DEUXIÈME PARTIE (continued 2)
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Les menaces qui, pendant quelque temps, avaient fait trembler Washington, la capitale nordiste, c'était Richmond, la capitale sudiste, qui allait les subir à son tour.
Telle était la situation des belligérants au moment où la Floride venait de se soumettre au général Sherman et au commodore Dupont. En même temps que leur escadre effectuait le blocus de la côte floridienne, ils devenaient maîtres du Saint-John, ce qui assurait la complète possession de la péninsule.
Cependant Gilbert et Mars avaient en vain exploré les rives et les îlots du fleuve jusqu'au delà de Picolata. Dès lors, il n'y avait plus qu'à agir directement sur Texar. Depuis le jour où les portes de la prison s'étaient refermées sur lui, il n'avait pu avoir aucun rapport avec ses complices. Il s'en suit que la petite Dy et Zermah devaient se trouver encore là où elles étaient avant l'occupation du Saint-John par les fédéraux.
En ce moment, l'état des choses à Jacksonville permettait que la justice y suivît son cours régulier à l'égard de l'Espagnol, s'il refusait de répondre. Toutefois, avant d'en arriver à ces moyens extrêmes, on pouvait espérer qu'il consentirait à faire quelques aveux à la condition d'être rendu à la liberté.
Le 14, on résolut de tenter cette démarche avec l'approbation des autorités militaires, qui était assurée d'avance.
Mme Burbank avait repris de ses forces. Le retour de son fils, l'espoir de revoir bientôt son enfant, l'apaisement qui s'était fait dans le pays, la sécurité maintenant garantie à la plantation de Camdless-Bay, tout se réunissait pour lui rendre un peu de cette énergie morale qui l'avait abandonnée. Rien n'était plus à craindre des partisans de Texar qui avaient terrorisé Jacksonville. Les milices s'étaient retirées vers l'intérieur du comté de Putnam. Si, plus tard, celles de Saint-Augustine, après avoir franchi le fleuve sur son haut cours, devaient songer à leur donner la main, afin de tenter quelque expédition contre les troupes fédérales, il n'y avait là qu'un péril fort éloigné, dont on pouvait ne pas se préoccuper, tant que Dupont et Sherman résideraient en Floride.
Il fut donc convenu que James et Gilbert Burbank iraient ce jour même à Jacksonville, mais aussi qu'ils iraient seuls. MM. Carrol, Stannard et Mars resteraient à la plantation. Miss Alice ne quitterait pas Mme Burbank. D'ailleurs, le jeune officier et son père comptaient bien être de retour avant le soir à Castle-House, et y rapporter quelque heureuse nouvelle. Dès que Texar aurait fait connaître la retraite où Dy et Zermah étaient retenues, on s'occuperait de leur délivrance. Quelques heures, un jour au plus, y suffiraient sans doute.
Au moment où James et Gilbert Burbank se préparaient à partir, Miss Alice prit à part le jeune officier.
«Gilbert, lui dit-elle, vous allez vous trouver en présence de l'homme qui a fait tant de mal à votre famille, du misérable qui voulait envoyer à la mort votre père et vous… Gilbert, me promettez-vous d'être maître de vous-même devant Texar?
— Maître de moi!… s'écria Gilbert, que le nom de l'Espagnol seul faisait pâlir de rage.
— Il le faut, reprit Miss Alice. Vous n'obtiendriez rien en vous laissant emporter par la colère… Oubliez toute idée de vengeance pour ne voir qu'une chose, le salut de votre soeur… qui sera bientôt la mienne! À cela, il faut tout sacrifier, dussiez-vous assurer à Texar que, de votre part, il n'aura rien à redouter dans l'avenir.
— Rien! s'écria Gilbert. Oublier que, par lui, ma mère pouvait mourir… mon père être fusillé!…
— Et vous aussi, Gilbert, répondit Miss Alice, vous que je ne croyais plus revoir! Oui! il a fait tout cela, et il ne faut plus s'en souvenir… Je vous le dis, parce que je crains que M. Burbank ne puisse se maîtriser, et, si vous ne parveniez à vous contenir, votre démarche ne réussirait pas. Ah! pourquoi a-t-on décidé que vous iriez sans moi à Jacksonville!… Peut-être aurais-je pu obtenir, par la douceur…
— Et si cet homme se refuse à répondre!… reprit Gilbert, qui sentait la justesse des recommandations de Miss Alice.
— S'il refuse, il faudra laisser aux magistrats le soin de l'y obliger. Il y va de sa vie, et, lorsqu'il verra qu'il ne peut la racheter qu'en parlant, il parlera… Gilbert, il faut que j'aie votre promesse!… Au nom de notre amour, me la donnez-vous?
— Oui, chère Alice, répondit Gilbert, oui!… Quoi que cet homme ait fait, qu'il nous rende ma soeur, et j'oublierai…
— Bien, Gilbert. Nous venons de passer par d'horribles épreuves, mais elles vont finir!… Ces tristes jours, pendant lesquels nous avons tant souffert, Dieu nous les rendra en années de bonheur.»
Gilbert avait serré la main de sa fiancée, qui n'avait pu retenir quelques larmes, et tous deux se séparèrent.
À dix heures, James Burbank et son fils, ayant pris congé de leurs amis, s'embarquèrent au petit port de Camdless-Bay.
La traversée du fleuve se fit rapidement. Cependant, sur une observation de Gilbert, au lieu de se diriger vers Jacksonville, l'embarcation manoeuvra de manière à venir accoster la canonnière du commandant Stevens.
Cet officier se trouvait être alors le chef militaire de la ville. Il convenait donc que la démarche de James Burbank lui fût d'abord soumise. Les communications de Stevens avec les autorités étaient fréquentes. Il n'ignorait pas quel rôle Texar avait joué depuis que ses partisans étaient arrivés au pouvoir, quelle était sa part de responsabilité dans les événements qui avaient désolé Camdless- Bay, pourquoi et comment, à l'heure où les milices battaient en retraite, il avait été arrêté et mis en prison. Il savait aussi qu'une vive réaction s'était faite contre lui, que toute la population honnête de Jacksonville se levait pour demander qu'il fût puni de ses crimes.
Le commandant Stevens fit à James et à Gilbert Burbank l'accueil qu'ils méritaient. Il ressentait pour le jeune officier une estime toute particulière ayant pu apprécier son caractère et son courage depuis que Gilbert servait sous ses ordres. Après le retour de Mars à bord de la flottille, lorsqu'il avait appris que Gilbert était tombé entre les mains des sudistes, il eût à tout prix voulu le sauver. Mais, arrêté devant la barre du Saint-John, comment fût-il arrivé à temps?… On sait à quelles circonstances était dû le salut du jeune lieutenant et de James Burbank.
En quelques mots, Gilbert fit au commandant Stevens le récit de ce qui s'était passé, confirmant ainsi ce que Mars lui avait déjà appris. S'il n'était pas douteux que Texar eût été en personne l'auteur de l'enlèvement à la crique Marino, il n'était pas douteux, non plus, que cet homme pût seul dire en quel endroit de la Floride Dy et Zermah étaient maintenant détenues par ses complices. Leur sort se trouvait donc entre les mains de l'Espagnol, cela n'était que trop certain, et le commandant Stevens n'hésita pas à le reconnaître. Aussi voulut-il laisser à James et à Gilbert Burbank le soin de conduire cette affaire comme ils le jugeraient à propos. D'avance, il approuvait tout ce qui serait fait dans l'intérêt de la métisse et de l'enfant. S'il fallait aller jusqu'à offrir à Texar sa liberté en échange, cette liberté lui serait accordée. Le commandant s'en portait garant vis-à-vis des magistrats de Jacksonville.
James et Gilbert Burbank, ayant ainsi toute permission d'agir, remercièrent Stevens, qui leur remit une autorisation écrite de communiquer avec l'Espagnol, et ils se firent conduire au port.
Là se trouvait M. Harvey, prévenu par un mot de James Burbank. Tous trois se rendirent aussitôt à Court-Justice, et un ordre fut donné de leur ouvrir les portes de la prison.
Un physiologiste n'eût pas observé sans intérêt la figure ou plutôt l'attitude de Texar depuis son incarcération. Que l'Espagnol fût très irrité de ce que l'arrivée des troupes fédérales eût mis un terme à sa situation de premier magistrat de la ville, qu'il regrettât, avec le pouvoir de tout faire, dont il jouissait, la facilité de satisfaire ses haines personnelles, et qu'un retard de quelques heures ne lui eût pas permis de passer par les armes James et Gilbert Burbank, nul doute à cet égard. Toutefois, ses regrets n'allaient point au delà. D'être aux mains de ses ennemis, emprisonné sous les chefs d'accusation les plus graves, avec la responsabilité de tous les faits de violence qui pouvaient lui être si justement reprochés, cela semblait le laisser parfaitement indifférent. Donc, rien de plus étrange, de moins explicable que son attitude. Il ne s'inquiétait que de n'avoir pu conduire à bonne fin ses machinations contre la famille Burbank. Quant aux suites de son arrestation, il paraissait s'en soucier peu. Cette nature, si énigmatique jusqu'alors, allait-elle encore échapper aux dernières tentatives qui seraient faites pour en deviner le mot?
La porte de sa cellule s'ouvrit. James et Gilbert Burbank se trouvèrent en présence du prisonnier.
«Ah! le père et le fils! s'écria Texar tout d'abord, avec ce ton d'impudence qui lui était habituel. En vérité, je dois bien de la reconnaissance à messieurs les fédéraux! Sans eux, je n'aurais pas eu l'honneur de votre visite! La grâce que vous ne me demandez plus pour vous, vous venez, sans doute, me l'offrir pour moi?»
Ce ton était si provoquant que James Burbank allait éclater. Son fils le retint.
«Mon père, dit-il, laissez-moi répondre. Texar veut nous engager sur un terrain où nous ne pouvons pas le suivre, celui des récriminations. Il est inutile de revenir sur le passé. C'est du présent que nous venons nous occuper, du présent seul.
— Du présent, s'écria Texar, ou mieux de la situation présente! Mais il me semble qu'elle est fort nette. Il y a trois jours vous étiez enfermés dans cette cellule dont vous ne deviez sortir que pour aller à la mort. Aujourd'hui, j'y suis à votre place, et je m'y trouve beaucoup mieux que vous ne seriez tentés de le croire.»
Cette réponse était bien faite pour déconcerter James Burbank et son fils, puisqu'ils comptaient offrir à Texar sa liberté en échange du secret relatif à l'enlèvement.
«Texar, dit Gilbert, écoutez-moi. Nous venons agir franchement avec vous. Ce que vous avez fait à Jacksonville ne nous regarde pas. Ce que vous avez fait à Camdless-Bay, nous voulons l'oublier. Un seul point nous intéresse. Ma soeur et Zermah ont disparu pendant que vos partisans envahissaient la plantation et faisaient le siège de Castle-House. Il est certain que toutes deux ont été enlevées…
— Enlevées? répondit méchamment Texar. Eh! je suis enchanté de l'apprendre!
— L'apprendre? s'écria James Burbank. Niez-vous, misérable, osez- vous nier?…
— Mon père, dit le jeune officier, gardons notre sang-froid… il le faut. Oui, Texar, ce double enlèvement a eu lieu pendant l'attaque de la plantation… Avouez-vous en être personnellement l'auteur?
— Je n'ai point à répondre.
— Refuserez-vous de nous dire où ma soeur et Zermah ont été conduites par vos ordres?
— Je vous répète que je n'ai rien à répondre.
— Pas même si, en échange de votre réponse, nous pouvons vous rendre la liberté?
— Je n'aurai pas besoin de vous pour être libre!…
— Et qui vous ouvrira les portes de cette prison? s'écria James Burbank, que tant d'impudence mettait hors de lui.
— Les juges que je demande.
— Des juges!… Ils vous condamneront sans pitié!
— Alors je verrai ce que j'aurai à faire.
— Ainsi, vous refusez absolument de répondre? demanda une dernière fois Gilbert.
— Je refuse…
— Même au prix de la liberté que je vous offre?
— Je ne veux pas de cette liberté.
— Même au prix d'une fortune que je m'engage…
— Je ne veux pas de votre fortune. Et maintenant, messieurs, laissez-moi.»
Il faut en convenir, James et Gilbert Burbank se sentirent absolument démontés par une telle assurance. Sur quoi reposait- elle? Comment Texar osait-il s'exposer à un jugement qui ne pouvait aboutir qu'à la plus grave des condamnations? Ni la liberté, ni tout l'or qu'on lui offrait, n'avaient pu tirer de lui une réponse. Était-ce une inébranlable haine qui l'emportait sur son propre intérêt? Toujours l'indéchiffrable personnage, qui, même en présence des plus redoutables éventualités, ne voulait pas mentir à ce qu'il avait été jusqu'alors.
«Venez, mon père, venez!» dit le jeune officier.
Et il entraîna James Burbank hors de la prison. À la porte, ils retrouvèrent M. Harvey, et tous trois allèrent rendre compte au commandant Stevens de l'insuccès de leur démarche.
À ce moment, une proclamation du commodore Dupont venait d'arriver à bord de la flottille. Adressée aux habitants de Jacksonville, elle disait que nul ne serait recherché pour ses opinions politiques, ni pour les faits qui avaient marqué la résistance de la Floride depuis le début de la guerre civile. La soumission au pavillon étoile couvrait toutes les responsabilités au point de vue public.
Évidemment, cette mesure, très sage en elle-même, toujours prise en pareille occurrence par le président Lincoln, ne pouvait s'appliquer à des faits d'ordre privé. Et tel était bien le cas de Texar. Qu'il eût usurpé le pouvoir sur les autorités régulières, qu'il l'eût exercé pour organiser la résistance, soit! C'était une question de sudistes à sudistes — question dont le gouvernement fédéral voulait se désintéresser. Mais les attentats envers les personnes, l'invasion de Camdless-Bay dirigée contre un homme du Nord, la destruction de sa propriété, le rapt de sa fille et d'une femme appartenant à son personnel, c'étaient là des crimes qui relevaient du droit commun et auxquels devait s'appliquer le cours régulier de la justice.
Tel fut l'avis du commandant Stevens. Tel fut celui du commodore Dupont, dès que la plainte de James Burbank et la demande de poursuites contre l'Espagnol eurent été portées à sa connaissance.
Aussi, le lendemain, 15 mars, une ordonnance fut-elle rendue, qui traduisait Texar devant le tribunal militaire sous la double prévention de pillage et de rapt. C'était devant le Conseil de guerre, siégeant à Saint-Augustine, que l'accusé aurait à répondre de ses attentats.
VI Saint-Augustine
Saint-Augustine, une des plus anciennes villes de l'Amérique du Nord, date du quinzième siècle. C'est la capitale du comté de Saint-Jean, lequel, si vaste qu'il soit, ne compte pas même trois mille habitants.
D'origine espagnole, Saint-Augustine est à peu près restée ce qu'elle était autrefois. Elle s'élève vers l'extrémité d'une des îles du littoral. Les navires de guerre ou de commerce peuvent trouver un refuge assuré dans son port, qui est assez bien protégé contre les vents du large, incessamment déchaînés contre cette côte dangereuse de la Floride. Toutefois, pour y pénétrer, il faut franchir la barre dangereuse que les remous du Gulf-Stream développent à son entrée.
Les rues de Saint-Augustine sont étroites comme celles de toutes les villes que le soleil frappe directement de ses rayons. Grâce à leur disposition, aux brises marines qui viennent, soir et matin, rafraîchir l'atmosphère, le climat est très doux dans cette ville, qui est aux États-Unis ce que sont à la France Nice ou Menton sous le ciel de la Provence.
C'est plus particulièrement au quartier du port, dans les rues qui l'avoisinent, que la population a voulu se concentrer. Les faubourgs, avec leurs quelques cases recouvertes de feuilles de palmier, leurs huttes misérables, sont dans un tel état d'abandon qui serait complet, sans les chiens, les cochons et les vaches, livrés à une divagation permanente.
La cité proprement dite offre un aspect très espagnol. Les maisons ont des fenêtres solidement grillagées, et à l'intérieur, le patio traditionnel — cour entourée de sveltes colonnades, avec pignons fantaisistes et balcons sculptés comme des retables d'autel. Quelquefois, un dimanche ou un jour de fête, ces maisons déversent leur contenu dans les rues de la ville. C'est alors un mélange bizarre, senoras, négresses, mulâtresses, indiennes de sang mêlé, noirs, négrillons, dames anglaises, gentlemen, révérends, moines et prêtres catholiques, presque tous la cigarette aux lèvres, même lorsqu'ils se rendent au Calvaire, l'église paroissiale de Saint- Augustine, dont les cloches sonnent à toute volée et presque sans interruption depuis le milieu du dix septième siècle.
Ne point oublier les marchés, richement approvisionnés de légumes, de poissons, de volailles, de cochons, d'agneaux — que l'on égorge _hic _et _nunc _à la demande des acheteurs — d'oeufs, de riz, de bananes bouillies, de «frijoles», sortes de petites fèves cuites, enfin de tous les fruits tropicaux, ananas, dattes, olives, grenades, oranges, goyaves, pêches, figues, marañons —, le tout dans des conditions de bon marché qui rendent la vie agréable et facile en cette partie du territoire floridien.
Quant au service de la voirie, il est généralement fait, non par des balayeurs attitrés, mais par des bandes de vautours que la loi protège en défendant de les tuer sous peine de fortes amendes. Ils dévorent tout, même les serpents, dont le nombre est trop considérable encore, malgré la voracité de ces précieux volatiles.
La verdure ne manque pas à cet ensemble de maisons qui constitue principalement la ville. À l'entrecroisement des rues, de subites échappées permettent au regard de s'arrêter sur les groupes d'arbres dont la ramure dépasse les toits et qu'anime l'incessante jacasserie des perroquets sauvages. Le plus souvent, ce sont de grands palmiers qui balancent leur feuillage à la brise, semblables aux vastes éventails des señoras ou aux pankas indoues. Çà et là s'élèvent quelques chênes enguirlandés de lianes et de glycines, et des bouquets de ces cactus gigantesques dont le pied forme une haie impénétrable. Tout cela est réjouissant, attrayant, et le serait plus encore, si les vautours faisaient consciencieusement leur service. Décidément, ils ne valent pas les balayeuses mécaniques.
On ne trouve à Saint-Augustine qu'une ou deux scieries à vapeur, une fabrique de cigares, une distillerie de térébenthine. La ville, plus commerçante qu'industrielle, exporte ou importe des mélasses, des céréales, du coton, de l'indigo, des résines, des bois de construction, du poisson, du sel. En temps ordinaire, le port est assez animé par l'entrée et la sortie des steamers, employés au trafic et au transport des voyageurs pour les divers ports de l'Océan et le golfe du Mexique.
Saint-Augustine est le siège d'une des six cours de justice qui fonctionnent dans l'État de Floride. Quant à son appareil défensif, élevé contre les agressions de l'intérieur ou les attaques venues du large, il ne consiste qu'en un fort, le fort Marion ou Saint-Marc, construction du dix septième siècle bâtie à la mode castillane. Vauban ou Cormontaigne en eussent fait peu de cas, sans doute; mais il prête à l'admiration des archéologues et des antiquaires avec ses tours, ses bastions, sa demi-lune, ses mâchicoulis, ses vieilles armes et ses vieux mortiers, plus dangereux pour ceux qui les tirent que pour ceux qu'ils visent.
C'était précisément ce fort que la garnison confédérée avait précipitamment abandonné à l'approche de la flottille fédérale, bien que le gouvernement, quelques années avant la guerre, l'eût rendu plus sérieux au point de vue de la défense. Aussi, après le départ des milices, les habitants de Saint-Augustine l'avaient-ils volontiers remis au commodore Dupont, qui le fit occuper sans coup férir.
Cependant les poursuites intentées à l'Espagnol Texar avaient eu un grand retentissement dans le comté.
Il semblait que ce dût être le dernier acte de la lutte entre ce personnage suspect et la famille Burbank. L'enlèvement de la petite fille et de la métisse Zermah était de nature à passionner l'opinion publique, qui, d'ailleurs, se prononçait vivement en faveur des colons de Camdless-Bay. Nul doute que Texar fût l'auteur de l'attentat. Même pour des indifférents, il devait être curieux de voir comment cet homme s'en tirerait, et s'il n'allait pas enfin être puni de tous les forfaits dont on l'accusait depuis longtemps.
L'émotion promettait donc d'être assez considérable à Saint- Augustine. Les propriétaires des plantations environnantes y affluaient. La question était de nature à les intéresser directement, puisque l'un des chefs d'accusation portait sur l'envahissement et le pillage du domaine de Camdless-Bay. D'autres établissements avaient été également ravagés par des bandes sudistes. Il importait de savoir comment le gouvernement fédéral envisagerait ces crimes de droit commun, perpétrés sous le couvert de la politique séparatiste.
Le principal hôtel de Saint-Augustine, _City-Hotel, _avait reçu bon nombre de visiteurs, dont la sympathie était tout acquise à la famille Burbank. Il aurait pu en contenir un plus grand nombre encore. En effet, rien de mieux approprié que cette vaste habitation du seizième siècle, ancienne demeure du corregidor, avec sa «puerta» ou porte principale, couverte de sculptures, sa large «sala» ou salle d'honneur, sa cour intérieure, dont les colonnes sont enguirlandées de passiflores, sa verandah sur laquelle s'ouvrent les confortables chambres dont les lambris disparaissent sous les plus éclatantes couleurs de l'émeraude et du jaune d'or, ses miradores appliqués aux murs suivant la mode espagnole, ses fontaines jaillissantes, ses gazons verdoyants, — le tout dans un assez vaste enclos, un «patio» à murailles élevées. C'est, en un mot, une sorte de caravansérail qui ne serait fréquenté que par de riches voyageurs.
C'était là que James et Gilbert Burbank, M. Stannard et sa fille, accompagnés de Mars, avaient pris logement depuis la veille.
Après son infructueuse démarche à la prison de Jacksonville, James Burbank et son fils étaient revenus à Castle-House. En apprenant que Texar refusait de répondre au sujet de la petite Dy et de Zermah, la famille senti s'évanouir son dernier espoir. Toutefois la nouvelle que Texar allait être déféré à la justice militaire pour les faits relatifs à Camdless-Bay, fut un soulagement à ses angoisses. En présence d'une condamnation à laquelle il ne pouvait échapper, l'Espagnol ne garderait sans doute plus le silence, puisqu'il s'agirait de racheter sa liberté ou sa vie.
Dans cette affaire, Miss Alice devait être le principal témoin à charge. En effet, elle se trouvait à la crique Marino au moment où Zermah jetait le nom de Texar, et elle avait parfaitement reconnu ce misérable dans le canot qui l'emportait. La jeune fille se prépara donc à partir pour Saint-Augustine. Son père voulut l'y accompagner ainsi que ses amis James et Gilbert Burbank cités à la requête du rapporteur près le Conseil de guerre. Mars avait demandé à se joindre à eux. Le mari de Zermah voulait être là quand on arracherait à l'Espagnol ce secret que lui seul pouvait dire. Alors James Burbank, son fils, Mars, n'auraient plus qu'à reprendre les deux prisonnières à ceux qui les retenaient par ordre de Texar.
Dans l'après-dîner du 16, James Burbank et Gilbert, M. Stannard, sa fille, Mars, avaient pris congé de Mme Burbank et d'Edward Carrol. Un des steam-boats qui font le service du Saint-John les avait embarqués au pier de Camdless-Bay, puis débarqués à Picolata. De là, un stage les avait emportés sur cette route sinueuse, percée à travers les futaies de chênes, de cyprès et de platanes, qui hérissent cette portion du territoire. Avant minuit, une confortable hospitalité leur était offerte dans les appartements de City-Hotel.
Qu'on ne s'imagine pas, cependant, que Texar eût été abandonné de tous les siens. Il comptait nombre de partisans parmi les petits colons du comté, presque tous forcenés esclavagistes. D'autre part, sachant qu'ils ne seraient point recherchés pour les faits relatifs aux émeutes de Jacksonville, ses compagnons n'avaient pas voulu délaisser leur ancien chef. Beaucoup d'entre eux s'étaient donné rendez-vous à Saint-Augustine. Il est vrai, ce n'était pas au patio de _City-Hotel _qu'il eût fallu les chercher. Il ne manque pas de cabarets dans les villes, de ces «tiendas», où des métisses d'Espagnols et de Creeks vendent un peu de tout ce qui se mange, se boit, se fume. Là ces gens de basse origine, de réputation équivoque, ne se lassaient pas de protester en faveur de Texar.
En ce moment, le commodore Dupont n'était pas à Saint-Augustine. Il s'occupait de bloquer avec son escadre les passes du littoral qu'il s'agissait de fermer à la contrebande de guerre. Mais les troupes, débarquées après la reddition du fort Marion, tenaient solidement la cité. Aucun mouvement des sudistes ni des milices qui battaient en retraite de l'autre côté du fleuve, n'était à craindre. Si les partisans de Texar eussent voulu tenter un soulèvement pour arracher la ville aux autorités fédérales, ils auraient été immédiatement écrasés.
Quant à l'Espagnol, une des canonnières du commandant Stevens l'avait transporté de Jacksonville à Picolata. De Picolata à Saint-Augustine, il était arrivé sous bonne escorte, puis enfermé dans une des cellules du fort, d'où il lui eût été impossible de s'enfuir. D'ailleurs, comme il avait lui-même demandé des juges, il est probable qu'il n'y songeait guère. Ses partisans ne l'ignoraient point. S'il était condamné cette fois, ils verraient ce qu'il conviendrait alors de faire pour favoriser son évasion. Jusque-là, ils n'avaient qu'à rester tranquilles.
En l'absence du commodore, c'était le colonel Gardner qui remplissait les fonctions de chef militaire de la ville. À lui devait appartenir aussi la présidence du Conseil appelé à juger Texar dans une des salles du fort Marion. Ce colonel se trouvait précisément être celui qui assistait à la prise de Fernandina, et c'était d'après ses ordres que les fugitifs, faits prisonniers lors de l'attaque du train par la canonnière _Ottawa, _avaient été retenus pendant quarante-huit heures, circonstance qu'il est à propos de rappeler ici.
Le Conseil entra en séance à onze heures du matin. Un public nombreux avait envahi la salle d'audience. On pouvait y compter, parmi les plus bruyants, les amis ou partisans de l'accusé.
James et Gilbert Burbank, M. Stannard, sa fille et Mars occupaient les places réservées aux témoins. Ce que l'on voyait déjà, c'est qu'il n'y en avait aucun du côté de la défense. Il ne semblait pas que l'Espagnol eût pris souci d'en faire citer à sa décharge. Avait-il donc dédaigné tout témoignage qui aurait pu se produire en sa faveur, ou s'était-il trouvé dans l'impossibilité d'en appeler à son profit? On allait bientôt le savoir. En tout cas, il ne semblait pas qu'il pût y avoir de doute possible sur l'issue de l'affaire.
Cependant un indéfinissable pressentiment s'était emparé de James Burbank. N'était-ce pas dans cette même ville de Saint-Augustine qu'il avait déjà porté plainte contre Texar? En excipant d'un incontestable alibi, l'Espagnol n'avait-il pas su échapper aux arrêts de la justice? Un tel rapprochement devait s'établir dans l'esprit de l'auditoire, car cette première affaire ne remontait qu'à quelques semaines.
Texar, amené par des agents, parut aussitôt que le Conseil fut entré en séance. On le conduisit au banc des accusés. Il s'y assit tranquillement. Rien, sans doute, et en aucune circonstance, ne semblait devoir troubler son impudence naturelle. Un sourire de dédain pour ses juges, un regard plein d'assurance à ceux de ses amis qu'il reconnut dans la salle, plein de haine quand il le dirigea vers James Burbank, telle fut son attitude, en attendant que le colonel Gardner procédât à l'interrogatoire.
En présence de l'homme qui leur avait fait tant de mal, qui pouvait leur en faire tant encore, James Burbank, Gilbert, Mars, ne se maîtrisaient pas sans peine.
L'interrogatoire commença par les formalités d'usage, à l'effet de constater l'identité du prévenu.
«Votre nom? demanda le colonel Gardner.
— Texar.
— Votre âge?
— Trente-cinq ans.
— Où demeurez-vous?
— À Jacksonville, tienda de Torillo.
— Je vous demande quel est votre domicile habituel?
— Je n'en ai pas.»
Comme James Burbank et les siens sentirent battre leur coeur, lorsqu'ils entendirent cette réponse, faite d'un ton qui dénotait chez l'accusé la ferme volonté de ne point faire connaître le lieu de sa résidence.
Et, en effet, malgré l'insistance du président, Texar persista à dire qu'il n'avait pas de domicile fixe. Il se donna pour un nomade, un coureur des bois, un chasseur des immenses forêts du territoire, un habitué des cyprières, couchant sous les huttes, vivant de son fusil et de ses appeaux, à l'aventure. On ne put pas en tirer autre chose.
«Soit, répondit le colonel Gardner. Peu importe, après tout.
— Peu importe, en effet, répondit effrontément Texar. Admettons, si vous le voulez, colonel, que mon domicile est maintenant le fort Marion de Saint-Augustine, où l'on me détient contre tout droit. — De quoi suis-je accusé, s'il vous plaît, ajouta-t-il, comme s'il eût voulu, dès le début, diriger cet interrogatoire.
— Texar, reprit le colonel Gardner, vous n'êtes point recherché pour les faits qui se sont passés à Jacksonville. Une proclamation du commodore Dupont déclare que le gouvernement n'entend pas intervenir dans les révolutions locales, qui ont substitué, aux autorités régulières du comté, de nouveaux magistrats, quels qu'ils fussent. La Floride est rentrée maintenant sous le pavillon fédéral, et le gouvernement du Nord procédera bientôt à sa nouvelle organisation.
— Si je ne suis pas poursuivi pour avoir renversé la municipalité de Jacksonville, et cela d'accord avec la majorité de la population, demanda Texar, pourquoi suis-je traduit devant ce Conseil de guerre?
— Je vais vous le dire, puisque vous feignez de l'ignorer, répliqua le colonel Gardner. Des crimes de droit commun ont été commis pendant que vous exerciez les fonctions de premier magistrat de la ville. On vous accuse d'avoir excité la partie violente de la population à les commettre.
— Lesquels?
— Tout d'abord, il s'agit du pillage de la plantation de Camdless-Bay, sur laquelle s'est ruée une bande de malfaiteurs…
— Et une troupe de soldats dirigés par un officier de la milice, ajouta vivement l'Espagnol.
— Soit, Texar. Mais il y a eu pillage, incendie, attaque à main armée, contre l'habitation d'un colon, dont le droit était de repousser une pareille agression — ce qu'il a fait.
— Le droit? répondit Texar. Le droit n'était pas du côté de celui qui refusait d'obéir aux ordres d'un Comité institué régulièrement. James Burbank — puisqu'il s'agit de lui — avait affranchi ses esclaves, en bravant le sentiment public qui est esclavagiste en Floride, comme chez la plupart des États du sud de l'Union. Cet acte pouvait amener de graves désastres dans les autres plantations du pays, en excitant les Noirs à la révolte. Le Comité de Jacksonville a décidé que, dans les circonstances actuelles, il devait intervenir. S'il n'a point annulé l'acte d'affranchissement, si imprudemment proclamé par James Burbank, il a voulu, du moins, que les nouveaux affranchis fussent rejetés hors du territoire. James Burbank ayant refusé d'obéir à cet ordre, le Comité a dû agir par la force, et voilà pourquoi la milice, à laquelle s'était jointe une partie de la population, a provoqué la dispersion des anciens esclaves de Camdless-Bay.
— Texar, répondit le colonel Gardner, vous envisagez ces faits de violence à un point de vue que le Conseil ne peut admettre. James Burbank, nordiste d'origine, avait agi dans la plénitude de son droit, en émancipant son personnel. Donc, rien ne saurait excuser les excès, dont son domaine a été le théâtre.
— Je pense, reprit Texar, que je perdrais mon temps à discuter mes opinions devant le Conseil. Le Comité de Jacksonville a cru devoir faire ce qu'il a fait. Me poursuit-on comme président de ce Comité, et prétend-on faire retomber sur moi seul la responsabilité de ses actes?
— Oui, sur vous, Texar, sur vous, qui non seulement étiez le président de ce Comité, mais qui avez en personne conduit les bandes de pillards lancées sur Camdless-Bay.
— Prouvez-le! répondit froidement Texar. Y a-t-il un seul témoin qui m'ait vu au milieu des citoyens et des soldats de la milice, chargés de faire exécuter les ordres du Comité?»
Sur cette réponse, le colonel Gardner pria James Burbank de faire sa déposition.
James Burbank raconta les faits qui s'étaient accomplis depuis le moment où Texar et ses partisans avaient renversé les autorités régulières de Jacksonville. Il insista principalement sur l'attitude de l'accusé, qui avait poussé la populace contre son domaine.
Cependant, à la demande que lui fit le colonel Gardner relativement à la présence de Texar parmi les assaillants, il dut répondre qu'il n'avait pu la constater par lui-même. On sait, en effet, que John Bruce, l'émissaire de M. Harvey, interrogé par James Burbank au moment où il venait de pénétrer dans Castle- House, n'avait pu dire si l'Espagnol s'était mis à la tête de cette horde de malfaiteurs.
«En tout cas ce qui n'est douteux pour personne, ajouta James Burbank, c'est que c'est à lui que revient toute la responsabilité de ce crime. C'est lui qui a provoqué les assaillants à l'envahissement de Camdless-Bay, et il n'a pas tenu à lui que ma propre demeure, livrée aux flammes, n'eût été détruite avec ses derniers défenseurs. Oui, sa main est dans tout ceci, comme nous allons la retrouver dans un acte plus criminel encore!»
James Burbank se tut alors. Avant d'arriver au fait de l'enlèvement, il convenait d'en finir avec cette première partie de l'accusation, portant sur l'attaque de Camdless-Bay.
«Ainsi, reprit le colonel Gardner, en s'adressant à l'Espagnol, vous croyez n'avoir qu'une part dans la responsabilité qui incomberait tout entière au Comité pour l'exécution de ses ordres?
— Absolument.
— Et vous persistez à soutenir que vous n'étiez pas à la tête des assaillants qui ont envahi Camdless-Bay?
— Je persiste, répondit Texar. Pas un seul témoin ne peut venir affirmer qu'il m'ait vu. Non! Je n'étais pas parmi les courageux citoyens qui ont voulu faire exécuter les ordres du Comité! Et j'ajoute que, ce jour-là, j'étais même absent de Jacksonville!
— Oui!… cela est possible, après tout, dit alors James Burbank, qui trouva le moment venu de relier la première partie de l'accusation à la seconde.
— Cela est certain, répondit Texar.
— Mais, si vous n'étiez pas parmi les pillards de Camdless-Bay, reprit James Burbank, c'est que vous attendiez à la crique Marino l'occasion de commettre un autre crime!
— Je n'étais pas plus à la crique Marino, répondit imperturbablement Texar, que je n'étais au milieu des assaillants, pas plus, je le répète, que je n'étais ce jour-là à Jacksonville!»
On ne l'a point oublié: John Bruce avait également déclaré à James Burbank que, si Texar ne se trouvait pas avec les assaillants, il n'avait pas paru à Jacksonville pendant quarante-huit heures, c'est-à-dire du 2 au 4 mars.
Cette circonstance amena donc le président du Conseil de guerre à lui poser la question suivante:
«Si vous n'étiez pas à Jacksonville ce jour-là, voulez-vous dire où vous étiez?
— Je le dirai quand il sera temps, répondit simplement Texar. Il me suffit, pour l'heure, d'avoir établi que je n'ai pas pris part personnellement à l'envahissement de la plantation. — Et, maintenant, colonel, de quoi suis-je accusé encore?»
Texar, les bras croisés, jetant un regard plus impudent que jamais sur ses accusateurs, les bravait en face.
L'accusation ne se fit pas attendre. Ce fut le colonel Gardner qui la formula, et, cette fois, il devait être difficile d'y répondre.
«Si vous n'étiez pas à Jacksonville, dit le colonel, le rapporteur sera fondé à prétendre que vous étiez à la crique Marino.
— À la crique Marino?… Et qu'y aurais-je fait?
— Vous y avez enlevé ou fait enlever une enfant, Diana Burbank, fille de James Burbank, et Zermah, femme du métis Mars, ici présent, laquelle accompagnait cette petite fille.
— Ah! c'est moi qu'on accuse de cet enlèvement?… dit Texar d'un ton profondément ironique.
— Oui!… Vous!… s'écrièrent à la fois James Burbank, Gilbert, Mars, qui n'avaient pu se retenir.
— Et pourquoi serait-ce moi, s'il vous plaît, répondit Texar, et non toute autre personne?
— Parce que vous seul aviez intérêt à commettre ce crime, répondit le colonel.
— Quel intérêt?
— Une vengeance à exercer contre la famille Burbank. Plus d'une fois déjà, James Burbank a dû porter plainte contre vous. Si, par suite d'alibis que vous invoquiez fort à propos, vous n'avez pas été condamné, vous avez manifesté à diverses reprises l'intention de vous venger de vos accusateurs.
— Soit! répondit Texar. Qu'entre James Burbank et moi, il y ait une haine implacable, je ne le nie pas. Que j'aie eu intérêt à lui briser le coeur en faisant disparaître son enfant, je ne le nie pas davantage. Mais que je l'aie fait, c'est autre chose! Y a-t-il un témoin qui m'ait vu?…
— Oui», répondit le colonel Gardner.
Et aussitôt il pria Alice Stannard de vouloir bien faire sa déposition sous serment.
Miss Alice raconta alors ce qui s'était passé à la crique Marino, non sans que l'émotion lui coupât plusieurs fois la parole. Elle fut absolument affirmative sur le fait incriminé. En sortant du tunnel, Mme Burbank et elle avaient entendu un nom crié par Zermah, et ce nom, c'était celui de Texar. Toutes deux, après avoir heurté les cadavres des Noirs assassinés, s'étaient précipitées vers la rive du fleuve. Deux embarcations s'en éloignaient, l'une qui entraînait les victimes, l'autre sur laquelle Texar se tenait debout à l'arrière. Et, dans un reflet que l'incendie des chantiers de Camdless-Bay étendait jusqu'au Saint-John, Miss Alice avait parfaitement reconnu l'Espagnol.
«Vous le jurez? dit le colonel Gardner.
— Je le jure!» répondit la jeune fille.
Après une déclaration aussi précise, il ne pouvait plus y avoir aucun doute possible sur la culpabilité de Texar. Et, cependant, James Burbank, ses amis, ainsi que tout l'auditoire, purent observer que l'accusé n'avait rien perdu de son assurance habituelle.
«Texar, qu'avez-vous à répondre à cette déposition? demanda le président du conseil.
— Ceci, répliqua l'Espagnol. Je n'ai point la pensée d'accuser Miss Alice Stannard de faux témoignage. Je ne l'accuserai pas davantage de servir les haines de la famille Burbank, en affirmant sous serment que je suis l'auteur d'un enlèvement dont je n'ai entendu parler qu'après mon arrestation. Seulement, j'affirme qu'elle se trompe quand elle dit m'avoir vu, debout, sur l'une des embarcations qui s'éloignaient de la crique Marino.
— Cependant, reprit le colonel Gardner, si Miss Alice Stannard peut s'être trompée sur ce point, elle ne peut se tromper en disant qu'elle a entendu Zermah crier: À moi… c'est Texar!
— Eh bien, répondit l'Espagnol, si ce n'est pas Miss Alice Stannard qui s'est trompée, c'est Zermah, voilà tout.
— Zermah aurait crié: c'est Texar! et ce ne serait pas vous qui auriez été présent au moment du rapt?
— Il le faut bien, puisque je n'étais pas dans l'embarcation, et que je ne suis pas même venu à la crique Marino.
— Il s'agit de le prouver.
— Quoique ce ne soit pas à moi de faire la preuve, mais à ceux qui m'accusent, rien ne sera plus facile.
— Encore un alibi?… dit le colonel Gardner.
— Encore!» répondit froidement Texar.
À cette réponse, il se produisit dans le public un mouvement d'ironie, un murmure de doute, qui n'était rien moins que favorable à l'accusé.
«Texar, demanda le colonel Gardner, puisque vous arguez d'un nouvel alibi, pouvez-vous l'établir?
— Facilement, répondit l'Espagnol, et, pour cela, il me suffira de vous adresser une question, colonel?
— Parlez.
— Colonel Gardner, ne commandiez-vous pas les troupes de débarquement lors de la prise de Fernandina et du fort Clinch par les fédéraux?
— En effet.
— Vous n'avez point oublié, sans doute, qu'un train, fuyant vers Cedar-Keys, a été attaqué par la canonnière _Ottawa _sur le pont qui relie l'île Amélia au continent?
— Parfaitement.
— Or, le wagon de queue de ce train étant resté en détresse sur le pont, un détachement des troupes fédérales s'empara de tous les fugitifs qu'il renfermait, et ces prisonniers, dont on prit les noms et le signalement, ne recouvrèrent leur liberté que quarante- huit heures plus tard.
— Je le sais, répondit le colonel Gardner.
— Eh bien, j'étais parmi ces prisonniers.
— Vous?
— Moi!»
Un nouveau murmure, plus désapprobateur encore, accueillit cette déclaration si inattendue.
«Donc, reprit Texar, puisque ces prisonniers ont été gardés à vue du 2 au 4 mars, et que l'envahissement de la plantation comme l'enlèvement qui m'est reproché, ont eu lieu dans la nuit du 3 mars, il est matériellement impossible que j'en sois l'auteur. Donc, Alice Stannard ne peut avoir entendu Zermah crier mon nom. Donc, elle ne peut m'avoir vu sur l'embarcation qui s'éloignait de la crique Marino, puisque, en ce moment, j'étais détenu par les autorités fédérales!
— Cela est faux! s'écria James Burbank. Cela ne peut pas être!…
— Et moi, ajouta Miss Alice, je jure que j'ai vu cet homme, et que je l'ai reconnu!
— Consultez les pièces», se contenta de répondre Texar.
Le colonel Gardner fit chercher parmi les pièces, mises à la disposition du commodore Dupont à Saint-Augustine, celle qui concernait les prisonniers faits le jour de la prise de Fernandina dans le train de Cedar-Keys. On la lui apporta, et il dut constater, en effet, que le nom de Texar s'y trouvait avec son signalement.
Il n'y avait donc plus de doute. L'Espagnol ne pouvait être accusé de ce rapt. Miss Alice se trompait, en affirmant le reconnaître. Il n'avait pu être, ce soir-là, à la crique Marino. Son absence de Jacksonville, pendant quarante-huit heures, s'expliquait tout naturellement: il était alors prisonnier à bord de l'un des bâtiments de l'escadre.
Ainsi, cette fois encore, un indiscutable alibi, appuyé sur une pièce officielle, venait innocenter Texar du crime dont on l'accusait. C'était à se demander, vraiment, si, dans les diverses plaintes antérieurement portées contre lui, il n'y avait pas eu erreur manifeste, ainsi qu'il fallait bien le reconnaître aujourd'hui pour cette double affaire de Camdless-Bay et de la crique Marino.
James Burbank, Gilbert, Mars, Miss Alice, furent accablés par le dénouement de ce procès. Texar leur échappait encore, et, avec lui, toute chance de jamais apprendre ce qu'étaient devenues Dy et Zermah.
En présence de l'alibi invoqué par l'accusé, le jugement du Conseil de guerre ne pouvait être douteux. Texar fut renvoyé des fins de la plainte portée contre lui, sur les deux chefs de pillage et d'enlèvement. Il sortit donc de la salle d'audience, la tête haute, au milieu des bruyants hurrahs de ses amis.
Le soir même, l'Espagnol avait quitté Saint-Augustine, et nul n'aurait pu dire en quelle région de la Floride il était allé reprendre sa mystérieuse vie d'aventure.
VII Derniers mots et dernier soupir
Ce jour même, 17 mars, James et Gilbert Burbank, M. Stannard et sa fille, rentraient avec le mari de Zermah à la plantation de Camdless-Bay.
On ne put cacher la vérité à Mme Burbank. La malheureuse mère en reçut un nouveau coup, qui pouvait être mortel dans l'état de faiblesse où elle se trouvait.
Cette dernière tentative pour connaître le sort de l'enfant n'avait pas abouti. Texar s'était refusé à répondre. Et comment l'y eût-on obligé, puisqu'il prétendait ne point être l'auteur de l'enlèvement? Non seulement il le prétendait, mais, par un alibi non moins inexplicable que les précédents, il prouvait qu'il n'avait pu être à la crique Marino au moment où s'accomplissait le crime. Puisqu'il avait été absous de l'accusation lancée contre lui, il n'y avait plus à lui donner le choix entre une peine et un aveu qui aurait pu mettre sur la trace de ses victimes.
«Mais, si ce n'est pas Texar, répétait Gilbert, qui donc est coupable de ce crime?
— Il a pu être exécuté par des gens à lui, répondit M. Stannard, et sans qu'il ait été présent!
— Ce serait la seule explication à donner, répliquait Edward Carrol.
— Non, mon père, non, monsieur Carrol! affirmait Miss Alice. Texar était dans l'embarcation qui entraînait notre pauvre petite Dy! Je l'ai vu… je l'ai reconnu, au moment où Zermah jetait son nom dans un dernier appel!… Je l'ai vu… je l'ai vu!»
Que répondre à la déclaration si formelle de la jeune fille? Aucune erreur de sa part n'était possible, répétait-elle à Castle- House, comme elle l'avait juré devant le Conseil de guerre. Et pourtant, si elle ne se trompait pas, comment l'Espagnol pouvait- il se trouver à ce moment parmi les prisonniers de Fernandina, détenus à bord de l'un des bâtiments de l'escadre du commodore Dupont?
C'était inexplicable. Toutefois, si les autres pouvaient avoir un doute quelconque, Mars, lui, n'en avait pas. Il ne cherchait pas à comprendre ce qui paraissait être incompréhensible. Il était résolu à se jeter sur la piste de Texar, et, s'il le retrouvait, il saurait bien lui faire avouer son secret, dût-il le lui arracher par la torture!
«Tu as raison, Mars, répondit Gilbert. Mais il faut, au besoin, se passer de ce misérable, puisqu'on ignore ce qu'il est devenu!… Il faut reprendre nos recherches!… Je suis autorisé à rester à Camdless-Bay tout le temps qui sera nécessaire, et dès demain…
— Oui, monsieur Gilbert, dès demain!» répondit Mars.
Et le métis regagna sa chambre, où il put donner un libre cours à sa douleur comme à sa colère.
Le lendemain, Gilbert et Mars firent leurs préparatifs de départ. Ils voulaient consacrer cette journée à fouiller avec plus de soin les moindres criques et les plus petits îlots, en amont de Camdless-Bay et sur les deux rives du Saint-John.
Pendant leur absence, James Burbank et Edward Carrol allaient prendre leurs dispositions pour entreprendre une campagne plus complète. Vivres, munitions, moyens de transport, personnel, rien ne serait négligé pour qu'elle pût être menée à bonne fin. S'il fallait s'engager jusque dans les régions sauvages de la Basse- Floride, au milieu des marécages du sud, à travers les Everglades, on s'y engagerait. Il était impossible que Texar eût quitté le territoire floridien. À remonter vers le nord, il aurait trouvé la barrière de troupes fédérales qui stationnaient sur la frontière de la Géorgie. À tenter de fuir par mer, il ne l'aurait pu qu'en essayant de franchir le détroit de Bahama, afin de chercher asile dans les Lucayes anglaises. Or, les navires du commodore Dupont occupaient les passes depuis Mosquito-Inlet jusqu'à l'entrée de ce détroit. Les chaloupes exerçaient un blocus effectif sur le littoral. De ce côté, aucune chance d'évasion ne s'offrait à l'Espagnol. Il devait être en Floride, caché sans doute là où, depuis quinze jours, ses victimes étaient gardées par l'Indien Squambô. L'expédition projetée par James Burbank aurait donc pour but de rechercher ses traces sur tout le territoire floridien.
Du reste, ce territoire jouissait maintenant d'une tranquillité complète, due à la présence des troupes nordistes et des bâtiments qui en bloquaient la côte orientale.
Il va sans dire que le calme régnait également à Jacksonville. Les anciens magistrats avaient repris leur place dans la municipalité. Plus de citoyens emprisonnés pour leurs opinions tièdes ou contraires. Dispersion totale des partisans de Texar, qui, dès la première heure, avaient pu s'enfuir à la suite des milices floridiennes.
Au surplus, la guerre de Sécession se continuait dans le centre des États-Unis à l'avantage marqué des fédéraux. Le 18 et le 19, la première division de l'armée du Potomac avait débarqué au fort Monroe. Le 22, la seconde se préparait à quitter Alexandria pour la même destination. Malgré le génie militaire de cet ancien professeur de chimie, J. Jackson, désigné sous le nom de Stonewal Jackson, le «mur de pierre», les sudistes allaient être battus, dans quelques jours, au combat de Kernstown. Il n'y avait donc actuellement rien à craindre d'un soulèvement de la Floride, qui s'était toujours montrée un peu indifférente, on ne saurait trop le signaler, aux passions du Nord et du Sud.
Dans ces conditions, le personnel de Camdless-Bay, dispersé après l'envahissement de la plantation, avait pu rentrer peu à peu. Depuis la prise de Jacksonville, les arrêtés de Texar et de son Comité, relatifs à l'expulsion des esclaves affranchis, n'avaient plus aucune valeur. À cette date du 17 mars, la plupart des familles de Noirs, revenues sur le domaine, s'occupaient déjà de relever les baraccons. En même temps, de nombreux ouvriers déblayaient les ruines des chantiers et des scieries, afin de rétablir l'exploitation régulière des produits de Camdless-Bay. Perry et les sous-régisseurs y déployaient une grande activité sous la direction d'Edward Carrol. Si James Burbank lui laissait le soin de tout réorganiser, c'est qu'il avait, lui, une autre tâche à remplir — celle de retrouver son enfant. Aussi, en prévision d'une campagne prochaine, réunissait-il tous les éléments de son expédition. Un détachement de douze Noirs affranchis, choisis parmi les plus dévoués de la plantation, furent désignés pour l'accompagner dans ses recherches. On peut être sûr que ces braves gens s'y appliqueraient de coeur et d'âme.
Restait donc à décider comment l'expédition serait conduite. À ce sujet, il y avait lieu d'hésiter. En effet, sur quelle partie du territoire les recherches seraient-elles d'abord dirigées? Cette question devait évidemment primer toutes les autres.
Une circonstance inespérée, due uniquement au hasard, allait indiquer avec une certaine précision quelle piste il convenait de suivre au début de la campagne.
Le 19, Gilbert et Mars, partis dès le matin de Castle-House, remontaient rapidement le Saint-John dans une des plus légères embarcations de Camdless-Bay. Aucun des Noirs de la plantation ne les accompagnait pendant ces explorations qu'ils recommençaient chaque jour sur les deux berges du fleuve. Ils tenaient à opérer aussi secrètement que possible, afin de ne point donner l'éveil aux espions qui pouvaient surveiller les abords de Castle-House par ordre de Texar.
Ce jour-là, tous deux se glissaient le long de la rive gauche. Leur canot, s'introduisant à travers les grandes herbes, derrière les îlots détachés par la violence des eaux à l'époque des fortes marées d'équinoxe, ne courait aucun risque d'être aperçu. Pour des embarcations naviguant dans le lit du fleuve, il n'eût même pas été visible. Pas davantage de la berge elle-même, dont la hauteur le mettait à l'abri des regards de quiconque se fût aventuré sous son fouillis de verdure.
Il s'agissait, ce jour-là, de reconnaître les criques et les rios les plus secrets que les comtés de Duval et de Putnam déversent dans le Saint-John.
Jusqu'au hameau de Mandarin, l'aspect du fleuve est presque marécageux. À mer haute, les eaux s'étendent sur ces rives, extrêmement basses, qui ne découvrent qu'à mi-marée, lorsque le jusant est suffisamment établi pour ramener le Saint-John à son étiage normal. Sur la rive droite, toutefois, le niveau du sol est plus en relief. Les champs de maïs y sont à l'abri de ces inondations périodiques qui n'auraient permis aucune culture. On peut même donner le nom de coteau à cet emplacement où s'étagent les quelques maisons de Mandarin, et qui se termine par un cap projeté jusqu'au milieu du chenal.
Au delà, de nombreuses îles occupent le lit plus rétréci du fleuve, et c'est en reflétant les panaches blanchâtres de leurs magnifiques magnoliers que les eaux, divisées en trois bras, montent avec le flux ou descendent avec le reflux — ce dont le service de la batellerie peut profiter deux fois par vingt-quatre heures.
Après s'être engagés dans le bras de l'ouest, Gilbert et Mars fouillaient les moindres interstices de la berge. Ils cherchaient si quelque embouchure de rio ne s'ouvrait pas sous le branchage des tulipiers, afin d'en suivre les sinuosités jusque dans l'intérieur. Là on ne voyait déjà plus les vastes marécages du bas fleuve. C'étaient des vallons hérissés de fougères arborescentes et de liquidambars dont les premières floraisons, mélangées aux guirlandes de serpentaires et d'aristoloches, imprégnaient l'air de parfums pénétrants. Mais, en ces différents endroits, les rios ne présentaient aucune profondeur. Ils ne s'échappaient que sous la forme de filets d'eau, impropres même à la navigation d'un squif, et le jusant les laissait bientôt à sec. Aucune cabane sur leur bord. À peine quelques huttes de chasseurs, vides alors, et qui ne paraissaient pas avoir été récemment occupées. Parfois, à défaut d'êtres humains, on eût pu croire que divers animaux y avaient établi leur domicile habituel. Aboiements de chiens, miaulements de chats, coassements de grenouilles, sifflements de reptiles, glapissements de renards, ces bruits variés frappaient tout d'abord l'oreille. Cependant, il n'y avait là ni renards, ni chats, ni grenouilles, ni chiens, ni serpents. Ce n'étaient que les cris d'imitation de l'oiseau-chat, sorte de grive brunâtre, noire de tête, rouge-orange de croupion, que l'approche du canot faisait partir à tire d'aile.
Il était environ trois heures après-midi. À ce moment, la légère embarcation donnait de l'avant sous un sombre fouillis de gigantesques roseaux, lorsqu'un violent coup de la gaffe, manoeuvrée par Mars, lui fit franchir une barrière de verdure qui semblait être impénétrable. Au delà s'arrondissait une sorte d'entaille, d'un demi-acre d'étendue, dont les eaux, abritées sous l'épais dôme des tulipiers, ne devaient jamais s'être échauffées aux rayons du soleil.
«Voilà un étang que je ne connaissais pas, dit Mars, qui se redressait afin d'observer la disposition des berges au delà de l'entaille.
— Visitons-le, répondit Gilbert. Il doit communiquer avec le chapelet des lagons, creusés à travers cette lagune. Peut-être sont-ils alimentés par un rio, qui nous permettrait de remonter à l'intérieur du territoire?
— En effet, monsieur Gilbert, répondit Mars, et j'aperçois l'ouverture d'une passe dans le nord-ouest de nous.
— Pourrais-tu dire, demanda le jeune officier, en quel endroit nous sommes?
— Au juste, non, répondit Mars, à moins que ce ne soit cette lagune qu'on appelle la Crique-Noire. Pourtant, je croyais, comme tous les gens du pays, qu'il était impossible d'y pénétrer et qu'elle n'avait aucune communication avec le Saint-John.
— Est-ce qu'il n'existait pas autrefois, dans cette crique, un fortin élevé contre les Séminoles?
— Oui, monsieur Gilbert. Mais, depuis bien des années déjà, l'entrée de la crique s'est fermée sur le fleuve, et le fortin a été abandonné. Pour mon compte, je n'y suis jamais allé, et, maintenant, il ne doit plus en rester que des ruines.
— Essayons de l'atteindre, dit Gilbert.
— Essayons, répondit Mars, quoique ce soit probablement bien difficile. L'eau ne tardera pas à disparaître, et le marécage ne nous offrira pas un sol assez résistant pour y marcher.
— Évidemment, Mars. Aussi, tant qu'il y aura assez d'eau, devrons-nous rester dans l'embarcation.
— Ne perdons pas un instant, monsieur Gilbert. Il est déjà trois heures, et la nuit viendra vite sous ces arbres.»
C'était la Crique-Noire, en effet, dans laquelle Gilbert et Mars venaient de pénétrer, grâce à ce coup de gaffe, qui avait lancé leur embarcation à travers la barrière de roseaux. On le sait, cette lagune n'était praticable que pour de légers squifs, semblables à celui dont se servait habituellement Squambô, lorsque son maître ou lui s'aventurait sur le cours du Saint-John. D'ailleurs, pour arriver au blockhaus, situé vers le milieu de cette crique, à travers l'inextricable lacis des îlots et des passes, il fallait être familiarisé avec leurs mille détours, et, depuis de longues années, personne ne s'y était jamais hasardé. On ne croyait même plus à l'existence du fortin. De là, sécurité complète pour l'étrange et malfaisant personnage qui en avait fait son repaire habituel. De là, le mystère absolu qui entourait l'existence privée de Texar.
Il eût fallu le fil d'Ariane pour se guider à travers ce labyrinthe toujours obscur, même au moment où le soleil passait au méridien. Toutefois, à défaut de ce fil, il se pouvait que le hasard permît de découvrir l'îlot central de la Crique-Noire.
Ce fut donc à ce guide inconscient que durent s'abandonner Gilbert et Mars. Lorsqu'ils eurent franchi la première entaille, ils s'engagèrent à travers les canaux, dont les eaux grossissaient alors avec la marée montante, même dans les plus étroits, lorsque la navigation y semblait praticable. Ils allaient comme s'ils eussent été entraînés par quelque pressentiment secret, sans se demander de quelle façon ils pourraient revenir en arrière. Puisque tout le comté devait être exploré par eux, il importait que rien de cette lagune n'échappât à leur investigation.
Après une demi-heure d'efforts, à l'estime de Gilbert, le canot devait s'être avancé d'un bon mille à travers la crique. Plus d'une fois, arrêté par quelque infranchissable berge, il avait dû se retirer d'une passe pour en suivre une autre. Nul doute, pourtant, que la direction générale eût été vers l'ouest. Le jeune officier ni Mars n'avaient encore essayé de prendre terre — ce qu'ils n'auraient pas fait sans difficulté, puisque le sol des îlots était à peine élevé au-dessus de l'étiage moyen du fleuve. Mieux valait ne pas quitter la légère embarcation, tant que le manque d'eau n'arrêterait pas sa marche.
Cependant, ce n'était pas sans de grands efforts que Gilbert et Mars avaient franchi ce mille. Si vigoureux qu'il fût, le métis dut prendre un peu de repos. Mais il ne voulut le faire qu'au moment où il eut atteint un îlot plus vaste et plus haut de terrain, auquel arrivaient quelques rayons de lumière à travers la trouée de ses arbres.
«Eh, voilà qui est singulier! dit-il.
— Qu'y a-t-il?… demanda Gilbert.
— Des traces de culture sur cet îlot», répondit Mars.
Tous deux débarquèrent et prirent pied sur une berge un peu moins marécageuse.
Mars ne se trompait pas. Les traces de culture apparaissaient visiblement; quelques ignames poussaient çà et là; le sol se bossuait de quatre à cinq sillons, creusés de main d'homme; une pioche abandonnée était encore fichée dans la terre.
«La crique est donc habitée?… demanda Gilbert.
— Il faut le croire, répondit Mars, ou, tout au moins, est-elle connue des quelques coureurs du pays, peut-être des Indiens nomades, qui y font pousser quelques légumes.
— Il ne serait pas impossible alors qu'ils eussent bâti des habitations… des cabanes…
— En effet, monsieur Gilbert, et, s'il s'en trouve une, nous saurons bien la découvrir.»
Il y avait grand intérêt à savoir quelles sortes de gens pouvaient fréquenter cette Crique-Noire, s'il s'agissait de chasseurs des basses régions, qui s'y rendaient secrètement, ou de Séminoles, dont les bandes fréquentent encore les marécages de la Floride.
Donc, sans songer au retour, Gilbert et Mars reprirent leur embarcation, et s'enfoncèrent plus profondément à travers les sinuosités de la crique. Il semblait qu'une sorte de pressentiment les attirât vers ses plus sombres réduits. Leurs regards, faits à l'obscurité relative que l'épaisse ramure entretenait à la surface des îlots, se plongeaient en toutes directions. Tantôt, ils croyaient apercevoir une habitation, et ce n'était qu'un rideau de feuillage, tendu d'un tronc à l'autre. Tantôt ils se disaient: «Voilà un homme, immobile, qui nous regarde!» et il n'y avait là qu'une vieille souche bizarrement tordue, dont le profil reproduisait quelque silhouette humaine. Ils écoutaient alors… Peut-être ce qui ne leur arrivait pas aux yeux, arriverait-il à leurs oreilles? Il suffisait du moindre bruit pour déceler la présence d'un être vivant en cette région déserte.
Une demi-heure après leur première halte, tous deux étaient arrivés près de l'îlot central. Le blockhaus en ruine s'y cachait si complètement au plus épais du massif qu'ils n'en pouvaient rien apercevoir. Il semblait même que la crique se terminait en cet endroit, que les passes obstruées devenaient innavigables. Là, encore une infranchissable barrière de halliers et de buissons se dressait entre les derniers détours des canaux et les marécageuses forêts, dont l'ensemble s'étend à travers le comté de Duval, sur la gauche du Saint-John.
«Il me paraît impossible d'aller plus loin, dit Mars. L'eau manque, monsieur Gilbert…
— Et cependant, reprit le jeune officier, nous n'avons pu nous tromper aux traces de culture. Des êtres humains fréquentent cette crique. Peut-être y étaient-ils récemment? Peut-être y sont-ils encore?…
— Sans doute, reprit Mars, mais il faut profiter de ce qui reste de jour pour regagner le Saint-John. La nuit commence à se faire, l'obscurité sera bientôt profonde, et comment se reconnaître au milieu de ces passes? Je crois, monsieur Gilbert, qu'il est prudent de revenir sur nos pas, quitte à recommencer notre exploration demain au point du jour. Retournons, comme d'habitude, à Castle-House. Nous dirons ce que nous avons vu, nous organiserons une reconnaissance plus complète de la Crique-Noire dans de meilleures conditions…
— Oui… il le faut, répondit Gilbert. Cependant, avant de partir, j'aurais voulu…»
Gilbert était resté immobile, jetant un dernier regard sous les arbres, et il allait donner l'ordre de repousser l'embarcation, lorsqu'il arrêta Mars d'un geste.
Le métis suspendit aussitôt sa manoeuvre, et, debout, l'oreille tendue, il écouta.
Un cri, ou plutôt une sorte de gémissement continu qu'on ne pouvait confondre avec les bruits habituels de la forêt, se faisait entendre. C'était comme une lamentation de désespoir, la plainte d'un être humain — plainte arrachée par de vives souffrances. On eût dit le dernier appel d'une voix qui allait s'éteindre.
«Un homme est là!… s'écria Gilbert. Il demande du secours!… Il se meurt peut-être!
— Oui! répondit Mars. Il faut aller à lui!… Il faut savoir qui il est!… Débarquons!»
Ce fut fait en un instant. L'embarcation ayant été solidement attachée à la berge, Gilbert et Mars sautèrent sur l'îlot et s'enfoncèrent sous les arbres.
Là, encore, il y avait quelques traces sur des sentes frayées à travers la futaie, même des pas d'hommes, dont les dernières lueurs du jour laissaient apercevoir l'empreinte.
De temps en temps, Mars et Gilbert s'arrêtaient. Ils écoutaient. Les plaintes se faisaient-elles encore entendre? C'était sur elles, sur elles seules, qu'ils pouvaient se guider.
Tous deux les entendirent de nouveau, très rapprochées cette fois. Malgré l'obscurité qui devenait de plus en plus profonde, il ne serait sans doute pas impossible d'arriver à l'endroit d'où elles partaient.
Soudain un cri plus douloureux retentit. Il n'y avait pas à se tromper sur la direction à suivre. En quelques pas, Gilbert et Mars eurent franchi un épais hallier, et ils se trouvèrent en présence d'un homme, étendu près d'une palissade, qui râlait déjà.
Frappé d'un coup de couteau à la poitrine, un flot de sang inondait ce malheureux. Les derniers souffles s'exhalaient de ses lèvres. Il n'avait plus que quelques instants à vivre.
Gilbert et Mars s'étaient penchés sur lui. Il rouvrit les yeux, mais essaya vainement de répondre aux questions qui lui furent faites.
«Il faut le voir, cet homme! s'écria Gilbert. Une torche… une branche enflammée!»
Mars avait déjà arraché la branche d'un des arbres résineux qui poussaient en grand nombre sur l'îlot. Il l'enflamma au moyen d'une allumette, et sa lueur fuligineuse jeta quelque clarté dans l'ombre.
Gilbert s'agenouilla près du mourant. C'était un noir, un esclave, jeune encore. Sa chemise écartée laissait voir un trou béant à sa poitrine dont le sang s'échappait. La blessure devait être mortelle, le coup de couteau ayant traversé le poumon.
«Qui es-tu?… Qui es-tu?» demanda Gilbert.
Nulle réponse.
«Qui t'a frappé?»
L'esclave ne pouvait plus proférer une seule parole.
Cependant Mars agitait la branche, afin de reconnaître le lieu où ce meurtre avait été commis.
Il aperçut alors la palissade, et, à travers la poterne entrouverte, la silhouette indécise du blockhaus. C'était, en effet, le fortin de la Crique-Noire dont on ne connaissait même plus l'existence dans cette partie du comté de Duval.
«Le fortin!» s'écria Mars.
Et, laissant son maître près du pauvre Noir qui agonisait, il s'élança à travers la poterne.
En un instant, Mars eut parcouru l'intérieur du blockhaus, il eut visité les chambres qui s'ouvraient de part et d'autre sur le réduit central. Dans l'une, il trouva un reste de feu qui fumait encore. Le fortin avait donc été récemment occupé. Mais à quelle sorte de gens, Floridiens ou Séminoles, avait-il pu servir de retraite? Il fallait à tout prix l'apprendre, et de ce blessé qui se mourait. Il fallait savoir quels étaient ses meurtriers, dont la fuite ne devait dater que de quelques heures.
Mars sortit du blockhaus, il fit le tour de la palissade à l'intérieur de l'enclos, il promena sa torche sous les arbres… Personne! Si Gilbert et lui fussent arrivés dans la matinée, peut- être auraient-ils trouvé ceux qui habitaient ce fortin. À présent, il était trop tard.
Le métis revint alors près de son maître et lui apprit qu'ils étaient au blockhaus de la Crique-Noire.
«Cet homme a-t-il pu répondre? lui demanda-t-il.
— Non… répondit Gilbert. Il n'a plus sa connaissance, et je doute qu'il puisse la retrouver!
— Essayons, monsieur Gilbert, répondit Mars. Il y a là un secret qu'il importe de connaître, et que personne ne pourra plus dire lorsque cet infortuné sera mort!
— Oui, Mars! Transportons-le dans le fortin… Là, peut-être reviendra-t-il à lui… Nous ne pouvons le laisser expirer sur cette berge!…
— Prenez la torche, monsieur Gilbert, répondit Mars. Moi j'aurai la force de le porter.»
Gilbert saisit la résine enflammée. Le métis souleva dans ses bras ce corps, qui n'était plus qu'une masse inerte, gravit les degrés de la poterne, pénétra par l'embrasure qui donnait accès dans l'enclos, et déposa son fardeau dans une des chambres du réduit.
Le mourant fut placé sur une couche d'herbes. Mars, prenant alors sa gourde, l'introduisit entre ses lèvres.
Le coeur du malheureux battait encore, quoique bien faiblement et à de longs intervalles. La vie allait lui manquer… Son secret ne lui échapperait-il donc pas avant son dernier souffle?
Ces quelques gouttes d'eau-de-vie semblèrent le ranimer un peu. Ses yeux se rouvrirent. Ils se fixèrent sur Mars et Gilbert, qui essayaient de le disputer à la mort.
Il voulut parler… Quelques sons vagues s'échappèrent de sa bouche, un nom peut-être!
«Parle!… parle!…» s'écriait Mars.
La surexcitation du métis était vraiment inexplicable, comme si la tâche, à laquelle il avait voué toute sa vie, eût dépendu des dernières paroles de ce mourant!
Le jeune esclave essayait vainement de prononcer quelques paroles… Il n'en avait plus la force…
En ce moment, Mars sentit qu'un morceau de papier était placé dans la poche de sa veste.
Se saisir de ce papier, l'ouvrir, le lire à la lueur de la résine, cela fut fait en un instant.
Quelques mots y étaient tracés au charbon, et les voici:
«Enlevées par Texar à la Crique Marino… Entraînées aux Everglades… à l'île Carneral… Billet confié à ce jeune esclave… pour M. Burbank…»
C'était d'une écriture que Mars connaissait bien.
«Zermah!…» s'écria-t-il.
À ce nom, le mourant rouvrit les yeux, et sa tête s'abaissa comme pour faire un signe affirmatif.
Gilbert le souleva à demi, et, l'interrogeant:
«Zermah!» dit-il.
—Oui!
—Et Dy?…
—Oui!
— Qui t'a frappé?
— Texar!…»
Ce fut le dernier mot de ce pauvre esclave, qui retomba mort sur la couche d'herbes.
VIII De Camdless-Bay au lac Washington
Le soir même, un peu avant minuit, Gilbert et Mars étaient de retour à Castle-House. Que de difficultés ils avaient dû vaincre pour sortir de la Crique-Noire! Au moment où ils quittaient le blockhaus, la nuit commençait à se faire dans la vallée du Saint- John. Aussi l'obscurité était-elle déjà complète sous les arbres de la lagune. Sans une sorte d'instinct qui guidait Mars à travers les passes, entre les îlots confondus dans la nuit, ni l'un ni l'autre n'eussent pu regagner le cours du fleuve. Vingt fois, leur embarcation dut s'arrêter devant un barrage qu'elle ne pouvait franchir, et rebrousser chemin pour atteindre quelque chenal praticable. Il fallut allumer des branches résineuses et les planter à l'avant du canot, afin d'éclairer la route tant bien que mal. Où les difficultés devinrent extrêmes, ce fut précisément quand Mars chercha à retrouver l'unique issue qui permettait aux eaux de s'écouler vers le Saint-John. Le métis ne reconnaissait plus la brèche faite dans le fouillis des roseaux, par laquelle tous deux avaient passé quelques heures auparavant. Par bonheur, la marée descendait, et le canot put se laisser aller au courant qui s'établissait par son déversoir naturel. Trois heures plus tard, après avoir rapidement franchi les vingt milles qui séparent la Crique-Noire de la plantation, Gilbert et Mars débarquaient au pied de Camdless-Bay.
On les attendait à Castle-House. James Burbank ni aucun des siens n'avaient encore regagné leurs chambres. Ils s'inquiétaient de ce retard inaccoutumé. Gilbert et Mars avaient l'habitude de revenir chaque soir. Pourquoi n'étaient-ils pas de retour? En devait-on conclure qu'ils avaient trouvé une piste nouvelle, que leurs recherches allaient peut-être aboutir? Que d'angoisses dans cette attente!
Ils arrivèrent enfin, et, à leur entrée dans le hall, tous s'étaient précipités vers eux.
«Eh bien… Gilbert? s'écria James Burbank.
— Mon père, répondit le jeune officier, Alice ne s'est point trompée!… C'est bien Texar qui a enlevé ma soeur et Zermah.
— Tu en as la preuve?
— Lisez!»
Et Gilbert présenta ce papier informe, qui portait les quelques mots écrits de la main de la métisse.
«Oui, reprit-il, plus de doute possible, c'est l'Espagnol! Et, ses deux victimes, il les a conduites ou fait conduire au vieux fortin de la Crique-Noire! C'est là qu'il demeurait à l'insu de tous. Un pauvre esclave, auquel Zermah avait confié ce papier, afin qu'il le fît parvenir à Castle-House, et de qui elle a sans doute appris que Texar allait partir pour l'île Carneral, a payé de sa vie d'avoir voulu se dévouer pour elle. Nous l'avons trouvé mourant, frappé de la main de Texar, et maintenant il est mort. Mais, si Dy et Zermah ne sont plus à la Crique-Noire, nous savons, du moins dans quelle partie de la Floride on les a entraînées. C'est aux Everglades, et c'est là qu'il faut aller les reprendre. Dès demain, mon père, dès demain, nous partirons…
— Nous sommes prêts, Gilbert.
— À demain donc!»
L'espoir était rentré à Castle-House. On ne s'égarerait plus maintenant en recherches stériles. Mme Burbank, mise au courant de cette situation, se sentit revivre. Elle eut la force de se relever, de s'agenouiller pour remercier Dieu.
Ainsi, de l'aveu même de Zermah, c'était Texar en personne qui avait présidé au rapt de la petite fille à la Crique Marino. C'était lui que Miss Alice avait vu sur l'embarcation qui gagnait le milieu du fleuve. Et cependant, comment pouvait-on concilier ce fait avec l'alibi invoqué par l'Espagnol? À l'heure où il commettait ce crime, comment pouvait-il être prisonnier des fédéraux, à bord d'un des bâtiments de l'escadre? Évidemment, cet alibi devait être faux, comme les autres, sans doute. Mais de quelle façon l'était-il, et apprendrait-on jamais le secret de cette ubiquité dont Texar semblait donner la preuve?
Peu importait, après tout. Ce qui était acquis maintenant, c'est que la métisse et l'enfant avaient été conduites tout d'abord au blockhaus de la Crique-Noire, puis entraînées à l'île Carneral. C'est là qu'il fallait les chercher, c'est là qu'il fallait surprendre Texar. Cette fois, rien ne pourrait le soustraire au châtiment que méritaient depuis si longtemps ses criminelles manoeuvres.
Il n'y avait pas un jour à perdre, d'ailleurs. De Camdless-Bay aux Everglades la distance est assez considérable. Plusieurs jours devraient être employés à la franchir. Heureusement, ainsi que l'avait dit James Burbank, l'expédition, organisée par lui, était prête à quitter Castle-House.
Quant à l'île Carneral, les cartes de la péninsule floridienne en indiquaient la situation sur le lac Okee-cho-bee.
Ces Everglades constituent une région marécageuse, qui confine au lac Okee-cho-bee, un peu au-dessous du vingt-septième parallèle, dans la partie méridionale de la Floride. Entre Jacksonville et ce lac, on compte près de quatre cents milles[3]. Au delà, c'est un pays peu fréquenté, qui était presque inconnu à cette époque.
Si le Saint-John eût été constamment navigable jusqu'à sa source, le trajet aurait pu s'accomplir rapidement sans grandes difficultés; mais, très probablement, on ne pourrait l'utiliser que sur un parcours de cent sept milles environ, c'est-à-dire jusqu'au lac George. Plus loin, sur son cours embarrassé d'îlots, barré d'herbages, sans chenal suffisamment tracé, à sec parfois au plus bas du jusant, une embarcation un peu chargée eût rencontré de sérieux obstacles ou éprouvé tout au moins des retards. Cependant, s'il était possible de le remonter jusqu'au lac Washington, à peu près à la hauteur du vingt-huitième degré de latitude, par le travers du cap Malabar, on se serait beaucoup rapproché du but. Toutefois, il n'y fallait pas autrement compter. Le mieux était de se préparer pour un trajet de deux cent cinquante milles au milieu d'une région presque abandonnée, où manqueraient les moyens de transport, et aussi les ressources nécessaires à une expédition qui devait être rapidement conduite. C'est, eu égard à de telles éventualités, que James Burbank avait fait tous ses préparatifs.
Le lendemain, 20 mars, le personnel de l'expédition était réuni sur le pier de Camdless-Bay. James Burbank et Gilbert, non sans éprouver une vive angoisse, avaient embrassé Mme Burbank, qui ne pouvait encore quitter sa chambre. Miss Alice, M. Stannard et les sous-régisseurs les avaient accompagnés. Pyg lui-même était venu faire ses adieux à M. Perry, envers lequel il éprouvait maintenant une sorte d'affection. Il se souvenait des leçons qu'il en avait reçues sur les inconvénients d'une liberté pour laquelle il ne se sentait pas mûr.
L'expédition était ainsi composée: James Burbank, son beau-frère Edward Carrol, guéri de sa blessure, son fils Gilbert, le régisseur Perry, Mars, plus une douzaine de Noirs choisis parmi les plus braves, les plus dévoués du domaine — en tout dix-sept personnes. Mars connaissait assez le cours du Saint-John pour servir de pilote tant que la navigation serait possible, en deçà comme au delà du lac George. Quant aux Noirs, habitués à manier la rame, ils sauraient mettre leurs robustes bras en oeuvre, lorsque le courant ou le vent ferait défaut.
L'embarcation — une des plus grandes de Camdless-Bay — pouvait gréer une voile qui, depuis le vent arrière jusqu'au largue, lui permettrait de suivre les détours d'un chenal parfois très sinueux. Elle portait des armes et des munitions en quantité suffisante pour que James Burbank et ses compagnons n'eussent rien à craindre des bandes de Séminoles de la basse Floride, ni des compagnons de Texar, si l'Espagnol avait été rejoint par quelques- uns de ses partisans. En effet, il avait fallu prévoir cette éventualité qui pouvait entraver le succès de l'expédition.
Les adieux furent faits. Gilbert embrassa Miss Alice, et James Burbank la pressa dans ses bras comme si elle eût été déjà sa fille.
«Mon père… Gilbert… dit-elle, ramenez-moi notre petite Dy!… Ramenez-moi ma soeur…
— Oui, chère Alice! répondit le jeune officier, oui!… Nous la ramènerons!… Que Dieu nous protège!»
M. Stannard, Miss Alice, les sous-régisseurs et Pyg étaient restés sur le pier de Camdless-Bay pendant que l'embarcation s'en détachait. Tous lui envoyèrent alors un dernier adieu, au moment où, prise par le vent de nord-est et servie par la marée montante, elle disparaissait derrière la petite pointe de la Crique Marino.
Il était environ six heures du matin. Une heure après, l'embarcation passait devant le hameau de Mandarin, et, vers dix heures, sans qu'il eût été nécessaire de faire usage des avirons, elle se trouvait à la hauteur de la Crique-Noire.
Le coeur leur battit à tous, quand ils rangèrent cette rive gauche du fleuve, à travers laquelle pénétraient les eaux du flux. C'était au delà de ces massifs de roseaux, de cannas et de palétuviers que Dy et Zermah avaient été entraînées tout d'abord. C'était là que, depuis plus de quinze jours, Texar et ses complices les avaient si profondément cachées qu'il n'était rien resté de leurs traces après le rapt. Dix fois, James Burbank et Stannard, puis Gilbert et Mars, avaient remonté le fleuve à la hauteur de cette lagune, sans se douter que le vieux blockhaus leur servît de retraite.
Cette fois, il n'y avait plus lieu de s'y arrêter. C'était à quelques centaines de milles plus au sud qu'il fallait porter les recherches, et l'embarcation passa devant la Crique-Noire sans y relâcher.
Le premier repas fut pris en commun. Les coffres renfermaient des provisions suffisantes pour une vingtaine de jours, et un certain nombre de ballots qui serviraient à les transporter, lorsqu'il faudrait suivre la route de terre. Quelques objets de campement devaient permettre de faire halte, de jour ou de nuit, dans les bois épais dont sont couverts les territoires riverains du Saint- John.
Vers onze heures, quand la mer vint à renverser, le vent resta favorable. Il fallut, néanmoins, armer les avirons pour maintenir la vitesse. Les Noirs se mirent à la besogne, et, sous la poussée de cinq couples vigoureux, l'embarcation continua de remonter rapidement le fleuve.
Mars, silencieux, se tenait au gouvernail, évoluant d'une main sûre à travers les bras que les îles et les îlots forment au milieu du Saint-John. Il suivait les passes dans lesquelles le courant se propageait avec moins de violence. Il s'y lançait sans une hésitation. Jamais il ne s'engageait, par erreur, en un chenal impraticable, jamais il ne risquait de s'échouer sur un haut fond que la marée basse allait bientôt laisser à sec. Il connaissait le lit du fleuve jusqu'au lac George, comme il en connaissait les détours au-dessous de Jacksonville, et il dirigeait l'embarcation avec autant de sûreté que les canonnières du commandant Stevens qu'il avait pilotées à travers les sinuosités de la barre.
En cette partie de son cours, le Saint-John était désert. Le mouvement de batellerie qui s'y produit d'habitude pour le service des plantations, n'existait plus depuis la prise de Jacksonville. Si quelque embarcation le remontait ou le descendait encore, c'était uniquement pour les besoins des troupes fédérales et les communications du commodore Stevens avec ses sous-ordres. Et même, très probablement, en amont de Picolata, ce mouvement serait absolument nul.
James Burbank arriva devant ce petit bourg vers six heures du soir. Un détachement de nordistes occupait alors l'appontement de l'escale. L'embarcation fut hélée et dut faire halte près du quai.
Là, Gilbert Burbank se fit reconnaître de l'officier qui commandait à Picolata, et, muni du laisser-passer que lui avait remis le commandant Stevens, il put continuer sa route.
Cette halte n'avait duré que quelques instants. Comme la marée montante commençait à se faire sentir, les avirons restèrent au repos, et l'embarcation suivit rapidement sa route entre les bois profonds qui s'étendent de chaque côté du fleuve. Sur la rive gauche, la forêt allait faire suite au marécage, quelques milles au-dessus de Picolata. Quant aux forêts de la rive droite, plus touffues, plus profondes, véritablement interminables, on devait dépasser le lac George sans en avoir vu la fin. Sur cette rive, il est vrai, elles s'écartent un peu du Saint-John et laissent une large bande de terrain, sur laquelle la culture a repris ses droits. Ici, vastes rizières, champs de cannes et d'indigo, plantations de cotonniers, attestent encore la fertilité de la presqu'île floridienne.
Un peu après six heures, James Burbank et ses compagnons avaient perdu de vue, derrière un coude du fleuve, la tour rougeâtre du vieux fort espagnol, abandonné depuis un siècle, qui domine les hautes cimes des grands palmistes de la berge.
«Mars, demanda alors James Burbank, tu ne crains pas de t'engager pendant la nuit sur le Saint-John?
— Non, monsieur James, répondit Mars. Jusqu'au lac George, je réponds de moi. Au delà, nous verrons. D'ailleurs, nous n'avons pas une heure à perdre, et, puisque la marée nous favorise, il faut en profiter. Plus nous remonterons, moins elle sera forte, moins elle durera. Je vous propose donc de faire route nuit et jour.»
La proposition de Mars était dictée par les circonstances. Puisqu'il s'engageait à passer, il fallait se fier à son adresse. On n'eut pas lieu de s'en repentir. Toute la nuit, l'embarcation remonta facilement le cours du Saint-John. La marée lui vint en aide pendant quelques heures encore. Puis, les Noirs, se relevant aux avirons, purent gagner une quinzaine de milles vers le sud.
On ne fit halte, ni cette nuit, ni dans la journée du 22, qui ne fut marquée par aucun incident, ni durant les douze heures suivantes. Le haut cours du fleuve semblait être absolument désert. On naviguait, pour ainsi dire, au milieu d'une longue forêt de vieux cèdres, dont les masses feuillues se rejoignaient parfois au-dessus du Saint-John en formant un épais plafond de verdure. De villages, on n'en voyait pas. De plantations ou d'habitations isolées, pas davantage. Les terres riveraines ne se prêtaient à aucun genre de culture. Il n'aurait pu venir à l'idée d'un colon d'y fonder un établissement agricole.
Le 23, dès les premières lueurs du jour, le fleuve s'évasa en une large nappe liquide, dont les berges se dégageaient enfin de l'interminable forêt. Le pays, très plat, se reculait jusqu'aux limites d'un horizon éloigné de plusieurs milles.
C'était un lac — le lac George — que le Saint-John traverse du sud au nord, et auquel il emprunte une partie de ses eaux.
«Oui! C'est bien le lac George, dit Mars, que j'ai déjà visité, lorsque j'accompagnais l'expédition chargée de relever le haut cours du fleuve.
— Et à quelle distance, demanda James Burbank, sommes-nous maintenant de Camdless-Bay?
— À cent milles environ, répondit Mars.
— Ce n'est pas encore le tiers du parcours que nous avons à faire pour atteindre les Everglades, fit observer Edward Carrol.
— Mars, demanda Gilbert, comment allons-nous procéder maintenant? Faut-il abandonner l'embarcation afin de longer une des rives du Saint-John? Cela ne se fera pas sans peine ni retard. Ne serait-il donc pas possible, le lac George une fois traversé, de continuer à suivre cette route d'eau jusqu'au point où elle cessera d'être navigable? Ne peut-on essayer, quitte à débarquer si l'on échoue et si l'on ne peut se remettre à flot? Cela vaut du moins la peine d'être tenté. — Qu'en penses-tu?
— Essayons, monsieur Gilbert», répondit Mars.
En effet, il n'y avait rien de mieux à faire.
Il serait toujours temps de prendre pied. À voyager par eau, c'étaient bien des fatigues épargnées et aussi bien des retards.
L'embarcation se lança donc à la surface du lac George, dont elle prolongea la rive orientale.
Autour de ce lac, sur ces terrains sans relief, la végétation n'est pas si fournie qu'au bord du fleuve. De vastes marais s'étendent presque à perte de vue. Quelques portions du sol, moins exposées à l'envahissement des eaux, étalent leurs tapis de noirs lichens, où se détachent les nuances violettes de petits champignons qui poussent là par milliards. Il n'aurait pas fallu se fier à ces terres mouvantes, sortes de mollières qui ne peuvent offrir au marcheur un point d'appui solide. Si James Burbank et ses compagnons eussent dû cheminer sur cette partie du territoire floridien, ils n'y auraient réussi qu'au prix des plus grands efforts, des plus extrêmes fatigues, de retards infiniment prolongés, en admettant qu'il n'eût pas fallu revenir en arrière. Seuls, des oiseaux aquatiques — pour la plupart des palmipèdes — peuvent s'aventurer à travers ce marécage, où l'on compte, en nombre infini, des sarcelles, des canards, des bécassines. Il y avait là de quoi s'approvisionner sans peine, si l'embarcation eût été à court de vivres. D'ailleurs, pour chasser sur ces rives, on aurait dû affronter toute une légion de serpents fort dangereux, dont les sifflements aigus se faisaient entendre à la surface des tapis d'alves et de conferves. Ces reptiles, il est vrai, trouvent des ennemis acharnés parmi les bandes de pélicans blancs, bien armés pour cette guerre sans merci, et qui pullulent sur ces rives malsaines du lac George.
Cependant l'embarcation filait avec rapidité. Sa voile hissée, un vif vent du nord la poussait en bonne direction. Grâce à cette fraîche brise, les avirons purent se reposer pendant toute cette journée, sans qu'il s'en suivît aucun retard. Aussi, le soir venu, les trente milles de longueur que le lac George mesure du nord au sud avaient-ils été vivement enlevés sans fatigues. Vers six heures, James Burbank et sa petite troupe s'arrêtaient à l'angle inférieur par lequel le Saint-John se jette dans le lac.
Si l'on fit halte — halte qui ne dura que le temps de prendre langue, soit une demi-heure au plus — c'est parce que trois ou quatre maisons formaient hameau en cet endroit. Elles étaient occupées par quelques-uns de ces Floridiens nomades, qui se livrent plus spécialement à la chasse et à la pêche au commencement de la belle saison. Sur la proposition d'Edward Carrol, il parut opportun de demander quelques renseignements relatifs au passage de Texar, et on eut raison de le faire.
Un des habitants de ce hameau fut interrogé. Pendant les journées précédentes, avait-il aperçu une embarcation, traversant le lac George et se dirigeant vers le lac Washington, — embarcation qui devait contenir sept ou huit personnes, plus une femme de couleur et une enfant, une petite fille, blanche d'origine?
«En effet, répondit cet homme, il y a quarante-huit heures, j'ai vu passer une embarcation qui doit être celle dont vous parlez.
— Et a-t-elle fait halte à ce hameau? demanda Gilbert.
— Non! Elle s'est au contraire hâtée d'aller rejoindre le haut cours du fleuve. J'ai distinctement vu, à bord, ajouta le Floridien, une femme avec une petite fille dans ses bras.
— Mes amis, s'écria Gilbert, bon espoir! Nous sommes bien sur les traces de Texar!
— Oui! répondit James Burbank. Il n'a sur nous qu'une avance de quarante-huit heures, et, si notre embarcation peut encore nous porter pendant quelques jours, nous gagnerons sur lui!
— Connaissez-vous le cours du Saint-John en amont du lac George? demanda Edward Carrol au Floridien.
— Oui, monsieur, et je l'ai même remonté sur un parcours de plus de cent milles.
— Pensez-vous qu'il puisse être navigable pour une embarcation comme la nôtre?
— Que tire-t-elle?
— Trois pieds à peu près, répondit Mars.
— Trois pieds? dit le Floridien. Ce sera bien juste en de certains endroits. Cependant, en sondant les passes, je crois que vous pourrez arriver jusqu'au lac Washington.
— Et là, demanda M. Carrol, à quelle distance serons-nous du lac Okee-cho-bee?
— À cent cinquante milles environ.
— Merci, mon ami.
— Embarquons, s'écria Gilbert, et naviguons jusqu'à ce que l'eau nous manque.»
Chacun reprit sa place. Le vent ayant calmi avec le soir, les avirons furent gréés et maniés avec vigueur. Les rives rétrécies du fleuve disparurent rapidement. Avant la complète tombée de la nuit, on gagna plusieurs milles vers le sud. Il ne fut pas question de s'arrêter, puisqu'on pouvait dormir à bord. La lune était presque pleine. Le temps resterait assez clair pour ne point gêner la navigation. Gilbert avait pris la barre. Mars se tenait à l'avant, un long espar à la main. Il sondait sans cesse, et, lorsqu'il rencontrait le fond, faisait venir l'embarcation sur tribord ou sur bâbord. À peine toucha-t-elle cinq ou six fois durant cette traversée nocturne, et elle put se dégager sans grand effort. Si bien que, vers quatre heures du matin, au moment où le soleil se montra, Gilbert n'estima pas à moins de quinze milles le chemin parcouru pendant la nuit.
Que de chances en faveur de James Burbank et des siens, si le fleuve, navigable quelques jours encore, les menait presque à leur but!
Cependant plusieurs difficultés matérielles surgirent durant cette journée. Par suite de la sinuosité du fleuve, des pointes se projettent fréquemment en travers de son cours. Les sables, accumulés, multiplient les hauts fonds qu'il faut contourner. Autant d'allongements de la route, et, par cela même, quelques retards. On ne pouvait, non plus, toujours utiliser le vent, qui n'aurait pas cessé d'être favorable, si de nombreux détours n'eussent modifié l'allure de l'embarcation. Les Noirs se courbaient alors sur leurs avirons et déployaient une telle vigueur qu'ils parvenaient à regagner le temps perdu.
Il se présentait aussi de ces obstacles particuliers au Saint- John. C'étaient des îles flottantes formées par une prodigieuse accumulation d'une plante exubérante, le «pistia», que certains explorateurs du fleuve floridien ont justement comparée à une gigantesque laitue, étalée à la surface des eaux. Ce tapis herbeux offre assez de solidité pour que les loutres et les hérons puissent y prendre leurs ébats. Il importait, toutefois, de ne point s'engager à travers de telles masses végétales, d'où l'on ne se fût pas tiré sans peine. Lorsque leur apparition était signalée, Mars prenait toutes les précautions possibles pour les éviter.
Quant aux rives du fleuve, d'épaisses forêts les encaissaient alors. On ne voyait plus ces innombrables cèdres, dont le Saint- John baigne les racines en aval de son cours. Là poussent des quantités de pins, hauts de cent cinquante pieds, appartenant à l'espèce du pin austral, qui trouvent des éléments favorables à leur végétation au milieu de ces terrains, au sous-sol inondé, appelés «barrens». L'humus y présente une élasticité très sensible, et telle, en quelques points, qu'un piéton peut perdre l'équilibre, lorsqu'il marche à sa surface. Heureusement, la petite troupe de James Burbank n'eut point à en faire l'épreuve. Le Saint-John continuait à la transporter à travers les régions de la Floride inférieure.
La journée se passa sans incidents. La nuit de même. Le fleuve ne cessait d'être absolument désert. Pas une embarcation sur ses eaux. Pas une cabane sur ses rives. De cette circonstance, d'ailleurs, il n'y avait point à se plaindre. Mieux valait ne trouver personne en cette contrée lointaine, où les rencontres risquent fort d'être mauvaises, car les coureurs des bois, les chasseurs de profession, les aventuriers de toute provenance, sont gens plus que suspects.
On devait craindre également la présence des milices de Jacksonville ou de Saint-Augustine que Dupont et Stevens avaient obligées à se retirer vers le sud. Cette éventualité eût été plus redoutable encore. Parmi ces détachements il y avait assurément des partisans de Texar, qui auraient voulu se venger de James et de Gilbert Burbank. Or, la petite troupe devait éviter tout combat, si ce n'est avec l'Espagnol, au cas où il faudrait lui arracher ses prisonnières par la force.
Heureusement, James Burbank et les siens furent si bien servis dans ces circonstances que, le 25 au soir, la distance entre le lac George et le lac Washington avait été franchie. Arrivée à la lisière de cet amas d'eaux stagnantes, l'embarcation dut faire halte. L'étroitesse du fleuve, le peu de profondeur de son cours, lui interdisaient de remonter plus avant vers le sud.
En somme, les deux tiers étant faits, James Burbank et les siens ne se trouvaient plus qu'à cent quarante milles des Everglades.
IX La grande cyprière
Le lac Washington, long d'une dizaine de milles, est un des moins importants de cette région de la Floride méridionale. Ses eaux, peu profondes, sont embarrassées d'herbes que le courant arrache aux prairies flottantes — véritables nids à serpents qui rendent très dangereuse la navigation à sa surface. Il est donc désert comme ses rives, étant peu propice à la chasse, à la pêche, et il est rare que les embarcations du Saint-John s'aventurent jusqu'à lui.
Au sud du lac, le fleuve reprend son cours en s'infléchissant plus directement vers le midi de la presqu'île. Ce n'est plus alors qu'un ruisseau sans profondeur, dont les sources sont situées à trente milles dans le sud, entre 28°et 27°de latitude.
Le Saint-John cesse d'être navigable au-dessous du lac Washington. Quelques regrets qu'en éprouvât James Burbank, il fallut renoncer au transport par eau, afin de prendre la voie de terre, au milieu d'un pays très difficile, le plus souvent marécageux, à travers des forêts sans fin, dont le sol, coupé de rios et de fondrières, ne peut que retarder la marche des piétons.
On débarqua. Les armes, les ballots qui renfermaient les provisions, furent répartis entre chacun des Noirs. Ce n'était pas là de quoi fatiguer ou embarrasser le personnel de l'expédition. De ce chef, il n'y aurait aucune cause de retard. Tout avait été réglé d'avance. Quand il faudrait faire halte, le campement pourrait être organisé en quelques minutes.
Tout d'abord, Gilbert, aidé de Mars, s'occupa de cacher l'embarcation. Il importait qu'elle pût échapper aux regards, dans le cas où un parti de Floridiens ou de Séminoles viendrait visiter les rives du lac Washington. Il fallait que l'on fût assuré de la retrouver au retour pour redescendre le cours du Saint-John. Sous la ramure retombante des arbres, de la rive, entre les roseaux gigantesques qui la défendent, on put aisément ménager une place à l'embarcation, dont le mât avait été préalablement couché. Et elle était si bien enfouie sous l'épaisse verdure, qu'il eût été impossible de l'apercevoir du haut des berges.
Il en était de même, sans doute, d'une autre barque que Gilbert aurait eu grand intérêt à retrouver. C'était celle qui avait amené Dy et Zermah au lac Washington. Évidemment, vu l'innavigabilité des eaux, Texar avait dû l'abandonner aux environs de cet entonnoir par lequel le lac se déverse dans le fleuve. Ce que James Burbank était forcé de faire alors, l'Espagnol devait l'avoir fait aussi.
C'est pourquoi on entreprit de minutieuses recherches pendant les dernières heures du jour, afin de retrouver cette embarcation. C'eût été là un précieux indice, et la preuve que Texar avait suivi le fleuve jusqu'au lac Washington.
Les recherches furent vaines. L'embarcation ne put être découverte, soit que les investigations n'eussent pas été portées assez loin, soit que l'Espagnol l'eût détruite, dans la pensée qu'il n'aurait plus à s'en servir, s'il était parti sans esprit de retour.
Combien le voyage avait dû être pénible entre le lac Washington et les Everglades! Plus de fleuve pour épargner de si longues fatigues à une femme, et à une enfant. Dy, portée dans les bras de la métisse, Zermah, forcée de suivre des hommes accoutumés à de pareilles marches à travers cette contrée difficile, les insultes, les violences, les coups qui ne lui étaient pas épargnés pour hâter son pas, les chutes dont elle essayait de préserver la petite fille sans songer à elle-même, tous eurent dans l'esprit la vision de ces lamentables scènes. Mars se représentait sa femme exposée à tant de souffrances, il pâlissait de colère, et ces mots s'échappaient alors de sa bouche:
«Je tuerai Texar!»
Que n'était-il déjà à l'île Carneral, en présence du misérable, dont les abominables machinations avaient tant fait souffrir la famille Burbank, et qui lui avait enlevé Zermah, sa femme!
Le campement avait été établi à l'extrémité du petit cap qui se projette hors de l'angle nord du lac. Il n'eût pas été prudent de s'engager, au milieu de la nuit, à travers un territoire inconnu, sur lequel le champ de vue était nécessairement très restreint. Aussi, après délibération, fut-il décidé que l'on attendrait les premières lueurs de l'aube avant de se remettre en marche. Le risque de s'égarer sous ces épaisses forêts était trop grand pour que l'on voulût s'y exposer.
Nul incident, du reste, pendant la nuit. À quatre heures, au moment où montait le petit jour, le signal du départ fut donné. La moitié du personnel devait suffire à porter les ballots de vivres et les effets de campement. Les noirs pourraient donc se relayer entre eux. Tous, maîtres et serviteurs, étaient armés de carabines Minié, qui se chargent d'une balle et de quatre chevrotines, et de ces revolvers Colt, dont l'usage s'était si répandu parmi les belligérants depuis le commencement de la guerre de Sécession. Dans ces conditions, on pouvait résister sans désavantage à une soixantaine de Séminoles, et même, s'il le fallait, attaquer Texar, fût-il entouré d'un pareil nombre de ses partisans.
Il avait paru convenable, tant que cela serait possible, de côtoyer le Saint-John. Le fleuve coulait alors vers le sud, par conséquent dans la direction du lac Okee-cho-bee. C'était comme un fil tendu à travers le long labyrinthe des forêts. On pouvait le suivre sans s'exposer à commettre d'erreur. On le suivit.
Ce fut assez facile. Sur la rive droite se dessinait une sorte de sentier — véritable chemin de halage, qui aurait pu servir à remorquer quelque léger canot sur le haut cours du fleuve. On marcha d'un pas rapide, Gilbert et Mars en avant, James Burbank et Edward Carrol en arrière, le régisseur Perry au milieu du personnel des Noirs, qui se remplaçaient toutes les heures dans le transport des ballots. Avant de partir, un repas sommaire avait été pris. S'arrêter à midi pour dîner, à six heures du soir pour souper, camper, si l'obscurité ne permettait pas d'aller plus avant, se remettre en route, s'il paraissait possible de se diriger à travers la forêt: tel était le programme adopté et qui serait observé rigoureusement.
Tout d'abord, il fallut contourner la rive orientale du lac Washington — rive assez plate et d'un sol presque mouvant. Les forêts reparurent alors. Ni comme étendue ni comme épaisseur, elles n'étaient ce qu'elles devaient être plus tard. Cela tenait à la nature même des essences qui les composaient.
En effet, il n'y avait là que des futaies de campêches, à petites feuilles, à grappes jaunes, dont le coeur, de couleur brunâtre, est utilisé pour la teinture; puis, des ormes du Mexique, des guazumas, à bouquets blancs, employés à tant d'usages domestiques, et dont l'ombre guérit, dit-on, des rhumes les plus obstinés — même les rhumes de cerveau. Çà et là poussaient aussi quelques groupes de quinquinas, qui ne sont ici que simples plantes arborescentes, au lieu de ces arbres magnifiques qu'ils forment au Pérou, leur pays natal. Enfin, par larges corbeilles, sans avoir jamais connu les soins de la culture savante, s'étalaient des plantes à couleurs vives, gentianes, amaryllis, asclépias, dont les fines houppes servent à la fabrication de certains tissus. Toutes, plantes et fleurs, suivant la remarque de l'un des explorateurs[4] les plus compétents de la Floride, «jaunes ou blanches en Europe, revêtent en Amérique les diverses nuances du rouge depuis le pourpre jusqu'au rosé le plus tendre.»