Front matter (continued 6)
Reading edition
«Est-ce que tu seras un menteur, toi aussi? Est-ce que tu passeras ta vie à trahir les autres et toi-même, à briser les coeurs naïfs qui n'auront fait d'autre mal que de te croire et de t'aimer?… Est-ce que tu auras l'inconstance légère et cruelle, prenant la vie en virtuose, en chanteur de cavatines? Est-ce que tu feras le trafic des mots, sans t'inquiéter de leur valeur, de leur accord avec ta pensée, pourvu qu'ils brillent et qu'ils sonnent?»
Et la bouche en baiser sur cette petite oreille qu'entourent des cheveux follets:
«Est-ce que tu seras un Roumestan, dis?»
Sur le balcon, l'orateur s'exaltait, arrivait aux grandes effusions dont on n'entendait que les départs accentués à la méridionale, «Mon âme… Mon sang… Morale… Religion… Patrie…» soulignés par les hurrahs de cet auditoire fait à son image, qu'il résumait, dans ses qualités et dans ses vices, un Midi effervescent, mobile, tumultueux comme une mer aux flots multiples dont chacun le reflétait.
Il y eut un dernier vivat, puis on entendit la foule s'écouler lentement. Roumestan entra dans la chambre en s'épongeant le front, et grisé de son triomphe, chaud de cette inépuisable tendresse de tout un peuple, s'approcha de sa femme, l'embrassa avec une effusion sincère. Il se sentait bon pour elle, tendre comme au premier jour, sans remords comme sans rancune.
— Bé?… Crois-tu qu'on le fête, monsieur ton fils!
À genoux devant le canapé, le grand homme d'Aps jouait avec son enfant, cherchait ces petits doigts qui s'accrochent à tout, ces petits pieds battant le vide. Rosalie le regardait, un pli au front, essayant de définir cette nature contradictoire, insaisissable. Puis vivement, comme si elle avait trouvé:
— Numa, quel est ce proverbe de chez vous que tante Portal disait l'autre jour?… Joie de rue… Quoi donc?…
— Ah! oui… Gau de carriero, doulo d'oustau… Joie de rue, douleur de maison.
— C'est cela, dit-elle avec une expression profonde.
Et laissant tomber les mots un à un comme des pierres dans un abîme, elle répéta lentement, en y mettant la plainte de sa vie, ce proverbe où toute une race s'est peinte et formulée:
— Joie de rue, douleur de maison…
FIN
[1] Oh! ce Numa, tout de même! [2] Je vais donner de l'avoine au cheval.