FUNÉRAILLES D’ÉTÉ
Reading edition
A M. Louis Ganderax.
I
Nous rentrions de la pêche au large, avec le flot montant. Il faisait une de ces calmes et blondes soirées d’août qui revêtent les lointains, en Bretagne, d’une lumière infiniment douce, suspendue dans l’air comme une poussière d’or pâle. Le ciel profond, et d’une amplitude immense, se recourbait en voûte au-dessus des eaux...
Le Saint-Yves filait d’une allure égale, un peu incliné sur son flanc droit, traînant derrière lui un fin sillage que le soleil couchant teintait de pourpre et projetant, en avant de la proue, sur la face à peine moirée de la mer, la silhouette élégante de ses deux focs harmonieusement gonflés.
Herri Laouénan, le patron, fumait sa pipe, assis à la barre. Le reste de l’équipage—deux pêcheurs et un mousse—se tenait accroupi dans l’ombre de la grande voile, les coudes appuyés au plat-bord. Tous se taisaient. A vivre constamment dans les mystérieuses solitudes du large, les marins de cette côte, fils d’une race d’ailleurs taciturne, prennent à la longue des habitudes quasi monastiques de silence. Je suis sûr que depuis le matin, en dehors des indications nécessaires pour les manœuvres, il n’avait pas été prononcé cinq paroles... Nous glissions sans effort, sous la poussée d’une faible brise, entre les îles qui parsèment ce coin de Manche, dans les parages du Trégorrois.
C’est un des plus beaux paysages de mer que je connaisse. De toutes parts surgissaient autour de nous de gigantesques profils de pierre, des figures énigmatiques et colossales. Le rocher du Château, avec sa toison de lichens, gardait l’entrée du port, dans l’attitude d’un sphinx de bronze vert, et, vis-à-vis, l’île Saint-Gildas dormait, paresseusement étendue à l’ombre de son bois de pins qui la fait ressembler à quelque Salamine bretonne. Plus loin, vers le septentrion, s’égrenaient, comme les têtes débandées d’un troupeau à la nage, les innombrables récifs épars le long du littoral de Plougrescant... Des vols de mouettes tourbillonnaient, pareils à une neige vivante, dans la transparence ambrée de l’atmosphère. Devant nous, l’âpre échine de la côte, de l’armor penvénanais, s’enlevait en noir sur le ciel pâlissant. Un calme délicieux baignait toutes choses. Et la houle elle-même roulait par grandes ondes lentes et pacifiques. La trépidation de la barque était à peine perceptible: on l’eût dite immobile, figée sur place, au milieu de l’enchantement universel, n’eût été la fuite incessante des roches qui, l’une après l’autre, passaient, en un défilé d’ombres silencieuses, semblant remonter vers la haute mer.
Soudain une cloche tinta.
Et, comme s’il n’eût attendu que cet avertissement, un goéland solitaire, perché à la cime de l’écueil du Four, battit l’air de ses longues ailes grises et s’envola.
Les hommes, ôtant leurs suroîts, se signèrent. Le patron murmura:
—Dieu lui fasse paix!
Les autres répondirent en chœur:
—Amen!
—Ce n’est donc pas l’angélus? demandai-je.
—Écoutez! fit Laouénan, le doigt levé.
Les tintements tombaient, espacés, monotones, avec de lourdes vibrations qui allaient se perdre au loin dans la profondeur de l’immensité vide.
—Ne reconnaissez-vous pas le timbre de la cloche du Port-Blanc? Elle ne sonne jamais qu’en deux circonstances: le jour de la fête de Notre-Dame et pour le glas d’un marin décédé... Dieu fasse le sort qu’il mérite à celui qui vient de mourir!... Ce goéland que vous avez vu prendre son vol, c’était son âme qui partait.
—Je n’ai pas entendu dire qu’il y eût quelqu’un de malade dans nos alentours.
—Féchec-coz[3], depuis près d’une semaine, n’est pas sorti[4]... Je lui ai rendu visite hier. Il m’a dit: «Je suis au bout de ma chique...» Ou je me trompe fort, ou c’est son glas que nous entendons.
Et, de nouveau, le patron se tut, et les hommes renfoncèrent leurs casques de toile huilée sur leurs figures graves, tandis que la cloche de la chapelle continuait de marteler le vaste silence à petits coups réguliers et plaintifs...
Le soleil n’était pas encore complètement couché quand nous accostâmes au débarcadère. Un groupe de femmes stationnait près de la hutte du douanier de garde, sur un tertre à demi éboulé dominant le môle. Une d’elles, une grande fille brune, à la peau rêche et bistrée, marbrée de rouge par les larmes, vint au-devant de nous, dès que nous eûmes posé le pied à terre, et, s’adressant à Herri Laouénan:
—On t’attend chez nous pour ensevelir mon père. Il a eu sa connaissance jusqu’à la fin et, au moment de mourir, il t’a désigné. A toi seul, paraît-il, il a donné ses instructions.
C’était Annie, surnommée «Goémon vert», la fille de Féchec-coz.
—Va dire que j’arrive, répondit simplement le pêcheur.
Il héla le mousse resté à bord pour ranger les agrès.
—Passe-moi un des congres, petiot.
L’enfant lui tendit, en la soulevant par les ouïes, l’énorme bête gluante. Il la jeta sur son épaule, avec l’aisance d’un Hercule dompteur de monstres, et nous nous mîmes à gravir le raidillon qui conduit au village.
II
Le Port-Blanc n’est, à proprement parler, qu’un hameau marin, une enclave de Penvénan,—dont le bourg est situé à quatre kilomètres dans les terres, au centre d’un plateau assez triste, planté surtout de calvaires et de haies d’ajoncs.—Deux ou trois auberges, une douzaine de chaumières, c’est tout le village. Une route de grève, pavée de galets et où traînent des guirlandes de varechs abandonnés par le jusant, forme la rue unique. Une menue ruelle s’en détache, contourne les maisons qui bordent la plage, puis se disperse en une multitude de sentiers grimpants, bientôt évanouis derrière la hauteur.
Au fond d’une cour donnant sur cette ruelle, achève de s’effondrer une antique demeure du XVIᵉ siècle, couverte en glui, avec tourelle en poivrière, semi-masure et semi-manoir. Le rez-de-chaussée, humide et sombre, ne prenant de jour que par une étroite lucarne, sert à la douane d’entrepôt pour les épaves. C’est un capharnaüm étrange, une sorte d’ossuaire des naufrages, où gisent pêle-mêle des bouts de filin, des tronçons de mâts, d’énormes ferrures encrassées de rouille, des ancres, des rames, des planches sur lesquelles se lisent encore des noms de navires de toutes nationalités: bref, tout un musée funèbre de la mer. Cela sent le moisi, la saumure, et une pénétrante odeur de goudron ranci. Un escalier extérieur, en granit, conduit à l’étage, abrité par un auvent que soutiennent des piliers de chêne bizarrement sculptés.
C’est là que, depuis plusieurs générations, habitent les Féchec. Un de leurs ancêtres, enrichi par la flibuste, acheta la maison en l’an de grâce 1712 et y fit graver ses initiales dans la pierre, au-dessus de la fenêtre principale. A partir de cette date, l’aîné de la famille eut en apanage ce logis et le transmit à son premier descendant mâle, un peu plus délabré qu’il ne l’avait reçu. Il est d’usage, en Bretagne, de respecter toutes les vieillesses, celle des maisons comme celle des gens; les antiques murailles que l’âge et les intempéries inclinent vers la terre, y meurent paisiblement de leur belle mort.
Comme nous arrivions à la barrière qui donne accès dans la cour, Laouénan me demanda:
—Vous n’entrez pas dire une prière?
Si, vraiment! Je tenais à revoir une dernière fois les traits de ce rude marin, une des physionomies les plus singulières et les plus attachantes que j’aie connues; et surtout j’avais à cœur de payer à sa dépouille le tribut d’un suprême hommage... Que de chers souvenirs me rendent précieuse sa mémoire! Je lui dois mes plus profondes, mes plus exquises sensations de mer. En ce Port-Blanc, ma patrie d’élection, j’ai pu savourer, grâce à lui, les saines ivresses du large, en ce qu’elles ont de plus insinuant et de plus fort... L’été précédent, nous avions vécu ensemble, toute une semaine, de la libre vie errante des anciens vikings. Il m’avait fait découvrir les Sept-Iles, qui étaient pour moi un pays vierge et ne m’étaient apparues jusqu’alors que dans un brouillard de rêve, comme le mirage d’une Atlantide. Nous les avions explorées tour à tour, couchant une nuit dans chacune, enroulés en nos manteaux auprès d’un feu d’algues, avec la sourde rumeur de la houle à nos pieds et, sur nos têtes, le déploiement d’un ciel merveilleux, embaumé de subtils aromes et criblé d’étoiles. A l’île aux Moines, l’hospitalité nous avait été gracieusement offerte dans le phare; nous avions fait la veillée, en compagnie du gardien, dans la galerie extérieure de la lanterne, dont la flamme projetait au loin sur la mer nos ombres démesurément agrandies. Féchec-coz s’était mis à conter des «histoires», des mythes frustes et incomplets, pareils aux fragments mutilés de quelque antique cosmogonie bretonne, et qu’il se plaisait à situer en ces solitudes.
Il évoquait Is aux cent portes, détaillait les féeries de sa cathédrale, bâtie en ce lieu même et desservie par des moines au nombre de sept fois sept mille. Puis venait la pathétique légende d’Ahès «à la peau claire comme la lune»; ses amours tragiques, cause de l’engloutissement de la cité; sa fin lamentable, sa métamorphose en sirène, ses prunelles d’émeraude guettant toujours le passage des jeunes hommes, sa soif d’étreindre et de tuer, son beau corps souple ondoyant sans fin dans le mouvant repli des vagues et les imprégnant d’une amertume éternelle. Il se dégageait de ces primitifs symboles une poésie étrange, capiteuse, qui exaltait le conteur lui-même. Sous les touffes épaisses de ses sourcils, ses yeux brillaient, comme phosphorescents, et l’on eût dit qu’une émotion sacrée faisait trembler sa voix. Par instants, il nous donnait l’impression qu’il ne parlait pas pour nous seuls, mais aussi pour la vaste étendue des eaux mystérieusement peuplées. Son débit avait l’ampleur, la solennité d’une incantation. Et, avec sa haute taille un peu voûtée, avec sa face dure, squameuse, hérissée de poils de barbe enchevêtrés et grisâtres comme une végétation de lichens, il faisait songer à quelque génie de la mer commentant la destinée de sa race et célébrant la gloire de son ancêtre, le vieil Océan.
Je compris, cette nuit-là, d’où venait l’ascendant exercé par Féchec-coz sur toute la tribu des pêcheurs de cette côte, de Plougrescant à Perros-Guirec. Il leur imposait, sans doute, par son grand âge, par son expérience, la probité intacte de sa vie, mais plus encore par sa science des choses du passé, par sa prodigieuse mémoire, et surtout par ce don d’éloquence mystique qu’il avait en propre, signe manifeste, aux yeux de ses pairs, d’une supériorité quasi surnaturelle devant laquelle ils s’inclinaient avec une vénération mêlée de crainte. Son influence sur eux était énorme. Les soirs, trop fréquents, de soûlerie générale, il n’avait qu’à paraître pour qu’immédiatement le tapage cessât: les auberges se vidaient comme par enchantement et les ivrognes les plus récalcitrants se laissaient emmener par leurs femmes, avec une docilité de moutons. En toute circonstance, il était écouté, obéi. On le consultait comme un oracle. C’était, du reste, sous d’âpres dehors, une âme tendre, débonnaire, exempte d’orgueil. Il avait la majesté d’un patriarche et la candeur d’un enfant...
—Tout le pays le pleurera, me dit Herri Laouénan, tandis que nous nous apprêtions à gravir les marches du vieil escalier de pierre... Lui est heureux. Il commençait à avoir soif de repos. Il y a huit jours, comme nous remontions ensemble de la cale, il me prit soudain par le bras et, me montrant par delà les îles la lumière dorée du couchant: «Regarde, prononça-t-il; cette splendeur que tu vois là-bas, c’est l’entrée du paradis des marins. J’y habiterai avant la fin de ce mois, dans le contentement et dans la paix...» Hier, quand je suis venu demander de ses nouvelles, il était assis sur un banc à dossier, au coin de l’âtre, et il roulait entre ses doigts les grains d’un chapelet. Il se mit à causer avec moi d’un ton bonhomme, m’annonçant tranquillement sa mort pour aujourd’hui, me chargeant de l’ensevelir, de veiller sur sa barque et sur ses engins... J’essayais de me persuader qu’il plaisantait—quoique ce ne fût point son habitude—et, tout de même, j’avais le cœur serré... Pauvre Féchec-coz!... Jamais plus méritant que lui n’a franchi le seuil du bon Dieu.
III
De chaque côté de la porte, à des piquets plantés dans le mur, étaient appendus, en guise de draperie funèbre, deux de ces manteaux de bure noire, à grandes cagoules, que portent comme parure de deuil les Bretonnes de cette région.
A l’intérieur, une pénombre trouble, un religieux silence, et, par instants, un bruit monotone d’oraisons... Des hommes, des femmes, des enfants agenouillés se rangèrent pour nous faire place, et nous nous agenouillâmes derrière eux, dans un des angles de la pièce. La table où la famille avait coutume de prendre ses repas avait été poussée contre la fenêtre, qu’une voile de barque, tendue d’un montant à l’autre, recouvrait toute. Sur la table était allongé le mort, la tête appuyée à un traversin. Il avait ses vêtements des jours de travail, le tricot de laine bleue usé aux coudes et le pantalon de berlinge, rapiécé de vieux lambeaux d’étoffes de toutes nuances, maculé de taches de goudron, retenu aux hanches par une espèce de turban tordu comme un câble. Les pieds étaient chaussés de bas épais, d’un rouge vineux. Les mains, jointes sur la poitrine, pressaient un crucifix. Sur une chaise disposée au chevet du cadavre brûlait, dans un haut chandelier de fer-blanc, une longue et fumeuse chandelle de suif, dont la clarté jaunâtre, trouant à peine l’obscurité de la chambre, baignait d’une sorte de halo la figure pétrifiée de Féchec-coz.
Il avait l’air de s’être couché là pour faire sa sieste. Rien n’était changé ni dans les traits, ni dans la coloration de son visage. Sa peau hâlée, profondément empreinte de l’indestructible patine de la mer, n’avait subi aucune altération. On eût pu croire qu’il dormait, n’eût été la rigidité des membres et, dans l’attitude, ce je ne sais quoi d’éternel, de définitif que donne la mort. La physionomie avait son calme ordinaire, sa belle austérité songeuse, avec quelque chose de plus adouci peut-être et de plus affiné. Parfois, sous le mobile reflet de la chandelle, les paupières semblaient battre, comme si elles allaient se rouvrir, et l’ivoire encore intact des dents souriait entre les lèvres légèrement écartées.
—C’est le recteur en personne qui récite les grâces, me chuchota à l’oreille le patron Laouénan, visiblement flatté de cette marque de déférence octroyée par le vieux prêtre au vieux pêcheur.
Les prières achevées, le recteur se leva. Nona Féchec, la veuve, pâle comme une cire, lui présenta un rameau de buis, qui trempait dans une assiette remplie d’eau bénite. Il en aspergea trois fois le front du mort, en murmurant, à chaque aspersion, d’une voix cassée et chevrotante:
—Kerz gant Douè, inè paour! (Va à Dieu, pauvre âme!)
Se penchant de nouveau vers moi, Herri Laouénan me dit:
—L’âme est loin... Elle a depuis longtemps atteint le Pays du Couchant, ne croyez-vous pas?... Comme moi, vous l’avez vue s’envoler... Dieu lui fasse paix!
Le prêtre sortit, accompagné du bedeau portant en bandoulière le «sac noir» qui renfermait les saintes huiles; et quand ils furent dehors, l’assistance elle-même s’écoula lentement, après avoir pris congé de Féchec-coz en agitant au-dessus de sa tête, comme pour en éloigner tout mauvais rêve, le symbolique rameau de buis. Il ne resta dans la chambre, avec le groupe clairsemé des parents, qu’un petit nombre d’intimes,—des marins, hommes simples que leur émotion rendait encore plus gauches, plus empêtrés que de coutume, et qui demeuraient plantés au milieu de la pièce à glisser vers le cadavre des coups d’œil attendris et à rouler entre les doigts leurs bonnets sales ou à cracher machinalement sur leurs sabots, en essuyant de temps à autre une larme grosse comme une goutte de pluie d’été.
La veuve, affaissée sur la pierre de l’âtre, exhalait sans discontinuer de petits sanglots brefs et plaintifs qui ressemblaient—pardon pour l’irrévérence de l’image!—aux gloussements d’une poule enrouée. Elle avait dû arracher sa coiffe dans les premiers transports de sa douleur, en sorte que les mèches de ses cheveux pendaient éparses sur son visage, comme une pauvre vieille filasse décolorée. Tout près d’elle se tenait debout la grande Annie, sa fille, avec son aspect farouche de sauvagesse, la nuque collée au manteau de la cheminée, les bras ballants, sa jupe retroussée de faneuse de goémons découvrant tout le bas de ses jambes et les attaches patriciennes de ses pieds nus.
Il y eut cinq ou six minutes d’un pénible silence.
Enfin Laouénan s’avança vers la mère Féchec, traînant jusqu’à elle le congre qu’il avait apporté et dont le corps flasque englua le parquet d’un long sillage visqueux comme la bave d’une monstrueuse limace.
—Femme, commença-t-il, vous aurez, selon l’usage, un repas à offrir aux veilleurs funèbres durant la nuit qu’ils vont passer auprès du cadavre. Voici de quoi faire la soupe et le ragoût.
—Ah oui! murmura la vieille, tu as pensé à cela?... La bénédiction de Dieu soit sur toi, Herri!
—Et sur vous, Nona!
—Je n’attends plus de lui qu’une faveur, c’est qu’il me prenne bientôt comme il a pris mon cher homme... Quel malheur! n’est-ce pas, Herri?
Le pêcheur baissa la tête et resta sans répondre. Puis, au bout d’un instant:
—Songez, Nona, qu’il aurait pu avoir un pire destin... Nous autres, gens de mer, une terrible menace est sur nous, terrible et incessante. Nous partons le matin: reviendrons-nous le soir? Cela, comme on dit, est le secret du vent... Vous n’êtes pas sans avoir entendu parler de ce qui nous est arrivé, il y a quelque dix jours dans les eaux des Iles. Nous étions en pêche. Soudain, le mousse crie: «Un noyé!...» Il passait le long de la barque, presque à toucher le bordage, étendu sur le dos, la face bouffie, rongée aux trois quarts, des coquillages, des pieuvres, des vilaines bêtes de toutes sortes cramponnées aux lambeaux de ses vêtements, des algues enroulées comme des fouets autour de ses bras et de ses jambes... Nous avons essayé de l’accrocher avec la gaffe: nous n’avons ramené qu’une poignée de chair: il était déjà mou comme une vieille éponge... Et c’était Bernard, vous savez, dont on n’avait pas eu de nouvelles depuis le dernier gros temps... Nous l’avons reconnu à son gilet, où sa femme avait brodé une ancre... Combien de jours, de semaines, de mois, sera-t-il condamné à nager ainsi au gré du flot? Et où, sur quel fond de roche ou de sable, se reposeront enfin ses reliques? Mystère, Nona, mystère!... Au moins, Féchec-coz dormira dans la terre des ancêtres; on saura où prier sur ses restes... Et il a eu cette chance de mourir dans sa maison, au milieu des siens. Cela est beaucoup, Nona. Nous sommes ici quelques-uns qui, lorsqu’il faudra partir, voudrions bien nous en aller de même... qu’en dites-vous, camarades?
—Certes! firent d’une seule voix les marins présents.
La vieille s’était interrompue de glousser; elle écarta de la main les cheveux qui embroussaillaient sa maigre figure flétrie et, levant sur le patron du Saint-Yves un regard presque rasséréné:
—Pour ça, prononça-t-elle, je peux dire, je crois, sans offenser personne, que Guillaume Féchec a eu la mort qu’il méritait. Il a trépassé doucement, sans souffrance, en souriant même, comme un saint... Vers midi, comme je suspendais mon linge à sécher dans la cour, il m’appela:
»—Nona gèz[5], tu as mis de côté, je pense, le drap de chanvre sur lequel nous avons couché ensemble pour la première fois, la nuit de notre noce?
»—Il est dans l’armoire. Pourquoi?
»—Oh! pour rien... Donne-moi ma pipe.
»Fumer était devenu sa distraction: depuis le commencement de son malaise, il trouvait à la chique un goût trop fort... Il tira quelques bouffées, mais s’arrêta aussitôt et posa sa pipe sur ce banc où il était assis, sans l’éteindre: voyez, elle y est encore...
»Je lui demandai:
»—Ça ne va donc pas?
»—Que veux-tu, me répondit-il, il arrive un moment où les choses de ce monde perdent pour le fils de l’homme toute saveur.
»Il se tut, mais ses lèvres continuèrent de remuer, comme s’il se fût parlé à lui-même, intérieurement... Je retournai à mon travail. J’étais triste, triste. Quoique tout, au dehors, fût plein de soleil, je sentais qu’une ombre descendait sur la maison, sans me douter cependant que c’était l’ombre de la mort... Au coup de deux heures à l’horloge, Guill me héla de nouveau:
»—La mer doit monter... Pousse donc la table contre la fenêtre: je m’y allongerai; tu me glisseras un oreiller sous la tête... Je suis un peu las... Et puis je voudrais assister à la rentrée des bateaux. Les voiles vont apparaître une à une... Quel vent fait-il?
»—Nord-est.
»—C’est le vent béni. Il caresse la houle pour l’endormir et il chante aux poissons pour les attirer. Nos anciens l’appelaient le Père de la bonne pêche.
»Il se hissa sur la table, où je l’arrangeai de mon mieux.
»—Comme on est bien ici! fit-il; je vois tout, le soleil, la mer et le ciel...
»Il se mit à débiter un tas de choses, de ces choses, vous savez, qui ne venaient qu’à lui... Il disait, par exemple:
»—Tiens, je n’avais jamais remarqué que le rocher de la Fraude fût semblable à un roi couronné.
»Ou encore:
»—C’est singulier! Il y a dans l’air d’aujourd’hui un parfum que je n’ai respiré qu’une fois, lors de mon premier voyage comme gabier de misaine, dans le courant des Florides.
»Je n’entendais qu’une phrase par-ci par-là; il parlait par bribes, comme en rêve, d’une voix douce de petit enfant... A un moment, je crus qu’il récitait les litanies en latin; mais il me dit que c’étaient des noms de terres lointaines, de pays des mers australes, visités par lui du temps qu’il était baleinier. Je compris qu’il repassait sa vie et je pensai en moi-même: «C’est mauvais signe.» Quand on remonte ainsi quatre à quatre l’escalier des années disparues, c’est qu’on a la mort à ses trousses... Ah! il ne fuyait pourtant pas devant elle, le cher homme! Personne, au contraire, ne l’a vue venir et ne l’a attendue avec plus de tranquillité... Quand les voiles commencèrent à se montrer sur l’horizon, en deçà des Iles, son visage s’anima, des larmes brillèrent dans ses yeux.
»Je lui demandai:
»—Pourquoi pleures-tu?
»C’est à peine si moi-même je pouvais me retenir de sangloter.
»—Nona gèz, me répondit-il, ne t’attriste point. Il faut en ce monde que la volonté de Dieu s’accomplisse... Tu as une maison qui t’abrite; tu toucheras, d’autre part, une pension de deux cents écus qui pourvoira largement à tes besoins jusqu’à la fin de tes jours: je n’ai donc point d’inquiétudes à avoir sur ton sort. Du côté d’Annie, je suis tout aussi rassuré: elle est vaillante et sage; tu tâcheras qu’elle épouse un brave homme et un gars solide: l’espèce n’en est pas morte. Je lui laisse pour dot la Sainte-Anne; elle n’est pas toute neuve, la bonne barque, mais il ne lui manque ni un clou ni un agrès, et elle a fait ses preuves: on peut dire de celle-là qu’elle a eu pour parrain le vent et la mer pour marraine...
»Il dut s’arrêter à cause de l’émotion; le cœur lui battait dans la poitrine à coups aussi forts que ceux du balancier de l’horloge.
»Plus calme, il reprit:
»—Moi, j’ai près de quatre-vingts ans... J’ai navigué un peu de tous bords: j’ai vu la mer de feu et la mer de glace... Il n’y a guère qu’au paradis que je n’aie pas été... Or çà, Nona, c’est bien le moins que j’y aille faire un tour... Ne te préoccupe de rien: Herri Laouénan a été mon mousse; je me suis entendu avec lui pour les dernières mesures à prendre... J’aperçois d’ici le Saint-Yves, il vient vent arrière... Recommande à Herri de se rappeler tout, exactement...
»Comme il achevait ces mots, le recteur entra. Il l’avait fait avertir dès hier matin, à notre insu, par Coupaïa Toulouzan, l’innocente, et le recteur arrivait portant le viatique. Les voisines, accourues au bruit de la clochette du Saint-Sacrement, s’agenouillaient déjà en foule sur l’escalier... Guill se confessa, reçut Dieu... Quant à moi, je ne savais ni que dire ni que faire. J’étais toute saisie, toute froide. Et Annie qui n’était pas encore de retour de la grève!...
»—Eh bien! Féchec-coz, interrogea le recteur, vous vous trouvez mieux, n’est-ce pas?
»—Oui, soupira mon mari d’une voix faible; mais, tout de même, vous n’avez que le temps de faire sur le bateau le dernier signe de la croix: je le sens qui dérape...
»Pendant qu’on l’extrémisait, il commença lui-même les prières des agonisants... De crainte que la lumière plus vive du soleil couchant ne blessât ses yeux, je voulus fermer la fenêtre et tirer les rideaux, mais il s’y opposa. La chambre peu à peu s’emplissait de monde. Au bruit des oraisons, il parut s’assoupir. Mais, juste à ce moment, Annie se précipitait dans la maison, tout effarée, criant:
»—Mon père! Mon père!
»Il lui dit:
»—N’aie pas de chagrin... Tu vois que je m’en vais en paix.
»Ce furent ses paroles suprêmes. Un quart d’heure plus tard, sans un cri de souffrance ni un geste d’angoisse, il était parti... Regardez-le. Tel il était quand il rendit l’âme, tel il est resté. La mort a été pour lui aussi douce que le sommeil.»
L’assistance avait écouté ce long récit dans une attitude vraiment touchante de respect et de recueillement. Seule, la voix de Nona s’élevait, dolente et monotone, dans le grand silence funéraire. Toutes les respirations étaient comme suspendues. Chacun semblait avoir à tâche de graver en soi, fidèlement, jusqu’aux moindres circonstances de cet humble trépas... Au-dessus de la bouche du cadavre une mouche d’été bourdonnait. Un vieux marin, à la face hirsute, au corps décharné, mûr lui-même pour la tombe, toussait par intervalles d’une toux rauque, plaintive comme l’aboi d’un chien perdu. Et la fière Annie, devant le foyer, gardait la ligne sculpturale, la superbe impassibilité d’une cariatide de bronze.
On entendait au dehors le menu clapotis de la mer pleine et plus loin, vers le large, un fracas de cataractes invisibles, une basse profonde, continue, le ronflement d’un orgue immense.
Dans le pan de ciel découpé par le cadre de la porte, la demi-obscurité du crépuscule s’éclairait, toutes les deux minutes, d’une étrange lueur verdâtre, projetée par le feu du port. Le mélancolique coup de sifflet des courlis regagnant leurs gîtes déchirait l’espace de sa note aiguë, rapide, troublante comme un appel.
Un bruit de sabots résonna dans l’escalier, et, sur le seuil, parut un bizarre personnage vêtu d’une espèce de souquenille qui lui tombait jusqu’aux talons, la figure glabre, la bouche tordue dans une perpétuelle grimace, l’air simiesque et jovial, malgré ses efforts évidents pour communiquer à toute sa physionomie l’expression de sincère tristesse qui se reflétait dans ses yeux.
Il fit quelques pas, s’arrêta, indécis, salua humblement à la ronde, demanda d’un ton à la fois comique et pénétré:
—Je viens peut-être un peu tôt?
—Non, non, Fanch ar Flem... On vous attendait, répondit Laouénan.
L’homme déposa sur un meuble une trousse en vieille toile contenant divers outils.
Je connaissais de réputation ce Fanch ar Flem, sans avoir jamais eu la fortune de le rencontrer. Il courait sur son compte, dans le pays, les histoires les plus étranges, et les conteuses de légendes funèbres le mêlaient constamment à leurs récits. Il appartenait à cette catégorie de gens qu’on appelle en Bretagne les «travailleurs de la mort» et qui passent pour avoir sur l’au-delà des ouvertures interdites au vulgaire. Tels les veilleurs de profession, les mendiants que l’on charge d’annoncer les décès, les menuisiers fabricants de cercueils, les chantres qui ont mission d’accompagner les défunts depuis leur demeure jusqu’à l’église, le conducteur du corbillard rustique, tous ceux enfin pour qui le trépas d’un pauvre être devient une occasion de déployer leur zèle ou d’accroître leurs profits.
Fanch ar Flem, de son vrai métier, était museleur de porcs: il excellait à transpercer d’un fil de fer rougi le groin de ces animaux, sans trop les faire souffrir et de façon cependant à leur ôter toute envie de fouiller le sol de leur crèche pour voir s’il y germe des truffes. Mais cette industrie, jadis florissante, avait périclité. Il avait dû chercher autre chose, se créer d’autres spécialités plus lucratives, et il s’était fait successivement, ou même simultanément, rémouleur, marchand de chevelures de femmes, cardeur d’étoupes, cordier, que sais-je?... Entre temps, il rasait les morts: c’est en cette qualité qu’il se présentait chez Féchec-coz. Il s’approcha de la table, posa la main sur le front du cadavre.
—Il ne faudrait pas tarder davantage, dit-il: le corps se refroidit... Qu’on me donne une écuellée d’eau chaude...
Une parente s’empressa pour le servir... Les préparatifs de la toilette funéraire allaient commencer. Tous ceux qui ne devaient point y assister gagnèrent la porte. Je descendis l’escalier en compagnie de la grande Annie; arrivée à la dernière marche, elle s’y accroupit lourdement, et je la laissai là—à pleurer en silence, sous le dais majestueux de la nuit, devant la grise uniformité de la mer dont la courbe se dessinait encore sur l’horizon, bordée d’un mince ourlet d’argent.
IV
Il n’y a pas de chapelle bretonne qui réalise mieux que celle de Port-Blanc le type du sanctuaire marin. Elle est bâtie au fond de l’anse, à mi-pente de la colline, sur une sorte de palier auquel on accède par une soixantaine de gradins, creusés à même le granit, qui affleure ici de toutes parts à travers la maigre écorce du sol. En bas est la fontaine sacrée, avec son antique margelle aux trois quarts usée par une dévotion séculaire. Nul ne manque de faire ses ablutions avant de monter la fruste scala santa où, les jours de pardon, les pèlerins ont coutume de se traîner à genoux. En haut, vous franchissez un échalier de pierre et vous pénétrez dans un enclos nu, tapissé d’un gazon lépreux. Le mur d’enceinte, effondré par places, a désormais pour unique destination d’abriter les moutons égarés qui y viennent chercher un refuge contre le vent, ou de fournir une zone d’ombre aux fillettes du hameau qui s’y réunissent pour jouer aux osselets, entre deux classes. Aucune végétation arborescente n’y saurait pousser. Même la fougère, cette dernière et fidèle amie des terres déshéritées, n’a pu trouver à prendre racine en ce site ingrat. Jadis pourtant elle s’y épanouissait à foison, s’il faut en croire la tradition locale, et voici dans quelles circonstances miraculeuses elle disparut:
«Sept navires, dit une vieille chanson, sept navires, voguant de conserve, quittèrent le port de Londres pour faire voile vers la Basse-Bretagne, dans le dessein d’y débarquer et d’y mettre le peuple à mort.
»Mais Notre-Dame Marie du Port-Blanc a sa maison sur la hauteur. Elle a vu, de loin, les Anglais: elle ne laissera pas mourir son peuple.
»Il y a de la fougère autour de sa chapelle, et avec cette fougère elle fait des soldats pour empêcher l’Anglais de descendre, et elle lance vers le Port-Blanc cent mille hommes armés, sinon plus...»
Devant des forces aussi imposantes, les pirates n’eurent d’autre ressource que de s’enfuir. Quant aux fougères changées en soldats, la complainte ne dit pas ce qu’elles devinrent ni si elles reprirent leur ancienne forme. En tout cas, elles n’ont pas fait souche dans la région.
La chapelle occupe l’angle septentrional de l’enclos. C’est un vieil édifice de la fin du XVᵉ ou du commencement du XVIᵉ siècle. Elle se rencogne, se tapit, se terre presque, ainsi qu’une bête peureuse qui tremble d’être battue: elle en a tant essuyé, de bourrasques et de coups de vent! Sa pauvre échine d’ardoise en est toute gondolée, toute meurtrie. Les murs, tassés lourdement, s’élèvent d’un mètre à peine au-dessus du sol; ils ont des tons de roche brute, sont hérissés de lichens, de mousses grisâtres, et les ruisselantes pluies d’hiver y ont sculpté des vermiculures, des dessins étranges, d’extravagants hiéroglyphes. N’y cherchez point trace d’autres ornements, si ce n’est dans le porche et dans la fenêtre à rosace du chevet. Mais l’intérieur surtout est saisissant: un jour sombre, l’humidité d’une cave; pour pavé, une mosaïque de galets; d’énormes piliers massifs, des voûtes surbaissées, comme dans une crypte, des statues barbares de saints, à demi rongées, pareilles à de très antiques idoles; çà et là des ex-voto singuliers: une touffe de varech, par exemple, arrachée de quelque récif et à laquelle se cramponna, sans doute, quelque naufragé en détresse.
Tel quel, dans son délabrement et sa vétusté, les pêcheurs chérissent leur sanctuaire. Et, s’ils le laissent en aussi piteux état, ce n’est point par incurie, mais, au contraire, par scrupule. Ils croiraient commettre un sacrilège en touchant à la «maison de la sainte», fût-ce pour l’embellir. «Voyez saint Gonéry de Plougrescant, vous diront-ils: depuis qu’on lui a construit une église neuve, il est de mauvaise humeur et ne fait plus de miracles. Mieux entretenue, notre chapelle plairait moins à celle qui l’habite.»
Celle qui l’habite, c’est Notre-Dame Marie du Port-Blanc,—cousine de Notre-Dame Marie de la Clarté, dont le sanctuaire fait face au sien, au sommet d’un morne parallèle, par delà le pays de Perros, et à qui elle va chaque année rendre visite, par mer, la veille de son pardon.—C’est une Vierge puissante, propice aux marins, secourable à leurs femmes, protectrice de ceux qui restent et de ceux qui s’en vont. Elle se dresse dans le chœur, au-dessus du maître-autel, une main appuyée à l’ancre de salut, l’autre tendue, la paume ouverte, pour conjurer le péril des eaux; et elle trône là, dans l’ombre, en sa longue robe de mousseline empesée, la tête ceinte d’une tiare d’or.
Il ne manque pas, sur cette côte, de vieux ou de jeunes mécréants qui préfèrent la messe de l’aubergiste à celle du recteur, sous prétexte, les uns que le sermon est trop ennuyeux, les autres que le bourg est trop loin. Mais à ceux-là mêmes, leur premier soin, le dimanche, après s’être débarbouillés à l’auge du puits, est de monter, isolés ou par groupes, les marches qui conduisent à la chapelle. Ils ont prélevé deux sous—le prix d’une chopine—sur leur prêt de semaine, pour offrir à Notre-Dame une votive chandelle de suif. Et, tandis qu’elle grésille et flambe, en compagnie de vingt autres, dans le brûle-cierges tout maculé de larmes de graisse, ils font bien dévotement leur prière à l’Étoile des mers, à la Madone blanche et enrubannée, immobile depuis des siècles derrière le jubé qui ferme le chœur.
Il paraît que Féchec-coz, la veille de son trépas, avait dit à Herri Laouénan:
—Tu t’arrangeras de façon que ma dépouille mortelle, avant d’être enfouie dans le cimetière du bourg, repose quelques heures dans la maison de Notre-Dame...
Or, décédé le mardi soir, il ne pouvait être enterré au plus tôt que le jeudi matin. Il dut passer un jour et deux nuits sur les tréteaux funèbres. Le mercredi, à la brune, le menuisier vint, avec la bière,—quelques planches de sapin hâtivement ajustées.—On étendit dans le fond une couche d’algues sèches, et là-dessus on allongea le cadavre cousu dans son suaire. Ainsi enveloppé, serré, ligotté dans le drap de toile bise, il avait l’aspect d’une très ancienne momie; et, à vrai dire, il ne restait de lui que ce qui demeure du corps après l’embaumement: une peau noirâtre, durcie, bossuée par les proéminences des os. On lui suspendit au cou le scapulaire dont il ne se séparait jamais de son vivant; puis, sur le linceul, à la hauteur de la poitrine, on épingla deux photographies, deux images pâles, effacées, que Nona eut toutes les peines du monde, tant ses doigts tremblaient, à faire sortir des cadres qu’elles occupaient dans l’embrasure de la fenêtre:—les portraits des deux fils aînés, des jumeaux, disparus l’un et l’autre dans un mystérieux naufrage, Dieu seul sait quand, Dieu seul sait où.
—Que leurs ressemblances, à défaut de leurs reliques véritables, entrent avec moi dans la paix de la terre bénite, avait recommandé Féchec-coz.
On mit encore dans la bière le chapelet et le couteau du mort, ainsi que le rameau de buis pascal que tant de mains avaient agité au-dessus de son dernier sommeil. Et le couvercle fut cloué. Il était environ neuf heures. Le cercueil fut placé sur une civière rustique à laquelle s’attelèrent deux porteurs, et Féchec-coz quitta le logis de ses ancêtres, où resta seule à brûler, dans le coin de l’âtre, une mélancolique chandelle de résine aux vacillements fumeux. Le cortège se composait d’une dizaine de personnes. Nona marchait à grand’peine, toute secouée par une nouvelle crise de sanglots; Annie la soutenait d’un bras et pressait de l’autre, contre son sein, une bouteille d’eau-de-vie. Le temps, chargé dans l’après-midi, se résolvait en une pluie fine, en un brouillard dense et blanchâtre qui ondulait dans le noir de la nuit; par instants, une fente soudaine s’ouvrait dans l’amoncellement des nuages et une filtrée de lune coupait la mer d’une balafre lumineuse, d’un mince rai d’argent; puis, l’ombre retombait plus épaisse sur le paysage indécis, noyé de brume. Pour guider les pas des porteurs, Herri Laouénan s’était muni d’un fanal; mais, pénétrée par l’humidité, la mèche s’éteignit, et l’on avança dès lors à tâtons, entre les talus de l’étroit chemin de grève, pavé de pierres inégales et semé de flaques où l’on enfonçait jusqu’à mi-jambes.
A un moment, la veuve, s’interrompant de geindre, dit à sa fille:
—Tiens bon la bouteille, au moins!
Au pied de la rampe qui mène au terreplein de la chapelle on fit une halte, pour permettre aux porteurs de reprendre haleine et d’essuyer du revers de leurs manches leurs faces ruisselantes de pluie et de sueur. Le concert des rainettes emplissait les prés d’alentour d’un bruit strident de crécelles que traversait, par intervalles, la note métallique et flûtée d’un chant de crapaud. Et très loin, très loin, roulait en sourdine la grande rumeur triste du flot descendant.
L’unique fenêtre du sanctuaire qui soit tournée vers le large brillait là-haut, dans l’obscurité, comme un phare.
Avertis que le corps de Féchec-coz devait y être transporté cette nuit-là, des gens étaient venus par bandes, de tout le parage, planter dans le brûle-cierges et dans les candélabres des cires de toutes couleurs et de toutes dimensions, avec commandement à Mar’Yvona Rouz, la sacristine, de les allumer sans faute, aussitôt tinté l’angélus. Jamais chapelle ardente, selon la remarque de Laouénan, n’étincela de plus de flambeaux. Quand nous franchîmes le seuil, des chauves-souris, arrachées par cet éclat inusité aux ténèbres séculaires de l’édifice voletaient aveuglées, éperdues, rasant le sol, se heurtant aux poutres, glissant de-ci de-là, en zigzags rapides, du vol de leurs ailes furtives et ouatées. Sur le treillis de plomb de la maîtresse vitre, la statue de la Madone se détachait en clair, dans sa longue vêture de gaze blanche, semblait une apparition surnaturelle sur un fond de ramilles menues, dans quelque forêt de rêve et d’enchantement. Les saints barbares, bariolés de peinturlurages crus, demeuraient comme en extase devant elle. Et cela faisait songer à des scènes d’autrefois, à ces vierges de la mythologie celtique, pour qui d’âpres guerriers se mouraient d’une silencieuse langueur d’amour, sans désirer d’elles autre chose que la volupté tout idéale de respirer au passage leur parfum...
Deux bancs, empruntés à un des cabarets du port, avaient été disposés au milieu de la nef, pour servir de tréteaux et recevoir le cercueil. Les «veilleurs» s’assirent de part et d’autre sur une espèce de corniche basse, le long des parois, les hommes faisant face aux femmes. La prière en breton commença, actes de foi, actes d’espérance, suivis de l’oraison si plaintive du «Ma Doué, me zo glac’haret[6]...» Les voix, nasillardes chez les femmes, rauques chez les hommes, berçaient le cadavre aux sons d’une indéfinissable mélopée, pleine à la fois d’onction et de force, de et douceur de rudesse, avec des arrêts subits, des pauses inquiétantes, des recrudescences brusques et quasi farouches qui s’apaisaient peu à peu, s’atténuaient en une sorte de trémolo confus, s’évanouissaient enfin dans le silence...
On pria pour le mort, pour ses père et mère, pour ses aïeux lointains, pour le premier ancêtre de sa race. On pria aussi pour les ascendants de la veuve. On pria pour la parenté défunte de tous ceux qui étaient présents et, finalement, pour le peuple collectif, l’anonyme troupeau des «âmes».
—Disons encore un De profundis... murmurait Mar’Yvona Rouz, renommée dans toute la région comme une incomparable «réciteuse de grâces».
Elle en dit vingt, trente, à la file, du même ton posé, ne s’interrompant que pour laisser à l’assistance le temps de donner les répons. Parfois un marin, harassé de son labeur du jour, inclinait la tête, pris de sommeil; mais un voisin le heurtait du coude et il se remettait à estropier de plus belle, d’un accent plus âpre, les versets latins.
Un peu après minuit, il y eut un intermède, et la veillée fut suspendue. Nona, tirant un verre de la poche de son tablier, fit le tour de l’assemblée, versa à chacun et à chacune une rasade d’eau-de-vie. Avant de boire, on prononçait gravement la formule d’usage:
—Paix et tranquillité à celui qui n’est plus!
A quoi la veuve répliquait, selon la coutume:
—A vous de même, quand votre heure sera venue!
La distribution terminée, les femmes se groupèrent sous le porche, les hommes sortirent pour fumer, et le cercueil fut confié à la garde de Notre-Dame et des saints.
La pluie avait cessé. Les pêcheurs, à peine hors de la chapelle, remarquèrent avec une satisfaction évidente que le vent «remontait».
—Féchec-coz, dit quelqu’un, aura du soleil sur son enterrement. Cela lui était bien dû.
—Certes, opinèrent les autres d’une seule voix.
On s’assit sur les marches du calvaire, érigé au levant de l’enclos. Des lambeaux de brume traînaient encore dans le ciel, mais si diaphanes, si légers, pareils à une lessive de fées qu’on eût étendue à sécher au clair de lune. On apercevait, tout au fond de la nuit, une barre grisâtre qui était la mer.
Plus près s’étalait la grève, un chaos de choses indistinctes, un désert de pierres noires, de sables phosphorescents, de brousses mystérieuses reflétées en des eaux funèbres par des lacs couleur d’étain poli. Les îles semblaient d’énormes bêtes échouées, des monstres des anciens âges.
Tout le paysage avait l’aspect d’un cimetière immense, peuplé de formes rigides et spectrales. Au haut d’une crête voisine, le moulin à vent de Kergastel dressait en l’air deux grands bras immobiles, comme dans un geste de stupeur.
Par instants, les pêcheurs secouaient leur pipe en la heurtant contre leur pouce, et faisaient voler de fines étincelles.
Ils s’étaient mis à deviser de Féchec-coz, rappelaient certaines particularités de son caractère, ses mots familiers, des épisodes plus ou moins marquants de sa vie. L’un disait:
—Il y a bien trente-cinq ans de ceci. Guillaume Féchec touchait à peine au midi de son âge. C’était un fier homme, avec un grand collier de barbe rousse autour de sa face sérieuse, le corps droit, souple, élastique et vibrant comme une amarre neuve. Sur sa recommandation, le capitaine de la Belle-de-Nuit m’avait embauché en qualité de novice. Nous faisions les campagnes de la baleine dans les eaux du Sud. Le lieu de notre hivernage était dans les mers polynésiennes, à l’île Wahou. Imaginez le pays du printemps éternel. Un vent chaud soufflait dans les arbres verts, des arbres pareils à des fougères démesurées. Ce soir-là, nous buvions, à leur ombre, du whisky, en regardant le flot briser sur des écueils de corail qui nous faisaient souvenir des rochers de nos côtes. Soudain, une femme à la peau de cuivre parut, portée dans un palanquin, et, avec le joli parler des filles de ce pays, elle dit:
»—Guillaume Féchec, au lieu de repartir avec les autres, voulez-vous rester avec moi? Le capitaine consent. Tout ce que vous demanderez, je vous le donnerai.
»C’était la reine, la veuve du roi, un peu bronzée, mais appétissante, des yeux et des lèvres de plaisir, des reins superbes entrevus à demi sous des mousselines qui flottaient. Les camarades poussaient Féchec du coude:
»—Vas-y donc, animal!
»Il se leva et dit, dans le patois de l’île, qu’il baragouinait quelque peu:
»—Je regrette, reine, mais j’ai là-haut, dans la terre des brumes, une amie à qui j’ai promis le mariage et qui m’attend.
»—Je pleurerai donc, murmura la reine Naï-Téa, si bas qu’on l’entendit à peine.
»Elle fit un signe, et le palanquin où elle était couchée reprit le chemin de son palais de bois, sous la haute avenue des palmes.
»—Demain, tu te serais réveillé roi de l’île, dit le capitaine à Féchec.
»Celui-ci ne répondit pas. L’année suivante il épousait Nona Ménès...
Un autre commença:
—Pour moi, je reverrai toujours Féchec-coz tel qu’il m’apparut dans la circonstance que je vais dire... Nous faisions partie, lui comme second, moi comme matelot, de l’équipage du Jeune-André, une goélette latine qui portait mal son nom, car c’était—Dieu lui fasse paix!—une pauvre vieille carcasse, aussi pourrie qu’un cercueil. On ne l’utilisait à cause de cela que pour des voyages d’été, pas trop fatigants.
»Çà donc, nous revenions, sur la fin d’août, de Christiansand, avec un chargement de sapin, et nous roulions cahin-caha vers Paimpol, notre port d’attache. Une sale mer, cette mer du Nord, dure en diable, même par beau temps, comme du plomb fouetté. Et voilà soudain que le suroît se met à souffler. Le vent et l’eau, nous avions tout à rebrousse-poil. La barque virait, geignait, et, sans plus obéir au gouvernail, faisait les gestes fous d’une bête à demi noyée. On dut trancher les cordages à coups de hache pour amener les voiles qui claquaient. Nous ne doutions pas que nous ne fussions perdus. Le capitaine jurait et sacrait. C’était Jean Kérello, vous savez, une âme de pirate...
»Féchec, très calme, quoique un peu pâle, avait déjà commencé les prières à voix haute, debout contre le bastingage. Mais, brusquement, il s’arrêta, les yeux écarquillés, nous montrant droit devant nous, dans un creux de houle, une grosse chose noire, un cadavre de navire qui tournoyait sur l’abîme, le cul en l’air... Quoique le ciel fût couleur d’encre, il faisait une de ces lumières livides des jours d’orage où tout se dessine avec une extraordinaire netteté et qui viennent, dit-on, du purgatoire ou de l’enfer, à travers le miroir des eaux... Une grappe d’hommes se cramponnait à l’épave près de sombrer. On voyait les grimaces désespérées de leurs visages, et jusqu’aux crispations de leurs bouches dont le fracas de la tempête couvrait la clameur... Peut-être aussi ne criaient-ils point... Sur la barque nous épelâmes distinctement: Marie-Louise P.
»—C’est un islandais de chez nous, dit Féchec.
»Et, s’adressant au capitaine:
»—Faut-il essayer de leur porter secours?
»—Pour les faire couler avec nous une heure plus tard, répondit Kérello, ce n’est vraiment pas la peine!...
»Féchec n’insista pas. Il sentait trop que nous ne pouvions rien pour eux, dans la détresse où nous étions nous-mêmes. Mais, au lieu de reprendre les grâces, il se courba pour rassembler la voile de misaine, qui traînait à ses pieds sur le pont.
»—Aide-moi, Jouan! me commanda-t-il.
»Je l’aidai machinalement à la traîner vers la poupe. Il en drapa tout le bordage d’arrière, où était gravé en lettres jaunes le nom de notre bateau et celui de son quartier.
»—Hein! quoi? qu’est-ce? demanda le capitaine.
»—Oh! une idée à moi, expliqua Féchec. Il faut, du moins, être pitoyables à ceux qui se perdent là sous nos yeux. Vous ne tenez pas, je pense, à ce qu’ils sachent que des pays passent à côté d’eux et les regardent couler sans leur tendre la main.
»Nous passâmes, en effet, presque au ras de l’islandais... Ces malheureux allongeaient vers nous leurs cous raidis, leurs prunelles convulsées. Le mousse, un petit de douze ou treize ans, gémit:
»—’N han’ Doué! ’N han’ Doué[7]!...
»Nous nous étions couchés à plat ventre, le nez dans les planches, les poings dans les oreilles, afin de ne rien entendre, de ne rien voir. Une montagne de mer nous rejeta, Dieu merci, à plusieurs encâblures de ce spectacle. Un cri, toutefois vint encore jusqu’à nous, un cri sauvage, tel que je vous souhaite de n’en ouïr jamais.
»—Écoutez! dit Féchec, ils nous traitent de cochons!... Notre-Dame du Port-Blanc soit louée, ils nous ont pris pour des Anglais!
»Et, la conscience plus tranquille, il entonna le De Profundis...
Ces récits de pêcheurs, faits à mi-voix, au pied d’un calvaire, à quelques pas du vieux sanctuaire marin transformé en chapelle ardente, respiraient un singulier charme qui vous remuait tout l’être, éveillait en vous des images étranges, des sentiments indéfinissables, un frisson tragique et mystérieux.
Chapitre par chapitre, fut relatée la vie du mort. Et la conclusion unanime fut que, jusqu’à l’heure du jugement dernier, ni sur terre, ni sur mer, on ne rencontrerait probablement son pareil.
—Il était doué, dit Cloarec, le pilote, en manière de péroraison.
—Savoir ce qu’est devenu son livre? insinua quelqu’un.
Laouénan demanda un peu piqué:
—Quel livre?
—Eh! celui qui fut donné jadis à son grand-père, dans l’île du Château...
—Par la Fée des Vagues, n’est-ce pas? et qui contient le nom de chaque flot, avec la formule à réciter pour se le rendre propice?... Des bêtises, camarade! des cancans de ramasseuses de palourdes! Ce livre-là n’a jamais existé.
—Hum!... fit le marin en hochant la tête, il n’était pas comme tout le monde, ce Féchec, et il avait certainement des secrets pour enchanter les eaux... Rappelez-vous son naufrage d’il y a cinq ans, sur le Garrec-meur, un rocher qui couvre d’ordinaire à demi marée. Il y séjourna près de douze heures: un autre, à sa place, se fût noyé vingt fois; lui, quand on le retrouva, grignotait une croûte de pain et n’avait pas un fil de mouillé... N’a-t-il pas avoué lui-même qu’à mesure que la mer montait, la pierre s’exhaussait sous lui, comme une jument qui enfle sa croupe?... Vous vous en souvenez, voyons!
—C’est vrai, murmurèrent les veilleurs. Et comment expliquer cela?
Ils achevèrent leurs pipes en silence, le coude appuyé au genou, l’esprit absorbé en d’obscures et troublantes méditations, agitant à leur façon, dans leurs cerveaux de primitifs, l’insoluble problème des choses.
V
Cependant, l’immobilité du paysage autour de nous se faisait moins sinistre. Dans le ciel lavé courait comme un frémissement d’aube. La mer montait doucement, semblait venir, souple et chantante, au-devant du jour. L’atmosphère s’imprégnait d’un sel vivifiant, et des odeurs d’herbes humides parfumaient l’espace. Aux vitres de la chapelle, entre les trèfles de granit, la lueur des cierges pâlissait. Un vol d’oiseaux blancs s’abattit sur le toit, y percha peut-être une minute, puis s’achemina vers l’orient, rasant de l’aile la ligne sombre des pins et laissant derrière lui, dans l’air fouetté par son passage, une espèce de remous vibrant.
René Maho, le vieux pêcheur asthmatique, dit entre deux quintes:
—Ils vont avertir le soleil qu’il est temps de sortir du lit et de rouvrir les volets.
Il ajouta, sur un ton sentencieux:
—Tant qu’on vit, il faut vivre.
On rentra dans le sanctuaire, et chacun reprit sa place le long du mur bas, jauni par le salpêtre, à la droite du cercueil. Les femmes, qui nous avaient devancés à leur poste, somnolaient encapuchonnées dans leurs mantes: elles n’en continuaient pas moins à égrener leurs chapelets d’un doigt machinal et à remuer leurs lèvres lasses où flottait une prière inexprimée. Nona Ménès, veuve Féchec, dormait franchement, adossée à la chaire, avec la bouteille d’eau-de-vie en travers dans son tablier.
—Elle est si accablée, la pauvre! me dit Herri Laouénan, comme pour l’excuser... Depuis deux jours elle n’a goûté aucun repos... Et peut-être, ce soir, a-t-elle bu plus que de raison, pensant noyer ainsi sa douleur.
Seule, Annie demeurait rebelle à la fatigue. On voyait luire ses prunelles farouches, obstinément fixées sur le cercueil. Deux ou trois fois elle se leva pour moucher les cierges, dont les mèches commençaient à grésiller. Son ombre, alors, se profilait sur la muraille, fantastique et démesurée.
Dans les courtils voisins, des coqs chantèrent. La sacristine sursauta, se frotta les yeux, regarda vers le chœur où la statue de la Madone s’empourprait d’une rouge lumière de matin naissant.
—Dieu me pardonne, fit-elle en se signant: un peu plus, je laissais passer l’heure de l’angélus!
La corde de la cloche se balançait sous le porche: Mar’ Yvona Rouz s’y suspendit de tout son poids. Un coup sonore retentit, fit tressaillir la vieille chapelle; puis les tintements tombèrent, menus et pressés, criblant la paix encore ensommeillée des campagnes; des chapelles avoisinantes de Buguélès, de Saint-Guennolé, d’autres angélus répondirent. Les dormeuses secouèrent leurs jupes, rajustèrent leurs coiffes, mouillèrent leurs doigts d’un peu de salive pour lisser les bandeaux de leurs cheveux. Une seconde rasade d’eau-de-vie fut servie par Nona Féchec. Mon tour venu, comme je refusais en remerciant, l’humble femme en parut toute chagrinée.
—Avez-vous donc quelque rancune contre mon homme, me demanda-t-elle, que vous ne voulez point vider ce dernier verre en l’honneur de ses mânes?
Laouénan ajouta, se penchant vers moi pour n’être pas entendu de la vieille:
—C’est la plus grande injure au mort et à sa famille, quand on ne boit pas: il faut boire.
C’était une libation sacrée. Je l’accomplis de mon mieux, suivant les rites.
La cloche s’était tue; Mar’ Yvona Rouz, agenouillée au pied du catafalque, récita l’oraison du matin. Après avoir appelé sur le travail des vivants la bénédiction de tous les saints du paradis celtique, elle improvisa une sorte de cantilène funèbre à la louange du défunt.
—Celui-ci, Guillaume Féchec, disait-elle, a peiné pendant près de quatre-vingts ans. Sur terre et sur mer, il a toujours fait son devoir. Il a été un homme de grand courage et de bon conseil. Sa veuve le pleure justement. Il laisse une fille honnête et des amis nombreux. Dans tout le pays il était estimé. Le sillage de sa barque s’est effacé sur les eaux, mais son souvenir durera dans le cœur de tous ceux qui l’ont connu. Maintenant que sa journée est finie, qu’il reçoive son salaire!
—Evel-sé vézo grêt! (ainsi soit-il!) prononcèrent les assistants.
Un paysan à figure glabre se montra dans la baie du porche.
—Allons, fit-il, il est temps. La charrette des morts est en bas.
C’était le bedeau du bourg, qui venait procéder à la levée du corps. On redescendit le fruste escalier de pierre, sous un joli ciel d’un bleu délicat, pommelé de blanc et fleuri de grandes houppes mauves pareilles à des gerbes de lilas. Les chaumes des champs, les ajoncs des landes étincelaient de gouttes de rosée. Des alouettes de mer volaient par bandes blondes dans la lumière rajeunie. De vers le Trévou, Tréguignec, Trélévern, des files d’hommes et de femmes dévalaient, en habits des dimanches, par les sentiers caillouteux, dans un bruit clair de socques et de sabots à talons ferrés.
La charrette des morts attendait près de la fontaine;—une mince caisse peinte en noir, flanquée de roues énormes et ornée d’une inscription bretonne qui disait: «Je recueille sur la route le voyageur fatigué et je le conduis à l’éternel repos.» On y hissa la bière. Un adolescent prit le cheval par la bride, fit claquer son fouet, et le convoi se mit en marche sans cesse grossi de nouveaux arrivants. En tête brillait une longue et massive croix de cuivre, garnie de sonnailles qui tintaient sans discontinuer. Le bedeau chantait, le chariot cahotait; le drap mortuaire, taillé dans une voile, se gonflait à la brise, comme sollicité par la nostalgie de ses aventures passées.
J’accompagnai la dépouille de Féchec-coz jusqu’au bois de pins qui couronne la hauteur, un peu en avant du sémaphore. Le petit bidet de montagne qui emportait le vieux marin vers son lit-clos du cimetière cheminait d’un pas allègre, humant l’air vif, ouvrant tout larges ses naseaux à la bonne senteur matinale. Et le cortège suivait, vaille que vaille, par groupes épars qui s’efforçaient de se rejoindre. Cela faisait au loin, sur la route grimpante, comme une série d’essaims échelonnés. On distinguait la grande Annie au milieu des autres femmes, tel qu’un cyprès solitaire parmi des touffes de genévrier. Le défilé dura près d’une demi-heure, puis la caravane funèbre disparut derrière un repli du terrain...
Je m’en retournai vers le Port-Blanc, dans le vaste rayonnement des choses. Les toits d’ardoises des maisonnettes de pêcheurs, disséminées sur le coteau, s’allumaient aux premiers feux du soleil. Dans les aires des fermes, les batteuses ronflaient avec une ampleur d’orgues, et la poussière du blé flottait au-dessus des meules ainsi qu’une fumée d’or. Mais rien n’égalait la splendeur de la mer étale. Elle se déroulait à perte de vue, d’un mouvement paisible, harmonieux et vraiment divin. Ses courants glissaient autour des îles, nuancés de teintes fines, pareils à de vivants colliers de nacre. Elle semblait se délecter elle-même dans la contemplation de sa beauté. Un mot de Féchec-coz me revint en mémoire:
—Moi, voyez-vous, j’aime la mer comme une femme qu’on désire et qu’on sait bien qu’on ne possédera jamais...