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Notre-Dame de Paris - Tome 2

LIVRE DIXIÈME (continued 2)

Reading edition

A chaque guichet, toutes les têtes étaient obligées de se baisser, excepté celle du vieillard plié par l’âge.—Hum! disait-il entre ses gencives, car il n’avait plus de dents, nous sommes déjà tout prêt pour la porte du sépulcre. A porte basse, passant courbé.

Enfin, après avoir franchi un dernier guichet si embarrassé de serrures qu’on mit un quart d’heure à l’ouvrir, ils entrèrent dans une haute et vaste salle en ogive, au centre de laquelle on distinguait, à la lueur des torches, un gros cube massif de maçonnerie, de fer et de bois. L’intérieur était creux. C’était une de ces fameuses cages à prisonniers d’état qu’on appelait les fillettes du roi. Il y avait aux parois deux ou trois petites fenêtres, si drument treillissées d’épais barreaux de fer qu’on n’en voyait pas la vitre. La porte était une grande dalle de pierre plate, comme aux tombeaux. De ces portes qui ne servent jamais que pour entrer. Seulement, ici, le mort était un vivant.

Le roi se mit à marcher lentement autour du petit édifice en l’examinant avec soin, tandis que maître Olivier qui le suivait lisait tout haut le mémoire.

—«Pour avoir fait de neuf une grande cage de bois de grosses solives, membrures et sablières, contenant neuf pieds de long sur huit de lé, et de hauteur sept pieds entre deux planchers, lissée et boujonnée à gros boujons de fer, laquelle a été assise en une chambre étant à l’une des tours de la bastide Saint-Antoine, en laquelle cage est mis et détenu, par commandement du roi notre seigneur, un prisonnier qui habitait précédemment une vieille cage caduque et décrépite.—Ont été employées à cette dite cage neuve quatrevingt-seize solives de couche et cinquante-deux solives debout, dix sablières de trois toises de long; et ont été occupés dix-neuf charpentiers pour équarrir, ouvrer et tailler tout ledit bois en la cour de la Bastille pendant vingt jours...»

—D’assez beaux cœurs de chêne, dit le roi en cognant du poing la charpente.

—«... Il est entré dans cette cage, poursuivit l’autre, deux cent vingt gros boujons de fer, de neuf pieds et de huit, le surplus de moyenne longueur, avec les rouelles, pommelles et contre-bandes servant auxdits boujons, pesant tout ledit fer trois mille sept cent trente-cinq livres; outre huit grosses équières de fer servant à attacher ladite cage, avec les crampons et clous pesant ensemble deux cent dix-huit livres de fer, sans compter le fer des treillis des fenêtres de la chambre où la cage a été posée, les barres de fer de la porte de la chambre et autres choses...»

—Voilà bien du fer, dit le roi, pour contenir la légèreté d’un esprit!

—«... Le tout revient à trois cent dix-sept livres cinq sols sept deniers.»

—Pasque-Dieu! s’écria le roi.

A ce juron, qui était le favori de Louis XI, il parut que quelqu’un se réveillait dans l’intérieur de la cage, on entendit des chaînes qui écorchaient le plancher avec bruit, et il s’éleva une voix faible qui semblait sortir de la tombe:—Sire! sire! grâce!—On ne pouvait voir celui qui parlait ainsi.

—Trois cent dix-sept livres cinq sols sept deniers! reprit Louis XI.

La voix lamentable qui était sortie de la cage avait glacé tous les assistants, maître Olivier lui-même. Le roi seul avait l’air de ne pas l’avoir entendue. Sur son ordre, maître Olivier reprit sa lecture, et sa majesté continua froidement l’inspection de la cage.

—«... Outre cela, il a été payé à un maçon qui a fait les trous pour poser les grilles des fenêtres et le plancher de la chambre où est la cage, parce que le plancher n’eût pu porter cette cage à cause de sa pesanteur, vingt-sept livres quatorze sols parisis...»

La voix recommença à gémir.

—Grâce! sire! Je vous jure que c’est monsieur le cardinal d’Angers qui a fait la trahison, et non pas moi.

—Le maçon est rude! dit le roi. Continue, Olivier.

Olivier continua:

—«A un menuisier, pour fenêtres, couches, selle percée et autres choses, vingt livres deux sols parisis...»

La voix continuait aussi.

—Hélas! sire! ne m’écouterez-vous pas? Je vous proteste que ce n’est pas moi qui ai écrit la chose à monseigneur de Guyenne, mais monsieur le cardinal Balue!

—Le menuisier est cher, observa le roi.—Est-ce tout?

—Non, sire.—«... A un vitrier, pour les vitres de ladite chambre, quarante-six sols huit deniers parisis.»

—Faites grâce, sire! N’est-ce donc pas assez qu’on ait donné tous mes biens à mes juges, ma vaisselle à monsieur de Torcy, ma librairie à maître Pierre Doriolle, ma tapisserie au gouverneur du Roussillon? Je suis innocent. Voilà quatorze ans que je grelotte dans une cage de fer. Faites grâce, sire! vous retrouverez cela dans le ciel.

—Maître Olivier, dit le roi, le total?

—Trois cent soixante-sept livres huit sols trois deniers parisis.

—Notre-Dame! cria le roi. Voilà une cage outrageuse!

Il arracha le cahier des mains de maître Olivier, et se mit à compter lui-même sur ses doigts, en examinant tour à tour le papier et la cage. Cependant on entendait sangloter le prisonnier. Cela était lugubre dans l’ombre, et les visages se regardaient en pâlissant.

—Quatorze ans, sire! voilà quatorze ans! depuis le mois d’avril 1469. Au nom de la sainte mère de Dieu, sire, écoutez-moi! Vous avez joui tout ce temps de la chaleur du soleil. Moi, chétif, ne verrai-je plus jamais le jour? Grâce, sire! Soyez miséricordieux. La clémence est une belle vertu royale qui rompt les courantes de la colère. Croit-elle, votre majesté, que ce soit à l’heure de la mort un grand contentement pour un roi de n’avoir laissé aucune offense impunie? D’ailleurs, sire, je n’ai point trahi votre majesté, c’est monsieur d’Angers. Et j’ai au pied une bien lourde chaîne, et une grosse boule de fer au bout, beaucoup plus pesante qu’il n’est de raison. Hé! sire! ayez pitié de moi!

—Olivier, dit le roi en hochant la tête, je remarque qu’on me compte le muid de plâtre à vingt sols, qui n’en vaut que douze. Vous referez ce mémoire.

Il tourna le dos à la cage, et se mit en devoir de sortir de la chambre. Le misérable prisonnier, à l’éloignement des flambeaux et du bruit, jugea que le roi s’en allait.

—Sire! sire! cria-t-il avec désespoir.

La porte se referma. Il ne vit plus rien, et n’entendit plus que la voix rauque du guichetier, qui lui chantait aux oreilles la chanson:

Maître Jean Balue A perdu la vue De ses évêchés, Monsieur de Verdun N’en a plus pas un, Tous sont dépêchés.

Le roi remontait en silence à son retrait, et son cortège le suivait, terrifié des derniers gémissements du condamné. Tout à coup, sa majesté se tourna vers le gouverneur de la Bastille.

—A propos, dit-elle, n’y avait-il pas quelqu’un dans cette cage?

—Pardieu, sire! répondit le gouverneur, stupéfait de la question.

—Et qui donc?

—Monsieur l’évêque de Verdun.

Le roi savait cela mieux que personne. Mais c’était une manie.

—Ah! dit-il avec l’air naïf d’y songer pour la première fois, Guillaume de Harancourt, l’ami de monsieur le cardinal Balue. Un bon diable d’évêque!

Au bout de quelques instants, la porte du retrait s’était rouverte puis reclose sur les cinq personnages que le lecteur y a vus au commencement de ce chapitre, et qui y avaient repris leurs places, leurs causeries à demi-voix et leurs attitudes.

Pendant l’absence du roi, on avait déposé sur sa table quelques dépêches, dont il rompit lui-même le cachet. Puis il se mit à les lire promptement l’une après l’autre, fit signe à maître Olivier, qui paraissait avoir près de lui office de ministre, de prendre une plume, et, sans lui faire part du contenu des dépêches, commença à lui en dicter à voix basse les réponses, que celui-ci écrivait, assez incommodément agenouillé devant la table.

Guillaume Rym observait.

Le roi parlait si bas, que les flamands n’entendaient rien de sa dictée, si ce n’est çà et là quelques lambeaux isolés et peu intelligibles, comme:

—... Maintenir les lieux fertiles par le commerce, et les stériles par les manufactures...—Faire voir aux seigneurs anglais nos quatre bombardes, la Londres, la Brabant, la Bourg-en-Bresse, la Saint-Omer...—L’artillerie est cause que la guerre se fait maintenant plus judicieusement...—A M. de Bressuire, notre ami...—Les armées ne s’entretiennent sans les tributs...—Etc.

Une fois il haussa la voix:

—Pasque-Dieu! monsieur le roi de Sicile scelle ses lettres sur cire jaune, comme un roi de France. Nous avons peut-être tort de le lui permettre. Mon beau cousin de Bourgogne ne donnait pas d’armoiries à champ de gueules. La grandeur des maisons s’assure en l’intégrité des prérogatives. Note ceci, compère Olivier.

Une autre fois:

—Oh! oh! dit-il, le gros message! Que nous réclame notre frère l’empereur?—Et parcourant des yeux la missive en coupant sa lecture d’interjections:—Certes! les Allemagnes sont si grandes et puissantes qu’il est à peine croyable.—Mais nous n’oublions pas le vieux proverbe: La plus belle comté est Flandre; la plus belle duché, Milan; le plus beau royaume, France.—N’est-ce pas, messieurs les flamands?

Cette fois, Coppenole s’inclina avec Guillaume Rym. Le patriotisme du chaussetier était chatouillé.

Une dernière dépêche fit froncer le sourcil à Louis XI.

—Qu’est cela? s’écria-t-il. Des plaintes et quérimonies contre nos garnisons de Picardie! Olivier, écrivez en diligence à M. le maréchal de Rouault.—Que les disciplines se relâchent.—Que les gendarmes des ordonnances, les nobles de ban, les francs-archers, les suisses, font des maux infinis aux manants.—Que l’homme de guerre, ne se contentant pas des biens qu’il trouve en la maison des laboureurs, les contraint à grands coups de bâton ou de voulge à aller querir du vin à la ville, du poisson, des épiceries et autres choses excessives.—Que monsieur le roi sait cela.—Que nous entendons garder notre peuple des inconvénients, larcins et pilleries.—Que c’est notre volonté, par Notre-Dame!—Qu’en outre, il ne nous agrée pas qu’aucun ménétrier, barbier, ou valet de guerre, soit vêtu comme prince, de velours, de drap de soie et d’anneaux d’or.—Que ces vanités sont haineuses à Dieu.—Que nous nous contentons, nous qui sommes gentilhomme, d’un pourpoint de drap à seize sols l’aune de Paris.—Que messieurs les goujats peuvent bien se rabaisser jusque-là, eux aussi.—Mandez et ordonnez.—A monsieur de Rouault, notre ami.—Bien.

Il dicta cette lettre à haute voix, d’un ton ferme et par saccades. Au moment où il achevait, la porte s’ouvrit et donna passage à un nouveau personnage, qui se précipita tout effaré dans la chambre en criant:—Sire! sire! il y a une sédition de populaire dans Paris!

La grave figure de Louis XI se contracta; mais ce qu’il y eut de visible dans son émotion passa comme un éclair. Il se contint, et dit avec une sévérité tranquille:

—Compère Jacques, vous entrez bien brusquement!

—Sire! sire! il y a une révolte! reprit le compère Jacques essoufflé.

Le roi, qui s’était levé, lui prit rudement le bras et lui dit à l’oreille, de façon à être entendu de lui seul, avec une colère concentrée et un regard oblique sur les flamands:

—Tais-toi, ou parle bas!

Le nouveau venu comprit, et se mit à lui faire tout bas une narration très effarouchée, que le roi écoutait avec calme, tandis que Guillaume Rym faisait remarquer à Coppenole le visage et l’habit du nouveau venu, sa capuce fourrée, caputia fourrata, son épitoge courte, epitogia curta, sa robe de velours noir, qui annonçait un président de la cour des comptes.

A peine ce personnage eut-il donné au roi quelques explications, que Louis XI s’écria en éclatant de rire:

—En vérité! parlez tout haut, compère Coictier! Qu’avez-vous à parler bas ainsi? Notre-Dame sait que nous n’avons rien de caché pour nos bons amis flamands.

—Mais, sire...

—Parlez tout haut!

Le «compère Coictier» demeurait muet de surprise.

—Donc, reprit le roi,—parlez, monsieur,—il y a une émotion de manants dans notre bonne ville de Paris?

—Oui, sire.

—Et qui se dirige, dites-vous, contre monsieur le bailli du Palais-de-Justice?

—Il y a apparence, répondit le compère, qui balbutiait encore tout étourdi du brusque et inexplicable changement qui venait de s’opérer dans les pensées du roi.

Louis XI reprit:—Où le guet a-t-il rencontré la cohue?

—Cheminant de la Grande-Truanderie vers le Pont-aux-Changeurs. Je l’ai rencontrée moi-même comme je venais ici pour obéir aux ordres de votre majesté. J’en ai entendu quelques-uns qui criaient: A bas le bailli du Palais!

—Et quels griefs ont-ils contre le bailli?

—Ah! dit le compère Jacques, qu’il est leur seigneur.

—Vraiment!

—Oui, sire. Ce sont des marauds de la cour des Miracles. Voilà longtemps déjà qu’ils se plaignent du bailli, dont ils sont vassaux. Ils ne veulent le reconnaître ni comme justicier ni comme voyer.

—Oui-da! repartit le roi avec un sourire de satisfaction qu’il s’efforçait en vain de déguiser.

—Dans toutes leurs requêtes au parlement, reprit le compère Jacques, ils prétendent n’avoir que deux maîtres, votre majesté et leur Dieu, qui est, je crois, le diable.

—Hé! hé! dit le roi.

Il se frottait les mains, il riait de ce rire intérieur qui fait rayonner le visage. Il ne pouvait dissimuler sa joie, quoiqu’il essayât par instants de se composer. Personne n’y comprenait rien, pas même maître Olivier. Il resta un moment silencieux, avec un air pensif, mais content.

—Sont-ils en force? demanda-t-il tout à coup.

—Oui certes, sire, répondit le compère Jacques.

—Combien?

—Au moins six mille.

Le roi ne put s’empêcher de dire: Bon! Il reprit:

—Sont-ils armés?

—Des faulx, des piques, des hacquebutes, des pioches. Toutes sortes d’armes fort violentes.

Le roi ne parut nullement inquiet de cet étalage. Le compère Jacques crut devoir ajouter:

—Si votre majesté n’envoie pas promptement au secours du bailli, il est perdu.

—Nous enverrons, dit le roi avec un faux air sérieux. C’est bon. Certainement nous enverrons. Monsieur le bailli est notre ami. Six mille! Ce sont de déterminés drôles. La hardiesse est merveilleuse, et nous en sommes fort courroucé. Mais nous avons peu de monde cette nuit autour de nous.—Il sera temps demain matin.

Le compère Jacques se récria.—Tout de suite, sire! Le bailliage aura vingt fois le temps d’être saccagé, la seigneurie violée et le bailli pendu. Pour Dieu, sire! envoyez avant demain matin.

Le roi le regarda en face.—Je vous ai dit demain matin.

C’était un de ces regards auxquels on ne réplique pas.

Après un silence. Louis XI éleva de nouveau la voix.

—Mon compère Jacques, vous devez savoir cela? Quelle était... Il se reprit: Quelle est la juridiction féodale du bailli?

—Sire, le bailli du Palais a la rue de la Calandre jusqu’à la rue de l’Herberie, la place Saint-Michel et les lieux vulgairement nommés les Mureaux assis près de l’église Notre-Dame-des-Champs (ici Louis XI souleva le bord de son chapeau), lesquels hôtels sont au nombre de treize, plus la Cour des Miracles, plus la Maladerie appelée la Banlieue, plus toute la chaussée qui commence à cette Maladerie et finit à la porte Saint-Jacques. De ces divers endroits il est voyer, haut, moyen et bas justicier, plein seigneur.

—Ouais! dit le roi en se grattant l’oreille gauche avec la main droite, cela fait un bon bout de ma ville! Ah! monsieur le bailli était roi de tout cela!

Cette fois il ne se reprit point. Il continua, rêveur et comme se parlant à lui-même:

—Tout beau, monsieur le bailli! vous aviez là entre les dents un gentil morceau de notre Paris!

Tout à coup il fit explosion:—Pasque-Dieu! qu’est-ce que c’est que ces gens qui se prétendent voyers, justiciers, seigneurs et maîtres chez nous? qui ont leur péage à tout bout de champ, leur justice et leur bourreau à tout carrefour parmi notre peuple? de façon que, comme le Grec se croyait autant de dieux qu’il avait de fontaines, et le Persan autant qu’il voyait d’étoiles, le Français se compte autant de rois qu’il voit de gibets! Pardieu! cette chose est mauvaise, et la confusion m’en déplaît. Je voudrais bien savoir si c’est la grâce de Dieu qu’il y ait à Paris un autre voyer que le roi, une autre justice que notre parlement, un autre empereur que nous dans cet empire! Par la foi de mon âme! il faudra bien que le jour vienne où il n’y aura en France qu’un roi, qu’un seigneur, qu’un juge, qu’un coupe-tête, comme il n’y a au paradis qu’un Dieu!

Il souleva encore son bonnet, et continua, rêvant toujours, avec l’air et l’accent d’un chasseur qui agace et lance sa meute:—Bon! mon peuple! bravement! brise ces faux seigneurs! fais la besogne. Sus! sus! pille-les, pends-les, saccage-les!... Ah! vous voulez être rois, messeigneurs? Va! peuple! va!

Ici il s’interrompit brusquement, se mordit la lèvre, comme pour rattraper sa pensée à demi échappée, appuya tour à tour son œil perçant sur chacun des cinq personnages qui l’entouraient, et tout à coup saisissant son chapeau à deux mains et le regardant en face, il lui dit:—Oh! je te brûlerais si tu savais ce qu’il y a dans ma tête!

Puis, promenant de nouveau autour de lui le regard attentif et inquiet du renard qui rentre sournoisement à son terrier:

—Il n’importe! nous secourrons monsieur le bailli. Par malheur nous n’avons que peu de troupe ici en ce moment contre tant de populaire. Il faut attendre jusqu’à demain. On remettra l’ordre en la Cité, et l’on pendra vertement tout ce qui sera pris.

—A propos, sire! dit le compère Coictier, j’ai oublié cela dans le premier trouble, le guet a saisi deux traînards de la bande. Si votre majesté veut voir ces hommes, ils sont là.

—Si je veux les voir! cria le roi. Comment! Pasque-Dieu! tu oublies chose pareille!—Cours vite, toi, Olivier! va les chercher.

Maître Olivier sortit et rentra un moment après avec les deux prisonniers, environnés d’archers de l’ordonnance. Le premier avait une grosse face idiote, ivre et étonnée. Il était vêtu de guenilles et marchait en pliant le genou et en traînant le pied. Le second était une figure blême et souriante que le lecteur connaît déjà.

Le roi les examina un instant sans mot dire, puis s’adressant brusquement au premier:

—Comment t’appelles-tu?

—Gieffroy Pincebourde.

—Ton métier?

—Truand.

—Qu’allais-tu faire dans cette damnable sédition?

Le truand regarda le roi, en balançant ses bras d’un air hébété. C’était une de ces têtes mal conformées où l’intelligence est à peu près aussi à l’aise que la lumière sous l’éteignoir.

—Je ne sais pas, dit-il. On allait, j’allais.

—N’alliez-vous pas attaquer outrageusement et piller votre seigneur le bailli du Palais?

—Je sais qu’on allait prendre quelque chose chez quelqu’un. Voilà tout.

Un soldat montra au roi une serpe qu’on avait saisie sur le truand.

—Reconnais-tu cette arme? demanda le roi.

—Oui, c’est ma serpe. Je suis vigneron.

—Et reconnais-tu cet homme pour ton compagnon? ajouta Louis XI, en désignant l’autre prisonnier.

—Non. Je ne le connais point.

—Il suffit, dit le roi. Et faisant un signe du doigt au personnage silencieux, immobile près de la porte, que nous avons déjà fait remarquer au lecteur:

—Compère Tristan, voilà un homme pour vous.

Tristan l’Hermite s’inclina. Il donna un ordre à voix basse à deux archers, qui emmenèrent le pauvre truand.

Cependant le roi s’était approché du second prisonnier, qui suait à grosses gouttes.—Ton nom?

—Sire, Pierre Gringoire.

—Ton métier?

—Philosophe, sire.

—Comment te permets-tu, drôle, d’aller investir notre ami monsieur le bailli du Palais, et qu’as-tu à dire de cette émotion populaire?

—Sire, je n’en étais pas.

—Or çà! paillard, n’as-tu pas été appréhendé par le guet dans cette mauvaise compagnie?

—Non, sire, il y a méprise. C’est une fatalité. Je fais des tragédies. Sire, je supplie votre majesté de m’entendre. Je suis poëte. C’est la mélancolie des gens de ma profession d’aller la nuit par les rues. Je passais par là ce soir. C’est grand hasard. On m’a arrêté à tort. Je suis innocent de cette tempête civile. Votre majesté voit que le truand ne m’a pas reconnu. Je conjure votre majesté...

—Tais-toi! dit le roi entre deux gorgées de tisane. Tu nous romps la tête.

Tristan l’Hermite s’avança et, désignant Gringoire du doigt:

—Sire, peut-on pendre aussi celui-là?

C’était la première parole qu’il proférait.

—Peuh! répondit négligemment le roi. Je n’y vois pas d’inconvénients.

—J’en vois beaucoup, moi! dit Gringoire.

Notre philosophe était en ce moment plus vert qu’une olive. Il vit à la mine froide et indifférente du roi qu’il n’y avait plus de ressource que dans quelque chose de très pathétique, et se précipita aux pieds de Louis XI en s’écriant avec une gesticulation désespérée:

—Sire! votre majesté daignera m’entendre. Sire! n’éclatez pas en tonnerre sur si peu de chose que moi. La grande foudre de Dieu ne bombarde pas une laitue. Sire, vous êtes un auguste monarque très puissant, ayez pitié d’un pauvre homme honnête, et qui serait plus empêché d’attiser une révolte qu’un glaçon de donner une étincelle! Très gracieux sire, la débonnaireté est vertu de lion et de roi. Hélas! la rigueur ne fait qu’effaroucher les esprits, les bouffées impétueuses de la bise ne sauraient faire quitter le manteau au passant, le soleil donnant de ses rayons peu à peu l’échauffe de telle sorte qu’il le fera mettre en chemise. Sire, vous êtes le soleil. Je vous le proteste, mon souverain maître et seigneur, je ne suis pas un compagnon truand, voleur et désordonné. La révolte et les briganderies ne sont pas de l’équipage d’Apollo. Ce n’est pas moi qui m’irai précipiter dans ces nuées qui éclatent en des bruits de séditions. Je suis un fidèle vassal de votre majesté. La même jalousie qu’a le mari pour l’honneur de sa femme, le ressentiment qu’a le fils pour l’amour de son père, un bon vassal les doit avoir pour la gloire de son roi, il doit sécher pour le zèle de sa maison, pour l’accroissement de son service. Toute autre passion qui le transporterait ne serait que fureur. Voilà, sire, mes maximes d’état. Donc, ne me jugez pas séditieux et pillard à mon habit usé aux coudes. Si vous me faites grâce, sire, je l’userai aux genoux à prier Dieu soir et matin pour vous! Hélas! je ne suis pas extrêmement riche, c’est vrai. Je suis même un peu pauvre. Mais non vicieux pour cela. Ce n’est pas ma faute. Chacun sait que les grandes richesses ne se tirent pas des belles-lettres, et que les plus consommés aux bons livres n’ont pas toujours gros feu l’hiver. La seule avocasserie prend tout le grain et ne laisse que la paille aux autres professions scientifiques. Il y a quarante très excellents proverbes sur le manteau troué des philosophes. Oh! sire! la clémence est la seule lumière qui puisse éclairer l’intérieur d’une grande âme. La clémence porte le flambeau devant toutes les autres vertus. Sans elle, ce sont des aveugles qui cherchent Dieu à tâtons. La miséricorde, qui est la même chose que la clémence, fait l’amour des sujets qui est le plus puissant corps de garde à la personne du prince. Qu’est-ce que cela vous fait, à vous majesté dont les faces sont éblouies, qu’il y ait un pauvre homme de plus sur la terre? un pauvre innocent philosophe barbotant dans les ténèbres de la calamité, avec son gousset vide qui résonne sur son ventre creux? D’ailleurs, sire, je suis un lettré. Les grands rois se font une perle à leur couronne de protéger les lettres. Hercules ne dédaignait pas le titre de Musagète. Mathias Corvin favorisait Jean de Monroyal, l’ornement des mathématiques. Or c’est une mauvaise manière de protéger les lettres que de pendre les lettrés. Quelle tache à Alexandre s’il avait fait pendre Aristoteles! Ce trait ne serait pas un petit moucheron sur le visage de sa réputation pour l’embellir, mais bien un malin ulcère pour le défigurer. Sire! j’ai fait un très expédient épithalame pour mademoiselle de Flandre et monseigneur le très auguste dauphin. Cela n’est pas d’un boute-feu de rébellion. Votre majesté voit que je ne suis pas un grimaud, que j’ai étudié excellemment, et que j’ai beaucoup d’éloquence naturelle. Faites-moi grâce, sire. Cela faisant, vous ferez une action galante à Notre-Dame, et je vous jure que je suis très effrayé de l’idée d’être pendu!

En parlant ainsi, le désolé Gringoire baisait les pantoufles du roi, et Guillaume Rym disait tout bas à Coppenole:—Il fait bien de se traîner à terre. Les rois sont comme le Jupiter de Crète, ils n’ont des oreilles qu’aux pieds.—Et, sans s’occuper du Jupiter de Crète, le chaussetier répondait avec un lourd sourire, l’œil fixé sur Gringoire:—Oh! que c’est bien cela! je crois entendre le chancelier Hugonet me demander grâce.

Quand Gringoire s’arrêta enfin tout essoufflé, il leva la tête en tremblant vers le roi, qui grattait avec son ongle une tache que ses chausses avaient au genou. Puis sa majesté se mit à boire au hanap de tisane. Du reste, elle ne soufflait mot, et ce silence torturait Gringoire. Le roi le regarda enfin.—Voilà un terrible braillard! dit-il. Puis se tournant vers Tristan l’Hermite:—Bah! lâchez-le!

Gringoire tomba sur le derrière, tout épouvanté de joie.

—En liberté! grogna Tristan. Votre majesté ne veut-elle pas qu’on le retienne un peu en cage?

—Compère, repartit Louis XI, crois-tu que ce soit pour de pareils oiseaux que nous faisons faire des cages de trois cent soixante-sept livres huit sous trois deniers? Lâchez-moi incontinent le paillard (Louis XI affectionnait ce mot, qui faisait avec Pasque-Dieu le fond de sa jovialité), et mettez-le hors avec une bourrade!

—Ouf! s’écria Gringoire, que voilà un grand roi!

Et, de peur d’un contre-ordre, il se précipita vers la porte, que Tristan lui rouvrit d’assez mauvaise grâce. Les soldats sortirent avec lui en le poussant devant eux à grands coups de poing, ce que Gringoire supporta en vrai philosophe stoïcien.

La bonne humeur du roi, depuis que la révolte contre le bailli lui avait été annoncée, perçait dans tout. Cette clémence inusitée n’en était pas un médiocre signe. Tristan l’Hermite dans son coin avait la mine renfrognée d’un dogue qui a vu et qui n’a pas eu.

Le roi cependant battait gaiement avec les doigts sur le bras de sa chaise la marche de Pont-Audemer. C’était un prince dissimulé, mais qui savait beaucoup mieux cacher ses peines que ses joies. Ces manifestations extérieures de joie à toute bonne nouvelle allaient quelquefois très loin; ainsi, à la mort de Charles le Téméraire, jusqu’à vouer des balustrades d’argent à Saint-Martin de Tours; à son avénement au trône, jusqu’à oublier d’ordonner les obsèques de son père.

—Hé! sire! s’écria tout à coup Jacques Coictier, qu’est devenue la pointe aiguë de maladie pour laquelle votre majesté m’avait fait mander?

—Oh! dit le roi, vraiment je souffre beaucoup, mon compère. J’ai l’oreille sibilante, et des râteaux de feu qui me raclent la poitrine.

Coictier prit la main du roi, et se mit à lui tâter le pouls avec une mine capable.

—Regardez, Coppenole, disait Rym à voix basse. Le voilà entre Coictier et Tristan. C’est là toute sa cour. Un médecin pour lui, un bourreau pour les autres.

En tâtant le pouls du roi, Coictier prenait un air de plus en plus alarmé. Louis XI le regardait avec quelque anxiété. Coictier se rembrunissait à vue d’œil. Le brave homme n’avait d’autre métairie que la mauvaise santé du roi. Il l’exploitait de son mieux.

—Oh! oh! murmura-t-il enfin, ceci est grave, en effet.

—N’est-ce pas? dit le roi inquiet.

—Pulsus creber, anhelans, crepitans, irregularis, continua le médecin.

—Pasque-Dieu!

—Avant trois jours, ceci peut emporter son homme.

—Notre-Dame! s’écria le roi. Et le remède, compère?

—J’y songe, sire.

Il fit tirer la langue à Louis XI, hocha la tête, fit la grimace, et, tout au milieu de ces simagrées:

—Pardieu, sire, dit-il tout à coup, il faut que je vous conte qu’il y a une recette des régales vacante, et que j’ai un neveu.

—Je donne ma recette à ton neveu, compère Jacques, répondit le roi; mais tire-moi ce feu de la poitrine.

—Puisque votre majesté est si clémente, reprit le médecin, elle ne refusera pas de m’aider un peu en la bâtisse de ma maison rue Saint-André-des-Arcs.

—Heuh! dit le roi.

—Je suis au bout de ma finance, poursuivit le docteur, et il serait vraiment dommage que la maison n’eût pas de toit. Non pour la maison, qui est simple et toute bourgeoise, mais pour les peintures de Jehan Fourbault, qui en égayent le lambris. Il y a une Diane en l’air qui vole, mais si excellente, si tendre, si délicate, d’une action si ingénue, la tête si bien coiffée et couronnée d’un croissant, la chair si blanche, qu’elle donne de la tentation à ceux qui la regardent trop curieusement. Il y a aussi une Cérès. C’est encore une très belle divinité. Elle est assise sur des gerbes de blé, et coiffée d’une guirlande galante d’épis entrelacés de salsifis et autres fleurs. Il ne se peut rien voir de plus amoureux que ses yeux, de plus rond que ses jambes, de plus noble que son air, de mieux drapé que sa jupe. C’est une des beautés les plus innocentes et les plus parfaites qu’ait produites le pinceau.

—Bourreau! grommela Louis XI, où en veux-tu venir?

—Il me faut un toit sur ces peintures, sire, et, quoique ce soit peu de chose, je n’ai plus d’argent.

—Combien est-ce, ton toit?

—Mais... un toit de cuivre historié et doré, deux mille livres au plus.

—Ah! l’assassin! cria le roi. Il ne m’arrache pas une dent qui ne soit un diamant.

—Ai-je mon toit? dit Coictier.

—Oui! et va au diable, mais guéris-moi.

Jacques Coictier s’inclina profondément et dit:

—Sire, c’est un répercussif qui vous sauvera. Nous vous appliquerons sur les reins le grand défensif, composé avec le cérat, le bol d’Arménie, le blanc d’œuf, l’huile et le vinaigre. Vous continuerez votre tisane, et nous répondons de votre majesté.

Une chandelle qui brille n’attire pas qu’un moucheron. Maître Olivier, voyant le roi en libéralité et croyant le moment bon, s’approcha à son tour:—Sire...

—Qu’est-ce encore? dit Louis XI.

—Sire, votre majesté sait que maître Simon Radin est mort?

—Eh bien?

—C’est qu’il était conseiller du roi sur le fait de la justice du trésor.

—Eh bien?

—Sire, sa place est vacante.

En parlant ainsi, la figure hautaine de maître Olivier avait quitté l’expression arrogante pour l’expression basse. C’est le seul rechange qu’ait une figure de courtisan. Le roi le regarda très en face, et dit d’un ton sec:—Je comprends.

Il reprit:

—Maître Olivier, le maréchal de Boucicaut disait: Il n’est don que de roi, il n’est peschier que en la mer. Je vois que vous êtes de l’avis de monsieur de Boucicaut. Maintenant oyez ceci. Nous avons bonne mémoire. En 68, nous vous avons fait varlet de notre chambre; en 69, garde du châtel du pont de Saint-Cloud à cent livres tournois de gages (vous les vouliez parisis). En novembre 73, par lettres données à Gergeole, nous vous avons institué concierge du bois de Vincennes, au lieu de Gilbert Acle, écuyer; en 75, gruyer de la forêt de Rouvray-lez-Saint-Cloud, en place de Jacques Le Maire; en 78, nous vous avons gracieusement assis, par lettres patentes scellées sur double queue de cire verte, une rente de dix livres parisis, pour vous et votre femme, sur la place aux marchands, sise à l’école Saint-Germain; en 79, nous vous avons fait gruyer de la forêt de Senart, au lieu de ce pauvre Jehan Daiz; puis capitaine du château de Loches; puis gouverneur de Saint-Quentin; puis capitaine du pont de Meulan, dont vous vous faites appeler comte. Sur les cinq sols d’amende que paye tout barbier qui rase un jour de fête, il y a trois sols pour vous, et nous avons votre reste. Nous avons bien voulu changer votre nom de Le Mauvais, qui ressemblait trop à votre mine. En 74, nous vous avons octroyé, au grand déplaisir de notre noblesse, des armoiries de mille couleurs qui vous font une poitrine de paon. Pasque-Dieu! n’êtes-vous pas saoul? La pescherie n’est-elle point assez belle et miraculeuse? Et ne craignez-vous pas qu’un saumon de plus ne fasse chavirer votre bateau? L’orgueil vous perdra, mon compère. L’orgueil est toujours talonné de la ruine et de la honte. Considérez ceci, et taisez-vous.

Ces paroles, prononcées avec sévérité, firent revenir à l’insolence la physionomie de maître Olivier.

—Bon, murmura-t-il presque tout haut, on voit bien que le roi est malade aujourd’hui. Il donne tout au médecin.

Louis XI, loin de s’irriter de cette incartade, reprit avec quelque douceur:—Tenez, j’oubliais encore que je vous ai fait mon ambassadeur à Gand près de madame Marie.—Oui, messieurs, ajouta le roi en se tournant vers les flamands, celui-ci a été ambassadeur.—Là, mon compère, poursuivit-il en s’adressant à maître Olivier, ne nous fâchons pas, nous sommes vieux amis. Voilà qu’il est très tard. Nous avons terminé notre travail. Rasez-moi.

Nos lecteurs n’ont sans doute pas attendu jusqu’à présent pour reconnaître dans maître Olivier ce Figaro terrible que la providence, cette grande faiseuse de drames, a mêlé si artistement à la longue et sanglante comédie de Louis XI. Ce n’est pas ici que nous entreprendrons de développer cette figure singulière. Ce barbier du roi avait trois noms. A la cour, on l’appelait poliment Olivier le Daim; parmi le peuple, Olivier le Diable. Il s’appelait de son vrai nom Olivier le Mauvais.

Olivier le Mauvais donc resta immobile, boudant le roi, et regardant Jacques Coictier de travers.

—Oui, oui! le médecin! disait-il entre ses dents.

—Eh! oui, le médecin! reprit Louis XI avec une bonhomie singulière, le médecin a plus de crédit que toi. C’est tout simple. Il a prise sur nous par tout le corps, et tu ne nous tiens que par le menton. Va, mon pauvre barbier, cela se retrouvera. Que dirais-tu donc, et que deviendrait ta charge si j’étais un roi comme le roi Chilpéric qui avait pour geste de tenir sa barbe d’une main?—Allons, mon compère, vaque à ton office, rase-moi. Va chercher ce qu’il te faut.

Olivier, voyant que le roi avait pris le parti de rire, et qu’il n’y avait pas même moyen de le fâcher, sortit en grondant pour exécuter ses ordres.

Le roi se leva, s’approcha de la fenêtre, et tout à coup l’ouvrant avec une agitation extraordinaire:

—Oh! oui! s’écria-t-il en battant des mains, voilà une rougeur dans le ciel sur la Cité. C’est le bailli qui brûle. Ce ne peut être que cela. Ah! mon bon peuple! voilà donc que tu m’aides enfin à l’écroulement des seigneuries!

Alors, se tournant vers les flamands:—Messieurs, venez voir ceci. N’est-ce pas un feu qui rougeoie?

Les deux Gantois s’approchèrent.

—Un grand feu, dit Guillaume Rym.

—Oh! ajouta Coppenole, dont les yeux étincelèrent tout à coup, cela me rappelle le brûlement de la maison du seigneur d’Hymbercourt. Il doit y avoir une grosse révolte là-bas.

—Vous croyez, maître Coppenole?—Et le regard de Louis XI était presque aussi joyeux que celui du chaussetier.—N’est-ce pas qu’il sera difficile d’y résister?

—Croix-Dieu! sire! votre majesté ébréchera là-dessus bien des compagnies de gens de guerre!

—Ah! moi! c’est différent, repartit le roi. Si je voulais!...

Le chaussetier répondit hardiment:

—Si cette révolte est ce que je suppose, vous auriez beau vouloir, sire!

—Compère, dit Louis XI, avec deux compagnies de mon ordonnance et une volée de serpentine, on a bon marché d’une populace de manants.

Le chaussetier, malgré les signes que lui faisait Guillaume Rym, paraissait déterminé à tenir tête au roi.

—Sire, les Suisses aussi étaient des manants. Monsieur le duc de Bourgogne était un grand gentilhomme, et il faisait fi de cette canaille. A la bataille de Grandson, sire, il criait: Gens de canons! feu sur ces vilains! et il jurait par saint Georges. Mais l’avoyer Scharnachtal se rua sur le beau duc avec sa massue et son peuple, et de la rencontre des paysans à peaux de buffle la luisante armée bourguignonne s’éclata comme une vitre au choc d’un caillou. Il y eut là bien des chevaliers de tués par des marauds; et l’on trouva monsieur de Château-Guyon, le plus grand seigneur de la Bourgogne, mort avec son grand cheval grison dans un petit pré de marais.

—L’ami, repartit le roi, vous parlez d’une bataille. Il s’agit d’une mutinerie. Et j’en viendrai à bout quand il me plaira de froncer le sourcil.

L’autre répliqua avec indifférence:

—Cela se peut, sire. En ce cas, c’est que l’heure du peuple n’est pas venue.

Guillaume Rym crut devoir intervenir.

—Maître Coppenole, vous parlez à un puissant roi.

—Je le sais, répondit gravement le chaussetier.

—Laissez-le dire, monsieur Rym mon ami, dit le roi. J’aime ce franc-parler. Mon père Charles septième disait que la vérité était malade. Je croyais, moi, qu’elle était morte, et qu’elle n’avait point trouvé de confesseur. Maître Coppenole me détrompe.

Alors, posant familièrement sa main sur l’épaule de Coppenole:

—Vous disiez donc, maître Jacques?...

—Je dis, sire, que vous avez peut-être raison, que l’heure du peuple n’est pas venue chez vous.

Louis XI le regarda avec son œil pénétrant.

—Et quand viendra cette heure, maître?

—Vous l’entendrez sonner.

—A quelle horloge, s’il vous plaît?

Coppenole avec sa contenance tranquille et rustique fit approcher le roi de la fenêtre.

—Écoutez, sire! Il y a ici un donjon, un beffroi, des canons, des bourgeois, des soldats. Quand le beffroi bourdonnera, quand les canons gronderont, quand le donjon croulera à grand bruit, quand bourgeois et soldats hurleront et s’entre-tueront, c’est l’heure qui sonnera.

Le visage de Louis devint sombre et rêveur. Il resta un moment silencieux, puis il frappa doucement de la main, comme on flatte une croupe de destrier, l’épaisse muraille du donjon.

—Oh! que non! dit-il. N’est-ce pas que tu ne crouleras pas si aisément, ma bonne Bastille?

Et se tournant d’un geste brusque vers le hardi Flamand:

—Avez-vous jamais vu une révolte, maître Jacques?

—J’en ai fait, dit le chaussetier.

—Comment faites-vous, dit le roi, pour faire une révolte?

—Ah! répondit Coppenole, ce n’est pas bien difficile. Il y a cent façons. D’abord il faut qu’on soit mécontent dans la ville. La chose n’est pas rare. Et puis le caractère des habitants. Ceux de Gand sont commodes à la révolte. Ils aiment toujours le fils du prince, le prince jamais. Eh bien! un matin, je suppose, on entre dans ma boutique, on me dit: Père Coppenole, il y a ceci, il y a cela, la demoiselle de Flandre veut sauver ses ministres, le grand bailli double le tru de l’esgrin, ou autre chose. Ce qu’on veut. Moi, je laisse là l’ouvrage, je sors de ma chausseterie, et je vais dans la rue, et je crie: A sac! Il y a bien toujours là quelque futaille défoncée. Je monte dessus, et je dis tout haut les premières paroles venues, ce que j’ai sur le cœur; et quand on est du peuple, sire, on a toujours quelque chose sur le cœur. Alors on s’attroupe, on crie, on sonne le tocsin, on arme les manants du désarmement des soldats, les gens du marché s’y joignent, et l’on va! Et ce sera toujours ainsi, tant qu’il y aura des seigneurs dans les seigneuries, des bourgeois dans les bourgs, et des paysans dans les pays.

—Et contre qui vous rebellez-vous ainsi? demanda le roi. Contre vos baillis? contre vos seigneurs?

—Quelquefois. C’est selon. Contre le duc aussi, quelquefois.

Louis XI alla se rasseoir, et dit avec un sourire:

—Ah! ici, ils n’en sont encore qu’aux baillis!

En cet instant Olivier le Daim rentra. Il était suivi de deux pages qui portaient les toilettes du roi; mais ce qui frappa Louis XI, c’est qu’il était en outre accompagné du prévôt de Paris et du chevalier du guet, lesquels paraissaient consternés. Le rancuneux barbier avait aussi l’air consterné, mais content en dessous. C’est lui qui prit la parole:

—Sire, je demande pardon à votre majesté de la calamiteuse nouvelle que je lui apporte.

Le roi en se tournant vivement écorcha la natte du plancher avec les pieds de sa chaise.

—Qu’est-ce à dire?

—Sire, reprit Olivier le Daim avec la mine méchante d’un homme qui se réjouit d’avoir à porter un coup violent, ce n’est pas sur le bailli du palais que se rue cette sédition populaire.

—Et sur qui donc?

—Sur vous, sire.

Le vieux roi se dressa debout et droit comme un jeune homme.—Explique-toi, Olivier! explique-toi! Et tiens bien ta tête, mon compère, car je te jure par la croix de Saint-Lô que si tu nous mens à cette heure l’épée qui a coupé le cou de monsieur de Luxembourg n’est pas si ébréchée qu’elle ne scie encore le tien!

Le serment était formidable. Louis XI n’avait juré que deux fois dans sa vie par la croix de Saint-Lô.

Olivier ouvrit la bouche pour répondre:—Sire...

—Mets-toi à genoux! interrompit violemment le roi. Tristan, veillez sur cet homme!

Olivier se mit à genoux, et dit froidement:—Sire, une sorcière a été condamnée à mort par votre cour de parlement. Elle s’est réfugiée dans Notre-Dame. Le peuple l’y veut reprendre de vive force. Monsieur le prévôt et monsieur le chevalier du guet, qui viennent de l’émeute, sont là pour me démentir si ce n’est pas la vérité. C’est Notre-Dame que le peuple assiége.

—Oui-da! dit le roi à voix basse, tout pâle et tout tremblant de colère. Notre-Dame! ils assiégent dans sa cathédrale Notre-Dame, ma bonne maîtresse!—Relève-toi, Olivier. Tu as raison. Je te donne la charge de Simon Radin. Tu as raison.—C’est à moi qu’on s’attaque. La sorcière est sous la sauvegarde de l’église, l’église est sous ma sauvegarde. Et moi qui croyais qu’il s’agissait du bailli! C’est contre moi!

Alors, rajeuni par la fureur, il se mit à marcher à grands pas. Il ne riait plus, il était terrible, il allait et venait, le renard s’était changé en hyène, il semblait suffoqué à ne pouvoir parler, ses lèvres remuaient, et ses poings décharnés se crispaient. Tout à coup il releva la tête, son œil cave parut plein de lumière, et sa voix éclata comme un clairon.—Main basse, Tristan! main basse sur ces coquins! Va, Tristan mon ami! tue! tue!

Cette éruption passée, il vint se rasseoir, et dit avec une rage froide et concentrée:

—Ici, Tristan!—Il y a près de nous dans cette Bastille les cinquante lances du vicomte de Gif, ce qui fait trois cents chevaux, vous les prendrez. Il y a aussi la compagnie des archers de notre ordonnance de M. de Châteaupers, vous la prendrez. Vous êtes prévôt des maréchaux, vous avez les gens de votre prévôté, vous les prendrez. A l’hôtel Saint-Pol, vous trouverez quarante archers de la nouvelle garde de monsieur le Dauphin, vous les prendrez; et avec tout cela, vous allez courir à Notre-Dame.—Ah! messieurs les manants de Paris, vous vous jetez ainsi tout au travers de la couronne de France, de la sainteté de Notre-Dame et de la paix de cette république!—Extermine, Tristan! extermine! et que pas un n’en réchappe que pour Montfaucon.

Tristan s’inclina.—C’est bon, sire!

Il ajouta après un silence:—Et que ferai-je de la sorcière?

Cette question fit songer le roi.

—Ah! dit-il, la sorcière!—Monsieur d’Estouteville, qu’est-ce que le peuple en voulait faire?

—Sire, répondit le prévôt de Paris j’imagine que, puisque le peuple la vient arracher de son asile de Notre-Dame, c’est que cette impunité le blesse et qu’il la veut pendre.

Le roi parut réfléchir profondément, puis s’adressant à Tristan l’Hermite:—Eh bien! mon compère, extermine le peuple et pends la sorcière.

—C’est cela, dit tout bas Rym à Coppenole, punir le peuple de vouloir, et faire ce qu’il veut.

—Il suffit, sire, répondit Tristan. Si la sorcière est encore dans Notre-Dame, faudra-t-il l’y prendre malgré l’asile?

—Pasque-Dieu, l’asile! dit le roi en se grattant l’oreille. Il faut pourtant que cette femme soit pendue.

Ici, comme pris d’une idée subite, il se rua à genoux devant sa chaise, ôta son chapeau, le posa sur le siége, et regardant dévotement l’une des amulettes de plomb qui le chargeaient:—Oh! dit-il les mains jointes, Notre-Dame de Paris, ma gracieuse patronne, pardonnez-moi. Je ne le ferai que cette fois. Il faut punir cette criminelle. Je vous assure, madame la Vierge, ma bonne maîtresse, que c’est une sorcière qui n’est pas digne de votre aimable protection. Vous savez, madame, que bien des princes très pieux ont outrepassé le privilége des églises pour la gloire de Dieu et la nécessité de l’état. Saint Hugues, évêque d’Angleterre, a permis au roi Édouard de prendre un magicien dans son église. Saint Louis de France, mon maître, a transgressé pour le même objet l’église de monsieur saint Paul; et monsieur Alphonse, fils du roi de Jérusalem, l’église même du Saint-Sépulcre. Pardonnez-moi donc pour cette fois, Notre-Dame de Paris. Je ne le ferai plus, et je vous donnerai une belle statue en argent, pareille à celle que j’ai donnée l’an passé à Notre-Dame d’Ecouys. Ainsi soit-il.

Il fit un signe de croix, se releva, se recoiffa, et dit à Tristan:—Faites diligence, mon compère. Prenez M. de Châteaupers avec vous. Vous ferez sonner le tocsin. Vous écraserez le populaire. Vous pendrez la sorcière. C’est dit. Et j’entends que le pourchas de l’exécution soit fait par vous. Vous m’en rendrez compte.—Allons, Olivier, je ne me coucherai pas cette nuit. Rase-moi.

Tristan l’Hermite s’inclina et sortit. Alors le roi, congédiant du geste Rym et Coppenole:—Dieu vous garde, messieurs mes bons amis les flamands. Allez prendre un peu de repos. La nuit s’avance, et nous sommes plus près du matin que du soir.

Tous deux se retirèrent, et en gagnant leurs appartements sous la conduite du capitaine de la Bastille, Coppenole disait à Guillaume Rym:

—Hum! j’en ai assez de ce roi qui tousse! J’ai vu Charles de Bourgogne ivre, il était moins méchant que Louis XI malade.

—Maître Jacques, répondit Rym, c’est que les rois ont le vin moins cruel que la tisane.

VI PETITE FLAMBE EN BAGUENAUD

En sortant de la Bastille, Gringoire descendit la rue Saint-Antoine de la vitesse d’un cheval échappé. Arrivé à la porte Baudoyer, il marcha droit à la croix de pierre qui se dressait au milieu de cette place, comme s’il eût pu distinguer dans l’obscurité la figure d’un homme vêtu et encapuchonné de noir qui était assis sur les marches de la croix.

—Est-ce vous, maître? dit Gringoire.

Le personnage noir se leva.

—Mort et passion! vous me faites bouillir, Gringoire. L’homme qui est sur la tour de Saint-Gervais vient de crier une heure et demie du matin.

—Oh! repartit Gringoire, ce n’est pas ma faute, mais celle du guet et du roi. Je viens de l’échapper belle. Je manque toujours d’être pendu. C’est ma prédestination.

—Tu manques tout, dit l’autre. Mais allons vite. As-tu le mot de passe?

—Figurez-vous, maître, que j’ai vu le roi. J’en viens. Il a une culotte de futaine. C’est une aventure.

—Oh! quenouille de paroles! que me fait ton aventure? As-tu le mot de passe des truands?

—Je l’ai. Soyez tranquille. Petite flambe en baguenaud.

—Bien. Autrement nous ne pourrions pénétrer jusqu’à l’église. Les truands barrent les rues. Heureusement il paraît qu’ils ont trouvé de la résistance. Nous arriverons peut-être encore à temps.

—Oui, maître. Mais comment entrerons-nous dans Notre-Dame?

—J’ai la clef des tours.

—Et comment en sortirons-nous?

—Il y a derrière le cloître une petite porte qui donne sur le Terrain, et de là sur l’eau. J’en ai pris la clef, et j’y ai amarré un bateau ce matin.

—J’ai joliment manqué d’être pendu! reprit Gringoire.

—Eh vite! allons! dit l’autre.

Tous deux descendirent à grands pas vers la Cité.

VII CHATEAUPERS A LA RESCOUSSE

Le lecteur se souvient peut-être de la situation critique où nous avons laissé Quasimodo. Le brave sourd, assailli de toutes parts, avait perdu, sinon tout courage, du moins tout espoir de sauver, non pas lui, il ne songeait pas à lui, mais l’égyptienne. Il courait éperdu sur la galerie. Notre-Dame allait être enlevée par les truands. Tout à coup un grand galop de chevaux emplit les rues voisines, et, avec une longue file de torches et une épaisse colonne de cavaliers abattant lances et brides, ces bruits furieux débouchèrent sur la place comme un ouragan:—France! France! Taillez les manants! Châteaupers à la rescousse! Prévôté! prévôté!

Les truands effarés firent volte-face.

Quasimodo, qui n’entendait pas, vit les épées nues, les flambeaux, les fers de piques, toute cette cavalerie, en tête de laquelle il reconnut le capitaine Phœbus, il vit la confusion des truands, l’épouvante chez les uns, le trouble chez les meilleurs, et il reprit de ce secours inespéré tant de force qu’il rejeta hors de l’église les premiers assaillants qui enjambaient déjà la galerie.

C’étaient en effet les troupes du roi qui survenaient.

Les truands firent bravement. Ils se défendirent en désespérés. Pris en flanc par la rue Saint-Pierre-aux-Bœufs et en queue par la rue du Parvis, acculés à Notre-Dame qu’ils assaillaient encore et que défendait Quasimodo, tout à la fois assiégeants et assiégés, ils étaient dans la situation singulière où se retrouva depuis, au fameux siége de Turin, en 1640, entre le prince Thomas de Savoie qu’il assiégeait et le marquis de Leganez qui le bloquait, le comte Henri d’Harcourt, Taurinum obsessor idem et obsessus, comme dit son épitaphe.

La mêlée fut affreuse. A chair de loup dent de chien, comme dit P. Mathieu. Les cavaliers du roi, au milieu desquels Phœbus de Châteaupers se comportait vaillamment, ne faisaient aucun quartier, et la taille reprenait ce qui échappait à l’estoc. Les truands, mal armés, écumaient et mordaient. Hommes, femmes, enfants, se jetaient aux croupes et aux poitrails des chevaux, et s’y accrochaient comme des chats avec les dents et les ongles des quatre membres. D’autres tamponnaient à coups de torches le visage des archers. D’autres piquaient des crocs de fer au cou des cavaliers et tiraient à eux. Ils déchiquetaient ceux qui tombaient.

On en remarqua un qui avait une large faulx luisante, et qui faucha longtemps les jambes des chevaux. Il était effrayant. Il chantait une chanson nasillarde, il lançait sans relâche et ramenait sa faulx. A chaque coup, il traçait autour de lui un grand cercle de membres coupés. Il avançait ainsi au plus fourré de la cavalerie, avec la lenteur tranquille, le balancement de tête et l’essoufflement régulier d’un moissonneur qui entame un champ de blé. C’était Clopin Trouillefou. Une arquebusade l’abattit.

Cependant les croisées s’étaient rouvertes. Les voisins, entendant les cris de guerre des gens du roi, s’étaient mêlés à l’affaire, et de tous les étages les balles pleuvaient sur les truands. Le Parvis était plein d’une fumée épaisse que la mousqueterie rayait de feu. On y distinguait confusément la façade de Notre-Dame, et l’Hôtel-Dieu décrépit, avec quelques hâves malades qui regardaient du haut de son toit écaillé de lucarnes.

Enfin les truands cédèrent. La lassitude, le défaut de bonnes armes, l’effroi de cette surprise, la mousqueterie des fenêtres, le brave choc des gens du roi, tout les abattit. Ils forcèrent la ligne des assaillants, et se mirent à fuir dans toutes les directions, laissant dans le Parvis un encombrement de morts.

Quand Quasimodo, qui n’avait pas cessé un moment de combattre, vit cette déroute, il tomba à deux genoux et leva les mains au ciel; puis, ivre de joie, il courut, il monta avec la vitesse d’un oiseau à cette cellule dont il avait si intrépidement défendu les approches. Il n’avait plus qu’une pensée maintenant, c’était de s’agenouiller devant celle qu’il venait de sauver une seconde fois.

Lorsqu’il entra dans la cellule, il la trouva vide.

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