturne, ou poursuivie pour quelque vol.

Dans sa fuite, elle était arrivée près de la Tamise, au bout du pont de Blackfriars, qu'elle se mit à traverser d'un pas essoufflé et ralenti.

A peu près au milieu, au bout de ses forces et de son haleine, les pieds meurtris, son peignoir de nuit souillé de fange et collé à son corps brûlant et transi par les derniers pleurs de la tempête, elle s'arrêta et s'appuya contre le parapet, résolue à ne pas disputer plus longtemps sa vie à la fureur de Volmerange. Après tout, c'était encore une douceur de mourir par lui, puisqu'elle ne pouvait vivre pour lui.

Le comte, l'ayant rejointe, la saisit par les deux bras et lui dit:

—Jurez-moi que le contenu de la lettre est faux.

Édith, qui avait repris, après avoir cédé à ce mouvement de terreur physique, toute sa dignité naturelle, répondit:

—La lettre a dit vrai. Je ne sauverai pas ma vie par un mensonge.

Volmerange la souleva comme une plume, la balança quelques secondes hors du parapet sur le gouffre noir.

L'eau invisible rugissait et tourbillonnait sous l'arche; jamais nuit plus épaisse n'avait pesé sur la Tamise.

—Sombre abîme, garde à toujours le secret du déshonneur de Volmerange! dit le comte, le corps à moitié hors du pont.

Puis il ouvrit les mains...

Une plainte faible comme un soupir de colombe étouffée fut la dernière prière d'Édith. Le vent poussa comme un long sanglot de désespoir, et un léger flocon blanc descendit dans la brume épaisse, comme une plume arrachée de l'aile d'un cygne, et tomba dans le fleuve, sans que, de cette hauteur, l'on pût entendre le bruit de sa chute, couvert par le murmure de l'eau, le craquement des barques, les jérémiades de la rafale, et tous ces mille bruits par lesquels se plaint la nature dans une nuit de tempête.

—A l'autre, maintenant!... dit Volmerange en retournant sur ses pas. Il faut que je le trouve, fût-il caché au fond du dernier cercle de l'enfer.

Et il s'enfonça dans le dédale des rues, d'un pas rapide et plein de résolution.

Entraîné par la rapidité du récit, nous n'avons pas dit qu'un homme qu'on aurait pu prendre pour une ombre portée se tenait collé à la muraille de la maison du comte de Volmerange. Veillait-il là pour son compte ou pour celui d'un autre? C'est ce que nous ne savons pas encore. Était-ce un voleur, un amant ou un espion, un ennemi ou un ami? Pressentait-il la catastrophe qui devait arriver, et avait-il voulu y assister invisible témoin? Toutes ces questions, nous ne sommes pas encore à même de les résoudre. Ce que nous pouvons dire, c'est que le rôdeur nocturne vit Édith sauter la terrasse du jardin, Volmerange la poursuivre et la jeter dans la Tamise, sans intervenir dans cette scène affreuse, dont il s'était contenté d'être le spectateur lointain et silencieux. Quand Volmerange, sa vengeance accomplie, rentra dans le cœur de la ville, l'ombre le suivit de loin, réglant son pas sur le sien, de façon à ne pas le perdre de vue et ne pas en être remarqué.

La tête perdue, le cœur plein de rage et de regrets, Volmerange marcha ainsi jusqu'à Regent's-Park, où, accablé de fatigue, de douleur et de désespoir, il se laissa tomber sur un banc, au pied d'un arbre, dans l'état le plus complet de prostration; ses idées l'abandonnaient et sa tête vacillait sur ses épaules; sa taille vigoureuse fléchissait; il tomba dans ce morne assoupissement par lequel la nature, lasse de souffrir, se refuse aux tortures morales ou physiques.

Pendant qu'il sommeillait, l'ombre noire s'approcha de lui d'un pas si léger, si furtif, si souple, qu'elle ne déplaçait pas un grain de sable et qu'elle ne courbait pas un brin de gazon; elle posa sur les genoux de Volmerange un papier de forme bizarre et une enveloppe pleine de lettres, puis se retira plus doucement encore et se cacha derrière les arbres, avec lesquels elle se confondit bientôt.

Quelque léger qu'eut été le mouvement, il réveilla Volmerange, qui vit le papier et l'enveloppe posés si mystérieusement sur ses genoux, et courut sous une lanterne.

L'enveloppe contenait des lettres d'Édith prouvant sa faute. Le papier était ainsi conçu:

«Je jure de ne jamais disposer de moi, de ne m'engager dans aucun lien, ceux du mariage et autres et de me tenir toujours libre pour la junte suprême: je le jure par le Dieu qui créa les mondes, par le démon qui veut les détruire, par le ciel et l'enfer, par l'honneur de mon père et la vertu de ma mère, par mon sang de gentilhomme, par mon âme de chrétien, par ma parole d'homme libre, par la mémoire des héros et des saints, par l'Évangile et par l'épée, et, au cas où notre religion ne serait qu'une erreur, par le feu et par l'eau, sources de la vie, par les forces secrètes de la nature, par les étoiles, mystérieuses régulatrices des destinées, par Chronos et par Jupiter, par l'Achéron et par le Styx qui autrefois liait les dieux.

«Signé de mon sang, «Volmerange.»

XII

Après cette lecture, le comte, fou de douleur et de rage, se mit à parcourir le parc en tous sens, à la recherche de l'être mystérieux qui avait, pendant son assoupissement, jeté sur ses genoux les lettres d'Édith et la formule du pacte qui le liait à un pouvoir inconnu.

En vain il battit les allées, les contre-allées, les recoins de bosquets, il ne put rien découvrir. Il est vrai que la nuit était sombre et que de vagues reflets de lanternes éloignées le guidaient seuls dans sa poursuite.

Las de cette course insensée, il sortit du parc, et se dirigea sans trop savoir où il allait, du côté de Primerose-Hill.

Les maisons s'éclaircissaient, les champs commençaient à se mêler à la ville, et bientôt il se trouva dans la campagne, gravissant les premières pentes de la colline.

Toutes ces marches et contre-marches avaient pris du temps, et l'aurore tardive de novembre jetait de vagues lueurs dans le ciel, que jonchaient de grands nuages éventrés, gigantesques cadavres restés sur le champ de bataille de la tempête. Rien ne ressemblait moins à l'Aurore aux doigts de rose d'Homère que ce sinistre lever du soleil britannique.

Il se laissa tomber au pied d'un arbre qui frissonnait à l'aigre brise du matin, déjà veuf de plus de la moitié de ses feuilles, et reprit dans sa poche les lettres à moitié lacérées d'Édith, qu'il y avait plongées par un mouvement machinal: tout en ne lui laissant aucun doute sur son malheur, elles étaient d'un style contraint, et la passion ne s'y exprimait qu'avec des formes embarrassées; on eût dit que la jeune femme avait cédé plutôt à une fascination involontaire qu'à une sympathie.

Cette lecture envenimait encore les plaies de Volmerange; mais il avait besoin de la faire pour légitimer sa vengeance à ses propres yeux; après son action violente et terrible, un doute lui venait, non sur la certitude de la faute, mais sur la légitimité de la punition; cette forme blanche, descendant à travers l'ombre vers le gouffre noir du fleuve, lui passait toujours devant les yeux comme un remords visible. Il se demandait s'il n'avait pas outrepassé son droit d'époux et de gentilhomme, en infligeant une mort affreuse à un être jeune et charmant à peine au seuil de la vie. Quelque coupable que fût Édith, elle était tellement punie, qu'elle devenait innocente.

Qui lui eût dit le matin que le soir il serait meurtrier, lui eût produit l'effet d'un fou; et cependant il venait d'immoler impitoyablement une femme sans défense, une femme dont il avait juré à la face du ciel et des hommes d'être le protecteur. La terrible exécution qu'il avait faite, bien que juste d'après les lois du point d'honneur, l'épouvantait et lui apparaissait dans son horrible gravité; et d'ailleurs, sa vengeance n'eût-elle pas dû commencer par le complice d'Édith? Cédant à la colère aveugle, il s'était ôté, en tuant la coupable, tout moyen de remonter à la source du crime. C'était l'infâme séducteur dont il aurait dû arracher le nom à Édith et qu'il eût eu plaisir à torturer lentement et avec la plus ingénieuse barbarie, car une mort prompte n'eût pas assouvi sa vengeance.

Puis, songeant aux liens qui l'attachaient à l'association mystérieuse dont nos lecteurs ont put voir la formule de serment, il s'indignait de cette autorité revendiquée après plusieurs années de silence, et, bien que le serment ne lui eût pas été extorqué il sentait son indépendance se révolter contre cette prétention de disposer de lui.—Il avait juré, il est vrai, mais dans l'enthousiasme de la jeunesse, de mettre toute ses forces et toute son intelligence au service de l'idée commune; mais fallait-il pour cela abjurer les sentiments de son cœur, cesser d'être homme et devenir comme un bâton dans la main cachée?

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