SAHEL TUNISIEN
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Sahel tunisien
Je venais de traverser l’une de ces crises morales qui laissent les âmes abattues, comme repliées sur elles-mêmes, inaptes pour longtemps à percevoir les impressions agréables, — sensibles seulement à la douleur[33]…
Et cependant, de tous les voyages que je fis, celui du Sahel tunisien fut peut-être le plus calme.
A peine installée dans le train de Sousse, j’éprouvai une sensation singulière d’apaisement subit… Et ce fut avec la grande joie des départs que je quittai Tunis.
Le train s’en va, lentement, paresseusement, s’arrêtant à tout bout de champ, en de jolies stations très verdoyantes. Maxula-Rhadès d’abord, tout près encore, avec ses maisonnettes blanches sur la grève battue par les vagues qui arrivent du large, tandis que vers le Nord-Est brille le miroir immobile du lac. Puis le lieu de villégiature aristocratique des musulmans riches : Hammam-el-Lif.
Plus loin, le chemin de fer s’engage dans la campagne, s’éloignant de la côte.
Ici, je retrouve avec joie les aspects familiers du pays bédouin ; collines rougeâtres, champs que les moissonneurs arabes laissent tout dorés de chaumes, pâturages gris avec les troupeaux et les bergers nomades… Çà et là une immobile et bizarre silhouette de chameau… Parfois, sur un petit pont de fer, le train franchit quelque oued inconnu, desséché par l’été et envahi par les lauriers-roses étoilés de fleurs.
Mais après Bir-bou-Rekba, la voie se rapproche de nouveau de la mer que nous apercevons, calme et violette, très haut sous le ciel implacable de midi. Des deux côtés, ce sont, des prairies très vertes et de petits bois d’oliviers, dépouillés de leur suaire de poussière estivale par les premières pluies d’automne.
La côte basse se découpe en larges anses gracieuses, en caps dentelés d’un vert tendre, sur l’azur lilacé, immobile, du golfe de Hammamet. Çà et là, un petit village de pêcheurs posé sur un cap ou au fond d’une anse, tout laiteux de chaux immaculée, se reflète dans l’eau profonde.
Aspects calmes d’un pays sans âge et sans caractère excessif. Il serait difficile de savoir sur quel point du globe on se trouve si, à chaque passage à niveau l’on n’apercevait, immobiles sur leurs chevaux maigres et hérissés, les Bédouins roulés dans les plis lourds du « sefséri » qui, en Tunisie, remplace, pour le peuple, le burnous des Algériens… Figures sèches et bronzées, souvent imberbes, au type très accusé de race berbère… Regards indifférents, sombres pour la plupart.
Depuis Bou-Ficha, nous entrons dans les oliveraies immenses qui couvrent le Sahel tunisien.
Dans la nuit chaude et silencieuse, après Menzel-Dar-bel-Ouar, de la campagne endormie commence à monter vers nous une odeur aromatique, mais lourde et écœurante : nous approchons des huileries nombreuses de Sousse.
J’allais là-bas, sans y connaître personne, sans but et sans hâte, sans itinéraire fixe surtout… Mon âme était calme et ouverte à toutes les sensations aimées de l’arrivée en pays nouveau.
… Sousse, une ville arabe, tortueuse et charmante, étagée sur une colline haute, enclose encore d’une muraille sarrasine, crénelée et d’une blancheur neigeuse. Sur le versant de la colline, en dehors des remparts, des cimetières immenses, entourés de haies de figuiers de Barbarie, brûlés et jaunis par le soleil. Plus haut encore, les toits rouges et les bâtiments longs et bas du camp des tirailleurs.
Sousse est jolie. Jadis, elle s’appelait El-Djohra, « la perle ». Maintenant on l’appelle Souça, « le ver à soie ».
De Sousse à Monastir, la route descend vers la mer, qu’elle borde de jardins et de masures italiennes. Puis elle s’engage dans une campagne déserte et morne, faite de champs infertiles coupés de petites sebkha salées, toutes blanches.
… Pour la première fois, cette région désolée m’est apparue, sous un ciel bas et chargé de nuages… et elle s’étendait, livide, sinistre, à la tombée d’une nuit d’automne…
Mais bientôt les jardins recommencent, et nous passons entre des forêts d’oliviers abritant les abreuvoirs où les petites Bédouines mènent tous les soirs leurs troupeaux et leurs chevaux indociles.
Monastir reste cependant une ville unique, d’un charme et d’une tristesse particulière.
Un peu en retrait sur la mer, comme toutes ces cités arabes des côtes basses, bâtie sur un terrain salé et salpêtré, avec ses maisons grisâtres, à un étage, et ses rues sans pavé, Monastir ressemble aux mélancoliques oasis sahariennes, et serait à sa place sur le bord de quelque chott de l’Oued Rir’ étrange…
Mais la côte y est bordée de brisants, et l’on entend sans cesse gronder la mer, autour du promontoire élevé de la Kahlia, qui sépare la vieille ville du petit port moderne… Ce murmure éternel, cette plainte profonde et douce, il me semble l’entendre encore, après des années, tellement sa musique me charma alors, durant mes courses solitaires et nocturnes et mes longues rêveries sur la grève.
Les Monastiriens ne ressemblent déjà plus aux citadins efféminés de Tunis et de Sousse, qui sont gracieux, polis, et affables, mais qui n’ont plus rien de la majesté âpre de la vraie race arabe, née pour le rêve et pour la guerre.
Comme Sousse, Monastir occupe le fond d’une grande baie aux contours arrondis et gracieux, ouverte à l’Orient.
De Monastir à Kasr-Hellel, la route suit de nouveau la côte, à travers des champs moissonnés et des oliveraies.
Là, le matin, quand le soleil émerge de la haute mer pourpre, à l’heure où tout s’irise et se dore, on voit un peuple de pêcheurs descendre tout habillés dans l’eau peu profonde, et s’en aller au loin, vers le milieu de la baie, avec des paniers, des corbeilles, des filets et des engins de pêche très primitifs.
L’horizon vague, souvent très calme, se peuple le soir d’une infinité de petites voiles latines, roses ou pourprées, dans le reflet du couchant : ce sont les barques et les tartanes de pêche qui remontent de très loin parfois, de Sfax ou de Zarzis.
Kasr-Hellel… Une bourgade linceulée de chaux blanche, entre la mer bleue et les bois d’oliviers obscurs. Au-dessus des terrasses plates et des petits dômes, un minaret blanc se dresse et, tout à côté, un grand dattier solitaire, unique, s’incline mélancoliquement… Tous les soirs, les maisons blanches de Kasr-Hellel s’empourprent, et semblent en feu, tandis que le palmier et le minaret apparaissent, auréolés d’or rouge, très haut dans le ciel embrasé.
Derrière un cap arrondi se groupe le petit village de pêcheurs Seyada, en face des îles Kouriatine, dont le phare brille à l’horizon la nuit, avec le feu rouge et immobile de Monastir et celui, tournant, de Sousse, très loin, à peine visible, et seulement aux heures de grand calme marin.
Seyada est perdue au milieu des oliviers, coupés de haies de cactus, hérissés de dards, impénétrables, sauf pour les chacals et les rôdeurs bédouins.
Les filles de Seyada sont réputées dans tout le Sahel pour leur beauté, et les jeunes hommes de Moknine aiment à dire de leurs aimables voisines : « Celui qui, une fois, respire l’air salé de la mer à Seyada et le parfum capiteux de ses filles, en oublie le sol natal. »
Moknine est assez loin de la mer, dans une vallée fertile. C’est une petite ville commerçante et coquette, tout arabe. Là encore, je retrouve des coins de chaux blanches, des murailles en ruines, des rochers sablonneux et des silences lourds, qui me rappellent les oasis aimées de la patrie saharienne.
Dans ces villes de l’intérieur tunisien, les gens de la campagne et du peuple ne portent pas le burnous majestueux dont se drape l’Algérien le plus pauvre, toge loqueteuse mais patricienne.
Les pauvres et les Bédouins se roulent dans le sefséri blanc ou noir, longue pièce de laine dont ils rejettent d’ordinaire un pan sur leur petit turban, et ce drapé leur donne, au clair de lune, dans les rues solitaires et sur les places publiques, un aspect fantastique de revenants roulés encore dans le « kéfenn » de la tombe… Les femmes, Bédouines ou citadines pauvres, ici comme ailleurs, revêtent les mêmes voiles, bleu sombre ou rouge, le même édifice compliqué et lourd de cheveux noirs, de tresses de laine, de bijoux et de mouchoirs de soie, la même ceinture lâche, nouée très bas, presque sur les hanches.
A Moknine, j’ai passé quelques-unes de mes heures vagues, délicieuses et orientales : heures de rêve, dans un décor ancien, aux sons des instruments et des chants de jadis…
Toutes ces bourgades du Sahel sont adorablement jolies, blanches comme des perles dans l’écrin de velours sombre des oliviers… Tout plaît en elles, jusqu’à leurs noms sonores ; Ouar-dénine (les deux roses), Souïssa (petite Sousse), Menzel-bir-Taïeb (le village du bon puits), Oued-Saya, Djemmal, Sidi-el-Hani, El-Djemm, Beni-Hassène…
La beauté de ce pays est unique sur l’âpre et splendide terre d’Afrique : tout y est doux et lumineux, et même la mélancolie des horizons n’y est ni menaçante ni désolée, comme partout ; ailleurs. L’air du Sahel est vivifiant et pur, son ciel, d’une limpidité incomparable…
Au delà de Moknine, les terrains s’élèvent, et commence un pays sauvage et étrange, où les forêts d’oliviers sont coupées parfois par de grands plateaux désolés. C’est le pays d’Amira.
Les habitants, cultivateurs ou bergers, sont craints dans tout le pays, car ils ont une réputation de pillards et de batailleurs.
La medjba
J’étais venu là avec le jeune khalifa de Monastir, Si Larbi Chabet, pour récolter les arriérés de la medjba, l’impôt de capitation que payent les indigènes de la campagne en Tunisie.
Si Larbi ne se douta jamais que j’étais une femme. Il m’appelait son frère Mahmoud, et je partageai sa vie errante et ses travaux pendant deux mois.
Partout, dans les sombres tribus indociles et pauvres, l’accueil nous fut hostile. Seuls, les burnous rouges des spahis et les burnous bleus des deïra en imposaient à ces hordes faméliques… Le bon cœur de Si Larbi se serrait, et nous avions honte de ce que nous faisions — lui par devoir, et moi par curiosité — comme d’une mauvaise action.
J’eus cependant là-bas des heures charmantes… Certains noms des ce pays évoquent en moi d’innombrables souvenirs.
Au sortir de Moknine, séparée des oliveraies par des haie de hendi (figuiers de Barbarie), la route s’en va poudreuse et droite, et les oliviers semblent l’accompagner indéfiniment, onduleux comme des vagues, et argentés à leur sommet, comme elles.
… Une petite mosquée fruste, d’un jaune terreux, rappelant les constructions en toub du Sud, quelques maisons de la même teinte d’ocre, quelques décombres, quelques tombeaux disséminés au hasard : c’est le premier hameau d’Amira, Sid’Enn’eidja.
Devant la mosquée, une petite cour envahie d’herbes folles et au fond, une sorte de réduit voûté, à côté duquel un figuier étale ses larges feuilles veloutées. Et là se trouve le puits, profond et glacé.
Sur une natte, nous nous installons. Si Larbi, pour aller plus vite, me prie de l’aider : je ferai fonction de greffier.
Les spahis et les deïra introduisent le cheikh, grand vieillard à profil d’aigle, aux yeux fauves, et tous les anciens de la tribu, accompagnés de leurs fils grands et maigres sous leurs sefséri en loques. Quel étrange ramassis de visages brûlés par le soleil et le vent, de têtes énergiques jusqu’à la sauvagerie, au regard sombre et fermé !
Le cheikh fournit de longues explications embrouillées sur un ton pleurard. A chaque instant, autour de lui, des cris éclatent, formidables, avec la véhémence soudaine de cette race violente, qui passe du silence et du rêve au tumulte. Tous affirment leur misère.

Je les appelle, un à un, d’après une liste.
— Mohammed ben Mohammed ben Dou’!
— An’am ! (Présent.)
— Combien dois-tu ?
— Quarante francs.
— Pourquoi ne payes-tu pas ?
— Je suis rouge-nu Sidi. (Idiotisme tunisien pour dire fakir, pauvre.)
— Tu n’as ni maison, ni jardin, ni rien ?
— D’un geste de résignation noble, le Bédouin lève la main.
— Elhal-hal Allah ! (La chance appartient à Dieu.)
— Va-t’en à gauche.
Et l’homme, le plus souvent, s’éloigne, résigné, et va s’asseoir, la tête courbée ; à mesure, les spahis les enchaînent : demain, l’un des cavaliers rouges les mènera à Moknine, et de là à la prison de Monastir, où ils travailleront comme des forçats, jusqu’à ce qu’ils aient payé…
Ceux qui avouent posséder quelque chose, une pauvre chaumière, un hameau, quelques moutons, sont laissés en liberté, mais le khalifa fait saisir par les deïra ce pauvre bien, pour le vendre… Et nos cœurs saignent douloureusement quand des femmes en larmes amènent la dernière chèvre, la dernière brebis à qui elles prodiguent des caresses d’adieux.
Puis traînant avec nous une troupe morne et résignée d’hommes enchaînés, marchant à pied entre nos chevaux, nous allons plus loin…
Chrahel, que les lettrés appellent Ichrahil.
Quelques maisons disséminées entre les oliviers plus luxuriants que partout ailleurs… Nous dressons notre tente de nomades en poil de chèvre, basse et longue.
Les spahis et les deïra s’agitent sous leurs costumes éclatants, allument le feu, s’en vont réquisitionner la diffa, le souper de bienvenue offert de bien mauvais cœur, hélas !
Si Larbi, le spahi Ahmed et moi, nous allons errer un instant dans le village, au crépuscule.
Nous trouvons une jeune femme, seule, qui cueille des figues de Barbarie.
Ahmed s’avance et lui dit :
— Donne-nous des figues, chatte ! Enlève les épines, que nous ne nous piquions pas, ô beauté !
La Bédouine est très belle et très grave.
Elle fixe sur nous le regard hostile et fermé de ses grands yeux noirs.
— La malédiction de Dieu soit sur vous ! Vous venez pour nous prendre notre bien !
Et elle vide violemment à nos pieds son couffin de figues, et s’en va.
Le cavalier rouge, avec un sourire félin, étend la main pour la saisir, mais nous l’en empêchons.
— Assez d’arrêter de pauvres vieux, sans toucher encore aux femmes ! dit le khalifa.
— Oh ! Sidi, je ne voulais pas lui faire du mal !
Et pourtant ces hommes revêtus de couleurs éclatantes sortent de ce même peuple dont ils connaissent la misère pour l’avoir partagée. Mais le spahi n’est plus un Bédouin, et, sincèrement, il se croit très supérieur à ses frères des tribus, parce qu’il est soldat.
Nous passons encore un quart d’heure à causer avec un inénarrable petit négrillon trouvé sur une route, et qui nous fait rire aux éclats par l’impromptu de ses réparties et son intelligence simiesque.
Puis après souper, mollement étendus sur nos tapis, nous écoutons chanter le chœur des jeunes hommes de Chrahel.
Le peuple du Sahel est éminemment musicien, et les bergers de ces régions composent encore de nos jours des chants parfaitement rythmés, d’une égale beauté de paroles et de mélopée.
— O mère, mère, mon amie ! Depuis qu’on t’a portée au cimetière, rien ne me sourit plus en ce monde… Le chagrin habite mon cœur, et les larmes coulent de mes yeux changés en ruisseaux amers.
J’écoute encore :
— J’ai couvert ma tête de mon burnous et j’ai pleuré à cause de Djénetta. Je lui disais : Ne viens pas avec moi, car il se peut que je meure auprès de toi. Et ce jour-là, si tu pleures, les gens diront : « Un tel fut l’amant d’une telle », ou encore : « Celui qu’elle aimait est parti. Il lui jurait un amour éternel, mais il l’oublia dans l’année ». Et la honte serait sur toi…
Il est tout près de minuit quand nous rentrons sous nos tentes.
Incident
Nous étions arrivés la veille à Zouazra, territoire de la tribu de ce nom, et l’on avait dressé notre vaste tente en poil de chèvre près du gourbi du cheikh Si Amor.
Zouazra est située au milieu d’un vert plateau, entouré de ces jardins d’oliviers qui donnent au Sahel tunisien son aspect opulent.
Vers notre gauche, à une soixantaine de mètres, commençaient les oliviers. En face, à droite, s’étendait la plaine africaine qui, dès qu’elle n’est point cultivée, reprend son caractère de tristesse infinie…
La nuit avait été mauvaise. Le vent avait soufflé en tempête, secouant furieusement notre tente. Il avait plu ; les chevaux, épouvantés, avaient henni et s’étaient débattus, essayant de libérer leurs chevilles de la longue corde tendue à ras de terre.
Les chiens, inquiets, avaient erré dans le douar, avec des gémissements plaintifs. Les gardiens que nous avions postés autour de notre campement affirmaient avoir vu rôder des ombres suspectes à la lisière des jardins…
Roulés dans nos « ihram » épais nous avions souffert du froid et de l’humidité. A l’aube, nous nous étions levés transis et de fort méchante humeur.
Ahmed, le domestique de Si Elaraby, avait ordonné aux gens de la tribu de faire un grand feu devant nos tentes. Le bois, humide, s’allumait mal, et le vent nous apportait des bouffées d’âcre fumée.
Je m’éloignai un peu de la tente et allai errer du côté de la plaine.
Les nuages s’étaient dissipés et le jour se levait, paisible et limpide. A l’horizon occidental, les ramures puissantes des oliviers se dessinaient en noir sur le fond rosé du ciel clair. Vers l’Ouest, les étoiles pâlissaient dans l’ombre encore profonde. La grande paix automnale de ce pays évoqua en moi des souvenirs tristes et doux, des impressions pareilles, ressenties jadis, dans la même saison, à Bône, sur un tout autre point de cette côte barbaresque qui est ma patrie d’élection et que j’aime avec toutes ses tristesses et sous tous ses aspects.
Je retournai vers la tente.
Le soleil s’était levé, triomphant et radieux.
Au milieu du douar, les femmes s’agitaient autour d’un grand feu, préparant notre premier déjeuner.
Le khalifa, malade, s’était couché devant notre tente et fumait, se laissant paresseusement réchauffer par le soleil.
Les trois cavaliers du Makhzen, le domestique et les muletiers s’étaient mis à jouer aux cartes.
J’éprouvais la sensation délicieuse de liberté, de paix et de bien-être qui, chez moi, accompagne toujours le réveil au milieu des spectacles familiers de la vie nomade.
Tandis que nous attendions, non sans impatience, le déjeuner, nous vîmes subitement arriver un cavalier bédouin, monté sur un cheval blanc sans selle et sans bride. L’homme, son ihram au vent, cramponné à la longue crinière de l’animal emporté, lui talonnait les flancs de ses pieds nus et poussait des cris lugubres, une sorte de lamentation monotone et continue.
Quand il fut plus près, nous comprîmes qu’il criait :
— Mon frère est mort ! Mon frère est mort !
Au lieu de nous expliquer ce qu’il voulait, il se laissa tomber à bas de son cheval et se roula à terre, se tordant les mains et continuant à nous crier que son frère était mort…
....... .......... ...
Amira
Pendant la nuit, un vent de tempête a chassé des tourbillons de pluie, détrempant le vaste plateau argileux où nous campons, les champs dénudés et les profondes oliveraies coupées çà et là de haies de figuiers de Barbarie.
Nos pauvres tentes nomades, mouillées et alourdies, semblent autant de grandes bêtes peureuses, aplaties sur la terre rouge.
L’aube terne et triste d’automne se lève sur cette campagne d’Afrique toute changée, comme déformée par les buées froides qui flottent à l’horizon.
Transis et maussades autour d’un grand feu pâle qui fume beaucoup, nous attendons en silence le café qui nous rendra un peu de force et de chaleur.
C’est une de ces heures grises, lentes, où l’âme semble se replier sur elle-même et sentir, avec une intensité douloureuse et morne, l’inutilité finale de l’effort humain.
… Depuis deux mois, par un hasard de ma vie errante, je campe dans les sombres tribus indociles de ces terres hautes d’Amira qui dominent les prairies fertiles et les bois ombreux du Sahel souriant.
Ayant promis à un journal des impressions de voyage dans ce pays, je me suis jointe à une petite caravane chargée par les autorités tunisiennes de faire des enquêtes sommaires et de récolter les impôts arabes, toujours arriérés.
Il y a là le petit khalifa du caïd de Monastir, Maure de Tunis, mince et fluet, très effacé, assez juste, point cruel et pas trop avide surtout ; deux vieux notaires arabes, s’immobilisant dans les idées et les attitudes de jadis, très doux, très bienveillants et souriants. Puis le brigadier de spahis Ahmed, un Oranais, singulier mélange de grâce juvénile, de violence souvent sauvage, d’insouciance et de réflexion beaucoup plus profonde que ne le comporte sa situation sociale… Enfin des Bédouins en burnous rouges ou bleus, qui sont des spahis et des deïra du Makhzen.
… Depuis deux mois, j’assiste en spectateur à ce que font ces gens que je ne connais que depuis que j’erre avec eux, vivant de leur vie, et qui ignorent tout de moi… Pour eux, je suis Si Mahmoud Saadi, le petit Turc évadé d’un collège de France…
Et mon cahier de notes est resté si peu chargé, malgré quelques remords, quelques velléités d’écrire… Une fois encore la vie bédouine, facile, libre et berceuse, m’a prise pour me griser et m’assoupir. Écrire… pourquoi ?
Tandis que je songe, presque avec ennui, à toutes ces choses de ma vie présente, on vient tout à coup nous chercher pour aller là-bas, au fond de la plaine, apaiser une tribu qui, pour venger la mort de l’un des siens, veut aller en massacrer une autre…
Il faut tout abandonner, laisser le campement à la garde d’un deïra qui s’occupera du transport pour ce soir et partir avec l’envoyé du cheikh…
Une course échevelée à travers des halliers, dans la terre molle et glissante. Nous sautons des fossés, des haies de figuiers de Barbarie, sur des chevaux énervés par le vent et la pluie et qui ne veulent plus obéir.
Mais voici le douar des Hadjedj ; une centaine de gourbis et de tentes basses sur une colline arrondie, dans un site d’une nudité effrayante : pas un arbre, pas une herbe…
Une animation insolite règne dans le douar et, de très loin, nous entendons des clameurs furieuses.
Entre les tentes, des hommes en haïks noirs, ou terreux, que le vent agite, se démènent, discutant par groupes, en des attitudes violentes, tandis que d’autres, accroupis, fourbissent et arment de vieux fusils à pierre, aiguisant des sabres à poignées en bois, des poignards et des faucilles. Au milieu du douar, les femmes, enveloppées de voiles bleus ou rouges, se lamentent autour d’un haïk noir, tout gluant de sang, qui recouvre un cadavre…
Les hommes poussent de grands cris de menace et de mort, et comme au temps des migrations ancestrales, ils se disposent à aller massacrer et piller la tribu de Zerrath-Zarzour, campée vers l’Ouest, au delà d’un ravin large de près d’un kilomètre et profond comme un abîme.
Le jeune cheikh Aly, superbe d’énergie et d’émotion, s’avance à notre rencontre, un fusil à la main, et nous explique ce qui se passe :
— Ce matin, un garçon des Zerrath-Zarzour, nommé Aly ben Hafidh, est venu ici, chez nous, avec son frère Mohammed, pour vendre deux brebis à mon khodja, que voici. Ils ont rencontré un des nôtres, Hamza ben Barek, avec la famille duquel ils sont mal depuis longtemps. Ils étaient tous trois là-haut, sur cette petite éminence en dehors du douar. Ils se sont pris de querelle, et Aly ben Hafidh a frappé Hamza à coups de matraque, lui brisant le crâne… Voilà le cadavre. Toute la tribu et quatre bergers de la tribu de Melloul ont vu le crime. Mais Aly et son frère se sont enfuis dans le ravin. A présent les nôtres, pour se venger, veulent aller massacrer ceux des Zerrath-Zarzour.
Tandis que le cheikh nous parle, les hommes se sont rapprochés et un grand silence règne sur le douar, troublé seulement par les lamentations des femmes. Debout, le regard menaçant et ferme, les armes à la main, les nomades écoutent… A peine le cheikh a-t-il fini sa dernière phrase, que la sauvage clameur éclate de nouveau.
Les gestes et les cris sont d’une violence inouïe et les faces anguleuses des maigres Hadjedj deviennent effrayantes. Le cheikh Aly s’élance de nouveau vers eux, pour des exhortations et des menaces… J’entends un grand vieillard, à profil d’oiseau de proie, qui lui répond presque avec dédain :
— Tu es jeune, tu ne sais pas ! C’est le prix du sang… Et brusquement les nomades se dispersent, courant, essayant de gagner le ravin.
Mais les spahis et les deïra partent alors dans toutes les directions avec, eux aussi, de grands cris ; ils sont, heureux, les nomades habillés en soldats, de galoper, de crier, de poursuivre, avec l’illusion de la guerre, ces hommes armés qui, à chaque instant, peuvent se retourner contre eux et devenir menaçants par le nombre… A cette chasse à l’homme, ils se grisent, et leurs figurent rayonnent d’une joie d’enfants turbulents et libres.
La scène tumultueuse, sous le ciel bas et gris, dans le vent furieux, est sauvage et superbe.
… Enfin la tribu est contenue, rabattue sur le douar, gardée à vue. Deux ou trois des plus forcenés sont pris et enchaînés. Il faut, maintenant, commencer l’enquête, et deux spahis partent à la recherche de l’assassin.
Il est tout jeune, cet Aly ben Hafidh qu’on nous amène, haletant, les vêtements en lambeaux, le visage couvert de sueur et de boue, les mains attachées derrière le dos. Il est pâle, mais le regard en dessous de ses longs yeux roux est farouche et fermé. Son frère, grand Bédouin maigre, au sombre visage de détrousseur, a l’allure d’un fauve pris au piège, prêt à bondir… Pourtant ce n’est pas lui qui a tué : c’est Aly, le petit nomade aux yeux dorés, au visage imberbe.
Par monosyllabes Aly ben Hafidh répond aux questions d’usage sur son identité.
— Pourquoi as-tu tué Hamza ben Barek ? demande le khalifa.
Alors l’accusé semble se ramasser sur lui-même pour une défense désespérée. Il courbe la tête et regarde le sol :
— Entre lui et moi, le Prophète de Dieu est témoin !
Désormais, comme en rêve, contre tout bon sens, contre toute évidence, il répète sa phrase, sa pauvre phrase de dénégation enfantine, apeurée à la fois et obstinée.
Il a commis son crime sur le sommet nu de la colline ; une cinquantaine de personnes l’ont vu. Avec son frère il s’est enfui et caché dans le ravin. Ses déclarations contredisent celles de son frère, interrogé en son absence… Qu’importe ! A toutes les objurgations, à toutes les menaces, à toutes les prières, il répond, d’une voix atone, les yeux obstinément fixés à terre :
— Entre lui et moi, le Prophète de Dieu est témoin !
Pendant trois jours nous restons aux Hadjedj. Trois jours de discussions, de cris, de menaces, d’alertes continuelles… Enfin, quand l’ordre et la paix semblent rétablis, nous reprenons le chemin de Moknine, la capitale d’Amira.
Le beau temps est revenu. Il fait presque chaud, et une mince herbe drue sort partout de l’argile rouge fécondée par les pluies.
C’est encore le matin, l’heure limpide où la campagne s’étale, tout azurée, sous le ciel rose infiniment pur et pâle, comme agrandi.
Notre petite caravane s’avance lentement, malgré les ardeurs des chevaux joyeux ; nous traînons avec nous, une troupe silencieuse et morne de vingt-cinq ou trente prisonniers, arrêtés par-ci par-là, dans les tribus. Résignés, sans un geste ni un mot de révolte, ils marchent, enchaînés deux à deux par le poignet et la cheville. Ils semblent indifférents.
Aly, le seul assassin, a les bras liés derrière le dos, les pieds entravés, et marche séparément entre les chevaux des spahis. Il garde son attitude impénétrable et, quand les Bédouins de sa tribu parviennent à lui lancer, de loin, quelques paroles d’adieu, il répond d’une voix ferme, comme si c’était vrai :
— Entre lui et moi, le Prophète de Dieu est témoin !
Les Hadjedj, apaisés maintenant, le regardent passer en silence, sans haine presque, car il est entre les mains de la justice des hommes que les nomades, comme tous les hommes simples, redoutent instinctivement et n’aiment pas, car elle est étrangère à leurs mœurs et à leurs idées. Aly, pour eux, n’est plus l’ennemi qu’on a le droit de tuer, comme prix du sang : il est prisonnier, c’est-à-dire un objet de pitié, presque une victime de ce fantôme redouté et haï : l’Autorité. La haine et la vengeance des Hadjedj se reporteraient plutôt, maintenant, sur la tribu de Zerrath-Zarzour tout entière que sur Aly, s’ils avaient le pouvoir de lui nuire.
Tout à coup, d’un ravin masqué par des figuiers de Barbarie, un groupe de femmes émerge et s’élance vers nous, avec des gémissements et des plaintes. La plus vieille, conduite par une petite fille très belle, aux yeux noirs et ardents, est aveugle. Ses cheveux blancs retombent sur son front de momie. Elle pleure.
Toujours guidée par la petite fille, la vieille se suspend à l’étrier du khalifa et l’implore.
— Sidi, Sidi, pour le repos de l’âme de ta mère, aie pitié de mon fils unique, de mon Aly ! aie pitié, Sidi !
Notre convoi s’est arrêté et tous nos hommes sont graves. Nos cœurs se serrent affreusement devant la douleur de la vieille mère aveugle et en haillons, que nous sommes impuissants à consoler.
Le khalifa, presque prêt à pleurer, balbutie des promesses qu’il ne pourra tenir et la mère d’Aly se répand en bénédictions. Puis elle va tomber sur la poitrine de son fils ; et se lamente comme sur le cadavre d’un mort.
Très pâle, le petit Bédouin tremble de tous ses membres.
— Ton père est couché dans le gourbi, dit la vieille, et il est malade, bien malade. Sans doute son heure est venue. Il te fait dire d’avouer, si tu as tué, pour que Dieu ait pitié de nous et de toi et pour que l’Ouzara[34] ne soit point impitoyable…
Alors, tout à coup, convulsivement, Aly se met à pleurer et son visage jeune devient tout à fait enfantin. Très bas il murmure :
— Pardonnez-moi, musulmans ! J’ai tué une créature !
Parmi les cavaliers et les Bédouins qui se sont rapprochés, ce mot court joyeusement :
— Il a avoué ! Il a avoué !
C’est comme une détente et, tout de suite, Aly devient pour tous ces gens un objet de pitié plus profonde, presque de sollicitude. Le brigadier Ahmed, très dur pourtant, se penche lui-même vers Aly et lui détache les mains.
— Embrasse la vieille, dit-il.
Alors ce sont des adieux entrecoupés de sanglots, de cris et de gémissements de femmes…
Puis le groupe éploré s’éloigne, mais longtemps encore on entend la vieille mère qui se déchire le visage avec des hurlements lugubres.
Le brigadier laisse les gens des Zerrath-Zarzour s’approcher d’Aly, lui dire adieu, lui donner quelques pièces de cuivre pour sa nourriture en prison… Parmi ceux qui viennent faire l’aumône au prisonnier, je reconnais deux ou trois vieillards de Hadjedj, de ceux-là mêmes qui, la veille voulaient massacrer Aly et les siens.
— Tiens, nous te donnons cela dans le sentier de Dieu ! disent-ils. Puis ils s’éloignent, graves, presque solennels.
Bientôt le brigadier doit écarter tout le monde, car la foule des Ouled-Zerrath-Zarzour se fait compacte et cela pourrait devenir dangereux… Alors nous reprenons le chemin de Moknine à travers les bois d’oliviers où les gouttes de rosée nous font frissonner…