TIMOLÉON POLAC DRAME AUTANT HISTORIQUE QU’INVRAISEMBLABLE (continued 3)
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Il ne se trompaient que de moitié. La surprise les attendait réellement, mais elle était loin d’être agréable.
Le pont de la Méduse sur lequel, la veille, ils avaient laissé leurs compagnons d’infortune, était complétement désert!
Ces coups sourds qui avaient inquiété le sommeil de Polac avaient pour cause la construction d’un radeau qui, avant le jour, avait emporté ses constructeurs loin de la Méduse. (Disons tout de suite que de ces malheureux, au nombre de douze, on n’entendit jamais parler. Le vent qui soufflait alors de terre dut les emporter au large.)
La situation se teintait en noir plus foncé pour Polac et sa femme.
Ils se voyaient seuls sur la Méduse!
Ou plutôt ils croyaient être seuls, car le bruit d’un pas pesant qui les fit se retourner les mit en présence du cambusier, l’ami de cet ingrat Dumouchet qui n’avait pas voulu suivre son conseil de rester à bord.
Il regarda un instant les jeunes gens avec cet air d’un propriétaire qui, croyant être seul à venir humer l’air dans son jardin, y rencontre deux autres promeneurs.
—Tiens, fit-il, vous n’êtes donc pas partis, cette nuit, avec les autres?
—Nous dormions, répondit Polac.
—Alors vous dormiez d’une rude force, car, je vous en réponds, ils faisaient un furieux tapage!
—Que vous avez entendu alors?
—Je n’ai pas pu fermer l’œil.
—Mais, puisque vous n’avez pas, comme nous, dormi à l’heure du salut, je puis vous retourner votre question: Pourquoi n’êtes-vous pas parti avec les autres?
—Parce que, de plus de quatre cents que nous étions sur la Méduse, je suis le seul qui n’ait pas stupidement agi. Embarcation et petit ou grand radeau n’ont emporté que des imbéciles qui, de gaîté de cœur, ont été s’exposer à des dangers qu’ils pouvaient s’éviter.
—En quoi faisant? demanda Paméla.
—En faisant comme vous et moi, ma petite mère... en restant sur la Méduse.
—Ah bah! fit Timoléon à ces paroles qui semblaient contenir une légère espérance.
—Suivez bien mon raisonnement, dit le cambusier.
—Je le suis! Paméla, suis-le aussi.
—A l’heure qu’il est, les trois navires qui nous accompagnaient dolent être arrivés au Sénégal... Ils vont d’abord nous attendre... En ne nous voyant pas paraître, ils prendront l’alarme. Alors l’Echo, qui, après nous avoir fait tous les signaux pour nous prévenir du danger, nous a quittés, quand nous allions nous jeter tout droit sur ce banc de sable maudit, répandra le bruit de notre naufrage... Vous me suivez toujours?
—Si votre langue avait des talons, je vous dirais que je marche dessus... Continuez.
—Aussitôt les navires se mettront à notre recherche, battant la mer, en quête des naufragés qu’ils supposeront naturellement s’être sauvés dans les embarcations et, vu notre grand nombre, sur un radeau... A mesure qu’ils les rencontreront, ils les ramèneront à Saint-Louis... puis ils viendront nous chercher, car il est impossible que pas un des naufragés ne parle des dix-sept compagnons laissés sur la frégate.
Peu à peu l’espoir était rentré dans le cœur des jeunes époux. Néanmoins une objection vint à la pensée de Timoléon:
—A votre tour, suivez bien mon raisonnement, dit-il au vieux marin.
—Bon, allez.
—Si de tous ceux qui sont partis, les navires ne rencontraient personne... qui, diable! leur parlerait de nous?
—Oui, cela est possible; mais à défaut de l’équipage on voudra savoir ce que la frégate est devenue et, immanquablement, l’Echo ou l’Argus viendra explorer le banc... C’est donc pour nous une affaire de patience.
—Une patience de combien?
—Quinze jours... un mois peut-être.
—Et le navire résistera un mois?
—La vase dans laquelle il est entré lui sert pour ainsi dire d’emplâtre. Depuis trois jours, l’eau n’a pas monté d’un pouce dans la cale. Pour tout démolir, il faudrait une tempête de premier calibre et nous sommes à cette époque de l’année où le calme plat retient souvent deux mois entiers un navire sous le soleil brûlant du tropique... La Méduse tiendra donc un mois... Nous n’avons qu’à attendre.
—Soit! attendons, dit gaiement Paméla.
—Attendons en nous donnant du bon temps... en passant les heures aussi agréables que possible, ajouta le cambusier.
—Et à quoi pouvons-nous rendre les heures aussi agréables que possible... Ce n’est pas en faisant des promenades à cheval? avança Polac.
D’un geste, le cambusier montra les immenses provisions entassées sur le pont.
—Regardez donc cela, dit-il, sans compter ce qu’il y a encore en dessous... Par bonheur, la cuisine du navire n’est pas noyée... Donc, mangeons!... Donnons-nous des bosses de victuailles.
—Mangeons! répétèrent Polac et sa femme, d’autant plus faciles à convaincre qu’ils reconnaissaient que manger et dormir étaient les uniques passe-temps que leur offrait la Méduse.
Ils mangèrent donc... sans la crainte de voir bientôt s’épuiser l’immense garde-manger où s’entassaient les vivres que le gouvernement français avait destinés ravitailler la colonie qui lui était rendue.
Ils mangèrent, dormirent, remangèrent, redormirent, bref, une vie réglée qui les mettait six fois à table en vingt-quatre heures.
Et quels repas!!!
Car, nous l’avons dit, Paméla et surtout Timoléon étaient deux belles fourchettes!
De sorte qu’à six repas par jour, ils en étaient à leur trois cent vingt-quatrième séance à table quand, au lever de la cinquante-quatrième aurore, depuis leur abandon sur la frégate, le cambusier, à la vue d’une voile à l’horizon, cria aux deux époux:
—Voici l’Argus qui vient nous délivrer[A].
A ce moment même, Paméla, en couvant son mari d’un regard de tendresse, était en train de se dire:
—Est-ce parce que j’adore Timoléon?... mais il me semble moins maigre.
Toutes les prédictions du vieux marin s’étaient réalisées de point en point. Après avoir cherché en mer et ramené au port les embarcations et le radeau des naufragés, les navires de l’expédition étaient repartis en quête de savoir ce que la mer avait laissé de la Méduse.
L’œil du cambusier ne s’était pas trompé à la voilure du bâtiment qui venait les délivrer au bout de près de deux mois d’attente. C’était bien l’Argus qui arrivait.
Quatre heures après, les jeunes mariés quittaient la Méduse, où s’était passée leur étrange lune de miel, pour monter sur le brick, qui, tout aussitôt, cingla vers Saint-Louis du Sénégal.
—Nous allons enfin toucher l’héritage de mon oncle! s’écria Timoléon.
—Et revoir papa! continua Paméla.
Du papa et de l’héritage, il avait été peu ou prou parlé pendant ces cinquante-quatre jours où, menacés de n’être plus le lendemain de ce monde, les époux avaient uniquement vécu l’un pour l’autre.
—Pauvre père! Doit-il être dans des transes à notre sujet! ajouta la fille du tailleur.
—Heu! heu! fit Polac, qui avait assez étudié son beau-père pour être certain que les transes en question n’avaient pas dû fort tourmenter le gros homme. L’espoir de se retrouver bientôt en présence de Bokel n’inspirait au gendre qu’une satisfaction si tiède qu’elle aurait pu passer pour de la froideur.
Quand l’Argus jeta l’ancre devant Saint-Louis, Polac obtint de sa femme qu’elle resterait à bord pendant qu’il irait à terre s’assurer d’un logement.
—Papa doit y avoir songé pour nous. Je suis certaine que tu vas le trouver t’attendant sur le port pour te recevoir dans ses bras, lui annonça sa femme en le laissant partir.
Comme Timoléon l’aurait parié d’avance, aucun Bokel n’était venu à sa rencontre.
—En ce moment, le gros égoïste doit être encore à ronfler, pensa Polac en traversant la ville qui s’éveillait, car il était petit jour, circonstance à noter, attendu qu’elle réservait une surprise au jeune homme.
Son plan était tout simple: il consistait, au lieu de perdre son temps à la recherche du beau-père, à se rendre tout droit chez le solicitor anglais, John Hughesdon, l’exécuteur testamentaire de l’oncle, qui ne refuserait pas l’hospitalité au neveu de celui dont il avait été le meilleur ami.
Avant de faire frapper Polac à la porte du solicitor, il faut bien préciser en quel état d’esprit il s’y présentait. Quand les deux nouveaux mariés étaient montés à bord de l’Argus, ils avaient été précédés sur le pont par le vieux cambusier. En quelques mots, il s’était fait renseigner sur les suites du naufrage. Les détails étaient si épouvantables que le père la Méduse avait fait la leçon à l’équipage pour qu’on ne troublât pas cette joie de la délivrance qu’éprouvaient les jeunes époux. On s’était contenté de leur dire que le radeau avait été rencontré en mer par un navire qui l’avait ramené au port, et, comme ce renseignement leur avait été fourni par des bouches souriantes et des voix calmes, les jeunes gens, tout à leur propre satisfaction d’avoir quitté la Méduse, n’avaient pas pensé à demander d’autres informations sur une catastrophe dont ils croyaient être les plus intéressantes victimes, eux restés cinquante-quatre jours sur la carcasse de la frégate abandonnée.
—N’effarouchez pas mes tourtereaux! disait à chacun le cambusier, qui veilla, pendant la traversée, à ce que rien ne pût altérer la quiétude du ménage.
Donc, Polac, en descendant à terre au petit jour, ignorait tout. Sauf des nègres qui ne parlaient que le yolof, il ne rencontra personne qui le renseignât dans les rues désertes. Le seul individu auquel il s’adressa pour se faire indiquer la demeure du solicitor comprenait bien le français, mais c’était un muet qui lui fit signe de le suivre et le conduisit à destination. En route, le guide se livra bien à une pantomime pleine de feu, qui interrogeait et racontait tout à la fois, mais elle demeura inintelligible pour Polac. La Providence, qui fit jadis parler l’âne de Balaam, ayant jugé inutile, en cette circonstance, de rendre la parole à ce muet si gesticulant, il s’en suivit que Timoléon arriva devant la demeure de l’Anglais dans la plus profonde ignorance des faits accomplis.
XI
On était matinal chez John Hughesdon, car, au premier coup de marteau, une négresse vint ouvrir au visiteur, qu’elle introduisit dans un petit parloir où elle le laissa pour aller prévenir son maître.
En ce pays où l’habitant demande à tous les moyens connus de le préserver des caresses trop ardentes du soleil, les jalousies et stores étaient déjà baissés pour protéger, contre le soleil levant, le peu de fraîcheur que la nuit avait fait entrer dans le local.
Arrivant du dehors, Polac, dont les yeux étaient encore éblouis par la clarté du jour, crut entrer dans une cave, et il cherchait à tâtons une chaise sur laquelle il pût s’asseoir et se tenir immobile dans cette obscurité quand, tout à coup, à deux pas de lui, retentit une voix qui s’écriait:
—Tiens, c’est toi!
Puis, après un court silence:
—Est-ce que tu ne me reconnais pas?
Reconnaître eût été difficile pour Polac, qui, bien que ses yeux eussent fini par s’habituer à ces demi-ténèbres, n’apercevait devant lui qu’une certaine ombre dont les contours se dessinaient ni plus ni moins dodus que ceux d’un manche à balai.
Cette ombre s’impatienta de ne pas recevoir de réponse. Elle se dirigea vers une fenêtre dont elle souleva le store en disant:
—Voyons, ne me reconnais-tu pas?
Ce que voyait Timoléon dans cet angle d’un jour éclatant était épouvantable au possible. C’était un vrai visage de spectre, jaune, décharné aux pommettes saillantes, aux yeux renfoncés dans leurs orbites... on eût dit un déterré de deux mois! Et sur cette face hideuse, qui donnait le frisson, il fut impossible à Polac en consultant les souvenirs, de pouvoir mettre un nom.
Le spectre attendit un instant, puis, de cette voix affaiblie et sifflante, qu’il avait depuis le début de la rencontre, il prononça.
—Je suis Dumouchet.
—Toi??? cria Polac, que la plus immense surprise fit reculer de trois pas.
—Oui, moi, reprit le cousin, moi, un des survivants du radeau de la Méduse. Nous étions partis cent cinquante-deux... Quand l’Argus nous a recueillis en mer, nous n’étions plus que quinze, dont cinq sont morts à leur arrivée à terre... Oh! l’horrible drame qui a duré treize jours! Nous-nous sommes battus pour quelques gouttes de vin qui nous restaient... cette nuit-là a coûté la vie à soixante-cinq de nous... puis la soif, la folie causée par un soleil torride, la faim ont tué les autres... Et quelle faim! une faim de bête féroce! qui s’est assouvie par d’épouvantables moyens... j’ai mangé de... de la...
Dumouchet fut interrompu dans son récit par l’entrée d’un grand homme à favoris rouges.
C’était le solicitor Hughesdon qui salua les deux cousins en disant:
—Messieurs, veuillez me suivre; les balances sont prêtes dans la cour.
Sur cette invitation laconique, il ouvrit une porte, ce qui permit aux jeunes gens d’apercevoir une balance dont les larges plateaux avaient servi à peser des douzaines de négrillons en l’heureux temps de la traite.
Il fallut soutenir le pauvre Dumouchet pour qu’il pût s’installer sur un plateau. Il n’avait vraiment plus que le souffle.
Quant à Timoléon, à moitié idiot par la surprise que lui avaient causée l’aspect et l’histoire de son cousin, il s’était déjà mis en marche lorsque, brusquement, il s’arrêta en poussant un cri de fureur.
Il se trouvait devant un meuble qui lui avait fait défaut pendant les cinquante-quatre jours passés sur la Méduse.
Ce meuble était une glace!!!
Au lieu de ce Timoléon en lame de couteau qu’il s’était connu, la glace lui réflétait un bon gros garçon bien portant et de hautes couleurs. C’était à croire qu’il était entré dans la peau du Dumouchet fleuri qu’il narguait deux mois auparavant.
Il n’en monta pas moins dans son plateau, ce qui, incontinent, enleva celui du cousin avec une facilité désespérante pour l’époux de Paméla.
—Je paye mes deux mois de ripailles sur la Méduse, se dit Timoléon la rage au cœur.
Alors s’éleva la voix solennelle du solicitor qui disait:
—L’héritage est acquis à Baptiste Dumouchet!
Son arrêt rendu, l’homme aux favoris rouges salua encore et partit en laissant les cousins, chacun sur son plateau, où les immobilisait, l’un sa faiblesse, l’autre son désespoir.
Après un petit temps de silence, Dumouchet remua doucement la tête et d’une voix légèrement railleuse:
—Hein! fit-il, croiras-tu maintenant aux prédictions des cartes, gros incrédule!
Timoléon appelé gros par Dumouchet, c’était une bien amère ironie du sort. L’heure n’était pas à la plaisanterie pour l’infortuné Polac. A son immense déboire de perdre les millions se joignait la perspective redoutable d’avoir bientôt à tomber sous la férule de l’avide Bokel, qui, furieux de sa spéculation avortée, allait lui faire la vie dure. Aussi faut-il pardonner à Polac l’injuste colère avec laquelle il répondit à la raillerie bien innocente de son cousin:
—Gros incrédule!... Cesse tes sottes plaisanteries, voleur d’héritage!
Au lieu de répliquer qu’il avait gagné loyalement cet héritage au prix des souffrances les plus inouïes, Dumouchet se contenta de prononcer ce seul mot:
—Ingrat!!!!!
Au ton qui avait accentué ce reproche inattendu, Timoléon s’était subitement cabré.
—Moi? un ingrat!... Quel service m’as-tu donc rendu, mon cher? s’écria-t-il.
—Un service immense... et, surtout, rare.
—Rare? répéta Polac.
—Oui, très-rare.
Ils étaient seuls. Nul ne pouvait les entendre. Alors l’échappé du radeau de la Méduse, se penchant à l’oreille de son cousin, lui souffla bien bas:
—JE T’AI MANGÉ TON BEAU-PÈRE!
En apprenant quel avait été le sort de Bokel, le feu sombre qui brillait dans l’œil de Timoléon sembla avoir brusquement perdu la moitié de son éclat. Il s’éteignit même tout à fait quand Dumouchet eut ajouté ce renseignement que le gendre ignorait:
—Ton beau-père... qui avait cinquante bonnes mille livres de rente.
En songeant à ce qu’avait été, au poids, le digne tailleur, il crut que le cousin se vantait en s’attribuant toute la gloire d’un exploit gastronomique qui, forcément, avait réclamé de l’aide pour pouvoir être accompli.
A son tour, il se pencha vers... le tombeau de Bokel et lui demanda:
—Qu’est devenu Filandru?
—Mort d’indigestion, le gourmand! répondit Dumouchet en rougissant un peu, preuve incontestable qu’il avait été pincé en flagrant délit de gasconnade.
FIN