DANS LE “YEUN” RÉCIT DE NOËL
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Entre le vieillard et l’enfant, dit le proverbe, il n’y a que la vie. Et la vie est si peu!...
Parmi les récits de Noël qui ont bercé mon enfance, je n’en sais pas de plus triste que l’«histoire de l’enfant du Yeun».
Le Yeun est un vaste marais à demi desséché, une espèce de tourbière immense, d’aspect funèbre, qui s’étend à perte de vue au pied du Ménez-Mikêl, sur le revers méridional des monts d’Arrée. C’est de tous les paysages de la Bretagne intérieure le plus grandiose et aussi le plus sauvage que je connaisse. L’été, la steppe marécageuse s’étale au soleil, verte ou rose, violette ou blonde, suivant les caprices de la lumière; des bruits d’insectes, le froufroutement ailé, dans les joncs, d’une sarcelle ou d’un pluvier, troublent à peine l’absolu silence. L’hiver, elle se transforme en un lieu de sabbat où se rue le troupeau mugissant des tempêtes; elle devient alors une sorte d’arène sinistre ouverte à tous les vents, qui s’y étreignent, et luttent, et râlent, avec des clameurs désespérées, d’épouvantables hurlements.
On se demande comment des hommes peuvent accepter de vivre au milieu de ces horizons farouches, dans cette nature sombre et déshéritée.
Car il a tout de même ses habitants, le marais. Bien clairsemés, il est vrai, et d’une complexion toute primitive. Ils n’en forment pas moins, sur le pourtour du Yeun, quatre ou cinq familles, enracinées là depuis des siècles, sans contact, sans rapports les unes avec les autres, séparées qu’elles sont par d’énormes distances, n’éprouvant d’ailleurs aucun besoin de rapprocher leurs solitudes.
Vous leur entendrez dire:
—Nos fumées se voient. Pour le reste, à chacun sa maison.
Chaque demeure se tient, en quelque sorte, repliée sur elle-même. Mais, devant le même foyer, se pressent parfois plusieurs générations. On vit très vieux en ce pays de tourbe, d’eaux stagnantes et de misère noire. Les faibles sont tout de suite supprimés: la fièvre—une fée noiraude, dit-on, vêtue de loques—leur tord le cou de ses doigts osseux. Les forts résistent longtemps, atteignent à un âge presque biblique. L’air salubre des monts voisins conserve ceux que la mal’aria du Yeun n’a point détruits.
Et puis, elle est si calme, la vie, en ces parages! Son cours est si lent, si monotone, qu’il ne va ni ne vient: c’est une somnolence, une torpeur pareille à celle des mares brunes dans les tourbières. Elle ne s’use, si l’on peut dire, que par évaporation.
Ici comme partout, les gens se sont façonnés à l’exemple des choses. Ils sont devenus les captifs du Yeun. Leur pensée comme leur regard reflète la morne étendue. Les silences profonds de l’espace et ses retentissantes colères ont également contribué à les rendre taciturnes. Ils n’échangent entre eux que de rares paroles et n’ont, au reste, rien à se raconter. Ils sont la proie d’un rêve éternel, imprécis et incommunicable.
I
Une des quatre ou cinq masures qui bordent le Yeun est connue sous le nom de Corn-Cam. Elle occupe la base du Ménez-Mikêl, à l’angle que fait la grand’route de Morlaix avec le petit chemin montueux de Saint-Riwal. Le logis est de misérable apparence; les murs en sont de pierres schisteuses, aux tons de lave grise, à peine liées d’argile grossière; le toit d’ardoise s’effondre par endroits, rongé comme par une lèpre, laissant voir à nu les solives cariées, le bois malade de la charpente. Au-dessus de la porte pend un bouchon de gui presque aussi ancien que la bâtisse et qui aurait vite fait de s’évanouir au vent, n’étaient les toiles d’araignée qui l’enveloppent et le maintiennent.
Corn-Cam est une auberge,—une auberge triste qui ne loge ni à pied, ni à cheval, mais où s’arrête néanmoins, de temps à autre, quelque roulier de passage ou quelque pillawer[13] en tournée. Très souvent, il n’y a personne en la demeure quand le voyageur se présente, hormis un ancêtre, vieux de près d’un siècle, momifié sur la pierre de l’âtre. On se sert soi-même, en ce cas, et l’on dépose sa pièce de deux sous sur la table, au pied du verre qu’on vient de vider. La confiance des aubergistes, en ce pays de pauvreté, n’a d’égale que l’honnêteté des passants.
Du moins en était-il ainsi, il y a quelque trente ou trente-cinq ans. La «maisonnée» se composait, à cette époque, de six personnes: d’abord, le tadiou-coz, le bisaïeul, qui entrait dans sa quatre-vingt-dix-huitième année; sa fille, Radégonda Nanès, restée veuve de bonne heure et alors presque septuagénaire; son petit-fils, homme rude et farouche, un peu en deçà de la cinquantaine, et qui ne se connaissait lui-même que sous le sobriquet de Loup du Marais, Bleiz-ar-Yeun; la femme de celui-ci, pauvre créature à mine dolente; et enfin leurs trois enfants, une fillette et deux garçonnets.
Le tadiou-coz achevait de mourir dans le coin de la cheminée d’où il ne bougeait plus; ses membres étaient devenus si raides qu’ils semblaient les branches inertes d’un tronc desséché, et, comme, d’autre part, il poussait les hauts cris dès qu’on feignait de le vouloir transporter, soit pour le mettre au lit, soit pour lui faire prendre l’air sur le seuil, on avait fini par le laisser jour et nuit à la même place, de sorte qu’il s’était comme incrusté à son banc, en une pose d’idole barbare, les mains appuyées aux genoux, les pieds collés au foyer. On eût tôt oublié qu’il était là, sans le bruit régulier de son râle.
On le nourrissait de bouillie d’avoine qu’on lui versait dans la bouche, comme à un enfant, avec une cuiller en bois. Radégonda s’était longtemps chargée de ce soin: mais l’âge l’ayant rendue percluse et aveugle, Bleiz-Ar-Yeun avait dit à Liettik, la fillette:
—Désormais, c’est vous qui donnerez à manger au vieux père, et qui nettoierez sous lui.
Celle qui portait ce joli nom de Liettik, diminutif d’Aliette, allait sur sa douzième année. Elle tenait de sa mère une santé frêle et délicate, et elle passait pour avoir l’esprit aussi chétif que le corps. On disait son entendement borné, parce qu’elle avait toujours l’air d’être ailleurs, quand on lui parlait, et qu’elle demeurait la plupart du temps sans répondre. On avait voulu l’envoyer avec ses frères à l’école mixte de Saint-Riwal, derrière la montagne; mais l’institutrice avait dû renoncer à lui apprendre ses lettres. De même, au catéchisme de la paroisse, Liettik faisait le désespoir du bon vieux recteur. Non qu’elle ne fût très docile, très sage, très appliquée, en apparence, à bien écouter; mais les leçons ne se fixaient point dans son petit cerveau, aussi mou que les tourbières détrempées du Yeun.
Un jour, après une instruction fort longue et fort complète sur le mystère de la Sainte Trinité, le recteur l’interpella, persuadé que, cette fois du moins, elle aurait saisi:
—Combien y a-t-il de personnes en Dieu, mon enfant?
Et, comme Liettik le regardait de ses yeux trop grands, de ses yeux de somnambule éternelle:
—Voyons, dites avec moi: Il y a en Dieu trois personnes, qui sont le Père...
—Ah! oui, interrompit vivement l’étrange créature, le Père, la Mère et le Fils.
On pense de quels éclats de rire les autres catéchistes saluèrent cette hérésie. Le recteur haussa les épaules et dit sur un ton de commisération profonde:
—Ne riez point. Liettik, voilà... Liettik est une innocente.
A partir de ce moment, elle ne fut plus, pour les gens de la contrée, que l’Innocente du Yeun.
Ses parents durent se résigner à la garder chez eux. Ils lui en voulurent fort. Le père surtout la rudoyait, la considérant comme une bouche inutile, quoiqu’elle ne mangeât guère plus qu’un oiseau. Il avait compté la faire entrer, vers ses douze ans, à la ferme de Roquinerc’h où, comme petite servante, elle eût gagné cinq francs par an, plus deux aunes de toile, trois paires de sabots et une boisselée de grain de blé noir. Maintenant, c’était fini de ce rêve. On ne gage pas une innocente. Bleiz-Ar-Yeun était furieux contre sa fille à cause de cette pièce de cent sous qu’elle ne rapporterait jamais à la masse commune.
Liettik avait de lui une peur terrible. C’était elle pourtant qui allait chaque matin, sur les dix heures, lui porter sa soupe de pain de seigle dans les tourbières où il travaillait. Elle courait, aussi légère qu’une sarcelle, sur ce sol élastique, tout imbibé d’eau. Le père n’aimait pas qu’on fît attendre sa faim. Au retour, dès qu’elle se sentait hors de la vue du «tailleur de mottes», elle flânait volontiers, s’attardait à cueillir et à souffler dans l’air les houppes de fin duvet dont le Yeun s’étoile, dans la belle saison, comme des flocons d’une neige de printemps. Elle n’avait pas à redouter les remontrances de sa mère, désintéressée de tout, absorbée dans la pensée de son mal. Grand’maman Radégonda non plus n’était pas méchante. Elle se désolait seulement de ce que la petite fût trop faible d’esprit pour apprendre à tricoter. Sa manie, à elle, c’était le tricot. Elle passait les jours et une partie des nuits à faire cliqueter les aiguilles entre ses doigts osseux, longs et minces comme des pattes d’araignée; elle s’acharnait à ce travail avec une ténacité mécanique, y trouvait une sorte de volupté, la seule peut-être dont elle eût jamais joui; ses prunelles éteintes brillaient alors d’une lueur falotte, comme si les petits éclairs d’acier glissant à travers la laine rousse se fussent reflétés dans ses yeux.
Quant aux garçons, depuis le précédent hiver, Liettik ne les voyait plus que le dimanche, à la sortie de la messe. Tous deux étaient devenus gardeurs de vaches dans des métairies du pays de Saint-Riwal. On se rencontrait un instant, au cimetière, parmi les tertres herbeux des tombes, à l’endroit où étaient enterrés les anciens de la famille. Ils demandaient à leur sœur:
—Dis, Liettik, est-ce que le «vieux» râle toujours?
Elle répondait oui, de la tête, et la conversation le plus souvent se bornait là.
Liettik eût préféré qu’ils ne lui parlassent point du «vieux». Le tadiou-coz lui inspirait une épouvante mêlée d’horreur. C’est à peine si elle osait lever les yeux sur lui. Il lui apparaissait comme un personnage étrange, vaguement surnaturel. Sa figure et ses mains avaient l’air d’être en pierre, et le crin qui lui hérissait le menton et les joues ressemblait à la mousse grise des rochers de la montagne. Son immobilité surtout effrayait l’enfant. Elle se le représentait comme un homme trépassé depuis longtemps, et que la charrette de l’Ankou[14]—dont on entendait parfois, dans le silence des nuits d’automne, grincer le sinistre essieu—oubliait ou dédaignait de charger. Il n’était pas jusqu’au râle strident, continu du vieillard, qui ne la confirmât dans cette idée: un être ordinaire n’eût pu faire sans répit, durant des mois et des mois, ce grand bruit rauque, ce raclement si affreux, toujours le même. Liettik avait tenté de l’imiter, une fois qu’elle errait seule dans le Yeun, et elle en avait eu la gorge déchirée comme par une scie. Elle se donna garde de recommencer.
Sur les confins solitaires du marais, se sont créées de sombres légendes. On montre, au centre de l’immense fondrière, une crevasse traîtresse que voilent de longues herbes aquatiques et dont personne, au témoignage des habitants du pays, n’a jamais pu sonder le fond. C’est l’ouverture béante du puits infernal, quelque chose comme l’Orcus breton. On l’appelle le Youdik, ce qui veut dire «bouillie molle». C’est là que, de tous les points de la Bretagne, on amène les «conjurés», les revenants mauvais que l’autre monde rejette et que la terre des vivants ne tient pas du tout à reprendre, à cause des vilains tours qu’ils ont coutume de jouer aux gens. Il faut, pour en avoir raison, qu’un prêtre intrépide les touche du bout de son étole et les fasse passer dans le corps d’un chien noir. On traîne alors l’horrible bête au Youdik et on l’y précipite, en ayant soin de détourner la tête et de se signer par trois fois. Or, de l’aveu de Radégonda, le tadiou-coz, en son temps, avait conduit plus d’un chien noir en laisse, jusqu’au trou fatal. Qui sait si, par rancune, le troupeau des Ames malfaisantes ne l’avait point condamné à rester cloué, jusqu’au jour du Jugement, au banc maudit de l’âtre de Corn-Cam? Il y avait, dans le voisinage, des langues de commères qui l’avaient laissé entendre devant Liettik.
II
On devine l’effet terrifiant que produisirent sur elle les paroles de Bleiz-Ar-Yeun.
—Désormais, Liettik, c’est vous qui prendrez soin du vieux.
La pensée lui vint de s’aller noyer dans le marais. Mais, si simplette qu’elle fût, elle avait retenu des enseignements du recteur qu’une chrétienne ne doit point «se périr»; et puis, même morte, elle ne voulait pas tomber dans la promiscuité néfaste des Ames du Youdik. Quant à résister aux volontés de son père, cela n’était point parmi les choses possibles. Elle se soumit donc, au prix d’une torture atroce, d’une sorte d’agonie morale, d’un lent et muet naufrage où le peu d’intelligence qui survivait en elle acheva de sombrer. D’innocente qu’elle était, elle devint idiote. Dans la ruine totale de cette âme d’enfant, un seul sentiment persista: la peur du «vieux», irritée, exacerbée encore des contacts incessants qu’elle fut obligée d’avoir avec lui. Chaque fois qu’il lui fallait l’approcher, elle était prise d’un tremblement nerveux qui augmentait sa maladresse native: de sorte que ce qui était un supplice pour elle en était un autre pour le tadiou-coz, habitué aux mains expertes et prestes de sa fille Radégonda. Il en témoignait son mécontentement à sa façon, en s’interrompant de râler pour pousser une espèce de hurlement sourd, comme d’un chien enroué qui aboie à la lune. Liettik, alors, affolée, se sauvait hurlant aussi, bondissait hors de la maison, traquée, croyait-elle, par une meute de chiens noirs, et ne s’arrêtait qu’à bout d’haleine. Ensuite de quoi, le Loup-du-Marais pour la «raisonner», bleuissait de coups sa pauvre chair blême...
Aux pluies d’automne, Radégonda Nanès détendit dans la douceur du dernier sommeil son corps noué de rhumatismes. Ses restes furent transportés au cimetière de Saint-Riwal dans un char à bancs attelé de deux bœufs et d’un bidet de montagne. Pendant que le menuisier clouait le cercueil, Bleiz-Ar-Yeun fit tout haut cette réflexion:
—Savoir si le «vieux» se doute de ce qui se passe. Il ne se peut pas que le bruit du marteau sur les planches de la mort ne lui fasse point tourner la tête.
Son attente fut déçue. Le tadiou-coz garda sa rigidité morne. Seulement, le soir, quand Liettik, après avoir fini de cuire sa bouillie d’avoine, lui présenta la première cuillerée, il refusa d’ouvrir les lèvres; et, sur ses joues dures et sèches, tannées comme du cuir, l’enfant vit rouler deux larmes, deux larmes presque aussi grosses que les pleurs symboliques qu’on a coutume de peindre en blanc sur le bois noir des catafalques.
Elle se mit elle-même à sangloter, sans savoir pourquoi. Les jours suivants, il se trouva qu’elle eut moins de répugnance à soigner le «vieux» et qu’elle dormit, la nuit, sans rêver qu’il s’asseyait sur elle pour l’étouffer.
Mais, avec les longs et tristes crépuscules d’hiver, tous ses effrois lui revinrent...
Novembre passa, traînant ses glas, ses funèbres gémissements de cloches, et décembre parut, le mois «très noir».
C’est une saison particulièrement lugubre, dans ces parages des monts d’Arrée.
Tout le jour, toute la nuit, le vent de l’Atlantique s’engouffrait dans les gorges de la montagne, puis, rencontrant les libres espaces du Yeun, s’y donnait carrière comme une taure affolée, avec des plaintes, des cris, des meuglements, de grands appels rauques, des bruits immenses et mystérieux.
Parfois, il semblait que la maison oscillât, tournât sur elle-même, ainsi qu’une barque en détresse sur une mer démontée. Les vieilles ardoises du toit claquaient de peur, les armoires s’ouvraient sans qu’on sût comment, et les poutrelles de la charpente, prises d’une sorte de fièvre, se mettaient à trembler. Ces soirs-là, Liettik, qui avait son lit creusé comme une tanière de bête dans la cage de l’escalier, restait, des heures et des heures, étendue sur sa couchette de balle d’avoine, sans faire un mouvement, regardant de grandes choses noires se mouvoir dans les ténèbres, qui la terrifiaient, et n’osant non plus fermer les yeux, à cause des lumières étranges qui se glissaient alors sous ses paupières et s’y livraient à des sarabandes effrénées: elles montaient, descendaient, se croisaient, s’emmêlaient, pareilles à de gigantesques araignées de feu.
Ces épouvantes n’étaient pas les seules. L’enfant eût souhaité devenir aveugle, mais plus encore eût-elle souhaité devenir sourde; car ce qu’elle croyait voir n’était rien auprès de ce qu’elle s’imaginait entendre. Les mille voix de la tourmente la glaçaient d’horreur. Elles retentissaient à son oreille, pleines de menaces...
Jadis,—il y avait de cela trois ou quatre ans,—le loquet de la porte avait été remué comme par quelqu’un demandant qu’on lui ouvrît. Bleiz-Ar-Yeun avait crié à la petite, du fond de son lit clos, près de l’âtre:
—Liettik, levez-vous et tirez le verrou à celui qui loquète.
Vite, elle avait sauté hors de son trou sombre, avait passé son jupon de tricot, avait couru ouvrir, toute grelottante.
Et voilà qu’au dehors il n’y avait personne. Personne ni rien, si ce n’est le marais, bleuâtre—au loin—sous la lune, avec des vapeurs, de grandes formes blanches qui fuyaient, éperdues, à fleur de sol, fouettées par des lanières invisibles.
Liettik avait dit à mi-voix:
—La route est vide, père.
—C’est bien, avait répondu le maître de Corn-Cam, recouchez-vous...
Puis, se retournant vers sa femme, il avait grommelé:
—Il a toutes les ruses, ce diable de vent!
Cette parole quelconque s’était gravée, comme au fer rouge, dans le cerveau simple de Liettik. Et le vent, depuis lors, était demeuré pour elle un être énigmatique et fantomal, un personnage ambigu, ni vivant, ni mort, une espèce de vagabond farouche, de Juif errant de l’espace, fait de ténèbres animées et hurlantes, ennemi des arbres, des maisons et du candide sommeil des enfants.
Puis, cette clameur sauvage, c’était comme le râle du «vieux», élargi, infinisé, étendu à toute la nature. De sorte que Liettik en était arrivée à concevoir le monde sous la forme d’une tourbière immense, baignée, l’été, d’un trop rapide soleil, peuplée, le reste du temps, de figures grimaçantes, de monstres bizarres et inquiétants, de pauvres petites âmes en détresse. Elle tâchait de se distraire de ces pensées en songeant au paradis. Mais c’était si loin, le paradis, et si haut! D’ailleurs, elle trouvait assez déplaisant d’y aller, comme grand’maman Radégonda, dans une caisse. Elle souhaitait, quant à elle, de s’y rendre à pied, en compagnie de son bon ange, de ce bon ange qu’elle invoquait sans cesse, à qui elle faisait confidence de son martyre, dans ses prières du soir, et qu’elle eût voulu plus visible, afin qu’il la rassurât mieux, dût-elle ne voir de lui que le bout blanc de son aile.
Un matin, elle s’éveilla, tout heureuse, après s’être endormie en larmes. Dans l’intervalle elle avait «rêvé gai»; et, sur les pas des beaux rêves, sourdent parfois des joies obscures qui vous inondent le cœur... Il était tombé de la neige pendant la nuit,—une pâle neige d’occident, répandue comme une poussière de diamant sur les choses. Le Yeun était magnifique à voir, paré de toute cette blancheur.
Le vent s’était tu.
Liettik alluma le feu, prépara la soupe du père.
—Quel temps fait-il? demanda celui-ci en s’étirant.
—De la neige partout, répondit l’enfant... Partout, partout, insista-t-elle.
Et sa petite figure chétive rayonnait presque.
—Oh bien! dit Bleiz-Ar-Yeun à sa femme, on ne m’attrapera donc pas aujourd’hui du côté des tourbières. Des vols de canards ont été signalés vers Bodmeur; si le diable ni les gendarmes de Brazpars ne s’en mêlent, je rapporterai, ce soir, ma charge de becs jaunes.
Il se leva, chaussa ses souliers de braconnage, décrocha son fusil, appendu au manteau de la cheminée, et sortit.
Liettik passa la plus grande partie de la journée assise à croupetons sur la marche du seuil. Le vaste paysage neigeux l’enchantait; jamais encore, si loin qu’elle remontât dans ses souvenirs, elle n’avait vu au Yeun cet aspect imposant, cette majesté rigide, ce silence religieux. Un ciel d’azur mat, sans un nuage. L’air était d’une transparence de cristal. Le regard plongeait, comme à travers une eau limpide, à des distances infinies. Par delà le cercle des montagnes accoutumées, Liettik en vit surgir d’autres dont elle ne soupçonnait pas l’existence. Des clochers, inaperçus d’elle jusqu’alors, pointèrent aux limites extrêmes de l’horizon. Elle eut la révélation d’un univers plus grand. Sa faible imagination en fut comme débordée, et elle ne bougea guère de la porte jusqu’au soir, les mains pelotonnées dans son tablier, à cause du froid, l’esprit perdu dans un engourdissement de rêve qui tenait du vertige.
Aux premières ombres du crépuscule, une haute silhouette noire se dessina sur le fond gris-blanc des solitudes assombries.
C’était le père qui rentrait.
Il n’avait rien tué. Les canards avaient dû fuir vers le sud. Puis, des tourbiers, des camarades, rencontrés à Bodmeur, l’avaient retenu à boire avec eux...
—Ah! à propos, fit-il, la langue un peu pâteuse, comme je traversais les terres de Kergombou, j’ai trouvé l’aîné de nos gars qui s’en venait vers ici. Ses maîtres l’envoyaient nous prier à réveillonner en leur compagnie. Il y aura des andouilles et de la hure.
—C’est pourtant vrai, geignit la femme de sa voix dolente de malade, c’est nuit de Noël, cette nuit.
—Te sens-tu la force de faire la route? Le temps est assez doux, tu sais... Tous ceux de Kergombou nous attendront à l’office de Nocturnes.
—Ma foi, il y a des années que je n’ai mangé d’andouille: cela fera peut-être du bien à mon mal.
—Alors, apprête-toi.
Liettik n’avait pas fait mine d’écouter la conversation. Agenouillée sur la pierre de l’âtre, elle tournait machinalement la bouillie pour le repas de l’ancêtre.
—Souperas-tu avant de partir? demanda Bleiz-Ar-Yeun à sa femme. Moi, je tiens à me garder l’estomac libre.
—Moi aussi, répondit-elle. Si ça ne va pas, je prendrai un bouillon à Saint-Riwal, chez les Lannuzel, avant la messe.
Elle acheva sa toilette, épingla son châle, posa sa coiffe sur ses cheveux maigres et grisonnants. Bleiz-Ar-Yeun dit à Liettik:
—Passez-moi un tison que j’allume le fanal.
L’enfant sursauta. Elle était livide; de grosses larmes ruisselaient sur ses joues; une angoisse d’épouvante se lisait dans ses yeux. Suppliante, les mains jointes, elle cria vers son père:
—S’il vous plaît!... Ne vous en allez pas!... J’ai trop peur!... Pas seule, oh! pas seule avec LUI...
L’homme haussa les épaules.
—Couchez-vous, si vous avez peur! grogna-t-il, tandis que sa femme, ayant fini de s’ajuster, ajoutait en manière de consolation, de son éternel ton pleurard:
—Sois bien raisonnable, et je te rapporterai dans mon mouchoir ta part du réveillon.
Ils allaient sortir.
Liettik, affolée, s’accrocha aux jupes de sa mère.
—Mamm!... Mamm!...
D’un geste brutal, Bleiz-Ar-Yeun la repoussa dans l’entrée, et, entraînant sa femme, il tira violemment la porte derrière lui. Liettik s’abattit à plat ventre sur le sol de terre humide, à l’endroit où les rouliers avaient coutume de stationner et, selon l’usage, d’égoutter leur verre, après avoir bu; elle s’abattit là, dans la boue, ainsi qu’une pauvre loque humaine, les bras noués autour de la tête, pour ne plus rien entendre, ne rien voir. Mais, quoi qu’elle fît, elle l’entendait quand même, le sinistre râle du tadiou-coz. Dans le silence de la nuit, ouatée de neige, et dans le vide de la maison, il devenait plus strident, plus lugubre. On eût dit le bruit ininterrompu d’un soufflet de forge, avec des fuites par où l’air s’échappait en sifflant. Et elle ne pouvait non plus s’empêcher de le voir, lui, le «vieux», redoutable et mystérieuse figure d’ombre, sculptée en quelque sorte à l’intérieur de la cheminée, avec l’âtre pour socle, semblable à la statue d’un antique dieu du foyer; une chandelle de résine fixée en face de lui à une tringle de fer l’éclairait d’un reflet trouble, vacillant, fantastique.
Hantée par l’image obsédante du vieillard, Liettik n’osait faire un mouvement, de peur d’attirer son attention. Elle essaya cependant de gagner en rampant le trou qui lui servait de lit. Brusquement elle s’arrêta... L’escabeau de chêne sur lequel était accroupi le tadiou-coz venait de gémir. Elle dressa la tête; son cœur battait à se rompre dans l’attente de quelque chose d’horrible. Et elle vit, en effet, un spectacle qui la glaça jusqu’aux moelles. Les bras arc-boutés en arrière au dossier de son siège, le «vieux», qu’elle avait toujours vu immobile comme un bloc de granit, s’efforçait de se mettre sur ses jambes dont les jointures craquaient.
—C’est fini de moi, pensa Liettik... Il va venir... Il va m’étrangler et, sans doute, me traîner au Youdik, comme il faisait autrefois pour les «chiens noirs...»
Elle crut sentir dans sa chair ses ongles acérés et durs comme des griffes, et, s’affaissant au pied de l’escalier, non sans avoir esquissé un dernier signe de croix, elle s’évanouit.
III
Combien de temps resta-t-elle ainsi, le corps raidi, comme un oiseau surpris par les neiges, elle ne l’eût su dire. Quand une faible lueur de sentiment lui revint, il lui sembla qu’elle avait changé d’âme. Le passé s’était évaporé, enfui. Elle n’avait plus ni froid ni peur. Elle n’était plus la triste Liettik de tantôt, mais une petite chose légère, très vague, presque inconsistante, un de ces flocons duvetés qu’elle s’amusait, aux étés de jadis, à cueillir dans le Yeun et à souffler vers le ciel où ils flottaient doucement. Dormait-elle? Rêvait-elle tout éveillée? C’était, en tout cas, un état délicieux. Jamais elle n’avait goûté un bonheur aussi absolu. Des pensées naissaient en elle, qu’elle ne s’était jamais connues, glissaient à travers son esprit d’innocente, fugitives et indistinctes, comme de pâles nuées dans le firmament d’un soir d’août...
Soudain, elle entendit à ses côtés une voix qui lui disait:
—Liettik, petite chère Liettik, rouvre tes paupières. Je ne suis pas celui que tu te figures... Rouvre tes paupières, au nom de Jésus de Bethléem, et tu me verras en réalité tel que je suis.
La voix était faible, et chevrotante, et cassée. Mais l’accent en était si tendre qu’il pénétrait le cœur.
Liettik regarda à travers ses cils et vit agenouillé près d’elle, le visage penché sur le sien, un vieillard maigre, à la peau jaune et racornie, en tout semblable au tadiou-coz, si ce n’est qu’il avait sur les lèvres un de ces longs et mélancoliques sourires qui sont comme une lumière d’étoiles dans la nuit.
Rien que pour ce sourire, l’enfant eût volontiers embrassé ce vieil homme si laid... Il lui avait soulevé la tête et lissait de la main ses cheveux échappés de sa coiffe défaite, que la boue avait souillés. C’était la première fois qu’il lui arrivait de sentir sur son corps souffreteux la douceur des caresses humaines, et elle s’y abandonnait, extasiée, sans même s’apercevoir que la main qui effleurait si délicatement ses tempes avait des doigts couleur de suie terminés par des ongles sordides.
Et le «vieux» l’interrogeait, la berçant toujours:
—Tu ne me crains plus, n’est-ce pas?
—L’ai-je donc craint? Pourquoi le craindrais-je?.... se demandait Liettik.
—Il est triste de vivre longtemps, vois-tu. On devient à charge à soi et aux autres. On passe la seconde moitié de son existence à regretter la première. On s’étonne du bonheur des autres parce qu’on en a fini soi-même avec les jours heureux. Il n’y a pas d’école où aller apprendre à vieillir. On ne se console point de n’avoir plus sa forme ancienne et de trouver moins beau le soleil béni. Voici des années que je réfléchis à ces choses, enfermé en moi comme en un tombeau. Le soir de l’homme est chargé de nuages qui vont sans cesse s’épaississant,—et moi, j’ai duré par delà le soir, jusques au cœur sombre de la nuit. En sorte que j’ai pris l’apparence d’un fantôme, d’une forme de ténèbres, et que je fais peur aux enfants de mes enfants... Mais non, tu n’as plus peur. Dieu! que j’aimerais à te voir sourire, Liettik!
Liettik fit mieux que de sourire à l’ancêtre: elle baisa sa barbe dure et la trouva plus fine que soie.
Qu’est-ce donc qui avait changé à ce point l’âme de Liettik, l’âme du «vieux», l’âme des choses mêmes? Car il n’était pas jusqu’au misérable intérieur de Corn-Cam qui n’eût revêtu un aspect tout nouveau. C’étaient, il est vrai, les mêmes murs pelés, les mêmes meubles frustes, la même chandelle de résine dans l’âtre, mais tout cela en plus grand, en plus vaste, avec un air de solennité qui imposait. Dans la lucarne du toit en soupente une étoile merveilleuse scintillait, et sa flamme lointaine, descendant sur le front dénudé du tadiou-coz, l’environnait comme d’un nimbe.
Soudain, il tressaillit.
—Écoute, Liettik!... murmura-t-il le doigt levé.
Des musiques profondes, de lourdes vibrations de cloches s’appelaient et se répondaient dans les sonorités de l’espace.
Le «vieux» reprit d’un ton grave:
—La messe de minuit, mon enfant... C’est notre heure. Lève-toi et viens.
Aller où? Liettik ne songea même pas à s’en informer. Ils se mirent en route, la main dans la main... Oh! qu’il était admirable sous la lune, l’immense, le triste Yeun! Des sentiers de lumière le traversaient dans toute son étendue, et, par ces sentiers, des files innombrables de gens se hâtaient, chantant des psaumes. En tête s’avançait une femme, drapée d’un manteau bleu, et portant dans ses bras un enfantelet, emmailloté de langes d’or, tel qu’un fils de roi. La fraîcheur nocturne était attiédie et comme embaumée par l’haleine suave des cantiques.
On se joignit au mystérieux cortège.
La neige se faisait douce sous les pas. Jamais Liettik n’avait trottiné d’un pied plus alerte. Le Yeun franchi, la procession s’engagea dans la montée de Saint-Riwal. La place du bourg, là-haut, était déserte, mais aux vitres de toutes les maisons il y avait «de la chandelle», et de longs panaches de fumée ondulaient dans l’air calme au-dessus des toits. L’église étincelait. Quand on fut entré au cimetière, le vieux dit à Liettik:
—Reposons-nous ici, un instant.
Il s’assit sur les marches du calvaire, dans l’ombre de la croix, la main appuyée à l’épaule de la fillette.
La messe de minuit finissait. Les cloches sonnèrent à toute volée, et les fidèles commencèrent à déboucher par le porche. Liettik reconnut les gens de Kergombou et, parmi eux, son père et sa mère accompagnés de l’aîné. Elle brûlait d’envie de leur adresser la parole:
—Souhaite-leur le bonsoir, dit l’ancêtre, mais ne t’étonne point s’ils passent sans t’entendre.
Elle eut beau les héler, en effet, ils ne détournèrent pas la tête; peut-être la hure et l’andouille occupaient-elles toute leur pensée. Dans l’assistance qui se dispersait, Liettik reconnut encore l’institutrice, «mademoiselle», comme on l’appelait dans le pays. Mais «mademoiselle» non plus n’entendit point son bonsoir. Et il en fut de même du vieux recteur qui sortit le dernier de l’église. Il passa, lui aussi, distraitement, la figure enfoncée dans un cache-nez, les mains plongées dans les manches de sa houppelande. Pendant que Liettik le saluait d’une gracieuse révérence, il disait au sonneur:
—Entrez au presbytère, Jean-Louis; Mar’ Yvonne vous doit un verre de bon.
Tous ceux de Saint-Riwal et des alentours avaient disparu; dans le silence des campagnes, au loin, retentissaient les voix joyeuses des réveillonneurs s’acheminant par les replis des monts vers les «repas de Noël»... Et voici que de nouveau se montra la femme au manteau bleu qui pressait contre son sein un enfantelet vêtu d’or, et derrière elle se reforma le cortège des chanteurs de psaumes.
—Allons, prononça le tadiou-coz.
Liettik crut qu’il s’agissait de redescendre à Corn-Cam. Mais non. La route s’élevait, au contraire, par une pente inclinée à peine, bordée des deux côtés d’arbres étranges, feuillus malgré l’hiver, fleuris même, et dont les cimes se balançaient en cadence, avec de grands murmures mélodieux. Le ciel, d’une extraordinaire pureté, semblait se rapprocher de la terre, ou plutôt la terre s’enfonçait, sombrait peu à peu dans le vide béant de l’espace. Liettik, regardant vers en bas, chercha des yeux la masure paternelle et ne la put distinguer. Corn-Cam, le Yeun, le Ménez-Mikêl, tout le paysage familier n’était plus au-dessous d’elle, qu’un embrun flottant sur la mer des ténèbres inférieures. Puis l’embrun, à son tour, s’effaça, s’évanouit. Et Liettik ne vit plus que le firmament, la route magique, suspendue dans l’air, et le chœur des pèlerins qui montaient.
Elle s’apprêtait à demander: «Mais enfin, tadiou-coz, où allons-nous donc?» quand, dans les profondeurs illuminées de l’azur, des anges, porteurs de palmes, passèrent en chantant à voix douce:
Qui meurt à minuit, la nuit de Noël, Va sans purgatoire au pays du ciel!...
IV
Ici, les vieilles qui contaient cette histoire, au temps de mon enfance, avaient coutume de dire en guise de péroraison:
—Telle fut l’«assomption» de Liettik. Dieu ait son âme dans ses joies.
...Il y a quelque deux ans, voyageant dans la Bretagne intérieure, j’arrivai à la fraîcheur du soir dans la pauvre bourgade de Saint-Riwal, après avoir vagabondé tout le jour sur les crêtes et dans les ravins de l’Arrée. J’y trouvai, ma foi, un gîte presque confortable, précisément chez un nommé Lannuzel, homme vénérable et aubergiste avenant. Curieux de savoir si le souvenir de la petite Aliette vivait encore dans le pays, je ne pouvais tomber mieux. Lannuzel l’avait connue: ils avaient été ensemble au catéchisme. Elle eût eu maintenant son âge.
—Une sainte et une martyre, me déclara-t-il dès les premiers mots.
Il se rappelait même ses traits, ses yeux tristes, couleur de tourbe brûlée, ses lèvres minces qu’elle ne desserrait presque jamais, sa figure hâve, parsemée de taches de rousseur.
—En réalité, m’informai-je, comment mourut-elle?
L’hôte secoua la tête. Selon lui, il y avait du louche là dedans, et la «justice» aurait dû être avertie.
Ce qui est certain, c’est que Bleiz-Ar-Yeun et sa femme ne quittèrent Kergombou qu’au crépuscule du matin, qu’en rentrant chez eux ils trouvèrent la porte large ouverte, et qu’ils trébuchèrent dans l’allée contre le corps de Liettik.
—Voyez-vous cette sotte! Elle se sera endormie là! s’écria l’homme, qui était un peu bu.
Et déjà il s’apprêtait à lui administrer une correction. Mais, en la soulevant, il s’aperçut que ses prunelles étaient convulsées, que sa tête roulait de bord et d’autre, que ses bras et ses jambes pendaient inertes.
Alors, une sueur froide le glaça. Sa femme se mit à jeter les hauts cris. Un roulier de Morlaix s’avançait sur la route en ce moment. Bleiz-Ar-Yeun le héla, tenant toujours son fardeau.
—Qu’est-ce qu’elle a, cette enfant? interrogea le roulier.
—Je ne sais pas... nous ne savons pas... Elle ne bouge ni ne geint... Toi qui es de la ville, tu sauras peut-être.
—Oui-dà, répondit le roulier, tu n’as plus rien à faire, je crois bien, qu’à l’étendre sur un lit et à dresser sa «chapelle blanche»... M’est avis qu’elle a le cœur cassé.
—Morte?... Vraiment?... balbutia Bleiz-Ar-Yeun, hagard et stupide.
Il chancelait si fort qu’il faillit laisser échapper le petit cadavre.
—Donne, fit le passant..., tu tomberais avec elle: je vais la transporter.
Mais il n’eut pas plus tôt pénétré dans la cuisine, précédant le père et la mère, blêmes comme deux condamnés, qu’il recula soudain, saisi d’épouvante.
—Sapristi!... Qu’est-ce que c’est que ça?
Bleiz-Ar-Yeun se pencha pour voir, mais aussi vite il se couvrit instinctivement les yeux.
«Ça», c’était le tadiou-coz à demi carbonisé.
Le feu, maintenant éteint, avait dû prendre d’abord dans la paille de ses sabots, grimper le long de ses bas de laine—œuvre patiente de défunte Radégonda—et, de là, gagner ses vêtements, sa barbe qui n’avait plus été faite depuis la mort de sa fille, ses sourcils pareils à des touffes d’herbes desséchées, les mèches rares et inégales de sa chevelure de Celte. On pouvait, sur son squelette, entre les haillons calcinés, suivre les traces noirâtres de l’incendie. Il avait, du reste, l’attitude qui lui était habituelle, son air de statue d’Égypte, assise, le buste raide, les mains aux genoux. L’expression du visage ne décelait aucune souffrance. Seule, la bouche s’entr’ouvrait dans une grimace qu’il était permis, aussi bien, de prendre pour un sourire...
Le roulier se chargea de prévenir, à deux kilomètres de Corn-Cam, une «voisine» qui aiderait à ensevelir le tadiou-coz et la fillette, et qui réciterait les «grâces», en attendant que veilleurs et veilleuses fussent rassemblés pour la nuit funèbre.
Une heure plus tard, au petit jour, cette femme arrivait à Corn-Cam.
—Ainsi le pauvre cher «vieux» a fini de râler? dit-elle en se signant, dès le seuil.
Quand elle vit Liettik couchée auprès de son bisaïeul, elle s’exclama. Puis, se penchant à l’oreille de la mère:
—Voilà... C’est pourtant vrai, ce qu’on raconte: que, quand ils ont dépassé le terme des vies ordinaires, les vieillards n’aiment pas à s’en aller seuls.
La mère, cerveau affaibli, répéta à qui voulait l’entendre cette parole de la «prieuse». Et la plupart y ajoutèrent foi. Il devint évident pour un chacun que le tadiou-coz ayant à comparaître devant Dieu avait tenu à se faire accompagner par Liettik.
Les deux enterrements eurent lieu en même temps; la même charrette emporta le grand et le petit cercueil. Et ils entrèrent dans l’éternité par le même trou. Jean-Louis Lavéant, le sonneur de cloches, qui remplissait aussi les fonctions de fossoyeur, fut quitte pour creuser une fosse plus large.
Bleiz-Ar-Yeun et son fils aîné quêtèrent dans toute la paroisse pour l’achat d’une tombe. Elle est au pied du calvaire; c’est une lourde dalle de schiste où un artiste local a sculpté d’un ciseau naïf et pieux deux arbres probablement symboliques: un chêne noueux, un minuscule saule. Plus bas se lit en lettres grossières cette inscription très courte, aussi simple que fut la vie des êtres dont elle relate les noms:
MIKEL EUZENN, ALIETTA NANÈS, 1844.