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Nous marions Virginie

TIMOLÉON POLAC DRAME AUTANT HISTORIQUE QU’INVRAISEMBLABLE

Reading edition

I

Certain dimanche du mois de mars 1816, au premier étage d’une belle maison de la rue Richelieu, dans un cabinet de travail, orné de nombreux cartons à étiquettes, d’où s’exhalait une odeur de vieux papiers, un monsieur, d’une cinquantaine d’années, se tenait immobile, raide comme un pieu, et élevant au-dessus de sa tête ses deux bras en manches de chemise.

Cette position, qui, même pour le plus fin observateur, n’aurait pu indiquer que ce monsieur était un notaire, n’avait d’autre but que de laisser libre en ses évolutions un petit homme, rond comme une boule, qui, suant et soufflant, était en train, à l’aide d’une aune en cuir souple, de prendre mesure d’une culotte neuve à Me Louis-Athanase de la Morpisel, notaire royal.

—Rien à changer à nos dernières mesures, vous n’avez pas engraissé ni diminué depuis six mois, déclara le tailleur enfermant le carnet sur lequel il avait crayonné ses chiffres.

Un notaire en manches de chemise consent quelquefois à descendre de sa dignité. Aussi le nôtre, en baissant les bras, répliqua-t-il avec une pointe d’ironie dans le sourire et l’accent:

—Je ne puis en dire autant de vous, mon cher Bokel; vous engraissez, pour ainsi dire, à vue d’œil... La, vrai! vous devenez d’un dodu auquel il faut prendre garde.

Le tailleur ne tenait sans doute pas à ce qu’il lui fût ainsi parlé de son embonpoint, car il riposta avec une certaine aigreur:

—Dites tout de suite, monsieur de la Morpisel, que je vais bientôt porter mon ventre dans une brouette.

—Non, non, vous n’en êtes pas encore là. Je vous engage seulement à vous méfier de cette graisse qui vous envahit... Tenez, je puis vous citer un exemple qui vous servira de leçon. J’ai un ami qui...

Le notaire interrompit sa phrase commencée pour dire à Bokel, qui lui tendait son habit à endosser:

—Ma robe de chambre, s’il vous plaît. Je ne remets pas cet habit, que vous allez emporter, car il a besoin d’une réparation de doublure.

Le tailleur prit la robe de chambre, placée sur un fauteuil, et, tout en aidant M. de la Morpisel à en passer les manches, il le ramena curieusement à ses moutons par cette phrase:

—Vous me disiez donc que vous avez un ami intime qui...?

—Je me suis trompé en disant: j’ai... il est, hélas! plus juste de dire: «j’avais un ami», car j’ai reçu hier la nouvelle de sa mort... mort causée par une obésité phénoménale.

—Est-ce qu’il portait son ventre dans une brouette, lui?

—Non, il le faisait porter par ses nègres.

—Pas possible! fit le tailleur.

—Comme je vous l’affirme. Mon pauvre ami était si gros, si gros que...

Il était écrit que Bokel n’entendrait pas la fin de l’histoire, car le récit fut coupé par l’apparition d’un domestique du notaire, qui tendit une carte à son maître en disant:

—La personne vient pour affaire pressée.

—Mais c’est aujourd’hui dimanche, l’étude est fermée, répondit le tabellion, en prenant la carte.

—J’en ai fait l’observation à ce monsieur. Il m’a répondu qu’il lui serait impossible de revenir demain, vu qu’il quitte Paris ce soir et que...

—Oui, oui, il a raison! Fais-le entrer tout de suite! s’écria M. de la Morpisel, qui venait de jeter les yeux sur la carte.

Puis se retournant vers le tailleur, il ajouta en guise de congé:

—A bientôt, mon cher Bokel; avant tous vêtements neufs, occupez-vous des réparations de mon habit et renvoyez-le-moi promptement.

—Vous l’aurez après-demain.

Malgré cette sorte d’injonction d’avoir à céder la place au client attendu dans le cabinet notarial, le tailleur n’en prit pas moins son temps pour plier l’habit. Il ne l’avait pas encore enveloppé dans sa toilette en serge noire quand, sur le seuil, apparut le visiteur.

—Ah! monsieur le vicomte, que je suis donc heureux de vous voir!... J’allais vous écrire, s’écria le notaire en s’avançant à la rencontre de t’arrivant.

—M’écrire... pourquoi?

—Mais pour vous féliciter de votre nomination.

—Ah! vous savez que le roi....

—Vous a rendu votre grade.

—Oui, Sa Majesté a bien voulu me confier le commandement d’un de ses vaisseaux.

—Quand partez-vous?

—Ce soir même. Je dois rejoindre immédiatement mon bord et y attendre mes instructions et l’ordre de mettre à la voile.

—Où vous envoie-t-on?

—Destination inconnue, dit le vicomte en souriant.

—Inconnue pour les autres, n’est-ce pas? Votre sourire me prouve que le mystère n’existe point pour vous.

—Entre nous, je sais qu’on veut m’envoyer à Saint-Louis du Sénégal...

—A Saint-Louis du Sénégal! répéta vivement M. de la Morpisel avec une intonation qui frappa son interlocuteur.

—Avez-vous là-bas un ami ou un intérêt quelconque qui me mette à même de vous être utile? s’empressa de dire-le vicomte.

—Non, malheureusement! Le seul être, un de mes amis d’enfance, que je connaissais en ce pays, n’est plus de ce monde, répondit tristement le notaire.

Puis son émotion passée:

—Et qu’allez-vous faire au Sénégal? ajouta-t-il.

—Il s’agit de ravitailler en hommes, vivres et matériel cette colonie redevenue française par les traités de l’an dernier. L’expédition se compose de quatre bâtiments qui marcheront de conserve sous mes ordres.

Ces détails donnés, le capitaine de vaisseau aborda le motif de sa visite:

—L’ordre du ministre de la marine m’enjoignant de quitter Paris aujourd’hui même, force m’a été de vous relancer en plein repos dominical pour vous parler de quelques affaires que je veux mettre en ordre.

—Tout à votre disposition, cher monsieur.

Cependant le tailleur Bokel, tout en nouant son paquet, avait prêté l’oreille au dialogue. C’était chez lui une conviction acquise que, dix-huit fois sur vingt, il y a profit à écouter les autres parlant de leurs affaires. Mais, s’il était curieux, il était prudent aussi. Comprenant que la conversation était arrivée à ce point qu’il ne pouvait plus tenir la place et, qu’à rester, il allait se faire trop carrément congédier, il se glissa doucement lors du cabinet.

Comme il suivait le couloir de dégagement qui conduisait à la sortie, il entendit une voix, quelque peu empâtée, qui disait dans l’antichambre:

—M’est avis que mon capitaine en aura long à conter à ton patron. Nous avons donc tout le temps d’aller sécher une bouteille pour fêter mon départ.

—Non, non, Filandru, il faut en rester là, mon vieux, car tu as déjà trop séché de bouteilles, répondait une autre voix, qui était celle du domestique du notaire.

Celui auquel s’adressait ce conseil était un grand diable, sec comme un hareng saur, noir comme une taupe, à l’œil hardi et railleur, bref, un de ces êtres dont l’allure et le physique trahissent, à première vue, ce qu’on appelle vulgairement une pratique finie. Porteur du costume de marin de l’Etat, notre personnage, que nous savons s’appeler du nom de Filandru, était, en ce moment, dans un demi-état d’ébriété dont il n’avait pas conscience, car il répliqua moqueusement:

—Tu sais, toi, je te rendrai dix bouteilles si tu veux joûter à qui mettra l’autre sous la table... Ah! tu me crois en ribote pour une fichaise de cinq mauvaise fioles, si petites qu’elles n’auraient pas seulement rempli mon soulier!... Ah! non, ah! non, il en faut une autre dose que ça pour que Filandru ne puisse plus distinguer un éléphant d’un ver-à-soie et que...

La parole lui fut coupée par l’apparition de Bokel sortant du couloir pour traverser l’antichambre.

Que Filandru fût encore en état de distinguer un éléphant d’un ver à soie, c’était possible; mais cette faculté de reconnaître les divers êtres de la création était, pour le moment, un peu obscurcie, car, à la vue du grassouillet arrivant, il cligna de l’œil au domestique, et d’une voix trivialement ironique:

—Ouais! lâcha-t-il, on fait du lard dans l’état de notaire.

—C’est le tailleur de monsieur, lui souffla le valet.

—Ah! bon, je le prenais pour ton maître... N’empêche qu’il est gras à tuer. S’il tombait dans la marmite du bord, l’équipage se régalerait d’un agréable bouillon.

Le propre des gens ivres est de croire qu’ils n’ont fait que murmurer bien bas ce qui a pu être entendu de vingt mètres à la ronde. Aucune des paroles du marin n’avait donc été perdue pour le tailleur. Si pénible qu’il nous soit de jeter la défaveur sur notre héros, nous devons à la vérité d’avouer que Bokel avait l’humeur rageuse toutes les fois qu’on ne trouvait pas qu’il était de taille plus élancée qu’un peuplier.

Donc, aux plaisanteries de Filandru, il se redressa comme un coq sur ses ergots et, rouge de colère, il passa devant le marin en lançant un «vil maraud!» tout vibrant de mépris.

Le mot était à peine dit que la velue et vigoureuse main du vil maraud harponnait le pauvre Bokel, en même temps que sa voix, saccadée par un gros rire, prononçait ces mots:

—De quoi? mon petit ventru, on rit avec toi et tu te fâches!... Est-il appétissant, ce boulot-là! on en mangerait... il doit être en sucre... Ça donne envie de le lécher un brin.

Ce disant, Filandru, écartant ses mâchoires aux dents longues, aiguës, plus jaunes que du buis, exhiba une langue noirâtre dont le parfum combiné des aromes du tabac à chiquer et de l’eau-de-vie fit faire au tailleur, en la voyant à deux pouces de son visage, un tel soubresaut de dégoût qu’il se trouva dégagé de l’étreinte du farceur aviné.

Sans écouter les excuses du domestique du notaire, il gagna la porte et disparut, poursuivi par les éclats de rire du marin, tout joyeux de sa plaisanterie.

Nous croyons parfaitement inutile d’insister sur tout ce qu’amassa de colère rentrée le tailleur pendant la route qui le ramenait au logis. Son coup de sonnette fut terrible; il tança la servante qui ne lui avait pas ouvert la porte assez vite, apostropha ses ouvriers; en un mot, tel fut son vacarme qu’il fit accourir dans l’atelier, où elle ne mettait jamais les pieds, mademoiselle Paméla Bokel, sa fille.

Car Bokel était père... et veuf.

C’était une charmante fille, cette demoiselle Paméla! Un vrai morceau pour un roi qui aurait aimé le potelé! Taille moyenne; chevelure brune, teint rosé et, avec cela, de grands yeux noirs qui pétillaient de la plus impatiente curiosité quand elle demandait chaque jour à son père:

—M’as-tu trouvé un mari?

A quoi le papa, en s’armant de toute la majesté que lui permettait son embonpoint, répondait:

—N’es-tu donc pas bien sous l’aile de ton père?

—J’ai dix-huit ans, répliquait Paméla.

—Sois tranquille, tu ne perdras pas pour attendre un peu.

Au fond, Bokel eût été heureux de marier sa fille. La demoiselle avait un petit caractère difficile qu’elle tenait de sa défunte mère, laquelle, disait la chronique, avait été une maîtresse femme, qui menait son époux au doigt et à l’œil.

Mais si le tailleur appelait de tous ses vœux l’heure où il se débarrasserait de sa fille en faveur d’un gendre, il voulait aussi que ce gendre fût énormément riche. L’affection paternelle, avouons-le, n’entrait pour rien dans ce souhait, inspiré par l’unique égoïsme. A tailler des culottes, à couper des gilets, à coudre des habits, le cher papa s’était amassé une fortune assez rondelette, dont il ne soufflait mot à son enfant, attendu qu’il s’était promis, Paméla une fois mariée, d’appliquer cette fortune à la satisfaction de sa félicité paternelle. Le printemps et l’été de sa vie, grâce à l’humeur tyranique de sa défunte épouse, avaient été un affreux purgatoire; il voulait tâter du paradis, en se donnant un automne tout capitonné de plaisirs et de jouissances variées.

Or, un gendre énormément riche, comme il désirait de le trouver, serait fort coulant sur le chiffre de la dot, qui, si minime qu’elle pût être, devait écorner le capital auquel le tailleur comptait demander de lui égayer son été de la Saint-Martin.

Certes, Paméla était trop charmante pour que, des deux désirs du papa, celui d’être délivré de sa fille ne fût pas d’une réalisation facile. Mademoiselle Bokel n’aurait pas manqué d’amoureux... sans le sou qui se seraient estimés fort heureux de l’épouser pour ses beaux yeux. Mais, plus tard, tant il est vrai qu’on ne vit pas d’amour et d’eau claire, les jeunes époux seraient venus pleurer misère en plein milieu de ce bonheur plantureux que se promettait le tailleur. «Croissez et multipliez!» commande l’Évangile aux nouveaux mariés. A ce précepte, Bokel, en guise de corollaire, n’eût pas manqué d’ajouter l’avis suivant: «Mais ne comptez pas sur moi pour élever vos mioches.»

Donc, on le voit, il était logique en demandant au ciel un gendre fort riche.

Cela bien posé, nous reprendrons notre récit au moment où Bokel était rentré chez lui comme une trombe, cherchant à épancher sur le tiers et le quart cette colère causée par l’effronté marin Filandru, qui avait osé lui dire que, mis en pot-au-feu, il ferait un excellent bouillon.

Il est à remarquer que, très-souvent, une plaie, qui se serait facilement cicatrisée, se trouve ravivée par les accidents qu’amène le guignon. «On se cogne toujours où on a mal,» dit un dicton qui, ce jour-là, fut de toute vérité pour notre héros.

Après avoir déchargé, en partie, sa fureur sur sa servante et ses ouvriers, Bokel, à demi soulagé, se serait refroidi, peu à peu. Par malheur, son premier coupeur, bien inconsciencieusement, ralluma le feu. Croyant faire du zèle en rendant compte de ce qui s’était passé pendant l’absence du patron, il profita de ce calme trompeur pour lancer cette phrase:

—M. le duc de B... est venu pour commander un gilet. En apprenant que vous aviez fermé son crédit, il est parti bleu de rage contre vous... On aurait dit qu’il voulait vous manger.

Ce dernier mot était vraiment malheureux! il fit tressauter l’homme obèse.

—Me manger!... En pot-au-feu, n’est-ce pas? lui aussi! cria-t-il d’une voix aiguë qui annonçait une nouvelle tempête.

Le nuage n’avait pas encore crevé sur la tête du coupeur quand mademoiselle Paméla, que l’organe furibond de son père avait fait accourir, entra dans l’atelier en demandant d’un ton étonné:

—Qu’as-tu donc, papa?... toi, d’ordinaire, gentil à croquer!

Croquer!!! A cet autre coup d’épingle sur la plaie vive, le tailleur fut secoué par un tremblement qui donnait à son abdomen des frémissements de gélatine, et, plus rouge qu’une tomate, il bégaya furieusement:

—Me manger! Me croquer! Me mettre dans une marmite!... Ma fille aimerait son père en bouillon gras! Oh! les enfants!

Sur ce, n’en pouvant dire plus long, car il étranglait, il gagna son bureau en poussant de petits cris rauques et en brandissant, comme une massue, le paquet qui contenait l’habit de M. de la Morpisel, notaire royal.

Nous n’insisterons pas sur l’ahurissement des témoins de cette sortie rageuse.

—C’est un tigre! murmura le coupeur aux ouvriers, quand le patron eut disparu derrière la porte, qu’il avait refermée avec une violence extrême.

Comme, à ce moment, onze heures sonnaient, ouvriers et coupeur, qui, à cause du dimanche, n’avaient qu’une demi-journée de travail, décampèrent au plus vite.

Quant à mademoiselle Paméla, elle avait couru à la cuisine et elle s’était mise à fondre en larmes dans les bras de Gertrude, brave servante qui l’avait élevée.

—Pour sûr, il a été mordu par un chien enragé! disait la cuisinière.

—Il ne m’a jamais parlé de la sorte! balbutiait la jeune fille en sanglotant.

—C’est moi qui ai reçu la première averse quand je lui ai ouvert la porte, ajoutait Gertrude.

Les deux femmes étaient d’autant plus épouvantées qu’elles ne comprenaient rien à cette démence furieuse qui n’avait beuglé d’autre explication que les mots pot-au-feu et bouillon gras. Aussi pleuraient-elles si bien à chaudes larmes que leurs yeux noyés d’eau les empêchaient de voir que les rognons du déjeuner se crispaient sur le gril en petits résidus noirs et qu’un certain ragoût de veau, au lieu de chanter joyeusement au fond de son récipient, gardait ce silence sournois qui, chez les ragoûts, est l’indice qu’ils vous jouent le mauvais tour de s’attacher au fond de la casserole.

A défaut de leurs yeux obscurcis par les pleurs, ce fut le nez qui les prévint de cette catastrophe culinaire annoncée par une odeur de mauvais augure.

—Bonté du ciel! Un pareil déjeuner va doubler l’humeur de dogue de votre papa! s’exclama le cordon-bleu qui, perdant la tête, crut conjurer le désastre en ajoutant du sel.

Demoiselle et cuisinière se reprirent à trembler de plus belle devant l’orage nouveau qui montait à leur horizon. Ce tremblement ne tarda pas à devenir des plus convulsifs au double bruit d’une porte ouverte, puis refermée, qui leur vint aux oreilles du fond de l’appartement.

—Voici la bête féroce qui sort de son antre, murmura la servante en saupoudrant son veau d’une seconde dose de sel.

Paméla, brisée par la terreur, se laissa tomber sur une chaise, en fermant les yeux pour ne pas voir arriver le danger.

Tout à coup les deux femmes relevèrent brusquement la tête et se regardèrent, stupéfaites de joie.

La voix de Bokel venait de se faire entendre, non pas rauque et irritée, mais fredonnant le petit air tout sautillant qui était habituel au tailleur quand il se sentait en belle humeur. Son pas, qui s’approchait de la cuisine, était léger, doux, bien réglé, celui d’un homme en parfaite tranquillité d’âme. Bientôt le propriétaire du pas et de la voix apparut sur le seuil de la cuisine, le visage joyeux, l’œil aimable et le sourire aux lèvres.

Il y eut même, dans son timbre, une sorte de mélancolie tendre, quelque chose de la harpe éolienne, quand il prononça ces prosaïques paroles:

—Eh bien! ma brave Gertrude, nous as-tu fait un bon petit fricot?

Tout en parlant, il s’était avancé vers les fourneaux pour se régaler d’avance l’odorat et le regard dudit fricot. Il y eut, de la part des deux femmes, un moment de silence terrible pendant qu’il soulevait le couvercle de la casserole. Elles ne le voyaient que de dos et il leur sembla, le long de ce dos, qu’un frémissement remontait vers les épaules. A coup sûr, ce ne pouvait être qu’une fureur subite qui, secouant le tube humain qu’elle ne pouvait briser, allait faire explosion par la bouche.

Point du tout! Au lieu d’une tempête de cris et de jurons, ce fut un éclat de rire qui résonna au-dessus de la casserole, puis le tailleur se retourna en disant:

—Bast! on déjeune comme un prince avec du pain et du fromage quand on a le cœur content.

Là-dessus, il prit sa fille par la taille et l’entraîna vers la salle à manger en lui demandant d’un ton profondément étonné:

—Que signifient tes yeux rougis? C’est à croire que tu as pleuré.

—Sans doute.

—Et pourquoi?

—Tu as été si méchant!

—Moi! fit le père, qui avait vraiment l’air de tomber des nues, j’ai été méchant! Quand ça?

—Tout à l’heure; quand tu agitais ton paquet en poussant des cris.

Bokel, à cette réponse, pouffa encore de rire.

—Ah! tu as pris cela pour de la colère, toi! s’écria-t-il.

—Qu’était-ce donc?

—Mais c’était de la joie... de la plus folle joie... Le bonheur m’étouffait.

Et comme la jeune fille, arrivée devant son couvert, allait s’asseoir, le tailleur l’embrassa au front, en ajoutant:

—Car je t’ai enfin trouvé un mari selon mes vœux, bichette.

II

Il y aurait impudence de notre part à soutenir que Bokel disait la vérité en attribuant à une joie folle ce transport qui avait effrayé toute la maison; mais nous affirmerons que l’immense satisfaction qui rayonnait maintenant dans son regard était de la plus complète sincérité. C’était bien l’œil d’un homme arrivé au comble de ses souhaits les plus ardents.

Il avait réellement trouvé son gendre!!! Le gendre de ses rêves!!!

Comment ce rara avis tant désiré était-il tombé sous sa main, ou, plutôt, comment une aussi violente colère avait-elle fait place à un contentement aussi énorme? Pour expliquer le fait, nous remonterons à l’instant où le tailleur furibond, brandissant le paquet qui avait l’honneur de contenir le vieil habit de M. de la Morpisel, s’était enfermé dans son cabinet.

Par cela même que la crise de cet emportement, dont la cause était si stupide, avait été plus aiguë, la réaction fut plus prompte. Au bout de cinq minutes, Bokel était tout honteux de la scène idiote qu’il venait de faire. Hurler et trépigner, fendre l’air avec l’habit d’un notaire, parce qu’on vous a trouvé gentil à croquer, cela ne sentait-il pas la folie et n’appelait-il pas les douches? Alors le tigre, la bête féroce, comme l’avaient nommé les siens, devint plus penaud que renard pris par une poule. Ceux qui redoutaient de le voir s’élancer en rugissant de sa tanière étaient bien loin de se douter, qu’on en juge, que le pauvre diable n’osait plus sortir, tant il avait peur de se rencontrer, de l’autre côté de la porte, avec un médecin qu’on aurait été chercher en toute hâte. Ce fut donc avec un fort soupir de soulagement qu’il entendit partir les ouvriers et le coupeur, ces témoins de sa démence. Restaient encore les deux femmes et, avec les femmes, Bokel avait pris l’habitude d’être brave; mais, que voulez-vous? en cet instant, il était tant déconfit qu’il reculait à se montrer tout de suite.

Il voulut donc gagner du temps.

Le meilleur moyen d’arriver à ce but, qui s’offrit à lui, fut de s’occuper de l’habit, tant secoué, de M. de la Morpisel, qu’il avait promis de renvoyer, tout réparé, le surlendemain.

En deux clins d’œil, le ventru bonhomme eut promptement constaté le mauvais état des boutons, du collet et de la doublure des basques. (Disons, entre parenthèses, que M. de la Morpisel était un notaire qui usait beaucoup. Ce qui nous fait avancer cette assertion, c’est qu’il était veuf de sa troisième femme.) Après cet examen à première vue, Bokel, qui aimait à aller au fond des choses, introduisit dans les poches de derrière une main en quête de trous à boucher; puis, tout naturellement, il en vint à sonder la poche de côté.

Dans celle-là, le frou-frou d’un papier froissé se fit entendre, et la main du fouilleur ramena aussitôt une lettre, oubliée là par le notaire.

Nous n’en avons pas fait mystère, le digne tailleur était un maître curieux. De plus, nous l’avons dit, il cherchait à gagner du temps. Il ne pouvait donc pas trouver une plus agréable occupation que celle de lire cette lettre. En conséquence, il l’ouvrit et, comme tout autre l’eût fait à sa place, son premier soin fut d’aller chercher des yeux la signature.

—Tiens! tiens! fit-il sur le ton de surprise de celui qui rencontre un nom pouvant s’appliquer sur un visage de sa connaissance.

Mais il reconnut son erreur quand, revenu à l’en-tête de la lettre, il y lut son point de départ.

—Saint-Louis du Sénégal, murmura-t-il, alors ce n’est pas le même, car le mien n’a jamais quitté Paris.

Puis, avec la physionomie de l’homme qui se souvient, et après s’être encore assuré que la suscription portait bien l’adresse du notaire, il se posa cette question:

—Serait-ce l’ami dont me parlait ce matin M. de la Morpisel en me disant qu’il était si gros, si gros que force lui était de faire porter son ventre par ses nègres?

Après cette réflexion, et sa mémoire l’aidant toujours, Bokel ajouta:

—Mais mon client ne m’a-t-il pas dit aussi que son ami était mort?

Sur ce, il consulta la date de la lettre. Elle était vieille de trois mois. Ce laps de temps, même en admettant qu’il fût possible de s’exercer à sauter le pas, étant plus que suffisant au moins décidé pour faire cinq cents fois la dernière culbute, le tailleur, rassuré sur la véracité du notaire, commença enfin sa lecture.

Elle était fort longue, cette lettre et, paraît-il, intéressante au superlatif, car, à mesure qu’il la lisait, Bokel fit entendre un «Fichtre!» auquel succéda un «Sapristi!» qui fut suivi par un étrange «Sacrebleu!» Comme ces trois exclamations furent lancées sur des tons d’une différence notable, nous allons essayer de les analyser.

Dans le Fichtre! il y avait l’accent d’une surprise mêlée de crainte. C’était, de prime abord, l’étonnement d’un homme qui apprend une chose phénoménale, puis qui se dit, après courte réflexion, que, dans un temps donné, cette même chose phénoménale menace de le concerner désagréablement.

Le: Sapristi! s’accentuait tout autrement. Bokel, paraissant avoir oublié ce danger dont le premier tiers de la lettre assombrissait son avenir, s’exclamait joyeusement devant l’heure présente que le deuxième tiers de la missive lui offrait tout agrémentée d’un profit inattendu, d’une aubaine inespérée. La preuve en est que, s’interrompant de lire pour secouer la tête, il murmura en soupirant:

—Ma foi! voilà une créance que je regardais bien comme perdue!

Ce disant, il avait posé la lettre sur son bureau pour étendre la main vers un casier dont il tira un registre qui, sur maroquin rouge, portait ce titre en lettres dorées: DÉBITEURS VÉREUX. Le doigt du tailleur glissant le long de l’échelle alphabétique, accolée à la droite des feuillets, s’arrêta au P, et, s’introduisant dans la tranche, ouvrit le registre à cet endroit. Alors, pendant que le même doigt descendait la colonne de ces noms marqués au P, la voix du chercheur marmotta entre ses dents:

—P. P. Po... Pol... Pola... Ah! le voici! Voyons jusqu’à quel chiffre le gueux a su abuser de ma confiance.

Il faut croire que le gros homme n’était pas des plus faciles sur le crédit, car il y eut une intonation de vive surprise dans son timbre quand il reprit:

—83 francs!!! Comment ai-je pu me laisser entraîner à une folie pareille!

Son renseignement pris, Bokel revint à la lettre aux deux tiers connue de lui, et en poursuivit la lecture jusqu’à la fin.

Sans doute que cette fin, au premier moment, ne lui avait pas inspiré grand intérêt, car ce fut seulement quand il était bien tranquillement en train de remettre le papier dans ses plis que tout à coup, en tressaillant de la tête aux pieds, il lâcha enfin le «sacrebleu!» que nous avons qualifié d’étrange.

Ce juron fut bref, rauque, à demi étranglé par l’émotion qui, subitement, empourpra les larges joues du tailleur. L’œil écarquillé, la bouche béante, la face illuminée par la joie, tout, chez Bokel, révélait le mortel brusquement surpris par une idée hardie qui lui ouvre un horizon immense, superbe... quelque chose comme un conte de fées qui promet de devenir une réalité splendide.

L’extase de notre gras personnage dura cinq minutes, après lesquelles il leva son regard, tout jubilant, vers le ciel, représenté par le plafond du cabinet et, les yeux fixés sur le piton de la rosace, il prononça d’une voix émue:

—Merci! mon Dieu! je tiens le gendre de mes rêves!

C’était après ce remercîment à la Providence, qui lui faisait sortir un gendre d’une poche de l’habit de M. de la Morpisel, que le tailleur, non sans avoir d’abord mis sous clef la précieuse lettre, était sorti de son cabinet pour aller rejoindre à la cuisine Paméla, Gertrude et le ragoût de veau qui s’était attaché au fond de la casserole.

On comprend de reste quelle fut aussi la joie de Paméla quand son père, alors qu’elle allait se mettre à table, lui avait annoncé, après un baiser au front, qu’il avait enfin trouvé un mari.

Aussi s’empressa-t-elle de demander:

—Beau garçon?

—Il est riche, répondit le papa.

—Brun ou blond?

—Très-riche, te dis-je.

—Jeune ou vieux?

—Cinq fois millionnaire.

De quelque côté que la jeune fille tentât de revenir à l’assaut, Bokel ne donna pas plus de développement à sa confidence. Renonçant donc à poursuivre un interrogatoire auquel son père ne faisait qu’une réponse unique, Paméla coupa au court en disant:

—Quand me le présenteras-tu?

—Ce soir même, si je suis assez heureux pour le trouver encore chez lui à cette heure, annonça le tailleur en se levant de table après avoir regardé le pendule, qui marquait midi.

—Alors, pars vite, conseilla la jeune fille. Moi, je vais me faire belle pour recevoir ton protégé et je commanderai à Gertrude de nous préparer un bon dîner.

Il était dit que, dans cette journée, Bokel devait éprouver une émotion désagréable toutes les fois qu’il serait question de nourriture. Aux derniers mots de sa fille, il pâlit un peu, et, dans son œil, il y eut une légère expression de peur en même temps qu’il s’écriait vivement:

—Mais non, mais non, pas de bon dîner!... Tu ne peux t’imaginer combien mon jeune homme est piètre mangeur!... Une mouche lui ferait deux repas.

—Ta, ta, ta! répliqua la demoiselle d’un petit ton gourmand, ne fût-ce que pour me dédommager de notre mauvais déjeuner de charcuterie, je tiens à mon dîner fin.

Trop insister parut imprudent à Bokel, qui, ravalant son secret, céda aussitôt.

—Va donc pour un dîner fin, dit-il.

—Allons, pars, pars vite, répéta la jeune fille, qui, impatiente déjà de connaître son futur, poussa gaiement monsieur son père par les épaules hors de la salle à manger.

Rentré dans son cabinet, le tailleur resta un gros quart d’heure à réfléchir, en homme qui étudie son plan et dispose ses batteries. Après quoi, il prit dans sa caisse des billets de mille francs qu’il glissa dans son portefeuille. Puis, d’un paquet de factures, il en tira une au bas de laquelle il traça quelques mots et qu’il plaça ensuite à côté des billets de banque. Cela fait, il mit le portefeuille dans sa poche.

Cinq minutes après, Bokel, portant un énorme paquet de vêtements sous son bras, sortait de chez lui. Vous n’auriez jamais dit qu’il pesait deux cent quarante cinq livres, tant la satisfaction le rendait alerte et léger. Il avait vraiment l’air de ne pas toucher terre.

La démarche, à petits pas pressés et sautillants, de notre héros, n’avait plus rien de cette allure saccadée qui, le matin, l’avait ramené de chez le notaire, alors qu’il frémissait de colère après la plaisanterie du grossier marin. Nous pouvons vous affirmer qu’il avait complétement oublié l’ignoble Filandru et sa langue infecte. Bokel avait un bien autre martel en tête et ce martel, à en juger par le sourire qui ne quittait pas les lèvres du digne homme, devait lui battre bien agréablement au cerveau.

Toujours trottinant, il ne mit pas plus d’une demi-heure à se rendre de la rue de Richelieu au haut du faubourg Saint-Jacques où il s’arrêta enfin devant une masure à cinq étages qui, sur sa façade crevassée, portait cette enseigne: Hôtel du Paradis.

Sans hésiter, Bokel enfila l’allée sombre et gluante d’humidité qui donnait accès dans la maison. Au bout de vingt pas, il se trouva devant une sorte de trou noir. C’était la loge du concierge. Il eût fallu au moins un bon quart d’heure à l’arrivant pour que ses yeux, en s’habituant aux ténèbres, pussent s’assurer si ce bouge contenait un habitant.

—M. Timoléon Polac? demanda-t-il à tout hasard.

Le hasard lui fut propice, car une voix lui répondit aussitôt:

—Au sixième, chambre 34.

Le tailleur, en tâtonnant du pied, avait déjà trouvé la première marche de l’escalier quand la crainte de faire une ascension inutile lui inspira cette autre et prudente question:

—Êtes-vous bien sûr qu’à cette heure M. Polac soit encore chez lui?

—Oh! oui, j’en suis sûr, riposta moqueusement la voix. Depuis ce matin je le guette au passage pour lui annoncer de la part du patron de l’hôtel que si, ce soir, il n’a pas donné un fort à-compte sur sa note, on l’enverra coucher à la belle étoile. J’ai déjà grimpé trois fois à son sixième et tambouriné à sa porte; mais bernique! mon gaillard fait le mort.

Si peu rassurant que fût ce renseignement sur la situation financière de celui qu’il venait visiter, Bokel n’en commença pas moins l’escalade des six étages. Nous croyons oiseux d’annoncer que le gros homme soufflait comme un soufflet de forge quand, après sa pénible montée, il se trouva enfin devant la porte du nº 34.

Bokel n’était pas tailleur que d’hier seulement. En qualité de créancier, il était expert en moyens nombreux de se faire ouvrir une porte s’obstinant à rester close. Après avoir un peu attendu pour retrouver son haleine, il frappa trois petits coups bien nets, coups d’ami, coups sans gêne ni prétention, coups qui endorment la méfiance et annoncent une visite agréable.

Rien ne bougea dans la chambre.

Un créancier stupide et ordinaire eût persisté à frapper et, par son obstination, n’eût que mieux révélé sa personnalité. Bokel se garda bien de cette faute. Après cette unique épreuve, il s’éloigna aussitôt en faisant résonner ses talons de bottes pour attester son départ. Cette manœuvre donnait à croire que le visiteur était un intime, monté au hasard, qui n’insistait pas parce qu’il n’avait nulle raison de se persuader qu’on ne voulait pas le recevoir. Cette façon d’agir en piquant la curiosité du reclus, pouvait le faire sortir à la sourdine de sa chambre pour venir, par-dessus la rampe de l’escalier, reconnaître celui qui s’éloignait et le rappeler s’il y avait lieu.

Mais, si Bokel possédait un joli fonds des ruses du créancier, celui qu’il nommait Timoléon Polac paraissait jouir d’une solide expérience de débiteur; car le tailleur, qui, le nez en l’air, s’était arrêté à l’étage au-dessous, ne vit, en haut, aucune tête curieuse dépasser la rampe.

—Le finaud doit m’avoir reconnu par quelque trou invisible percé dans la porte ou la muraille, pensa le tailleur.

Comme il était fermement résolu à trouver son homme, il renonça aux finasseries. Après avoir remonté l’étage, il se mit à refrapper en disant de son timbre le moins rogue:

—Ouvrez, monsieur Polac; c’est moi, votre tailleur; je vous apporte vos vêtements.

Même silence!

Ce qui fit que la voix de Bokel s’adoucit encore pour ajouter vivement:

—Ouvrez, je vous jure que je ne viens pas pour vous demander de l’argent.

C’était bien engageant, n’est-ce pas? Mais le locataire, en admettant qu’il fût chez lui comme l’affirmait son portier, devait être un garçon sceptique qui refusait de croire ace fait anormal qu’un tailleur monte au sixième étage pour ne pas réclamer d’argent.

Le silence continua!

Ce que voyant, Bokel tira son portefeuille, en sortit la facture que nous l’avons vu y placer et la glissa sous la porte en disant, d’un ton presque suppliant:

—Tenez, pour vous prouver que je ne veux pas d’argent, voici votre facture acquittée... Maintenant que vous ne me devez plus rien, monsieur Polac, ayez la bonté de m’ouvrir.

Si le locataire était absent, il est probable qu’il était parti en laissant sa fenêtre ouverte, car, à défaut de l’habitant du logis, on ne pouvait attribuer qu’à un très-fort courant d’air la rapidité avec laquelle la facture avait été attirée de l’autre côté de la porte.

Oui, il devait exister un courant d’air. Eût-il été possible autrement qu’un aussi généreux procédé n’amenât d’autre résultat que de laisser le solliciteur toujours en arrêt devant la porte immobile?

Mais Bokel était résigné à tout. Il n’y avait plus à hésiter! Les grands moyens devaient être mis en jeu. Donc en étouffant un soupir, il cueillit dans son portefeuille un de ses billets de mille francs et, encore sous la porte, il en fit passer un bout en débitant d’une voix attendrie:

—Et comme j’ai appris par votre concierge que vous étiez un peu gêné, je vous conjure, monsieur Polac, d’accepter ce léger service de la part d’un ami dévoué.

Tout en insinuant le billet, Bokel en serrait légèrement l’autre bout entre ses doigts. Il voulait se rendre compte de la manière dont ce papier allait se mettre en route pour le voyage déjà si prestement accompli par la facture. A la petite secousse qui lui fit lâcher prise, il comprit que le courant d’air était bien innocent de la disparition.

Soutenir que le tailleur, quand il eut tout à la fois constaté la présence du locataire et vu son billet raflé, ne fut pas subitement saisi de la peur bleue d’avoir sacrifié ses mille francs en pure perte, ce serait trop s’avancer. Mais cette crainte n’eut que la durée de l’éclair. Comme si Bokel eût prononcé le fameux Sésame, la porte tourna immédiatement sur ses gonds, et, dans son cadre béant, apparut un grand jeune homme de vingt-cinq ans environ, dont la toilette ne nous demandera pas un demi-volume de détails, attendu qu’elle consistait uniquement en une simple chemise et une paire de pantoufles.

—Ah! cher monsieur Polac, vos amis ont bien de la peine à se faire admettre chez vous! dit le gros homme en se glissant aussitôt dans la chambre.

Au lieu de répondre, Timoléon, qui tenait encore en main la facture et le billet de mille francs, ferma la porte sans cesser d’attacher sur le tailleur un regard où se lisait tout l’ébahissement d’un être qui examine un phénomène.

Cette surprise effarée ne fut pas remarquée par Bokel, et cela, pour une excellente raison. Dès son entrée, ses yeux s’étaient fixés sur les jambes nues du jeune homme et, ajoutons-le, lesdits yeux rayonnaient d’une sorte d’admiration joyeuse.

Etait-ce que ces jambes étaient d’un modèle irréprochable? Pas du tout! Le seul sentiment que leur vue pouvait inspirer, même au mortel le moins sensible, était celui d’une pitié profonde. Deux bâtons de chaise, qu’on aurait fait bouillir pendant quinze jours, seraient restés plus gras que n’étaient ces tibias dont la peau se collait sur les os sans accuser la plus minime parcelle de chair. A les montrer dans une baraque de foire, ces jambes-là auraient été un gagne-pain pour leur propriétaire.

Et tout le reste de l’individu était à l’avenant. A l’endroit des coudes, l’a toile de la chemise semblait repoussée par la pointe d’une baïonnette, et, sur chaque épaule, elle se redressait comme tendue sur une lame de rasoir.

Cependant, Bokel, tout à son examen, se disait avec un frémissement de satisfaction:

—Un squelette! Un vrai squelette!... Quelle chance pour moi!... Jamais, je crois, je n’aurais osé demander au ciel de me le donner aussi maigre!

Entre l’un, qui faisait cette réflexion, et l’autre, qui n’avait cessé de regarder alternativement le tailleur et le billet de mille francs, le silence avait duré une grosse minute. Il fut enfin rompu par Timoléon, qui s’écria:

—J’ai beau vous étudier, vous ne m’avez pas du tout l’air d’être timbré!

—Moi! timbré?

—Ni pochard!

—Pourquoi serais-je pochard ou timbré?

—Comment! vous, Bokel, le plus arabe de tous mes créanciers, vous le plus opiniâtre pourchasseur d’à-compte, vous, la providence des huissiers, vous me prêtez de l’argent et m’acquittez ma facture... sans être toqué ni ivre!... Ce n’est pas possible!... Dites-moi que je rêve!

—C’est la pure réalité.

—Alors vous êtes un faux Bokel! L’autre, le vrai, n’est pas capable d’un tel trait!

Bokel prit son air digne et d’une voix lente et grave:

—Monsieur Polac, dit-il, vous oubliez que, sous chaque tailleur, il y a un homme... De ce que le fournisseur s’est montré quelquefois un créancier sévère, il n’en faut pas déduire que l’homme n’aime pas à savourer les doux charmes de la bienfaisance.

—Ah bah! fit railleusement Timoléon à cette belle phrase.

Et, mal convaincu, il se prit à tourner et retourner le billet en ajoutant:

—Si vous êtes le Bokel véritable, c’est alors votre billet qui est faux... Je suis certain d’avance de ne pas pouvoir le passer.

Comme si une fée eût voulu le mettre à même de tenter tout de suite l’épreuve, on frappa au même instant à la porte et la voix du portier cria grossièrement:

—Puisque le gros monsieur est entré, vous pouvez bien m’ouvrir... Je vous avertis que le patron m’a autorisé à aller chercher un serrurier... Ainsi donc, de l’argent ou on vous flanque dehors.

D’un bond, Polac fut à la porte qu’il ouvrit et, lançant le billet à la face du concierge:

—Tiens, bélître! dit-il, va payer ma note et remonte-moi le reste de la somme.

Le cerbère n’avait encore pu trouver un seul mot que la porte lui était déjà refermée sur le nez par Timoléon, qui revint au tailleur. Ce dernier, pendant la scène, s’était mis à vider le paquet de vêtements apportés pour son client.

—Un squelette! Un vrai squelette! Quelle chance pour moi! se répétait-il tout en dépliant un pantalon.

III

Le mot «squelette» n’avait rien d’exagéré et convenait tout aussi bien que lame de rasoir, manche à balai, fil à beurre et autres termes usuels de comparaison applicables à cette maigreur qui causait à Bokel un contentement dont nous ne tarderons pas à connaître le secret.

Mais, de ce que les os lui perçaient la peau, Timoléon n’était pas pour cela un de ces pauvres hères, minés par l’étisie, n’ayant plus que le souffle, qui se cramponnent péniblement à l’existence. Non vraiment!... il avait complétement oublié d’engraisser, voilà tout. Il était des mieux portants et, surtout, des plus frétillants; un gaillard tout nerfs et tout muscles, dur à la fatigue, courageux en diable et de la plus joyeuse humeur... mais n’ayant pas pour quatre sous de poésie. Notons ce dernier point. Il aura son importance dans la suite de notre récit. Une abondante chevelure brune s’ébouriffait au-dessus de son visage spirituel, aux yeux gais et malins, à la bouche largement fendue, et meublée de trente-deux dents d’une solidité à mâcher du fer. Tel était Timoléon Polac.

Dans l’empressement qu’il avait mis à donner le billet de mille francs au portier, il avait été surtout poussé par l’arrière-pensée que la tailleur, ayant offert avec l’espoir d’être refusé, allait faire une triste mine en voyant s’envoler l’argent. Il en fut pour son injurieux soupçon, car Bokel, sitôt le concierge disparu, lui tendit le pantalon, en disant d’un ton fort tranquille:

—Maintenant, habillez-vous.

—Ah çà! bien vrai, vous ne regrettez donc pas votre billet de banque? s’écria Polac tout en s’introduisant dans le pantalon.

—En voulez-vous un second? demanda vivement le gros homme, dont la main se porta aussitôt vers la poche contenant son portefeuille.

Il n’y avait plus à douter. Voix et geste avaient été si naturels que notre sceptique fut convaincu.

—Grand merci! dit-il. Avec le restant de la somme que va me rapporter le concierge, j’aurai amplement de quoi suffire à mes projets.

—Ah! vous avez des projets? reprit Bokel avec un accent d’inquiétude dans la voix. Peut-on les connaître?

—Parfaitement. J’en ai deux. Le premier consiste à me payer avant tout un joli coup de fourchette.

—Tiens, oui, j’y pense. Je vous ai surpris au saut du lit... un peu tard, il faut l’avouer... Vous avez sans doute passé la nuit dernière dans quelque soirée du grand monde? débuta le tailleur sans aucune conviction qu’il avait trouvé le motif véritable de ce lever tardif.

—Dans le grand monde! répéta Polac après une longue fusée de rire. Alors j’y serais allé en manches de chemise, car, il y a trois jours, j’ai vendu mon dernier habit pour manger... Si vous m’avez encore trouvé au lit à deux heures de l’après-midi, c’est par ordre du proverbe: Qui dort dîne.

A ces mots, Bokel prit son air attristé et d’une voix de pitié douce:

—Vous ne pouvez donc pas remonter sur l’eau, mon cher monsieur Polac!

Et sur ces mots, il lâcha deux grosses larmes qui glissèrent sur sa face joufflue.

Timoléon aurait dû ouvrir des yeux grands comme une porte cochère à la vue de cette émotion. Bokel, l’arabe impitoyable, devenu une sensitive! le crocodile métamorphosé en bengali! N’était-ce pas là un vrai miracle? Mais en homme qui s’est résolu à prendre la balle au bond et à profiter d’une aubaine extraordinaire en remettant à plus tard l’instant de s’étonner, Polac endossa, sans la plus mince apparence de surprise, le gilet que lui présentait le tailleur et répondit:

—Que voulez-vous? mon brave Bokel, je n’ai pas de chance! Mon père, qui avait de la fortune, m’avait élevé à rien faire. La Restauration l’a ruiné. Puis le chagrin l’a tué. Je me suis trouvé, du jour au lendemain, sur le pavé et sans un liard. Quand j’étais riche, on m’avait cent fois assuré que je tripotais assez agréablement la musique. J’ai voulu vivre de ce talent. J’ai tenté mon premier essai sur le propriétaire de cet hôtel. Le jour de sa fête, je lui ai dédié une romance, paroles et musique de ma composition. Mon homme est un ancien marchand de cochons, mais puisqu’on prétend que la musique attendrit les rochers, il pouvait me servir de pierre de touche. Le soir, il m’a envoyé par le portier une tranche du gigot de sa table, en y joignant, au lieu de haricots, ces paroles amères: «Plutôt que de s’occuper de toutes ces notes-là, il ferait mieux de me payer la mienne.» Dès lors je me le suis tenu pour dit sur l’effet foudroyant de mon génie musical, et j’ai lâché mon luth.

Tout cela avait été joyeusement débité par Timoléon, qui, après s’être un moment admiré dans son gilet neuf, reprit sur le même ton:

—Que vous dirai-je encore? J’ai frappé inutilement à vingt portes pour demander un emploi. Cependant j’ai vécu de la vente des rares épaves sauvées du naufrage de mon opulence. Rien que sur le prix de ma montre, j’ai pu manger durant quatre mois. Mais je suis arrivé au bout du rouleau, et, il y a deux jours, il m’a fallu vendre ma dernière redingote.

A ce souvenir fort triste pourtant Polac s’interrompit pour éclater de rire.

—J’ai eu beau répéter, reprit-il, que ce vêtement était de la coupe du fameux Bokel, sa vente m’a fourni deux repas si minces, si minces qu’autant vaudrait avouer que je suis à jeûn depuis quarante-huit heures.

—La sobriété est une vertu, avança le tailleur d’une voix grave.

—Oui, mais pas poussée jusqu’à ce point, répliqua Timoléon. Aussi ne faut-il pas vous étonner si, de mes deux projets à réaliser avec le reste du billet de mille francs que va remonter le concierge, le premier est de me payer un solide coup de fourchette.

Ces derniers mots ravivèrent la mémoire du tailleur.

—Tiens! c’est vrai! fit-il, vous avez parlé de deux projets... Et quel est le second?

—De venir en aide à un aussi malheureux que moi... Un pauvre garçon qui n’avait que sa place pour vivre, et que le nouveau gouvernement a destitué brutalement afin de caser une de ses créatures.

—Vous vous intéressez donc beaucoup à cet infortuné, monsieur Polac?

—Parbleu! c’est mon cousin germain.

La réponse était à peine faite que le gros tailleur tressaillit de tout son être en s’écriant:

—Eh! oui, au fait! vous êtes deux cousins! je l’ai lu dans la...

Mais au moment de parler de la lettre trouvée dans l’habit de M. de la Morpisel, le tailleur sentit qu’il allait commettre une imprudence et se rattrapa en disant:

—...Je l’ai lu dans la Quotidienne.

Puis, tout heureux de s’être raccroché à une branche, il crut être malin en ajoutant:

—Oui, c’est par la Quotidienne que j’ai appris cette destitution. J’ajouterai même qu’en lisant ce nom de Polac, j’ai cru qu’il s’agissait de vous.

Timoléon, qui était en train de passer une manche de l’habit neuf, se retourna vivement à ces mots:

—Qu’est-ce que vous me chantez là, Bokel! dit-il avec surprise. Vous ne pouvez avoir vu le nom de Polac dans le journal à propos de mon cousin, attendu qu’il s’appelle Dumouchet, du nom de son père, marié à ma tante, morte depuis dix années.

Bokel fut beau d’aplomb.

—Alors c’est que je confonds, dit-il ingénument. Je m’imagine l’avoir lu dans le journal, quand, peut-être, c’est vous qui m’en aurez parlé.

Timoléon n’en avait nul souvenir, mais la chose lui paraissait de si peu d’importance qu’il répondit:

—C’est possible.

Après un petit silence pendant lequel il avait ajusté l’habit sur le dos de son client, le tailleur reprit sur un ton d’indifférence supérieurement jouée:

—Ce M. Dumouchet est votre seul cousin germain?

—Oui, puisqu’il est le fils unique de ma tante et que mon oncle ne s’était pas marié.

—Ah! votre père avait donc aussi un frère?

—Oui, et un rude homme, je vous le jure.

—Vraiment?

—Un gaillard qui aimait les coups. Il était un des corsaires qui, sous l’empire, ont été la terreur des Anglais. Ah! c’est lui qui vous faisait rudement valser les écus quand, après chaque croisière, il revenait à Paris dépenser en folies de toutes sortes ses pleines sacoches de guinées anglaises.

Placé derrière Polac, le tailleur écoutait avec un sourire béat, en remuant la tête d’un petit mouvement doux et approbateur. Il est probable que si Timoléon s’était retourné, il n’aurait rien retrouvé de cette joie sur la figure du poussah. Elle s’épanouissait parce qu’elle ne se savait pas surveillée. A la moindre alerte, elle eût disparu de la surface de la peau. En même temps que le facies jubilait ainsi, la voix de Bokel se faisait triste pour demander:

—Il est donc mort aussi, ce brave corsaire?

—Je le crois, répondit Polac tout occupé de faire jouer ses bras dans les entournures du vêtement.

—Comment! Vous le croyez! N’en êtes-vous pas certain?

—Depuis 1808, je n’ai plus entendu parler de lui. Rien n’est venu m’apprendre son sort. A coup sûr, sa fin aura été violente. Il aura péri dans un naufrage ou se sera fait tuer dans un combat.

—Ou il sera mort en captivité sur quelque ponton anglais.

—J’en doute; il était gas à faire sauter son navire plutôt que de se rendre.

—Bref, toutes les probabilités vous font croire que le courageux marin n’est plus de ce monde, ajouta Bokel dont la voix était toujours navrée et dont la face souriait toujours aussi derrière Timoléon.

Tout à coup le visage du ventru se contracta. Une expression de terreur remplaça l’hilarité. Une crainte, subite était entrée comme une épine aiguë en plein milieu de sa satisfaction. Aussi, ce coup-là, sa voix, qu’il s’efforçait de maîtriser, était-elle vraiment émue, quand il demanda:

—Dites-moi, monsieur Polac, votre cousin est-il aussi célibataire?

—Non, il a femme et enfants.

Ce renseignement, paraît-il, appelait une seconde question dont la réponse pouvait renverser de fond en comble le plan secret du tailleur. Après avoir rassemblé tout son courage et cherché à humecter d’un peu de salive sa langue desséchée par la peur, il demanda encore:

—Et votre cousin, M. Dumouchet, comme vous le nommez, est-ce que, par hasard, il est aussi...

La chose à savoir était grandement intéressante pour Bokel puisqu’il s’y reprenait à deux fois.

—Aussi quoi? répéta Polac.

—Aussi élancé... aussi aérien que vous? prononça enfin Bokel tout d’une haleine.

—Allons, dit le jeune homme en riant, lâchez donc le vrai mot... Est-il aussi maigre que moi, n’est-ce pas?

—Oui, balbutia le tailleur, dont l’anxiété se trahissait par d’énormes gouttes de sueur.

—Eh! eh! fit le jeune homme en secouant la tête d’un air de doute, je ne dirais pas trop non.

A ces mots, la figure de Bokel passa du rouge vif au blanc jaune.

—Si le cousin marié est le plus maigre, je suis enfoncé! pensa-t-il avec désespoir.

N’ayant d’autre souci que de s’admirer en sa toilette nouvelle, Timoléon n’avait nullement remarqué l’agitation douloureuse de son fournisseur. Quand, satisfait de se voir si flambant neuf, ses regards se tournèrent vers le tailleur, celui-ci, encore mal remis, eut pourtant la force de trouver le sourire dont il accompagna ces mots:

—Il paraît que la maigreur est de famille chez les Polac.

—C’est à le croire. Il y a six mois, je ne sais plus à quel propos, mon cousin et moi, nous avons eu l’idée de nous peser.

—Et? fit Bokel que l’angoisse, qui lui serrait la gorge, empêcha d’achever sa question sur le résultat de cette pesée.

—Je l’ai emporté sur lui de 27 livres, déclara Timoléon.

Bokel ferma les yeux et se retint à la table. Le pauvre obèse se sentait près de s’évanouir.

—Malheur! malheur! se disait-il, c’est le cousin marié qui est le plus étique! O mon beau rêve!

Mais, subitement, comme le naufragé qui s’accroche à tout, il se redressa en entendant Polac ajouter:

—Aujourd’hui, Dumouchet doit m’avoir rattrapé ou peu s’en faut.

—Hein! fit Bokel, vous avoir rattrapé! Ne venez-vous pas de me dire qu’il était aussi dans une profonde détresse?

—Et je vous le répète. Je ne crois pas que mon cousin mange tous les jours.

—Mais, alors, il ne peut avoir engraissé.

—C’est incontestable.

—Par conséquent, comment a-t-il pu regagner ces 27 livres qui vous avaient donné la victoire?

—Mais d’une manière fort simple..... En maigrissant encore.

Tout un feu d’artifice de joie éclata sur la face du tailleur.

—Quoi! quoi! s’écria-t-il, votre triomphe sur votre cousin consistait-il à peser 27 livres... de moins?

—Sans doute, puisque nous voulions savoir lequel de nous deux était le plus maigre.

On a beau dire: la joie n’étouffe pas; car c’en eût été fait de Bokel. C’était un vrai mastodonte que ce digne coupeur de culottes et, pourtant, il sautillait sur ses jambes énormes, tant une immense satisfaction le gonflait comme un vrai ballon. Pour un rien, il aurait dansé. Il nous faut dire, que cet émoi échappait à Timoléon, occupé, en ce moment, à contempler mélancoliquement son vieux chapeau qui allait si mal rimer avec ses vêtements nouveaux. Tout en promenant sa manche sur ce qui restait, par places, du poil jauni de son couvre-chef, le jeune homme avait continué:

—Il fut un temps, disait-il, où j’ai connu Dumouchet avec un petit bedon fort respectable. Il faut qu’il ait rudement pâti pour en arriver là, car il est d’un acabit à engraisser.

—Vrai! vrai! répéta Bokel tout aux anges.

—Je ferais même un pari.

—Lequel?

—Celui qu’avant un mois il aura repris du corps grâce aux deux ou trois cents francs que je compte lui offrir sur le restant de mon billet de mille francs.

Et avec un ton d’impatience:

—Ah çà! poursuivit Polac, ce portier est bien longtemps à me rapporter ma monnaie! Je gagerais que ce drôle n’a pas voulu se donner la peine de remonter mes cinq étages. Il doit m’attendre dans sa loge pour me remettre les écus au passage... Au fait, rien ne nous empêche de descendre... Est-ce votre avis, Bokel?

—Descendons, dit avec empressement le tailleur, qui tenait à ne pas quitter sa proie.

—En route, alors, reprit Polac en se dirigeant vers la porte. Si votre chemin est de suivre la rue Saint-Jacques, je vais vous faire un bout de conduite... pas bien long, par exemple... car je me rends chez Dumouchet.

—Ah! M. votre cousin habite dans le voisinage?

—Oui, vingt numéros plus bas dans la rue... la maison du rôtisseur.

Malgré son air empressé, Bokel pestait fort contre ce départ.

—Diable! se disait-il, comment empêcher mon oiseau de s’envoler?

Mais, après la chaude alarme qui l’avait tant secoué, la veine venait de tourner décidément en faveur du gros homme. Polac, en ouvrant la porte, se trouva en présence du portier, qui allait frapper.

—Ah! c’est vous, Calichon! Savez-vous, mon vieux, que vous mettez le temps à rapporter la monnaie du monde! dit le locataire du ton hautain de l’homme qui a payé.

A quoi le portier, pour s’excuser, répondit avec une pointe de malice:

—Il m’a d’abord fallu attendre que le propriétaire fût revenu du vif saisissement qui l’a pris en voyant enfin votre argent.

Puis, en tendant un papier:

—Voici la note acquittée, ajouta-t-il.

—Bon, Posez-la sur la commode... Maintenant, vite, remettez-moi le reste de mon billet de mille francs, ordonna Timoléon en avançant la main.

Le concierge fouilla dans sa poche, dont il tira une pièce de monnaie, qu’il mit dans la paume en creux de la main du jeune homme en disant:

—Voici ce qui vous revient.

—Deux sous! bégaya Polac, démonté par cette surprise désagréable.

—Dame! monsieur peut faire lui-même son compte... Quel est le prix mensuel de sa chambre?

—Trente francs.

—Combien monsieur avait-il déjà donné d’à-compte avant ce jour, que le propriétaire vient de marquer d’une grande croix sur son calendrier?

—Aucun à-compte. Je tenais à savoir jusqu’à quel point on aurait confiance en moi, prononça fièrement Timoléon.

—Depuis combien de mois monsieur nous a-t-il fait l’honneur d’être notre locataire?

—La vie passe si vite qu’on n’a pas le temps de faire des calculs oiseux.

—Puisque monsieur n’a pas daigné s’occuper de ce détail, je lui apprendrai que voilà 33 mois qu’il honore la maison de sa résidence... Or, 33 mois à 30 francs font 990 fr.

La faim qui grondait au fond des entrailles de Timoléon le fit descendre de cette dignité du haut de laquelle il dominait le portier.

—Mais alors, mon cher Calichon, il me revient encore dix francs.

—C’est la vérité. Seulement, pour ports de lettres, menues fournitures et frais divers, je me suis fait une véritable fête d’avancer pour monsieur la somme de 9 francs dix-huit sous... Reste donc à toucher ladite somme de deux sous, dont je viens d’opérer le versement entre les mains de monsieur.

Cela dit, le portier exécuta une courbette respectueuse, qu’il fit suivre de cette requête:

—Je n’ai plus maintenant qu’à me recommander à la générosité de monsieur.

—Tiens, prends tout, vorace! et disparais au plus vite pour ne pas me laisser le temps de me repentir de ma prodigalité, dit Timoléon, qui, après lui avoir mis les deux sous dans la main, le poussa par les épaules sur le carré et referma la porte.

Bokel avait assisté, tout heureux de son résultat, à cette scène où, comme dans la fable de la laitière et le pot au lait, Polac venait de voir tous ses beaux projets renversés.

Le seul regret que sa déconvenue inspira au jeune homme fut loin d’être dicté par l’égoïsme.

—Pauvre Dumouchet! s’écria-t-il en songeant à celui qu’il avait voulu secourir.

Puis, en se mettant à rire:

—Voilà le plantureux déjeuner, que je comptais m’offrir, vite digéré, ajouta-t-il.

—Bah! bah! fit Bokel en appuyant sur les mots, nous n’en dînerons que mieux.

—Nous? répéta Polac.

—Sans doute. Nous... car je compte bien, Monsieur Polac, que vous me ferez l’honneur d’accepter le dîner que ma fille a fait préparer à votre intention.

Nous l’avons dit, Timoléon était un garçon qui savait fort bien que tout effet a sa cause; que rien ici-bas ne s’obtient gratis. Fort persuadé que, tôt ou tard, il lui faudrait compter avec son ex-farouche créancier, il obéissait, pour la circonstance, au précepte proverbial: «Mieux vaut tenir que courir.» Ce fut donc sans la moindre surprise qu’il répondit:

—Puisque ce dîner est préparé à mon intention, je serais un rustre de refuser, mon cher bienfaiteur... Vous permettez que je vous appelle mon bienfaiteur, n’est-ce pas?

—Oui, oui, en attendant mieux, répondit Bokel d’un petit ton malin et avec un amical regard en coulisse.

Avant que Timoléon pût lui demander l’explication de sa phrase, il avait gagné la porte en disant:

—J’ai une petite course fort pressée à faire dans le quartier... Avant une heure, je reviendrai vous prendre.

Sur le seuil de la chambre, il se retourna et, avec la même voix et le même regard tendre, il répéta:

—En attendant mieux, beaucoup mieux, mon cher Timoléon.

Et il disparut aux yeux du jeune homme, qui, pour tuer le temps jusqu’à son retour, se creusa la tête à chercher le motif de la conduite du tailleur à son égard et finit par arriver à cette conclusion:

—Il veut probablement me charger d’assassiner quelqu’un.

IV

Cependant Bokel était arrivé sur le trottoir et s’était mis à descendre la rue à pas comptés, en examinant, à droite et à gauche, les maisons qu’il dépassait.

—C’est ici! murmura-t-il en suspendant sa marche, voici le rôtisseur dont m’a parlé Polac.

En homme qui combine son plan, il demeura, un moment, pensif devant l’amas de volailles entassées sur des plats dans la montre. Cette méditation pouvait si bien se prendre pour l’extase d’un gourmand qui flairait à pleines narines l’odorant fumet des marchandises, que le rôtisseur quitta le coin de l’âtre flamboyant d’où il surveillait quatre broches garnies, pour accourir sur le pas de la porte.

—Dindons, poulets, canards, pigeons, toutes pièces de premier choix et de dernière fraîcheur, débita-t-il d’une voix engageante.

Bokel devait avoir trouvé son plan, car, aussitôt, il répondit par un petit salut approbateur et entra dans la boutique.

—Que désire monsieur? Un beau poulet sans doute? Voici son affaire, reprit le rôtisseur en offrant, comme de raison, une volaille qui exigeait une prompte vente tant elle était à deux doigts d’être gâtée.

D’un geste de main, Bokel arrêta le zèle du boutiquier.

—Pour le moment, dit-il, je ne désire que de simples renseignements.

—Sur qui? sur quoi? demanda le rôtisseur d’une voix qui avait perdu tout à coup son aménité.

—Sur un locataire qui habite votre maison... Un nommé Dumouchet.

De prévenante qu’elle avait été au début, la mine du rôtisseur était devenue un peu moins souriante quand Bokel avait refusé l’achat de la volaille. Ce fut bien pis après la demande de renseignements. Elle tourna au menaçant.

L’œil s’alluma, les oreilles se teintèrent de rouge, et l’énorme moustache qui s’étalait entre le nez, dont le bout devint blanc, et la bouche, dont les dents grincèrent, hérissa tous ses poils aussi raides que les piquants d’un porc-épic. En même temps une voix rauque prononça ces mots, qui ne formaient pas précisément une réponse à la demande:

—Toi, plein de soupe, je te conseille de détaler au plus vite, si tu ne tiens pas à ce que je te fasse asseoir dans ma lèchefrite, dont la graisse est bouillante... Foi de Bizot! ex-sergent de la garde impériale, tu peux compter là-dessus, si, dans trois secondes, tu ne m’as pas débarrassé de ta face de mouchard.

C’était clair, catégorique, peu rassurant, et le rôtisseur était un gaillard le taille à exécuter son programme.

Bokel, pourtant, ne broncha pas plus que si l’autre eût parlé de le couronner de roses.

Et voici pourquoi:

En France, a-t-on dit assez justement, tout finit par des chansons. C’est donc par des chansons de l’époque que nous allons essayer d’exprimer les diverses nuances du plaisir que causait, à si peu de distance de leur Restauration, le retour des Bourbons. «Ramené par l’amour de notre peuple», avait d’abord dit Louis XVIII, avant de s’asseoir sur ce trône que, quinze jours plus tard, il prétendait tenir de Dieu et de ses ancêtres. Or, cet amour, nous le répétons, avait ses degrés.

On comptait, en première ligne, les fanatiques qui chantaient à l’heure cette cantate:

Monarque, ami de l’olivier, Toi, que le ciel dans sa clémence, Voyant les larmes de la France, Envoya pour les essuyer... etc.

Ceux-là étaient les satisfaits, tous gens bien placés, à même le râtelier du budget. Leurs cantiques partaient d’un estomac repu et leur adoration s’entourait de toutes les formes sous lesquelles on avait reproduit les augustes traits de monarque, ami de l’olivier. D’aucuns, même, portaient son portrait en boutons de culotte.

Après ces sectaires, arrivaient les expectants. On leur avait fait des promesses qu’on n’avait pas encore réalisées. Aussi avaient-ils piqué leur amour avec une épingle sur un bouchon pour qu’il ne se défraîchît pas les ailes, et ils attendaient pour le reprendre que la manne tombât sur eux. C’étaient les sondeurs, les «Faudrait voir à voir». Ils avaient été fort chauds, mais, peu à peu, ils s’attiédissaient en chantant, avec prudence pourtant, certains couplets, demi-hargneux, dont le refrain était:

Laissons folâtrer le mouton.

Venaient ensuite les blagueurs, moitié figues et moitié raisins. Pas encore ennemis, mais bien près de l’être. Riant pour ne pas avoir à se fâcher. A propos du déluge de médailles, portraits, bustes, statuettes qui reproduisaient la face de l’ami de l’olivier, ce clan-là chantonnait:

En bois, en ébène, en albâtre, On l’offre sans cesse à nos yeux. Il est déjà pas mal en plâtre; En terre il serait beaucoup mieux.

Enfin arrivaient ceux qui aimaient le monarque d’une façon... féroce, à peu près comme le crocodile ou le requin aime l’homme. Ces derniers, donnant pour sujet à leur muse l’embonpoint royal, chantaient entre leurs dents:

Qu’on ferait de bonnes saucisses, Avec un cochon aussi gras! L’éléphant, jaloux de ses cuisses, Dit: Je ne suis qu’un échalas! Et de rage il pleure tout bas.

Voilà en résumé, ce que la Restauration appelait un peu à la légère: Avoir comblé tous les vœux!

De tous ceux qui vouaient le sang de saint Louis aux manipulations de la charcuterie,—et ils formaient l’immense majorité,—les plus ardents étaient les bonapartistes. Aussi le gouvernement, mal rassuré sur cette façon de l’aimer, faisait sillonner leurs masses profondes par ces curieux à l’oreille fine et à l’œil observateur sur lesquels Béranger appelait l’éveil de ceux qui causaient trop haut de leur goût pour les saucisses en leur chantant ce refrain:

Parlons bas, parlons bas, Ici près, j’ai vu Judas.

Voilà donc pourquoi le rôtisseur, bonapartiste à tous crins en sa qualité d’ancien soldat licencié, quand il avait entendu Bokel l’interroger sur le compte de Dumouchet, ce destitué par la Restauration, l’avait tout naturellement pris pour un mouchard et menacé, s’il ne déguerpissait, de le faire asseoir dans la graisse crépitante de sa lèchefrite.

Mais, nous l’avons dit, si peu avenant que fût le destin promis aux parties postérieures et charnues de son individu, Bokel n’avait pas bougé, car cette réponse, grosse d’orages, était, en même temps, une déclaration de principes qui, tout aussitôt, lui avait montré le joint qu’il cherchait pour l’exécution de son plan.

—Bon, pensa-t-il, un bonapartiste! Je tiens mon homme.

Puis, sans s’inquiéter des gros yeux furibonds du rôtisseur, et après avoir promené un regard prudent sur les volailles rôties ou crues, comme s’il voulait s’assurer qu’aucune d’elles n’était de la police, il glissa rapidement ces mots à mi-voix:

—Vous vous trompez, mon ami, je suis de votre bord.

—Vrai! vous êtes pour l’Emp...

—Chut! chut! fit Bokel en coupant d’un geste de main le mot compromettant. Oui, mon opinion est la même que la vôtre et que celle de M. Dumouchet, cette intéressante victime de l’injustice monstrueuse du régime actuel.

—Oh! oui, le pauvre homme! En voilà un qui en voit de dures pour le quart d’heure, dit le rôtisseur dont la méfiance et la fureur s’étaient complétement dissipées.

—Pas de place, pas de pain, n’est-ce pas?

—Ces gueux-là l’ont jeté sur le pavé comme un chien, sans se demander comment il nourrirait le lendemain sa femme et ses enfants.

—De sorte que l’argent manque? continua Bokel, poursuivant son interrogatoire.

—Dame! oui. Je puis vous en parler à bon escient, car, peu à peu, je l’ai vu emporter tout ce qu’il y avait à vendre dans son ménage... et, cela, pour manger.

—Cette vie-là doit l’avoir fait maigrir? demanda le tailleur avec inquiétude.

—Il n’a plus que la peau et les os.

—Que la peau... répéta Bokel en pâlissant.

—... Et les os, oui, monsieur; il fait passer sa femme et ses mioches avant lui et ne mange que ce qui reste... quand il en reste, ce qui ne doit pas arriver tous les jours... Ah! oui, je vous en réponds, il est d’une belle maigreur! Il a, je...

Le rôtisseur s’interrompit tout à coup pour tendre la main vers la rue.

—Tenez, fit-il, vous pouvez en juger par vous-même, car le voilà qui sort de la maison... Voulez-vous que je l’appelle?

Bokel n’eut même pas le temps de répondre non, car l’homme aux volailles se reprit aussitôt pour dire d’une voie émue:

—Au fait, mieux vaut le laisser filer et le guetter à son retour, il serait trop peiné d’être abordé en ce moment avec la charge qu’il a sur le dos.

En effet, celui que désignait le rôtisseur, était un grand efflanqué qui remontait la rue en portant un matelas sur ses épaules.

Si court que fût le passage de Dumouchet, il suffit à Bokel pour le bien regarder. Cet examen le contenta sans doute, car un léger sourire parut sur ses lèvres.

—Eh! eh! se dit-il, oui, il est pas mal maigre, le cousin marié... mais il n’approche pas encore de Polac... Pourtant, comme il finirait par le rattraper, il faut que j’y mettre bon ordre.

Cependant, l’ex-militaire de l’empire avait continué:

—M. Dumouchet va encore poster un matelas au Mont-de-Piété... J’aurais dû m’y opposer, car, en ma qualité de principal locataire, je suis responsable des loyers et j’ai déjà payé trois termes pour lui... mais, bah! entre gens de la même opinion, il faut s’entr’aider... Pas vrai?

—C’est si bien mon avis que je vais vous le prouver sur l’heure, dit gravement le tailleur.

Il mit la main à sa poche et prit son portefeuille, d’où il tira encore un des billets de mille francs que nous l’avons vu y placer à son départ.

—J’appartiens, reprit-il, au comité de bienfaisance bonapartiste, qui s’est chargé, sous le voile de l’anonyme, de venir en aide à ceux de notre parti qui ont eu à souffrir des injustices du régime actuel... Tenez, voici la somme destinée à M. Dumouchet.

—Je la lui remettrai à son retour, promit le rôtisseur, ébahi par une telle largesse, en prenant le billet qui lui était tendu.

—Non, non, dit vivement Bokel, remettre cet argent à M. Dumouchet ne serait pas répondre aux intentions du comité que je représente... Je me suis mal expliqué. J’aurais dû plutôt dire que c’est à vous-même que je donne ces mille francs.

Rendant muette, d’un signe de main, la surprise du rôtisseur, qui allait s’exclamer, Bokel poursuivit:

—Veuillez m’écouter. Le comité s’occupe de replacer Dumouchet dans une position au moins égale à celle qu’il a perdue. Mais, avant tout, il veut lui assurer, et aux siens comme à lui, le plus précieux de tous les biens. Je veux dire qu’il entend d’abord leur rendre une santé qui a été altérée par les privations de toutes sortes. Il exige donc que la présente somme soit employée uniquement... vous m’entendez? uniquement... employée en nourriture, rien qu’en nourriture. Vous me comprenez?

—Parfaitement. Je suis chargé de les nourrir jusqu’à concurrence de mille francs.

—Et sans détourner un sou, un seul sou du but que s’est proposé le comité.

—Oui, oui, tout en boustifaille... Rien qu’en déjeuners et dîners.

—C’est cela même. Voyons, dites-moi un peu comment vous entendez les nourrir?

—A déjeuner, je leur donnerais un dindon.

—Pourquoi pas deux dindons?

—Deux dindons? Pour six... dont quatre bambins! Ce serait trop, vraiment trop!

—Le comité ne marchande pas ses bienfaits, dit gravement Bokel.

—Va pour deux dindons alors!

—Bien. A présent, parlons du second déjeuner.

—Hein! fit le rôtisseur en ouvrant des yeux énormes à la pensée que les deux dindons avaient seulement mission de remplacer le café au lait du matin.

Le tailleur avait continué:

—Pour le second déjeuner, nous disons donc un gigot... mettons même deux gigots, puis quelques pigeons et une salade de pommes de terre. Rien ne vaut les farineux pour rétablir la santé. Vous abuserez donc des légumes farineux... Occupons-nous maintenant du dîner. C’est d’ordinaire le repas sérieux de la journée. Il nous le faudra solide, substantiel... Nous aurons alors l’oie, le canard, le lapin, un morceau de viande de boucherie et encore des légumes farineux... toujours des farineux.

—Mais, à manger de la sorte, ils n’auront même plus le temps de se moucher!... Monsieur Dumouchet, qui est un pieu, tournera au ballon dans quinze jours... Ils vont avoir de la viande à coucher dessus!

Bokel, à cette objection, redressa la tête, et d’une voix sévère:

—Monsieur, dit-il, j’ai déjà eu l’honneur de vous apprendre que le comité ne marchande jamais ses bienfaits et qu’il a horreur de l’étriqué.

—Quel comité! quel comité! murmura le rôtisseur émerveillé.

Après cette leçon donnée à son homme, Bokel, redescendant de ses grands chevaux, se fit bon prince en ajoutant:

—Eussent-ils trop de viande, pensez-vous que les Dumouchet manqueront d’autres malheureux à nourrir de leurs restes?.. Ils ne sont pas sans connaître, autour d’eux, de nombreux affamés.

—Oh! oui... Entre autres, il vient quelquefois chez eux un grand jeune homme, gras comme le coupant d’un sabre, qui les aiderait d’un rude coup de dent... Oh! celui-là doit avoir un fier appétit! Je gagerais bien qu’il a toute une table d’hôte dans l’estomac! répondit le rôtisseur avec une sorte d’admiration pour celui dont il parlait.

Bien qu’il eût immédiatement deviné qu’il s’agissait de Timoléon, le tailleur parut n’attacher aucune importance à ce détail et reprit d’un ton grave:

—Vous avez bien compris, n’est-ce pas, l’intention du comité? Rendre avant tout la santé à ses protégés. Puis, plus tard, assurer leur bien-être par un emploi.

Et sur le ton d’une confidence:

—Je me suis senti si douloureusement affecté par l’aspect souffreteux de M. Dumouchet que je m’engage, si, dans quinze jours, vos bons soins l’ont fait refleurir, à demander au comité une prime pour vous... Ainsi donc ne vous écartez pas de cette sorte de menu que nous avons dressé ensemble.

—Soyez tranquille. Je vais vous le bourrer qu’il en deviendra bossu.

—Au besoin, pour le cas où des spasmes d’estomac le réveilleraient la nuit, je ne verrais aucun inconvénient à ce qu’il trouvât un jambon sur sa table de nuit pour faire médianoche.

—Il aura son jambon, dit le rôtisseur, qui, en somme, était enchanté d’avoir à vendre le plus possible.

Bokel leva un doigt comme pour appuyer sur les paroles qu’il allait prononcer.

—N’oubliez pas, recommanda-t-il, que les bienfaits du comité sont anonymes. Ainsi donc, motus! inventez ce que vous voudrez, mais pas un mot sur nous.

—Je dirai à M. Dumouchet qu’une tireuse de cartes m’a conseillé de placer des fonds sur son avenir, qui doit redevenir brillant, proposa le rôtisseur, enchanté d’avoir l’air d’être charitable à si bon compte.

—Parfait! ingénieuse idée!... C’est donc convenu, vous allez m’engraisser ces gens-là... Après le présent billet de mille francs, il y en aura encore un autre, si c’est nécessaire, car, je ne saurais trop le répéter, le comité de bienfaisance bonapartiste ne veut pas qu’on lésine... Et songez à la prime qui vous attend; gagnez-la.

Sur ce, après un petit salut protecteur, Bokel quitta la boutique, laissant le rôtisseur déjà occupé à choisir les volailles avancées qu’il coulerait, le soir même, à la famille Dumouchet, et, à chaque croupion qu’ai flairait, répétant avec enthousiasme:

—Quel comité! quel comité!

V

Cependant le tailleur, aussi vite que le permettait sa grosse masse, avait remonté la rue Saint-Jacques. Chemin faisant, il souriait et se frottait les mains en murmurant:

—Machiavel n’aurait pas inventé mieux! Pendant que ce rôtisseur va gaver à gogo le Dumouchet et lui donner du ventre, moi, je me charge, si la chose est encore possible; de faire maigrir Timoléon... J’en suis pour mes deux billets de mille francs, mais qui ne risque rien n’a rien.

Un quart d’heure après, il reparaissait chez Timoléon Polac; qu’il trouva arpentant sa chambre d’un pas impatient qui rappelait celui des bêtes féroces du Jardin des Plantes quand on tarde trop à leur apporter leur pâture.

—En route! cria-t-il gaiement au jeune homme.

—En route... pour la soupe? dit Timoléon, qui, avant de se mettre en marche, tenait à bien préciser le but de sa sortie.

—Mais oui, mais oui, redit gentiment le tailleur avec une petite risette. En arrivant à la maison, nous allons trouver le couvert mis et Paméla nous attendant.

Après avoir suivi une rue de traverse pour n’avoir pas à repasser devant la boutique du rôtisseur, Bokel prit, avec Timoléon, le chemin de son domicile. Marchant côte à côte, l’un si maigre et si long, l’autre si court et si rond, ils avaient l’air à eux deux d’un bilboquet en voyage. Tant courtes que Polac s’efforçât de faire ses enjambées, elles étaient encore trop grandes pour les petites jambes du tailleur et le contraignaient à un trot de chasse qui l’essoufflait.

Quand on arriva au Pont-Neuf, Bokel poussa un ouf! douloureux et prit racine sur le trottoir. Il fut au moins deux bonnes minutes à retrouver son haleine.

—Etes-vous fatigué, mon cher bienfaiteur? demanda le jeune homme quand il le vit en état de parler.

—J’avoue que je m’assiérais volontiers.

—Voulez-vous que nous entrions dans le café que je vois là-bas, au bout du pont? Nous y ferons d’une pierre deux coups, proposa Timoléon.

—Que voulez-vous dire avec vos deux coups?

—Pendant que vous vous reposerez à l’aise, moi, j’avalerai une tasse de chocolat... Rien ne m’ouvre l’appétit comme une tasse de chocolat.

—Y pensez-vous? Dans une heure à peine, nous serons à table, objecta le gros homme.

—Mettons que je n’aie rien dit, accorda stoïquement le jeune homme en imposant silence à la révolte de son estomac.

—Je ne refuse pourtant pas de faire d’une pierre deux coups, reprit Bokel, dont l’œil, pendant ce dialogue, avait inspecté le Pont-Neuf, qui, à cette époque, était encore une sorte de champ de foire où abondaient les charlatans, bateleurs, marchands d’orviétan, chanteurs, frituriers et autres industriels forains.

—Ah! vous approuvez alors la tasse de chocolat? demanda Timoléon, se raccrochant à l’espérance.

—Non, pas précisément.

—Alors comment prétendez-vous faire d’une pierre deux coups?

—Mais d’abord en m’asseyant dans un excellent fauteuil, où je me reposerai.

—Bon, voilà le premier coup de la pierre... quel est le second?

—Et, étant assis, savoir combien je pèse, dit le tailleur en montrant du doigt, à vingt pas de là, une bascule à fauteuil dont une vieille femme était en train d’épousseter les housses en calicot rouge.

—Allons! prononça Timoléon, jugeant inutile de s’opposer à cette lubie du poussah de se peser en plein air.

Si vous aviez vu comme l’œil de Bokel pétillait d’une malice contenue quand il posa ses vastes... charmes dans le fauteuil, qui, du reste, fit entendre un craquement, vous auriez immédiatement deviné qu’il y avait préméditation chez le gros madré et qu’il éprouvait la satisfaction intime d’un homme arrivé à ses fins.

—Deux cent quarante-cinq livres, annonça la vieille femme d’une voix pleine d’admiration respectueuse.

—A vous, jeune homme, dit Bokel après s’être dégagé avec effort du fauteuil où ses formes s’étaient trop exactement emboîtées.

—Oh! après vous, ce serait fatuité de ma part, répondit Timoléon avec une fausse modestie.

—Ta, ta, ta, fit le tailleur en poussant le récalcitrant sur le fauteuil.

Quoiqu’il eût le sourire aux lèvres, le cœur battait ferme à Bokel pendant que la vielle femme interrogeait le cadran de son appareil.

—Il doit peser dans les quatre-vingts livres... Ce serait trop demander au ciel que de souhaiter soixante-quinze livres... car il a les os forts, trop forts même, se disait le tailleur avec angoisse.

Quant à Timoléon, que le fauteuil, qui avait gémi pour Bokel, balançait avec un doux mouvement d’escarpolette, il se prêtait à la chose avec cette complaisance qu’on doit aux fantaisies d’un tailleur qui donne des notes acquittées, glisse des billets de mille francs et offre un dîner à ses clients véreux.

Après avoir attendu l’arrêt de l’aiguille du cadran, la vieille se redressa et d’un ton dédaigneux:

—Soixante et onze livres, dit-elle.

Toute la grasse personne de Bokel eut un frémissement de joie à cette déclaration.

—Soixante et onze livres! répète-t-il d’une voix tremblante, vous ne vous trompez pas, madame?

—Vérifiez vous-même, dit la femme en montrant le cadran.

—Oui, c’est la vérité, déclara le tailleur après avoir examiné l’aiguille.

Et, comme Polac voulait se lever du fauteuil, il le repoussa doucement sur le coussin et se mit à le regarder avec des yeux humides de tendresse et en balbutiant:

—Timoléon, mon cher Timoléon...

Mais l’émotion lui serrait trop la gorge; il n’en pouvait dire plus long. Il se contentait de repousser le jeune homme sur le fauteuil à chaque tentative pour se lever et le couvait toujours du même regard attendri en répétant:

—Timoléon, mon cher Timoléon.

Un peu abasourdi par cette scène, Polac consentit à rester sur le fauteuil, attendant que la parole sortît enfin de la bouche du tailleur et se disant:

—Qu’est-ce qu’il lui prend? Quelle drôle de maladie! Depuis le commencement je me doutais bien qu’il est devenu fou... Pourvu que je dîne!

—Débarrassez donc le plateau! criait la propriétaire de la balance en poussant Polac dans le dos.

Enfin Bokel parut être maître de son émoi. La salive revenue sur sa langue lui permit de balbutier d’une voix douce:

—Timoléon, je crois que vous sauriez rendre une femme heureuse.

—Je le crois aussi, avoua Polac, moins par fatuité que par condescendance pour l’accès de démence qui, selon lui, se déclarait chez le tailleur.

—... Et qu’un beau-père serait fier de vous, continua Bokel.

Pendant qu’il était en train de flatter la folie de son homme, Polac lui servit bonne mesure.

—Chaque matin, répondit-il, je me lèverais en me demandant: Comment rendre mon beau-père fier de moi? Ce serait ma préoccupation de toutes les heures.

—Débarrassez donc le plateau! criait toujours la vielle de la balance.

Bokel ouvrit alors les bras.

—Timoléon? dit-il.

—Bokel?

—Veux-tu être mon gendre?

Polac n’hésita que le temps juste de se dire:

—Je recommanderai à sa fille de le coucher de bonne heure après lui avoir fait prendre un bain de pieds bien chaud.

Et il se jeta dans les bras qui lui étaient tendus en s’écriant:

—Ah! Bokel, vous êtes une vraie pluie de bienfaits!

Puis, comme c’était un garçon qui, dans toutes choses, ne perdait jamais de vue le côté positif, il ajouta:

—Si c’est un rêve, ne me réveillez pas, car je vous dirais: Allons dîner!

—Oui, allons dîner. Paméla doit s’impatienter, répondit le tailleur.

Et les deux hommes se remirent en route, chacun faisant à part sa réflexion.

—Quelle singulière toquade! M’offrir d’être son gendre parce que je pèse soixante et onze livres! pensait Polac, ne prenant pas le moins du monde au sérieux ce qui venait de se passer.

De son côté, le tailleur se disait:

—J’ai assez bien joué mon rôle.., Je le tiens!... Soixante et onze livres! il faudra que je veille à ce qu’il ne bouge point de ce poids-là.

Quand ils furent dans l’escalier de sa maison, Bokel s’arrêta pour faire la leçon au jeune homme.

—Timoléon, dit-il, voulez-vous que je vous enseigne un moyen de plaire à votre future? Ne mangez pas beaucoup à table; Paméla n’aime pas les gros mangeurs... Peut-être trouverez-vous qu’elle-même mange d’une belle force... Méfiez-vous! C’est un piége qui vous sera tendu.

Mademoiselle Paméla attendait les deux dîneurs sous les armes, c’est-à-dire dans une toilette fraîche et claire qui la rendait vraiment charmante. Que ventre affamé n’ait pas d’oreilles, nous n’y contesterons pas, mais, à coup sûr, il a des yeux, car Timoléon, si fort en appétit qu’il était, quand il vit le gracieux minois de la jeune fille, eut cette pensée de regrets:

—Quel malheur que son père me l’ait proposée dans un accès de folie! Si cela avait été sérieux, j’avoue que j’aurais volontiers descendu le fleuve de la vie avec cette belle petite camarade-là dans ma barque.

Après les salutations, Bokel s’était hâté d’attirer sa fille dans la pièce voisine.

—Comment le trouves-tu? demanda-t-il.

—C’est un vrai mât, répondit franchement Paméla.

—Le fait est qu’il est un peu élancé... Une baguette d’osier, je le confesse... mais, tu sais, une baguette, ça n’en plie que plus facilement dans les mains d’une femme adroite.

—Vrai! il est par trop maigre! répéta la jeune fille encore sous la première impression.

—Je te l’ai choisi exprès aussi... svelte. Lis les meilleurs auteurs, mon enfant, et tous te diront que le mariage engraisse les hommes... qu’il les engraisse même énormément.

A l’appui de son dire, Bokel crut devoir joindre une preuve convaincante. Il fit tourner sa grosse personne sous les yeux de Paméla en disant:

—Tiens, moi qui te parle, quand j’ai épousé ta mère, ma taille tenait entre ses dix doigts... Eh bien, tu vois comme le mariage m’a profité!

Puis, cessant son mouvement de toupie:

—Oui reprit-il, le mariage engraisse, c’est un fait acquis... Aussi qu’arrive-t-il? C’est que, bien souvent, une jeune fille à illusions, qui avait épousé un jeune homme bien campé, à formes parfaites, à l’allure étoffée, s’est étonnée, au bout de quelques années de mariage, de voir son mari, tout au plus après la trentaine, s’épaissir, se déformer, s’alourdir par l’embonpoint et, bientôt, ne plus rappeler en rien l’élégant cavalier de la lune de miel... Timoléon obéira donc à la loi commune. Mais, au moins, avec lui, tu as de la marge... il a tant à faire, pour être seulement potelé, que tu es à peu près certaine de conserver un mari de tournure dégagée par-delà la cinquantaine.

A ce plaidoyer sur l’effet du mariage, Bokel, voyant sa fille encore hésitante, ajouta cette péroraison, qui, selon lui, était irrésistiblement concluante:

—Crois-en ton père, ma fillette, oui, le mariage engraisse. Mon état de tailleur me permet d’en parler savamment. Si tu savais le nombre de clients que je fournissais quand ils étaient garçons et que j’ai continué d’habiller après leur mariage... tous, d’anciennes tailles de fée dont, maintenant, il me faut, tous les six mois, élargir les ceintures de culotte.

Après avoir ainsi fait entendre la voix sévère de la raison doublée de l’expérience, Bokel fit vibrer des cordes plus douces.

—Et puis, reprit-il d’une voix câline, vois-tu, ma mignonne, un mari maigre, ça s’entoure plus facilement de soins et de prévenances.

Toute jeune fille, rêvant mariage, s’est créé d’avance l’idéal qui obtiendra le doux oui de son cœur. Timoléon répondait si peu aux espérances secrètes de Paméla que, malgré les flots d’éloquence que venait de dépenser le papa, elle continua de secouer la tête d’une façon qu’il était impossible de prendre pour un consentement.

—Mille boutons! va-t-elle le refuser! se demanda le tailleur alarmé.

Aussi se hâta-t-il de remonter à l’assaut.

—Timoléon Polac, reprit-il, est un garçon de bonne famille, bien élevé, instruit, gai...

—Ah! il est gai? dit Paméla dont le caractère n’engendrait pas la mélancolie.

—Gai au possible! Avec lui la vie ne sera qu’une chanson... Ah! à propos de chanson, il te fera des romances, car il est poëte et musicien.

Nous avons oublié d’annoncer que la fille du tailleur tapotait du piano, cette maladie que des familles cruelles donnent à toutes les demoiselles à marier... ce crime qui en est encore à attendre de notre législation une pénalité sérieuse.

De ce qu’elle taquinait la dent d’hippopotame d’un doigt plus ou moins alerte qui allait tirer des entrailles du piano des borborygmes bruyants, Paméla se croyait musicienne.

Donc, la gaieté et la musique furent les deux premiers atomes crochus qui s’incrustèrent, en faveur de Polac, dans le cœur de Paméla.

Le ciel a voulu que les femmes, même les pianistes, soient toutes vulnérables par la sensibilité. Ce fut sur ce point faible que Bokel, qui, sous sa couche de graisse, cachait une certaine science du beau sexe, porta sa nouvelle attaque.

—Ah! oui, reprit-il, mon jeune homme est d’une gaieté vraiment inaltérable... Tiens, tu l’as vu souriant, n’est-ce pas? Eh bien, croirais-tu... je te le dis en confidence... qu’il n’a pas mangé depuis deux jours?

—Il a donc une maladie qui lui ôte l’appétit? demanda la jeune fille dont la sensibilité s’éveilla.

—Bien au contraire! la maladie dont il souffre donne un violent appétit... car elle s’appelle la misère.

—Ah! le pauvre garçon! s’écria Paméla d’une voix qui attestait une profonde pitié.

Puis, tout aussitôt, sa bonne âme, remuée au possible, lui fit ajouter:

—Si je disais à Gertrude de corser notre dîner d’une forte omelette au lard.

—Non, n’en fais rien, fit vivement le tailleur. Il est pauvre, mais fier. Cette prévenance, dont il s’apercevrait, le froisserait péniblement.

Une réflexion lui étant subitement montée à l’esprit, mademoiselle Bokel était devenue pensive.

—Qu’as-tu donc, Bichette? demanda le père.

—Je réfléchis, papa.

—A quoi?

—A ce que tu me dis maintenant de ce jeune homme après ce que tu m’en as conté ce matin.

—Que t’ai-je donc conté?

—Qu’il avait cinq millions en mariage.

—T’ai-je dit «qu’il avait»... alors il y a eu erreur de ma part, j’aurais dû dire «qu’il aura». Oui, il aura cinq millions, je te l’affirme... Et le plus étonnant de la chose, c’est qu’il ne se doute pas de la fortune qui va lui tomber sur la tête.

—Et tu ne l’en préviens pas!

—Je m’en garderais bien! Il commettrait quelque imprudence qui lui ferait tout perdre... Aussi je ne saurais trop te recommander de ne pas lui souffler mot de ce brillant avenir que tu partageras... Fie-t-en à ton père, qui, par ses efforts, saura faire arriver ces millions à ton mari.

—Oh! mon mari, mon mari... il faut d’abord qu’il me plaise, répondit Paméla, peu décidée par la perspective des millions. Disons, pour l’excuser, qu’elle était à cet âge heureux et bête où l’on n’est pas encore persuadé que, si la fortune n’est pas le bonheur, elle lui ressemble diantrement, car la sagesse des nations a prouvé qu’il est plus agréable de se contenter de tout que de peu.

Mais, dans son cœur qu’elle prétendait encore fermé à Polac, il s’était glissé, à l’insu de Paméla, ce sentiment de pitié, dont nous avons parlé, qui la fit s’écrier:

—S’il n’a pas mangé depuis deux jours, il faut, bien vite, faire servir la soupe.

Et, suivie de son père, elle rentra dans la pièce où attendait Polac, qui, pour prendre son mal en patience, s’était retracé tous les charmes de Paméla en se disant:

—Vous offrir sa fille quand on est sur une balance, ce n’est pas sérieux... Et, vraiment, c’est dommage, car elle est séduisante, cette brunette.

Père et fille venaient à peine de faire leur apparition qu’une autre porte s’ouvrit pour laisser passer la tête de Gertrude, qui, suivant sa façon d’annoncer que le potage était servi, prononça ces mots:

—Mademoiselle est dans les assiettes.

—Je montre le chemin, dit Paméla en se dirigeant vers la salle à manger.

Bokel retint Timoléon, qui allait suivre la jeune fille et lui souffla vite à l’oreille:

—Vous savez? je vous ai prévenu. Méfiez-vous du piége. Ne mangez pas trop.

Nous n’attarderons pas notre récit à détailler la salle à manger du tailleur. Elle n’avait vraiment de remarquable qu’un tableau que son auteur, peintre sans le sou, avait donné à Bokel en acquit de compte. C’était un Ugolin dévorant ses enfants. Le tailleur, ayant décidé que c’était un sujet qui poussait à l’appétit, lui avait accordé la plus belle place dans sa salle à manger.

On aurait, croyons-nous, plus de chance d’être obéi en commandant à un singe de ne pas faire de gambades qu’en ordonnant à un affamé de deux jours de modérer son appétit. Malgré l’avis reçu et, surtout, parce-qu’il ne prenait pas au sérieux la scène de la balance, Timoléon s’escrima si bien sur les plats du dîner que Paméla, qui était, nous l’avons dit, une vaillante fourchette, s’arrêta pour l’admirer. Bokel avait beau faire les gros yeux à son convive et lui allonger, sous la table, des coups de pied qui le rappelaient à la prudence, le jeune homme ne recula pas d’une seule bouchée. Notons aussi que Polac n’était pas de ces mangeurs sombres, taciturnes, concentrés, qui dévorent silencieusement un morceau, les yeux fixés sur celui qui va suivre. Pas du tout. La bouche archi-pleine, il eût parlé. Aussi, spirituel de nature et, de plus, émoustillé par un dîner plantureux, il fut si drôle, si gai, si vraiment bonne et franche nature que (explique qui voudra le cœur de la femme et les mobiles qui y font naître la haine ou l’amour), que Paméla, disons-nous, tout en croquant son dernier fruit du dessert, fit à son papa un petit signe qui voulait clairement dire:

—J’accepte ce mari-là.

Musicien! poëte! homme d’esprit! joyeux luron et fort mangeur! que voulez-vous? Elle était subjuguée... Ajoutons à sa louange que l’avenir, tout doré de millions, ne pesa en rien sur sa décision, car, pas un instant, elle n’y songea.

Au signe de son enfant, Bokel se leva de table et prit un petit temps pour se donner un air gravement ému.

—Est-ce qu’il va chanter? se demanda Timoléon en le voyant se recueillir.

Ayant mis une main dans son gilet comme s’il éprouvait le besoin de comprimer les bondissements de son cœur, le front radieux, enfin beau et digne, Bokel, avec une voix dans laquelle il croyait avoir fait passer toute son âme, mais qui, en réalité, avait l’air de sortir de ses bottes, prononça cette phrase:

—Mon cher Timoléon, je vous autorise à embrasser votre fiancée.

Polac, en entendant la permission qui lui était octroyée, crut à un retour de folie du tailleur. Mais, nous l’avons dit, c’était un véritable «va comme je te pousse» qui aimait beaucoup mieux embrasser une jolie fille que le fond d’un chaudron. Eût-il même voulu hésiter qu’il y eût été décidé par la joue fraîche et rose du feu de la pudeur que lui tendait franchement Paméla.

—Laissons-nous faire, se dit-il.

Et il campa sur le visage de la jeune fille un si sonore et bon baiser que mademoiselle Bokel en poussa un petit cri de fauvette effarouchée.

Toujours majestueux, toujours la main dans son gilet, Bokel reprit la parole:

—Inutile de vous dire, mon gendre, que dès ce moment, vous êtes de la maison. Vous resterez avec nous jusqu’au jour du mariage. Ma table sera la vôtre et je vais, de ce pas, vous faire préparer une chambre à l’étage au-dessus.

Comme le hasard, probablement, avait mis dans la main de Polac celle de Paméla, et que le jeune homme sentit les doigts mignons de le jeune fille, par une douce pression, lui commander l’obéissance, il se répéta encore:

—Laissons-nous faire.

Puis à haute voix:

—Agissez comme vous l’entendez, cher et estimable beau-père.

Cinq minutes après, quand il revint, Bokel trouva les deux jeunes gens échangeant ces phrases niaises, communes à tous les amoureux. Pourtant, si insignifiant qu’avait été l’entretien, Polac trouva que l’absence du père aurait pu être moins courte, car, séduit par la gentillesse de Paméla, il se surprit à se dire:

—Eh! eh! ne prenons pas la chose au vrai, car je m’en amouracherais... Elle est ravissante.

Le tailleur vint à sa fille et, après l’avoir embrassée au front, il dit en souriant:

—Tu comprends, Paméla, que Timoléon et moi nous avons à parler sérieusement. Nous allons donc te laisser à ton piano et nous retirer dans mon cabinet, où nous nous entretiendrons, tout en dégustant notre moka... car, vous prenez du café, n’est-ce pas, mon gendre?

—Oui, beau-père.

—Vous allez en goûter un dont vous me direz des nouvelles... Je le brûle et le fais moi-même, et j’ai la prétention de croire que, nulle part, on ne le boit plus exquis.

Après cet éloge de son café, Bokel, en montrant la porte de son cabinet qui ouvrait sur la salle à manger, ajouta:

—Le temps de donner encore un baiser à mon enfant et je vous suis, mon cher Polac.

Le jeune homme aurait volontiers donné aussi un second baiser, mais, faute d’y être invité, il se contenta de saluer et pénétra dans le cabinet, où, sur la table, une cafetière fumait entre ses deux tasses.

—J’espère que tu ne lui as pas parlé des millions pendant mon absence, souffla le père à sa fille aussitôt que Polac eut disparu.

—Non, papa.

—Ne t’avise pas d’en rien dire, car il croirait que tu as voulu l’épouser pour sa fortune.

—Sois tranquille, papa, je serai muette.

Sur cette promesse de sa fille, le tailleur vint rejoindre Timoléon.

La porte n’était pas plutôt refermée sur Bokel que le jeune homme demandait à brûle-pourpoint au tailleur:

—Voyons, Bokel, quand finira votre plaisanterie?

—Quelle plaisanterie?

—Celle qui dure depuis ce matin; la note acquittée, le billet de mille francs, les habits neufs, le dîner et cette singulière idée d’avoir l’air de m’accorder la main de votre fille... Dans le commencement j’ai bien voulu me prêter à l’aventure, car, je vous l’avoue, je vous supposais le cerveau fêlé... Mais, maintenant que la chose prend de telles proportions, je désire y mettre un terme, car... car...

Et, après avoir hésité à mettre la vraie phrase au bout de son car, Timoléon y ajouta cette variante:

—Car elle est vraiment délicieuse, votre fille.

—Ce qui signifie que vous ne voulez pas en être amoureux.

—Non, mais j’ai peur de le devenir.

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