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Numa Roumestan

Front matter (continued 2)

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C'était l'heure de la sieste. La ville dormait, déserte et silencieuse, bercée par le mistral, soufflant en grands coups d'éventails, aérant, vivifiant l'été chaud de Provence, mais rendant la marche difficile, surtout le long du cours où rien ne l'entravait, où il pouvait courir en tournant, encercler toute la petite cité avec des beuglements de taureau lâché. Serrée des deux mains au bras de son compagnon, Hortense s'en allait, la tête basse, éblouie et suffoquée, heureuse pourtant de se sentir entraînée, soulevée par ces rafales arrivant comme des vagues dont elles avaient les cris, les plaintes, l'éclaboussement poudreux. Parfois il fallait s'arrêter, se cramponner aux cordes tendues de loin en loin contre les remparts pour les jours de grand vent. De ces trombes où volaient des écorces et des graines de platane, de cette solitude le cours élargi prenait un air de détresse, encore tout souillé des débris du récent marché, cosses de melon, litières, mannes vides, comme si dans le Midi le mistral seul était chargé du balayage. Roumestan voulait rejoindre vite la voiture; mais Hortense s'acharnait à la promenade, et haletante, déroutée par cette bourrasque qui enroulait trois fois autour de son chapeau son voile de gaze bleue, collait devant sa marche son costume court de voyageuse, elle disait:

— Comme c'est drôle, les natures…! Rosalie, elle, déteste le vent. Elle dit que ça lui éparpille les idées, l'empêche de penser. Moi, le vent m'exalte, me grise…

— C'est comme moi… criait Numa, les yeux pleins d'eau, retenant son chapeau qui fuyait. Et tout à coup, à un tournant:

«Voilà ma rue… c'est ici que je suis né…»

Le vent tombait, ou plutôt se faisait moins sentir, soufflant encore au loin, comme on entend du fond du port aux eaux calmes les détonations de la mer sur les brisants. C'était dans une rue assez large, pavée de cailloux pointus, sans trottoir, une maisonnette obscure et grise entre un couvent d'Ursulines ombragé de grands platanes et un ancien hôtel d'apparence seigneuriale portant des armes incrustées et cette inscription: «Hôtel de Rochemaure.» En face, un monument très vieux, sans caractère, bordé de colonnes frustes, de torses de statues, de pierres tumulaires criblées de chiffres romains, s'intitulait «Académie» en lettres dédorées au-dessus d'un portail vert. C'est là que l'illustre orateur avait vu le jour le 15 juillet 1832; et l'on aurait pu faire plus d'un rapprochement de son talent étriqué, classique, de sa tradition catholique et légitimiste à cette maison de petit bourgeois besogneux flanquée d'un couvent, d'un hôtel seigneurial et regardant une académie de province.

Roumestan se sentait ému, comme chaque fois que la vie le mettait en face de sa personnalité. Depuis bien des années, trente ans peut-être, il n'était pas venu là. Il avait fallu la fantaisie de cette petite fille… L'immobilité des choses le frappait. Il reconnaissait aux murs la trace d'un arrêt de volet que de sa main d'enfant il faisait tourner chaque matin en passant. Alors les fûts de colonnes, les précieux tronçons de l'Académie jetaient aux mêmes places leurs ombres classiques; les lauriers-roses de l'hôtel avaient cette même odeur amère, et il montrait à Hortense l'étroite fenêtre d'où la maman Roumestan lui faisait signe quand il revenait de l'école des frères: «Monte vite, le père est rentré.» Et le père n'aimait pas à attendre.

— Comment, Numa, c'est sérieux?… vous avez été chez les frères?

— Oui, soeurette, jusqu'à douze ans… à douze ans, tante Portal m'a mis à l'Assomption, le pensionnat le plus chic de la ville… mais ce sont les ignorantins qui m'ont appris à lire, là-bas, dans cette grande baraque aux volets jaunes.

Il se rappelait en frémissant le seau plein de saumure sous la chaire, dans lequel trempaient les férules pour rendre le cuir plus cinglant, l'immense classe carrelée où l'on récitait les leçons à genoux, où pour la moindre punition on se tramait, tendant et retirant la main, jusqu'au frère droit et rigide dans sa rugueuse soutane noire relevée sous les bras par l'effort du coup, frère Boute-à-cuire, comme on l'appelait, parce qu'il s'occupait aussi de la cuisine, et le «han!» du cher frère, et la brûlure au bout des petits doigts pleins d'encre, que la douleur poignait d'un fourmillement de piqûres. Et comme Hortense s'indignait de la brutalité de ces punitions, Roumestan en racontait d'autres plus féroces; quand il fallait par exemple balayer à coup de langue le carreau fraîchement arrosé, sa poussière devenue boue et souillant, mettant à vif le palais tendre des coupables.

— Mais c'est affreux… Et vous défendez ces gens-là!… Vous parlez pour eux à la Chambre!

— Ah! mon enfant… ça, c'est la politique… fit Roumestan sans se troubler.

Tout en causant, ils suivaient un dédale de ruelles obscures, orientales, où de vieilles femmes dormaient sur la pierre de leur porte, d'autres rues moins sombres, mais traversées dans leur largeur par le claquement de grandes bandes de calicot imprimé, balançant des enseignes: Mercerie, draperie, chaussures; ils arrivaient ainsi à ce qu'on appelle à Aps la placette, un carré d'asphalte en liquéfaction sous le soleil, entouré de magasins clos à cette heure et muets, au bord desquels, dans l'ombre courte des murs, des décrotteurs ronflaient, la tête sur leur boîte à cirer, les membres répandus comme des noyés, épaves de la tempête qui secouait la ville. Un monument inachevé décorait le milieu de la placette. Hortense voulant savoir ce qu'attendait ce marbre blanc et veuf, Roumestan sourit un peu gêné:

«Toute une histoire!» dit-il en hâtant le pas.

La municipalité d'Aps lui avait voté une statue, mais les libéraux de l'Avant-garde ayant blâmé très fort cette apothéose d'un vivant, ses amis n'avaient osé passer outre. La statue était toute prête, on attendait sa mort probablement pour la poser. Certes il est glorieux de penser que vos funérailles auront un lendemain civique, que l'on ne sera tombé que pour se relever en marbre ou en bronze; mais ce socle vide, éblouissant sous le soleil, faisait à Roumestan, chaque fois qu'il passait là, l'effet d'un majestueux tombeau de famille, et il fallut la vue des Arènes pour le tirer de ses idées funèbres. Le vieil amphithéâtre dépouillé de l'animation bruyante du dimanche, rendu à sa solennité de ruine inutile et grandiose, montrait à travers les grilles serrées ses larges corridors humides et froids, où le sol s'abaissait par endroits, où les pierres se descellaient sous le pas des siècles.

«Comme c'est triste!» disait Hortense, regrettant le tambourin de Valmajour; mais ce n'était pas triste pour Numa. Son enfance avait vécu là ses meilleures heures tout en joies et en désirs. Oh! les dimanches de courses de taureaux, la flânerie autour des grilles avec d'autres enfants pauvres comme lui, n'ayant pas les dix sous pour prendre un billet. Dans le soleil ardent de l'après-midi, le mirage du plaisir défendu, ils regardaient le peu que leur laissaient voir les lourdes murailles, un coin de cirque, les jambes chaussées de bas éclatants des toreros, les sabots furieux de la bête, la poussière du combat s'envolant avec les cris, les rires, les bravos, les beuglements, le grondement du monument plein. L'envie d'entrer était trop forte. Alors les plus hardis guettaient le moment où la sentinelle s'éloignait; et l'on se glissait avec un petit effort entre deux barreaux.

«Moi, je passais toujours,» disait Roumestan épanoui. Toute l'histoire de la vie se résumait bien dans ces deux mots: soit chance ou adresse, si étroite que fût la grille, le Méridional avait toujours passé.

«C'est égal, ajouta-t-il en soupirant, j'étais plus mince qu'aujourd'hui.» Et son regard allait, avec une expression de regret comique, du grillage serré des arcades au large gilet blanc où ses quarante ans sonnés bedonnaient ferme.

Derrière l'énorme monument, la berline attendait abritée du vent et du soleil. Il fallut réveiller Ménicle endormi sur son siège, entre deux paniers de provisions, dans sa lourde lévite bleu de roi.

Mais, avant de monter, Roumestan montra de loin à sa belle-soeur une ancienne auberge, Au Petit Saint Jean, messageries et roulages, dont la maçonnerie blanche, les hangars large ouverts tenaient tout un coin de la place des Arènes, encombrée de pataches dételées et poudreuses, de charrettes rurales basculées, les brancards en l'air, sous leurs bâches grises:

— Regardez ça, soeurette, dit-il avec émotion… C'est là que je me suis embarqué pour Paris, il y a vingt et un ans… Nous n'avions pas le chemin de fer alors. On prenait la diligence jusqu'à Montélimar, puis le Rhône… Dieu! que j'étais content et que votre grand Paris m'épouvantait… C'était le soir, je me rappelle…

Il parlait vite, sans ordre, les souvenirs se pressant à mesure.

— … Le soir, dix heures, en novembre… Une lune si claire… Le conducteur s'appelait Fouque, un personnage! … Pendant qu'il attelait, nous nous promenions de long en large avec Bompard… Bompard, vous savez bien… Nous étions déjà grands amis. Il était, du moins s'imaginait être élève en pharmacie, et comptait venir me rejoindre… Nous faisions des projets, des rêves de vie ensemble, à s'aider pour arriver plus tôt… En attendant, il m'encourageait, me donnait des conseils, étant plus âgé… Toute ma peur, c'était d'être ridicule… Tante Portal m'avait fait faire pour la route un grand manteau, ce qu'on appelait un raglan… J'en doutais un peu de mon raglan de tante Portal… Alors Bompard me faisait marcher devant lui… Té! je vois encore mon ombre à côté de moi… Et, gravement, avec cet air qu'il a, il me disait: «Tu peux aller, mon bon, tu n'es pas ridicule…» Ah! jeunesse, jeunesse…

Hortense, qui maintenant craignait de ne plus sortir de cette ville où le grand homme trouvait sous chaque pierre un retard éloquent, le poussait doucement vers la berline:

— Si nous montions, Numa… Nous causerions aussi bien en route…

V

VALMAJOUR

De la ville d'Aps au mont de Cordoue il ne faut guère plus de deux heures, surtout quand on a le vent arrière. Attelée de ses deux vieux camarguais, la berline allait toute seule, poussée par le mistral qui la secouait, l'enlevait, creusait le cuir de sa capote ou le gonflait à la manière d'une voile. Ici il ne rugissait plus comme autour des remparts, sous les voûtes des poternes; mais libre, sans obstacle, chassant devant lui l'immense plaine ondulée où quelques mas perdus, une ferme isolée, toute grise dans un bouquet vert, semblaient l'éparpillement d'un village par la tempête, il passait en fumée sur le ciel, en embruns rapides sur les blés hauts, sur les champs d'oliviers dont il faisait papilloter les feuilles d'argent, et avec de grands retours qui soulevaient en flots blonds la poussière craquant sous les roues, il abaissait les files de cyprès serrés, les roseaux d'Espagne aux longues feuilles bruissantes donnant l'illusion d'un ruisseau frais au bord de la route. Quand il se taisait une minute, comme à court de souffle, on sentait le poids de l'été, une chaleur africaine montant du sol, que dissipait bien vite la saine et vivifiante bourrasque étendant son allégresse au plus loin de l'horizon, vers ces petites collines grisâtres, ternes, au fond de tout paysage provençal, mais que le couchant irise de teintes féeriques.

On ne rencontrait pas grand monde. De loin en loin un fardier venant des carrières avec un chargement d'énormes pierres taillées aveuglantes sous le soleil, une vieille paysanne de la Ville-des- Baux courbée sous un grand couffin d'herbes aromatiques, la cagoule d'un moine mendiant, besace au dos, rosaire aux cuisses, le crâne dur, suant et luisant comme un galet de Durance, ou bien un retour de pèlerinage, une charretée de femmes et de filles en toilette, beaux yeux noirs, chignons hardis, rubans flottants et clairs, arrivant de la Sainte-Baume ou de Notre-Dame-de-Lumière. Eh bien, le mistral donnait à tout cela, au dur labeur, aux misères, aux superstitions de pays le même entrain de santé, de belle humeur, ramassant et secouant dans ses passes les «dia! hue!» des charretiers, les grelots, les anneaux de verre bleu de ses bêtes, la psalmodie du moine, les cantiques aigus des pèlerines, et le refrain populaire que Roumestan, mis en verve par l'air natal, entonnait à toute gorge avec de grands gestes lyriques débordant par les deux portières:

Beau soleil de la Provence, Gai compère du mistral…

Puis, s'interrompant: «Hé! Ménicle… Ménicle!…

— Monsieur Numa?

— Qu'est-ce que c'est que cette masure, là-bas, de l'autre main du Rhône?

— Ça, monsieur Numa, c'est le Jonjon de la reine Jeanne…

— Ah! oui, c'est vrai… Je me rappelle… Pauvre Jonjon! Son nom est aussi démantelé que lui.»

Il faisait alors à Hortense l'historique du donjon royal; car il savait à fond sa légende provençale… Cette tour ruinée et roussie, là-haut, datait de l'invasion sarrasine, moins vieille encore que l'abbaye dont on apercevait, tout auprès, un pan de mur à moitié croulé, percé sur le bleu d'étroites fenêtres alignées et d'un large portail en ogive. Il lui montrait le sentier, visible au flanc de la côte rocailleuse, par où les moines vers l'étang luisant comme une coupe de métal s'en venaient pêcher des carpes, des anguilles pour la table de l'abbé. Il remarquait, en passant, que dans les plus beaux sites la vie friande et recueillie des couvents s'était installée, planant, rêvant aux sommets, mais descendant lever la dîme sur tous les biens de nature et les villages environnants… Ah! le moyen âge de Provence, le beau temps des trouvères et des cours d'amour… Maintenant les ronces disjoignaient les dalles où les Stéphanette, les Azalaïs, avaient laissé traîner leurs robes plates; les orfraies et les hiboux miaulaient, la nuit, où chantaient les troubadours. Mais n'est-ce pas qu'il restait encore sur tout ce clair paysage des Alpilles un bouquet d'élégance coquette, de mièvrerie italienne, comme un frisson de luth ou de viole flottant dans la pureté de l'air?

Et Numa s'exaltant, oubliant qu'il n'avait que sa belle-soeur et la lévite bleue de Ménicle pour auditoire, s'échappait, après quelques redites de banquets régionaux ou de séances académiques, dans une de ces improvisations ingénieuses et brillantes, qui faisaient bien de lui le descendant des légers trouvères provençaux.

«Voilà Valmajour!» dit tout à coup le cocher de tante Portal, se penchant pour leur montrer la hauteur du bout de son fouet.

Ils avaient quitté le grand chemin et suivaient une montée en lacets aux flancs du mont de Cordoue, chemin étroit, glissant, à cause des touffes de lavande dont chaque tour de roue dégageait au passage le parfum brûlé. Sur un plateau, à mi-côte, au pied d'une tour ébréchée et noire, s'étageaient les toits de la ferme. C'est là que les Valmajour habitaient, de père en fils, depuis des années et des années, sur l'emplacement du vieux château dont le nom leur était resté. Et qui sait? Peut-être ces paysans descendaient-ils des princes de Valmajour, alliés aux comtes de Provence et à la maison des Baux? Cette supposition imprudemment émise par Roumestan fut tout à fait du goût d'Hortense, qui s'expliquait ainsi les façons vraiment nobles du tambourinaire.

Comme ils en causaient dans la voiture, Ménicle sur son siège les écoutait plein de stupéfaction. Ce nom de Valmajour était très répandu dans la contrée; il y avait les Valmajour du haut et les Valmajour du bas, selon qu'ils habitaient le vallon ou la montagne. «Ça serait donc tous des grands seigneurs!…» Mais le futé Provençal garda sa remarque pour lui. Et tandis qu'ils avançaient avec lenteur dans ce paysage dénudé et grandiose, la jeune fille, que la conversation animée de Roumestan avait jetée en plein roman historique, dans le rêve coloré du passé, apercevant là-haut une paysanne assise sur un contrefort au pied des ruines, à demi tournée, la main au-dessus des yeux pour regarder les arrivants, s'imaginait voir quelque princesse coiffée du hennin, au sommet de sa tour, dans une pose de vignette.

L'illusion cessa à peine, lorsque les voyageurs descendant de voiture se trouvèrent en face de la soeur du tambourinaire occupée à tresser des claies en osier pour les vers à soie. Elle ne se leva pas, quoique Ménicle lui eût crié de loin «Vé! Audiberte, voilà des personnes pour ton frère.» Sa figure fine, régulière, allongée et verte comme une olive à l'arbre ne marqua ni joie ni surprise, garda l'expression concentrée qui rapprochait ses épais sourcils noirs, les nouait tout droit, au-dessous du front entêté, comme d'un lien très dur. Roumestan, un peu saisi de cette réserve, se nomma: «Numa Roumestan… le député…

— Oh! je vous connais bien… dit-elle gravement, et, laissant son ouvrage en tas à côté d'elle: Entrez un moment… mon frère va venir.»

Debout, la châtelaine perdait de son prestige. Très petite, toute en buste, elle marchait avec un dandinement mal gracieux qui faisait tort à sa jolie tête finement relevée du petit bonnet d'Arles et du large fichu de mousseline à plis bleuâtres. On entra. Ce logis de paysans avait grand air, appuyé à une tour en ruines, gardant des armes dans la pierre au-dessus de sa porte qu'abritaient un auvent de roseaux craquant au soleil et une grande toile à carreaux tendue en portière à cause des moustiques. La salle des gardes, aux murs blancs, au plafond creusé de voussures, à la haute cheminée antique, ne recevait de lumière que de ses carreaux verdis et du treillis de toile de l'entrée.

Dans cette pénombre on distinguait le pétrin de bois noir, en forme de sarcophage, sculpté d'épis et de fleurs, et surmonté de sa panière à claire-voie, à clochetons mauresques, où le pain se tient au frais dans toutes les fermes provençales. Deux ou trois images de piété, les saintes Marie, Marthe, et la Tarasque, le cuivre rouge d'une petite lampe de forme ancienne accrochée à une belle moque de bois blanc sculptée par un berger, de chaque côté de la cheminée la salière et la farinière complétaient l'ornement de la vaste pièce avec une conque marine, pour rappeler les bêtes, et dont la nacre étincelait sur le manteau du foyer. La table longue s'étalait dans le sens de la salle, flanquée de bancs et d'escabeaux. Au plafond, des chapelets d'oignons pendaient, tout noirs de mouches qui bourdonnaient chaque fois qu'on soulevait la portière de l'entrée.

— Remettez-vous, monsieur, madame… vous allez faire le grand- boire avec nous.

Le Grand-boire, c'est le goûter des paysans provençaux. Il se sert en pleins champs, au lieu même du travail, sous un arbre quand on en trouve, dans l'ombre d'une meule, au creux d'un fossé. Mais Valmajour et son père travaillant tout près, sur leur bien, venaient le faire à la maison. Et déjà la table les attendait, deux ou trois petites assiettes creuses en terre jaune, des olives confites et une salade de romaine toute luisante d'huile. Dans la coque en osier où se placent la bouteille et les verres, Roumestan crut voir du vin.

«Vous avez donc encore de la vigne par ici?» demanda-t-il d'un air aimable, essayant d'apprivoiser l'étrange petite sauvagesse. Mais, à ce mot de vigne, elle bondit, un vrai saut de chèvre piquée par un aspic, et sa voix fut tout de suite à un diapason de fureur. De la vigne! Ah! oui, joliment!… Il leur en restait, de la vigne!… Sur cinq, ils n'avaient pu en sauver qu'une, la plus petite, et encore il fallait la tenir sous l'eau six mois de l'an. De l'eau de la roubine, qui leur coûtait les yeux de la tête. Et tout ça, la faute de qui? La faute des rouges, de ces porcs, de ces monstres de rouges et de leur république sans religion qui avait déchaîné sur le pays toutes les abominations de l'enfer.

À mesure qu'elle parlait avec cette passion, ses yeux devenaient plus noirs, d'un noir assassin, tout son joli visage convulsé et grimaçant, la bouche tordue, le noeud des sourcils serré jusqu'à faire un gros pli au milieu du front. Le plus drôle, c'est qu'elle continuait à s'activer dans sa colère, préparait le feu, le café de ses hommes, se levait, se baissait, ayant en main le soufflet, la cafetière, ou des sarments tout enflammés qu'elle brandissait comme une torche de Furie. Puis, brusquement, elle se radoucit: «Voilà mon frère…»

Le store rustique s'écartant laissa passer dans un flot de lumière blanche la haute taille de Valmajour suivi d'un petit vieux à face rase, calciné, contourné et noir comme un pied de vigne malade. Le père ni le fils ne s'émurent plus qu'Audiberte des visiteurs qu'ils recevaient, et sitôt la première reconnaissance, prirent place autour du grand-boire renforcé de toutes les victuailles tirées de la berline, devant lesquelles les yeux de Valmajour l'ancien s'allumaient de petites flammes égrillardes. Roumestan, qui n'en revenait pas du peu d'impression qu'il produisait sur ces paysans, parla tout de suite du grand succès de dimanche aux Arènes. C'est cela qui avait dû faire plaisir au vieux père!…

«Sûrement, sûrement, bougonna le vieux, en piquant ses olives avec son couteau… Mais moi aussi, de mon temps, j'en ai eu des prix de tambourin.» Et dans son mauvais sourire se reconnaissait le même tournement de bouche qu'avait la colère de sa fille tout à l'heure. Très calme en ce moment, la paysanne était assise presque a terre sur la pierre du foyer, son assiette aux genoux, car, bien que maîtresse au logis et maîtresse absolue, elle suivait l'usage provençal qui ne permet pas aux femmes de prendre place à table avec les hommes. Mais de cette position humiliée elle suivait attentivement tout ce qu'on disait, remuait la tête en attendant parler de la fête aux Arènes. Elle n'aimait pas le tambourin, elle. Ah! nani… Sa mère en était morte, du mauvais sang qu'elle s'était fait avec la musique du papa… Tout ça, voyez- vous, des métiers de riboteurs qui dérangeaient du travail, coûtaient plus d'argent qu'ils n'en rapportaient.

— Eh bien! qu'il vienne à Paris, dit Roumestan… Je vous réponds que son tambourin lui en fera gagner, de l'argent…

Devant l'incrédulité de cette innocente, il tâcha de lui expliquer ce que c'était que les caprices de Paris et combien il les payait cher. Il raconta les anciens succès du père Mathurin, le joueur de biniou, dans la Closerie des genêts. Et quelle différence entre le biniou breton, grossier, criard, fait pour mener des rondes d'Esquimaux au bord de la mer Sauvage, et le tambourin de Provence, si svelte, si élégant! C'est-à-dire que toutes les Parisiennes en perdraient la tête, voudraient danser la farandole… Hortense se montait aussi, disait son mot, pendant que le tambourinaire souriait vaguement et lissait sa moustache brune d'un geste vainqueur de beau Nicolas.

— Mais enfin, qu'est-ce que vous pensez qu'il pourrait gagner tout au juste avec sa musique? demanda la paysanne.

Roumestan chercha un peu… Il ne pouvait pas dire bien exactement… Dans les cent cinquante à deux cents francs…

— Par mois? fit le père, enthousiasmé.

— Hé! non, par jour…

Les trois paysans tressaillirent, puis se regardèrent. D'un autre que de «Moussu Numa», député, membre du Conseil général, ils auraient cru à une farce, à une galéjade, allons! Mais avec celui-là, l'affaire devenait sérieuse… Deux cents francs par jour!… foutré!… Le musicien était tout prêt, lui. La soeur, plus prudente, aurait voulu que Roumestan leur signât un papier; et, posément, les yeux baissés, de peur que leur éclat de lucre la trahît, elle discutait d'une voix hypocrite. C'est que Valmajour était bien nécessaire à la maison, Pécaïré. Il menait le bien, labourait, taillait la vigne, le père n'ayant plus la force. Comment faire s'il partait?… Lui-même, tout seul à Paris, il se languirait pour sûr. Et son argent, ses deux cents francs par jour, qu'est-ce qu'il en ferait dans cette grande villasse?… Sa voix devenait dure en parlant de cet argent dont elle n'aurait pas la garde, qu'elle ne pourrait pas enfermer au plus profond de ses tiroirs.

— Eh bien! alors, dit Roumestan, venez à Paris avec lui.

— Et la maison?

— Louez-la, vendez-la… Vous en rachèterez une plus belle en revenant.

Il s'arrêta sur un regard inquiet d'Hortense, et, comme pris d'un remords de troubler le repos de ces braves gens: «Après tout, il n'y a pas que l'argent dans la vie… Vous êtes heureux comme vous êtes…»

Audiberte l'interrompit vivement: «Oh! heureux… L'existence est bien pénible, allez! ce n'est plus comme dans les temps.» Elle recommençait à geindre sur les vignes, la garance, le vermillon, les vers à soie, toutes les richesses du pays disparues. Il fallait trimer au soleil, travailler comme des satyres… Ils avaient bien dans l'avenir l'héritage du cousin Puyfourcat, colon en Algérie depuis trente ans, mais c'est si loin cette Algérie d'Afrique… Et tout à coup l'astucieuse petite personne, pour rallumer Moussu Numa qu'elle se reprochait d'avoir un peu trop refroidi, dit à son frère félinement avec son intonation câline et chantante:

— Qué, Valmajour, si tu nous touchais un petit air pour faire plaisir à cette belle demoiselle?

Ah! fine mouche, elle ne s'était pas trompée. Au premier coup de baguette, au premier trille emperlé, Roumestan fut repris et délira. Le garçon jouait devant le mas, appuyé à la margelle d'un vieux puits dont la ferrure en arc, enroulée d'un figuier sauvage, encadrait merveilleusement sa taille élégante et son teint de bistre. Les bras nus, la poitrine ouverte, dans ses poudreuses hardes de travail, il avait quelque chose de plus fier et de plus noble encore qu'aux Arènes, où sa grâce s'endimanchait malgré tout d'un vernis théâtral. Et les vieux airs de l'instrument rustique, poétisés du silence et de la solitude d'un beau paysage, éveillant les ruines dorées de leur songe de pierre, volaient comme des alouettes sur ces pentes majestueuses, toutes, grises de lavandes ou coupées de blé, de vigne morte, de mûriers aux larges feuilles dont l'ombre commençait à s'allonger en devenant plus claire. Le vent était tombé. Le soleil au déclin flambait sur la ligne violette des Alpilles, jetait au creux des roches un vrai mirage d'étangs de porphyre liquide, d'or en fusion, et sur tout l'horizon une vibration lumineuse, les cordes tendues d'une lyre ardente, dont le chant continu des cigales et les battements du tambourin semblaient la sonorité.

Muette et ravie, Hortense, assise sur le parapet de l'ancien donjon, accoudée à un tronçon de colonnette abritant un grenadier rabougri, écoutait et admirait, laissait voyager sa petite tête romanesque toute pleine des légendes recueillies pendant le chemin. Elle voyait le vieux castel monter de ses décombres, dresser ses tours, arrondir ses poternes, ses arceaux de cloître peuplés de belles au long corsage, au teint mat que la grande chaleur ne colorait pas. Elle-même était princesse des Baux, avec un joli nom de missel; et le musicien qui lui donnait l'aubade, un prince aussi, le dernier des Valmajour, sous des habits de paysan. «Adonc, la chanson finie,» comme il est dit dans les chroniques des cours d'amour, elle cassait au-dessus de sa tête un brin de grenadier où pendait la fleur trop lourde de pourpre vive et le tendait pour prix de son aubade au beau musicien qui, galamment, l'accrochait aux cordelettes de son tambour.

VI

MINISTRE!

Trois mois ont passé depuis ce voyage au mont de Cordoue.

Le parlement vient de s'ouvrir à Versailles sous un déluge de novembre qui rejoint les bassins du parc au ciel bas, étouffé de brume, enveloppe les deux Chambres de tristesse humide et d'obscurité, mais ne refroidit pas les colères politiques. La session s'annonce terrible. Des trains de députés, de sénateurs, se croisent, se succèdent, sifflent, grondent, secouent leur fumée menaçante, animés à leur manière des haines et des intrigues qu'ils convoient sous des torrents de pluie; et, dans cette heure de wagon, dominant le bruit des roues sur le fer, les discussions continuent avec la même âpreté, la même fureur qu'à la tribune. Le plus agité, le plus bruyant de tous, c'est Roumestan. Il a déjà prononcé deux discours depuis la rentrée. Il parle dans les commissions, dans les couloirs, à la gare, à la buvette, fait trembler la toiture en vitrage des salons de photographie où se réunissent toutes les droites. On ne voit que sa silhouette remuante et lourde, sa grosse tête toujours en rumeur, la houle de ses larges épaules redoutées du ministère qu'il est en train de «tomber» selon les règles, en souple et vigoureux lutteur du Midi. Ah! le ciel bleu, les tambourins, les cigales, tout le décor lumineux des vacances, comme il est loin, fini, démonté! Numa n'y songe pas une minute, pris dans le tourbillon de sa double vie d'avocat et d'homme politique; car, à l'exemple de son vieux maître Sagnier, en entrant à la Chambre, il n'a pas renoncé au Palais, et tous les soirs, de six à huit heures, on se presse à la porte de son cabinet de la rue Scribe.

Vous diriez une légation, ce cabinet de Roumestan. Le premier secrétaire, bras droit du leader, son conseil, son ami, est un excellent avocat d'affaires, appelé Méjean, Méridional comme tout l'entourage de Numa, mais du Midi Cévenol, le Midi des pierres, qui tient plus de l'Espagne que de l'Italie et garde en ses allures, en ses paroles, la prudente réserve et le bon sens pratique de Sancho. Trapu, robuste, déjà chauve, avec le teint bilieux des grands travailleurs, Méjean fait à lui seul toute la besogne du cabinet, déblaie les dossiers, prépare les discours, cherche à mettre des faits sous les phrases sonores de son ami, de son futur beau-frère, disent les bien informés. Les autres secrétaires, MM. de Rochemaure et de Lappara, deux jeunes stagiaires apparentés à la plus ancienne noblesse provinciale, ne sont là que pour la montre, et font chez Roumestan leur noviciat politique.

Lappara, grand beau garçon, bien jambé, teint chaud, barbe fauve, fils du vieux marquis de Lappara, chef du parti dans le Bordelais, montre bien le type de ce Midi créole, hâbleur, aventureux, friand de duels et d'escampatives. Cinq ans de Paris, cent mille francs «roustis» au cercle et payés avec les diamants de la mère, ont suffi pour lui donner l'accent du boulevard, un beau ton de gratin croustillant et doré. Tout autre est le vicomte Charlexis de Rochemaure, compatriote de Numa, élevé chez les Pères de l'Assomption, ayant fait son droit en province sous la surveillance de sa mère et d'un abbé, et gardant de son éducation, des candeurs, des timidités de lévite en contraste avec sa royale Louis XIII, l'air à la fois d'un raffiné et d'un jocrisse.

Le grand Lappara essaye d'initier ce jeune Pourceaugnac à la vie parisienne. Il lui apprend à s'habiller, ce qui est chic et pas chic, à marcher la nuque on avant, la bouche abrutie, à s'asseoir d'une pièce, les jambes allongées, pour ne pas marquer de genoux au pantalon. Il voudrait lui faire perdre cette foi naïve aux hommes et aux choses, ce goût du grimoire qui le classe gratte- papier. Mais non, le vicomte aime sa besogne, et quand Roumestan ne l'emmène pas à la Chambre ou au palais, comme aujourd'hui, il reste assis pendant des heures à grossoyer devant la longue table installée pour les secrétaires à côté du cabinet du patron. Le Bordelais, lui, a roulé un pouf contre la croisée, et, dans le jour qui tombe, le cigare aux dents, les jambes étendues, il regarde à travers la pluie et le gâchis fumant de l'asphalte la longue file d'équipages alignés, le fouet haut, au ras du trottoir, pour le jeudi de Mme Roumestan.

Que de monde! Et ce n'est pas fini, il arrive encore des voitures. Lappara, qui se vante de connaître à fond la grande livrée de Paris, annonce à mesure, tout haut: «Duchesse de San Donnino… Marquis de Bellegarde… Mazette! Les Mauconseil aussi… Ah çà, qu'est-ce qu'il y a donc?» Et, se tournant vers un maigre et long personnage qui sèche devant la cheminée ses gants de tricot, son pantalon de couleur, trop mince pour la saison et relevé avec précaution sur des bottines d'étoffe: «Savez-vous quelque chose, Bompard?

— Quelque chase?… Certainemain…»

Bompard, le mameluck de Roumestan, est comme un quatrième secrétaire qui fait le dehors, va aux nouvelles, promène dans Paris la gloire du patron. Ce métier ne l'enrichit guère, à en juger sur sa mine; mais ce n'est pas la faute de Numa. Un repas par jour, un demi-louis de loin en loin, on n'a jamais pu faire accepter davantage à ce singulier parasite dont l'existence reste un problème pour ses plus intimes. Lui demander, par exemple, s'il sait quelque chose, douter de l'imagination de Bompard est une bonne naïveté.

— Oui, messieurs… Et quelque chase de très grave…

— Quoi donc?

— On vient de tirer sur le maréchal!

Un instant de stupeur. Les jeunes gens se regardent, regardent Bompard; puis Lappara, rallongé dans son pouf, demande tranquillement:

— Et vos asphaltes, mon bon? où en sont-elles?

— Ah! vai, les asphaltes… J'ai une affaire bien meilleure…

Sans s'étonner autrement du peu d'effet produit par l'assassinat du maréchal, le voilà racontant sa combinaison nouvelle. Oh! une affaire superbe, et si simple. Il s'agissait de rafler les cent vingt mille francs de primes que le gouvernement suisse donne chaque année dans les tirs fédéraux. Bompard, dans sa jeunesse, tirait supérieurement les alouettes. Il n'aurait qu'à se refaire un peu la main, c'était cent vingt mille francs de rente assurés jusqu'à la fin de sa vie. Et de l'argent facile à gagner, au moins! La Suisse, à petites journées, de canton en canton, le rifle sur l'épole…

Le visionnaire s'animait, décrivait, grimpait aux glaciers, descendait des vals et des torrents, secouait les avalanches devant les jeunes gens ébahis. De toutes les inventions de cette cervelle frénétique, celle-là était encore la plus extraordinaire, débitée d'un air convaincu, avec une fièvre dans le regard, un feu intérieur qui bossuait le front, le crevassait de rides profondes.

La brusque arrivée de Méjean, revenant du palais tout essoufflé, arrêta ces divagations.

— Grande nouvelle!… dit-il en jetant sa serviette sur la table… Le ministère est à bas.

— Pas possible!

— Roumestan prend l'Instruction publique…

— Je le savais, dit Bompard.

— Et, voyant leur sourire:

— Parfaitemain, messieurs… j'étais là-bas… j'en viens.

— Et vous ne le disiez pas?

— À quoi bon?… On ne me croit jamais… C'est la faute de mon assent, ajouta-t-il avec une candeur résignée dont le comique fut perdu dans l'émoi général.

Roumestan ministre!

Ah! mes enfants, quel malin que le patron, répétait le grand Lappara, s'esclaffant dans son fauteuil, les jambes au plafond… A-t-il bien mené son affaire!

Rochemaure se dressa, scandalisé:

— Ne parlons pas de malice, mon cher… Roumestan est une conscience… Il va droit devant lui comme un boulet.

— D'abord, mon petit, il n'y a plus de boulets. Il n'y a que des obus… Ça fait ceci, l'obus.

Du bout de sa bottine, il indiquait la trajectoire.

— Blagueur!

—Jobard!

— Messieurs… Messieurs …

Et Méjean, à part lui, songeait à la singularité de cette nature, à ce compliqué Roumestan, qui, même vu de tout près, pouvait être jugé aussi diversement.

«Un malin, une conscience.»

Ce double courant d'opinions se retrouvait dans le public. Lui, qui le connaissait mieux, savait quel fonds de légèreté et de paresse modifiait ce tempérament d'ambitieux à la fois meilleur et pire que sa réputation. Mais, était-ce bien vrai, cette nouvelle du portefeuille? Curieux de s'en assurer, Méjean jeta dans la glace un coup d'oeil à sa tenue, et, traversant le palier, passa chez madame Roumestan.

Dès l'antichambre, où les valets de pied attendaient, des manteaux de fourrure au bras, se percevait un murmure de voix assourdies par les hauts plafonds, le luxe encombrant des tentures. D'ordinaire, Rosalie recevait dans son petit salon, meublé en jardin d'hiver, de sièges légers, de tables coquettes, avec du jour tamisé entre les feuilles luisantes des plantes vertes contre les croisées. Cela suffisait à son intimité de bourgeoise parisienne, perdue dans l'ombre de son grand homme, désintéressée de toute ambition, et passant, en dehors du petit cercle où sa supériorité était connue, pour une bonne personne sans importance. Mais aujourd'hui les deux pièces de réception étaient remplies, bruissantes; et il arrivait du monde continuellement, le ban et l'arrière-ban des amis, les connaissances, de ces figures sur lesquelles Rosalie n'aurait pu mettre un nom.

Très simple, dans une robe à reflets violets qui dégageait bien sa taille svelte, l'harmonie élégante de tout son être, elle accueillait chacun avec le sourire égal, un peu fier, l'air refréjon dont parlait jadis tante Portal. Pas le moindre éblouissement de sa nouvelle fortune, un peu de surprise plutôt et d'inquiétude, mais qui ne se trahissaient en rien. Elle s'activait de groupe en groupe, pendant que le jour tombait rapidement dans ce premier étage parisien et que les domestiques apportant des lampes, allumant les candélabres, le salon prenait sa physionomie des soirs de fête avec ses riches étoffes scintillantes, ses tapis d'Orient aux couleurs de pierreries. «Ah! monsieur Méjean…» Rosalie se dégagea une minute, vint au-devant de lui, heureuse d'une intimité retrouvée dans la cohue mondaine. Leurs deux natures s'entendaient. Ce Méridional refroidi et cette Parisienne vibrante avaient de semblables façons de juger ou de voir, équilibraient bien les défaillances et les emportements de Numa.

«Je venais m'assurer si la nouvelle était vraie… Maintenant je n'en doute plus…» fit-il en montrant les salons pleins. Elle lui passa la dépêche qu'elle avait reçue de son mari. Et tout bas: «Qu'est-ce que vous en dites?

— C'est lourd, mais vous serez là.

— Et vous aussi…» dit-elle en lui serrant les mains et le quittant pour répondre à de nouveaux visiteurs. C'est qu'il en venait toujours, et personne ne s'en allait. On attendait le leader, on voulait tenir de sa bouche les détails de la séance, comment d'un coup d'épaule il les avait tous bousculés. Déjà, parmi les nouveaux venus, quelques-uns rapportaient des échos de la Chambre, des bribes de discours. Des mouvements se faisaient autour d'eux, un frémissement d'aise. Les femmes surtout se montraient curieuses, passionnées; sous les grands chapeaux qui entraient en scène cet hiver-là, leurs jolis visages avaient aux pommettes ce léger feu rose, cette fièvre que l'on voit aux joueuses de Monte-Carlo autour du trente-et-quarante. Étaient-ce les modes de la Fronde, les feutres à longue plume qui les disposaient ainsi à la politique; mais toutes ces dames y semblaient très fortes, et dans le plus pur langage parlementaire, agitant leurs petits manchons pour interrompre, toutes célébraient la gloire du leader. Du reste, ce n'était qu'un cri partout: «Quel homme! quel homme!»

Dans un coin, le vieux Béchut, professeur au Collège de France, très laid, tout en nez, un gros nez de savant allongé sur les livres, prenait texte du succès de Roumestan pour discuter une de ses thèses favorites: la faiblesse du monde moderne vient de la place qu'y prennent la femme et l'enfant. Ignorance et chiffons, caprice et légèreté.

«Eh bien! monsieur, la force de Roumestan est là. Il n'a pas eu d'enfant, il a su échapper à l'influence féminine… Aussi quelle ligne droite et ferme! Pas un écart, pas une brisure.» Le grave personnage auquel il s'adressait, conseiller référendaire à la Cour des Comptes, regard ingénu, petit crâne rond et ras où la pensée faisait un bruit de graine sèche dans une courge vide, se rengorgeait magistralement, approuvait avec un air de dire: «Et moi aussi, monsieur, je suis un homme supérieur… moi aussi, j'échappe à l'influence dont vous parlez.»

Voyant qu'on s'approchait pour écouter, le savant haussa le ton, cita des exemples historiques, César, Richelieu, Frédéric, Napoléon, prouva scientifiquement que la femme, sur l'étiage des êtres pensants, était à plusieurs échelons au-dessous de l'homme. «En effet, si nous examinons les tissus cellulaires…»

Quelque chose de plus curieux à examiner, c'était la physionomie des deux femmes de ces messieurs, qui les écoutaient assises l'une à côté de l'autre et buvant une tasse de thé; car on venait de servir ce petit lunch de cinq heures qui mêle à l'excitation des causeries les cliquetis des cuillères fines sur des porcelaines du Japon, la chaude vapeur du samovar et des pâtisseries sortant du four. La plus jeune, Mme de Boë, par ses influences de famille avait fait de l'homme à la courge, son mari, noble décavé, perdu de dettes, un magistrat de la Cour des Comptes; et l'on frémissait de savoir le contrôle des deniers publics dans les mains de ce gommeux qui avait si vite dévoré la fortune de sa femme et la sienne. Mme Béchut, ancienne belle personne gardant encore de grands yeux spirituels, un visage aux traits fins dont la bouche seule, par une sorte de détirement douloureux, racontait les combats contre la vie, l'acharnement d'une ambition sans relâche ni scrupules, s'était dévouée tout entière à pousser aux premières places la médiocrité banale de son savant, avait forcé pour lui les portes de l'institut, du Collège de France, par ses relations malheureusement trop connues. Tout un poème parisien dans le sourire que les deux femmes échangeaient par-dessus leurs tasses. Et peut-être qu'en cherchant bien tout autour parmi ces messieurs, on en aurait trouvé beaucoup d'autres à qui l'influence féminine n'avait pas nui.

Tout à coup Roumestan entra. Au milieu d'un brouhaha de bienvenue, il traversa le salon vivement, alla droit à sa femme, l'embrassa sur les deux joues avant que Rosalie eût pu se défendre de cette manifestation un peu gênante, mais qui était le meilleur démenti aux assertions du physiologiste. Toutes les dames crièrent «Bravo!» Il y eut encore un échange de poignées de main, d'effusions, puis un silence attentif, lorsque le leader appuyé à la cheminée commença le bulletin rapide de la journée.

Le grand coup préparé depuis une semaine, les marches et contre- marches, la rage folle de la gauche au moment de la défaite, son triomphe à lui, son irruption foudroyante à la tribune, jusqu'aux intonations de sa jolie réponse au maréchal:» Ça dépend de vous, monsieur le Président», il notait tout, précisait tout avec une gaieté, une chaleur communicatives. Ensuite Roumestan devenait grave, énumérait les lourdes responsabilités de son poste: l'Université à réformer, toute une jeunesse à préparer pour la réalisation des grandes espérances, — le mot fut compris, salué d'un hurrah, — mais il s'entourerait d'hommes éclairés, ferait appel à toutes les bonnes volontés, tous les dévouements. Et, l'oeil ému, il les cherchait dans le cercle serré autour de lui: «Appel à mon ami Béchut… à vous aussi, mon cher de Boë…»

L'heure était si solennelle que personne ne se demanda en quoi l'hébétement du jeune maître des requêtes pourrait servir les réformes de l'Université. Du reste, le nombre d'individus de cette force-là, auxquels Roumestan avait demandé dans l'après-midi leur collaboration aux terribles devoirs de l'instruction publique, était vraiment incalculable. Pour les beaux-arts, il se sentait plus à l'aise, et on ne lui refuserait pas sans doute… Un murmure flatteur de rires, d'interjections, l'empêcha de continuer. Il n'y avait là-dessus qu'une voix dans Paris, même chez les plus hostiles. Numa était l'homme indiqué. Enfin on allait avoir un jury, des théâtres lyriques, un art officiel. Mais le ministre coupa court aux dithyrambes et fit remarquer sur un ton familier, plaisant, que le nouveau cabinet se trouvait presque entièrement composé de Méridionaux. Sur huit ministres, le Bordelais, le Périgord, le Languedoc, la Provence en avaient fourni six. Et s'excitant: «Ah! le Midi monte, le Midi monte… Paris est à nous. Nous tenons tout. Il faut en prendre votre parti, messieurs. Pour la seconde fois les Latins ont conquis la Gaule!»

Il était bien, lui, un Latin de la conquête avec sa tête de médaille aux larges méplats sur les joues, et son teint chaud, et ses brusques allures de sans-gêne dépaysées dans ce salon si parisien. Sur les rires et les applaudissements que soulevait son mot final, il quitta la cheminée lestement en bon comédien qui sait se retirer juste après l'effet, fit signe à Méjean de le suivre et disparut par une des portes intérieures, laissant à Rosalie le soin de l'excuser. Il dînait à Versailles, chez le maréchal; il lui restait à peine le temps de s'apprêter, de donner quelques signatures.

— Venez m'habiller, dit-il au domestique en train de mettre les trois couverts, monsieur, madame et Bompard, autour de la corbeille fleurie, tous les jours renouvelée, que Rosalie voulait sur la table à chaque repas. Il se sentait tout joyeux de ne pas dîner là. Le tumulte d'enthousiasme qu'il avait laissé sur ses talons s'entendait derrière la porte fermée, l'excitait à chercher encore le monde, les lumières. Et puis, le Méridional n'est pas homme d'intérieur. Ce sont les gens du Nord, les climats pénibles qui ont inventé le «home», l'intimité du cercle de famille auquel la Provence et l'Italie préfèrent les terrasses des glaciers, le bruit et l'agitation de la rue.

Entre la salle à manger et le cabinet de l'avocat, il fallait traverser le petit salon d'attente, ordinairement plein de monde à cette heure, de gens inquiets guettant la pendule, l'oeil sur des journaux à images avec toutes les préoccupations d'un procès. Ce soir Méjean les avait congédiés, pensant bien que Numa ne pourrait donner de consultation. Quelqu'un pourtant était resté, un grand garçon, empaqueté dans des vêtements de confection, gauche comme un sous-officier en bourgeois.

— Hé! adieu…, monsieur Roumestan… comment ça va?… En voilà du temps que je vous espère.

Cet accent, ce teint bistré, cet air vainqueur et jeannot, Numa se souvenait bien d'avoir vu cela quelque part, mais où donc?

— Vous mé connaissez plus? fit l'autre… Valmajour, le tambourinaire!

— Ah! oui, très bien… parfaitement.

Il voulait passer. Mais Valmajour lui barrait la route, planté en arrêt, racontant qu'il était arrivé de l'avant-veille. «Seulement, vous savez, j'ai pas pu vénir plus tôt. Quand on débarque comme ça toute une famille dans un pays qu'on connaît pas, c'est difficile de s'estaller.

— Toute une famille? dit Roumestan, les yeux élargis.

— Bé! oui, le papa, la soeur… on a fait ce que vous disiez.»

Le prometteur eut un geste de gêne et de dépit, comme chaque fois qu'il se trouvait en face d'une de ces cartes à payer, de ces échéances, prises d'enthousiasme, dans un besoin de parler, de donner, d'être agréable… Mon Dieu! Il ne demandait pas mieux que de servir ce brave garçon… Il verrait, chercherait le moyen… Mais il était très pressé, ce soir… Des circonstances exceptionnelles… La faveur dont le chef de l'État… Voyant que le paysan ne s'en allait pas: «Entrez par ici…» dit-il vivement, et ils passèrent dans le cabinet.

Pendant qu'assis à son bureau, il lisait et signait en hâte plusieurs lettres, Valmajour regardait la vaste pièce somptueusement tapissée et meublée, la bibliothèque qui en faisait le tour, surmontée de bronzes, de bustes, d'objets d'art, souvenirs de causes glorieuses, le portrait du roi signé de quelques lignes, et il se sentait impressionné par la solennité de l'endroit, la raideur des sièges sculptés, cette quantité de livres, surtout par la présence du domestique, correct, habillé de noir, allant et venant, étalant avec précaution sur les fauteuils des vêtements et du linge frais. Mais là-bas, dans la lumière chaude de la lampe, la bonne face large, le profil connu de Roumestan le rassuraient un peu. Son courrier prêt, le grand homme passa aux mains du valet de chambre, et, la jambe tendue, pour qu'on lui retirât pantalon et chaussures, il interrogeait le tambourinaire, apprenait avec terreur qu'avant de venir les Valmajour avaient tout vendu, les mûriers, les vignes, la ferme.

— Vendu la ferme, malheureux!

— Ah! la soeur était bien un peu effrayée… Mais le papa et moi nous avons tenu bon… Comme j'y disais: «Qu'est-ce que tu veux qu'on risque puisque Numa est là-bas, puisque c'est lui qui nous fait venir?»

Il fallait toute son innocence pour oser parler du ministre, devant lui, avec ce sans-façon. Mais ce n'est pas cela qui saisissait le plus Roumestan. Il songeait aux nombreux ennemis que lui avaient déjà causés cette incorrigible manie de promettre. Quel besoin, je vous demande, d'aller troubler la vie de ces pauvres diables? Et les moindres détails de sa visite au mont de Cordoue lui revenaient, les résistances de la paysanne, ses phrases pour la décider. Pourquoi? Quel démon avait-il en lui? Il était affreux, ce paysan! Quant à son talent, Numa ne s'en souvenait guère, ne voyant que la corvée de toute cette tribu qui lui tombait sur les bras.

D'avance, il entendait les reproches de sa femme, sentait le froid d'un regard sévère. «Les mots signifient quelque chose.» Et, dans sa nouvelle position, à la source de toutes les faveurs, que d'embarras il allait se créer avec sa fatale bienveillance.

Mais cette idée qu'il était ministre, la conscience de son pouvoir le rassurèrent presque aussitôt. Est-ce qu'à des hauteurs pareilles ces niaiseries peuvent encore préoccuper? Souverain maître aux Beaux-Arts, tous les théâtres sous la main, ce ne serait rien pour lui d'être utile à ce malheureux. Remonté dans sa propre estime, il changea de ton avec le campagnard, et pour l'empêcher d'être familier, lui apprit solennellement, de très haut, à quelles dignités importantes il avait été élevé depuis le matin. Le malheur, c'est qu'en ce moment il était à demi-vêtu, en chaussettes de soie sur le tapis, rapetissé, la bedaine proéminente dans la flanelle blanche d'un caleçon enrubanné de rose; et Valmajour ne semblait pas autrement ému, le mot magique de «ministre» ne se liant pas dans son esprit avec ce gros homme en bras de chemise. Il continuait de l'appeler «moussu Numa», lui parlait de sa «musique», des airs nouveaux qu'il avait appris dessus. Ah! il n'en craignait pas un des tambourinaires de Paris maintenant!

«Attendez… vous allez voir.»

Il s'élançait pour prendre son tambourin dans l'antichambre. Mais Roumestan le retint:

— Puisque je vous dis que je suis pressé, qué diable!

— Va bien… va bien… Ça sera pour un autre jour… fit le paysan de son air bonasse.

Et, voyant Méjean qui s'approchait, il crut devoir à son admiration l'histoire du flûtet à trois trous:

— Ce m'est vénu dé nuit, en écoutant çanter lé rossignoou. Dans moi-même, je me pensais: Comment! Valmajour…»

C'était le même petit récit qu'il faisait là-bas, sur l'estrade des Arènes. Devant le succès obtenu, il l'avait retenu ingénument, et mot pour mot. Mais, cette fois, il le débitait avec une certaine hésitation timide, une émotion augmentant de minute en minute, à mesure qu'il voyait Roumestan se transformer devant lui sous le large plastron de linge fin aux boutons de perles, l'habit noir d'une coupe sévère que le valet de chambre lui passait.

À présent, moussu Numa lui semblait grandi. La tête, que la préoccupation de ne pas chiffonner le noeud de mousseline blanche faisait raide et solennelle, s'éclairait des reflets pâles du grand cordon de Sainte-Anne autour du cou et de la large plaque d'Isabelle la Catholique en soleil sur le drap mat. Et tout à coup le paysan, saisi d'un grand respect effaré, comprenait enfin qu'il avait en face de lui un des privilèges de la terre, cet être mystérieux, presque chimérique, le puissant manitou vers qui les voeux, les désirs, les suppliques, les prières ne s'élèvent que sur du papier grand format, tellement haut, que les humbles ne le voient jamais, tellement superbe, qu'ils ne prononcent son nom qu'à demi-voix, avec une sorte de crainte recueillie et d'emphase ignorante: Le Ministre!

Il en fut si troublé, le pauvre Valmajour, que c'est à peine s'il entendit les paroles bienveillantes dont Roumestan le congédiait, l'engageant à revenir le voir mais seulement dans une quinzaine, quand il serait installé au ministère.

«Va bien… va bien, monsieur le ministre…»

Il gagnait la porte à reculons, ébloui par l'éclat des ordres officiels et l'extraordinaire expression de Numa transfiguré. Celui-ci resta très flatté de cette timidité subite qui lui donnait une haute opinion de ce qu'il appela désormais «son air ministre», la lippe majestueuse, le geste contenu, le grave froncement des sourcils.

Quelques instants après, Son Excellence roulait vers la gare, oubliant cet incident ridicule dans le mouvement berceur du coupé aux lanternes claires qui l'emportait rapidement vers de hautes et nouvelles destinées. Il préparait déjà les effets de son premier discours, combinait des plans, sa fameuse circulaire aux recteurs, pensait à ce qu'allait dire le pays, l'Europe, le lendemain, en apprenant sa nomination, lorsque à un tournant du boulevard, dans le rayon lumineux du gaz sur l'asphalte mouillée, la silhouette du tambourinaire lui apparut, plantée au bord du trottoir, sa longue caisse battant aux jambes. Assourdi, ahuri, il attendait, pour traverser, un arrêt dans le va-et-vient des voitures, innombrables à cette heure où tout Paris se hâte de rentrer, les petites charrettes à bras filant entre les roues des fiacres, et les omnibus pleins oscillant de l'impériale, pendant que sonnent les cornets à bouquin des tramways. Dans la nuit qui venait, la buée que l'humidité de la pluie dégageait de cette fièvre, dans cette vapeur de foule en activité, le malheureux paraissait si perdu, si dépaysé, aplati sous l'écrasement des hautes parois de ces maisons à cinq étages, il ressemblait si peu au superbe Valmajour donnant avec son tambourin le branle aux cigales sur la porte de son mas, que Roumestan détourna les yeux, se sentit pris d'un remords qui, pendant quelques minutes, jeta comme une ombre attristée sur l'éblouissement de son triomphe.

VII

PASSAGE DU SAUMON

En attendant une installation plus complète qui ne pourrait se faire qu'après l'arrivée de leurs meubles en route par la petite vitesse, les Valmajour s'étaient logés dans ce fameux passage du Saumon, où descendaient de tout temps les voyageurs d'Aps et de la banlieue, et dont la tante Portal avait gardé un si étonnant souvenir. Ils occupaient là sous les toits une chambre et un cabinet, le cabinet sans jour ni air, une sorte de serre-bois dans lequel couchaient les deux hommes, la chambre guère plus grande, mais qui leur semblait superbe avec son acajou attaqué par les tarets, sa carpette miteuse, frippée, sur le carreau dérougi, et la fenêtre mansardée découpant un morceau du ciel, aussi jaune, aussi brouillé que la longue vitrine en dos d'âne du passage. Dans cette niche ils entretenaient le souvenir du pays par une forte odeur d'ail et d'oignon roussi, cuisant eux-mêmes sur un petit poêle leur nourriture exotique. Le père Valmajour, très gourmand, aimant la compagnie, aurait bien préféré descendre à la table d'hôte, dont le linge blanc, les huiliers et les salières de plaqué l'enthousiasmaient, se mêler à la conversation bruyante de MM. les représentants de commerce qu'ils entendaient rire, aux heures des repas, jusqu'à leur cinquième étage. Mais la petite Provençale s'y opposait formellement.

Très étonnée de ne pas trouver en arrivant la réalisation des belles promesses de Numa, les deux cents francs par soirée qui, depuis la visite des Parisiens, faisaient dans sa petite tête imaginative un écroulement de piles d'écus, épouvantée du prix exorbitant de toutes choses, elle avait été prise, dès le premier jour, de cet affolement que le peuple de Paris appelle «la peur de manquer». Toute seule, avec des anchois et des olives, elle s'en serait tirée, — comme en carême, té! pardi, — mais ses hommes avaient des dents de loup, bien plus longues ici qu'au pays parce qu'il faisait moins chaud, et il lui fallait à tout instant entr'ouvrir la saquette, grande poche d'indienne cousue par elle-même, dans laquelle sonnaient les trois mille francs, produit de la vente de leur bien. À chaque louis qu'elle changeait, c'était un effort, un arrachement, comme si elle donnait des pierres de son mas, les ceps de la dernière vigne, — sa rapacité paysanne et méfiante, cette crainte d'être volée qui l'avait décidée à vendre la ferme au lieu de la mettre en location, se doublant de l'inconnu, du noir de Paris, ce grand Paris que de sa chambre là-haut elle entendait gronder sans le voir et dont la rumeur, à ce coin tumultueux des halles, ne s'arrêtait ni jour ni nuit, faisait s'entre choquer continuellement sur un vieux plateau de laque les pièces de son verre d'eau d'hôtel garni.

Jamais voyageur perdu dans un bois mal hanté ne se cramponna à sa valise plus énergiquement que la Provençale ne serrait contre elle la saquette, quand elle traversait la rue avec sa jupe verte, sa coiffe arlésienne, sur lesquelles se retournaient les passants quand elle entrait chez les marchands où sa démarche de cane, sa façon de donner aux objets des tas de noms baroques, d'appeler les céleris des àpi, les aubergines des mérinjanes, la faisaient elle, Française du Midi, aussi égarée, aussi étrangère, dans la capitale de la France, que si elle fût arrivée de Stockholm ou de Nijnii-Nowgorod.

Très humble d'abord, mielleuse, elle avait tout à coup, devant le sourire d'un fournisseur ou la brutalité d'un autre à son marchandage effréné, des accès de fureur qui sortaient en convulsions sur sa jolie figure de vierge brune, en gestes de possédée, en vanité bavarde et tapageuse. Et alors, l'histoire du cousin Puyfourcat et de son héritage, les deux cents francs par soirée, leur protecteur Roumestan dont elle parlait, disposait comme d'une chose absolument à elle, l'appelant tantôt Numa, tantôt le menistre avec une emphase plus grotesque encore que sa familiarité, tout roulait, se mêlait dans des flots de charabia, de langue d'oïl francisée, jusqu'au moment où, la méfiance reprenant le dessus, la paysanne s'arrêtait, saisie d'une crainte superstitieuse de son bavardage, muette brusquement, les lèvres serrées comme les cordons de la saquette.

Au bout de huit jours, elle était légendaire à cette entrée de la rue Montmartre, tout en boutiques, répandant par les portes des fournisseurs toujours ouvertes, avec des odeurs d'herbage, de viande fraîche ou de denrées coloniales, la vie et les secrets des maisons du quartier. Et c'est cela, les questions qu'on lui adressait gouailleusement le matin en lui rendant la monnaie de ses maigres achats, les allusions au début constamment retardé de son frère, à l'héritage du Bédouin, ces blessures d'amour-propre plus encore que la crainte de la misère, qui excitait Audiberte contre Numa, contre ses promesses dont elle s'était d'abord justement méfiée, en vraie fille de ce Midi où les paroles volent plus vite qu'ailleurs, à cause de la légèreté de l'air.

— Ah! si on lui avait fait faire un papier.

C'était devenu son idée fixe, et, tous les matins, quand Valmajour partait pour le ministère, elle avait bien soin de tâter la feuille timbrée dans la poche de son paletot.

Mais Roumestan avait d'autres papiers à signer que celui-là, d'autres préoccupations en tête que le tambourin. Il s'installait au ministère avec les tracas, la fièvre de bouleversement, les ardeurs généreuses des prises de possession. Tout lui était nouveau, les vastes pièces de l'hôtel administratif autant que les vues élargies de sa haute situation. Arriver au premier rang, «conquérir la Gaule», comme il disait, ce n'était pas là le difficile: mais se maintenir, justifier sa chance par d'intelligentes réformes, des tentatives de progrès!… Plein de zèle, il s'informait, consultait, conférait, s'entourait littéralement de lumières. Avec Béchut, l'éminent professeur, il étudiait les vices de l'éducation universitaire, les moyens d'extirper l'esprit voltairien des lycées; s'aidait de l'expérience de son chargé des Beaux-Arts, M. de la Calmette, vingt-neuf ans de bureau; de Cadaillac, le directeur de l'Opéra, debout sur ses trois faillites, pour refondre le Conservatoire, le Salon, l'Académie de musique, d'après de nouveaux plans.

Le malheur, c'est qu'il n'écoutait pas ces messieurs, parlait pendant des heures, et, tout à coup, regardant sa montre, se levait, les congédiait en hâte:

— Coquin de sort! Et le Conseil que j'oubliais… Quelle existence, pas une minute à soi… Entendu, cher ami… Envoyez- moi vite votre rapport.

Les rapports s'empilaient sur le bureau de Méjean, qui, malgré son intelligence et sa bonne volonté, n'avait pas trop de tout son temps pour la besogne courante, et laissait dormir les grandes réformes.

Comme tous les ministres arrivants, Roumestan avait amené son monde, le brillant personnel de la rue Scribe: le baron de Lappara, le vicomte de Rochemaure, qui donnaient un bouquet aristocratique au nouveau cabinet, absolument ahuris, du reste, et ignorants de toutes les questions. La première fois que Valmajour se présenta rue de Grenelle, il fut reçu par Lappara, qui s'occupait plus spécialement des Beaux-Arts, envoyant à toute heure des estafettes, dragons, cuirassiers, porter aux demoiselles des petits théâtres des invitations à souper sous de grandes enveloppes ministérielles; quelquefois même l'enveloppe ne contenait rien, n'était qu'un prétexte à montrer, au lendemain d'un terme impayé, le rassurant cuirassier du ministère. M. le baron fit au joueur de tambourin l'accueil bon enfant, un peu hautain, d'un grand seigneur recevant un de ses tenanciers. Les jambes allongées de peur des cassures à son pantalon bleu de France, il lui parla du bout des lèvres, sans cesser de polir, de limer ses ongles.

— Bien difficile en ce moment… le ministre si occupé… Bientôt, dans quelques jours… On vous préviendra, mon brave homme.

Et comme le musicien avouait naïvement que ça pressait un peu, que leurs ressources ne dureraient pas toujours, M. le baron, de son air le plus sérieux, en posant sa lime au bord du bureau, l'engagea à mettre un tourniquet à son tambourin…

— Un tourniquet au tambourin? Pourquoi faire?

— Parbleu, mon bon, pour l'utiliser comme boîte à plaisirs pendant la morte-saison!…

À la visite suivante, Valmajour eut affaire au vicomte de Rochemaure. Celui-ci leva d'un dossier poudreux où elle disparaissait tout entière, sa tête frisée au petit fer, se fit expliquer consciencieusement le mécanisme du flûtet, prit des notes, essaya de comprendre, et déclara, pour finir, qu'il était plus spécialement pour les cultes. Puis le malheureux paysan ne trouva plus jamais personne, tout le cabinet étant allé rejoindre le ministre dans les régions inaccessibles où Son Excellence s'abritait. Pourtant il ne perdit son calme ni son courage, ouvrit toujours devant les réponses évasives des huissiers et leurs haussements d'épaules les mêmes yeux étonnés et clairs où luisait tout au fond cette pointe demi-railleuse qui est l'esprit des regards provençaux:

— Va bien… va bien… je reviendrai.

Et il revenait. Sans ses guêtres montantes et son instrument en sautoir, on eût pu le prendre pour un employé de la maison, tellement son arrivée y était régulière, quoique plus difficile chaque matin.

Rien que la vue de la haute porte cintrée lui faisait maintenant battre le coeur. Au fond de la voûte, c'était l'ancien hôtel Augereau, avec sa vaste cour où l'on entassait déjà du bois pour l'hiver, ses deux perrons si laborieux à monter sous les regards railleurs de la valetaille. Tout augmentait son émoi, les chaînes d'argent des huissiers, les casquettes galonnées, les accessoires infinis de ce majestueux appareil qui le séparait de son protecteur. Mais il redoutait plus encore les scènes au logis, le terrible froncement de sourcils d'Audiberte, et voilà pourquoi il revenait désespérément. Enfin le concierge eut pitié de lui, lui donna le conseil, s'il voulait voir le ministre, de l'attendre à la gare Saint-Lazare, au moment du départ pour Versailles.

Il y alla, se mit en faction dans la grande salle du premier étage animée, à l'heure des trains parlementaires, d'une physionomie bien à part. Députés, sénateurs, ministres, journalistes, la gauche, la droite, tous les partis se coudoyaient là, aussi bariolés, aussi nombreux que les placards, bleus, verts, rouges, couvrant les murs, et criaient, chuchotaient, se surveillaient de groupe à groupe, l'un s'écartant pour ruminer son prochain discours, un autre, orateur de couloirs, ébranlant les vitres des éclats d'une voix que la Chambre ne devait jamais entendre. Accents du Nord et du Midi, opinions et tempéraments divers, fourmillement d'ambitions et d'intrigues, piétinante rumeur de foule fiévreuse, la politique était bien à sa place dans cette incertitude de l'attente, ce tumulte du voyage à heure fixe, qu'un coup de sifflet précipitait sur des perspectives de rails, de disques, de locomotives, sur un sol mouvant, plein d'accidents et de surprises.

Au bout de cinq minutes, Valmajour voyait arriver, appuyé au bras d'un secrétaire chargé de son portefeuille, Numa Roumestan, le pardessus large ouvert, la face épanouie, tel qu'il lui était apparu le premier jour sur l'estrade des Arènes, et, de loin, il reconnaissait sa voix, ses bonnes paroles, ses protestations d'amitié… «Comptez-y… fiez-vous à moi… C'est comme si vous l'aviez…»

Le ministre était alors dans la lune de miel du pouvoir. En dehors des hostilités politiques, souvent moins violentes dans le parlement qu'on pourrait le croire, rivalité de beaux parleurs, querelles d'avocats défendant des causes adverses; il ne se connaissait pas d'ennemis, n'ayant pas eu le temps, en trois semaines de portefeuille, de lasser les solliciteurs. On lui faisait crédit encore. Deux ou trois à peine commençaient à s'impatienter, à le guetter au passage. À ceux-là, il jetait très haut, en hâtant le pas, un «bonjour, ami» qui allait au-devant des reproches et les réfutait en même temps, tenait familièrement les réclamations à distance, laissait les quémandeurs déçus et flattés. Une trouvaille, ce «bonjour, ami», et d'une duplicité tout instinctive.

À la vue du musicien qui venait à lui en se dandinant, son sourire écarté sur ses dents blanches, Numa eut bien envie de lancer son bonjour de défaite; mais comment traiter d'ami ce rustre en petit chapeau de feutre, en jaquette grise d'où ses mains ressortaient brunes comme sur des photographies de village? Il aima mieux prendre «son air ministre» et passer raide en laissant le pauvre diable stupéfait, anéanti, bousculé par la foule qui se pressait derrière le grand homme. Valmajour reparut pourtant le lendemain et les jours suivants, mais sans oser s'approcher, assis au bord d'un banc, une de ces silhouettes résignées et tristes, comme on en voit dans les gares, à têtes de soldats ou d'émigrants prêts pour tous les hasards d'un destin mauvais. Roumestan ne pouvait éviter cette muette apparition toujours en travers de son chemin. Il avait beau feindre de l'ignorer, détourner son regard, causer plus fort en passant; le sourire de sa victime était là et y restait jusqu'au départ du train. Certes, il eût préféré une réclamation brutale, une scène de cris où fussent intervenus les sergents de ville et qui l'eût débarrassé. Il en vint, lui, le ministre, à changer de gare, à prendre quelquefois la rive gauche pour dérouter ce remords vivant. Il y a comme cela, dans les plus hautes existences, de ces riens qui comptent, la gêne d'un gravier dans une botte de sept lieus.

L'autre ne se décourageait pas.

«C'est qu'il est malade…» se disait-il, ces jours-là; et il revenait à son poste obstinément. Au logis, la soeur l'attendit fiévreuse, guettait sa rentrée.

«Eh! bé, tu l'as vu, le ministre?… Il l'a signé, le papier?»

Et ce qui l'exaspérait plus que l'éternel: «Non… p'encore!…» c'était le flegme de son frère laissant tomber dans un coin la caisse dont la courroie lui marquait l'épaule, un flegme d'indolence et d'insouciance aussi fréquent chez les natures méridionales que la vivacité. Alors l'étrange petite créature entrait dans ses fureurs. Qu'est-ce qu'il avait donc dans les veines?… Est-ce que ça n'allait pas finir, allons?… «Gare, si un coup je m'en mêle!…» Lui, très calme, laissait passer le grain, tirait de leur étui le flûtet, la baguette à bout d'ivoire, les frottait d'un morceau de laine, par crainte de l'humide, et, tout en astiquant, promettait de s'y prendre mieux le lendemain, d'essayer encore au ministère, et si Roumestan n'était pas là, de demander à voir sa dame.

— Ah! vaï, sa dame… tu sais bien qu'elle n'aime pas ta musique… Si c'était la demoiselle… celle-là, oui, par ézemple!…

Et elle remuait la tête.

— La dame ou la demoiselle, tout ça se moque bien de vous… disait le père Valmajour blotti devant un feu de mottes que sa fille couvrait de cendres économiquement et qui mettait entre eux un éternel sujet de querelle.

Au fond, par jalousie de métier, le vieux n'était pas fâché de l'insuccès de son fils. Comme toutes ces complications, ce grand désarroi de leur vie allait à ses goûts bohêmes de ménétrier, il s'était d'abord réjoui du voyage, de l'idée de voir Paris, «le paradis des femmes et l'enfer des chivaux», ainsi que disent les charretiers de là-bas, avec des imaginations de houris en légers voiles, et de chevaux tordus, cabrés au milieu des flammes. En arrivant, il avait trouvé le froid, les privations, la pluie. Par crainte d'Audiberte, par respect pour le ministre, il s'était contenté de grogner en grelottant dans son coin, de glisser des mots en dessous, des clignements d'yeux; mais la défection de Roumestan, les colères de sa fille ouvraient pour lui aussi la voie aux récriminations. Il se vengeait de toutes les blessures d'amour-propre dont les succès du garçon le torturaient depuis dix ans, haussait les épaules en écoutant le flûtet.

«Musique, musique bien, va… Ça ne te servira pas à grand'chose.»

Et, tout haut, il demandait si ça ne faisait pas pitié, un homme de son âge, l'avoir emmené si loin, dans cette Sibérille, pour le laisser crever de froid et de misère; il invoquait le souvenir de sa pauvre sainte femme, qu'il avait d'ailleurs tuée de chagrin, «fait devenir chèvre, allons!» selon l'expression d'Audiberte, restait des heures à geindre, la tête au foyer, rouge et grinçant, jusqu'à ce que sa fille, fatiguée de ces lamentations, se débarrassât de lui avec deux ou trois sous pour aller boire un verre de doux chez le marchand de vin. Là, son désespoir s'apaisait tout de suite. Il faisait bon, le poêle ronflait. Le vieux pitre, réchauffé, retrouvait sa verve falote de personnage de la comédie italienne, au grand nez, à la bouche mince, sur un petit corps sec, tout de guingois. Il amusait la galerie de ses gasconnades, blaguait le tambourin de son fils qui leur valait toutes sortes d'ennuis dans l'hôtel; car Valmajour, tenu en haleine par l'attente de son début, piochait son instrument jusqu'au milieu de la nuit, et les voisins se plaignaient des trilles suraigus de la petite flûte, du bourdonnement continuel dont le tambourin faisait frémir l'escalier, comme s'il y avait eu un tour en mouvement au cinquième étage.

«Va toujours…» disait Audiberte à son frère, quand la propriétaire de l'hôtel réclamait. Il n'aurait plus manqué que dans ce Paris qui menait un tintamarre à ne pas fermer l'oeil de la nuit, on n'eût pas le droit de travailler sa musique! Et il la travaillait. Mais on leur donna congé; et de quitter ce passage Saumon, célèbre en Aps et leur rappelant la patrie, il leur sembla que l'exil s'aggravait, qu'ils remontaient un peu plus dans le Nord.

La veille de partir, Audiberte, après la course quotidienne et infructueuse du tambourinaire, fit manger ses hommes à la hâte, sans parler de tout le déjeuner, mais avec les yeux brillants, l'air déterminé d'une résolution prise. Le repas fini, elle leur laissa le soin de débarrasser la table, jeta sur ses épaules sa longue mante couleur de rouille.

«Deux mois, deux mois bientôt que nous sommes à Paris!… dit-elle les dents serrées. Il y en a assez… Je m'en vais lui parler, moi, à ce menistre!…»

Elle ajusta le ruban de sa terrible petite coiffe qui, sur le haut de ses cheveux en larges ondes, prenait des mouvements de casque de guerre, et violemment quitta la chambre, ses talons bien cirés retroussant à chaque pas la bure épaisse de sa robe. Le père et le fils se regardèrent avec épouvante, sans essayer de la retenir, sachant bien qu'ils ne feraient qu'exaspérer sa colère; et ils passèrent l'après-midi en tête à tête, échangeant à peine trois paroles, pendant que la pluie ruisselait en bas sur le vitrage, l'un astiquant baguette et flûtet, l'autre cuisinant le fricot du dîner sur un feu qu'il faisait aussi ardent que possible, pour se chauffer tout son soûl une bonne fois, pendant la longue absence d'Audiberte. Enfin, son pas pressé de nabote sonna dans le corridor. Elle entra, elle rayonnait.

— Dommage que la fenêtre ne donne pas sur la rue, dit-elle en se débarrassant de son manteau qui n'avait pas une goutte de pluie… Vous auriez pu voir en bas le bel équipage qui m'amène.

— Un équipage! … tu badines?

— Et des domestiques, et des galons… C'est ça qui en fait un ramage dans l'hôtel.

Alors, au milieu de leur silence admirant, elle raconta, mima son expédition. D'abord et d'une, au lieu de demander après le ministre, qui ne l'aurait jamais reçue, elle s'était fait donner l'adresse, — on a tout ce qu'on veut en parlant poliment, — l'adresse de la soeur, cette grande demoiselle qui était venue avec lui à Valmajour. Elle ne demeurait pas au ministère, mais chez ses parents, dans un quartier de petites rues mal pavées, avec des odeurs de droguerie, rappelant à Audiberte sa province. Et c'était loin, et il fallait marcher. Enfin elle trouvait la maison, sur une place où il y avait des arcades, comme autour de la placette, en Aps. Ah! la brave demoiselle, qu'elle l'avait bien reçue, sans fierté, quoique ça eût l'air très riche chez elle, des belles dorures plein l'appartement et des rideaux de soie rattachés comme ci comme ça de tous les côtés:

«Eh! adieu… vous êtes donc à Paris?… D'où vient?… Depuis quand?»

Puis, lorsqu'elle avait su comme Numa las faisait aller, tout de suite elle sonnait sa dame gouvernante, — une dame à chapeau, elle aussi, — et toutes trois partaient pour le ministre. Il fallait voir l'empressement et les révérences jusqu'à terre de tous ces vieux bedeaux qui couraient devant elles pour leur ouvrir les portes.

— Alors, tu l'as vu, le menistre? demanda timidement Valmajour, pendant qu'elle reprenait son souffle.

— Si je l'ai vu!… Et poli, je t'en réponds!… Ah! pauvre bédigas, quand je te disais qu'il fallait mettre la demoiselle dans ton jeu… C'est elle qui a eu vitre rangé les affaires, et sans réplique… Dans huit jours, il y aura grande fête en musique au menistère pour te montrer aux directeurs… Et tout de suite après, cra-cra, le papier et la signature.

Le plus beau, c'est que la demoiselle venait de la reconduire jusqu'en bas, dans la voiture du ministre.

— Et qu'elle avait bien envie de monter ici… ajouta la Provençale en clignant de l'oeil vers son père et tordant son joli visage d'une grimace significative. Toute la face du vieux, sa peau craquée de figue sèche, se resserra pour dire: «Compris… motus!…» Il ne blaguait plus le tambourin. Valmajour, lui, très calme, ne saisissait pas l'allusion perfide de sa soeur. Il ne songeait qu'à ses prochains débuts, et décrochant la caisse, il se mit à repasser tous ses airs, à envoyer en adieu d'un bout à l'autre du passage des trilles en bouquets sur des mesures redondantes.

VIII

REGAIN DE JEUNESSE

Le ministre et sa femme achevaient de déjeuner dans leur salle à manger du premier étage, pompeuse et trop vaste, que ne parvenaient pas à dégeler l'épaisseur des tentures, les calorifères chauffant tout l'hôtel, ni le fumet d'un copieux repas. Ce matin-là, par hasard, ils étaient seuls. Sur la nappe, parmi la desserte toujours très fournie à la table du Méridional, il y avait sa boîte à cigares, la tasse de verveine qui est le thé des Provençaux, et de grands casiers alignant les fiches multicolores où étaient inscrits les sénateurs, députés, recteurs, professeurs, académiciens, gens du monde, la clientèle ordinaire et extraordinaire des soirées ministérielles, — quelques cartons plus hauts que les autres, pour les invités privilégiés, imposés à la première série des «petits concerts». Madame Roumestan les feuillait, s'arrêtait à certains noms, surveillée du coin de l'oeil par Numa qui, tout en choisissant son cigare d'après déjeuner, guettait sur cette calme physionomie une désapprobation, un contrôle à la manière un peu hasardée dont ces premières invitations avaient été faites.

Mais Rosalie ne demandait rien. Tous ces apprêts lui étaient bien indifférents. Depuis leur installation au ministère, elle se sentait encore plus loin de son mari, séparée par des obligations incessantes, un personnel trop nombreux, une largeur d'existence qui détruisait l'intimité. À cela venait s'ajouter le regret toujours navré de n'avoir pas d'enfant, de ne pas entendre autour d'elle ces petits pas infatigables, ces bons rires craquants et sonores qui auraient enlevé à leur salle à manger ce glacial aspect d'une table d'hôtel, où ils semblaient ne s'asseoir qu'en passant, avec l'impersonnalité du linge, mobilier, argenterie, tout le garni somptueux des situations publiques.

Dans le silence embarrassé de cette fin de repas arrivaient des sons étouffés, des bouffées d'harmonie scandées par des bruits de marteaux, les tentures, l'estrade que l'on clouait en bas pour le concert, pendant que les musiciens répétaient leurs morceaux. La porte s'ouvrit. Le chef de cabinet entra, des papiers à la main:

— Encore des demandes!…

Roumestan s'emporta. Ça, non, par exemple! ce serait le pape, il n'y avait plus une place à donner. Méjean, sans s'émouvoir, posa devant lui un paquet de lettres, cartes, billets parfumés:

— Il est bien difficile de refuser… vous avez promis…

— Moi?… mais je n'ai parlé à personne…

— Voyez… _Mon cher ministre, je viens vous rappeler votre bonne parole… _Et celle-ci … Le général m'a dit que vous aviez bien voulu lui offrir… et encore… Rappelle à M. le ministre sa promesse.

— Je suis somnambule, allons! dit Roumestan stupéfait.

La vérité, c'est que, la fête à peine décidée, aux gens qu'il rencontrait à la Chambre, au Sénat, il avait dit: «Vous savez, je compte sur vous pour le 10…» Et comme il ajoutait: «tout à fait intime…» on n'aurait eu garde d'oublier la flatteuse invitation.

Gêné de ce flagrant délit devant sa femme, il s'en prit à elle comme toujours en pareil cas:

— C'est ta soeur aussi, avec son tambourinaire… J'avais bien besoin de tout ce tintouin… je ne comptais inaugurer nos concerts que plus tard… mais cette petite fille était d'une impatience: «Non, non… tout de suite, tout de suite…» Et tu étais aussi pressée qu'elle… L'azé me fiche, si ce tambourin ne vous a pas tourné la tête!

— Oh! non, pas à moi, dit Rosalie gaiement… Et même j'ai bien peur que cette musique exotique ne soit pas comprise des Parisiens… Il faudrait nous apporter avec elle les horizons de Provence, les costumes, les farandoles… mais avant tout… — sa voix se fit sérieuse — il s'agissait de tenir un engagement pris.

— Un engagement… Un engagement, répétait Numa, on ne pourra bientôt plus dire un mot.

Et, se tournant vers son secrétaire qui souriait:

— Pardi! mon cher, tous les Méridionaux ne sont pas comme vous, refroidis et mesurés, avares de leurs paroles… Vous êtes un faux du Midi, vous, un renégat, un franciot, comme on dit chez nous… Méridional, ça!… Un homme qui n'a jamais menti… et qui n'aime pas la verveine! ajouta-t-il avec une indignation comique.

— Pas si franciot que j'en ai l'air, monsieur le ministre, répliqua Méjean, toujours très calme… À mon arrivée à Paris, il y a vingt ans, je sentais terriblement mon pays… De l'aplomb, de l'accent, des gestes… bavard et inventif comme…

— Comme Bompard… souffla Roumestan qui n'aimait pas qu'on raillât l'ami de son coeur, mais ne s'en faisait pas faute.

— Oui, ma foi, presque autant que Bompard… un instinct me poussait à ne jamais dire un mot de vrai… Un matin, la honte m'a pris, j'ai travaillé à me corriger… L'exagération extérieure, on en vient encore à bout, en baissant la voix, en serrant les coudes. Mais le dedans, ce qui bouillonne, ce qui veut sortir… Alors j'ai pris un parti héroïque. Chaque fois que je me surprenais à côté du vrai, c'était une condamnation à ne plus parler le reste du jour… voilà comment j'ai pu réformer ma nature… Tout de même l'instinct est là, au fond de ma froideur… Quelquefois il m'arrive de m'arrêter net au milieu d'une phrase. Ce n'est pas le mot qui manque, au contraire!… je me retiens parce que je sens que je vais mentir.

— Terrible Midi! Pas moyen de lui échapper… fit le bon Numa envoyant la fumée de son cigare au plafond avec une résignation philosophique… Moi, c'est par la manie de promettre qu'il me tient surtout, cette rage que j'ai de me précipiter à la tête des gens, de vouloir leur bonheur malgré eux…

L'huissier de service l'interrompit en jetant du seuil, d'un air entendu et confidentiel: «M. Béchut est arrivé…»

Le ministre eut un élan de mauvaise humeur:

— Je déjeune… qu'on me laisse tranquille!

L'huissier s'excusa. M. Béchut prétendait que c'était Son Excellence… Roumestan se radoucit:

— Bien, bien, j'y vais… Qu'on attende dans mon cabinet.

— Ah! mais non, dit Méjean… Votre cabinet est occupé… Le Conseil supérieur, vous savez bien… C'est vous qui avez fixé l'heure.

— Alors, chez M. de Lappara…

— J'y ai mis l'évêque de Tulle, observa l'huissier timidement, monsieur le ministre m'avait dit…

C'était plein de monde partout… Des solliciteurs qu'il avait avertis en confidence de venir à cette heure-là pour être sûrs de ne pas le manquer; et la plupart, des personnes de marque à qui l'on ne fait pas faire antichambre avec le fretin.

— Prends mon petit salon… Je vais sortir… dit Rosalie en se levant.

Et pendant que l'huissier et le secrétaire allaient installer ou faire patienter les gens, le ministre avalait bien vite sa verveine, se brûlait en répétant: «Je suis débordé… débordé…»

— Qu'est-ce qu'il veut donc encore, ce triste Béchut? demanda Rosalie, baissant la voix d'instinct, dans cette maison pleine, où il y avait un étranger derrière chaque porte.

— Ce qu'il veut?… Sa direction, té!… C'est le requin de Dansaert… Il attend qu'on le lui jette par-dessus bord pour le dévorer.

Elle se rapprocha de lui vivement:

— M. Dansaert quitte le ministère?

— Tu le connais?

— Mon père m'a souvent parlé de lui… Un compatriote, un ami d'enfance… Il le tient pour un honnête homme et un grand esprit.

Roumestan balbutia quelques raisons: «Mauvaises tendances… voltairien…» Cela rentrait dans un plan de réformes. Et puis il était bien vieux.

— Et c'est par Béchut que tu le remplaces?

— Oh! je sais que le pauvre homme n'a pas le don de plaire aux dames…

Elle eut un beau sourire de dédain:

— Pour ses impertinences, je m'en soucie autant que de ses hommages… Ce que je ne lui pardonne pas, ce sont ses grimaces cléricales, cet étalage bien pensant… Je respecte toutes les croyances… mais s'il y a au monde une chose laide et qu'il faut haïr, Numa, c'est le mensonge, c'est l'hypocrisie.

Malgré elle, sa voix s'élevait, chaude, éloquente; et son visage un peu froid prenait un resplendissement d'honnêteté, de droiture, un rose éclat d'indignation généreuse.

— Chut! chut! fit Roumestan, montrant la porte. Sans doute, il convenait que ce n'était pas très juste. Ce vieux Dansaert rendait de grands services. Seulement, que faire? Il avait donné sa parole.

— Reprends-la, dit Rosalie… voyons, Numa… pour moi… je t'en prie.

C'était un tendre commandement, appuyé par la pression d'une petite main sur son épaule. Il se sentit ému. Depuis longtemps, sa femme semblait désintéressée de sa vie, avec une muette indulgence quand il lui confiait ses projets toujours changeants. Cette prière le flattait.

— Est-ce qu'on peut vous résister, ma chère?

Et le baiser qu'il lui mit au bout des doigts remonta en frémissant jusque sous l'étroite bras… Il souffrait cependant de cette obligation de dire en face à quelqu'un une chose désagréable, et se leva avec effort.

— Je suis là!… j'écoute… dit-elle, en le menaçant d'un gentil geste.

Il passa dans le petit salon voisin, laissant la porte entr'ouverte pour se donner du courage et qu'elle pût l'entendre. Oh! le début fut net, énergique.

— Je suis au désespoir, mon cher Béchut…

Ce que je voulais faire pour vous n'est pas possible…

Des réponses du savant, on ne saisissait que l'intonation pleurarde, coupée des bruyantes aspirations de son groin de tapir. Mais, au grand étonnement de Rosalie, Roumestan ne céda pas et continua à défendre Dansaert avec une conviction surprenante chez un homme à qui les arguments venaient d'être suggérés. Certes il lui en coûtait de reprendre une parole donnée; mais tout ne valait-il pas mieux que de commettre une injustice? C'était la pensée de sa femme, modulée, mise en musique, avec de grands gestes émus qui faisaient du vent dans la tenture.

— Du reste, ajouta-t-il en changeant de ton brusquement, j'entends bien vous dédommager de ce petit mécompte…

— Ah! mon Dieu dit Rosalie, tout bas. Ce fut aussitôt une grêle de promesses étonnantes, la croix de commandeur pour le 1er janvier prochain la première place vacante au Conseil supérieur, la… le… L'autre essayait de protester, pour la forme. Mais Numa:

— Laissez donc, laissez donc… C'est un acte de justice… Les hommes tels que vous sont trop rares…

Ivre de bienveillance, balbutiant d'affectuosité, si Béchut n'était pas parti, le ministre allait positivement lui proposer son portefeuille. Sur la porte, il le rappela encore:

— Je compte sur vous dimanche, mon cher maître… J'inaugure une série de petits concerts… Entre intimes, vous savez… Le dessus du panier…

Et revenant vers Rosalie:

— Eh bien! qu'en dis-tu?… j'espère que je ne lui ai rien cédé.

C'était si drôle qu'elle l'accueillit d'un grand éclat de rire. Quand il en sut la raison et tous les nouveaux engagements qu'il venait de prendre, il parut épouvanté.

«Allons, allons… On vous sait gré tout de même.»

Elle le quitta avec le sourire des anciens jours, toute légère de sa bonne action, heureuse aussi peut-être de sentir s'agiter en son coeur quelque chose qu'elle croyait mort depuis longtemps.

«Ange, va!» fit Roumestan qui la regardait s'en aller, ému, les yeux tendres; et comme Méjean rentrait l'avertir pour le conseil:

«Voyez-vous, mon ami, quand on a le bonheur de posséder une femme pareille… le mariage, c'est le paradis sur la terre… Dépêchez- vous vite de vous marier.»

Méjean secoua la tête, sans répondre.

«Comment! Vos affaires ne vont donc pas?

— Je le crains bien. Madame Roumestan m'avait promis d'interroger sa soeur, et comme elle ne me parle plus de rien…

— Voulez-vous que je m'en charge? Je m'entends à merveille, moi, avec ma petite belle-soeur. Je parie que je la décide…»

Il restait un peu de verveine dans la théière. Tout en se versant une nouvelle tasse, Roumestan s'épanchait en protestations pour son chef de cabinet. Ah! les grandeurs ne l'avaient pas changé. Méjean était toujours son excellent, son meilleur ami. Entre Méjean et Rosalie, il se sentait plus solide, plus complet…

«Ah! mon cher, cette femme, cette femme!… Si vous saviez ce qu'elle a été bonne, pardonnante… Quand je pense que j'ai pu…»

Il lui en coûta positivement pour retenir la confidence qui lui venait aux lèvres avec un gros soupir. «Si je ne l'aimais pas, je serais bien coupable…»

Le baron de Lappara entra très vite, l'air mystérieux:

«Mademoiselle Bachellery est là.»

Aussitôt le visage de Numa se colora vivement. Un éclair sécha dans ses yeux l'attendrissement qui montait.

— Où est-elle?… Chez vous?

— J'avais déjà monseigneur Lipmann… dit Lappara un peu railleur à l'idée d'un rencontre possible. Je l'ai mise en bas… dans le grand salon… La répétition est finie.

— Bien… J'y vais.

— N'oubliez pas le conseil… essaya de dire Méjean. Mais Roumestan, sans l'entendre, s'élançait dans le petit escalier en casse-cou qui mène des appartements particuliers du ministre au rez-de-chaussée de réception.

Depuis l'histoire de madame d'Escarbès, il s'était toujours gardé des liaisons sérieuses, affaires de coeur ou de vanité qui auraient pu détruire à jamais son ménage. Ce n'était certes pas un mari modèle; mais le contrat criblé d'accrocs tenait encore. Rosalie, bien qu'avertie une première fois, était trop droite, trop honnête, pour de jalouses surveillances, et toujours inquiète, n'arrivait jamais aux preuves. À cette heure encore, s'il eût pu se douter de la place que ce nouveau caprice allait tenir dans son existence, il se fût dépêché de remonter l'escalier encore plus vite qu'il ne le descendait; mais notre destin s'amuse toujours à nous intriguer, à venir vers nous enveloppé et masqué, doublant de mystère le charme des premières rencontres. Comment Numa se serait-il méfié de cette fillette, que de sa voiture il avait aperçue quelques jours auparavant, traversant la cour de l'hôtel, sautillant pour franchir les flaques, la jupe chiffonnée dans une main, et dressant son en-cas de l'autre avec une crânerie toute parisienne? De grands cils recourbés au-dessus d'un nez fripon, une chevelure blonde nouée dans le dos à l'américaine et que l'humidité de l'air frisait au bout, une jambe pleine et fine, d'aplomb sur de hauts talons qui tournaient, c'est tout ce qu'il avait vu d'elle, et le soir il demandait à Lappara sans y attacher plus d'importance:

— Parions que ça venait chez vous, ce petit museau que j'ai rencontré ce matin dans la cour.

— Oui, monsieur le ministre, ça venait chez moi; mais ça venait pour vous…

Et il nomma la petite Bachellery.

— Comment! la débutante des Bouffes… quel âge a-t-elle donc?… Mais c'est une enfant!…

Les journaux en parlaient beaucoup cet hiver-là de cette Alice Bachellery que le caprice d'un maëstro à la mode était allé chercher dans un petit théâtre de province, et que tout Paris voulait entendre chanter la chanson du Petit Mitron dont elle détaillait le refrain avec une gaminerie canaille irrésistible: «Chaud! chaud! les p'tits pains d'gruau!…». Une de ces divas comme le boulevard en consomme à la demi-douzaine chaque saison, gloires de papier, gonflées de gaz et de réclame, faisant songer aux petits ballons roses qui n'ont qu'un jour dans le soleil et la poussière des jardins publics. Et sait-on ce que celle-là venait solliciter au ministère la grâce de figurer sur le programme du premier concert. La petite Bachellery à l'Instruction publique?… C'était si gai, si fou, que Numa voulut le lui entendre demander à elle-même; et par lettre ministérielle sentant le buffle et les gants de cuirassier, lui fit savoir qu'il la recevrait le lendemain. Le lendemain, mademoiselle Bachellery ne vint pas.

— Elle aura changé d'idée, dit Lappara… Elle st si enfant!

Le ministre se piqua, n'en parla plus de deux jours, et le troisième l'envoya chercher.

Maintenant elle attendait dans le salon des fêtes, rouge et or, si imposant avec ses hautes fenêtres de plain-pied sur le jardin dépouillé, ses tentures des Gobelins et le grand Molière de marbre assis et rêvant tout au fond. Un Pleyel, quelques pupitres pour les répétitions tenaient à peine un coin de la vaste salle, dont l'aspect froid de musée désert eût impressionné toute autre que la petite Bachellery; mais elle était si enfant! Tentée par le grand parquet luisant et ciré, ne s'amusait-elle pas à faire des glissades d'un bout à l'autre, serrée dans ses fourrures, les bras dans son manchon trop petit, le nez en l'air sous sa toque, avec des allures de coryphée dansant le «ballet sur la glace» du Prophète.

Roumestan la surprit à cet exercice.

— Ah! monsieur le ministre…

Elle restait interdite, les cils battants, un peu essoufflée. Lui, était entré, la tête haute, la démarche grave, pour relever ce que l'entrevue pouvait avoir d'anormal, et donner une leçon à ce trottin qui faisait poser les Excellences. Mais il fut tout de suite désarmé. Comment voulez-vous?… Elle expliquait si bien sa petite affaire, le désir ambitieux qui lui était venu tout à coup de figurer à ce concert dont on parlait tant, une occasion pour elle de se faire entendre autrement que dans l'opérette et la gaudriole qui l'excédaient. Puis, à la réflexion, le trac l'avait prise.

— Oh! mais un de ces tracs… Pas vrai, maman?

Roumestan aperçut alors une grosse dame en mantelet de velours, chapeau à plumes, qui du bout du salon s'avançait sur des révérences en trois temps. Madame Bachellery la mère, une ancienne dugazon de cafés-concerts, à l'accent bordelais, au petit nez de sa fille noyé dans une large face d'écaillère, une de ces mamans terribles qui se montrent à côté de leurs demoiselles comme l'avenir désastreux de leur beauté. Mais Numa n'était pas en train d'études philosophiques, tout à cette grâce de jeunesse étourdie, sur un corps fait, et adorablement fait, cet argot de théâtre dans un rire ingénu, — du rire de seize ans, disaient ces dames.

— Seize ans! … Mais à quel âge est-elle donc entrée au théâtre?

— Elle y est née, monsieur le ministre… Le père, aujourd'hui retiré, était directeur des Folies-Bordelaises…

— Une enfant de la balle, quoi! dit Alice avec mutinerie, en montrant trente-deux dents étincelantes qui s'alignèrent serrées et droites, comme à la parade.

— Alice, Alice!… tu manques à Son Excellence…

— Laissez donc… C'est une enfant.

Il la fit asseoir près de lui sur le canapé, d'un geste bienveillant, presque paternel, la complimenta sur son ambition, ses goûts de grand art, son désir d'échapper aux faciles et désastreux succès de l'opérette; seulement il fallait du travail, beaucoup de travail, des études sérieuses.

— Oh! pour ça, dit la fillette brandissant un rouleau de musique… Tous les jours deux heures avec la Vauters!…

— La Vauters?… Parfait… Excellente méthode… Il ouvrit le rouleau en connaisseur.

— Et qu'est-ce que nous chantons?… Ah! ah! la valse de Mireille… la chanson de Magali… Mais c'est de mon pays, ça.

En balançant la tête, les paupières allongées, il se mit à fredonner:

Ô Magali, ma bien-aimée, Fuyons tous deux sous la ramée Au fond du bois silencieux…,

Elle continua:

La nuit sur nous étend ses voiles, Et tes beaux yeux

Et Roumestan, à pleine voix:

Vont faire pâlir les étoiles…

Elle l'interrompit:

— Attendez donc… Maman va nous accompagner.

Et les pupitres bousculés, le piano ouvert, elle installait sa mère de force. Ah! une petite personne décidée… Le ministre hésita une seconde, le doigt sur la page du duo. Si quelqu'un les entendait!…

Bah! depuis trois jours on répétait tous les matins dans le grand salon… Ils commencèrent.

Tous deux suivaient, debout, sur la même page de musique que madame Bachellery accompagnait de mémoire. Leurs deux fronts rapprochés se touchaient presque, leurs souffles se frôlaient avec les caresses modulantes du rythme. Et Numa se passionnait, donnait de l'expression, tendait les bras, aux notes hautes, pour les mieux porter. Depuis quelques années, depuis son grand rôle politique, il avait plus souvent parlé que solfié; sa voix s'était alourdie comme sa personne, mais il prenait encore un grand plaisir à chanter, surtout avec cette enfant.

Par exemple, il avait complètement oublié l'évêque de Tulle, et le Conseil supérieur se morfondant en rond autour de la grande table verte. Une ou deux fois la tête blafarde de l'huissier de service était apparue dans le cliquetis de sa chaîne d'argent, pour reculer aussitôt, effarée d'avoir vu le ministre de l'Instruction publique et des Cultes chantant un duo avec une actrice des petits théâtres. Ministre, Numa ne l'était plus, mais Vincent le vannier poursuivant l'imprenable Magali dans ses transformations coquettes. Et comme elle fuyait bien, comme elle se dérobait avec sa malice enfantine, l'éclat perlé de son rire aux dents aiguës, jusqu'au moment où vaincue elle s'abandonnait, sa petite tête folle tout étourdie de la course, sur l'épaule de son ami!…

Ce fut la maman Bachellery qui rompit le charme en se retournant, sitôt le morceau fini:

— Quelle voix, monsieur le ministre, quelle voix!

— Oui… j'ai chanté dans ma jeunesse… dit-il avec une certaine fatuité.

— Mais vous chantez encore maguenifiquement… Hein, Bébé, quelle différence avec M. de Lappara?

Bébé, qui roulait son morceau, haussa légèrement les épaules comme si une vérité aussi indiscutable ne méritait pas d'autre réponse. Roumestan demanda, un peu inquiet:

— Ah! M. de Lappara…?

— Oui, il vient quelquefois manger la bouillabaisse; puis, après dîner, Bébé et lui chantent leur duo.

À ce moment, l'huissier, n'entendant plus de musique, se décida à rentrer, avec des précautions de dompteur dans la cage d'un fauve.

— J'y vais… j'y vais… dit Roumestan, et s'adressant à la fillette, de son air le plus ministre, pour bien lui faire sentir la distance hiérarchique qui le séparait de son attaché:

— Je vous fais mon compliment, mademoiselle. Vous avez beaucoup de talent, beaucoup, et s'il vous plaît de chanter ici dimanche, je vous accorde bien volontiers cette faveur.

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