SUD-ORANAIS (continued 2)
Reading edition
… Nous devînmes vite camarades, le déserteur et moi, et, presque toutes les fois que je venais à Djenan-ed-Dar, il s’empressait de me rejoindre, au café maure, qu’il préférait aux cantines tumultueuses, car il ne buvait pas.
Un soir, Seemann, me dit :
— Le malheur ici, c’est qu’on ne trouve rien à lire… jamais, même un journal ! On s’abrutit à vivre comme des bêtes. Il ferait bon, à cette heure, lire ici, ensemble, en prenant le café.
Il eut comme une hésitation.
— J’ai bien un livre… Mais voilà, toi, tu n’es pas chrétien, et tu ne voudrais sans doute pas…
Je lui parlai de la proche parenté de l’Islam et du vieux judaïsme, de leur même farouche monothéisme. Alors, tout joyeux, il courut à la vieille redoute, dans sa fruste chambrée de toub croulante.
Quand il revint, il déplia pieusement un très ancien foulard de cachemire jaune.
La reliure de maroquin noir de sa Bible s’illustrait d’une croix couchée obliquement sur une aube d’or, un large soleil se levant sur un vague horizon obscur.
Des noms allemands et des dates déjà anciennes rappelaient des souvenirs de jadis, écrits en belles lettres gothiques, sur la garde jaunie du livre. Entre les feuillets minces, usés, des fleurs naïves pâlissaient ; pensées, églantines, violettes mortes, tombant en poussière, cueillies sur des prairies lointaines.
— C’est la bible que le pasteur de chez nous a remise à ma mère le jour de son mariage. C’est tout ce que j’ai gardé d’elle et de la chère maison là-bas…
Un instant, la voix du légionnaire parut trembler un peu. Puis, ouvrant le livre sur les lamentations et les prophéties de destruction du grand Isaïe, il lut gravement, psalmodiant presque.
… Sur le désert vide, plongé en des transparences roses, le soir s’allumait.
D’un horizon à l’autre, une houle de flamme pourpre roulait à travers le ciel vert et or.
La voix lente du soldat scandait les versets, et sa langue septentrionale sonnait étrangement à cette heure et dans ce décor.
Le petit livre noir, talisman touchant rapporté des brumes du Nord où des siècles d’exil en avaient faussé et pâli la splendeur, redevenait peu à peu le livre d’Israël, conçu sur la terre semblable, aussi aride, de l’antique Judée resplendissante. Et, dans le dernier rayonnement rouge du soir, sur la dune basse, des armées et des tribus blanches passèrent, et des silhouettes de prophètes aux yeux âpres et ardents s’agitèrent…
Puis le légionnaire referma son livre, et le soir s’éteignit sur le désert violet où s’étaient dissipées les visions de la Bible.
Visions de Figuig
Sourires aimables sur des visages reposés, gestes lents et graves sous les voiles blancs. Silence et recueillement dans des cours vastes où les hommes glissent sans bruit, comme des apparitions. Murmures de prières, attitudes d’extase… Immobilité des choses à travers les siècles…
A première vue, on ne discerne rien d’autre dans les vieilles zaouïyas de l’Ouest, seules inexpugnables dans la tourmente qui gronde alentour et parmi les ruines d’un monde qui croule.
Et pourtant, derrière cette façade d’indifférence hautaine, dans cet éloignement des choses du siècle, il y a autre chose : des intrigues mystérieuses qui, au Maroc, finissent souvent dans le sang, des haines séculaires, des dévouements absolus à côté de savantes trahisons, des passions d’une violence terrible qui sommeillent dans les cœurs, des ferments de guerre et de massacre.
Mais, pour distinguer toutes ces choses cachées, il faut se faire admettre dans les zaouïyas, y vivre, y acquérir quelque confiance, car au dehors tout est blanc et apaisé…

Elmaïz de Figuig et le Djebel-Grouz.
Dans l’ancienne zaouïya de Bou-Amama, à Hamman-Foukani, après une journée chaude, traversée de souffles d’orage, un soir pesant et calme, avec une oppression particulière dans le silence.
Le soleil se couche sans les irisations limpides accoutumées, sans délicatesses de tons, en un incendie violent, passant sans transition du rouge sanglant de l’horizon au vert sulfureux du zénith où flottent quelques nuées d’un rose de chair.
La palmeraie voisine s’abîme en une ombre hâtive d’un bleu profond, presque noir déjà, pendant que, sur les cimes échevelées des dattiers, seules quelques flammes d’or rouge courent encore.
Au delà des murailles basses de la cour, c’est la grande plaine qui s’étend derrière Figuig jusqu’au Djebel-Grouz abrupt. Sablonneuse, à peine ondulée, elle brûle d’un feu terne, comme un immense brasier couvert de cendres mal éteintes.
Vers la droite, en contrebas, au milieu d’une vallée pierreuse, aride, se dresse la koubba de Sidi-Abdelkader-Mohammed, patron de Figuig. Sa grande coupole blanche prend des teintes de cuivre surchauffé, des reflets de métal en fusion coulent sur ses murs.
En face des ksour, très loin, sous les dentelures flamboyantes des montagnes, une ligne noire à peine distincte : les palmiers d’El-Ardja.
Plus près, voici le Dar-el-Beïda[20], la caserne du Makhzen chérifien, qui brasille toute seule dans la plaine déjà pâlissante.
Vers la gauche, à l’Ouest, la muraille robuste du Grouz assombri et la silhouette oblique du Djebel-Mélias en feu. Un grand décor où se jouent des féeries de lumière.
La nuit va tomber.
L’eddhen du mogh’reb[21] monte en notes lentes des hauts minarets blancs d’Elmaïz et d’Oudarhir. Rapides, de grandes ombres bleues sortent des excavations du sol vers les sommets qui s’éteignent peu à peu, noyés en des transparences marines.
Alors, contournant furtivement les murailles d’Oudarhir, surgissent, inattendus et inquiétants, une dizaine d’hommes hâves, décharnés, vêtus de guenilles sans nom. Ils sont armés de fusils Mauser et poussent devant eux quelques moutons maigres… Près de moi, un des serviteurs de la zaouïya, grave, au regard de caresse, et d’obscurité, achève de prier.
— Si Mohammed, lui dis-je, quels sont ces gens ?
— Oh rien, des bergers de Mélias seulement.
— Mais ils portent le turban voilé des Beni-Guil.
— Non. Ce sont des Arabes à nous. Ils s’habillent comme les Beni-Guil, parce qu’ils sont restés longtemps au chott Tigri.
Mais Si Mohammed me quitte brusquement et disparaît au tournant d’un corridor. Tandis que s’épaissit l’obscurité, ces bergers, qui ressemblent à des pillards, entrent dans les rues couvertes de Hammam-Foukani. Après un instant, j’entends des bêlements dans une arrière-cour de la zaouïya.
Si Mohammed, qui revient, traînant ses savates de cuir jaune, explique : — Ces pauvres gens, éprouvés par la guerre, viennent ici pour vendre leurs moutons et implorer la bénédiction du cheikh et de ses ancêtres, — que Dieu leur accorde ses grâces ! — ils n’ont point d’autre refuge que cette maison…
Une salle longue, aux murs nus, au sol couvert d’épais tapis de haute laine, avec, épars, de longs coussins de soie jaune et verte brochée de fleurs d’or.
Dans un haut chandelier de bronze, une bougie unique éclaire la pièce. Sur les tapis, la lumière discrète coule en ondes pourpres, en ondes vertes, glisse des reflets violets, mordorés, selon les colorations franches et chaudes des laines.
Dans un coin, un éclair mauve s’allume sur le flanc bombé d’une bouilloire marocaine en cuivre rouée, sur un haut trépied. A terre, un petit plateau luit comme une lune pâle. Des eaux adamantines ruissellent d’une cruche en cristal blanc, à côté des pierreries multicolores des petits verres à thé…
Si Mohammed ben Menouar, cousin et beau-frère de Bou-Amama, maître actuel de la zaouïya, est à demi couché sur le tapis. Son corps robuste et souple est drapé d’un burnous de drap grenat, et un haïk en fine laine encadre son visage brun et maigre, de type ksourien prononcé, avec une barbe noire où quelques fils blancs commencent, à se mêler.
… Masque d’intelligence, de ruse et de finesse, au regard tour à tour affable, presque caressant, ou tout à coup dur, au sourire sans douceur, souvent ironique. Gestes plutôt nombreux et vifs, sans l’ampleur grave et la retenue imposante des autres marabouts du Sud.
Si Ahmed aime à plaisanter et à rire. Quand il est avec des Européens, il tâche d’imiter leur ton léger et persifleur. Si Ahmed manifeste des sentiments favorables aux Français et atteste son dévouement…
A cette heure, chez lui, il semble préoccupé. Il me parle longuement de la palmeraie de Mélias et des gens de Foukani sans que je l’interroge. Il y met même une insistance qu’il n’a pas d’ordinaire, lui qui glisse si aisément sur le sujet qu’il ne lui plaît pas de traiter.
En face de nous, Ben Cheikh, le gardien de Sidi Slimane, avec qui je suis venue.
D’aspect chétif et franchement ascétique celui-là, avec une extraordinaire intensité de vie dans ses yeux fuyants.
Il parle librement devant celui qui remplace le maître exilé. Lui aussi a son importance, car il est le serviteur le plus dévoué de Bou-Amama à Beni-Ounif.
Il me raconte que des fidèles sont partis le matin pour aller en pèlerinage chez le marabout, là-bas, à sa zaouïya nomade qui se trouve actuellement au pied du Djebel-Teldj[22], à cinq ou six jours de marche au nord-ouest de Figuig. Avec un profond soupir, Ben Cheikh déplore la destinée qui le retient, lui qui voudrait tant revoir le maître. Puis, pour la centième fois peut-être depuis que je le connais, il me dit avec son sourire engageant :
« Si Mahmoud, tu devrais aller voir Sidi Bou-Amama. Avec moi et la protection de Si Ahmed, tu n’as rien à redouter. Tu iras à sa zaouïya, comme tu viens ici. Quant à Sidi Bou-Amama, il te recevra à bras ouverts, comme son propre fils… Tu devrais faire cela, Si Mahmoud. Après, à ton retour, tu pourrais dire aux Français : « J’ai vu Bou-Amama, et il ne m’a fait aucun mal. Il m’a bien reçu, comme il reçoit tous les musulmans algériens. Il n’est pas l’ennemi de la France, et entre lui et elle il n’y a qu’un malentendu… »
J’écoute et je réponds évasivement :
— In châh Allah — que Dieu veuille — j’irai !
Et j’irai peut-être un jour…
Le silence retombe. Vaguement Si Ahmed sourit. Ben Cheikh semble plongé en ses regrets de serviteur fanatique. La lumière vacille et promène de grandes ombres difformes sur les murs blancs.
… Je regarde ces deux hommes dont la surface polie et avenante cache des abîmes, ces hommes à l’âme fermée, à la volonté opiniâtrement tendue vers un seul but : servir Bou-Amama.
Et je les préfère ainsi, redevenus eux-mêmes, graves et silencieux, plus en harmonie avec le calme de l’heure et du lieu…
La porte est ouverte sur la large galerie couverte qui entoure le premier étage. En face, un lourd piller carré en toub se détache des ténèbres, sous le reflet rougeâtre de la bougie. Une forme blanche est accroupie à terre. Sous cette masse immobile de voiles lourds, on ne distingue pas le visage du serviteur noir. Dans la cour, on parle à voix basse. Des pieds nus d’esclaves passent avec des frôlements légers. Une lourde oppression pèse sur l’oasis endormie et sur cette maison.
L’heure s’avance, dans la nuit sans fraîcheur.
Si Ahmed se retire dans ses appartements, oubliant comme par hasard, à côté de moi, son revolver à fourreau de velours vert.
Ben Cheikh s’enroule dans son vieux burnous et je m’étends près de la porte restée ouverte.
Des choses vagues d’abord, des visions entrevues ici, flottent dans mon esprit. Puis cela se précise : ces bergers armés de fusils, qui sont venus si furtivement, à la tombée de la nuit, qui sont-ils ? Pourtant, ici, il n’y a rien à craindre… On y peut dormir dans une sécurité parfaite.
Mais le sommeil ne vient pas.
Il fait chaud, et des effluves de fièvre traînent dans l’air. Je me lève et, sans bruit, je descends. Dans le patio obscur, des hommes dorment. Je trouve une autre porte entrouverte.
Là, dans la lueur incertaine des étoiles, les bergers de Mélias sont couchés, le fusil sous la tête, la cartouchière serrée sur leur ventre creux par-dessus la djellaba en loques.
Au repos, des visages décharnés, des marques de souffrance et de dureté, des joues creuses, des yeux caves clos par la fatigue.
Dans un coin, un amas blanchâtre, moelleux, qui ondule parfois : les moutons !
Je rentre et je me couche, en haut, sous la galerie. Au bout d’un instant, deux serviteurs qui dormaient en bas s’éveillent. Ils parlent à mi-voix :
— Est-ce que les Beni-Guil s’en iront demain matin ?
— Sidi a dit qu’ils partiraient à l’aube.
Puis ils continuent en idiome berbère et je ne comprends que vaguement. Ils parlent du pacha d’Oudarhir et de Sidi Bou-Amama.
Ceux que j’ai pris pour des bergers sont bien réellement des Beni-Guil dissidents, débris d’un djich quelconque dissous par la mort et par la faim, et qui arrivent peut-être de très loin, avec ces moutons acquis Dieu sait comment.
Ils viennent apporter des nouvelles de l’Ouest, peut-être du Djebel-Teldj, et se ravitailler.
… Mais le sommeil finit par me gagner, très calme et très doux, à cette heure plus fraîche de la minuit.
A l’aube mauve, dans la joie du réveil, la cour de la zaouïya est vide : les Beni-Guil se sont dissipés avec les dernières ombres.
Métiers de jadis
Une ruelle obscure aboutissant à un carrefour à ciel ouvert où coulent des reflets d’or, le long des murailles pâles : la djemaâ d’Elmaïz.
Quelques boutiques, exiguës, où on pénètre par des portes étroites comme des gueules de silos. Et là des générations de ksouriens pâlissent sur des travaux menus, sur de petits trafics monotones.
Enveloppés de laine blanche, quelques-uns penchent des fronts blancs et de grands yeux noirs sur des grimoires arabes : ce sont les scribes, hommes de loi ou écrivains publics.
D’autres promènent des doigts agiles sur le souple filali rouge. Ils tirent des soies aux couleurs vives, amortissant l’éclat saignant du cuir par des sertissures de bleu pâle, celui des jaunes d’or par des verts ardents ou des violets chauds.
Leur labeur ressemble à un jeu, tellement leurs mouvements sont rapides et aisés, limités aux seuls poignets dans l’immobilité du corps penché et des jambes croisées.
Quelquefois, suspendue à un clou, une djebira, (sacoche de selle des cavaliers) met une tache gaie sur le clair d’une muraille nue…
… Sous un portique très ancien, aux lourds piliers carrés, un vieillard est assis sur une natte. Il est calme et souriant, le vieux Berbère, et vêtu de voiles blancs. Tous les jours, dès l’aube, il vient s’asseoir là pour de longues heures. Devant lui, plusieurs jarres en terre pleines d’eau sont posées. Dans chacune nage un entonnoir en cuivre, percé par le bas, qui se remplit lentement.
Jadis les ksouriens ingénieux ont calculé le temps qu’il fallait pour irriguer chaque fraction de la palmeraie, et ils ont inventé ce curieux système d’entonnoirs dont chacun correspond à une fraction donnée : il faut autant de temps à l’entonnoir pour se remplir qu’à la fraction pour recevoir l’eau nécessaire à sa fécondité.
Pour éviter les incessantes querelles, souvent sanglantes, la djemaâ a préposé à la direction des eaux un vieillard sage et calme, qui passe sa vie à surveiller ses engins archaïques sous le vieux portique caduc…
En face de lui, il y a un mur en toub, avec des arabesques faites à l’outremer, et au pied de ce mur, sur des bancs de terre, les membres de la djemaâ viennent discuter les affaires du ksar.
Autrefois, ils y décidaient de la paix et de la guerre ; ils y jugeaient les fautes des hommes qu’ils condamnaient parfois à mort.
Depuis des années et des années le cheikh-el-ma[23] assiste, immobile, aux plus tumultueuses palabres. Il regarde en souriant vaguement ses jarres, et, sur le mur d’en face, par-dessus les têtes encore jeunes qui s’échauffent et s’agitent, le jeu du soleil et les reflets du ciel…
Légionnaires
Un jour d’adieux sur le quai encombré de la gare. Avec un regard mélancolique sur les légionnaires affairés qui passaient et repassaient devant nous, un vieil officier de la légion me disait :
— Tas de repris de justice, d’évadés du bague, de sans-patrie… que sais-je, moi ! voilà comment on juge généralement la légion. Certes, nous avons là pas mal d’épaves, de naufragés de la vie, quoi ! et c’est vrai que les légionnaires boivent sec et que leur ivresse est souvent terrible. Mais, que diable ! il n’y a pas que cela, et les hommes n’ont pas que des défauts. Ah ! si à côté de tout ça on connaissait leur dure vie, toujours dans des bleds où on manque de tout et où on meurt, et où il n’y a surtout pas de galerie pour vous encourager et vous admirer ! Voilà, tenez, nous remontons de Ben-Zireg, où nous avons bâti et défendu le poste et où, pendant des mois, nous n’avons pas été tranquilles un seul jour, où nous avons laissé du monde… Eh bien, savez-vous bien que c’était pour nous reposer qu’on nous y avait envoyés. Et maintenant, à peine relevés, nous allons au Tonkin… Voilà !…
Et le vieil officier esquissa un geste vague, un geste arabe qui semblait dire : Mektoub !… Qu’il en soit ce qui est écrit…
… Quelques jours auparavant je les avais vus rentrer, ces légionnaires, du détachement de Ben-Zireg. C’était sur la dune basse, derrière Beni-Ounif, d’où on domine la route de l’Ouest, par une après-midi claire d’hiver saharien, dans une pâleur, une langueur attristée des choses.
D’abord, quelques chameaux disséminés, quelques bach-hammar, quelques spahis, surgirent de la vallée de pierre.
Puis les légionnaires vinrent, desséchés et tannés, l’œil cave, fiévreux, leurs capotes déteintes et usées, avec leurs vieux équipements fatigués, couverts de poussière.
Leurs officiers se penchaient sur les selles pour serrer la main aux camarades venus au-devant d’eux.
Et ils avaient, eux aussi, dans les yeux, la joie intense de revoir ce coin de Beni-Ounif, comme s’ils étaient rentrés dans une capitale de rêve, après des mois d’exil.
… Ils étaient beaux ainsi, avec leurs hardes de peine, dans la gloire du jour calme, les légionnaires devenus farouches au fond des hamada lugubres… Très peu semblables surtout aux soldats de parade caracolant ou évoluant inutilement sur le pavé des villes amies…
Dans la menace et la splendeur morne des horizons, sur cette terre berceuse et mortelle où leur vie est âpre et sans joie, les soldats prennent une autre allure.
Dans l’oasis.
La vallée de Figuig s’ouvrait sous le soleil comme un grand calice pâle.
J’étais assise sur le parapet en terre dorée d’une haute tour branlante, si vieille et si fragile qu’elle semblait prête à tomber en poussière. La tour se mirait dans l’eau sombre d’un étang, à l’orée des jardins d’Oudaghir. Elle était située très haut et dominait toute la vallée.
J’étais seule dans la splendeur du jour naissant, et je rêvais en regardant Figuig, l’oasis reine, qui ne m’était jamais apparue si belle, peut-être parce que j’allais partir le lendemain.
Au loin, vers le Sud, par-dessus les monts de Taghla et de Melias, le désert rouge remontait très haut dans le ciel, bordant l’horizon d’un trait net et obscur comme la haute mer.
La déchirure puissante du col de Zenaga s’ouvrait comme le lit d’une rivière où roulait le flot noir des dattiers, entre le Djebel-Taarla d’une teinte d’indigo intense et le Djebel-Zenaga éclairé obliquement, tout rose.
A droite, le col de la Juive, aride et pierreux, entre des coteaux nus et le col des Moudjabedine, où se jouent les mirages aux midis accablants d’été.
L’entrée plate et stérile de la vallée scintillait au soleil. Plus près, sous mes pieds, la palmeraie de Zenaga roulait sa houle immense, ondulait, venait battre le Djorf, la haute falaise grise qui sépare les deux terrasses de Figuig.
Les têtes compactes des dattiers prenaient des teintes de velours bleu pâle où glissaient des reflets argentés. Vers la droite, le vieux ksar de Zenaga faisait une tache d’or fauve plus ardente dans toutes ces pâleurs délicates. Sur la montagne et sur la vallée, le soleil du matin répandait des flots de clarté azurée, une clarté vivante, d’une limpidité infinie. Au pied de la tour, debout, le dos contre le mur fruste, un vieillard aveugle tendait en silence la main vers le chemin où passaient les croyants.
Il était très grand et très beau, le visage émacié aux yeux vides, d’une impassibilité de bronze obscur. Son corps osseux se drapait magnifiquement dans ses haillons couleur de terre.
Plus loin, sur la route ensoleillée, deux femmes berbères s’arrêtèrent, et la lumière se joua dans les plis lourds de leurs draperies de laine pourpre qui balayaient la poussière.
… Au-dessus d’un mur, la petite tête douce d’un jeune dromadaire se balança avec un rauquement plaintif et une grimace étrange à longues dents jaunes.
… Un fragment de toub desséchée se détacha du sommet de la tour et tomba dans l’eau morte de l’étang, où de grands cercles d’argent s’élargirent, venant mourir aux bords humides.
Je redescendis vers Zenaga par le sentier du Djorf où les chevaux glissent et frémissent de côtoyer l’abîme. A mesure que je m’abaissais, la muraille des dattiers murmurants montait, cachant peu à peu la clarté des lointains.
En bas, sous l’ombre bleue de la palmeraie, une séguia coulait sur de la mousse. Des jardins ksouriens étalaient le luxe de leurs verts glauques, de leurs verts mordorés. Le soleil, filtrant à travers les palmes aiguës que le vent agitait à peine, semait des paillettes d’or sur le sable rouge et sur les cailloux blancs. Tout près s’ouvraient des sentiers délicieux, pleins d’ombre et de fraîcheur, entre les murs en toub claire des jardins.
Sous les palmes recourbées en arceaux, des figuiers se penchaient vers la lumière, avec leurs feuilles dorées par l’automne où se mêlaient les feuilles roussies de la vigne, à côté de celles, rouges encore comme des fleurs épanouies, des grenadiers et des pêchers.
Une pénombre charmante atténuait les lignes et les couleurs dans ce dédale de ruelles sans habitations, si tranquilles qu’on entendait les tourterelles sauvages roucouler doucement dans les arbres tout près.
Parfois, à un tournant brusque, c’était un grand étang bleuâtre, miroir immobile où se reflétaient les dattiers penchés aux troncs envahis d’herbes parasites.
Et partout le murmure continu, le chant profus des seguia d’eau courante, jaillissant d’un mur, disparaissant tout à coup sous terre avec un bruit frais de cascade, pour reparaître à deux pas plus loin, sous les dentelles légères des fougères vertes.
… Le soleil montait lentement, comme en triomphe, sur la paix et la joie de l’oasis délicieuse.
Au delà de la palmeraie, j’entrai dans l’ombre éternelle des rues couvertes de Zenaga, où des formes blanches passaient en silence et comme furtivement, rasant les murs.
Des portes farouches s’entrouvraient à peine, et les petites places irrégulières creusaient des regards de lumière bleue.
Dans toute cette méfiance, dans tout ce silence, on entendait seulement parfois, à travers l’épaisseur des murailles aveugles, le bourdonnement sourd du vieux moulin à bras africain, et la mélopée monotone, en idiome berbère, de quelque femme ksourienne invisible.
Je passai lente en songeant avec tristesse que, sans doute, dans quelques années, le lucre féroce, la bêtise et l’alcool qui ont pollué Biskra viendraient détruire le charme encore intact de ce vieux repaire saharien.
Telle qu’elle s’est conservée jalousement à travers les siècles, dans son lointain, l’oasis de Figuig me semblait une perle d’une beauté parfaite.
… Sur la piste poudreuse, dans la nudité brûlante de la vallée, des Figuiguiens à cheval s’en vinrent escortant des ânes chargés de sacs d’orge et de blé, que poussaient des esclaves kharatine noirs.
Les Berbères, très blancs et très calmes sous leurs voiles de laine, avançaient lentement, les rênes lâchées sur le cou de leurs montures tranquilles.
Le regard vague de leurs grands yeux noirs errait au loin, sur les montagnes de leur pays, où achevait de s’éteindre la féerie rose du matin.
Ils passèrent devant mon compagnon en burnous bleu et moi et nous jetèrent distraitement le salut de paix qui est comme le mot d’ordre de l’Islam, le signe de solidarité et de fraternité entre tous les musulmans, des confins de la Chine aux bords de l’Atlantique, des rivages du Bosphore aux barres du Sénégal.
En regardant ces hommes marcher dans la vallée, je compris plus intimement que jamais l’âme de l’Islam, et je la sentis vibrer en moi. Je goûtai dans l’âpreté splendide du décor, la résignation, le rêve très vague, l’insouciance profonde des choses de la vie et de la mort.
… Et je compris aussi pourquoi le mendiant aveugle était si noble et si calme, la main tendue vers les passants qu’il ne voyait pas dans la nuit éternelle de sa cécité, et pourquoi, au lieu de s’agiter et de peiner à la sueur de leur front, les Arabes sommeillent, au cours monotone des jours calmes, étendus dans l’ombre des vieux murs qui s’effritent et que personne ne relève, sur la terre nue qui leur est douce…
Beni-Israël
Tout à Figuig se tait et sommeille. Ni cris ni tapage dans ces allées d’une fraîcheur et d’une sonorité de cloître, où le pas des chevaux éveille des échos multiples et lointains.
… Des couloirs plafonnés de tiges de palmes, obscurs, coupés çà et là de carrefours à ciel ouvert où tombe un jour glauque, comme en des puits. Parfois, sur un mur ocreux, la note gaie d’un rayon de soleil oblique, dans l’inquiétude des ténèbres. De brusques tournants, des corridors plus bas et plus noirs, s’enfonçant vers l’inconnu, et où les chevaux ne passent pas. Il faut s’y glisser à tâtons.
Des fantômes blancs s’avancent, incertains, sans bruit. D’autres, accroupis sur des bancs en terre, dans l’épaisseur des murailles, gardent des attitudes immobiles de statues.
Dans ce labyrinthe des rues de Zenaga, il est un coin de nuit plus profonde, d’étouffement et de saleté contrastant avec les autres quartiers d’une si surprenante netteté où flottent seules des odeurs humides de terre très vieille, et quelquefois des relents de benjoin s’échappant des koubba et des mosquées. C’est le Mellah, le quartier où s’entassent les Beni-Israël besogneux, prolifiques, courbés sous le joug musulman, sans voix à la djemaâ, tout comme les kharatine noirs, mais point persécutés cependant.
Quand, pour la première fois, je pénétrai dans une maison juive du Mellah de Zenaga, ce fut en compagnie d’un mokhazni et d’un juif de Kenadsa. Nous venions pour voir des bijoux.
… Au dehors, dans les palmeraies, les dattiers bleus baignaient dans la lumière blonde, et des rayons d’or, se jouaient sur l’eau tranquille, des grands bassins glauques.
Dans le sombre Mellah, dans l’obscurité lourde, une puanteur nous prit à la gorge.
Pour trouver la porte doublée en vieux fonds de bidons à pétrole, il nous fallut frotter une allumette.
Enfin, on nous ouvrit, lentement, avec méfiance, une cour irrégulière, étroite et profonde comme une pièce, avec, tout autour, aux deux étages, une large galerie couverte, précédant les chambres aux plafonds bas.
Un jour gris, un jour faux de cachot, tombait sur le sol jonché de détritus, trempé d’eaux grasses.
Là grouillait une nuée d’enfants roux en gandoura sales. Ils s’enfuirent à notre entrée, se tassant derrière les piliers noircis de graisse, tout luisants.
Une âcre fumée de palmes sèches montait, rampant le long des murs couleur de suie. Dans les coins c’étaient des tas d’ordures, de chiffons, de vieilleries informes, jamais remuées depuis des années.
Les femmes assises autour du foyer se retournèrent en nous voyant. Elles portaient la « melahfa » des Bédouines, mais en coton blanc sale, très ample, traînante, ceinturée très bas.
Sur leur front, couvrant à demi les bandeaux noirs, un foulard de soie sombre étroitement serré supportait des chaînettes d’argent qui allaient rejoindre les lourds anneaux d’or des oreilles. Encore plus que les ksouriennes musulmanes, celles-là étaient languissantes et étiolées, d’une pâleur de cire. Quelques-unes pourtant étaient belles, la figure ronde, l’œil très grand et très noir, aux paupières lourdes.
Seul, l’éclat mobile des bijoux donnait un peu de vie, de gaîté, à ces masques troublants de mortes.
La plus belle avec de magnifiques yeux rougis de larmes dans un visage de volupté et d’amertume, s’isolait dans un coin, farouche.
Elle nous jeta un regard noir.
Près d’elle, une vieille momifiée, aïeule aveugle, se lamentait à voix haute, tordant ses pauvres mains gourdes.
… Haïm, le bijoutier, quitta sa petite forge et ses menus outils, pour nous souhaiter la bienvenue. Il s’excusa de l’état où nous trouvions sa demeure qu’un malheur venait de frapper : la veille, Esthira, la femme de Haïm, se rendait avec sa mère chez des parentes, au ksar d’Oudarhir. Elles rencontrèrent des bergers nomades qui les abordèrent et poussèrent l’audace jusqu’à découvrir le visage d’Esthira. Ils allaient la violer, quand passèrent des cavaliers du maghzen du pacha d’Oudarhir. Les nomades s’enfuirent. Et maintenant la honte et la désolation assombrissaient encore la maison.
Esthira était la belle éplorée.
Comme Haïm s’éloignait pour nous faire préparer le café, mon compagnon, le mokhazni, se mit à rire :
— Chez nous, quand pareille chose arrive, l’homme retrouve le coupable et le tue. Eux, ils se contentent de geindre comme des souris à qui on a marché sur la queue. D’ailleurs, la juive est belle, et les bergers avaient raison. Elle est bien bête, si elle a vraiment résisté : regarde son juif, comme il est laid !
Haïm, grand, avait les membres envahis de graisse jaune, sous une gandoura tachée d’huile et, usage sans doute imposé jadis aux juifs de Figuig par le dédain musulman, un grand mouchoir à pois bleus était passé par-dessus son petit turban noir et noué sous le menton, à la façon des vieilles femmes.
Haïm étala devant nous ses œuvres. Des « bzaïm », agrafes d’argent en forme de feuilles ou d’étoiles, de lourdes bagues ciselées, des broches à clochettes d’argent, des anneaux d’or pour les oreilles, ornés du sang terne des grenats et du lait irisé des opales. Le tout entassé pêle-mêle sur le fond moiré d’un lambeau de soierie verte.
A notre entrée, les bruits s’étaient tus. Les enfants eux-mêmes chuchotaient timidement. On entendait seule, comme tombant de très haut, parce qu’elle venait d’une cour voisine, la voix nasillarde et monotone d’un rabbin qui récitait des prières dans la vieille langue sacrée d’Israël. Et cette maison juive, cette voix surannée, tout cela produisit en moi une impression de monde fermé particulièrement vieux et immuable au milieu de toutes les immobilités séculaires de Figuig.
… Le siroco s’était levé, chargé de sable et de poussière, sous le ciel incandescent et terni.
Les membres de la djemaâ de Zenaga siégeaient sur les bancs d’un carrefour avec, à leur droite, une coulée de lumière trouble entre deux murs.
Ils s’alanguissaient dans l’étouffement du siroco et subissaient la torpeur somnolente des choses.
Haïm s’arrêta à l’entrée du carrefour, retirant ses savates. Puis, courbé jusqu’à terre, il alla baiser successivement le pan du burnous de tous les ksouriens impassibles.
Haïm venait là pour demander justice contre les bergers qui avaient outragé sa femme… Mais il n’avait, guère d’espoir. Pourtant, accroupi à terre, il raconta son affaire.
Quand il eut fini, un grand vieillard tout voûté, le regard encore ardent sous d’épais sourcils blancs, esquissa un geste vague.
— Que pouvons-nous y faire ? Si celui qui a outragé la femme était un des nôtres, nous le punirions, car ce sont des actes indignes d’un musulman. Quant à des nomades… tu es coupable toi-même de laisser une femme circuler seule dans les ksour… non, juif, nous n’y pouvons rien !
Haïm, timidement, essaya d’insister. Alors le vieillard fronça les sourcils et dit durement :
— Nous avons dit, juif ! va-t’en !
Haïm se leva et partit à reculons, saluant très bas. Il fallait se résigner, car celui dont le bras n’est pas fort et qui ne sait pas tenir le fusil n’a qu’à s’humilier et se taire au pays de la poudre.
… Dès l’aube, les gamins d’Israël, roux et demi-nus, s’en vont vers les jardins où s’ouvre l’ombre des feggaguir humides, tapissées de fougères et de mousses légères.
Ils descendent avec des précautions infinies, sans bruit, vers les seguia souterraines, et s’agenouillent dans la boue noirâtre pour guetter des heures durant les poissons incolores, les poissons aveugles à peine argentés sous la lumière diffuse, dans l’eau verte.
Avec leurs mains, les gamins attrapent les bêtes rapides qui, au moindre clapotement de l’eau, s’enfuient vers les dessous de ténèbres des galeries impraticables.
Vers midi, quand la pêche a été fructueuse, ce sont des cris de joie qui fusent des souterrains, vers la gaîté des jardins pâmés sous la caresse du soleil.
Agitant leurs grappes de poissons visqueux, attachés par les ouïes, les petits juifs courent joyeusement vers les sombres ruelles du Mellah, où les attendent les mères au pâle visage.
Soirs de Ramadhane
C’est le premier jour du long et dur carême musulman.
Il semble interminable, ce jour, dans l’abstinence absolue, sans même la consolation d’une cigarette. Depuis le matin, les gens errent, roulés frileusement dans leurs burnous, au milieu du désarroi de leurs habitudes. D’autres s’affalent au pied des murs, en des poses farouches ou maussades. Des querelles éclatent, dans l’énervement des heures pesantes… Enfin le jour baisse.
Alors des groupes se forment, dans les rues du village, pour l’attente tout à coup gaie et impatiente des derniers instants.
Tous les regards se tournent vers l’Ouest, vers les vallées de pierre noire et les montagnes dentelées du Maroc, où le soleil descend, se plongeant peu à peu dans un monde de vapeurs cuivrées.
Ils sont beaux, les gens du Sud au costume sévère, debout dans la buée de sang qui semble monter de la terre rouge, et leurs ombres s’étendent, démesurées, sur la poussière qu’ils foulent lentement.
Au dehors, c’est l’attente aussi, autour des feux, parmi les chameaux couchés, au camp des nomades. Douï-Menia et Ouled-Djerir de l’Oued-Guir, hier encore dissidents et pillards, prennent aujourd’hui des airs de chameliers paisibles, pour venir se ravitailler sur les marchés, après la terrible famine des derniers mois.
Autour d’eux, les autres Bédouins racontent en riant des histoires très vieilles sur leur impiété.
Jadis, les Douï-Menia revenaient de la guerre. C’était pendant le carême, et ils souffraient de la faim, car les journées de marche étaient longues dans le désert. Leurs cœurs se serraient, car il leur restait encore cinq jours de marche dans le bled. Ils rencontrèrent un Arabe qui s’en allait tout seul, son bâton sur l’épaule. Ils l’apostrophèrent, par ennui, et lui demandèrent son nom. Je m’appelle Ramadhane, répondit le malheureux. Alors les Douï-Menia s’emparèrent de lui et lui tinrent le discours suivant : C’est donc toi qui es Ramadhane, celui qui, tous les ans, nous fait souffrir de la faim et de la soif ! »
Puis ils tuèrent le malheureux, ils rompirent le jeûne et rentrèrent dans leur tribu. Là, ils se moquèrent de ceux qui jeûnaient encore : « Il n’y a plus besoin de jeûner. Nous avons rencontré Ramadhane en route et nous l’avons tué. »
— Oui, dit un autre, les Douï-Menia ont tué Ramadhane… mais il en est encore qui jeûnent… seulement ils s’arrangent bien mieux que nous ; ils se mettent à trente pour jeûner chacun un jour. Après, ils croient que le carême a reçu son compte, puisqu’il faut jeûner trente jours…
Malgré toutes ces moqueries, les anciens détrousseurs demeurent indifférents en apparence et se drapent en silence dans leurs haillons superbes.
… Dans les cafés maures, les garçons, une fouta bariolée autour des reins, en guise de tablier, posent les tasses pleines devant les musulmans qui roulent des cigarettes.
Ce sont les derniers instants d’attente, les plus fébriles. Sur les visages pâlis et tirés, l’ombre de l’ennui s’efface.
Des rires s’élèvent, des plaisanteries. Moi, on me traite narquoisement de « Meniaï », parce que j’ai eu la naïveté de proposer de rompre le jeûne, ayant vu les Douï-Menia commencer à manger.
… Maintenant le soir s’éteint dans la nuit violette et les choses prennent des teintes bleues, des teintes profondes et froides.
Alors, de très loin, des ruines du ksar, du fond de la vallée, une voix monte, lente, mélancolique ; c’est le moueddhen qui annonce la prière du magh’reb et la rupture du jeûne.
Un immense soupir de soulagement s’échappe des poitrines. Tous à haute voix louent Dieu. Et les hommes pieux, aux gestes lents, au lieu de se jeter comme les jeunes gens sur le tabac et le café, sortent sur le chemin pour prier sans hâte, gravement, comme toujours.
Ces premières heures du soir, en Ramadhane, ont leur charme. Une atmosphère d’intimité fraternelle, inusitée, règne dans les cafés maures.
… Et moi, dans mon coin, je me mets à évoquer en silence les visions d’autres Ramadhane passés, vieux déjà de plusieurs années, en différents coins de la terre élue… Ce sont les décors discrètement sensuels de Tunis, la fièvre d’Alger troublée, puis le pays splendide et fanatique de l’Oued-Souf, les petites cités à coupoles disséminées dans l’Erg ardent.
Veillées
La nuit est froide et claire. C’est la pleine lune de Ramadhane. Des torrents de lumière glauque coulent sur le village où brûlent les flammes brutales et rouges des lanternes, devant les cantines.
Ici, dans la cour du bureau arabe, entre les masures croulantes, les chevaux entravés sommeillent.
Parfois, un étalon s’éveille et hennit, les naseaux dilatés, tendus vers le coin où les juments mâchent, tranquilles, leur paille sèche.
Il y a grande fête, ce soir, chez les mokhazni.
Ils sont une cinquantaine qui viennent s’asseoir en cercle sur le sable. Au milieu, collée sur la semelle d’un soulier renversé, une bougie vacillante éclaire l’énergie mâle et la gaieté enfantine des visages.
… Il fait bon s’étendre à terre dans la nuit limpide, sous la caresse d’un gros « kheïdous », le burnous en poil de chameau noir des gens de l’Ouest. Il fait bon, silencieux et immobile, écouter pendant des heures les chants des nomades, leurs grands cris désolés d’amour et de mort avec le son argentin, le son aquatique du djouak en roseau.
Deux mokhazni du cercle de Géryville, enfants des steppes d’alfa, s’assoient en face l’un de l’autre pour chanter une cantilène plaintive, dont le refrain est un long cri triste, sur une note mineure.
D’abord ils semblent sommeiller, les yeux mi-clos, et leur voix est comme le murmure du vent.
Petite colombe, ô petite colombe ! Tu m’as brûlé, tu m’as tué, Tu as rendu mon cœur malade, Et je ne guérirai pas… Petite colombe, ô petite colombe ! Mon cœur est mort, et je l’ai enterré dans le désert ; Le jour où je l’ai enterré, nul n’était présent ; Personne n’a ri de moi. J’étais seul, mon burnous couvrait ma tête, et je pleurais. O mon Dieu, mon Dieu, combien j’ai pleuré ! Petite colombe, ô petite colombe ! Tu as rendu mon cœur malade, tu m’as tué… J’ai mal, et il n’est pas de remède Pour celui dont le cœur est blessé, Sauf la résignation et le repos du tombeau. Petite colombe, ô petite colombe ! En une nuit tu m’as tué. Vers l’aurore, je me suis trouvé blessé Et je ne guérirai pas…
Alors du cercle des mokhazni, une autre voix s’élève, une voix plus fruste, et plus rauque, celle de mon ami Abdelkader ben Chohra[24] :
Ami, pleure sur moi, pleure sur l’exilé ! Quand j’ai quitté mon douar, Embarka est sortie… Elle a couvert sa tête de poussière en signe de deuil. Pourtant chacun suit sa destinée, et je suis parti, Et j’ai pris la route du Sud… Quarante jours, quarante nuits, j’ai pleuré. Jusqu’à ce que se fût desséché mon cœur, Et il est devenu plus dur que les pierres. Devant la plus belle des belles de la terre Mon cœur ne parlerait pas. Ah ! lorsque le cœur est mort, Rien ne saurait le faire renaître, Sinon le regard de la gazelle, Car il est comme la pluie du désert… Je reverrai Embarka ou je mourrai.
Les voix, plus nombreuses, montent dans la nuit tranquille, et les chalumeaux enchantés distillent d’indicibles tristesses…
Les nomades illettrés, les frustes soldats du pays de la poudre, improvisent des chansons et des chansons, longtemps, longtemps.
Je ferme les yeux, dans le froid du vent qui se lève, vers la minuit.
Il fait bon s’endormir ainsi, n’importe où, à la belle étoile, en sachant qu’on s’en ira le lendemain et qu’on ne reviendra sans doute jamais, que tout ce qui est ne durera pas… tandis que chantent les Bédouins, tandis que pleurent les djouak, tandis que s’évapore et s’éteint, comme une flamme inutile, la pensée…
Départ
C’était l’hiver. De grands vents glapissants soulevaient des tourbillons de poussière rousse. De lourds nuages noirs traînaient à la face des montagnes et habitaient les défilés escarpés. Le désert avait pris un aspect hostile et menaçant.
Bien à contre-cœur, il fallait partir, retourner vers l’écœurante banalité et le morne ennui de la vie captive à Alger. Finies les chevauchées tranquilles, dans le soleil, au milieu des paysages apaisés et lumineux de l’automne, vers Djenan-ed-Dar et vers Figuig…
Finis les rêves lents, au cours des heures d’assoupissement voluptueux et mélancolique, couchée sur le sable roux, à suivre d’un regard vague les palmes bleuâtres agitées par la brise, passant et repassant, comme des agrès de navires, sur l’azur attirant de ciels sans nuages !
… Les choses prenaient des aspects familiers dans l’accoutumance de mes yeux. La vallée de pierre, le village fébrile, la petite chambre nue où je campais et où il y avait toujours des bagages, burnous, fusils, loques vagues, entreposés là par mes amis de hasard, les spahis et les mokhazni, — toutes ces choses, qui étaient le cadre de mon existence depuis trois mois, commençaient à me devenir chères.
… Dans l’attente quotidienne, en Ramadhane, du soir libérateur, j’étais accoudée au petit mur d’enceinte du vieux bureau arabe. Je regardais le disque rouge du soleil s’enfoncer, terne et sans rayons, dans un océan de vapeurs violacées, au-dessus de la terre déjà assombrie.
Et, pour la première fois peut-être, je sentis que ce coin de pays si déshérité avait pris à la longue un peu de mon cœur, et que plus tard je le regretterais, celui-là après tant d’autres où je ne retournerai jamais[25].
… Aujourd’hui, tout sombre dans la pluie noire, dans l’épouvantement d’un pays connu et brutalement changé, tout à coup plongé dans les ténèbres. Sous les violentes rafales du vent, le train part.
Et moi, subitement, je sens toute l’amertume des brusques départs, la destruction des petites choses éphémères. Après le charme et la griserie de la vie errante, les regrets, les déchirements. Là encore, comme en tant d’autres coins de la terre musulmane africaine, je laisse un peu de moi-même… j’emporte des regrets vivaces et une longue nostalgie.
… Lentement, comme à regret, le train remonte vers le Nord ; sous le ciel gris le pays m’apparaît menaçant, transformé, comme dans un cauchemar. Les horizons de sable embrumés remontent très haut dans le ciel trouble, et la lumière terne du jour finissant fausse les lointains.
Hadjerath-M’guil, Mograr, tout le superbe chaos de pierre noire et luisante est aujourd’hui d’une teinte indéfinissable de cendre. Les gorges sauvages, les défilés encombrés de roches foudroyées, tout est envahi par une brume couleur de suie. Par les portières disjointes du vieux wagon, un froid glacial souffle en tempête, agitant les rideaux poussiéreux. Une tristesse d’abîme, presque de la désolation, descend dans mon âme. Je m’enroule dans mon burnous ; j’essaye de m’endormir, pour ne rien voir, pour ne plus penser.
… Réveil lugubre, sur le quai de la gare, à Aïn-Sefra que des souffles de glace balayent, venus du Mektar couvert de neige jusqu’aux dunes, en un étrange contraste. Des lanternes maussades se balancent dans la nuit, des voix enrouées jurent, des silhouettes fuient, hâtives, courbées.
C’était une étrange vision, ces dunes désertiques que j’avais vues, au commencement de l’automne, flamboyantes sous le soleil, et qui, maintenant, se profilaient sur les montagnes toutes blanches, très septentrionales…
Retour
Sous le soleil d’hiver, Aïn-Sefra ferait penser à un triste village du Nord, avec ses maisons pâles et ses arbres sans feuilles… Mais il y a la note africaine des dunes rougeâtres, et les bâtiments militaires avec leurs arcades en briques sanguines, et le grand vide du désert de sable.
L’air est limpide et frais et, dans le ciel clair, des caravanes légères de nuages laineux passent, promenant leurs ombres bleuâtres sur la plaine dorée.
Je vais regagner la province d’Alger par la route des Hauts-Plateaux. La morne tristesse du départ, à Beni-Ounif, s’est dissipée. Mes sensations d’aujourd’hui sont lentes et apaisées. Sans hâte, je m’en vais vers le ksar, au pied des dunes. Là, il y a encore quelques aspects sahariens : les grands dattiers qui ne changent pas à travers les saisons, les koubba blanches, immuables à travers les siècles, dans la poussière et la nudité du décor.
Elles entourent le ksar, les koubba saintes, et le veillent comme des sentinelles de rêve et de silence : Sidi Bou-Thil, patron d’Aïn-Sefra ; Sidi Abdelkader-Djilani, émir des saints de l’Islam ; Sidi Sahali, protecteur des chameliers et des nomades…
C’est aujourd’hui la Fedhila du mois de Ramadhane, la mi-carême arabe qui ne suspend pas le jeûne et qu’on fête seulement par des chants et des visites aux lieux maraboutiques.
Dans l’ombre des koubba, des voix pures de jeunes filles invisibles psalmodient des litanies surannées, avec l’accompagnement sourd des tambourins. Ces voix claires s’envolent et semblent se dissiper dans le silence infini qu’elles ne troublent pas.
Au loin, sur la route de Mékalis, des chameaux roux s’en viennent lentement, broutant le « btom » amer qui pousse au long des pistes pierreuses. Ils descendent par Aïn-Sefra vers Beni-Ounif, pour l’un des grands convois de l’extrême Sud. Je les regarde passer et, une fois de plus, la tentation me vient, au lieu de retourner vers l’ennui de la captivité à la ville, de redescendre avec les chameliers insouciants vers les horizons aimés et de ne jamais revenir.
… Tiout, un petit ksar souriant dans la châsse verte d’une oasis, au bout de la vallée de sable et d’alfa.
Des sentiers étroits, bordés de murs en terre sous l’ombre éternelle des dattiers, traversent le désordre charmant des jardins qui reverdissent. Puis, dans l’obscurité d’une ruelle ksourienne, l’entrée d’une demeure blanche et silencieuse, avec de grandes cours ensoleillées ; la maison de l’agha des Amour, Sidi Mouley, descendant du grand saint Sidi Ahmed ben Youssef de Miliana.
L’agha est absent, et c’est Si Mohammed, son fils, qui me reçoit. Il ressemble à une grande fleur étiolée, ce jeune homme, avec son visage très beau d’une pâleur de cire, et ses grands yeux très noirs et très lourds qui s’ouvrent à demi, comme fatigués.
Il est gracieux et timide, avec pourtant déjà toute la gravité de son rang et une réserve un peu hautaine qu’il quitte très vite, pour devenir souriant et presque gai[26].
… Quand la nuit est tombée, je vais au dar-diaf[27] voir les mokhazni et les spahis avec lesquels je suis venue et qui s’en vont en patrouille dans la montagne.
Pour arriver au dar-diaf, c’est un dédale de rues noires et enchevêtrées. Çà et là, brusquement, une faible coulée de lumière filtre par une fente de mur ou de porte close, et ensanglante la toub terne de la rue. Alors ces voies sans passants prennent des profondeurs et des reculs de souterrains où vacillent des ombres vagues.
Au dar-diaf, dans la cour, une scène de la vie nomade, la scène que pendant des jours et des jours je verrai maintenant tous les soirs, en différents décors.
Les soldats de l’Ouest sont à demi couchés sur des nattes ; autour d’un medjmar, brasero arabe en terre cuite, et d’un plateau à thé.
Derrière eux, dans la pénombre bleue, les chevaux mâchent paresseusement le drinn et s’ébrouent.
Les mokhazni chantent, comme toujours le soir. Ils doivent penser aux belles Amouriat bronzées, essaimées au loin sous les tentes, car ils modulent de langoureuses, chansons d’amour, tristes pourtant, d’une tristesse d’abîme :
Étourneau bleu qui t’envoles vers mon pays, Dis à ma gazelle, dis à mon amie Qu’elle envoie acheter neuf coudées d’étoffe blanche… Dis-lui qu’elle couse le vêtement de son amant, Ah ! qu’elle le couse en chantant, Le vêtement blanc de son ami… Il ne le mettra qu’après que son corps aura été lavé A grande eau pure, Quand ses yeux seront fermés… Dis-lui que son ami la salue et lui dit adieu. Un jour, la folie et la colère l’ont pris, Et il a quitté sa tente ; Il a acheté un cheval gris et il est parti. Il a revêtu le burnous bleu, Il a sanglé sa gandoura d’une cartouchière en filali rouge, Il a jeté un fusil sur son épaule… Et il est parti sur la frontière, au pays de la poudre… Étourneau bleu, dis à mon amie Que son amant lui dit adieu, Et la prie de coudre son linceul, Car il mourra seul au loin… Les chacals mangeront sa chair et lécheront ses os…
Et les mokhazni chantent leur complainte désolée, sans tristesse et sans appréhension… Pourtant l’improvisateur naïf dit peut-être vrai, et parmi eux il y en aura qui dormiront leur dernier sommeil dans le bled désert… Mais n’y a-t-il pas le « mektoub ? » et à quoi bon s’inquiéter de ce qui est écrit ?…
Je rentre chez l’agha. Dans la grande salle blanche, des hommes bronzés, en burnous noirs, devisent gaiement. Dans le coin, près de la cheminée où brûlent les bûches tordues et dures du désert, des fusils sont appuyés contre le mur, des cartouchières sont pendues.
A terre, des sacs en laine noire et grise et de lourds tapis du Djebel-Amour s’entassent. Ce sont les chefs du goum des Trafi de Géryville qui remontent du Sud, après quatre mois de fatigues et de dangers. Ce sont aussi mes futurs compagnons de route jusqu’à Géryville. Ils racontent leurs peines, là-bas, dans les hamada désolées ; ils parlent aussi du retour dans leurs tribus, et la joie adoucit leurs rudes visages encore noircis par le soleil ardent du Sud…
La soirée finit en de longs silences las, et je vais me coucher, rêvant au lendemain, à ce long voyage à cheval qui me console un peu de devoir quitter le Sud.
Un grand silence lourd pèse sur le ksar. Quelque part, très loin, au camp des goumiers, un chalumeau bédouin pleure tout doucement. Je l’écoute comme en rêve, longtemps, longtemps.
Le chalumeau se tait, et tout tombe au sommeil. Je m’endors en songeant vaguement à la joie d’être au moins libre et tranquille dans les grandes steppes vides, pour ce retour à Alger que j’aurais tant voulu retarder encore indéfiniment.