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Ni ange, ni bête

Front matter (continued 3)

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—Et nous laissera-t-on partir? dit-il.

—Cela, dit Bertrand d'Ouville, j'en fais mon affaire. Le préfet sera trop heureux d'éviter un procès qui serait ridicule. Je vous embarque à Boulogne dans trois jours.

—Quels tristes animaux que les hommes, dit Philippe.

—Eh! oui, dit Bertrand d'Ouville, mais on peut aimer les animaux.

Et, pour les distraire, il parla de Paris.

—Tout est de nouveau calme, j'ai été au Cirque! il y avait foule; tous les beaux, des demoiselles, des représentants... mon coiffeur du Palais Royal m'a dit: «Nous revoyons des Anglais».

* * *

Les trois jours qui suivirent furent si remplis que les Viniès n'eurent guère le temps de penser à la tristesse de l'exil prochain; Geneviève remplissait des caisses, le bébé maladroit et affairé trottait derrière elle dans la maison, jetait ses jouets en désordre dans toutes les malles et se faisant renverser cent fois par jour, poussait des cris furieux qu'il fallait apaiser.

Philippe transformait en argent liquide la petite somme qui leur restait, mettait en ordre son bureau et, à ses moments perdus, aidait Geneviève.

Il était beaucoup plus découragé qu'elle.

—Ne cherche pas à prévoir, lui disait-elle, rien n'est jamais si beau ni si triste qu'on l'aurait cru; fais comme moi, j'emballe; je ne pense pas à autre chose.

Cependant, le matin du départ, quand ses bagages furent achevés, elle faiblit un peu. Avec la petite bonne affolée qui pleurait, elle fit le tour de sa maison, regarda les murs nus, les armoires ouvertes et vides, les lits sans draps et sans couvertures et, par les fenêtres sans rideaux, le petit jardin de curé qu'elle avait cultivé elle-même.

—Ma petite maison... dit-elle; elle n'était pas belle, mais j'avais fini par m'y attacher.

Mais, trouvant Philippe en bas, elle lui sourit maternellement.

Le bébé, que tout amusait, leur fut utile en chemin de fer. À Boulogne, Bertrand d'Ouville les attendait, il était là depuis la veille et avait tout préparé. Sa voiture les emmena jusqu'au bateau. M. Lecardonnel avait fait le voyage pour leur dire adieu. La tête sur l'épaule, son mufle de vieux lion enfoui dans le mouchoir jaune, il serra la main de Philippe.

—Au revoir, Viniès, ne regrettez rien... la vie recommence à chaque instant... série noire, série blanche... comprenez-vous?

Geneviève, tenant son fils par la main, se sentait enfin calme et presque heureuse. Le long du quai, le petit paquebot se balançait et la passerelle de bois craquait suivant un rythme lent.

—C'est curieux, dit-elle à Bertrand d'Ouville, cet inconnu ne m'effraye pas; je n'ai pas été heureuse ici, nos rares amis viendront nous voir et puis l'étranger... il me semble commencer une vie aventureuse.

—Oui, vous verrez qu'il y a une certaine douceur à vivre en Angleterre, les Français que vous y rencontrerez vous paraîtront si agréables.

Elle sourit: «Vous n'êtes pas encourageant.»

—Je m'explique mal: j'aime le caractère anglais... beaucoup, mais je veux dire que des hommes comme Viniès y apprendront combien tel Français qu'il méprisait ici sont plus près de lui vraiment que l'Anglais le plus libéral.

Sur le paquebot, une cloche sonna, le bébé effrayé se serra contre sa mère.

—Il faut partir, dit-elle... adieu.

Les trois exilés traversèrent la passerelle. Ils restèrent sur le pont du bateau. Geneviève s'assit sur une caisse, son fils à côté d'elle; de larges gouttes de pluie tombaient pesamment. La cloche sonna à nouveau; la passerelle fut retirée, et le bateau à aubes, maladroit, s'écarta lentement du quai. Sur le pont encombré Philippe et Geneviève semblaient se serrer plus près l'un de l'autre dans la pluie qui devenait forte.

—La dernière fois que je suis venu ici, dit Bertrand d'Ouville, comme les deux vieillards s'éloignaient, c'était en 1811. Je vis sur cette place l'Empereur qui galopait sur un cheval gris. Il voulut traverser le port à marée basse, mais sa monture buta contre un cordage et Napoléon roula dans la vase. Il était furieux.

VIII

Bertrand d'Ouville à Geneviève Viniès

Abbeville, octobre 1853.

Abbeville est en fête aujourd'hui: M. Bonaparte et l'Impératrice nous rendent visite pour la première fois. J'ai donné congé à mes domestiques et suis seul dans la maison. Des souris trottinent derrière les boiseries. Mes chiens couchés à mes pieds méprisent comme moi les grands de ce monde. Par les fenêtres ouvertes m'arrivent le son des cloches et le bruit du canon. Des bouffées de musique, des cris de marchands, des rires de femmes surgissent du murmure continu de la foule que l'on devine autour du jardin. Je jouis de ma solitude, et je rêve.

Tous nos bourgeois ont pavoisé: ce gouvernement protégera leurs placements. Notre sous-préfet, inamovible, vient de passer en bel uniforme. Je vois maintenant que c'est avec sagesse qu'il divisait sa vie en trois parts: il devait consacrer la première au Roi, la seconde à la République et la troisième à l'Empire. Il était hier fort occupé à faire effacer des monuments publics l'Égalité et la Fraternité.

Par ses ordres aussi on coupe les arbres de la liberté et on en distribue le bois aux pauvres, ce qui est peut-être un symbole profond.

Cependant la bonne ville, assise au milieu des terres, tient ses marchés rustiques, aux jours consacrés. Mme Urbain vend des légumes, monsieur Pillet des chapeaux et monsieur Larcher du latin. Le gendarme Gorenflot fait des rapports sur les suspects d'aujourd'hui qui sont les mêmes que ceux d'hier. Et Milord Yes montre la Cathédrale et couchera ce soir au violon. Vous seuls, mes pauvres enfants, êtes exilés de ce beau pays pour avoir renversé monsieur Guizot au profit de monsieur de Morny.

Ce gouvernement a pour lui les baïonnettes, l'Église, la banque et la légende: il durera. «L'anarchie est heureusement accouchée du despotisme: la mère et l'enfant se portent bien». Ainsi Paris se console par des mots, mais ne les croyez pas: la mère est morte en couches.

Faut-il en pleurer? Monsieur Bonaparte est l'élu de la nation et la voix du peuple sous mes fenêtres ratifie le plébisciste. Pour moi j'en reviens à mon Pascal: «Qui doit passer le premier? Le plus savant? Mais qui jugera? Il a quatre laquais: je n'en ai qu'un. C'est à lui de passer. Il n'y a qu'à compter et je suis un sot si je conteste.»

Ma cuisinière rentre, radieuse, Elle a vu leurs majestés:

—Monsieur a eu tort de ne pas venir. C'était bien beau, mais l'Empereur est laid.

—Comment, laid?

—Oui: il a l'air triste. Mais l'Impératrice est très polie: c'est une belle rousse.

Et elle veut dire blonde: tous nos malheurs, dirait Lecardonnel, viennent de ce que les peuples emploient des mots qu'ils ont négligé de définir.

Je ne le vois plus souvent, Lecardonnel; il vieillit beaucoup, et ne quitte guère ce tableau noir où il se prépare de la besogne pour l'éternité.

Vous souvenez-vous de ces pierres gravées que je vous disais préhistoriques? Je viens d'en trouver au Moulin Quignon un admirable spécimen. C'est un homme qui lutte avec un renne; le dessin est d'un naturel vraiment vigoureux.

Mais les savants officiels se refusent encore à admettre mes théories. Ils les disent maintenant contraires à la religion. C'est pour toute découverte, la seconde période. À la troisième on vous répond: «Cela est vrai, mais nous le savions depuis longtemps.»

La sobre lumière de l'automne picard nous fait ce soir un couchant gris rose sur lequel les pignons du Bourdois détachent leurs silhouettes pointues et grêles; les tours de Saint-Vulfran unissent toujours à la beauté sévère des nombres l'esprit de leurs balustrades ajourées; dans la cour voisine, la grâce précise de l'Hôtel de Vence me rappelle votre visage. Les couleurs et les formes me consolent des hommes; mais je suis quelquefois triste et j'aurais grand besoin de vous.

À bientôt donc, et comme nous disions au temps de notre courte république: salut et fraternité. La formule m'étonna jadis; je la trouve maintenant assez belle quand on la réserve à ceux que l'on aime.

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