Front matter (continued 2)
Reading edition
Quand, chaque matin, les grands faits universels arrivent à ma connaissance et viennent à la même heure comparaître en quelque sorte devant le tribunal de chaque homme, par ma manière de comprendre et de juger je me sens en communion d’esprit avec un grand nombre d’êtres que je ne connais pas. Ce que je pense, je sais qu’ils le pensent en même temps que moi. Ainsi je perds un instant le sentiment de ma solitude qui à d’autres heures m’est chère.
Il en est de certains vieillards comme de ces routes que l’on suit à la tombée du soir et où, selon que tels endroits ont mieux recueilli, capté la chaleur du soleil, l’on est surpris par la persistance de zones encore tièdes dans l’air refroidi.
Persistance de l’ardeur, de la jeunesse, de la vie dans un corps soumis au déclin ! Je crois que cela tient à cet instinct de curiosité — source de toute sympathie — à cet immense désir de connaître qui chez certains êtres, vivraient-ils mille ans, ne serait jamais épuisé.
Ceux qui déclarent avec sincérité qu’ils n’aimeraient pas à recommencer leur vie avouent par là qu’ils ont ignoré ou méconnu la seule chose qui donne du prix à la vie et qui s’appelle apprendre.
Apprendre ! chose qui semble vaine puisque, à peine épelons-nous quelques vérités que notre lampe s’éteint. L’auteur génial d’une grande découverte ignore quelles applications en feront ceux qu’il laissera derrière lui. Le livre dont il a écrit le premier chapitre lui est à jamais fermé. Et cependant cet instinct merveilleux qui l’a conduit, poussé, soutenu à travers toutes les difficultés, les obscurités du chemin, ne l’a pas trompé. Admirable destinée de l’homme qui, sans souci de son vêtement, de son physique, de ce qu’il mange, de ce qu’il boit, du lieu même où il travaille, a vécu ce beau rêve de poursuivre toute sa vie une idée féconde et de la réaliser !
Enviable pauvreté d’un Branly !
Mais l’homme sans génie, l’homme simplement éclairé, cultivé, l’homme de bien, qui, tant que les forces de son cerveau le lui permettent, cherche à augmenter son faible savoir, à agrandir chez lui le champ de la connaissance, pour celui-là quel résultat, quelle récompense ?
Celui qui accumule les richesses matérielles ne travaille pas en vain. Il se trouvera toujours quelqu’un pour les recueillir, les gaspiller ou les augmenter. Mais le sage qui accumule les trésors de l’expérience, pour qui travaille-t-il ? A quoi servira sa méditation ? Il sent que les forces le quittent, que la vie s’enfuit hors de lui, que bientôt il cessera de respirer, et cependant il lit, il pense, il réfléchit ; il se voudrait plus éclairé, meilleur. C’est l’honneur de la nature humaine qu’il en soit ainsi — du moins pour quelques-uns.
Apprendre, quand tout s’apprête à s’obscurcir en nous, accroître nos clartés intérieures à l’approche de la nuit éternelle et, quand on descend par le corps, tenter encore de s’élever par l’esprit !...
Ceux qui viendront après nous sur la terre le sentiront frémir en eux comme nous-même, ce sublime besoin de connaître. Cet instinct, cette flamme, cette fièvre de recherche les jetteront hors de leurs limites. Et c’est par cela sans doute qu’avec le temps sera améliorée non seulement la condition mais aussi la nature de l’homme.
Quelques penseurs à courte vue tirent argument des horreurs de la dernière guerre pour nier la loi du progrès humain. Mais combien s’est-il écoulé de temps depuis que les hommes vivent à l’état de société ? La lumière qui nous éclaire vit passer, il n’y a pas trois mille ans, Lycurgue qui fit Sparte et Romulus fondateur de Rome. Qu’est-ce que trois mille ans, et même, si l’on remonte aux civilisations les plus anciennes, qu’est-ce que six mille ans par rapport à la durée de la terre ? Que pèsent trois milliards de minutes dans les destins du monde ?
M’est-il indifférent que les hommes soient meilleurs quand je n’y serai plus ? Ai-je l’âme assez basse pour me désintéresser de ce problème ? Une chose que je ne dois pas voir, un bienfait dont je ne dois pas jouir, puis-je dire qu’ils m’importent peu ?
XXVII
Quelle que soit l’énigme de l’univers, comment croire que toutes les données du problème n’ont pas été pesées avec une sereine, avec une suprême clairvoyance et que la solution adoptée n’est pas la meilleure et la plus sage ? Choisis parmi tant d’autres qui n’ouvrirent pas les yeux, nous seuls avons été admis au spectacle de la vie. Nous y sommes, nous passons, nous allons mourir. Mais quoi qu’il advienne de nous, il faut se dire que le seul fait d’avoir vécu était une chose belle, grande, magnifique, incompréhensible et souhaitable.
Certains lecteurs préoccupés de mon salut m’ont reproché affectueusement de n’avoir pas la foi. Un officier qui s’est distingué pendant la guerre m’écrivit notamment :
« Relisez le pari de Pascal ».
Le pari de Pascal peut, il me semble, se résumer ainsi :
« Je crois en Dieu. Si j’ai raison je gagne tout ; si je me trompe je ne perds rien. »
C’est là évidemment un raisonnement ingénieux par lequel celui qui a la foi se justifie à ses propres yeux et aux yeux de ceux qui ne l’ont pas. C’est une sécurité supplémentaire qu’il se donne. C’est comme un verrou de sûreté qu’il met à sa maison. Mais cela suppose qu’on a déjà la maison. Vous m’offrez ce verrou à moi qui n’ai pas encore de maison, pas de biens spirituels à protéger. Je vois bien le verrou : je ne vois pas la porte où le fixer. J’ai beau me dire : « Croire est une opération qui ne comporte aucun risque. Donc je crois », en suis-je plus avancé ? La foi, hélas ! ne dépend pas de la volonté.
Est-ce de gaieté de cœur que je renonce à l’idée si douce de retrouver après la mort les êtres qui me furent ou me sont chers, que je me prive de cette suprême consolation ? Croit-on qu’il ne faille pas de courage à l’homme privé d’espérance et qui pense chaque jour à la mort pour se résigner au trou noir qui l’attend ?
Que Dieu existe selon la conception de l’Eglise romaine, se peut-il que me présentant devant lui les mains et la conscience pures je doive me défendre comme d’un crime de n’avoir pas cru à l’immortalité de l’âme ? Mais, mon Dieu, ce cerveau que vous m’avez donné commandait par sa complexion même la nature de mes pensées. Si cet instrument que je n’ai pas choisi, que je n’ai pu échanger contre aucun autre, dont j’ai dû me servir tel que je l’ai reçu de vos mains, si cette lampe éclairant les choses d’une certaine façon, bonne ou mauvaise, ne m’a pas conduit à la foi, est-ce ma faute ? Une montre est-elle responsable de l’heure qu’elle marque ? Si elle avance, si elle retarde, cela dépend du jeu de ses rouages. J’ai cherché la vérité. Me suis-je trompé ? J’ai cru et souhaité le contraire. Mes pensées ont été les fruits naturels de la plante que je suis. Il ne dépendait pas de moi qu’elles fussent autres. Si vous avez voulu que les éléments dont je suis composé ne fussent bons qu’à produire une manière de voir qui devait vous déplaire, pouvez-vous m’en faire grief puisque je n’ai rien fait pour qu’il en fût ainsi ?
Au cœur de la forêt, sous la multitude des feuilles, perdu dans cette foule sans voix, ce peuple immobile, silencieux, solennel, nous sentons autour de nous comme un génie des choses, comme une pensée confuse qui, des profondeurs du règne végétal, en marche vers nous, trouve dans notre cerveau son siège naturel. Nous sentons que c’est en ce cerveau étroit, fragile et merveilleux que l’immense vie éparse, que l’universel effort aboutissent, cherchent à prendre conscience d’eux-mêmes. Comment résisterions-nous à cet ordre irrésistible ?
Il faut que l’homme cherche, qu’il découvre, qu’il invente. C’est sa mission, sa tâche, son devoir. Et loin d’offenser la source de toute vie en se servant de son cerveau, il répond à son vœu. Nous le sentons si bien que, la tâche accomplie, quelle qu’elle soit, fait naître en nous cet allégement, cette détente, ce sentiment de délivrance, cette joie sereine et sacrée que nous ne retrouvons ni dans les plaisirs, ni dans les triomphes, ni dans la volupté. Nous le sentons si bien qu’à peine oisifs, le sournois et déprimant ennui entre dans notre vie. Travailler, c’est être bon, équilibré, sage, loyal, probe, moral. On se conduit bien quand on travaille. Les grands travailleurs ont la conscience nette. L’indulgence, la bonté, une conception plus tolérante, plus juste des choses résultent du travail et de sa sainte fatigue. Ce sont les désœuvrés qui sont immoraux et vicieux, qui conçoivent ou commettent les actes vils et bas. Si Dieu existe, celui qui travaille plaît à Dieu. Et alors où est la limite dans l’effort ? Où est la barrière ? Où le domaine légitime et le domaine usurpé ? A quel moment offensons-nous la puissance divine ? Et comment pourrions-nous l’offenser puisque nous sommes loyaux, droits, purs, désintéressés ? Quelle recherche peut être mauvaise puisque rien ne se fait de beau, de grand, d’élevé que par cet instinct qui porte l’homme au delà de ses limites et le pousse sans cesse vers l’inconnaissable afin de réduire s’il se peut l’obscurité qui nous entoure ? Mais c’est là notre plus impérieux devoir, notre unique objet en ce monde !
Vous me dites : « Ne raisonnez pas. Croire en Dieu, c’est l’aimer. C’est par l’amour que vous viendra la foi. » Mais qui plus que moi souhaite qu’il existe ? Dans quelle poitrine bat un cœur mieux fait pour le comprendre et pour l’aimer ? Ah ! que je voudrais croire qu’il est là, qu’il me voit, que sa pitié m’assiste et qu’au terme de la vie il me recevra dans ses bras ! Qu’il me serait doux de l’appeler mon père !
A qui n’est-il pas arrivé d’éprouver, certains matins de pure lumière ou bien le soir, à l’heure, si émouvante où celle-ci décline, une félicité singulière, une sorte d’ivresse inexprimable en contemplant la grande féerie qui enchante les faibles hommes ? C’est surtout au temps de ma jeunesse que j’ai éprouvé cette félicité sans paroles. Je sentais mon cœur se fondre et je n’avais pas besoin de comprendre, parce qu’en moi un sens supérieur à l’intelligence s’était merveilleusement accordé avec cet instant de la beauté éternelle. Quelque chose de grand dont une parcelle m’habitait était là, invisible et rayonnait. Transporté au-dessus de moi-même, il me semblait que Dieu avait choisi mes yeux pour regarder la création.
Mais toujours la raison est venue faner ce moment éblouissant, éteindre l’étincelle mystérieuse et me persuader que j’avais été dupe d’une émotion des sens, d’un peu de fièvre, d’une courte exaltation poétique.
Si la cause première est esprit — et peut-on admettre que ce qui est en nous ne soit pas en elle ? — cet esprit nous sera toujours inconcevable. Nous lui prêtons nos qualités, nos défauts, en un mot notre ressemblance. Mais ce Dieu en qui la bonté, la justice, la pitié, l’amour doivent trouver leur expression la plus parfaite, comment croire qu’ayant jeté sur la terre en nombre incalculable des créatures sans défense, aveugles, faibles, innocentes, inquiètes, effrayées, meurtries au moindre heurt, sollicitées par mille tentations, abusées par les apparences, éblouies par tous les prestiges, comment croire qu’il consente à ce que chacune d’elles si elle trébuche, si elle ne découvre pas la vérité éternelle, soit perdue à jamais ?
Gœthe a écrit : « Il y a des milliers d’âmes qui auraient aimé Dieu comme un ami si on le leur avait dépeint comme un ami et non comme un tyran capricieux toujours prêt à foudroyer de son tonnerre tout ce qui n’est pas la perfection absolue. »
Pour moi, ce Dieu en qui repose l’équilibre de l’univers, source de toute vie, qui règle la marche des mondes dans l’espace, fait les lois et les révise et qui doit résoudre continuellement des problèmes dont le moindre nous donnerait le vertige, je ne le vois pas dérangé à toute minute par la nécessité de noter qu’en un point imperceptible de l’infini ce grain de poussière qu’on appelle un homme a transgressé sa loi. Certes il faut souhaiter le triomphe de la vertu, et c’est à nous de faire en sorte que ce triomphe soit un jour possible. Mais croit-on que l’objet de l’univers se résume tout entier en une question de morale, et n’est-ce pas se faire de la divinité une idée un peu étroite que de se la représenter uniquement occupée à tenir registre du bien et du mal ?
XXVIII
Si ces pages n’atteignent pas ceux auxquels elles sont destinées, aurai-je eu tort de les écrire ?
Je n’ignore pas que, pour la plupart des hommes, et dans toute entreprise, réussir est la seule façon d’avoir raison.
Mais comptez-vous pour rien le plaisir d’avoir fixé hâtivement sur le papier quelques rêveries, quelques souvenirs et de se délivrer ainsi un peu — si peu ! — de l’univers que chaque être enferme en soi et qu’il voudrait exprimer ?
Si l’on me proposait ce marché :
« Pendant dix ans tu pourras travailler normalement sans craindre aucun trouble organique, sans accroître tes maux. Mais à peine sortie de toi, ton œuvre ne t’appartiendra plus ; tu n’en recueilleras pas, s’il y a lieu, le bénéfice moral. A toi le labeur obscur. A un autre l’applaudissement. »
Que répondrais-je ?
J’accepterais.
Je n’ai pas eu à choisir. Je n’ai pu écrire ces pages qu’en dérobant, çà et là, une heure aux soins de ma santé. Je n’ai pu les écrire que du bout de l’esprit, sans tendre mes cordes, et si, deux ou trois fois, j’ai fait entendre quelques accords de violoncelle, c’était en sourdine.
Souhaitons que cent esprits se donnent la peine d’accueillir ces Paroles d’un solitaire. Car, ainsi qu’aime à le répéter un des rares amis qui viennent encore me voir environ une fois l’an :
— La plus belle destinée pour un écrivain, ce n’est pas d’avoir du succès, c’est d’avoir des partisans.
XXIX
Lorsque dans ma chambre il se fera un grand silence et que le médecin en descendant l’escalier baissera la voix pour dire à la personne qui le reconduira : « C’est fini. Il n’y a plus d’espoir », je voudrais qu’il ne me vînt aux lèvres que des paroles de sagesse, de bonté et d’amour, comme le rosier qui va mourir donne une dernière rose.