CHAPITRE VII
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La musique chez les Créoles.—Rivalités d'artistes.—Jusqu'où va le préjugé.
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LA MUSIQUE CHEZ LES CREOLES
La population créole de couleur a produit d'excellents musiciens et des compositeurs d'un mérite supérieur.
Mais ceux dont le talent et les œuvres ont toutefois commandé une attention toute particulière, en Louisiane et même à l'étranger, ce sont les Lambert, le père et ses deux fils. Le père, dit-on, était le plus fameux des trois. Malheureusement, il ne nous a rien laissé parce que la Louisiane, probablement, était encore trop primitive à son époque pour encourager son génie musical.
Mais ses fils ont fait du bruit à Paris, au Portugal et au Brésil. Lucien, surtout, était l'auteur de nombreuses compositions, qu'il a même dédiées aux personnages les plus distingués de ces différents pays. Et on affirme que la noblesse ne dédaignait pas ses dédicaces.
Les Lambert ont longtemps brillé en Louisiane, mais comme tant d'autres ils ont préféré vivre ailleurs, où les conditions de la vie leur paraissaient plus favorables que celles qu'ils rencontraient au foyer de leur naissance.
Ils étaient pianistes, et ils ont joué de leur instrument au Théâtre d'Orléans.
On rapporte que d'autres artistes de réputation se donnaient le plaisir de prendre part à leurs concerts, entr'autres le célèbre Gottschalk.
Malgré les changements survenus depuis la guerre, celui qui est au courant de certains détails intimes n'a pas oublié ce qui se passait dans ces réunions artistiques. Il y a peu de survivants de cette période intéressante, mais la voix des traditions nous en a apporté les échos. Entre autres choses, on nous a appris qu'il existait une petite rivalité d'artistes entre Gottschalk et Lambert, et que cette rivalité fut heureusement réglée par l'intervention ingénieuse d'amis communs, qui ont donné à l'un et à l'autre de ces deux génies une part égale de gloire.
Gottschalk était reconnu le maître de Lambert comme instrumentiste, et Lambert, le maître de Gottschalk comme compositeur.
En ce temps-là, en 1843, il n'était question ici que des mérites respectifs de ces deux grands musiciens.
EUGENE MACARTY
M. Eugène Macarty était un excellent pianiste. Plus heureux que ses contemporains, le public s'est occupé d'une façon toute particulière de sa personnalité et de ses compositions. On a même prétendu qu'il était le seul artiste de mérite parmi les Créoles. Or, d'après les rapports de gens dignes de foi et d'une compétence indubitable, Eugène Macarty n'était pas même l'égal des Lambert dans la théorie de la musique et bien moins encore dans l'invention.
Sous ce rapport, les Lambert ont plus et mieux fait que Macarty. Mais celui-ci était varié dans ses talents. Cette versatilité était remarquable, car elle s'est toujours manifestée avec avantage dans toutes les occasions. Macarty avait une voix de baryton riche, sonore et admirablement cultivée.
De plus, il était comédien de nature. Dans le vaudeville, il rivalisait avec Charles Vêque, considéré à l'époque un comique de tout premier ordre. Charles Vêque avait depuis longtemps laissé les rangs des amateurs pour se joindre aux professionnels du théâtre.
Aussi, dans toutes les entreprises de la scène organisées par la population créole, Macarty remplissait-il le premier rôle, qui lui était décerné de consentement commun.
Il était le successeur logique d'Orso, de Villasseau et de ces autres artistes dont les triomphes ont laissé dans l'esprit de leurs contemporains des souvenirs ineffaçables.
Macarty était aussi orateur. Doué d'une forte voix et d'une diction claire, sa parole était facile et éloquente.
Aux premières heures de la Reconstruction, Macarty s'est fait souvent entendre devant les assemblées du peuple, discutant avec force et avec intelligence les questions de droit et de liberté, et il n'a jamais manqué, dans ces occasions, de recueillir les plus chaleureux applaudissements. On peut donc dire que Macarty était musicien, chanteur, comédien et politique.
SAMUEL SNAËR
Samuel Snaër était peut-être plus savant en musique que Macarty, mais sa modestie l'a sérieusement embarrassé. Dans sa profession, il n'a jamais percé. Bien que le violon fut l'instrument préféré de Snaër, c'est néanmoins un fait qu'il jouait avec talent d'une douzaine d'instruments.
Snaër avait une belle voix de ténor, mais il refusait de chanter; il maîtrisait l'harmonie, mais ses compositions restaient au fond de sa malle, où le temps et les insectes leur ont déclaré la guerre.
Pour le public, Samuel Snaër ne représente qu'un instrumentiste très ordinaire, mais pour les bons juges qui l'ont connu intimement, il était un génie musical.
Comme Eugène Macarty, Samuel Snaër était natif de la Nouvelle-Orléans.
Il touchait l'orgue très bien. Il fut longtemps l'organiste de l'église Sainte-Marie, rue de Chartres.
Trop timide pour se faire une réclame et trop indolent pour se dégager par l'émigration des entraves de son lieu de naissance, il a fini par tomber dans le dépit, et l'oubli l'avait couvert de son manteau longtemps avant sa mort.
Aujourd'hui, dans la population, on parle de Snaër comme joueur de dames et non comme artiste.
EDMOND DEDE
Edmond Dédé était un noir, né à la Nouvelle-Orléans vers l'année 1829, contemporain de Macarty et de Snaër.
On a toujours parlé de Dédé comme d'un prodige sur le violon. Il a fait ses premières études à la Nouvelle-Orléans, sous la direction de maîtres habiles et consciencieux.
Après avoir maîtrisé tout ce qu'un homme de sa couleur pouvait apprendre ici, dans son art, il a pris le chemin de l'Europe, sur les conseils d'amis sympathiques. Il a visité la Belgique d'abord, mais n'ayant pas rencontré dans ce petit royaume l'objet de ses recherches, il s'est rendu à Paris, où il a été accueilli avec considération.
Dans cette capitale éclairée, où l'on est toujours bien disposé à l'égard de l'infortune et du talent, Edmond Dédé a rencontré de la sympathie et du secours. Dans ce pays à l'hospitalité si large, il a trouvé l'occasion qu'il souhaitait de se perfectionner dans sa vocation, de s'élever à toute la hauteur de ses aspirations.
Par l'entremise de bons amis, il n'a pas tardé à être admis, comme auditeur, au Conservatoire de Musique de Paris.
Ses progrès et ses triomphes eurent bientôt attiré sur lui l'attention du monde musical. Dès lors, il a joui de toute la considération accordée au vrai mérite.
Dédé, plus tard, est devenu chef d'orchestre au Théâtre de Bordeaux, où pendant plus de vingt-sept ans il a tenu avec honneur le bâton de directeur. Le violon était son instrument.
Cet artiste a revu la Nouvelle-Orléans en 1893. Il a alors donné ici plusieurs concerts, où les connaisseurs ont pu apprécier ses hautes qualités. Le critique musical de l'"Abeille", entr'autres, lui a fait l'honneur d'assister à une de ses représentations. L'ayant vu jouer le Trouvère sans cahier, l'aimable rédacteur n'a pas hésité à lui prodiguer, dans les colonnes de son important journal, les appréciations les plus élogieuses.
Le navire sur lequel Dédé avait pris passage pour venir de France à la Nouvelle-Orléans subit les effets d'une rude traversée, au point qu'on dût le diriger vers un des ports du Texas. Dédé eut alors le malheur de perdre son violon favori, un Crémone; mais ce contretemps ne l'empêcha pas ici, même dans des salles sans acoustique propice, de charmer et de captiver son public par les séductions de son coup d'archet, sur un autre violon qui était bien loin de posséder la même valeur artistique.
On dit qu'il avait dans la tête toutes les œuvres des grands maîtres. Il nous a laissé deux romances: Patriotisme et Si j'étais Lui. Il ne faudrait pas toutefois juger de ses mérites d'après ces compositions. Il en a fait des milliers de ce genre sans compter les danses et ballets semés en grand nombre dans toutes les parties de l'Europe qu'il a visitées ou habitées.
En Algérie, il a composé le Serment de l'Arabe.
Ses travaux sont d'un ordre élevé. Il avait même commencé la composition d'un grand opéra, Le Sultan d'Ispahan, qu'il n'a pu achever, pour cause de maladie.
Edmond Dédé est mort à Paris, en 1903.
BASILE BARRES
Voici un Créole de couleur qui a certes été fort populaire à la Nouvelle-Orléans. Français, il l'était de cœur et d'esprit. C'était un gentilhomme accompli et tous se plaisaient à le reconnaître.
Basile Barrès est né en notre ville. Il était tout jeune encore lorsqu'il prit de l'emploi chez M. Perrier, le grand marchand de musique français de la rue Royale. Il y apprit le piano et devint bientôt un artiste de tout premier ordre.
M. Perrier lui fit faire plusieurs voyages à Paris, dans l'intérêt de sa maison. Il revenait toujours avec plus que jamais, dans le cœur, l'amour de la France.
M. Barrès fut accordeur de pianos, professeur de musique et compositeur. Ses airs de danse ont été très populaires à la Nouvelle-Orléans.
Lorsque le grand violoniste Dédé fit un séjour parmi nous, ce fut Basile Barrès qu'il choisit pour son accompagnateur.
Tout le monde l'aimait et tout le monde, à sa mort, l'a vivement regretté. Il a laissé un fils et trois filles, qui vivent aujourd'hui encore et qui habitent la Nouvelle-Orléans.
L'EXPERIENCE D'UN MUSICIEN
Il n'y a pas très longtemps, il existait à la Nouvelle-Orléans un compositeur de musique remarquable. Malheureusement, la teinte fatale de sa peau faisait oublier ses mérites, chaque fois que l'heure du triomphe venait près de sonner.
L'on pouvait utiliser son génie, abuser de sa bonté et de son zèle, mais lorsqu'il s'agissait de reconnaître ses services ou d'honorer ses talents, la voix manquait à ceux qui devaient être ses juges et qui, néanmoins, avaient eu des preuves de sa valeur et de son bon vouloir. La conspiration du silence était impitoyable. Les gens qui l'employaient, qui l'invitaient, qui le recherchaient, étaient si imprégnés du préjugé de race, que pas un mot de louange ou même de simple reconnaissance ne trouvait son chemin jusqu'à la publicité.
Ce n'est pas toutefois le public qu'il faille blâmer de cet état de choses, car notre musicien a souvent recueilli les applaudissements des spectateurs assemblés pour entendre ses compositions.
Ceux que nous accusons ici savent qui s'est adressé à lui pour l'orchestration de vaudevilles, d'opéras et autres pièces délicates,—tâche que personne autre n'osait entreprendre. Ils se rappelleront comment ce jeune homme au talent supérieur et à l'âme généreuse s'est appliqué non seulement à perfectionner l'arrangement des parties musicales qui lui étaient soumises, mais comment encore il a même ajouté parfois à l'œuvre principale les gracieuses beautés de sa propre invention.
Ils ne peuvent pas avoir oublié qu'aux jours des représentations, le jeune maître était présent, sur invitation, et qu'alors on se contentait de le remercier en secret pour les services qu'il avait rendus. Ils savent bien que ce jeune phénomène a même consenti à remplacer en certaines occasions tel et tel directeur musical, afin de mieux assurer le succès d'un concert ou d'une représentation. Ce qui signifiait honneur et profit pour les impressarios, tandis qu'autour de son nom à lui on gardait un silence obstiné.
C'est qu'on ne voulait pas rendre hommage à un homme de couleur, c'eût été porter préjudice aux prétentions de race qui gouvernent notre société. Faire connaître cet artiste, c'était proclamer sa supériorité, puisqu'il faisait ce que les autres, dans la crainte de faillir ou d'être critiqués, n'osaient pas même entreprendre.
Il était un des deux saxophonistes qu'il y avait alors à la Nouvelle-Orléans. C'était toujours sur lui que l'on comptait surtout, mais les soli qu'il eut à exécuter en diverses occasions ne furent, semble-t-il, jamais assez bien rendus pour faire oublier la couleur de sa peau.
Qu'on nous permette de raconter un incident qui démontre non seulement l'égoïsme du préjugé, mais aussi la petitesse de certains caractères. Un musicien bien connu de cette ville, ayant à se rendre à New York pour affaires ayant trait à son art, demanda à notre jeune homme de se charger de cette mission. Il s'agissait de soumettre une composition à un artiste de renom, qui devait en faire la critique. Notre ami accepta de faire le voyage et fut reçu par le Newyorkais avec la plus exquise courtoisie.
Au cours de la conversation, celui-ci critiqua librement certains points vulnérables de la pièce soumise.
—Cette composition, dit-il, doit être refondue d'un bout à l'autre excepté le ballet, qui est parfait. J'écrirai une lettre à mon agent, à la Nouvelle-Orléans, et lui donnerai toutes les explications nécessaires; cette précaution vous évitera la peine de vous surcharger la mémoire de trop longs détails.
Le jeune homme fut mis au courant de la teneur de cette lettre, qu'il vint remettre à son destinataire, auteur supposé de la composition musicale en question. Ce dernier garda un silence de grimaud, sur le contenu du message: l'explication en est que le fameux "ballet parfait" était bel et bien, la production de notre jeune artiste, et que c'eût été lui faire trop d'honneur que de lui communiquer la décision de l'homme de New York.
C'était contre les principes de la Louisiane, que de faire savoir à un homme de couleur que son œuvre était plus parfaite que celle d'un autre.
Si nous tenons caché le nom de ce musicien, c'est par un sentiment de respect pour la famille éplorée, qui désire ne pas être troublée dans une période de douleur et de deuil.
Ce fils bien-aimé, que la nature s'était plu à combler de ses dons et qu'un pouvoir invisible avait développé au plus haut degré de perfectionnement artistique, s'est séparé de nous, mais en partant, il a laissé derrière lui un rayon lumineux que toutes les haines terrestres ne parviendront jamais à éteindre.
La puissance du Ciel est au-dessus de l'obscurantisme de la terre.
Dieu a dit: "Que la lumière soit", la lumière fut; et la lumière sera, selon Sa sainte et souveraine Volonté.