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Nord contre sud

DEUXIÈME PARTIE (continued 3)

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Vers le soir, ces futaies disparurent pour faire place à la grande cyprière, qui s'étend jusqu'aux Everglades.

Pendant cette journée, on avait fait une vingtaine de milles. Aussi Gilbert demanda-t-il si ses compagnons ne se sentaient pas trop fatigués.

«Nous sommes prêts à repartir, monsieur Gilbert, dit l'un des Noirs, parlant au nom de ses camarades.

— Ne risquons-nous pas de nous égarer pendant la nuit? fit observer Edward Carrol.

— Nullement, répondit Mars, puisque nous continuerons à côtoyer le Saint-John.

— D'ailleurs, ajouta le jeune officier, la nuit sera claire. Le ciel est sans nuages. La lune, qui va se lever vers neuf heures, durera jusqu'au jour. En outre, la ramure des cyprières est peu épaisse, et l'obscurité y est moins profonde qu'en toute autre forêt.»

On partit donc. Le lendemain matin, après avoir cheminé une partie de la nuit, la petite troupe s'arrêtait pour prendre son premier repas au pied d'un de ces gigantesques cyprès, qui se comptent par millions dans cette région de la Floride.

Qui n'a pas exploré ces merveilles naturelles ne peut se les figurer. Qu'on imagine une prairie verdoyante, élevée à plus de cent pieds de hauteur, que supportent des fûts droits comme s'ils étaient faits au tour, et sur laquelle on aimerait à pouvoir marcher. Au-dessous le sol est mou et marécageux. L'eau séjourne incessamment sur un sol imperméable, où pullulent grenouilles, crapauds, lézards, scorpions, araignées, tortues, serpents, oiseaux aquatiques de toutes les espèces. Plus haut, tandis que les orioles — sortes de loriots aux pennes dorées, passent comme des étoiles filantes, les écureuils se jouent dans les hautes branches, et les perroquets remplissent la forêt de leur assourdissant caquetage. En somme, curieuse contrée, mais difficile à parcourir.

Il fallait donc étudier avec soin le terrain sur lequel on s'aventurait. Un piéton aurait pu s'enliser jusqu'aux aisselles dans les nombreuses fondrières. Cependant, avec quelque attention, et grâce à la clarté de la lune que tamisait le haut feuillage, on parvint à s'en tirer mieux que mal.

Le fleuve permettait de se tenir en bonne direction. Et c'était fort heureux, car tous ces cyprès se ressemblent, troncs contournés, tordus, grimaçants, creusés à leur base, jetant de longues racines qui bossuent le sol, et se relevant à une hauteur de vingt pieds en fûts cylindriques. Ce sont de véritables manches de parapluie, à poignée rugueuse, dont la tige droite supporte une immense ombrelle verte, laquelle, à vrai dire, ne protège ni de la pluie ni du soleil.

Ce fut sous l'abri de ces arbres que James Burbank et ses compagnons s'engagèrent un peu après le lever du jour. Le temps était magnifique. Nul orage à craindre, ce qui aurait pu changer le sol en un marais impraticable. Néanmoins il fallait choisir les passages, afin d'éviter les fondrières qui ne s'assèchent jamais. Fort heureusement, le long du Saint-John, dont la rive droite se trouve un peu en contre-haut, les difficultés devaient être moindres. À part le lit des ruisseaux qui se jettent dans le fleuve et que l'on devait contourner ou passer à gué, le retard fut sans importance.

Pendant cette journée, on ne releva aucune trace qui indiquât la présence d'un parti de sudistes ou de Séminoles, aucun vestige non plus de Texar ni de ses compagnons. Il pouvait se faire que l'Espagnol eût suivi la rive gauche du fleuve. Ce ne serait point là un obstacle. Par une rive comme par l'autre, on allait aussi directement vers cette basse Floride, indiquée par le billet de Zermah.

Le soir venu, James Burbank s'arrêta pendant six heures. Ensuite, le reste de la nuit s'écoula dans une marche rapide. Le cheminement se faisait en silence sous la cyprière endormie. Le dôme de feuillage ne se troublait d'aucun souffle. La lune, à demi rongée déjà, découpait en noir sur le sol le léger réseau de la ramure, dont le dessin s'agrandissait par la hauteur des arbres. Le fleuve murmurait à peine sur son lit d'une pente presque insensible. Nombre de bas-fonds émergeaient de sa surface, et il n'aurait pas été difficile de le traverser, si cela eût été nécessaire.

Le lendemain, après une halte de deux heures, la petite troupe reprit, dans l'ordre adopté, la direction vers le sud. Toutefois, pendant cette journée, le fil conducteur, qui avait été suivi jusqu'alors, allait se rompre ou plutôt arriver au bout de son écheveau. En effet, le Saint-John, déjà réduit à un simple filet liquide, disparut sous un bouquet de quinquinas qui buvaient à sa source même. Au delà, la cyprière cachait l'horizon sur les trois quarts de son périmètre.

En cet endroit, apparut un cimetière disposé, suivant la coutume indigène, pour des Noirs devenus chrétiens et restés dans la mort fidèles à la foi catholique. Çà et là, des croix modestes, les unes de pierre, les autres de bois, posées sur les renflements du sol, marquaient les tombes entre les arbres. Deux ou trois sépultures aériennes, que supportaient des branchages fixés au sol, berçaient au gré du vent quelque cadavre réduit à l'état de squelette.

«L'existence d'un cimetière en ce lieu, fit observer Edward Carrol, pourrait bien indiquer la proximité d'un village ou hameau…

— Qui ne doit plus exister actuellement, répondit Gilbert, puisqu'on n'en trouve pas trace sur nos cartes. Ces disparitions de villages ne sont que trop fréquentes dans la Floride inférieure, soit que les habitants les aient abandonnés, soit qu'ils aient été détruits par les Indiens.

— Gilbert, dit James Burbank, maintenant que nous n'avons plus le Saint-John pour nous guider, comment procéderons-nous?

— La boussole nous donnera la direction, mon père, répondit le jeune officier. Quelles que soient l'étendue et l'épaisseur de la forêt, il est impossible de nous y perdre!

— Eh bien, en route, monsieur Gilbert! s'écria Mars, qui, pendant les haltes ne pouvait se tenir en place. En route, et que Dieu nous conduise!»

Un demi-mille au delà du cimetière nègre, la petite troupe s'engagea sous le plafond de verdure, et, la boussole aidant, elle descendit presque directement vers le sud.

Pendant la première partie de la journée, aucun incident à relater. Jusqu'alors, rien n'avait entravé cette campagne de recherches, en serait-il ainsi jusqu'à la fin? Atteindrait-on le but ou la famille Burbank serait-elle condamnée au désespoir? Ne pas retrouver la petite fille et Zermah, les savoir livrées à toutes les misères, exposées à tous les outrages, et ne pouvoir les y soustraire, c'eût été un supplice de tous les instants.

Vers midi, on s'arrêta. Gilbert, tenant compte du chemin parcouru depuis le lac Washington, estimait que l'on se trouvait à cinquante milles du lac Okee-cho-bee. Huit jours s'étaient écoulés depuis le départ de Camdless-Bay, et plus de trois cents milles[5] avaient été enlevés avec une rapidité exceptionnelle. Il est vrai, le fleuve d'abord, presque jusqu'à sa source, la cyprière ensuite, n'avaient point présenté d'obstacles véritablement sérieux. En l'absence de ces grandes pluies qui auraient pu rendre innavigable le cours du Saint-John et détremper les terrains au delà, par ces belles nuits que la lune imprégnait d'une clarté superbe, tout avait favorisé le voyage et les voyageurs.

À présent, une distance relativement courte les séparait de l'île Carneral. Entraînés comme ils l'étaient par huit jours d'efforts constants, ils espéraient avoir atteint leur but avant quarante- huit heures. Alors on toucherait au dénouement qu'il était impossible de prévoir.

Cependant, si la bonne fortune les avait secondés jusqu'alors, James Burbank et ses compagnons, pendant la seconde partie de cette journée, purent craindre de se heurter à d'insurmontables difficultés.

La marche avait été reprise dans les conditions habituelles, après le repas de midi. Rien de nouveau dans la nature du terrain, larges flaques d'eau et nombreuses fondrières à éviter, quelques ruisseaux qu'il fallait passer avec de l'eau jusqu'à mi-jambe. En somme, la route n'était que fort peu allongée par les écarts qu'elle imposait.

Toutefois, vers quatre heures du soir, Mars s'arrêta soudain. Puis, lorsqu'il eût été rejoint par ses compagnons, il leur fit remarquer des traces de pas imprimées sur le sol.

«Il ne peut être douteux, dit James Burbank, qu'une troupe d'hommes a récemment passé par ici.

— Et une troupe nombreuse, ajouta Edward Carrol.

— De quel côté viennent ces traces, vers quel côté se dirigent- elles? demanda Gilbert. Voilà ce qu'il est nécessaire de constater avant de prendre une résolution.»

En effet, et ce fut fait avec soin.

Pendant cinq cents yards dans l'est, on pouvait suivre les empreintes de pas qui se prolongeaient même bien au delà; mais il parut inutile de les relever plus loin. Ce qui était démontré par la direction de ces pas, c'est qu'une troupe, d'au moins cent cinquante à deux cents hommes, après avoir quitté le littoral de l'Atlantique, venait de traverser cette portion de la cyprière. Du côté de l'ouest, ces traces continuaient à se diriger vers le golfe du Mexique, traversant ainsi par une sécante la presqu'île floridienne, laquelle, à cette latitude, ne mesure pas deux cents milles de largeur. On put également observer que ce détachement, avant de reprendre sa marche dans la même direction, avait fait halte précisément à l'endroit que James Burbank et les siens occupaient alors.

En outre, après avoir recommandé à leurs compagnons de se tenir prêts à toute alerte, Gilbert et Mars, s'étant portés pendant un quart de mille sur la gauche de la forêt, purent constater que ces empreintes prenaient franchement la route du sud.

Lorsque tous deux furent de retour au campement, voici ce que dit Gilbert:

«Nous sommes précédés par une troupe d'hommes qui suit exactement le chemin que nous suivons nous-mêmes depuis le lac Washington. Ce sont des gens armés, puisque nous avons trouvé les morceaux de cartouches qui leur ont servi à allumer leurs feux dont il ne reste plus que des charbons éteints.

«Quels sont ces hommes? je l'ignore. Ce qui est certain, c'est qu'ils sont nombreux et qu'ils descendent vers les Everglades.

— Ne serait-ce point une troupe de Séminoles nomades? demanda Edward Carrol.

— Non, répondit Mars. La trace des pas indique nettement que ces hommes sont américains…

— Peut-être des soldats de la milice floridienne?… fit observer James Burbank.

— C'est à craindre, répondit Perry. Ils paraissent être en trop grand nombre pour appartenir au personnel de Texar…

— À moins que cet homme n'ait été rejoint par une bande de ses partisans, dit Edward Carrol. Dès lors, il ne serait pas surprenant qu'ils fussent là plusieurs centaines…

— Contre dix-sept!… répondit le régisseur.

— Eh! qu'importe! s'écria Gilbert. S'ils nous attaquent ou s'il faut les attaquer, pas un de nous ne reculera!

— Non!… Non!…» s'écrièrent les courageux compagnons du jeune officier.

C'était là un entraînement bien naturel, sans doute. Et, cependant, à la réflexion, on devait comprendre tout ce qu'une pareille éventualité eût présenté de mauvaises chances.

Toutefois, bien que cette pensée se présentât probablement à l'esprit de tous, elle ne diminua rien du courage de chacun. Mais, si près du but, rencontrer l'obstacle! Et quel obstacle! Un détachement de sudistes, peut-être des partisans de Texar, qui cherchaient à rejoindre l'Espagnol aux Everglades, afin d'y attendre le moment de reparaître dans le nord de la Floride!

Oui! c'était là ce que l'on devait certainement craindre. Tous le sentaient. Aussi, après le premier mouvement d'enthousiasme, restaient-ils muets, pensifs, regardant leur jeune chef, se demandant quel ordre il allait leur donner.

Gilbert, lui aussi, avait subi l'impression commune. Mais, redressant la tête:

«En avant!» dit-il.

X Rencontre

Oui! il fallait aller en avant. Cependant, en présence d'éventualités redoutables, toutes les précautions devaient être prises. Il était indispensable d'éclairer la marche, de reconnaître les épaisseurs de la cyprière, de se tenir prêt à tout événement.

Les armes furent donc visitées avec soin et mises en état de servir au premier signal. À la moindre alerte, les ballots déposés à terre, tous prendraient part à la défense. Quant à la disposition du personnel en marche, il ne serait pas modifié; Gilbert et Mars continueraient de rester à l'avant-garde, à une distance plus grande, afin de prévenir toute surprise. Chacun était prêt à faire, son devoir, bien que ces braves gens eussent visiblement le coeur serré depuis qu'un obstacle se dressait entre eux et le but qu'ils voulaient atteindre.

Le pas n'avait point été ralenti. Toutefois, il avait paru prudent de ne pas suivre les traces toujours nettement indiquées. Mieux valait, s'il était possible, ne point se rencontrer avec le détachement qui s'avançait dans la direction des Everglades. Malheureusement, on reconnut bientôt que ce serait assez difficile. En effet, ce détachement n'allait pas en ligne directe. Les empreintes faisaient de nombreux crochets à droite, à gauche - - ce qui indiquait une certaine hésitation dans la marche. Néanmoins, leur direction générale était vers le sud.

Encore un jour d'écoulé. Aucune rencontre n'avait obligé James Burbank à s'arrêter. Il avait cheminé d'un bon pas et gagnait évidemment sur la troupe qui s'aventurait à travers la cyprière. Cela se reconnaissait aux traces multiples qui, d'heure en heure, apparaissaient plus fraîches sur ce sol un peu plastique. Rien n'avait été plus aisé que de constater le nombre des haltes qui étaient faites, soit au moment des repas, — et alors les empreintes se croisant, indiquaient des allées et venues en tous sens, — soit lorsqu'il n'y avait eu qu'un temps d'arrêt, sans doute pour quelque délibération sur la route à suivre.

Gilbert et Mars ne cessaient d'étudier ces marques avec une extrême attention. Comme elles pouvaient leur apprendre bien des choses, ils les observaient avec autant de soin que les Séminoles, si habiles à étudier les moindres indices sur les terrains qu'ils parcourent aux époques de chasse ou de guerre.

Ce fut à la suite d'un de ces examens approfondis, que Gilbert put dire affirmativement.

«Mon père, nous avons maintenant la certitude que ni Zermah ni ma soeur ne font partie de la troupe qui nous précède. Comme il n'y a aucune trace des pas d'un cheval sur le sol, si Zermah se trouvait là, il est évident qu'elle irait à pied en portant ma soeur dans ses bras, et ses vestiges seraient aisément reconnaissables, comme ceux de Dy pendant les haltes. Mais il n'existe pas une seule empreinte d'un pied de femme ou d'enfant. Quant à ce détachement, nul doute qu'il soit muni d'armes à feu. En maint endroit, on trouve des coups de crosse sur le sol. J'ai même remarqué ceci: c'est que ces crosses doivent être semblables à celles des fusils de la marine. Il est donc probable que les milices floridiennes avaient à leur disposition des armes de ce modèle, sans quoi ce serait inexplicable. En outre, et cela n'est malheureusement que trop certain, cette troupe est au moins dix fois plus nombreuse que la nôtre. Donc, il faut manoeuvrer avec une extrême prudence à mesure que l'on se rapproche d'elle!»

Il n'y avait qu'à suivre les recommandations du jeune officier. C'est ce qui fut fait. Quant aux déductions qu'il tirait de la quantité et de la forme des empreintes, elles devaient être justes. Que la petite Dy ni Zermah ne fissent point partie de ce détachement, cela paraissait certain. De là, cette conclusion qu'on ne se trouvait pas sur la piste de l'Espagnol. Le personnel, venu de la Crique-Noire, ne pouvait être si important ni si bien armé. Donc, il ne semblait pas douteux qu'il y eût là une forte troupe de milices floridiennes se dirigeant vers les régions méridionales de la péninsule, et, par conséquent, sur les Everglades, où Texar était probablement arrivé depuis un ou deux jours.

En somme, cette troupe, ainsi composée, était redoutable pour les compagnons de James Burbank.

Le soir, on s'arrêta à la limite d'une étroite clairière. Elle avait dû être occupée quelques heures avant, ainsi que l'indiquaient, cette fois, des amas de cendres à peine refroidies, restes des feux qui avaient été allumés pour le campement.

On prit alors le parti de ne se remettre en marche qu'après la chute du jour. La nuit serait obscure. Le ciel était nuageux. La lune, presque à son dernier quartier, ne devait se lever que fort tard. Cela permettrait de se rapprocher du détachement dans des conditions meilleures. Peut-être serait-il possible de le reconnaître, sans avoir été aperçu, de le tourner en se dissimulant sous les profondeurs de la forêt, de prendre les devants pour se porter vers le sud-est, de manière à le précéder au lac Okee-cho-bee et à l'île Carneral.

La petite troupe, ayant toujours Mars et Gilbert en éclaireurs, partit vers huit heures et demie, et s'engagea silencieusement sous le dôme des arbres, au milieu d'une assez profonde obscurité. Pendant deux heures environ, tous cheminèrent ainsi, assourdissant le bruit de leurs pas pour ne point se trahir.

Un peu après dix heures, James Burbank arrêta d'un mot le groupe de Noirs, en tête duquel il se trouvait avec le régisseur. Son fils et Mars venaient de se replier rapidement sur eux. Tous, immobiles, attendaient l'explication de cette brusque retraite.

Cette explication fut bientôt donnée.

«Qu'y a-t-il?… demanda James Burbank. Qu'avez-vous aperçu, Mars et toi?…

— Un campement établi sous les arbres et dont les feux sont encore très visibles.

— Loin d'ici?… demanda Edward Carrol.

— À cent pas.

— Avez-vous pu reconnaître quels sont les gens qui occupent ce campement?

— Non, car les feux commencent à s'éteindre, répondit Gilbert. Mais je crois que nous ne nous sommes pas trompés en évaluant leur nombre à deux cent hommes!

— Dorment-ils, Gilbert?

— Oui, pour la plupart, non sans s'être gardés toutefois. Nous avons aperçu quelques sentinelles, le fusil à l'épaule, qui vont et viennent entre les cyprès.

— Que devons-nous faire? demanda Edward Carrol en s'adressant au jeune officier.

— Tout d'abord, répondit Gilbert, reconnaître, si c'est possible, quel peut être ce détachement, avant d'essayer de le tourner.

— Je suis prêt à aller en reconnaissance, dit Mars.

— Et moi, à vous accompagner, ajouta Perry.

— Non, j'irai, répondit Gilbert. Je ne puis m'en rapporter qu'à moi seul…

— Gilbert, dit James Burbank, il n'est pas un de nous qui ne demande à risquer sa vie dans l'intérêt commun. Mais, pour faire cette reconnaissance avec quelque chance de ne pas être aperçu, il faut être seul…

— C'est seul que j'irai.

— Non, mon fils, je te demande de rester avec nous, répondit M. Burbank. Mars suffira.

— Je suis prêt, mon maître!»

Et Mars, sans en demander davantage, disparut dans l'ombre.

En même temps, James Burbank et les siens se préparèrent pour résister à n'importe quelle attaque. Les ballots furent déposés à terre. Les porteurs reprirent leurs armes. Tous, le fusil à la main, se blottirent derrière les fûts de cyprès, de manière à se réunir en un instant, si un mouvement de concentration devenait nécessaire.

De l'endroit que James Burbank occupait, on ne pouvait apercevoir le campement. Il fallait s'approcher d'une cinquantaine de pas pour que les feux, alors très affaiblis, devinssent visibles. De là, nécessité d'attendre que le métis fût de retour, avant de prendre le parti qu'exigeaient les circonstances. Très impatient, le jeune lieutenant s'était porté à quelques yards du lieu de halte.

Mars s'avançait alors avec une extrême prudence, ne quittant l'abri d'un tronc d'arbre que pour un autre. Il s'approchait ainsi avec moins de risques d'être aperçu. Il espérait arriver assez près pour observer la disposition des lieux, reconnaître le nombre des hommes, et surtout à quel parti ils appartenaient. Cela ne laisserait pas d'être assez difficile. La nuit était sombre, et les feux ne donnaient plus aucune clarté. Pour réussir, il fallait se glisser jusqu'au campement. Or, Mars avait assez d'audace pour le faire, assez d'adresse pour tromper la vigilance des sentinelles qui étaient de garde.

Cependant Mars gagnait du terrain. Afin de ne point être embarrassé, le cas échéant, il n'avait pris ni fusil ni revolver. Il n'était armé que d'une hache, car il convenait d'éviter toute détonation et de se défendre sans bruit.

Bientôt le brave métis ne fut plus qu'à très courte distance de l'un des hommes de garde, lequel n'était lui-même qu'à sept ou huit yards du campement. Tout était silencieux. Évidemment fatigués par une longue marche, ces gens dormaient d'un profond sommeil. Seules, les sentinelles veillaient à leur poste avec plus ou moins de vigilance — ce dont Mars ne tarda pas à s'apercevoir.

En effet, si l'un des hommes, qu'il observait depuis quelques instants, était debout, il ne remuait plus. Son fusil reposait sur le sol. Accoté contre un cyprès, la tête basse, il semblait prêt à succomber au sommeil. Peut-être ne serait-il pas impossible de se glisser derrière lui et d'atteindre ainsi la limite du campement.

Mars s'approchait lentement du factionnaire, lorsque le bruit d'une branche sèche qu'il venait de briser du pied, révéla soudain sa présence. Aussitôt l'homme se redressa, releva la tête, se pencha, regarda à droite, à gauche. Sans doute, il vit quelque chose de suspect, car il saisit son fusil et l'épaula…

Avant qu'il eût fait feu, Mars avait arraché l'arme braquée sur sa poitrine et terrassé le factionnaire, après lui avoir appliqué sa large main sur la bouche, sans qu'il eût pu jeter un cri.

Un instant après, cet homme était bâillonné, enlevé dans les bras du vigoureux métis, contre lequel il se défendait en vain, et rapidement emporté vers la clairière où se tenait James Burbank.

Rien n'avait donné l'éveil aux autres sentinelles qui gardaient le campement, — preuve qu'elles veillaient avec négligence. Quelques instants après, Mars arrivait avec son fardeau et le déposait aux pieds de son jeune maître.

En un instant, le groupe des Noirs se fut resserré autour de James Burbank, de Gilbert, d'Edward Carrol, du régisseur Perry. L'homme, à demi suffoqué, n'aurait pu prononcer un seul mot, même sans bâillon. L'obscurité ne permettait ni de voir sa figure ni de reconnaître, à son vêtement, s'il faisait ou non partie de la milice floridienne.

Mars lui enleva le mouchoir qui comprimait sa bouche, et il fallut attendre qu'il eût repris ses sens pour l'interroger.

«À moi! s'écria-t-il enfin.

— Pas un cri! lui dit James Burbank en le contenant. Tu n'as rien à craindre de nous!

— Que me veut-on?…

— Que tu répondes franchement!

— Cela dépendra des questions que vous me ferez, répliqua cet homme qui venait de retrouver une certaine assurance. — Avant tout, êtes-vous pour le Sud ou pour le Nord?

— Pour le Nord.

— Je suis prêt à répondre!»

Ce fut Gilbert qui continua l'interrogatoire.

«Combien d'hommes, demanda-t-il, compte le détachement qui est campé là-bas?

— Près de deux cents.

— Et il se dirige?…

— Vers les Everglades.

— Quel est son chef?

— Le capitaine Howick!

— Quoi! Le capitaine Howick, un des officiers du Wasbah! s'écria Gilbert.

— Lui-même!

— Ce détachement est donc composé de marins de l'escadre du commodore Dupont?

— Oui, fédéraux, nordistes, anti-esclavagistes, unionistes!» répondit l'homme, qui semblait tout fier d'énoncer ces diverses qualifications données au parti de la bonne cause.

Ainsi, au lieu d'une troupe de milices floridiennes que James Burbank et les siens croyaient avoir devant eux, au lieu d'une bande des partisans de Texar, c'étaient des amis qui leur arrivaient, c'étaient des compagnons d'armes, dont le renfort venait si à propos!

«Hurrah! hurrah!» s'écrièrent-ils avec une telle vigueur que tout le campement en fut réveillé.

Presque aussitôt, des torches brillaient dans l'ombre. On se rejoignait, on se réunissait dans la clairière, et le capitaine Howick, avant toute explication, serrait la main du jeune lieutenant, qu'il ne s'attendait guère à trouver sur la route des Everglades.

Les explications ne furent ni longues ni difficiles.

«Mon capitaine, demanda Gilbert, pouvez-vous m'apprendre ce que vous venez faire dans la Basse-Floride?

— Mon cher Gilbert, répondit le capitaine Howick, nous y sommes envoyés en expédition par le commodore.

— Et vous venez?…

— De Mosquito-Inlet, d'où nous avons d'abord gagné New-Smyrna dans l'intérieur du comté.

— Je vous demanderai alors, mon capitaine, quel est le but de votre expédition?

— Elle a pour but de châtier une bande de partisans sudistes, qui ont attiré deux de nos chaloupes dans un guet-apens, et de venger la mort de nos braves camarades!»

Et voici ce que raconta le capitaine Howick, — ce que ne pouvait connaître James Burbank, car le fait s'était passé deux jours après son départ de Camdless-Bay.

On n'a pas oublié que le commodore Dupont s'occupait alors d'organiser le blocus effectif du littoral. À cet effet, sa flottille battait la mer depuis l'île Anastasia, au-dessus de Saint-Augustine, jusqu'à l'ouvert du canal qui sépare les îles de Bahama du cap Sable, situé à la pointe méridionale de la Floride. Mais cela ne lui parut pas suffisant, et il résolut de traquer les embarcations sudistes jusque dans les petits cours d'eau de la péninsule.

C'est dans ce but qu'une de ces expéditions, comprenant un détachement de marins et deux chaloupes de l'escadre, fut envoyée sous le commandement de deux officiers, qui, malgré leur personnel restreint, n'hésitèrent pas à se lancer sur les rivières du comté.

Or, des bandes de sudistes surveillaient ces agissements des fédéraux. Ils laissèrent les chaloupes s'engager dans cette partie sauvage de la Floride, ce qui était une regrettable imprudence, puisque Indiens et milices occupaient cette région. Il en résulta ceci: c'est que les chaloupes furent attirées dans une embuscade du côté du lac Kissimmee, à quatre-vingts milles dans l'ouest du cap Malabar. Elles furent attaquées par de nombreux partisans, et là périrent, avec un certain nombre de matelots, les deux commandants qui dirigeaient cette funeste expédition. Les survivants ne regagnèrent Mosquito-Inlet que par miracle. Aussitôt le commodore Dupont ordonna de se mettre sans retard à la poursuite des milices floridiennes pour venger le massacre des fédéraux.

Un détachement de deux cents marins, sous les ordres du capitaine Howick, fut donc débarqué près de Mosquito-Inlet. Il eut bientôt atteint la petite ville de New-Smyrna, à quelques milles de la côte. Après avoir pris les renseignements qui lui étaient nécessaires, le capitaine Howick se mit en marche vers le sud- ouest. En effet, c'était aux Everglades, où il comptait rencontrer le parti auquel on attribuait le guet-apens de Kissimmee, qu'il conduisait son détachement, et il ne s'en trouvait plus qu'à une assez courte distance.

Tel était le fait qu'ignoraient James Burbank et ses compagnons, au moment où ils venaient d'être rejoints par le capitaine Howick dans cette partie de la cyprière.

Alors demandes et réponses de s'échanger rapidement entre le capitaine et le lieutenant à propos de tout ce qui pouvait les intéresser dans le présent et pour l'avenir.

«Tout d'abord, dit Gilbert, apprenez que, nous aussi, nous marchons vers les Everglades.

— Vous aussi? répondit l'officier, très surpris de cette communication. Qu'allez-vous y faire?

— Poursuivre des coquins, mon capitaine, et les punir comme ceux que vous allez châtier!

— Quels sont ces coquins?

— Avant de vous répondre, mon capitaine, demanda Gilbert, permettez-moi de vous poser une question. Depuis quand avez-vous quitté New-Smyrna avec vos hommes?

— Depuis huit jours.

— Et vous n'avez rencontré aucun parti sudiste dans l'intérieur du comté?

— Aucun, mon cher Gilbert, répondit le capitaine Howick. Mais nous savons de source sure que certains détachements des milices se sont réfugiés dans la Basse-Floride.

— Quel est donc le chef de ce détachement que vous poursuivez? Le connaissez-vous?

— Parfaitement, et j'ajoute même que, si nous parvenons à nous emparer de sa personne, monsieur Burbank n'aura pas à le regretter.

— Que voulez-vous dire?… demanda vivement James Burbank au capitaine Howick.

— Je veux dire que ce chef est précisément l'Espagnol que le Conseil de guerre de Saint-Augustine a récemment acquitté, faute de preuves, dans l'affaire de Camdless-Bay…

— Texar?»

Tous venaient de jeter ce nom, et avec quel accent de surprise, on l'imaginera sans peine!

«Comment, s'écria Gilbert, c'est Texar, le chef de ces partisans que vous cherchez à atteindre?

— Lui-même! Il est l'auteur du guet-apens de Kissimmee, de ce massacre accompli par une cinquantaine de coquins de son espèce qu'il commandait en personne, et, ainsi que nous l'avons appris à New-Smyrna, il s'est réfugié dans la région des Everglades.

— Et si vous parvenez à vous emparer de ce misérable?… demanda Edward Carrol.

— Il sera fusillé sur place, répondit le capitaine Howick. C'est l'ordre formel du commodore, et cet ordre, monsieur Burbank, tenez pour assuré qu'il sera immédiatement mis à exécution!»

On se figure aisément l'effet que cette révélation produisit sur James Burbank et les siens. Avec le renfort amené par le capitaine Howick, c'était la délivrance presque certaine de Dy et de Zermah, c'était la capture assurée de l'Espagnol et de ses complices, c'était l'immanquable châtiment qui punirait enfin tant de crimes. Aussi, que de bonnes poignées de main s'échangèrent entre les marins du détachement fédéral et les Noirs amenés de Camdless-Bay, et comme les hurrahs retentirent avec entrain!

Gilbert mit alors le capitaine Howick au courant de ce que ses compagnons et lui venaient faire dans le Sud de la Floride. Pour eux, avant tout, il s'agissait de délivrer Zermah et l'enfant, entraînées jusqu'à l'île Carneral, ainsi que l'indiquait le billet de la métisse. Le capitaine apprit en même temps que l'alibi, invoqué par l'Espagnol devant le Conseil de guerre, n'aurait dû obtenir aucune créance, bien qu'on ne parvînt pas à comprendre comment il avait pu l'établir. Mais, ayant à répondre maintenant du rapt et du massacre de Kissimmee, il paraissait difficile que Texar pût échapper au châtiment de ce double crime.

Toutefois, une observation inattendue fut faite par James Burbank, qui s'adressa au capitaine Howick:

«Pouvez-vous me dire, demanda-t-il, à quelle date s'est passé le fait relatif aux chaloupes fédérales?

— Exactement, monsieur Burbank. C'est le 22 mars que nos marins ont été massacrés.

— Eh bien, répondit James Burbank, à la date du 22 mars, Texar était encore à la Crique-Noire, qu'il se préparait seulement à quitter. Dès lors, comment aurait-il pris part au massacre qui se faisait à deux cents milles de là, près du lac Kissimmee?

— Vous dites?… s'écria le capitaine.

— Je dis que Texar ne peut être le chef de ces sudistes qui ont attaqué vos chaloupes!

— Vous vous trompez, monsieur Burbank, reprit le capitaine Howick. L'Espagnol a été vu par les marins échappés au désastre. Ces marins, je les ai interrogés moi-même, et ils connaissaient Texar qu'ils avaient eu toute facilité de voir à Saint-Augustine.

— Cela ne peut être, capitaine, répliqua James Burbank. Le billet écrit par Zermah, billet qui est entre nos mains, prouve qu'à la date du 22 mars, Texar était encore à la Crique-Noire.»

Gilbert avait écouté sans interrompre. Il comprenait que son père devait avoir raison. L'Espagnol n'avait pu se trouver, le jour du massacre, aux environs du lac Kissimmee.

«Qu'importe, après tout! dit-il alors. Il y a dans l'existence de cet homme des choses si inexplicables que je ne chercherai pas à les débrouiller. Le 22 mars, il était encore à la Crique-Noire, c'est Zermah qui le dit. Le 22 mars, il était à la tête d'un parti floridien à deux cents milles de là, c'est vous qui le dites d'après le rapport de vos marins, mon capitaine. Soit! Mais, ce qui est certain, c'est qu'il est maintenant aux Everglades. Or, dans quarante-huit heures, nous pouvons l'avoir atteint!

— Oui, Gilbert, répondit le capitaine Howick, et, que ce soit pour le rapt ou pour le guet-apens, si l'on fusille ce misérable, je le tiendrai pour justement fusillé! En route!»

Le fait n'en était pas moins absolument incompréhensible, comme tant d'autres qui se rapportaient à la vie privée de Texar. Il y avait encore là quelque inexplicable alibi, et on eût dit que l'Espagnol possédait véritablement le pouvoir de se dédoubler.

Ce mystère s'éclaircirait-il? on ne pouvait l'affirmer. Quoi qu'il en soit, il fallait s'emparer de Texar, et c'est à cela qu'allaient tendre les marins du capitaine Howick réunis aux compagnons de James Burbank.

XI Les Everglades

Une région à la fois horrible et superbe, ces Everglades. Situées dans la partie méridionale de la Floride, elles se prolongent jusqu'au cap Sable, dernière pointe de la péninsule. Cette région, à vrai dire, n'est qu'un immense marais presque au niveau de l'Atlantique. Les eaux de la mer l'inondent par grandes masses, lorsque les tempêtes de l'Océan ou du golfe du Mexique les y précipitent, et elles restent mélangées avec les eaux du ciel que la saison hivernale déverse en épaisses cataractes. De là, une contrée, moitié liquide, moitié solide, dont l'habitabilité est presque impossible.

Pour ceinture, ces eaux ont des cadres de sable blanc, qui en accusent vivement la couleur sombre, miroirs multiples où se réfléchit seulement le vol des innombrables oiseaux qui passent à leur surface. Elles ne sont pas poissonneuses, mais les serpents y pullulent.

Il ne faudrait pas croire, cependant, que le caractère général de cette région soit l'aridité. Non, et c'est précisément à la surface des îles, baignées par les eaux malsaines des lacs, que la nature reprend ses droits. La malaria est, pour ainsi dire, vaincue par les parfums que répandent les admirables fleurs de cette zone. Les îles sont embaumées des odeurs de mille plantes, épanouies avec une splendeur qui justifie le poétique nom de la péninsule floridienne. Aussi est-ce en ces oasis salubres des Everglades que les Indiens nomades vont se réfugier pendant leurs haltes, dont la durée n'est jamais longue.

Lorsqu'on a pénétré de quelques milles sur ce territoire, on trouve une assez vaste nappe d'eau, le lac Okee-cho-bee, situé un peu au-dessous du vingt-septième parallèle. C'était dans un angle de ce lac que gisait l'île Carneral, où Texar s'était assuré une retraite inconnue, dans laquelle il pouvait défier toute poursuite.

Contrée digne de Texar et de ses compagnons! Alors que la Floride appartenait encore aux Espagnols, n'est-ce pas là, plus particulièrement, que s'enfuyaient les malfaiteurs de race blanche, afin d'échapper à la justice de leur pays? Mêlés aux populations indigènes, chez lesquelles se retrouve encore le sang caraïbe, n'ont-ils pas fait souche de ces Creeks, de ces Séminoles, de ces Indiens nomades, qu'il a fallu réduire par une longue et sanglante guerre, et dont la soumission, plus ou moins complète, ne date que de 1845?

L'île Carneral semble devoir être à l'abri de toute agression. Dans sa partie orientale, il est vrai, elle n'est séparée que par un étroit canal de la terre ferme — si l'on peut donner ce nom au marécage qui entoure le lac. Ce canal mesure une centaine de pieds qu'il faut franchir avec une barge grossière. Nul autre moyen de communication.

S'échapper de ce côté, passer à la nage, c'est impossible. Comment oserait-on se risquer à travers ces eaux limoneuses, hérissées de longues herbes enlaçantes et qui fourmillent de reptiles?

Au delà se dresse la cyprière, avec ses terrains à demi submergés qui n'offrent que d'étroits passages, très difficiles à reconnaître. Et, en outre, que d'obstacles! un sol argileux qui s'attache au pied comme une glu, des troncs énormes jetés en travers, une odeur de moisissure qui suffoque! Là poussent aussi de redoutables plantes, des phylacies, dont le contact est plus venimeux que celui des chardons, et, surtout, des milliers de ces «pézizes», champignons gigantesques qui sont explosifs comme s'ils renfermaient des charges de fulmi-coton ou de dynamite. En effet, au moindre choc, il se produit une violente détonation. En un instant, l'atmosphère s'emplit de volutes rougeâtres. Cette poussière de spores ténues prend à la gorge et engendre une éruption de brûlantes pustules. Il n'est donc que prudent d'éviter ces végétations malfaisantes, comme on évite les plus dangereux animaux du monde tératologique.

L'habitation de Texar n'était rien de plus qu'un ancien wigwam indien, construit en paillis sous le couvert de grands arbres, dans la partie orientale de l'île. Entièrement caché au milieu de la verdure, on ne pouvait l'apercevoir, même de la rive la plus proche. Les deux limiers le gardaient avec autant de vigilance qu'ils gardaient le blockhaus de la Crique-Noire. Instruits autrefois à donner la chasse à l'homme, ils auraient mis en pièces quiconque se fût approché du wigwam.

C'était là que, depuis deux jours, Zermah et la petite Dy avaient été conduites. Le voyage, assez facile en remontant le cours du Saint-John jusqu'au lac Washington, était devenu très rude à travers la cyprière, même pour des hommes vigoureux, habitués à ce climat malsain, accoutumés aux longues marches au milieu des forêts et des marécages. Que l'on juge de ce qu'avaient dû souffrir une femme et une enfant! Zermah était forte, cependant, courageuse et dévouée. Pendant tout ce trajet, elle portait Dy, qui eût vite usé ses petites jambes à faire ces longues étapes. Zermah se fût traînée sur les genoux pour lui épargner une fatigue. Aussi était-elle à bout de forces, quand elle arriva à l'île Carneral.

Et maintenant, après ce qui s'était passé au moment où Texar et Squambô l'entraînaient hors de la Crique-Noire, comment n'eût-elle pas désespéré? Si elle ignorait que le billet remis par elle au jeune esclave était tombé entre les mains de James Burbank, du moins savait-elle qu'il avait payé de sa vie l'acte de dévouement qu'il voulait accomplir pour la sauver. Surpris au moment où il cherchait à quitter l'îlot pour se rendre à Camdless-Bay, il avait été frappé mortellement. Et alors la métisse se disait que James Burbank ne serait jamais instruit de ce qu'elle avait appris du malheureux Noir, c'est-à-dire que l'Espagnol et son personnel se préparaient à partir pour l'île Carneral. Dans ces conditions, comment parviendrait-on à se lancer sur ses traces?

Zermah ne pouvait donc plus conserver l'ombre d'un espoir. En outre toute chance de salut allait s'évanouir au milieu de cette région dont elle connaissait, par ouï-dire, les sauvages horreurs. Elle ne le savait que trop! Aucune évasion ne serait possible!

En arrivant, la petite fille se trouvait dans un état d'extrême faiblesse. La fatigue, d'abord, malgré les soins incessants de Zermah, puis l'influence d'un climat détestable, avaient profondément altéré sa santé. Pâle, amaigrie, comme si elle eût été empoisonnée par les émanations de ces marécages, elle n'avait plus la force de se tenir debout, à peine celle de prononcer quelques paroles, et c'était toujours pour demander sa mère. Zermah ne pouvait plus lui dire, comme elle le faisait pendant les premiers jours de leur arrivée à la Crique-Noire, qu'elle reverrait bientôt Mme Burbank, que son père, son frère, Miss Alice, Mars, ne tarderaient pas à les rejoindre. Avec son intelligence si précoce et comme affinée déjà par le malheur depuis les scènes épouvantables de la plantation, Dy comprenait qu'elle avait été arrachée du foyer maternel, qu'elle était entre les mains d'un méchant homme, que si on ne venait pas à son secours, elle ne reverrait plus Camdless-Bay.

Maintenant, Zermah ne savait que répondre, et, malgré tout son dévouement, voyait la pauvre enfant dépérir.

Le wigwam n'était, on l'a dit, qu'une grossière cabane qui eût été très insuffisante pendant la période hivernale. Alors le vent et la pluie le pénétraient de toutes parts. Mais, dans la saison chaude, dont l'influence se faisait déjà sentir sous cette latitude, elle pouvait au moins protéger ses hôtes contre les ardeurs du soleil.

Ce wigwam était divisé en deux chambres d'inégale grandeur: l'une, assez étroite, à peine éclairée, ne communiquait pas directement avec l'extérieur et s'ouvrait sur l'autre chambre. Celle-ci, assez vaste, prenait jour par une porte ménagée sur la façade principale, c'est-à-dire sur celle qui regardait la berge du canal.

Zermah et Dy avaient été reléguées dans la petite chambre, où elles n'eurent à leur disposition que quelques ustensiles et une litière d'herbe qui servait de couchette.

L'autre chambre était occupée par Texar et l'Indien Squambô, lequel ne quittait jamais son maître. Là, pour meubles, il y avait une table avec plusieurs cruches d'eau-de-vie, des verres et quelques assiettes, une sorte d'armoire aux provisions, un tronc à peine équarri pour banc, deux bottes d'herbes pour toute literie. Le feu nécessaire à l'apprêt des repas, on le faisait dans un foyer de pierre disposé à l'extérieur, dans l'angle du wigwam. Il suffisait aux besoins d'une alimentation qui ne se composait que de viande séchée, de venaison dont un chasseur pouvait facilement s'approvisionner sur l'île, de légumes et de fruits presque à l'état sauvage — enfin de quoi ne pas mourir de faim.

Quant aux esclaves, au nombre d'une demi-douzaine, que Texar avait amenés de la Crique-Noire, ils couchaient dehors, comme les deux chiens, et, comme eux, ils veillaient aux abords du wigwam, n'ayant pour abri que les grands arbres, dont les basses branches s'entremêlaient au-dessus de leur tête.

Cependant, dès le premier jour, Dy et Zermah eurent la liberté d'aller et de venir. Elles ne furent point emprisonnées dans leur chambre, si elles l'étaient dans l'île Carneral. On se contentait de les surveiller — précaution bien inutile, car il était impossible de franchir le canal sans se servir de la barge que gardait sans cesse un des Noirs. Pendant qu'elle promenait la petite fille, Zermah se fut bientôt rendu compte des difficultés que présenterait une évasion.

Ce jour-là, si la métisse ne fut pas perdue de vue par Squambô, elle ne rencontra point Texar. Mais, la nuit venue, elle entendit la voix de l'Espagnol. Il échangeait quelques paroles avec Squambô, auquel il recommandait une surveillance sévère. Et bientôt, sauf Zermah, tous dormaient dans le wigwam.

Jusqu'alors, il faut le dire, Zermah n'avait pu tirer une seule parole de Texar. En remontant le fleuve vers le lac Washington, elle l'avait inutilement interrogé sur ce qu'il comptait faire de l'enfant et d'elle, allant même des supplications aux menaces.

Pendant qu'elle parlait, l'Espagnol se contentait de fixer sur elle ses yeux froids et méchants. Puis, haussant les épaules, il faisait le geste d'un homme qu'on importune et dédaignait de répondre.

Toutefois, Zermah ne se tenait pas pour battue. Arrivée à l'île Carneral, elle prit la résolution de se retrouver avec Texar, afin d'exciter sa pitié, sinon pour elle, du moins pour cette malheureuse enfant, ou, à défaut de pitié, de le prendre par l'intérêt.

L'occasion se présenta.

Le lendemain, pendant que la petite fille sommeillait, Zermah se dirigea vers le canal.

Texar se promenait en ce moment sur la rive. Il donnait, avec Squambô, quelques ordres à ses esclaves occupés d'un travail de faucardement pour dégager les herbes, dont l'accumulation rendait assez difficile le fonctionnement de la barge.

Pendant cette besogne, deux Noirs battaient la surface du canal avec de longues perches, afin d'effrayer les reptiles dont les têtes se dressaient hors des eaux.

Un instant après, Squambô quitta son maître, et celui-ci se disposait à s'éloigner, lorsque Zermah alla droit à lui.

Texar la laissa venir, et, quand la métisse l'eut rejoint, il s'arrêta.

«Texar, dit Zermah d'un ton ferme, j'ai à vous parler. Ce sera la dernière fois, sans doute, et je vous prie de m'entendre.»

L'Espagnol, qui venait d'allumer une cigarette, ne répondit pas. Aussi Zermah, après avoir attendu quelques instants, reprit-elle en ces termes:

«Texar, voulez-vous me dire enfin ce que vous comptez faire de Dy Burbank?»

Nulle réponse.

«Je ne chercherai pas, ajouta la métisse, à vous apitoyer sur mon propre sort. Il ne s'agit que de cette enfant dont la vie est compromise, et qui vous échappera bientôt…»

Devant cette affirmation, Texar fit un geste qui trahissait la plus absolue incrédulité.

«Oui, bientôt, reprit Zermah. Si ce n'est pas par la fuite, ce sera par la mort!»

L'Espagnol, après avoir rejeté lentement la fumée de sa cigarette, se contenta de répondre:

«Bah! La petite fille se remettra avec quelques jours de repos, et je compte sur tes bons soins, Zermah, pour nous conserver cette précieuse existence!

— Non, je vous le répète, Texar. Avant peu, cette enfant sera morte, et morte sans profit pour vous!

— Sans profit, répliqua Texar, quand je la tiens loin de sa mère mourante, de son père, de son frère, réduits au désespoir!

— Soit! dit Zermah. Aussi êtes-vous assez vengé, Texar, et, croyez-moi, vous auriez plus d'avantages à rendre cette enfant à sa famille qu'à la retenir ici.

— Que veux-tu dire?

— Je veux dire que vous avez assez fait souffrir James Burbank. Maintenant votre intérêt doit parler…

— Mon intérêt?…

— Assurément, Texar, répondit Zermah en s'animant. La plantation de Camdless-Bay a été dévastée, Mme Burbank est mourante, peut- être morte au moment où je vous parle, sa fille a disparu, et son père chercherait vainement à retrouver ses traces. Tous ces crimes, Texar, ont été commis par vous, je le sais, moi! J'ai le droit de vous le dire en face. Mais prenez garde! Ces crimes se découvriront un jour. Eh bien, pensez au châtiment qui vous atteindra. Oui! Votre intérêt vous commande d'avoir pitié. Je ne parle pas pour moi, que mon mari ne retrouvera plus à son retour. Non! je ne parle que pour cette pauvre petite qui va mourir. Gardez-moi, si vous le voulez, mais renvoyez cette enfant à Camdless-Bay, rendez-la à sa mère. On ne vous demandera plus jamais compte du passé. Et même, si vous l'exigez, ce sera à prix d'or que l'on vous payera la liberté de cette petite fille. Texar, si je prends sur moi de vous parler ainsi, de vous proposer cet échange, c'est que je connais jusqu'au fond de leur coeur James Burbank et les siens. C'est qu'ils sacrifieraient, je le sais, toute leur fortune pour sauver cette enfant, et, j'en atteste Dieu, ils tiendront la promesse que vous fait leur esclave!

— Leur esclave?… s'écria Texar ironiquement. Il n'y a plus d'esclaves à Camdless-Bay!

— Si, Texar, car, pour rester près de mon maître, je n'ai pas accepté d'être libre!

— Vraiment, Zermah, vraiment! répondit l'Espagnol. Eh bien, puisqu'il ne te répugne pas d'être esclave, nous saurons nous entendre. Il y a six, ou sept ans, j'ai voulu t'acheter à mon ami Tickborn. J'ai offert de toi, de toi seule, une somme considérable, et tu m'appartiendrais depuis cette époque, si James Burbank n'était venu t'enlever à son profit. Maintenant, je t'ai et je te garde.

— Soit! Texar, répondit Zermah, je serai votre esclave. Mais, cette enfant, ne la rendrez-vous pas?…

— La fille de James Burbank, répliqua Texar avec l'accent de la plus violente haine, la rendre à son père?… Jamais!

— Misérable! s'écria Zermah que l'indignation emportait. Eh bien, si ce n'est pas son père, c'est Dieu qui l'arrachera de tes mains!»

Un ricanement, un haussement d'épaules, ce fut toute la réponse de l'Espagnol. Il avait roulé une seconde cigarette qu'il alluma tranquillement au reste de la première, et il s'éloigna en remontant la rive du canal, sans même regarder Zermah.

Certes, la courageuse métisse l'aurait frappé comme une bête fauve au risque d'être massacrée par Squambô et ses compagnons, si elle avait eu une arme. Mais elle ne pouvait rien. Immobile, elle regardait les Noirs travaillant sur la berge. Nulle part un visage ami, rien que des faces farouches de brutes qui ne semblaient plus appartenir à l'humanité. Elle rentra dans le wigwam pour reprendre son rôle de mère près de l'enfant qui l'appelait d'une voix faible.

Zermah essaya de consoler la pauvre petite créature qu'elle prit dans ses bras. Ses baisers la ranimèrent un peu. Elle lui fit une boisson chaude qu'elle prépara au foyer extérieur près duquel elle venait de la transporter. Elle lui donna tous les soins que lui permettaient son dénuement et son abandon. Dy la remerciait d'un sourire… Et quel sourire!… plus triste que n'eussent été des larmes!

Zermah ne revit pas l'Espagnol de toute la journée. Elle ne le recherchait plus d'ailleurs. À quoi bon? Il ne reviendrait pas à d'autres sentiments, et la situation s'empirerait avec de nouvelles récriminations.

En effet, si jusqu'alors, pendant son séjour à la Crique-Noire et depuis son arrivée à l'île Carneral, les mauvais traitements avaient été épargnés à l'enfant comme à Zermah, elle avait tout à craindre d'un tel homme. Il suffisait d'un accès de fureur pour qu'il se laissât emporter aux dernières violences. Aucune pitié ne pouvait sortir de cette âme perverse, et, puisque son intérêt ne l'avait pas emporté sur sa haine, Zermah devait renoncer à tout espoir dans l'avenir. Quant aux compagnons de l'Espagnol, Squambô, les esclaves, comment leur demander d'être plus humains que leur maître? Ils savaient quel sort attendait celui d'entre eux qui eût seulement témoigné un peu de sympathie. De ce côté, il n'y avait rien à espérer. Zermah était donc livrée à elle seule. Son parti fut pris. Elle résolut de tenter de s'enfuir dès la nuit suivante.

Mais de quelle façon? Ne fallait-il pas que la ceinture d'eau qui entourait l'île Carneral fût franchie. Si, devant le wigwam, cette partie du lac n'offrait que peu de largeur, on ne pouvait pas, cependant, la traverser à la nage. Restait donc une seule chance: s'emparer de la barge pour atteindre l'autre bord du canal.

Le soir arriva, puis la nuit qui devait être très obscure, mauvaise même, car la pluie commençait à tomber et le vent menaçait de se déchaîner sur le marécage.

S'il était impossible que Zermah sortît du wigwam par la porte de la grande chambre, peut-être ne lui serait-il pas difficile de faire un trou dans le mur de paillis, de passer par ce trou, d'attirer Dy après elle. Une fois au-dehors, elle aviserait.

Vers dix heures, on n'entendait plus à l'extérieur que les sifflements de la rafale. Texar et Squambô dormaient. Les chiens, blottis sous quelque fourré, ne rôdaient même pas autour de l'habitation.

Le moment était favorable.

Tandis que Dy reposait sur la couche d'herbes, Zermah commença à retirer doucement la paille et les roseaux qui s'enchevêtraient dans le mur latéral du wigwam.

Au bout d'une heure, le trou n'était pas encore suffisant pour que la petite fille et elle pussent y trouver passage, et elle allait continuer de l'agrandir, quand un bruit l'arrêta soudain.

Ce bruit se produisait dehors au milieu de l'obscurité profonde. C'étaient les aboiements des limiers qui signalaient quelques allées et venues sur la berge. Texar et Squambô, subitement réveillés, quittèrent précipitamment leur chambre.

Des voix se firent alors entendre. Évidemment, une troupe d'hommes venait d'arriver sur la rive opposée du canal. Zermah dut suspendre sa tentative d'évasion, irréalisable en ce moment.

Bientôt, malgré les grondements de la rafale, il fut facile de distinguer des bruits de pas nombreux sur le sol.

Zermah, l'oreille tendue, écoutait. Que se passait-il? La providence avait-elle pitié d'elle? Lui envoyait-elle un secours sur lequel elle ne pouvait plus compter?

Non, et elle le comprit. N'y aurait-il pas eu lutte entre les arrivants et les gens de Texar, attaque pendant la traversée du canal, cris de part et d'autre, détonations d'armes à feu? Et rien de tout cela. C'était plutôt un renfort qui venait à l'île Carneral.

Un instant après, Zermah observa que deux personnes rentraient dans le wigwam. L'Espagnol était accompagné d'un autre homme qui ne pouvait être Squambô, puisque la voix de l'Indien se faisait encore entendre au-dehors, du côté du canal.

Deux hommes, cependant, étaient dans la chambre. Ils avaient commencé à causer en baissant la voix, lorsqu'ils s'interrompirent.

L'un d'eux, une lanterne à la main, venait de se diriger vers la chambre de Zermah. Celle-ci n'eut que le temps de se jeter sur la litière d'herbe, de manière à cacher le trou fait au mur latéral.

Texar — c'était lui — entrouvrit la porte, regarda dans la chambre, aperçut la métisse étendue près de la petite fille et qui semblait dormir profondément. Puis il se retira.

Zermah vint alors reprendre sa place derrière la porte qui avait été refermée.

Si elle ne pouvait rien voir de ce qui se passait dans la chambre, ni reconnaître l'interlocuteur de Texar, elle pouvait l'entendre. Et voici ce qu'elle entendit.

XII Ce qu'entend Zermah

«Toi, à l'île Carneral?

— Oui, depuis quelques heures.

— Je te croyais à Adamsville[6], aux environs du lac Apopka[7]?

— J'y étais il y a huit jours.

— Et pourquoi es-tu venu?

— Il le fallait.

— Nous ne devions jamais nous rencontrer, tu le sais, que dans le marais de la Crique-Noire, et seulement lorsque quelques lignes de toi m'en donnaient avis!

— Je te le répète, il m'a fallu partir précipitamment et me réfugier aux Everglades.

— Pourquoi?

— Tu vas l'apprendre.

— Ne risques-tu pas de nous compromettre?…

— Non! Je suis arrivé de nuit, et aucun de tes esclaves n'a pu me voir.»

Si, jusqu'alors, Zermah ne comprenait rien à cette conversation, elle ne devinait pas, non plus, qui pouvait être cet hôte inattendu du wigwam. Il y avait là certainement deux hommes qui parlaient, et il semblait, cependant, que ce fût un seul homme qui fit demandes et réponses. Même inflexion de la voix, même sonorité. On eût dit que toutes ces paroles sortaient de la même bouche. Zermah essayait vainement de regarder à travers quelque interstice de la porte. La chambre, faiblement éclairée, restait dans une demi-ombre qui ne permettait pas de distinguer le moindre objet. La métisse dut donc se borner à surprendre le plus possible de cette conversation qui pouvait être d'une extrême importance pour elle.

Après un moment de silence, les deux hommes avaient continué comme il suit. Évidemment, ce fut Texar qui posa cette question:

«Tu n'es pas venu seul?

— Non, et quelques-uns de nos partisans m'ont accompagné jusqu'aux Everglades.

— Combien sont-ils?

— Une quarantaine.

— Ne crains-tu pas qu'ils soient mis au courant de ce que nous avons pu dissimuler depuis si longtemps?

— Aucunement. Ils ne nous verront jamais ensemble. Quand ils quitteront l'île Carneral, ils n'auront rien su, et rien ne sera changé au programme de notre vie!»

En ce moment, Zermah crut entendre le froissement de deux mains qui venaient de se serrer.

Puis, la conversation fut reprise en ces termes:

«Que s'est-il donc passé depuis la prise de Jacksonville?

— Une affaire assez grave. Tu sais que Dupont s'est emparé de Saint-Augustine?

— Oui, je le sais, et toi, sans doute, tu n'ignores pas pourquoi je dois le savoir!

— En effet! L'histoire du train de Fernandina est venue à propos pour te permettre d'établir un alibi qui a mis le Conseil dans l'obligation de t'acquitter!

— Et il n'en avait guère envie! Bah!… Ce n'est pas la première fois que nous échappons ainsi…

— Et ce ne sera pas la dernière. Mais peut-être ignores-tu quel a été le but des fédéraux en occupant Saint-Augustine? Ce n'était pas tant pour réduire la capitale du comté de Saint-John que pour organiser le blocus du littoral de l'Atlantique.

— Je l'ai entendu dire.

— Eh bien, surveiller la côte depuis l'embouchure du Saint-John jusqu'aux îles de Bahama, cela n'a pas paru suffisant à Dupont, qui a voulu poursuivre la contrebande de guerre dans l'intérieur de la Floride. Il s'est donc décidé à envoyer deux chaloupes avec un détachement de marins, commandés par deux officiers de l'escadre. — Avais-tu connaissance de cette expédition?

— Non.

— Mais à quelle date as-tu donc quitté la Crique-Noire?… Quelques jours après ton acquittement?…

— Oui! Le 22 de ce mois.

— En effet, l'affaire est du 22.»

Il faut faire observer que Zermah, non plus, ne pouvait rien savoir du guet-apens de Kissimmee, dont le capitaine Howick avait parlé à Gilbert Burbank, lors de leur rencontre dans la forêt.

Elle apprit donc alors, en même temps que l'apprit l'Espagnol, comment, après l'incendie des chaloupes, c'est à peine si une douzaine de survivants avaient pu porter au commodore la nouvelle de ce désastre.

«Bien!… Bien! s'écria Texar. Voilà une heureuse revanche de la prise de Jacksonville, et puissions-nous attirer encore ces damnés nordistes au fond de notre Floride! Ils y resteront jusqu'au dernier!

— Oui, jusqu'au dernier, reprit l'autre, surtout s'ils s'aventurent au milieu de ces marécages des Everglades. Et précisément, nous les y verrons avant peu.

— Que veux-tu dire?

— Que Dupont a juré de venger la mort de ses officiers et de ses marins. Aussi une nouvelle expédition a-t-elle été envoyée dans le Sud du comté de Saint-Jean.

— Les fédéraux viennent de ce côté?…

— Oui, mais plus nombreux, bien armés, se tenant sur leurs gardes, se défiant des embuscades!

— Tu les as rencontrés?…

— Non, car nos partisans ne sont pas en force, cette fois, et nous avons dû reculer. Mais, en reculant, nous les attirons peu à peu. Lorsque nous aurons réuni les milices qui battent le territoire, nous tomberons sur eux, et pas un n'échappera!

— D'où sont-ils partis?

— De Mosquito-Inlet.

— Par où viennent-ils?

— Par la cyprière.

— Où peuvent-ils être en ce moment?

— À quarante milles environ de l'île Carneral.

— Bien, répondit Texar. Il faut les laisser s'engager vers le sud, car il n'y a pas un jour à perdre pour concentrer les milices. S'il le faut, dès demain, nous partirons pour chercher refuge du côté du canal de Bahama…

— Et là, si nous étions trop vivement pressés avant d'avoir pu réunir nos partisans, nous trouverions une retraite assurée dans les îles anglaises!»

Les divers sujets, qui venaient d'être traités dans cette conversation, étaient du plus grand intérêt pour Zermah. Si Texar se décidait à quitter l'île emmènerait-il ses prisonnières ou les laisserait-il au wigwam sous la garde de Squambô? Dans ce dernier cas, il conviendrait de ne tenter l'évasion qu'après le départ de l'Espagnol. Peut-être, alors, la métisse pourrait-elle agir avec plus de chances de succès. Et puis, ne pouvait-il se faire que le détachement fédéral, qui parcourait en ce moment la Basse-Floride, arrivât sur les bords du lac Okee-cho-bee, en vue de l'île Carneral?

Mais tout cet espoir auquel Zermah venait de se reprendre, s'évanouit aussitôt.

En effet, à la demande qui lui fut posée sur ce qu'il ferait de la métisse et de l'enfant, Texar répondit sans hésiter:

«Je les emmènerai, s'il le faut, jusqu'aux îles de Bahama.

— Cette petite fille pourra-t-elle supporter les fatigues de ce nouveau voyage?…

— Oui! j'en réponds, et, d'ailleurs, Zermah saura bien les lui éviter pendant la route!…

— Cependant, si cette enfant venait à mourir?…

— J'aime mieux la voir morte que de la rendre à son père!

— Ah! tu hais bien ces Burbank!…

— Autant que tu les hais toi-même!»

Zermah, ne se contenant plus, fut sur le point de repousser la porte pour se mettre face à face avec ces deux hommes, si semblables l'un à l'autre, non seulement par la voix, mais par les mauvais instincts, par le manque absolu de conscience et de coeur. Elle parvint à se maîtriser, pourtant. Mieux valait entendre jusqu'à la dernière les paroles qui s'échangeaient entre Texar et son complice. Lorsque leur conversation serait achevée, peut-être s'endormiraient-ils? Alors il serait temps d'accomplir une évasion devenue nécessaire, avant que le départ se fût effectué.

Évidemment, l'Espagnol se trouvait dans la situation d'un homme qui a tout à apprendre de celui qui lui parle. Aussi fut-ce lui qui continua d'interroger.

«Qu'y a-t-il de nouveau dans le Nord? demanda-t-il.

— Rien de très important. Malheureusement, il semble que les fédéraux aient l'avantage, et il est à craindre que la cause de l'esclavage soit finalement perdue!

— Bah! fit Texar d'un ton d'indifférence.

— Au fait, nous ne sommes ni pour le Sud ni pour le Nord! répondit l'autre.

— Non, et ce qui nous importe, pendant que les deux partis se déchirent, c'est de toujours être du côté où il y a le plus à gagner!»

En parlant ainsi, Texar se révélait tout entier. Pêcher dans l'eau trouble de la guerre civile, c'était uniquement à quoi prétendaient ces deux hommes.

«Mais, ajouta-t-il, que s'est-il passé plus spécialement en Floride depuis huit jours?

— Rien que tu ne saches. Stevens est toujours maître du fleuve jusqu'à Picolata.

— Et il ne semble pas qu'il veuille remonter, au delà, le cours du Saint-John?…

— Non, les canonnières ne cherchent point à reconnaître le Sud du comté. D'ailleurs, je crois que cette occupation ne tardera pas à prendre fin, et, dans ce cas, le fleuve tout entier serait rendu à la circulation des confédérés!

— Que veux-tu dire?

— Le bruit court que Dupont a l'intention d'abandonner la Floride, en n'y laissant que deux ou trois navires pour le blocus des côtes!

— Serait-il possible?

— Je te répète qu'il en est question, et, si cela est, Saint- Augustine sera bientôt évacuée.

— Et Jacksonville?…

— Jacksonville également.

— Mille diables! Je pourrais donc y revenir, reformer notre Comité, reprendre la place que les fédéraux m'ont fait perdre! Ah! maudits nordistes, que le pouvoir me revienne, et l'on verra comment j'en userai!…

— Bien dit!

— Et si James Burbank, si sa famille, n'ont pas encore quitté Camdless-Bay, si la fuite ne les a pas soustraits à ma vengeance, ils ne m'échapperont plus!

— Et je t'approuve! Tout ce que tu as souffert par cette famille, je l'ai souffert comme toi! Ce que tu veux, je le veux aussi. Ce que tu hais, je le hais! Tous deux, nous ne faisons qu'un…

— Oui!… un!» répondit Texar.

La conversation fut interrompue un instant. Le choc des verres apprit à Zermah que l'Espagnol et «l'autre» buvaient ensemble.

Zermah était atterrée. À les entendre, il semblait que ces deux hommes eussent une part égale dans tous les crimes commis dernièrement en Floride, et plus particulièrement contre la famille Burbank. Elle le comprit bien davantage, en les écoutant pendant une demi-heure encore. Elle connut alors quelques détails de cette vie étrange de l'Espagnol. Et toujours la même voix qui faisait les demandes et les réponses, comme si Texar eût été seul à parler dans la chambre. Il y avait là un mystère que la métisse aurait eu le plus grand intérêt à découvrir. Mais, si ces misérables se fussent doutés que Zermah venait de surprendre une partie de leurs secrets, auraient-ils hésité à conjurer ce danger en la tuant? Et que deviendrait l'enfant, quand Zermah serait morte!

Il pouvait être onze heures du soir. Le temps n'avait pas cessé d'être affreux. Vent et pluie soufflaient et tombaient sans relâche. Très certainement, Texar et son compagnon n'iraient pas s'exposer au-dehors. Ils passeraient la nuit dans le wigwam. Ils ne mettraient pas leurs projets à exécution avant le lendemain.

Et Zermah n'en douta plus, quand elle entendit le complice de Texar — ce devait être lui — demander:

«Eh bien, quel parti prendrons-nous?

— Celui-ci, répondit l'Espagnol. Demain, pendant la matinée, nous irons avec nos gens reconnaître les environs du lac. Nous explorerons la cyprière sur trois ou quatre milles, après avoir détaché en avant ceux de nos compagnons qui la connaissent le mieux, et plus particulièrement Squambô. Si rien n'indique l'approche du détachement fédéral, nous reviendrons et nous attendrons jusqu'au moment où il faudra battre en retraite. Si, au contraire, la situation est prochainement menacée, je réunirai nos partisans et mes esclaves, et j'entraînerai Zermah jusqu'au canal de Bahama. Toi, de ton côté, tu t'occuperas de rassembler les milices éparses dans la Basse-Floride.

— C'est entendu, répondit l'autre. Demain, pendant que vous ferez cette reconnaissance, je me cacherai dans les bois de l'île. Il ne faut pas que l'on puisse nous voir ensemble!

— Non, certes! s'écria Texar. Le diable me garde de risquer une pareille imprudence qui dévoilerait notre secret! Donc, ne nous revoyons pas avant la nuit prochaine au wigwam. Et même, si je suis obligé de partir dans la journée, tu ne quitteras l'île qu'après moi. Rendez-vous, alors, aux environs du cap Sable!»

Zermah sentit bien qu'elle ne pourrait plus être délivrée par les fédéraux.

Le lendemain, en effet, s'il avait connaissance de l'approche du détachement, l'Espagnol ne quitterait-il pas l'île avec elle?…

La métisse ne pouvait donc plus être sauvée que par elle-même, quels que fussent les périls, pour ne pas dire les impossibilités, d'une évasion dans des conditions si difficiles.

Et pourtant, avec quel courage elle l'eût tentée, si elle avait su que James Burbank, Gilbert, Mars, quelques-uns de ses camarades de la plantation, s'étaient mis en campagne pour l'arracher aux mains de Texar, que son billet leur avait appris de quel côté il fallait porter leurs recherches, que déjà M. Burbank avait remonté le cours du Saint-John au delà du lac Washington, qu'une grande partie de la cyprière était traversée, que la petite troupe de Camdless-Bay venait de se joindre au détachement du capitaine Howick, que c'était Texar, Texar lui-même, que l'on regardait comme l'auteur du guet-apens de Kissimmee, que ce misérable allait être poursuivi à outrance, qu'il serait fusillé, sans autre jugement, si l'on parvenait à se saisir de sa personne!…

Mais Zermah ne pouvait rien savoir. Elle ne devait plus attendre aucun secours… Aussi était-elle fermement décidée à tout braver pour quitter l'île Carneral.

Cependant il lui fallait retarder de vingt-quatre heures l'exécution de ce projet, bien que la nuit, très noire, fût favorable à une évasion. Les partisans, qui n'avaient point cherché un abri sous les arbres, occupaient alors les abords du wigwam. On les entendait aller et venir sur la berge, fumant ou causant. Or, sa tentative manquée, son projet découvert, Zermah se fût mise dans une situation pire, et eût peut-être attiré sur elle les violences de Texar.

D'ailleurs, le lendemain, ne se présenterait-il pas quelque meilleure occasion de fuir? L'Espagnol n'avait-il pas dit que ses compagnons, ses esclaves, même l'Indien Squambô, l'accompagneraient, afin d'observer la marche du détachement fédéral? N'y aurait-il pas là une circonstance dont Zermah pourrait profiter pour accroître ses chances de succès? Si elle parvenait à franchir le canal sans avoir été vue, une fois dans la forêt, elle ne doutait pas d'être sauvée, Dieu aidant. En se cachant, elle saurait bien éviter de retomber entre les mains de Texar. Le capitaine Howick ne devait plus être éloigné. Puisqu'il s'avançait vers le lac Okee-cho-bee, n'avait-elle pas quelques chances d'être délivrée par lui?

Il convenait donc d'attendre au lendemain. Mais un incident vint détruire cet échafaudage sur lequel reposaient les dernières chances de Zermah et compromettre définitivement sa situation vis- à-vis de Texar.

En ce moment, on frappa à la porte du wigwam. C'était Squambô qui se fit reconnaître de son maître.

«Entre!» dit l'Espagnol.

Squambô entra.

«Avez-vous des ordres à me donner pour la nuit? demanda-t-il.

— Que l'on veille avec soin, répondit Texar, et qu'on me prévienne à la moindre alerte.

— Je m'en charge, répliqua Squambô.

— Demain, dans la matinée, nous irons en reconnaissance à quelques milles dans la cyprière.

— Alors la métisse et Dy?

— Seront aussi bien gardées que d'habitude. Maintenant, Squambô, que personne ne nous dérange au wigwam!

— C'est entendu.

— Que font nos hommes?

— Ils vont, viennent, et paraissent peu disposés à prendre du repos.

— Que pas un ne s'éloigne!

— Pas un.

— Et le temps?…

— Moins mauvais. La pluie ne tombe plus, et la rafale ne tardera pas à s'apaiser.

— Bien.»

Zermah n'avait cessé d'écouter. La conversation allait évidemment prendre fin, quand un soupir étouffé, une sorte de râle, se fit entendre.

Tout le sang de Zermah lui reflua au coeur.

Elle se releva, se précipita vers la couche d'herbes, se pencha sur la petite fille…

Dy venait de se réveiller, et dans quel état! Un souffle rauque s'échappait de ses lèvres. Ses petites mains battaient l'air, comme si elle eût voulu l'attirer vers sa bouche. Zermah ne put saisir que ces mots:

«À boire!… À boire!…»

La malheureuse enfant étouffait. Il fallait la porter immédiatement au-dehors. Dans cette obscurité profonde, Zermah, affolée, la prit entre ses bras pour la ranimer de son propre souffle. Elle la sentit se débattre dans une sorte de convulsion. Elle jeta un cri… elle repoussa la porte de sa chambre…

Deux hommes étaient là, debout, devant Squambô, mais si semblables de figure et de corps, que Zermah n'aurait pu reconnaître lequel des deux était Texar.

XIII Une vie double

Quelques mots suffiront à expliquer ce qui, jusqu'ici, a paru inexplicable dans cette histoire. On verra ce que peuvent imaginer certains hommes, quand leur mauvaise nature, aidée d'une réelle intelligence, les pousse dans la voie du mal.

Ces hommes, devant lesquels Zermah venait subitement d'apparaître, étaient deux frères, deux jumeaux.

Où étaient-ils nés? Eux-mêmes ne le savaient pas au juste. Dans quelque petit village du Texas, sans doute — d'où ce nom de Texar, par changement de la dernière lettre du mot.

On sait ce qu'est ce vaste territoire, situé au sud des États- Unis, sur le golfe du Mexique.

Après s'être révolté contre les Mexicains, le Texas, soutenu par les Américains dans son oeuvre d'indépendance, s'annexa à la fédération en 1845, sous la présidence de John Tyler.

C'était, quinze ans avant cette annexion, que deux enfants abandonnés furent trouvés dans un village du littoral texien, recueillis, élevés par la charité publique.

L'attention avait été tout d'abord attirée sur ces deux enfants à cause de leur merveilleuse ressemblance. Même geste, même voix, même attitude, même physionomie, et, faut-il ajouter, mêmes instincts qui témoignaient d'une perversité précoce. Comment furent-ils élevés, dans quelle mesure reçurent-ils quelque instruction, on ne peut le dire, ni à quelle famille ils appartenaient. Peut-être, à l'une de ces familles nomades qui coururent le pays après la déclaration d'indépendance.

Dès que les frères Texar, pris d'un irrésistible désir de liberté, crurent pouvoir se suffire à eux-mêmes, ils disparurent. Ils comptaient vingt-quatre ans à eux deux. Dès lors, à n'en pas douter, leurs moyens d'existence furent uniquement le vol dans les champs, dans les fermes, ici du pain, là des fruits, en attendant le pillage à main armée et les expéditions de grande route, auxquels ils s'étaient préparés dès l'enfance.

Bref, on ne les revit plus dans les villages et hameaux texiens qu'ils avaient l'habitude de fréquenter, en compagnie de malfaiteurs qui exploitaient déjà leur ressemblance.

Bien des années s'écoulèrent. Les frères Texar furent bientôt oubliés, même de nom. Et, quoique ce nom dût avoir, plus tard, un déplorable retentissement en Floride, rien ne vint révéler que tous deux eussent passé leur premier âge dans les provinces littorales du Texas.

Comment en eût-il été autrement, puisque depuis leur disparition, par suite d'une combinaison dont il va être parlé, jamais on ne connut deux Texar? C'est même sur cette combinaison qu'ils avaient échafaudé toute une série de forfaits qu'il devait être si difficile de constater et de punir.

Effectivement — on l'apprit plus tard, lorsque cette dualité fut découverte et matériellement établie —, pendant un certain nombre d'années, de vingt à trente ans, les deux frères vécurent séparés. Ils cherchaient la fortune par tous les moyens. Ils ne se retrouvaient qu'à de rares intervalles, à l'abri de tout regard, soit en Amérique, soit dans quelque autre partie du monde où les avait entraînés leur destinée.

On sut aussi que l'un ou l'autre — lequel, on n'aurait pu le dire, peut-être tous les deux — firent le métier de négriers. Ils transportaient ou plutôt faisaient transporter des cargaisons d'esclaves des côtes d'Afrique aux États du Sud de l'Union. Dans ces opérations, ils ne remplissaient que le rôle d'intermédiaires entre les traitants du littoral et les capitaines des bâtiments employés à ce trafic inhumain.

Leur commerce prospéra-t-il? On ne sait. Pourtant, c'est peu probable. En tout cas, il diminua dans une proportion notable, et s'interrompit finalement, lorsque la traite, dénoncée comme un acte barbare, fut peu à peu abolie dans le monde civilisé. Les deux frères durent même renoncer à ce genre de trafic.

Cependant, cette fortune après laquelle ils couraient depuis si longtemps, qu'ils voulaient acquérir à tout prix, cette fortune n'était pas faite, et il fallait la faire. C'est alors que ces deux aventuriers résolurent de mettre à profit leur extraordinaire ressemblance.

En pareil cas, il arrive le plus souvent que ce phénomène se modifie lorsque les enfants sont devenus des hommes.

Pour les Texar, il n'en fut pas ainsi. À mesure qu'ils prenaient de l'âge, leur ressemblance physique et morale, on ne dira pas s'accentuait, mais restait ce qu'elle avait été — absolue. Impossible de distinguer l'un de l'autre, non seulement par les traits du visage ou la conformation du corps, mais aussi par les gestes ou les inflexions de la voix.

Les deux frères résolurent d'utiliser cette particularité naturelle pour accomplir les actes les plus détestables, avec la possibilité, si l'un d'eux était accusé, de pouvoir établir un alibi de nature à prouver son innocence. Aussi, pendant que l'un exécutait le crime convenu entre eux, l'autre se montrait-il publiquement en quelque lieu, de façon que, grâce à l'alibi, la non-culpabilité fût démontrée ipso facto.

Il va sans dire que toute leur adresse devait s'ingénier à ne jamais se laisser arrêter en flagrant délit. En effet, l'alibi n'aurait pu être invoqué, et la machination n'eût pas tardé à être découverte.

Le programme de leur vie ainsi arrêté, les deux jumeaux vinrent en Floride, où ni l'un ni l'autre n'étaient connus encore. Ce qui les y attirait, c'étaient les nombreuses occasions que devait offrir un État où les Indiens soutenaient toujours une lutte acharnée contre les Américains et les Espagnols.

Ce fut vers 1850 ou 1851 que les Texar apparurent dans la péninsule floridienne. C'est Texar, non les Texar qu'il convient de dire. Conformément à leur programme, jamais ils ne se montrèrent à la fois, jamais on ne les rencontra le même jour dans le même lieu, jamais on n'apprit qu'il existât deux frères de ce nom.

D'ailleurs, en même temps qu'ils couvraient leur personne du plus complet incognito, ils avaient rendu non moins mystérieux le lieu habituel de leur retraite.

On le sait, ce fut au fond de la Crique-Noire qu'ils se réfugièrent. L'îlot central, le blockhaus abandonné, ils les découvrirent pendant une exploration qu'ils faisaient sur les rives du Saint-John. C'est là qu'ils emmenèrent quelques esclaves, auxquels leur secret n'avait point été révélé. Seul, Squambô connaissait le mystère de leur double existence. D'un dévouement à toute épreuve pour les deux frères, d'une discrétion absolue sur tout ce qui les touchait, ce digne confident de Texar était l'exécuteur impitoyable de leurs volontés.

Il va sans dire que ceux-ci ne paraissaient jamais ensemble à la Crique-Noire. Lorsqu'ils avaient à causer de quelque affaire, ils s'avertissaient par correspondance. On a vu qu'à cet effet, ils n'employaient pas la poste. Un billet glissé dans les nervures d'une feuille, cette feuille fixée à la branche d'un tulipier qui croissait dans le marais voisin de la Crique-Noire, il ne leur en fallait pas plus. Chaque jour, non sans précautions, Squambô se rendait au marais. S'il était porteur d'une lettre écrite par celui des Texar qui était à la Crique-Noire, il l'accrochait à la branche du tulipier. Si c'était l'autre frère qui avait écrit, l'Indien prenait sa lettre à l'endroit convenu et la rapportait au fortin.

Après leur arrivée en Floride, les Texar n'avaient guère tardé à se lier avec ce que la population comptait de pire sur le territoire. Bien des malfaiteurs devinrent leurs complices dans nombre de vols qui furent commis à cette époque, puis, plus tard, leurs partisans, lorsqu'ils furent amenés à jouer un rôle pendant la guerre de Sécession. Tantôt l'un tantôt l'autre se mettait à leur tête, et ils ne surent jamais que ce nom de Texar appartenait à deux jumeaux.

On s'explique, maintenant, comment, lors des poursuites exercées à propos de divers crimes, tant d'alibis purent être invoqués par les Texar et durent être admis sans contestation possible. Il en fut ainsi pour les affaires dénoncées à la justice dans la période antérieure à cette histoire, — entre autres, au sujet d'une ferme incendiée. Bien que James Burbank et Zermah eussent positivement reconnu l'Espagnol comme l'auteur de l'incendie, celui-ci fut acquitté par le tribunal de Saint-Augustine, puisque, au moment du crime, il prouva qu'il était à Jacksonville dans la tienda de Torillo — ce dont témoignèrent de nombreux témoins. De même pour la dévastation de Camdless-Bay. Comment Texar eût-il pu conduire les pillards à l'assaut de Castle-House, comment aurait-il pu enlever la petite Dy et Zermah, puisqu'il se trouvait au nombre des prisonniers faits par les fédéraux à Fernandina et détenus sur un des navires de la flottille? Le Conseil de guerre avait donc été dans l'obligation de l'acquitter, malgré tant de preuves, malgré la déposition sous serment de Miss Alice Stannard.

Et même, en admettant que la dualité des Texar fût enfin reconnue, très probablement on ne saurait jamais lequel avait pris personnellement part à ces divers crimes. Après tout, n'étaient- ils pas tous les deux coupables et au même degré, tantôt complices, tantôt auteurs principaux dans ces attentats qui, depuis tant d'années, désolaient le territoire de la haute Floride? Oui, certes, et le châtiment ne serait que trop justement mérité, qui atteindrait l'un ou l'autre — ou l'un et l'autre.

Quant à ce qui s'était passé dernièrement à Jacksonville, il est probable que les deux frères avaient joué tour à tour le même rôle, après que l'émeute eut renversé les autorités régulières de la cité. Lorsque Texar 1 s'absentait pour quelque expédition convenue, Texar 2 le remplaçait dans l'exercice de ses fonctions, sans que leurs partisans pussent s'en douter. On doit donc admettre qu'ils prirent une part égale aux excès commis à cette époque contre les colons d'origine nordiste et contre les planteurs du sud favorables aux opinions anti-esclavagistes.

Tous deux, on le comprend, devaient toujours être au courant de ce qui se passait dans les États du centre de l'Union, où la guerre civile offrait tant de phases imprévues, comme dans l'État de Floride. Ils avaient acquis, d'ailleurs, une véritable influence sur les petits Blancs des comtés, sur les Espagnols, même sur les Américains, partisans de l'esclavage, enfin sur toute la partie détestable de la population. En ces conjonctures, ils avaient dû souvent correspondre, se donner rendez-vous en quelque endroit secret, conférer pour la conduite de leurs opérations, se séparer afin de préparer leurs futurs alibis.

C'est ainsi qu'au moment où l'un était détenu sur un des bâtiments de l'escadre, l'autre organisait l'expédition contre Camdless-Bay. Et l'on sait comment il avait été renvoyé des fins de la plainte par le Conseil de guerre de Saint-Augustine.

Il a été dit plus haut que l'âge avait absolument respecté cette phénoménale ressemblance des deux frères. Cependant, il était possible qu'un accident physique, une blessure, vînt altérer cette ressemblance, et que l'un ou l'autre fût affecté de quelque signe particulier. Or, cela eût suffi à compromettre le succès de leurs machinations.

Et dans cette vie aventureuse, exposée à tant de mauvais coups, ne couraient-ils pas des risques, dont les conséquences, si elles eussent été irréparables, ne leur auraient plus permis de se substituer l'un à l'autre?

Mais, du moment que ces accidents pouvaient se réparer, la ressemblance ne devait point en souffrir.

C'est ainsi que, dans une attaque de nuit, quelque temps après leur arrivée en Floride, un des Texar eut la barbe brûlée par un coup de feu qui lui fut tiré à bout portant. Aussitôt, l'autre se hâta de raser sa barbe, afin d'être imberbe comme son frère.

Et, l'on s'en souvient, ce fait a été mentionné à propos de celui des Texar qui se trouvait au fortin au début de cette histoire.

Autre fait qui exige aussi une explication. On n'a pas oublié qu'une nuit, pendant qu'elle était encore à la Crique-Noire, Zermah vit l'Espagnol se faire tatouer le bras. Voici pourquoi. Son frère était au nombre de ces voyageurs floridiens qui, pris par une bande de Séminoles, avaient été marqués d'un signe indélébile au bras gauche. Immédiatement, décalque de ce signe fut envoyé au fortin, et Squambô put le reproduire par un tatouage. L'identité continua donc à être absolue.

En vérité, on serait tenté d'affirmer que si Texar 1 avait été amputé d'un membre, Texar 2 se fût soumis à la même amputation!

Bref, pendant une dizaine d'année, les frères Texar ne cessèrent de mener cette vie en partie double, mais avec une telle habileté, une telle prudence, qu'ils avaient pu jusqu'alors déjouer toutes les poursuites de la justice floridienne.

Les deux jumeaux s'étaient-ils enrichis à ce métier? Oui, sans doute, dans une certaine mesure. Une assez forte somme d'argent, économisée sur le produit du pillage et des vols, était cachée dans un réduit secret du blockhaus de la Crique-Noire. Par précaution, cet argent avait été emporté par l'Espagnol, lorsqu'il s'était décidé à partir pour l'île Carneral, et l'on peut être certain qu'il ne le laisserait pas au wigwam, s'il était contraint de fuir au delà du détroit de Bahama.

Cependant, cette fortune ne leur paraissait pas suffisante. Aussi voulaient-ils l'accroître, avant d'aller en jouir, sans danger, dans quelque pays de l'Europe ou du Nord-Amérique.

D'ailleurs, en apprenant que le commodore Dupont avait l'intention d'évacuer bientôt la Floride, les deux frères s'étaient dit que l'occasion se présenterait de s'enrichir encore, et qu'ils feraient payer cher aux colons nordistes ces quelques semaines de l'occupation fédérale. Ils étaient donc résolus à voir venir les choses. Une fois à Jacksonville, grâce à leurs partisans, grâce à tous les sudistes compromis avec eux, ils sauraient bien reprendre la situation qu'une émeute leur avait donnée et qu'une émeute pouvait leur rendre.

Les Texar avaient, cependant, un moyen assuré d'acquérir ce qui leur manquait pour être riches, même au delà de leurs désirs.

En effet, que n'écoutaient-ils la proposition que Zermah venait de faire à l'un d'eux? Que ne consentaient-ils à rendre la petite Dy à ses parents désespérés? James Burbank eût certainement racheté au prix de sa fortune la liberté de son enfant. Il se serait engagé à ne déposer aucune plainte, à ne provoquer aucune poursuite contre l'Espagnol. Mais, chez les Texar, la haine parlait plus haut que l'intérêt, et, s'ils voulaient s'enrichir, ils voulaient aussi s'être vengés de la famille Burbank avant de quitter la Floride.

On sait maintenant tout ce qu'il importait de connaître sur le compte des frères Texar. Il n'y a plus qu'à attendre le dénouement de cette histoire.

Inutile d'ajouter que Zermah avait tout compris, lorsqu'elle se trouva soudain en présence de ces hommes. La reconstitution du passé se fit instantanément dans son esprit. Stupéfaite en les regardant, elle restait immobile, comme enracinée au sol, tenant la petite fille dans ses bras. Heureusement, l'air plus abondant de cette chambre avait écarté de l'enfant tout danger de suffocation.

Quant à Zermah, son apparition en présence des deux frères, ce secret qu'elle venait de surprendre, c'était pour elle un arrêt de mort.

XIV Zermah à l'oeuvre

Devant Zermah, les Texar, si maîtres d'eux qu'ils fussent, n'avaient pu se contenir. Depuis leur enfance, on peut le dire, c'était la première fois qu'ils étaient vus ensemble par une tierce personne. Et cette personne était leur mortelle ennemie. Aussi, dans un premier mouvement, ils allaient s'élancer sur elle, ils allaient la tuer, afin de sauver ce secret de leur double existence…

L'enfant s'était redressée dans les bras de Zermah, et, tendant ses petites mains, criait:

«J'ai peur!… J'ai peur!»

Sur un geste des deux frères, Squambô marcha brusquement vers la métisse, il la prit par l'épaule, il la repoussa dans sa chambre, et la porte se referma sur elle.

Squambô revint alors près des Texar. Son attitude disait qu'ils n'avaient qu'à lui commander; il obéirait. Toutefois, l'imprévu de cette scène les avait troublés plus qu'on n'aurait pu l'imaginer, étant donné leur caractère audacieux et violent. Ils semblaient se consulter du regard.

Cependant Zermah s'était jetée dans un coin de la chambre, après avoir déposé la petite fille sur la couche d'herbe. Le sang-froid lui revint. Elle s'approcha de la porte, afin d'entendre ce qui allait maintenant être dit. Dans un instant, son sort serait décidé, sans doute. Mais les Texar et Squambô venaient de sortir du wigwam, et leurs paroles n'arrivaient plus à l'oreille de Zermah.

Voici les propos qui s'échangèrent entre eux:

«Il faut que Zermah meure!

— Il le faut! Dans le cas où elle parviendrait à s'échapper, comme dans le cas où les fédéraux parviendraient à la reprendre, nous serions perdus! Qu'elle meure donc!

— À l'instant!» répondit Squambô.

Et il se dirigeait vers le wigwam, son coutelas à la main, lorsqu'un des Texar l'arrêta.

«Attendons, dit-il. Il sera toujours temps de faire disparaître Zermah, dont les soins sont nécessaires à l'enfant jusqu'à ce que nous l'ayons remplacée près d'elle. Auparavant, essayons de nous rendre compte de la situation. Un détachement de nordistes bat en ce moment la cyprière par ordre de Dupont. Eh bien, explorons d'abord les environs de l'île et du lac. Rien ne prouve que ce détachement, qui descend vers le sud, se dirigera de ce côté. S'il vient, nous aurons le temps de fuir. S'il ne vient pas, nous resterons ici, et nous le laisserons s'engager dans les profondeurs de la Floride. Là, il sera à notre merci, car nous aurons eu le temps de réunir la plus grande partie des milices qui errent sur le territoire. Au lieu de le fuir, c'est nous qui le poursuivrons, en force. Il sera facile de lui couper la retraite, et, si quelques marins ont pu échapper au massacre de Kissimmee, cette fois, pas un n'en reviendra!»

Dans les circonstances actuelles, c'était évidemment le meilleur parti à prendre. Un grand nombre de sudistes occupaient alors la région n'attendant que l'occasion de tenter un coup contre les fédéraux. Quand un des Texar et ses compagnons auraient opéré une reconnaissance, ils décideraient s'ils devaient rester sur l'île Carneral, ou s'ils se replieraient vers la région du cap Sable. C'est ce qui serait établi le lendemain même. Quant à Zermah, quel que fût le résultat de l'exploration, Squambô serait chargé de s'assurer sa discrétion avec un coup de poignard.

«Pour l'enfant, ajouta l'un des frères, il est de notre intérêt de lui conserver la vie. Elle n'a pu comprendre ce qu'a compris Zermah, et elle peut devenir le prix de notre rançon au cas où nous tomberions entre les mains d'Howick. Afin de racheter sa fille, James Burbank accepterait toutes les propositions qu'il nous plairait d'imposer, non seulement la garantie de notre impunité, mais le prix, quel qu'il fût, que nous mettrions à la liberté de son enfant.

— Zermah morte, dit l'Indien, n'est-il pas à craindre que cette petite succombe?

— Non, les soins ne lui manqueront pas, répondit l'un des Texar, et je trouverai facilement une Indienne qui remplacera la métisse.

— Soit! Avant tout, il faut que nous n'ayons plus rien à redouter de Zermah!

— Bientôt, quoi qu'il arrive, elle aura cessé de vivre!»

Là finit l'entretien des deux frères, et Zermah les entendit rentrer dans le wigwam.

Quelle nuit passa la malheureuse femme! Elle se savait condamnée et ne songeait même pas à elle. De son sort, elle s'inquiétait peu, ayant toujours été prête à donner sa vie pour ses maîtres. Mais c'était Dy abandonnée aux duretés de ces hommes sans pitié. En admettant qu'ils eussent intérêt à ce que l'enfant vécût, ne succomberait-elle pas, lorsque Zermah ne serait plus là pour lui donner ses soins?

Aussi, cette pensée lui revint-elle avec une obstination, une obsession pour ainsi dire inconsciente — cette pensée de prendre la fuite, avant que Texar l'eût séparée de l'enfant.

Pendant cette interminable nuit, la métisse ne songea qu'à mettre son projet à exécution. Toutefois, dans cette conversation elle avait retenu, entre autres choses, que, le lendemain, un des Texar et ses compagnons devaient aller explorer les environs du lac. Évidemment, cette exploration ne serait faite qu'avec la possibilité de résister au détachement fédéral, si on le rencontrait. Texar se ferait donc accompagner, avec tout son personnel, des partisans amenés par son frère. Celui-ci resterait sur l'île, sans doute, autant pour n'être point reconnu que pour veiller sur le wigwam. C'est alors que Zermah tenterait de s'enfuir. Peut-être parviendrait-elle à trouver une arme quelconque, et, en cas de surprise, elle n'hésiterait pas à s'en servir.

La nuit s'écoula. Vainement Zermah avait-elle essayé de tirer une indication de tous les bruits qui se produisaient sur l'île, et toujours avec la pensée que la troupe du capitaine Howick allait peut-être arriver pour s'emparer de Texar.

Quelques instants avant le lever du jour, la petite fille, un peu reposée, se réveilla. Zermah lui donna quelques gouttes d'eau qui la rafraîchirent. Puis, la regardant comme si ses yeux ne devaient bientôt plus la voir, elle la serra contre sa poitrine. Si, en ce moment, on fût entré pour l'en séparer, elle se serait défendue avec la fureur d'une bête fauve que l'on veut éloigner de ses petits.

«Qu'as-tu, bonne Zermah? demanda l'enfant.

— Rien… rien! murmura la métisse.

— Et maman… quand la reverrons-nous?

— Bientôt… répondit Zermah. Aujourd'hui peut-être!… Oui, ma chérie!… Aujourd'hui j'espère que nous serons loin…

— Et ces hommes que j'ai vus, cette nuit?…

— Ces hommes, répondit Zermah, tu les as bien regardés?…

— Oui… et ils m'ont fait peur!

— Mais tu les as bien vus, n'est-ce pas?… Tu as remarqué comme ils se ressemblaient?…

— Oui… Zermah!

— Eh bien, souviens-toi de dire à ton père, et à ton frère, qu'ils sont deux frères… entends-tu, deux frères Texar, et si ressemblants qu'on ne peut reconnaître l'un de l'autre!…

— Toi aussi, tu le diras?… répondit la petite fille.

— Je le dirai… oui!… Cependant, si je n'étais pas là, il ne faudrait pas oublier…

— Et pourquoi ne serais-tu pas là? demanda l'enfant, qui passait ses petits bras au cou de la métisse comme pour mieux s'attacher à elle.

— J'y serai, ma chérie, j'y serai!… Maintenant, si nous partons… comme nous aurons une longue route à faire… il faut prendre des forces!… Je vais faire ton déjeuner…

— Et toi?

— J'ai mangé pendant que tu dormais, et je n'ai plus faim!»

La vérité est que Zermah n'aurait pu manger, si peu que ce fût, dans l'état de surexcitation où elle se trouvait. Après son repas, l'enfant se remit sur sa couche d'herbes.

Zermah vint alors se placer près d'un interstice que les roseaux du paillis laissaient entre eux à l'angle de la chambre. De là, pendant une heure, elle ne cessa d'observer ce qui se passait au- dehors, car c'était pour elle de la plus grande importance.

On faisait les préparatifs de départ. Un des frères — un seul — présidait à la formation de la troupe qu'il allait conduire dans la cyprière. L'autre, que personne n'avait vu, avait dû se cacher, soit au fond du wigwam, soit en quelque coin de l'île.

C'est, du moins, ce que pensa Zermah, connaissant le soin qu'ils mettaient à dissimuler le secret de leur existence. Elle se dit même que ce serait peut-être à celui qui resterait dans l'île qu'incomberait la tâche de surveiller l'enfant et elle.

Zermah ne se trompait pas, ainsi qu'on va bientôt le voir.

Cependant les partisans et les esclaves étaient réunis au nombre d'une cinquantaine devant le wigwam, attendant pour partir les ordres de leur chef.

Il était environ neuf heures du matin, lorsque la troupe se disposa à gagner la lisière de la forêt — ce qui exigea un certain temps, la barge ne pouvant prendre que cinq à six hommes à la fois. Zermah les vit descendre par petits groupes, puis remonter l'autre rive. Toutefois, à travers le paillis, elle ne pouvait apercevoir la surface du canal, situé très en contrebas du niveau de l'île.

Texar, qui était resté le dernier, disparut à son tour, suivi de l'un des chiens dont l'instinct devait être utilisé pendant l'exploration. Sur un geste de son maître, l'autre limier revint vers le wigwam, comme s'il eût été seul chargé de veiller à sa porte.

Un instant après, Zermah aperçut Texar qui gravissait la berge opposée et s'arrêtait un instant pour reformer sa troupe. Puis, tous, Squambô en tête, accompagné du chien, disparurent derrière les gigantesques roseaux sous les premiers arbres de la forêt. Sans doute, un des Noirs avait dû ramener la barge, afin que personne ne pût passer dans l'île. Cependant la métisse ne put le voir, et pensa qu'il avait dû suivre les bords du canal.

Elle n'hésita plus.

Dy venait de se réveiller. Son corps amaigri faisait peine à voir sous ses vêtements usés par tant de fatigues.

«Viens, ma chérie, dit Zermah.

— Où? demanda l'enfant.

— Là… dans la forêt!… Peut-être y trouverons-nous ton père… ton frère!… Tu n'auras pas peur?…

— Avec toi, jamais!» répondit la petite fille.

Alors la métisse entr'ouvrit la porte de sa chambre avec précaution. Comme elle n'avait entendu aucun bruit dans la chambre à côté, elle supposait que Texar ne devait pas être dans le wigwam.

En effet, il n'y avait personne.

Tout d'abord, Zermah chercha quelque arme dont elle était décidée à se servir contre quiconque tenterait de l'arrêter. Il y avait sur la table un de ces larges coutelas dont les Indiens font usage dans leurs chasses. La métisse s'en saisit et le cacha sous son vêtement. Elle prit aussi un peu de viande sèche, qui devait assurer sa nourriture pendant quelques jours.

Il s'agissait maintenant de sortir du wigwam. Zermah regarda à travers les trous du paillis dans la direction du canal. Aucun être vivant n'errait sur cette portion de l'île, pas même celui des deux chiens qui avait été laissé à la garde de l'habitation.

La métisse, rassurée, essaya d'ouvrir la porte extérieure.

Cette porte, fermée en dehors, résista.

Aussitôt Zermah rentra dans sa chambre avec l'enfant. Il n'y avait plus qu'une chose à faire: c'était d'utiliser le trou à demi-percé déjà à travers la paroi du wigwam.

Ce travail ne fut pas difficile. La métisse put se servir de son coutelas pour trancher les roseaux entrelacés dans le paillis, — opération qui fut faite avec aussi peu de bruit que possible.

Toutefois, si le limier qui n'avait pas suivi Texar ne parut pas, en serait-il ainsi lorsque Zermah serait dehors? Ce chien n'accourrait-il pas, ne se jetterait-il pas sur elle et sur la petite fille? Autant aurait valu se trouver en face d'un tigre!

Il ne fallait pas hésiter, cependant. Aussi, le passage ouvert, Zermah attira l'enfant qu'elle embrassa dans une étreinte passionnée. La petite fille lui rendit ses baisers avec effusion. Elle avait compris: il fallait fuir, fuir par ce trou.

Zermah se glissa à travers l'ouverture. Puis, après avoir porté ses regards à droite, à gauche, elle écouta. Pas un bruit ne se faisait entendre. La petite Dy apparut alors à l'orifice du trou.

En ce moment, un aboiement retentit. Encore fort éloigné, il semblait venir de la partie ouest de l'île. Zermah avait saisi l'enfant. Le coeur lui battait à se rompre. Elle ne se croirait relativement en sûreté qu'après avoir disparu derrière les roseaux de l'autre rive.

Mais, traverser, sur une centaine de pas, l'espace qui séparait le wigwam du canal, c'était la phase la plus critique de l'évasion. On risquait d'être aperçu soit de Texar, soit de celui des esclaves qui avait dû rester sur l'île.

Heureusement, à droite du wigwam, un épais fourré de plantes arborescentes, entremêlées de roseaux, s'étendait jusqu'au bord du canal, à quelques yards seulement de l'endroit où devait se trouver la barge.

Zermah résolut de s'engager entre les végétations touffues de ce fourré, projet qui fut aussitôt mis à exécution. Les hautes plantes livrèrent passage aux deux fugitives, et le feuillage se referma sur elles. Quant aux aboiements du chien, on ne les entendait plus.

Ce glissement à travers le fourré ne se fit pas sans peine. Il fallait s'introduire entre les tiges des arbrisseaux qui ne laissaient entre eux qu'un étroit espace. Bientôt Zermah eut ses vêtements en lambeaux, ses mains en sang. Peu importait, si l'enfant pouvait éviter d'être déchirée par ces longues épines. Ce n'est pas la courageuse métisse à qui ces piqûres eussent pu arracher un signe de douleur. Cependant, malgré tous les soins qu'elle prît, la petite fille fut plusieurs fois atteinte aux mains et aux bras. Dy ne poussa pas un cri, ne fit pas entendre une plainte.

Bien que la distance à franchir fût relativement courte — une soixantaine de yards au plus — il ne fallut pas moins d'une demi- heure pour atteindre le canal.

Zermah s'arrêta alors, et, à travers les roseaux, elle regarda du côté du wigwam, puis du côté de la forêt.

Personne sous les hautes futaies de l'île. Sur l'autre rive, aucun indice de la présence de Texar et de ses compagnons, qui devaient être alors à un ou deux milles dans l'intérieur. À moins de rencontre avec les nordistes, ils ne seraient pas de retour avant quelques heures.

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