CHAPITRE VI
Reading edition
Le Créole dans les arts et les professions libérales.—Une page de notre histoire politique.—Maître d'armes populaire.—Figures du passé.
EUGENE WARBOURG
Eugène Warbourg, sculpteur, naquit à la Nouvelle-Orléans vers l'année 1825. Il mourut à Rome en 1861.
Elevé dans sa ville natale, il eut la satisfaction de pouvoir suivre son penchant naturel pour la sculpture. Il reçut ses premières leçons d'un artiste français du nom de Gabriel, dont l'établissement était situé quelque part, rue Bourbon.
Ce Gabriel devait être d'une nature bien généreuse, puisque, malgré les préjugés, il se donna la peine de former le jeune Warbourg, qui lui doit ainsi les premiers développements de son génie artistique.
Sous la direction de cet homme habile et consciencieux, Warbourg fit des progrès rapides et remarquables.
Ses ouvrages eurent bientôt attiré l'attention. Aussi, plus tard, lorsqu'il entreprit de travailler pour son compte, n'éprouva-t-il aucune difficulté à se faire une clientèle enviable.
Bon nombre de grands personnages de son époque l'ont encouragé, en lui confiant l'exécution d'ouvrages des plus délicats.
On a de lui des bustes de généraux, de magistrats et d'autres citoyens notables.
Les vieux cimetières de notre ville sont pleins de monuments qui représentent une partie de son œuvre et de ses créations. On lui doit, entre autres pièces remarquables, une statue représentant deux anges taillés dans un seul bloc de marbre: ils tiennent chacun dans la main droite un calice reposant sur une même base. Ce morceau de sculpture était si fragile, que déjà il avait fait le désespoir d'un artiste réputé, auquel le même sujet avait été confié précédemment et qui, dit-on, n'avait jamais réussi à conduire son travail à bonne fin.
Warbourg, lui, vainquit toutes les difficultés. La personne qui lui avait fait la commande de cette statue ne l'ayant pas ensuite réclamée, il dût toutefois prendre des mesures pour en disposer autrement. On dit que c'est un nommé Panniston qui est devenu le possesseur de ce chef-d'œuvre précieux.
En dehors de ces travaux particuliers, Warbourg avait accepté des contrats des autorités ecclésiastiques, pour lesquelles il a exécuté de magnifiques ouvrages.
La Cathédrale Saint-Louis et les maisons Grunewald et Hermann, à l'époque, renfermaient des échantillons de son talent artistique.
Ses triomphes, quoique mérités en tous points, avaient cependant excité la jalousie de ses rivaux, et ces derniers étaient devenus ses ennemis déclarés.
[Illustration: Melle VICTORIA LECENE, L'une des lauréates de l'Institution Bernard Couvent, couronnée publiquement par M. Lanusse (photographie prise en 1867).]
Warbourg tenait son atelier rue Saint-Pierre, entre les rues Bourbon et Royale. Il s'était adjoint son frère, Daniel Warbourg, lui-même un artiste de mérite, qui lui servait d'ouvrier praticien. Les deux associés supportèrent quelque temps avec patience la campagne hostile inaugurée contre eux par l'envie et par le préjugé, mais ne pouvant espérer voir la situation s'améliorer, Eugène fit ses adieux à la Nouvelle-Orléans, vers 1852, et partit pour l'Europe. Il alla d'abord à Paris, où il étudia encore pendant six ans, achevant de se perfectionner. Il conçut alors l'idée de visiter la Belgique, mais son séjour dans ce royaume fut de courte durée. Il se rendit ensuite en Angleterre. À Londres, il rencontra la duchesse de S.... qui l'employa à faire des bas-reliefs d'après les illustrations de l'Uncle Tom's Cabin", de Mme Beecher Stowe. Il demeura attaché à ce travail spécial plus d'un an, après quoi il se décida à visiter Florence, avec l'intention de s'y fixer.
Mais, ayant rencontré dans cette dernière ville des conditions aussi désagréables que celles qui l'avaient chassé de son pays, il tourna ses regards vers la cité de Rome, comme vers un lieu plus propice à ses aspirations. En effet, il se trouva mieux là que partout ailleurs, mais son bonheur ne dura pas longtemps, car, comme nous l'avons dit, il mourut environ deux ans après son arrivée dans la capitale de l'Italie. Il était alors âgé de 36 ans.
À l'étranger, le génie de Warbourg avait pris son essor. Il dota le monde artistique de plusieurs productions qui ont fait parler de lui. Les journaux des deux Continents se sont occupés de ses œuvres, et les artistes et les savants l'ont accueilli avec des marques de sympathie et de respectueuse appréciation. Il est à noter que Warbourg et Rillieux sont, sans contredit, les deux Louisianais les mieux connus en Europe.
Parmi les chefs-d'œuvres de Warbourg, on cite: Le Pêcheur et Le Premier Baiser.
DANIEL WARBOURG
Daniel Warbourg, son frère, vit encore et fait honneur au nom qu'il porte par le mérite remarquable de ses ouvrages de marbrerie.
Daniel Warbourg est graveur.
Daniel fils est un autre membre de la famille favorisé de la nature: il est considéré un artiste accompli dans la sculpture du marbre et du granit. S'il n'était pas un homme de couleur, depuis longtemps on l'eût placé au rang qui lui est dû à cause de ses talents. Il a fait ici des travaux d'une élégance admirable et d'une valeur incontestable.
Eugène Warbourg était un homme de couleur libre, enfant de parents étrangers. Son état de naissance lui avait permis de s'instruire et de cultiver ses facultés, privilège qui n'était pas accordé aux esclaves.
Notons ici, en passant, que certains écrivains ne manquent pas de nous parler longuement des aptitudes chorégraphiques des Nègres; mais le lecteur cherchera en vain, dans les ouvrages de ces mêmes auteurs, une seule ligne sur le génie d'hommes tels que Warbourg.
ALEXANDRE PICKHIL
Nous avons eu en Louisiane notre Titien, dans la personne d'Alexandre Pickhil.
Nous savons que Pickhil a exécuté de magnifiques tableaux, mais il ne nous a rien laissé, parce que peut-être le désenchantement l'en a détourné. On affirme qu'il avait fait le portrait en pied d'un haut personnage ecclésiastique, mais qu'il a lui-même détruit cette œuvre, à cause d'une injuste critique.
C'est ainsi que Pickhil, quoique peut-être le meilleur peintre de son époque, a préféré mourir inconnu, dans la misère même, plutôt que de manifester son talent au détriment de son amour-propre. Pickhil est mort à la Nouvelle-Orléans, vers le milieu du siècle passé, entre 1840 et 1850.
On dit que la désillusion a fait le malheur de toute sa vie.
JOSEPH ABEILARD
Joseph Abeilard était un des architectes les plus habiles que la Louisiane ait produits avant la guerre de Sécession.
Abeilard était un artiste parfait. Il pouvait dresser un plan comme un architecte, apprécier la qualité des matériaux comme un appareilleur, rédiger et faire observer les stipulations d'un contrat comme un entrepreneur, et exécuter de ses mains les diverses parties d'un ouvrage comme le meilleur ouvrier pratiquant. Abeilard était connu pour avoir travaillé en ces différentes qualités.
C'était par son mérite supérieur qu'il s'était fait une réputation. Il lui est parfois arrivé de perdre de ce prestige qui lui était dû: c'était lorsqu'il travaillait en second, sous les ordres d'hommes tout-à-fait incapables mais jouissant de la préférence de race.
On peut citer, comme exemple, la construction du Marché Bazar et celle des Purgeries (Sugar Sheds), élevées sur le devant de la ville.
C'est le génie d'Abeilard qui mit ces grands ouvrages sur pied, mais le contrat n'en avait pas moins été donné à un autre particulier, pour son bénéfice personnel. Cet architecte postiche eut toutefois le bon sens d'employer Abeilard, qui conduisait tout à bonne fin. Ce qui permit à l'autre de toucher des honoraires princiers sans peine et sans fatigue.
Nombre de vieux habitants se souviennent d'Abeilard, et nous sommes sûrs que leur jugement à l'égard de cet homme sera le même que celui que nous portons ici, car pendant plus de quarante ans qu'il a professé et exercé son art, il a maintes fois donné les meilleures preuves possibles de ses remarquables aptitudes.
Abeilard est né et il est mort à la Nouvelle-Orléans.
Son frère, Jules Abeilard, était aussi un artisan de premier ordre. Sans être l'égal de Joseph, il possédait un talent varié, et il s'est souvent distingué dans la préparation et l'exécution de travaux importants entièrement confiés à ses soins. Jules est mort à Panama, laissant à la population l'héritage d'une belle et enviable réputation.
E. J. EDMUNDS
Nous devons ajouter à la liste d'honneur le nom du professeur E.-J. Edmunds. Il naquit à la Nouvelle-Orléans. S'il vivait aujourd'hui il serait encore loin d'être un vieillard.
M. Edmunds fut un de nos plus habiles mathématiciens. Aussi, à son retour de France, les autorités de l'État ne tardèrent-elles pas à profiter de ses talents.
Vers l'année 1872, le Bureau des Écoles Publiques l'invita à occuper la chaire des Mathématiques à l'École Supérieure de la Nouvelle-Orléans, et l'offre fut par lui acceptée immédiatement.
Comme toujours, les journaux l'attaquèrent. C'était une ruse employée par la presse prévenue pour s'assurer si vraiment l'instructeur nouvellement choisi était capable de remplir les délicates fonctions qu'il avait assumées. La lutte, dès lors, s'engagea entre les journaux et le jeune professeur, mais elle fut de courte durée. Pour mettre fin aux ennuis dont il était l'objet, le maître lança un défi à tous ses détracteurs, les invitant à venir le rencontrer au tableau noir. Après cela, on le laissa tranquille.
Le professeur Edmunds, à la suite d'une maladie, perdit la raison. Il ne l'avait pas recouvrée à sa mort. Comme M. Nelson Fouché, il avait fait une étude approfondie des mathématiques.
Il avait aussi d'excellentes notions d'astronomie.
Il est bien malheureux qu'il soit mort si jeune.
NORBERT RILLIEUX
M. Norbert Rillieux était le plus célèbre de nos Créoles. Nous avons eu des héros, des écrivains, des musiciens, des peintres, des sculpteurs, des architectes, mais Rillieux, lui, était un génie scientifique.
L'invention de Rillieux, le Vacuum-Pan, ou appareil centrifuge, a été une découverte des plus importantes.
Elle a introduit dans la fabrication du sucre un procédé qui donne un meilleur produit et qui, en même temps, apporte un bénéfice beaucoup plus considérable aux planteurs dans leurs opérations.
On a souvent essayé de remplacer cette invention, mais sans succès décisif. On raconte, à ce sujet, qu'à l'usine de M. Stackhouse un certain charlatan, qui s'était donné comme ingénieur, prétendit un jour qu'il pouvait substituer au vacuum-pan un mécanisme plus sûr et plus expéditif.
M. Stackhouse, un peu intéressé sans doute, se laissa séduire par les audacieuses assurances de l'ingénieur prétentieux et lui donna la permission de faire selon ses idées.
Il fut toutefois convaincu bientôt de son erreur, mais l'expérience lui coûta cher.
Il paraît que cet homme incompétent s'était empressé de démolir, pièce par pièce, tout le mécanisme si compliqué de l'appareil Rillieux, pour enfin découvrir qu'il n'était capable ni de changer les engins, ni de remettre les choses à leur place.
M. Stackhouse se vit forcé de faire venir à la hâte un ouvrier habile qui, avec l'aide de M. Orville Marigny, mécanicien, put enfin refaire la machine que l'ingénieur présomptueux avait presque détruite.
Dans les sciences appliquées, M. Norbert Rillieux n'avait pas son égal en Louisiane. Habitué à la conception comme à la construction, il était aussi ingénieux dans l'invention qu'il était adroit dans l'exécution. On disait que son coup de marteau valait le même prix que son conseil. Cependant, malgré le génie de Rillieux, malgré le mérite de ses services rendus à la principale industrie de la Louisiane, on n'a jamais manqué de lui faire sentir le poids de l'humiliation et du préjugé de race.
Après sa mort, les journaux de la Nouvelle-Orléans ont bien tenté de faire son éloge, mais en même temps, toujours si exacts quand il s'agit de dénigrer, ils ont eu soin de ne faire pas la moindre allusion à son origine.
Tout homme intelligent comprend la raison de cette odieuse réticence: c'est qu'il importait d'enlever aux Créoles la gloire qu'ils pourraient tirer de cette illustre personnalité.
Norbert Rillieux, comme chef de l'École Centrale, à Paris, a été apprécié. Il a occupé là-bas le rang qui convient à un homme de sa valeur. Nous ajouterons que, quelle que soit ici l'attitude, quelles que soient les réticences des méchants et des ingrats, sa place dans l'histoire ne sera jamais effacée.
On dit que Rillieux avait soumis à la ville certains plans de canalisation, mais qu'à cause de la question de race ces plans avaient été rejetés par l'Administration. Nous n'avons pas de peine à croire que ce rapport soit vrai, car le préjugé fait faire ces choses stupides dans notre pays. L'absurde, plus ou moins, accompagne le jugement des esprits prévenus, comme il a été clairement démontre dans l'incident Stackhouse.
ANTOINE DUBUCLET
L'injustice du préjugé n'a jamais été plus manifeste que dans l'attitude du public louisianais à l'égard de l'honorable Antoine Dubuclet, trésorier d'État de 1868 à 1879.
Pendant toute cette époque orageuse, M. Dubuclet a dirigé les finances de la Louisiane, et après ses onze ans de service, il s'est retiré sans laisser derrière lui le moindre vestige de mécontentement ou d'erreur.
Ce que nous avançons ici a été établi au cours d'une enquête minutieuse et rigide, instituée sous les auspices d'un parti hostile et soupçonneux.
Les politiciens les plus éminents de la Louisiane s'attendaient à trouver ses comptes en désordre. Le Comité Aldiger fut donc créé, ayant pour mission d'examiner les archives de la Trésorerie. Déterminés à ne rien négliger pour arriver au but qu'ils s'étaient proposé, ces Messieurs du Comité s'étaient assuré les services de trois comptables experts.
L'enquête dura six mois.
Malgré des recherches minutieuses et le désir non dissimulé de rencontrer des sujets de poursuite, on fut contraint de reconnaître la probité irréprochable du Trésorier démissionnaire.
Dans un autre milieu que le nôtre, un semblable exemple d'honnêteté n'eût pas manqué d'intéresser le public. Ici, il n'en a rien été, pour la bonne raison que M. Dubuclet était un Créole de couleur.
En dépit des dilapidations et des turpitudes qui ont marqué l'administration des finances de l'État, depuis l'époque qui nous occupe, personne n'a eu la loyauté de remonter à ce fonctionnaire modèle pour rendre le plus petit hommage à ses hautes qualités civiques.
"O Athéniens, qu'il en coûte pour être loué de vous!"
OSCAR GUIMBILLOTTE
Le docteur Guimbillotte était fils d'un Français et d'une femme de couleur. Il avait toute l'apparence d'un blanc et comptait beaucoup d'amis parmi les personnes de cette race. Il s'est marié avec une personne de couleur, et il a vécu sans avoir jamais rougi de son origine.
D'ailleurs, s'occupant sérieusement de sa profession, pendant plus de vingt-cinq ans qu'il l'a exercée, il a prodigué ses soins à tout le monde indistinctement.
Le docteur Guimbillotte a honoré la population créole par son grand fonds de charité, ainsi que par ses connaissances variées. C'était un médecin consciencieux. Il ne se contentait pas seulement de faire des visites et d'envoyer son compte, mais il apportait de la sympathie dans ses relations professionnelles avec ses patients.
Souvent il composait les médicaments lui-même, les administrait, et veillait au chevet du malade pour attendre et vérifier les effets du traitement. Cette manière d'agir a sauvé la vie à nombre de personnes dont le cas réclamait une attention assidue et la précieuse surveillance de l'œil exercé du médecin.
Le docteur Guimbillotte a prouvé son mérite au sein de nombre de grandes familles, qui lui en ont gardé une éternelle reconnaissance.
On dit qu'il était herboriseur, et qu'il n'a pas hésité à faire usage de cette spécialité dans certaines occasions où les combinaisons pharmaceutiques ordinaires lui refusaient des ressources.
Il était aussi homme de lettres. Les gens qui l'ont connu disent qu'il était doué d'une mémoire prodigieuse et que ses connaissances dans la littérature étaient aussi vastes que ses études scientifiques.
La mort du docteur Guimbillotte fut une perte sérieuse pour la population créole dont il descendait. Il avait étudié à Paris.
Le docteur avait un visage agréable et des traits réguliers comme ceux d'un Européen. Ses grands yeux bleus étaient spirituels et tendres,—vrais indices de ses qualités et de ses sentiments. Il avait un front large et découvert.
Ses cheveux châtains, longs et soyeux, tombaient en mèches généreuses sur ses larges épaules. Sans être haut de taille, il avait des formes athlétiques.
Tout, chez lui, dénotait la noblesse et la force. Il est mort le 21 janvier 1886, à l'âge de 55 ans.
ALEXANDRE CHAUMETTE
Le docteur Alexandre Chaumette était natif de la Nouvelle-Orléans, mais il a passé sa jeunesse à Paris, où il a reçu son éducation.
M. Chaumette a la distinction d'être le premier médecin de couleur qui soit venu à la Nouvelle-Orléans exercer sa profession. Son arrivée dans notre ville a causé une grande sensation.
Les autres médecins, par préjugé ou par calcul, peut-être pour les deux raisons, se sont opposés à son entrée dans la carrière professionnelle. On a débuté, en soumettant Chaumette à un examen humiliant. Comme il était muni d'un diplôme régulier de France, on n'était pas justifiable de lui imposer cette formalité.
Il fut enfin admis à la pratique, et la population eut le bénéfice de sa science, en même temps que de ses brillantes qualités de citoyen.
Le docteur Chaumette avait fait des études sérieuses, et s'il a été enfin reconnu par la Fraternité médicale de cette ville, c'est grâce aux preuves qu'il a données de ses grandes connaissances. Il avait été attaché au service des hôpitaux de Paris, où, en qualité d'interne, il avait acquis une vaste expérience.
Le préjugé ayant renoncé à ses persécutions, il ne tarda pas à gagner ici la confiance des blancs comme des noirs.
BASILE CROKERE
Basile Crokère est un personnage remarquable de la population créole. C'est à la Nouvelle-Orléans qu'il a pris naissance et qu'il a développé ses talents, particulièrement comme maître d'armes, comme artisan et comme mathématicien.
M. Basile, comme nombre de ses compatriotes, s'est appliqué à l'étude et au travail. Avec le temps, grâce à son intelligence et à son courage, il a su vaincre les difficultés de son milieu.
Il était menuisier de métier, et il est devenu un des plus habiles constructeurs d'escaliers de sa ville natale. Il n'y en avait qu'un autre comme lui, c'était son ami Noël J. Bacchus.
C'est toutefois à ses succès comme maître d'armes et comme mathématicien qu'il doit surtout la place honorable qu'il occupe aujourd'hui dans l'histoire des hommes marquants de la Louisiane.
Comme maître d'armes, il a attiré sur lui l'attention du public en général.
Quoique la population comptât un nombre considérable de ces experts de l'escrime et de bretteurs, Basile Crokère fut proclamé leur supérieur à tous. Mais il est entendu qu'il s'était fait cette réputation comme homme de salle, non comme brétailleur.
Il employait son talent à former la jeunesse, à la faire bénéficier de son habileté, et de ses connaissances dans les armes.
M. Basile était un homme instruit et respectable; il a su se faire estimer et considérer par son caractère, sa conduite et ses manières distinguées.
Il n'était donc pas étrange qu'un homme possédant ces qualités recommandables dût jouir d'un certain crédit parmi les gens de la haute société, chez qui il se créa une clientèle d'élite.
La population créole se félicite d'avoir produit un homme comme Basile Crokère,—un homme qui, sans sortir du foyer de sa naissance, a pu acquérir assez de renom pour recevoir des hommages partis de tous les rangs de la société.
Basile Crokère enseignait aussi les mathématiques. On prétend qu'il a formé d'excellents élèves. Quant à sa profession des armes, on dit de lui qu'il pouvait toucher son adversaire presqu'en composant une ballade, comme le faisait le héros de Rostand.
Il disait souvent que sa poitrine était un point sacré: ça en avait tout l'air, car on nous affirme que jamais le fleuret d'un adversaire ne l'a touchée.
De plus, Crockère eut le bonheur, comme ses compatriotes les plus estimés, d'apprendre avec profit que le travail, même le travail manuel, est un trésor.
Il semble être à propos de noter ici qu'il existait au temps de M. Crokère d'autres maîtres d'armes d'une force très remarquable. Les plus connus sont Robert Séverin, M. St-Pierre, Joseph Joly, Joseph Auld. Ces fines lames étaient les compagnons du grand maître et ont plus d'une fois croisé le fer avec lui. L'escrime était en vogue en ce temps-là, mais ce noble passe-temps, comme tant d'autres, a dû disparaître devant le nouvel ordre de choses introduit dans notre vie sociale par les événements de la guerre des Sections de 1861.
Personnellement, M. Basile était charmant. Sa conversation toujours correcte et lucide faisait rechercher sa société. Il était très soigné dans son langage.
Basile Crokère a contribué sensiblement au prestige de la population créole.
Au nombre de ses amis intimes, on comptait les professeurs Trévigne et Questy, deux compatriotes d'une grande valeur intellectuelle.
L'un était le rédacteur de la Tribune, l'autre, un disciple d'Apollon.
Dans une certaine Histoire de la Louisiane, M. Basile Crokère est donné comme mulâtre. C'est une erreur, il était quarteron. Le terme mulâtre est chez nous si malsonnant, que nous préférons ainsi préciser.
Dans un certain ordre d'idées, on y attache même un caractère d'infamie.
FRANÇOIS BOISDORE
M. François Boisdoré était un orateur de talent. Il a rendu des services signalés à la cause des républicains.
Au début de la Reconstruction, en 1868, il a acquis de la distinction en faisant entendre sa parole éloquente dans nos assemblées politiques. On peut dire de M. Boisdoré qu'il a fait honneur à la population par son patriotisme, par l'élévation de son caractère, et par la part active qu'il a prise aux débats publics, lorsque la cause du progrès avait besoin de défenseurs zélés et capables. Nous devons cet éloge à sa mémoire.
M. Boisdoré a été pendant longtemps teneur de livres chez M. Pierre Cazenave, le plus grand entrepreneur de pompes funèbres de la Nouvelle-Orléans, au milieu du siècle passé.
M. Cazenave était aussi le plus habile embaumeur de son époque.
On dit, à cet égard, que M. Cazenave a emporté dans la tombe un secret particulier qu'il possédait sur la manière de prévenir la corruption des corps. Ce qui est vrai, c'est qu'il y a encore dans l'établissement de M. Emile Labat une de ces momies, préparée par lui et que le temps a respectée.
L'établissement Cazenave, où M. Boisdoré a fait un si long terme de service, était situé angle des rues Bourbon et Saint-Louis. Il ne paraît pas très nécessaire d'ajouter que M. Boisdoré appartenait à l'ancienne population libre et qu'il avait reçu une brillante éducation.
La mort de M. Pierre Cazenave amena un changement dans sa vie, il dut changer de profession. C'est ainsi qu'il devint maître d'école, un peu après la guerre civile.
Au physique, on peut l'appeler un bel homme; il avait une physionomie imposante.
M. Boisdoré était circonspect dans ses expressions. Il disait rarement des mots pour rire, ayant conservé l'habitude des anciens d'être presque toujours sérieux dans la communication de sa pensée. Par la mort de M. Boisdoré, la population créole a perdu un membre instruit, ferme, honnête et utile.
M. Boisdoré a quitté ce monde il y a environ dix ans.
FIGURES DU PASSE
François Escoffié, Séverin Lataure et Léoni Monthieu étaient des professeurs de renom, très estimés pour les services qu'ils ont rendus à la population. Ils ont formé de bons élèves.
Soulié, Delassize, Boré, les Rillieux, frères de l'inventeur, les Hewlett, les St-Amant, les Sincyr, les Barjon, les Fouvergne, les Beauvers, les Brulé, les Castelin et une foule d'autres ont été des personnages de position et de qualité.
Les uns se sont signalés dans le commerce, les autres dans l'industrie, mais tout ont laissé une réputation de haute distinction. Il est à propos de les nommer, car ils ont jeté de l'éclat sur le prestige des Créoles de couleur.
Chacun de ces hommes représente une personnalité dont on eût parlé, partout ailleurs qu'ici. Malheureusement, le préjugé d'une part et l'insouciance de l'autre semblent s'être mis d'accord pour ériger autour de certains noms la barrière du silence.
Mais ce silence ne pourra pas durer toujours. L'avenir, probablement, s'inquiétera du passé; il est à supposer que l'homme de demain se demandera ce qu'était l'homme d'hier. Dans ce cas, puisse notre modeste ouvrage servir de guide au patriote désireux de connaître.
JOSEPH COLASTIN ROUSSEAU
M. Joseph Colastin Rousseau était natif de la Nouvelle-Orléans. Il était un des hommes du siècle passé qui s'occupaient de littérature. On a eu de lui un petit pamphlet intitulé Les Contemporains. Il y a dépeint gracieusement son expérience des hommes de sa société et de son époque. Il n'a écrit qu'en prose. Bien qu'on ne le voie pas figurer au nombre des collaborateurs des Cenelles, il a été en tous points l'égal de ces hommes d'esprit.
Il partit un peu avant la guerre de 1861 pour Haïti, dont il fit son pays d'adoption. Il y étudia le droit et s'y fit recevoir avocat. Ses succès au Barreau de la République noire ont certes été remarquables, car on en entendit parler jusqu'ici.
M. Colastin Rousseau n'a pas laissé d'héritiers. Il avait épousé Melle Populus, petite-fille du célèbre Savary, qui commandait les Haïtiens dans la bataille des plaines de Chalmette contre les Anglais, pendant la guerre de 1814-15.