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Paroles d'un solitaire

LE FEU DE PAILLE

Reading edition

Le cœur de la femme s’attache par ce qu’il donne, le cœur de l’homme se détache par ce qu’il reçoit.

Victor Hugo.

I

A Monsieur François Chaumont.

Les Tilleuls, Saint-Germain-en-Laye. Janvier.

Monsieur,

Combien je suis heureuse que ma Symphonie Nocturne vous ait plu ! La manière dont elle est exécutée aux Concerts du Châtelet ne me satisfait pas complètement. Je vous dirai pourquoi si j’ai, comme je l’espère, un jour prochain, le plaisir de vous rencontrer et de vous connaître. Mais que vous ayez pris la peine de m’écrire à ce sujet, vous ne sauriez croire à quel point cela me touche. Est-il, pour une artiste sincère, de plus douce récompense que de se savoir appréciée de ceux qu’elle admire ? Certes, je ne mérite pas tous vos éloges, et c’est moi qui vous en dois. Car votre dernier roman, le Sens de la vie, qui accompagnait votre lettre, m’a, en ce morose mois de janvier, fait pour quelques heures changer de climat. En vous lisant, il me semblait qu’en moi un terrain longtemps durci s’amollissait, que mon esprit, tout à l’heure brumeux et froid comme le temps, soudain traversé d’un rayon magique, s’emplissait de la chaude lumière d’un beau jour d’été.

Toujours, votre belle intelligence, votre grand art de peintre et ce charme sourd, ce lent enveloppement poétique de chacun de vos livres me font regretter de vous quitter une fois ma lecture achevée. Cette fois, je ne puis vous dire combien, à sentir plus léger sur un côté du volume le poids des pages qu’il me restait à lire, j’aurais voulu prolonger la douce présence d’Elisabeth et de Dominique si purement profilés sur le ciel de Florence, combien j’aurais voulu retenir devant mes yeux toutes ces belles images contrastées du plaisir et du devoir, et ce parfum de bonté, de tendresse cachée, d’héroïsme secret, qui, dans vos œuvres, ennoblit même la défaite. Chacune de ces œuvres, si différente de la précédente, contient quelque chose de secourable, de bienfaisant, qui élève l’esprit de ceux qui vous lisent et qui donne à tout ce que vous écrivez un air de famille. Souvent, j’ai cherché à deviner à travers elles et comme par transparence l’âme généreuse qui s’y est épanchée, le caractère qui, à son insu peut-être, y a mis sa ressemblance. Car il me semble que la page où l’écrivain a enclos un peu de lui-même, reçoit comme une lumière spéciale qui la signale aux yeux qui savent voir. C’est ainsi, monsieur, que je crois vous connaître sans vous avoir jamais vu.

Je dis sans vous avoir jamais vu, et c’est inexact. Car nous nous sommes rencontrés au moins une fois, il y a douze ou treize ans, à la Revue des Deux Mondes. Je m’en souviens nettement. Vous êtes entré dans le salon d’attente après vous être nommé à un garçon de bureau. Puis vous vous êtes assis près d’une jeune femme, presque une enfant, qui était moi. Francis Charmes, qui connaissait mon père et qui admirait, bien que ce ne fût pas sa partie, ce musicien incomparable qu’on a justement nommé le frère douloureux de Chopin, Francis Charmes m’avait demandé, sur la saison de Bayreuth, quelques notes que je lui apportais avec beaucoup de timidité. A cette époque, vous veniez de publier le Bonheur des autres. Je connaissais votre nom ; j’aimais votre talent ; je n’ai pas osé vous le dire, mais je n’ai pas oublié notre rencontre.

Et maintenant, je pense que nos relations n’en resteront pas là. C’est donc au revoir que je vous dis en vous priant de croire, monsieur, à toute ma sympathie.

Denise Rambaud.

II

Février.

Cher Monsieur,

A moi aussi, elles ont paru bien courtes, ces quelques heures que vous avez passées dans ma petite maison où j’espère vous revoir souvent. Nous ne connaissons presque jamais les êtres que nous voudrions connaître ; notre dévouement, nos conseils, notre présence affectueuse sont acquis souvent à qui ne les mérite pas ; la vie ne nous laisse pas le loisir de faire ce qui nous plairait le mieux. Comment n’apprécierais-je pas l’amitié naissante d’un être de votre qualité ? Quel beau cadeau de la vie !

Vous m’avez dit en me quittant : « Tâchez de travailler un peu ». Vous avouerai-je que le succès retentissant de ma Symphonie nocturne m’a tout d’abord effrayée. J’étais accoutumée à la pénombre. Je vivais enfermée dans un cocon de silence, et j’y trouvais quelque charme. J’avais même fini par renoncer à laisser exécuter ma musique. Je n’écrivais que pour moi-même et pour le délassement de quelques indulgents amis. Or, quand je me suis vue subitement mise en pleine lumière, j’ai tremblé. Qu’en allait-il résulter ? Je n’ai pas le talent qu’on me croit. La faveur dont j’étais l’objet devait nécessairement créer en moi le souci d’en être digne. Cela n’allait-il pas empoisonner ma vie ? Etais-je capable de donner au public ce qu’il attendait de moi ? Quand on a triomphé une fois, on croit déchoir si la défaveur vient.

Heureusement que la petite rumeur du succès commence à s’éteindre à mon oreille. On n’est pas longtemps, à Paris, un personnage en vedette et le silence retombe vite autour de ceux qui ne luttent pas pour s’imposer.

Contrairement à votre souhait affectueux, je n’ai aucune disposition à lutter. Quand je travaille, je n’ai que mon instinct. C’est mon seul guide, ma lueur, ma lampe. Composer, je ne sais pas ce que c’est. Quand j’ai envie d’écrire une page de musique, c’est qu’elle est déjà faite dans ma tête. Mais quel chaos ! Il faut qu’au bout du compte la clarté, la proportion, la mesure, l’harmonie s’y retrouvent. Or, comment tout cela s’y retrouve-t-il ? Je n’en sais rien du tout. Tant que cela n’y est pas, je souffre, voilà ce que je sais bien.

Travailler dans ces conditions n’est pas un simple amusement. Or, je n’ai pas la belle santé que vous voyez en moi. Il ne faut pas juger sur la mine. Jamais fruit tombé de l’arbre et qui s’est meurtri sur le sol n’eut plus trompeuse apparence. Et en pourrait-il être autrement ? Si le grand artiste que fut Patrice Rambaud, consumé à sa propre flamme, est mort prématurément, comment sa fille n’expierait-elle pas à son tour, par une santé délicate, son génie tourmenté ?

Je ne vous parle que de moi. C’est votre faute, car vous m’avez mise, par vos paroles d’adieu et ensuite par votre lettre, dans la nécessité de vous répondre sur ce point. Mais que d’autres choses je voudrais vous dire ! Elles se résument en ceci : revenez vite. Hélas ! nous nous rencontrons un peu tard et il nous faut rattraper le temps perdu. Or, n’est-ce pas une des plus douces choses de la vie que de sentir autour de soi quelques chers appuis, quelques cœurs fraternels ?

Votre amie,

Denise Rambaud.

III

Mars.

Non, cher ami, vos lettres ne seront jamais de la littérature pour moi. Quand je reçois l’une d’elles, la seule vue de votre écriture opère sur mon esprit son doux sortilège. J’aime tout ce que vous me dites, j’aime tout ce que vous faites, parce que tout ce que vous dites ou faites porte l’empreinte d’un cœur semblable au mien.

Quels moments délicieux j’ai passés avec vous, mardi, à me raconter avec cette sincérité qui, j’en suis sûre, ne me fait pas tort ! Je pense à notre causerie. Il y a quelques années, je n’aurais pas pu parler sans larmes de ces moments douloureux. Maintenant, je regarde ma vie passée comme je regarderais celle d’une autre femme...

Mon ami, n’ayez aucune crainte. Mon cœur est prompt mais non pas vers tout le monde ; il suit la sympathie instinctive, il ne se donne pas après des calculs et des raisonnements ; et surtout il n’est pas léger. Je vous aime déjà beaucoup parce que votre caractère, votre sensibilité, votre fierté et même les défauts que vous pouvez avoir s’accordent avec les miens. Et si vous ne m’aimez pas de la même façon, je serai très déçue...

Maintenant — il faut être franche — je n’oserais pas vous écrire cela si nous étions plus jeunes ; je n’oserais pas le penser ; du moins, je m’en défendrais... Mais nous avons bien gagné, je crois, l’un et l’autre, le droit de penser sans danger qu’une amitié tendre nous est permise. Nous ne nous tromperons pas par des mots innocemment équivoques et nous serons tout naturellement sincères parce que l’amitié plus encore que l’amour a besoin de vérité.

Quand on est très jeune, l’amitié vous paraît un sentiment moyen, trop sage, presque médiocre ; on refuse un si mince présent. On veut l’amour qui est plus héroïque, plus fou. Mais quand on a reçu les chocs de la vie et qu’on en a tiré un peu d’expérience, on sait que l’amitié est comme Cendrillon et tout ce qu’elle cache sous son apparence subalterne. On découvre que c’est peut-être le sentiment le plus beau et le plus doux, qu’il est le plus noble, le plus libre, le plus pur, le plus désintéressé qui existe, puisque rien ne nous l’impose, ni les liens du sang, ni la servitude des sens et qu’étant le privilège de certaines âmes élevées, il est le plus rare aussi.

Parfois je me demande avec crainte si nous n’avons pas été un peu prompts à nous décerner ce beau titre d’ami si galvaudé et auquel nous donnons toute sa valeur. Mais il me suffit pour être rassurée de voir votre brun visage tout resplendissant d’intelligence, la sincérité, la loyauté qui se lisent sur vos traits. Donnez-moi souvent la certitude que cette amitié vous fait du bien, n’oubliez pas que si vous avez plus de vitalité que moi, j’ai peut-être plus de sagesse.

Et puisque je suis en train de tout vous dire, sachez qu’il ne faut jamais, même pour les plus petites choses, me faire des promesses en l’air, car rien n’est petit pour moi et de vous je prends tout au sérieux. Par exemple, lorsque vous me dîtes gentiment : « Maintenant que vous êtes mon amie, vous aurez la corvée de lire mes œuvres en manuscrit », songez que cette parole, dite dans un moment d’abandon, vous engage, que si elle vous sort de la mémoire, la mienne l’aura retenue, que vous n’étiez pas obligé de me la dire, que je l’ai accueillie gravement en considérant moins le plaisir que le devoir qu’elle m’apportait et que, par conséquent, si vous ne tenez pas votre promesse, il me semblera que vous me faites tort, que je ne suis pas tout à fait pour vous l’amie que j’ai cru être.

Je vous parle un peu solennellement. C’est que notre amitié me paraît être une chose grave et belle. Et d’ailleurs ne m’avez-vous pas écrit : « Je regarderais comme un crime d’engager votre cœur dans une affection qui doit être pour nous chose sérieuse, chose sacrée, si j’étais capable de vous décevoir un jour. » Oui, nous sommes bien d’accord. Nous sentons de même. Quelle douce sécurité !

Je vous quitte à regret. Je causerais ainsi des heures avec vous. Mais cette lettre est suffisamment longue. A bientôt. Donnez-moi votre main. Vous êtes mon ami. Vous avez toute ma confiance.

Denise Rambaud.

IV

Avril.

Mon ami, depuis hier, je suis tourmentée par le conseil grave que vous êtes venu demander à ma clairvoyante affection et je songe à ce sentiment qui est né dans votre cœur pour un être que j’ignore et qui, j’en suis sûre, doit en être digne. Je songe que vous n’êtes pas très heureux dans votre ménage, avec une compagne qui n’a ni vos goûts, ni vos idées, qui ne vous comprend pas, qui est sans culture, sans esprit, mais qui vous aime. En même temps, je considère la situation que vous occupez dans le monde et les devoirs moraux qui en découlent. En peu de temps, après de longues et injustes années d’obscurité, vos livres si lumineux, si émouvants vous ont conquis la plus légitime notoriété. L’admiration, l’estime vous entourent. Et c’est à cette minute d’apogée que, par une étrange défaillance de votre cœur si viril, vous songez à briser les liens qui depuis vingt années vous unissent à celle qui n’a pas su être l’inspiratrice de vos travaux. Vous sentez plus que jamais auprès d’elle votre solitude morale et vous croyez avoir trouvé ailleurs la femme élue de votre esprit et de votre cœur. Mon ami, écoutez-moi : une âme de votre qualité ne saurait échapper à ces crises de conscience où l’on cherche douloureusement son devoir ; mais elle puise toujours dans sa bonté essentielle le courage et la force de franchir tous les passages difficiles. Lorsque le soir, après une longue journée de travail, vous souhaiterez plus ardemment la présence de celle qui n’est pas là, vous regarderez, assise dans son fauteuil, occupée à lire ou à broder, la compagne de vos années d’obscurité, celle que vous avez choisie à l’époque où nul ne discernait qui vous étiez, et vous songerez : « Certainement nous n’avons plus grand contact ensemble, mais la période vaillante, héroïque de ma vie, celle qui a fait toute ma valeur morale, l’aurais-je connue avec une autre que toi ? Il a fallu l’épreuve, l’infortune pour tirer de moi ce son qui m’a révélé à moi-même le métal dont j’étais fait. Toi seule as entendu ce son ; toi seule connais ce que je vaux. Et maintenant que grâce à moi tu vis paisible, honorée, presque heureuse, si ma pensée, ce soir s’en va ailleurs, si je souffre, si je suis triste, du moins il m’est doux de me dire que c’est parce que je ne suis ni faible ni lâche que tu es là, que c’est grâce à mon courage et par mon sacrifice que tu ne t’en vas pas diminuée, déchue, dans quelque petit appartement solitaire où il fait froid, que tu ne passes pas dans la rue bousculée par les passants, vieillie bientôt, le dos courbé, courant sous la pluie et croisant des gens qui, la veille, te saluaient avec respect et qui ne te reconnaissent plus. Cette pensée vous sera douce et consolante. » Et, plus tard, retiré dans votre chambre, même si vos bras ouverts n’étreignent que le vide, vous vous direz : « Il y a dans mon cœur un sentiment très beau, très noble, très élevé, un rêve que je n’ai pas réalisé et dont chacun de mes instants est illuminé parce qu’il est resté un rêve, parce qu’il a gardé, avec ses ailes, la liberté, parce que de ce qui n’est pas, source de tout attrait, je n’ai pas fait ce qui est, qui ternit tout. »

Ainsi, cet amour très noble gardera toujours sa somme d’idéal, sa parure, sa pureté. Si celle qui vous l’inspire en a reçu l’aveu, peut-être acceptera-t-elle d’être pour vous l’épouse secrète, la consolatrice que vous méritez ; peut-être préférerez-vous l’un et l’autre, en cultivant une sainte amitié, goûter des joies inaccessibles aux âmes médiocres... Songez, mon ami, à tout cela que je vous exprime fort mal mais qui, du moins, vous donnera la certitude que vous pouvez en toute occasion compter sur le souci amical, sur la fraternelle affection de votre amie.

Denise.

V

Mai.

Mon ami, je regarde se faner les roses de votre bouquet. Je feuillette votre carnet de notes scolaires. C’est peut-être le plus attendrissant souvenir que j’aie reçu de vous. Je vois si bien le petit François Chaumont que vous deviez être dans ce temps où je jouais au tambourin dans le jardin du Luxembourg avec ma sœur et où je bouchais de la main les robinets des fontaines Wallace afin d’éclabousser les passants. C’était vers 1898 ou 1899. Je n’ai jamais regretté ces années-là. Je n’aimais pas mon enfance. Mon âme était trop impatiente et trop curieuse de vivre ; elle s’ennuyait dans un corps inachevé. Je ne rêvais que drames, catastrophes, actions héroïques, et il me semblait qu’il était très facile de mourir comme Jeanne-d’Arc ! Et puis, vers quinze ans, j’ai voulu devenir une sainte. Et à seize ans, je n’ai plus souhaité que d’être une femme comme les autres. Il me semble en vous écrivant que mon cœur d’adolescente se réveille au fond du cœur plus mûr que la vie m’a façonné. Je retrouve cette tendresse délicate, ce goût de la mélancolie, ce besoin de consoler, de guérir, d’enchanter que j’avais à dix-sept ans quand je rêvais de me donner en récompense à un héros malheureux. Il y avait dans cet enfantillage romanesque un sens secret de ma vraie nature, une divination des vrais besoins de ma sensibilité, car je n’ai jamais été attirée par ceux que le succès a rendus orgueilleux.

Voilà à quoi je pense en feuilletant ce carnet qui évoque pour moi votre enfance que je n’ai pas connue. C’est une courte lettre que vous recevrez de moi aujourd’hui. Elle vous porte mon affection attentive, un peu inquiète. Ne travaillez pas trop. Je vous ai trouvé mauvaise mine la dernière fois que je vous ai vu. Il faut que vous soyez fort et bien portant pour que je me sente contente de vivre.

Au revoir, mon ami. Vous m’êtes bien cher.

Denise.

VI

Juin.

Mon ami, si j’étais raisonnable, je ne vous écrirais pas, car je suis très émue. Chacune de vos visites m’attache à vous davantage. Je vous regarde avec une surprise émerveillée envahir mon cœur et ma vie. Mon ami, mon ami, je pense à vous avec une douceur, une force, une joie si profondes, si nouvelles, si inconnues qu’il me vient aux yeux des larmes bienfaisantes. Je ne vous trouve pas, je vous retrouve. Vous êtes le premier rêve et le premier désir de ma jeunesse, celui que la vie n’avait pas réalisé et que je n’attendais plus. Cher François, j’aime votre nom. C’est celui de ma mère. Je n’avais pas osé encore vous appeler ainsi, mais j’y avais pensé.

Il faut que je vous dise la découverte que je viens de faire. En fouillant dans une armoire, j’ai retrouvé une collection de la Revue des Deux Mondes de l’année 1908. Le numéro de novembre contient mes notes sur Bayreuth. C’est donc en octobre probablement que nous nous sommes rencontrés. Il y a quinze ans, mon ami, quinze ans. Je veux en rire pour n’en pas pleurer.

1908 ! Toutes mes illusions chantaient dans ma tête. Mon ami, je vous connais depuis quinze ans. Je suis presque une amie d’enfance. Car vous n’étiez pas un monsieur bien grave dans ce temps-là. Vous n’aviez pas l’air tendre, peut-être parce que vous étiez timide.

Ce jour-là, vous ne vous doutiez pas, en attendant d’être introduit chez Francis Charmes, que votre voisine deviendrait votre chère, votre tendre et fidèle amie. Mais le destin veillait.

Pour moi, il me semble que ces quinze années sont un rêve et que je me retrouve telle que j’étais en 1908. C’est que, précisément, cette année-là, une amitié s’offrait à moi, qui ressemblait à la vôtre, mais en apparence seulement, car vous en êtes la réalité et je n’ai trouvé, en ces temps lointains, que la parodie, le mirage et l’illusion. Mais il y avait dans mon cœur tout ce que la vie n’a pu m’enlever, tout ce que j’ai gardé pour vous, à travers les douleurs, les erreurs et les catastrophes, à travers l’amour même qui fut mon bonheur unique ; il y avait ce désir mystérieux et poignant d’un être pareil à moi, d’un être qui était vous, et tant de bonne volonté, tant d’enthousiasme, tant de tendresse passionnée et de courage...

Il y avait tout cela dans mon cœur. Regardez : tout cela y est encore, et je vous le donne. C’est le seul bien qui me reste, c’est le meilleur de moi-même, c’est le cœur de mon cœur que je ne connaissais pas.

... Je viens de recevoir votre lettre. Comme nous nous comprenons bien, comme nous sentons au même moment les mêmes choses ! S’il faut que je sois heureuse pour vous donner du courage, il faut aussi que je vous sache heureux pour que je sois courageuse.

Mais croyez-vous vraiment que je sois si réservée avec vous ? Oh ! non, je ne veux pas refréner les élans de ma tendresse. D’ailleurs je ne pourrais pas.

Mon ami, je voulais vous donner un souvenir de cette année 1908, et j’étais bien embarrassée parce que je n’ai plus rien qui m’en reste, excepté des meubles et des livres.

Or, tout à l’heure, en m’habillant, j’ai demandé un ruban bleu. La femme de chambre ne trouvant pas de ruban convenable est allée chercher, pour me l’apporter, un carton qui est un cimetière de frivolités. Et qu’ai-je trouvé parmi les rubans et les fleurs de mes anciens chapeaux ? Un petit collier de velours bleu turquoise et de tulle pailleté d’or que j’ai porté en 1908, exactement avec une robe noire et bleue décolletée.

Comment était-il resté, cet objet sans valeur, démodé, fané, inutile dans ce carton, que je n’ouvre jamais ? Je l’ai pris, je l’ai regardé avec un peu d’émotion et je l’ai mis de côté pour vous le donner, si ce présent ne vous fait pas sourire... Ce ruban de velours aurait l’âge de notre tendresse si les dieux l’avaient permis. C’est la seule chose matérielle qui m’ait touchée, qui ait fait un peu partie de moi et qui subsiste encore après tant d’années. Le voulez-vous ? Vous y sentirez revivre quelque chose de ma jeunesse.

A demain, mon ami, mon ami bien-aimé. Mon âme est pleine de vous. Où vous n’êtes pas, je sens un vide, une tristesse que je ne puis exprimer...

C’est bien le même parfum qui est dans le petit mouchoir que vous avez de moi et dans ma lettre. C’est une essence arabe que j’ai achetée au souk de Tunis à un beau jeune homme à turban vert, à robe rose. Deux gouttes d’essence d’œillet dans un tube de cristal bouché suffisent à parfumer tout ce qui les approche.

Si je pouvais parfumer toute votre vie avec deux mots, comme je les dirais ! Je les dis tout bas dans mon cœur quand je pense à vous.

Denise.

VII

Juillet.

Mon amour, ce jour ne finira pas sans que je vous aïe répété encore une fois que je vous aime. Je vis dans un rêve. Mon amour, je suis à vous, toute à vous. Dieu, que vous êtes loin, que ce départ a été triste ! Mon cœur me quittait pour monter avec vous dans la voiture qui vous emportait. Comme je suis seule, maintenant, comme cette maison est vide et sonore, étrange, désembellie par votre absence ! Je n’ai pas faim, je n’ai pas sommeil et pourtant je suis rompue par les émotions de cette journée. Ah ! si tu savais à quel point j’étais bouleversée, déchirée depuis deux mois, depuis que je comprenais que je t’aimais non pas d’amitié, mais de l’amour le plus tendre. Je me rappelais le conseil que tu étais venu me demander en cette après-midi d’avril, qui restera pour moi inoubliable. Pouvais-je m’y tromper ? N’était-ce pas à cause de moi que tu étais tenté de défaire et de refaire ta vie ? Je ne regrettais pas de t’avoir dissuadé de briser les liens d’une affection antérieure et sacrée. Mais n’avais-je pas été plus loin que ne l’exigeait la raison ? Opter pour l’amitié quand l’amour s’offrait à moi, n’était-ce pas trop exiger de mon courage ? Et qui me demandait un pareil sacrifice ?

J’étais tourmentée, oppressée ; j’avais mal. Mais tu m’aimais, toi aussi, et on ne lutte pas contre l’inévitable. Tu es si bon, si généreux, si délicat, tel que je te souhaitais ! Comment aurais-je pu me défendre ? Mon ami, je suis à toi, bien heureuse de l’être, avec une confiance si douce, une tendresse si sûre d’elle-même, qu’elle est sans trouble, qu’elle supprime même cette pudeur qui me bâillonnait si douloureusement en ces derniers temps. Mais le bonheur ne me rend pas égoïste. Je ne te dis pas : « Sois sans remords », car l’amour le plus innocent fait, hélas ! autour de lui des victimes. Du moins, nous tâcherons de réduire le mal autant qu’il sera possible. Et pour cela, ta bonté naturelle sera ton plus sûr guide. Mon ami, je suis celle qui te mérite le moins. Qu’ai-je fait pour toi ? Il me semble que je n’aurai jamais assez de patience, d’attentions, de tendresse, de dévouement pour être digne de ce que tu me donnes. Je tiens entre mes mains ce que j’ai toujours appelé, que je croyais ne pas exister et qui était là, si doux, si grave, plein de jeunesse encore et si confiant, malgré les leçons de l’expérience. Où trouverais-je un être tel que toi ? Je me dis que c’est trop beau ; il me faut encore du temps pour m’accoutumer à un si grand bonheur... Ah ! ce beau jour de janvier, où tu es entré pour la première fois dans cette maison, qu’il soit béni ! J’ai connu, depuis, bien des heures tristes, bien des tourments, surtout lorsque je me débattais contre moi-même, mais que cette agitation de l’âme avait de charme, malgré tout ! Quand je te voyais, tes paroles étaient pleines de réserve, mais tes chères lettres étaient si transparentes ! J’y lisais si bien tes sentiments ! En même temps je sentais en moi l’amour contenu, inexprimé que j’enfermais jalousement. Il m’appartenait à moi seule ; il ne dépendait que de moi-même. Parfois, je souffrais de me taire, j’en étais malheureuse jusqu’à l’angoisse, surtout quand je craignais que, découragé par moi, tu ne finisses par te tourner vers une autre femme, mais parfois, rassurée, je jouissais de mon secret avec une joie silencieuse, avec une douceur, une mélancolie, un regret charmant, une émotion !...

Et maintenant, cet amour si longtemps captif, je lui ai donné la liberté ; il est hors de moi ; il a sa vie propre ; il ne dépend plus de ma volonté qu’il reste grave, profond, poétique, durable, pur, éternel. Il est en toi aussi. Sais-tu que je tremblerais si tu n’étais pas l’être noble que tu es ? Un homme moyen pourrait le réduire à sa taille, ce sentiment que je crois unique, tandis que, par toi, il va grandir magnifiquement. Mais il ne m’appartient plus. Son destin m’échappe et, d’instant en instant, ses conséquences vont se développer. C’était une graine que je tenais dans le creux de ma main et que j’aurais pu écraser entre mes doigts. A présent, c’est un arbre que nos bras réunis ne sauraient étouffer.

Je ne veux pas faire de la littérature, ah ! non, Seigneur ! Je désire être devant toi simple et vraie comme une petite fille. Je t’écris dans ce petit salon rouge que tu préfères et qui est si plein de toi. Je suis brisée, brisée, et cela me fait un mal si doux ! Je prends ta tête chérie entre mes mains pour la couvrir de baisers. Tu es ma joie, mon espoir, ma force et ma foi.

Denise.

VIII

Août.

Je ne peux pas ne pas t’écrire... Je relis tes lettres ; je regarde avec émotion les objets que tu as touchés. J’ai tes livres sur ma table et je les ouvre au hasard, et je suis triste en les lisant, parce que je pense à ta jeunesse que je n’ai pas connue, à ma jeunesse que je ne t’ai pas donnée. Toutes mes impressions se fondent et disparaissent dans cette grande mélancolie de l’attente. Tu seras là demain. Je te prendrai dans mes bras et je ne désirerai plus rien. Mais tu n’es pas là aujourd’hui et je ne puis me faire à l’absence. Je ferme les yeux, je m’imagine que tu es présent, j’appuie ma tête contre ta poitrine. J’ouvre les yeux, je vois ce salon rouge et le jour pluvieux de ce vilain mois d’août.

Ah ! devine ce que je n’écris pas et dans quel souvenir brûlant je vis ! Je t’aime avec les plus belles raisons qu’on ait d’aimer et avec toute la déraison qui est bien plus belle encore. Je t’aime avec une douceur, une folie que je n’ai jamais connues, que je t’avoue bien bas. Je compte les heures. Te revoir, te chérir, te caresser, enfermer entre quatre murs tout mon univers, comment pourrais-je penser à autre chose ?

Tes deux chères lettres de ce matin sont sur ma poitrine. Je sens le froissement léger du papier chaque fois que je respire. Je te dirai demain laquelle était la plus chaude. Je parie pour le côté du cœur.

J’ai eu tantôt la visite de cette malheureuse Fanny que Paul C... vient d’abandonner. Ah ! quelle horreur que de marcher sur un être pour aller vers un autre être, que de piétiner un amour qui souffre ! Comment cet homme a-t-il pu faire cela sans en mourir de remords ? L’infortunée a éclaté en sanglots, mais elle n’a pas eu un reproche. Comme elle t’aurait fait pitié ! Tu es si différent de Paul C..., toi, qui n’es que tendresse, inquiétude et bonté. Tu es un de ces êtres adorables qu’on chérit de plus en plus quand on a la joie de les posséder et qu’on ne pourrait pas remplacer.

Mon ami, je me reproche d’avoir manqué de tact avec cette pauvre Fanny. En me quittant, elle m’a dit : « Vous êtes heureuse, vous, Denise, cela se voit. On ne sait que vous souhaiter. » J’ai répondu : « Souhaitez-moi de garder ce que j’ai en ce moment. Je ne veux rien d’autre. » Elle m’a dit : « Oui, vous avez rajeuni et embelli depuis quelque temps. » Et elle est partie sur cette vision d’un bonheur que j’aurais dû lui cacher, parce qu’il est une offense à ceux qui souffrent. Il est vrai que, quoi que je fasse ou dise, l’amour qui m’illumine est si fort qu’au fond de mes yeux il y a toujours, il me semble, quelque étincelle qui me trahit.

Que le méchant destin épargne notre tendresse qui ne fera, je l’espère, jamais pleurer que nous, qu’il se contente de mon sacrifice comme rançon d’un si grand bonheur ! C’est si doux, si rare d’aimer ainsi ! Tu as toutes mes pensées, mon cher espoir, mon grand désir. Entends-tu à travers la distance ma voix qui t’appelle ? A demain, mon bien-aimé.

Denise.

IX

Septembre.

Que tu es raisonnable, mon ami ! Que ta lettre est sage ! C’est ainsi qu’il faut être et tout ce que tu me dis je le pense comme toi, et si tu ne me le disais pas, je te le dirais. Mais — comprends la nuance — c’est moi qui devrais te le dire.

Attends. Tout cela s’est fait un peu vite, et je suis encore trop troublée, par ce grand bonheur inattendu. Que tes mains soient délicates pour me prendre et tu verras que bientôt je pourrai tout entendre. Mais en ce moment, ma sensibilité est trop aiguë. Je sais que tu ne peux pas me dire : « C’est toi que j’ai aimée le plus. » Je le sais bien et je ne te le demande pas, alors tu devrais ne rien me dire du tout.

Je n’en souffre pas. Ne va pas croire que je puisse être jalouse. Ah ! mon chéri, je t’aime d’un amour trop pur pour qu’un sentiment égoïste vienne s’y mêler et le corrompre. Mais quand tu as la gentillesse de me dire que je suis vraiment ton double, as-tu besoin d’ajouter que tu ne renies rien de ce qui te fut ou t’est cher, que ce serait là un mensonge de complaisance qui ne m’abuserait pas ? Cela va sans dire, n’insiste pas.

Mon ami, ta lettre pourrait être lue par tout le monde ; elle te fait trop honneur, voilà ce que je lui reproche.

Tu m’élargis un champ de joie presque illimité et, au tournant de la page, par une phrase très sage, très raisonnable mais qui aurait pu rester sous-entendue, que j’aurais lue quand même entre les lignes, tu rétrécis ce champ de bonheur et tu serres mon cœur comme dans un étau.

Vois-tu, il est bien vrai que les paroles abîment parfois les plus belles choses, qu’elles les trahissent. N’abusons pas des paroles, surtout lorsque le regard, la voix, ne sont pas là pour les corriger. Tu ne renies rien de ce qui te fut ou t’est cher. Est-ce que tu me l’apprends ? N’en avons-nous pas parlé cent fois ? Pourquoi revenir là-dessus ? Ma tête travaille. Je cherche une raison, une intention cachée que tu n’as pas eue. Je suis dans cette disposition vibrante où l’on se fait un monde d’un rien. Mais pour une fois, c’est ta faute. En me répétant sans nécessité ce que je sais aussi bien que toi, en voulant définir avec précision la situation qui m’est faite et que j’ai acceptée, il semble que tu me retires une initiative, que tu m’enlèves un peu le mérite que j’ai à vouloir qu’il en soit ainsi. Tu soulignes, tu accentues, tu me fais sentir mes limites avec une sagesse qui s’adresse à ma raison, au lieu de parler à mon cœur qui est plein pour toi d’une ivresse de sacrifice et d’immolation.

Je relirai ta lettre plus tard ; je la trouverai parfaite ; elle l’est ; mais pour le moment, taisons-nous.

Voilà, mon ami chéri. J’aurais voulu t’écrire sur un tout autre ton. Vois-tu, nous écrivons trop. Nous ne mettons pas assez de divin silence sur des choses qui sont trop belles pour être dites. Taisons-nous quelquefois, mon cher amour.

Et, dans ce petit coin, je mets toutes les pensées les plus déraisonnables et les plus amoureuses, la plus tendre étreinte, le baiser qui est si doux, si doux...

Denise.

X

Octobre.

Oh ! François, quel affreux malentendu ! Parce que ta femme est souffrante depuis trois semaines et qu’un moment tu as craint pour sa vie, samedi, après une brève entrevue, je t’écris dans la naïveté de mon cœur, m’efforçant de m’oublier moi-même :

« Je sens revivre en moi l’amie des premiers temps. »

Aussitôt tu me réponds :

« Ta lettre est tout à fait selon mon souhait. Je ne demande qu’à te chérir avec une tendresse fraternelle, sans trouble, sans ombre. Ne regrettons pas ce qui a été et qui n’était pas le meilleur. Vois-tu, je n’étais pas fait pour le partage, l’hypocrisie, l’écartèlement sentimental... »

Est-ce bien vrai ? Je ne rêve pas ? C’est bien toi qui m’as écrit cela ? Comment est-ce possible ? Je lis et je relis ta lettre et c’est toujours la même stupeur. Il faut que je te voie, que je te parle, que se dissipe au plus tôt cet atroce malentendu. Comment pourrais-je vivre jusqu’à demain avec cette fièvre, cette angoisse ? Je te fais porter cette lettre par Justine. J’attends la réponse dans une voiture. Afin de ne pas attirer l’attention, la voiture ne stationne pas devant ta porte, mais tu n’auras qu’à suivre Justine. Ne tarde pas, je t’en supplie. Je compte les minutes.

Denise.

Le même jour.

Mon ami, je suis comme un être tombé d’un toit et qui tâte ses membres, étonné d’être encore en vie. Il n’est pas une parcelle de ma pensée, de mon cœur qui ne soit endolorie. Tu ne peux pas savoir le coup que tu m’as porté.

Parce que je n’ai pas l’habitude de me plaindre, il ne faut pas croire que je n’aie pas un cœur capable, lui aussi, de souffrir et qu’on puisse m’arracher sans que je crie.

Te souviens-tu de ce jour qui n’est pas encore très lointain où n’ayant que peu de temps à passer auprès de moi, après m’avoir prise fougueusement dans tes bras, tu voulais me quitter et où je m’écriai, rougissante et froissée : « Mais, François, l’amant n’est pas tout pour moi. J’ai besoin aussi de l’ami ! » J’ai souffert ce jour-là parce que je croyais perdre ce qu’il y avait de plus tendre, de plus délicat en toi. Alors l’amour m’a paru dénué de toute beauté. Mais j’ai souffert bien plus encore aujourd’hui quand j’ai cru perdre l’amour et que tu m’offrais l’amitié comme consolation — parce que c’est toujours la chose que l’on perd qui semble la plus belle.

Je me suis affolée. J’ai vu en une seconde tes lettres espacées, le ton refroidi, l’affection décroissant par degrés jusqu’à l’indifférence, la perte par fragments d’un être chéri qui tour à tour m’avait enflammée et me glaçait. Je me suis rappelé mille promesses, de si doux serments et tant de paroles enivrantes. J’ai réfléchi qu’il faut pour s’enrichir dépouiller quelqu’un et que, parce que je n’avais voulu dépouiller personne, ma bonté se retournait contre moi. J’ai vu cette lente agonie d’un cœur qui perd sa raison de vivre. Et quand je me suis retrouvée en présence de toi et que, tout d’abord, au lieu de me rassurer, tu m’affirmas une volonté si cruelle, l’excès de la douleur m’a portée au désespoir. En perdant mon bonheur, j’ai cru perdre la raison. Si tu n’as jamais connu une heure comme celle que j’ai vécue ce matin auprès de toi, tu ne peux pas me comprendre.

Hélas ! personne ne comprend personne. Les paroles mauvaises que tu as entendues ont jailli de moi comme le cri même de l’innocent qu’on exécute. Mais au fond, sache-le bien et n’en doute jamais, la bonté demeure et, quelle que soit l’injustice que je doive subir, je ne pourrai jamais te haïr. Je t’ai dit des choses mauvaises qui ne devaient pas rester en moi, qui auraient empoisonné ma tendresse. Il fallait les éliminer. Je ne puis croire que cela ait été mortel pour notre amour, ou alors c’est que l’amour était déjà mort.

Je comprends, je m’explique ce qui s’est passé en toi. La maladie de ta femme t’a contraint de réfléchir. A la lueur de cet événement tu as mieux mesuré la place qu’occupe dans ton cœur chacun des êtres qui te sont chers. L’exaltation amoureuse tombée, la tête froide, tu aperçois enfin le néant de l’illusion où tu as vécu depuis quelques mois. Je comprends le revirement qui s’est fait dans ton esprit. Mais ai-je pu faire que ce revirement qui me dépossédait ne m’ait été cruel à mourir ?

Sois tranquille, je ne te parlerai plus de celle envers qui je ne crois pas avoir manqué de générosité. D’ailleurs, comment pourrais-je désormais te parler de quoi que ce soit, de qui que ce soit avec colère ? Comment pourrais-je être violente ? Après cette secousse, je me sens si triste, si abattue, si peu désireuse de vivre !...

Ce que j’ai été, je ne le serai plus jamais. Le voudrais-tu que jamais je ne regagnerai la cime. Tu seras mon ami, plus tendre qu’un ami. S’il y a encore un peu de tendresse pour moi dans ton cœur, tu passeras ton bras autour de mon cou et j’appuierai ma tête sur ton épaule. Mais le bonheur qui m’a fui ne reviendra plus.

Car même si je vois renaître un jour l’amant que j’ai cru perdre, il y aura dans mon cœur plus de tendresse que de délire. Même si tu me voulais passionnée, je ne pourrais plus l’être. Tu traverses une crise passagère, tu changeras peut-être ; moi, je ne changerai pas. Je ne crois pas que rien puisse jamais m’ôter ce goût décevant que je trouve à chaque chose. Tout s’est terni pour moi. Hélas ! je suis de ces êtres qui ont appris qu’on peut vivre sans bonheur et qui se consolent en pensant que leur course, peut-être, ne sera plus très longue.

Mais pourquoi se laisser aller au découragement comme je le fais ? J’ai tort. Pardonne-moi. Je ne sais si c’est un mouvement généreux qui, au moment de nous quitter, t’a rendu à moi, si c’est l’amour, si c’en est l’ombre. Je ne sais qu’une chose, c’est que ce n’est pas moi qui te causerai jamais volontairement la moindre peine. La sagesse, la douceur, la patience, la gravité de l’esprit, tout ce qui t’a attiré vers moi se retrouvera quand je cesserai de souffrir. Et tu aurais voulu que je ne mette plus jamais ma tête sur ton cœur ? N’en parlons plus. Oublions. Ah ! tâchons d’oublier !

Denise.

XI

Novembre.

Je vais mieux, mon ami. Le sommeil revient et, avec lui, le courage et l’optimisme. Je recommence à aimer la vie.

Tu as été si gentil, si prévenant, si tendre depuis un mois, cherchant par tous les moyens à me faire oublier ce premier malentendu ! Et n’ai-je point senti, en cette douce journée d’hier où tu étais tout à moi, n’ai-je point senti que rien n’était changé entre nous, que je tenais serré contre mon cœur le François qui m’est si cher et que je suis toujours pour lui la plus aimée ?

Après une journée de bonheur, on est comme en convalescence. Ce qu’on éprouve est délicieux, un peu rêveur, un peu mélancolique. C’est comme une sorte de clair de lune intérieur. Dans cette disposition, tu imagines combien m’a touchée le billet que tu m’as écrit après m’avoir quittée. Sa lecture m’a fait pleurer. Non, mon ami, je ne demande pas que tu penses à moi à toutes les minutes du jour. C’est trop, et puis ce n’est pas souhaitable.

Ce que l’on fait sans interruption, on finit par le faire d’une façon machinale. La dévote qui dévide son chapelet refait ses comptes de ménage tout en murmurant les paroles d’où son esprit est absent. Pense à ton amie souvent, mais non sans cesse. N’use pas en toi si vite son image. Car pour tout dire :

Comme l’œil ne voit plus ce qu’il voit tous les jours, C’est n’y penser jamais que d’y penser toujours.

Je te prie de remarquer que ces vers sont de moi. Ce sont les premiers que j’ai faits de ma vie. Je suis en train, à ton contact, de devenir poétesse.

Soyons sérieux. Mon ami, tu ne sais pas combien l’histoire de ce flacon d’ambre est symbolique. C’est bien de l’ambre que tu as reçu. Sidi-Abdoun est un honnête marchand de Tunis qui ne trompe pas ses clients. Au reçu de ma lettre, il a couché dans la même boîte, sur le même lit de coton, le flacon d’ambre que je te destinais et le flacon d’œillet commandé pour moi. Malgré l’épaisseur du cristal, les deux flacons ont échangé un peu de leur parfum propre. Mon œillet est ambré et ton ambre sent l’œillet. Ainsi deux amants après une longue étreinte.

Au revoir, mon bien-aimé. Que n’es-tu là ? Si tu savais quel besoin sans cesse renaissant j’ai de te voir, rien que de te voir, même sans te parler, même à travers la vitre d’une fenêtre !

Denise.

XII

Décembre.

Mon ami, ce n’est pas bien. Tu sais que je compte toujours que tu m’écriras le lendemain du jour où nous nous sommes vus. Tu sais que je tiens, que je m’attache à ces petites choses, que, dans ta vie affairée, dispersée, une menue attention, la moindre prévenance de toi ont à mes yeux un prix inestimable. Je ne suis pas bien encombrante ni bien exigeante et je crois que nulle amie n’aurait un tel désir de s’effacer ni plus de bonne volonté que moi. Pourquoi me fais-tu involontairement, je veux le croire, ces petites peines si fréquentes ? Crois-tu que cela soit bon pour notre tendresse ? Crois-tu que l’amour le plus tenace, le plus acharné à vivre et à durer ne soit pas amoindri, appauvri, blessé par ces mille déconvenues qu’un amant pourtant doux et tendre ne fait rien pour lui épargner ? Je voulais t’écrire une lettre si chaude, si caressante ; mais comment en trouverais-je les termes devant ton apparente distraction ?

Tu me dis que tu es moins tendre que moi. Ce n’est pas ce que tu me disais au commencement. Tu as même tout fait pour me convaincre du contraire.

Hélas ! nous nous voyons si peu ! Malgré toi, à ton insu peut-être, tu te déshabitues de moi. Tu ignores ma journée, ma rêverie, ma promenade, mes pensées, ma tristesse. Je ne reçois plus de toi qu’une attention distraite, un rayon affaibli qui décline, un regard oblique qui va se détourner. Je sens bien, je sens trop que ma tendresse inquiète ne t’apporte aucune force et même que tu n’as pas besoin que je t’aime.

Autrefois, quand je voyais le porteur de dépêches, mon cœur battait d’espoir ; j’ouvrais d’un main tremblante le papier bleu et quand du premier coup d’œil j’avais lu la signature François, je savais, j’étais sûre qu’elle m’annonçait ta venue alors que je ne t’attendais pas. A présent, ce même papier bleu m’annonce toujours que tu ne viens pas quand je t’attends. Assurément, tes excuses sont valables, tes raisons sont de celles devant lesquelles on ne peut que s’incliner. Mais le fait est là. Autrefois, tu me disais : « Nous sommes deux êtres si semblables que nous étions nés pour nous connaître et nous aimer... Je te cherchais ; j’allais à ta rencontre. Chacun de mes pas me conduisait vers toi. » Aujourd’hui tu me dis : « L’amour ne peut pas suffire à remplir ma vie » ; ou bien, en parlant d’une femme quelconque : « Elle est charmante ; elle me plaît beaucoup. » Et je dois me taire, te cacher ma peine pour ne pas t’irriter. Mais quelle tristesse de voir s’affaiblir, s’émietter, de jour en jour, un sentiment qu’on croyait si fort, si durable !...

Tantôt tu te jettes dans le travail avec une fureur qui m’inquiète, tantôt tu recherches les distractions, les plaisirs, les fêtes. Notre liaison, tu peux lui accorder çà et là une heure, mais ensuite l’engrenage de ta vie te prend et tu m’oublies. Cela est inévitable, sans doute. Mais moi, pendant ce temps, je suis là, retournant mes pensées, reprenant ce que tu m’as dit, découvrant un sens terrible à des mots innocents. Je suis là tout occupée de toi, ne vivant que pour toi, attendant une lettre, attendant ta venue. Ah ! la fièvre de l’attente ! Soupçonnes-tu ce que c’est ? Encore quatre jours. C’est mercredi qu’il doit venir. Encore trois jours. C’est pour après-demain. C’est pour demain, pour aujourd’hui. Ah ! ce tourment d’imaginer mille obstacles, cette impatience qui rend les mains moites, cette anxiété qui serre la gorge. Plus que vingt minutes, plus que dix-neuf, plus que dix-huit. Le train doit être en gare. On pense aux tendres reproches qu’on taira tout à l’heure, à la folle inquiétude qu’il faudra cacher. On regarde l’heure qu’on a oublié de consulter depuis un long moment ; mais non, une minute à peine s’est écoulée. Plus que dix-sept. Et enfin, enfin, plus qu’une. Et rien. L’aiguille indifférente continue sa marche comme si ce moment n’avait rien d’exceptionnel. La porte est toujours là, muette, immobile et close. Rien que ce soleil de fin d’automne qui caresse la pierre du perron et insensiblement glisse vers l’ouest. L’oreille tendue, les sens aiguisés, on cherche à percevoir le bruit d’une voiture. Oui, on ne se trompe pas, c’est bien une voiture qui roule, qui approche. On court à la fenêtre. Non, ce n’est pas lui ! On se dit : « Il aura manqué le train. C’est une demi-heure à attendre. » On prend un livre, on se réfugie dans la pièce la plus retirée ou bien, si le temps est beau, au fond du jardin. Et soudain, le tintement de la sonnette vous fait tressaillir, vous rend les jambes défaillantes, emplit votre poitrine d’une onde de vie qui l’étouffe. On voudrait courir, on se maîtrise, on s’efforce de paraître calme, de marcher lentement. On ne sent plus le sol sous ses pieds. Et c’est le télégramme, le télégramme redouté, auquel on ne voulait pas penser et qu’on n’a pas besoin d’ouvrir pour savoir ce qu’il contient.

Excuse-moi de libérer aujourd’hui tout mon cœur, de te montrer toute l’étendue de ma misère. Je vais partir. Je vais aller passer deux mois à Saint-Jean-de-Luz. Ma santé exige ce déplacement. Durant deux mois je ne te verrai pas. Car si tu m’offrais de venir m’y rejoindre pour quelques jours je n’accepterais pas. Je sais trop ce qui m’attendrait après ton départ. En ce pays triste et voluptueux, où l’âme ne trouve ni appui ni ressort, tu me laisserais, après une courte étreinte, en proie à une mélancolie inexprimable, pendant que tu t’en irais, insouciant et joyeux, vers tous les agréments et les plaisirs de la vie. Je renonce à la joie si douce que j’aurais à t’avoir tout à moi pendant quelques jours, là-bas, parce qu’ensuite je serais mille fois plus sensible au retard d’un courrier, à un mot oublié, au geste que tu ne songerais pas à faire. Non, non, c’est dans ce pays où rien ne me parlera de toi, que je veux me ressaisir.

Hélas ! la pensée qu’un jour viendra où tu ne seras plus pour moi qu’un ami banal qu’on retrouve avec plaisir mais auquel on réduit sa place, dont les lettres ne vous font pas battre le cœur, dont l’attente vous laisse calme et l’absence sans émoi, cette pensée me semble plus désolante que tout. Et voilà pourtant où nous allons, où tu me conduis. Et voilà la lettre que je suis en train de t’écrire lorsque tant de paroles pressées, chaudes et enflammées voudraient s’exhaler de mon cœur vers toi. Je t’écris sans élan parce que je le dois. Mais les sentiments qu’on simule on finit parfois, à la longue, par les éprouver...

Vois-tu, mon ami, ce n’est pas quand elle est malheureuse qu’il faut juger le cœur d’une femme. C’est quand elle est heureuse, c’est aux heures de grande sécurité quand elle pourrait se permettre impunément d’être moins tendre, qu’elle donne la mesure de ce qu’elle vaut. Alors elle peut être tentée parfois, parce qu’elle est comblée, de faire le moindre effort. J’ai la fierté de penser que c’est aux heures où j’ai le mieux senti mon pouvoir sur toi que je me suis montrée le plus attentive, le plus dévouée à ton bonheur. Mais il est malheureusement vrai et quelqu’un l’a dit avant moi, que la plupart des hommes n’ont de zèle que lorsqu’ils sont inquiets. Ils ne consentent à s’ingénier, à se dépenser en mille soins que s’il s’agit de ressaisir ce qui leur échappe, et c’est seulement pour la raison qu’on les fuit qu’ils se décident à presser le pas, à courir. Il me semble que celui qui attend d’être menacé dans son bonheur pour témoigner à l’être aimé son dévouement ne démontre que son égoïsme.

Je te quitte. Je suis lasse. Dehors, le soleil brille. Quelle belle matinée de décembre ! Moi, le soleil m’offense quand tu n’es pas là. Mais je m’efforce de le considérer avec sympathie parce qu’à l’heure où je t’écris il attend derrière les volets que ton domestique vienne lui ouvrir pour pénétrer dans ta chambre. Tu cligneras des yeux en le voyant entrer. Ton cœur en sera peut-être éclairé, mais tu ne sauras pas que son rayon ami t’apporte un peu de ma pensée.

Au revoir. Prends soin de toi, ne travaille pas trop, ne t’amuse pas trop, et ne me laisse pas, ne me laisse pas sans nouvelles.

Denise.

XIII

Janvier.

Mon ami, c’est donc vrai que je suis partie, que je suis loin de toi ? Comme tu as été bon et affectueux le dernier soir ! Ce souvenir m’est bien doux. Tu avais un visage tiré, tu ne songeais pas à séduire ; ma robe n’était pas jolie et nous n’étions pas amoureux. Mais comme je t’aimais ! Je me sentais heureuse et triste, enfin rassurée après ces jours de folle inquiétude. Je te revois sur le quai de la gare. Je revois ton regard malicieux et plus ému qu’il ne voulait le paraître, ton sourire qui tremblait un peu. J’aurais voulu ne pas te quitter, ne pas partir, j’aurais voulu que tu fusses très méchant pour être très patiente et très tendre. J’aurais voulu passer ma vie auprès de toi.

Et maintenant, je suis loin. J’ai quitté la pluie hostile, la gifle du vent pour retrouver ici cette même pluie devenue caresse, ce même vent devenu velours. Mais depuis ce matin, le soleil règne. C’est bien le doux soleil de janvier qui convient à ce pays ; l’air est ouaté ; le silence à lui seul enchante et repose l’oreille. Le timbre des voix, le mouvement des gens, tout est apaisé, nonchalant, tout a gardé la poésie amortie de l’automne. Avant de t’écrire, je suis allée me promener sur la route d’Aïcerrota. C’est un lieu solitaire et charmant. Entre les branches des arbres effeuillés, le soleil oblique caressait ma joue. Je pensais à toi : je te parlais. Ton cher fantôme accompagnait mes pas. Ta voix chuchotait à mon oreille ; ton léger parfum d’ambre voltigeait autour de moi. Comme ce pays est bien fait pour les séparations, la mélancolie des adieux, les douleurs d’amour, les regrets éternels ! Je marchais à pas lents. Parce que le carnaval est proche, quelqu’un jouait de la guitare dans une rue voisine et des gens dansaient en plein air. Je songeais à des paroles de toi qui me furent douces, il y a deux mois, après notre premier malentendu. Tu me disais : « Est-ce bien moi qui ai pu te causer tant de chagrin ? Est-ce possible ? Ai-je donc été fou ? » Tu me tenais dans tes bras ; le soir obscurcissait la fenêtre. Et tu ajoutais : « Ce soir est si beau, je suis si heureux, si comblé que ce serait un bienfait de mourir en un pareil moment. » O mon ami, me dirais-tu encore cela aujourd’hui ?

Denise.

XIV

Février.

Mon ami, j’ai lu ta lettre et puis je l’ai relue et je ne parviens pas à la comprendre. Je ne comprends ni sa mauvaise humeur ni surtout son ton excédé. Je la trouve insensée. Il n’est pas possible qu’une simple phrase innocente où je t’avertis qu’après un mois de séjour ici je suis comme anesthésiée par ce climat, mais qu’à mon retour je penserai à toi avec plus d’inquiétude, il n’est pas possible, je ne puis comprendre que cela me vaille cette réplique qui a comme un son de rupture.

Tu entends être libre, me dis-tu, et non pas harcelé par des plaintes continuelles. Tu veux bien être un ami, non un esclave. Qu’est-ce que cela veut dire ?

François, il se passe dans ta vie quelque chose qui m’échappe. Tu es loyal ; peut-être t’ignores-tu toi-même. Peut-être ne vois-tu pas clair en toi ? Je m’obstine à tirer de loin sur la corde d’une cloche qui depuis longtemps ne sonne plus dans ton cœur. Se peut-il que le mien soit si vibrant quand le tien est déjà sourd ? D’où vient qu’ils ne battent plus à l’unisson ? Nous nous sommes rencontrés ; nous avons cru marcher du même pas ; mais tu allais plus vite, et je mesure, impuissante, l’écart qui est entre nous. Ton amour essoufflé est au bout de sa course quand le mien est si près de son point de départ. Il est midi dans l’un ; dans l’autre c’est déjà l’ombre.

Quel motif t’entraînait ? Qu’avais-tu à courir ? Qu’ai-je fait pour te lasser ? Pourquoi cette lettre d’aujourd’hui ? Tu n’as pas obéi à ta propre impulsion en me l’envoyant. Tu es trop généreux pour m’écrire sur ce ton, de toi-même, en toute liberté d’esprit, lorsque deux jours de courrier, aller et retour, nous séparent. Il y a là quelque chose de dur, de cruel qui ne te ressemble pas. Je te supplie de regarder en toi, de t’interroger. Ce que tu m’as écrit est tellement injuste que j’en suis plus abasourdie qu’affligée.

Non, plus j’y réfléchis et plus je me persuade que ces reproches ne m’étaient pas destinés. Ils se sont trompés d’adresse. Si tu as été excédé par quelqu’un, ce n’est pas par moi. Ce n’est pas moi qui suis responsable de ta mauvaise humeur. Ce n’est pas moi qui te prive d’un atome de ta liberté.

Au contraire, je comprends, j’admets tous tes caprices d’écrivain et d’artiste gâté par le succès. J’admets tous tes changements et que tu puisses considérer aujourd’hui que le plus grand des biens c’est l’indépendance, tandis que l’an dernier tu ne rêvais que de sacrifier cette indépendance à ta nouvelle amie. Alors le plus grand des biens, à tes yeux, était ma tendresse.

Mais tu es libre, mon ami, libre, hélas ! libre même de ne plus m’aimer. Je te demande seulement, si cela est, de ne pas inventer de prétexte, d’être loyal. Si cela est, ne me ménage pas, dis-moi la vérité.

Vois-tu, François, tu es trop heureux. Célèbre, accueilli en tous lieux par des sourires, des flatteries, partout fêté, tu as perdu, peu à peu, les vertus héroïques qui, à ton début, faisaient de toi un être exceptionnel. Tu ne penses plus qu’à tes plaisirs, et tu ne peux plus souffrir la plus légère entrave à leur accomplissement. Tu te plains quand tu devrais bénir le destin de t’être si clément. Il te manque quelque grande épreuve, accompagnée de quelques petites épreuves secondaires, pour te ramener au sentiment réel de la relativité de tous les bonheurs.

Mais je ne te souhaite aucune épreuve, même si elle doit te rendre meilleur. Je te souhaite seulement de descendre en toi-même et d’y trouver tout naturellement ton cœur qui, sans doute, ne cesse de te parler que parce que depuis quelque temps tu as cessé de l’écouter.

Je t’embrasse tendrement.

Denise.

XV

Mars.

Mon ami, voilà donc la nouvelle qui m’attendait à mon retour et que je redoutais plus que la mort ! Une femme est passée dans ta vie et t’a pris à moi. C’est bien simple, c’est si banal. Ah ! la terrible chose !

Cette nuit, chaque fois que je me réveillais, j’éprouvais au milieu de ma torpeur un malaise insoutenable. Quelque chose était en moi, caché dans un repli de ma pensée encore confuse, et qui, en se dévoilant, je le pressentais, allait me faire un mal horrible. Aussi voulais-je désespérément me réfugier dans le sommeil, me rendormir, pour ne pas savoir. Mais tout de suite c’était l’évidence, cruelle comme une révélation. Je recommençais à apprendre mon malheur : François n’est plus dans ma vie !

Malgré les troubles fréquents, les inquiétudes passagères, tout ce que je croyais être, cette illumination secrète, cette griserie de mes journées, cette surprise enchantée d’ouvrir les yeux le matin en me disant que les erreurs de ma jeunesse étaient bénies puisqu’elles étaient le chemin qui m’avait conduit à un si grand bonheur, tout cela que je n’ai plus, comment n’en sentirais-je pas la perte avec un désespoir qu’aucun mot ne saurait exprimer ?

Mon ami, tu connais peu ma vie ; tu ne sais pas comme j’ai été jeune, confiante, courageuse. Je n’ai pas désiré la gloire ; je n’ai désiré que l’amour. Tu ne peux pas savoir... Quand je me refermais par pudeur pour ne pas laisser entrevoir mon âme à une âme trop médiocre, quand je me suis écartée parfois résolument d’un être inférieur qui pourtant m’attirait, toujours, toujours, l’espérance de trouver enfin un cœur digne du mien m’a soutenue.

C’est là le vrai drame de ma vie.

A présent, mon ami, je ne suis plus toute jeune. Il n’y a rien devant moi, puisqu’il n’y a plus l’amour. Il était venu au moment où je ne l’attendais pas, avec tant de bonté, de douceur, d’abandon, de confiance, de compréhension, me dire : « Tu vois, malgré la distance, la solitude et les obstacles, je viens toujours à mon heure puisque je suis là. » Il était venu ; c’était mon bien le plus cher. Comprends-tu pourquoi je tremblais de le perdre ? Comprends-tu que j’aie pu te dire un jour au début : « Si vous n’êtes pas sûr de vous, épargnez-moi, épargnez-moi. » Comprends-tu ?

Mon ami, je ne suis pas née docile ; mais pour toi je le suis devenue. Je n’étais pas très sûre de mes opinions dès qu’elles n’étaient pas conformes aux tiennes ; je reniais mes goûts, mes penchants à l’instant même où ils risquaient de te déplaire. Si j’avais connu tes amis, je n’aurais pas pu supporter leur réserve ou leur froideur ; il m’eût fallu à tout prix entrer dans leurs bonnes grâces pour m’en faire des alliés auprès de toi. En ta présence, j’étais conquise et sans jugement. Tu étais là ; rien d’autre ne m’importait plus et je ne sentais pas fuir les heures que mon délice avait comme immobilisées. Tu régnais si absolument sur moi que j’aimais à me donner tort quand il n’était pas certain que tu avais raison. Mais je n’ai aucune humilité ; je sais tout ce que je donnais et que tu as perdu.

Hélas ! Ce mouvement d’orgueil ne me sied pas ; il ne me peint pas ; il travestit mon immense détresse. C’est moi qui ai tout perdu. Me voici presque vieille, plus vieille depuis que je sais... Je n’ai plus assez d’illusions pour croire encore au bonheur et je n’attends plus rien, ni la gloire dont je n’ai cure, ni l’amour que j’ai tant aimé. Et ce qui doit venir sera plus noir que ce qui est.

Tu me dis que depuis six mois tu t’es efforcé de me donner l’illusion de ce qui n’était plus, afin de me rendre heureuse s’il se pouvait et que tu n’as réussi qu’à te rendre malheureux toi-même ; tu me dis que si l’on t’avait donné toute puissance sur ton cœur tu aurais voulu n’aimer que moi ; tu me dis que cet hiver tant de choses pouvaient t’abuser sur la nature d’une sympathie que tu as éprouvée dès le premier jour pour quelqu’un... d’une sympathie qui était si parfaitement pure et qui s’enveloppait de silence... tu me dis que tu étais dans les serres de l’amour quand tu l’as reconnu... Ah ! je ne veux plus savoir tout ce que tu me dis. Cela me fait trop de mal.

Et pourtant, il faut que j’achève. Tu crois que l’on peut cesser d’être amants et rester amis quand il n’y a pas eu d’hypocrisie et de déloyauté de part ou d’autre. Rester amis quand on a, sans cesse, devant les yeux, des images qui vous crucifient, quand la seule vue du bonheur de l’infidèle vous est une mortelle offense, rester amis, ah ! François, crois-tu vraiment que cela soit possible ?

Denise.

XVI

Avril.

Adieu, François. Je suis plus courageuse. J’ai beaucoup réfléchi et je demeure sans haine. L’amour est toujours innocent. C’est ce que nous disions à l’époque où nous avons commencé de nous aimer et je dois le redire aujourd’hui, parce qu’une vérité ne saurait être une vérité à mes yeux seulement quand elle me sert et une erreur quand elle se retourne contre moi.

Il est vrai : j’ai peut-être demandé à la vie, à l’amour quelque chose de grand et de démesuré qu’ils ne pouvaient me donner. Je ne regrette pas la supériorité de ce rêve qui m’a aidée à vivre. Quand je t’ai connu, une grande espérance est entrée dans mon cœur. J’ai conçu que rien de médiocre ni de bas n’entacherait jamais le sentiment que j’y sentais naître. Ne m’eusses-tu apporté, au lieu de ce bonheur entrevu et un instant étreint, qu’une occasion de sacrifice, si ce sacrifice n’avait pas été vain, s’il avait été utile, fécond, s’il avait pu contenter ce besoin singulier que mon âme a de s’exalter, de se surpasser et ce goût qui n’est pas du tout religieux, ce goût peut-être artiste que j’ai de mettre un peu de ciel dans ce qui est terrestre, tu ne m’entendrais pas me plaindre. Je dirais simplement qu’il était bon et juste qu’il en fût ainsi.

Car, mon ami, ce désir absurde et magnifique de me dévouer que je portais à vingt ans ne s’est pas affaibli en moi. Je voudrais, au dernier jour de ma vie, fermer les yeux sur cette pensée : « Celui que j’ai le plus aimé n’a pas trompé mon attente. C’est le sort, c’est le destin qui me furent insensibles et durs. Lui, au contraire, fut ma douceur et ma consolation. » Si je reste toute meurtrie par les heures terribles que je viens de vivre, je m’en détourne résolument. J’ai remarqué qu’en nommant le courage on l’appelle à son secours et qu’en s’avouant désarmé, on se désarme davantage. Je veille à ce que, dans mon cœur solitaire, l’amertume se dissipe. Et je pourrais encore goûter une grande douceur mélancolique à songer que l’amour enfui, l’amitié demeure, qu’elle met en nous, non plus ces grands feux passagers et désormais éteints, mais cet éclairage intime, tranquille et doux des lampes du soir, avec quelque chose d’infiniment émouvant qui est la poésie silencieuse d’un beau souvenir.

Mais, François, cela est-il possible ? Tu es dupe de ta propre éloquence, de toutes les nobles raisons que tu te donnes à toi-même pour embellir tes actions. Nous avons parlé le même langage, mais nous n’exprimions pas les mêmes choses. Tu as pris pour l’amour le plus pur un trouble passager, le simple désir ; tu as paré de grands mots un sentiment subalterne. Et ne pares-tu pas en ce moment des couleurs les plus brillantes le même trouble qui te porte vers une autre ?

Moi, je ne me suis pas trompée sur ce que j’éprouvais. Je t’aurais aimé sans le lien du plaisir, et pour ta seule intelligence, parce que, avec toi, les heures sont tour à tour légères, chaudes, colorées et toujours, toujours belles. Je t’aurais aimé disgracié, infirme, vieilli. Je t’aurais aimé dans l’épreuve et l’infortune. J’aurais voulu me dépouiller pour toi.

Toi, tu n’es pas tendre, tu es passionné. La tendresse est pleine d’attentions, de zèle, de soins délicats dont tu t’affranchis et que seul l’état de passion peut t’inspirer. Chez toi, la source de toute exaltation est dans tes sens ; chez moi, elle est dans mon cœur.

Mon ami, j’ai relu toutes tes lettres et, à la lueur des derniers événements, tu m’apparais dégagé du mirage qui m’a longtemps abusée. Je voudrais te dire, sans élever le ton et avec une sagesse attristée : c’est une grande responsabilité qu’encourt un homme de ta valeur, de ton prestige, lorsqu’il dépose dans un cœur vulnérable le feu que m’insufflaient tes lettres. Cette fièvre, cette flamme, tu t’en délivres vite. Mais elles demeurent comme un ardent poison dans les veines de l’être que tu as incendié. Je te parle sans irritation. Je ne me plains pas ou, du moins, je ne me plains plus. De quoi me plaindrais-je ? Que m’apportait, depuis huit mois, notre triste amour déclinant ? Ai-je goûté une heure pure de toute inquiétude ? J’ai senti, peu à peu, se refroidir, se tarir toutes les sources de chaleur, de tendresse qui me venaient de toi. J’ai vu s’éteindre ce foyer et, jour par jour, l’indifférence se répandre sur ton visage et dans ton cœur. Qu’est-ce que je perds ? Des transes, des nuits d’insomnie, un choc au cœur chaque fois qu’on me remet une lettre et l’affreux pressentiment d’une mauvaise nouvelle qu’on sent venir, qui n’est que différée, toute une vie d’angoisse et de tourments ? Et je pleurerais ? Et je pleure ?

Insensée ! Depuis des jours et des jours, tu te débats contre toi-même. Tout ce que tu as conservé de sain, de sage, de courageux, l’instinct profond qui palpite et qui souffre en toi te crie : « Tu ne dois plus le revoir ». Il dépend de toi d’échanger la servitude contre la liberté. Et tu hésiterais ? Cet homme, source de tous tes maux, ne te fera plus souffrir. Il se détourne de toi. Tant mieux ! Dans quelques mois ou dans quelques années, si tu le rencontres, tu chercheras, étonnée, sur son visage le signe, la trace disparue de ce pouvoir qui, aujourd’hui encore, te subjugue. Tu vas respirer, tu vas l’oublier. La puissance isolante de l’amour rompant son enchantement, ta cécité, ta surdité vont cesser. Tu vas devenir sensible à la poésie des choses. La grande voix de Beethoven va de nouveau toucher ton oreille avec le murmure des sources et le chant des oiseaux. Ton art, que tu as négligé, va te rendre ses trésors perdus. Tu goûteras la présence de tes amis, la lecture, la douceur de l’été dans ton jardin. Tu vas penser, tu vas revivre. Et tu pleures ?

Quand je pourrai me remettre au travail, je demanderai à ma chère musique la consolation et l’oubli de ces mauvais jours. L’œuvre que je composerai, si elle parle à l’âme, si elle est, comme je l’espère, émouvante et pathétique, fera venir à moi celui qui m’apportera la récompense de mon courage, celui que j’attendais vraiment et qui, peut-être, en ce moment, me cherche. Je serai soutenue par cette douce espérance. Mais alors même que celui que j’attends ne viendrait pas, l’art seul me serait un réconfort. C’est un peu la fonction de l’artiste de souffrir. Si l’amour nous blesse, c’est pour nous inspirer, et lorsque nous avons été très malheureux, il nous reste, hélas ! d’écrire notre chanson.

Adieu, François.

Denise.

FIN

E. GREVIN — IMPRIMERIE DE LAGNY

ALBIN MICHEL, Editeur, 22, Rue Huyghens, PARIS

Vol.

BARBUSSE (Henri) (Lauréat du Prix Goncourt 1916)

L’Enfer 1

BENOIT (Pierre)

L’Atlantide (Grand Prix du Roman 1919) 1

Pour Don Carlos 1

Les Suppliantes (poèmes) 1

Le Lac Salé 1

La Chaussée des Géants 1

Mademoiselle de la Ferté 1

BERAUD (Henri) Prix Goncourt 1922

Le Martyre de l’Obèse 1

Le Vitriol-de-Lune 1

Lazare 1

BILLOTEY (Pierre)

Un Cœur ardent 1

BETZ (Maurice)

Rouge et Blanc 1

BRULAT (Paul)

La Gangue 1

L’Ennemie 1

CARCO (Francis)

Bob et Bobette s’amusent 1

L’Homme traqué (Grand Prix du Roman 1922) 1

Verotchka l’Etrangère 1

CHADOURNE (Louis)

L’Inquiète Adolescence 1

Terre de Chanaan 1

Le Pot-au-Noir 1

CHAMPEAUX (Georges)

La Prima Donna 1

CHENU (Charles-Maurice)

Jacqueline émerveillée 1

CORTHIS (André)

Pour Moi seule (Grand Prix du Roman 1920) 1

L’Entraîneuse 1

DAIREAUX (Max)

La Toscanera 1

DERENNES (Charles)

Vie de Grillon 1

La Chauve-Souris 1

DORGELES (Roland)

Les Croix de bois (Prix Vie Heureuse 1919) 1

Saint Magloire 1

Le Réveil des Morts 1

DUCHENE (Ferdinand)

Au pas lent des Caravanes (Grand Prix Littéraire de l’Algérie 1921) 1

Thamil’la (Grand Prix Littéraire de l’Algérie 1921) 1

DUMUR (Louis)

Nach Paris ! 1

Le Boucher de Verdun 1

Les Défaitistes 1

ELDER (Marc) (Lauréat Prix Goncourt 1911)

Thérèse ou la Bonne Education 1

Le Sang des Dieux 1

ERLANDE (Albert)

L’Immortelle bien-aimée (Prix Force Française) 1

GALOPIN (Arnould)

Les Poilus de la 9e 1

Sur le Front de Mer (Prix de l’Académie Française) 1

Les Gars de la Flotte 1

Mémoires d’un Cambrioleur 1

GRAFFIGNE (Aimé)

L’Inconsolée 1

KEYSER (Edouard de)

Les Passionnés 1

La Baraka 1

LANG (André)

Le Responsable 1

Fausta 1

LECOQ & HAGEL

Sid-Ghorab Surcorbeau 1

LOUWYCK (J.-M.)

Un Homme tendre 1

La Dame au Beffroi 1

LOUYS (Pierre)

Aphrodite 1

La Femme et le Pantin 1

MALHERBE (Henry)

La Flamme au poing (Prix Goncourt 1917) 1

MILLE (Pierre)

La Détresse des Harpagon 1

NAEGELEN (Marcel-Edmond)

La Conversion de Georges Burkardt 1

PERNETTE-GILLE

Un Amour 1

POURRAT (Henri)

Gaspard des Montagnes (Prix Littéraire du Figaro) 1

PSICHARI (Jean)

Le Solitaire du Pacifique 1

RANDAU (Robert)

La Ville de Cuivre 1

RENAITOUR (Jean-Michel)

L’Enfant chaste 1

t’SERSTEVENS (A.)

Les Sept parmi les Hommes 1

Un Apostolat 1

Le Dieu qui danse 1

Le Vagabond Sentimental 1

STEPHAN (Raoul)

La Dévotion à l’Amour 1

L’Homme-Chien 1

TRAZ (Robert de)

Fiançailles (Prix littéraire du Figaro) 1

VALDAGNE (Pierre)

Ce bon M. Poulgris 1

Constance, ma tendre amie 1

VAN OFFEL (Horace)

L’Oiseau de Paradis 1

Nuits de Garde 1

Le Tatouage bleu 1

Le Don Juan ridicule 1

Suzanne et son Vieillard 1

L’Exaltation 1

VILLETARD (Pierre) (Grand Prix du Roman 1921)

M. et Mme Bille 1

Les Poupées se cassent (Couronné par l’Académie Française) 1

WERTH (Léon)

Clavel Soldat 1

Clavel chez les Majors 1

Yvonne et Pijallet 1

Les Amants Invisibles 1

Dix-Neuf Ans 1

Catalogue franco sur demande

Association Linotypiste, 23, Rue Turgot, Paris (9e). Tél. : Trudaine 61-79.

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