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Ni ange, ni bête

Front matter (continued 2)

Reading edition

—Lucien, répétait-il, Lucien!...

—J'ai fait appel à son honneur: il m'a dit que c'était un mot... je l'ai quitté brusquement: je voulais courir à ton bureau et te prévenir. En route j'ai réfléchi: il devait partir dans peu de jours, j'ai pensé qu'il valait mieux te laisser l'esprit en repos.

—Tu as eu tort.

—Peu importe, puisque je n'ai pu dissimuler mon mépris.

Ils parlèrent toute la nuit de cette grande trahison et les sentiments de Philippe surprirent étrangement Geneviève. Ce n'était pas l'amour inquiet et la fureur du mâle, mais surtout l'orgueil blessé et l'atteinte à son idéal politique.

—Enthousiasmes puérils, répétait-il; es-tu certaine qu'il a dit cela? Quels étaient ses mots exacts?

Parce que Lucien avait agi bassement il désespérait soudain de l'humanité.

Le lendemain matin, après un déjeuner pesamment silencieux, Philippe pria Lucien de l'accompagner. À son ton solennel, Lucien prévit le pire. Il chercha une attitude. Ironique? Dramatique? Dramatique valait mieux: Philippe était un sot.

Il pleuvait: les cloches de Saint-Vulfran sonnaient à petits coups un glas funèbre, les corbeaux tournoyaient dans le ciel gris. Les deux hommes marchaient en silence: Lucien, très calme se demandait avec curiosité sous quelle forme allait commencer la querelle. Son esprit, souple, ramassé sur lui-même, se tenait prêt à la parade.

—Geneviève m'a raconté votre conversation d'hier, dit enfin Philippe... C'est pour moi un coup terrible qui anéantit tout mon être. Je ne comprends pas; je t'avais placé si haut, je t'aurais tout confié. Si tu m'as trahi, je désespère des hommes, mais je ne veux pas te condamner sans t'entendre.

—Ce que ta femme t'a dit est certainement exact, Philippe. Et cela est aussi affreux pour moi que pour toi. Je ne puis rien t'expliquer parce que tu ne peux comprendre. Tu es un esprit, tu n'as pas de corps. Tu vis de lait et de miel, tu bâtis des Icaries et tu prétends réformer les hommes: tu ne les connais pas. Ta femme est jolie à tenter un saint; tu me la fais promener par un printemps divin.

Moi, mon cher, j'ai un corps... Oui, je sais, je te dégoûte: crois-tu que je ne me dégoûte pas moi-même? Je sais: j'ai abusé de ta confiance, je suis un misérable. Mais tout de même ne me méprise pas trop. Après cette minute de tentation, de folie, je reste l'homme que tu as connu. Je reste capable de dévouement à une cause et à une idée. Un être humain est complexe, Philippe. La violence de la passion est une chose terrible quoique tu sembles l'ignorer. Et je souffre certes plus que toi...

Ils étaient arrivés à la porte du bureau de Philippe, mais ils la dépassèrent et continuèrent sous la pluie méthodique et tenace leur dialogue un peu théâtral.

Philippe à sa grande surprise se sentait assez agréablement ému: des phrases généreuses et des pensées élevées s'ordonnaient dans son esprit en périodes élégantes. Il avait l'impression d'être l'un des personnages d'un drame puissant qui le dépassait. Toute la matinée, ils errèrent par les routes détrempées.

Quand ils revinrent à midi, Lucien annonça d'un ton parfaitement naturel qu'il quitterait Abbeville le jour même.

Pendant tout le repas Philippe et lui parlèrent avec animation de projets politiques. Philippe devait poursuivre auprès des ouvriers de la région une propagande active dont Lucien lui fournirait les éléments.

Quand il monta faire ses malles:

—Eh bien? dit Geneviève ardente.

—Eh bien, il m'a tout expliqué et je crois qu'il était sincère.

—Expliqué? Et comment?

—Il reconnaît qu'il a une nature vicieuse, corrompue par la facilité de la vie de Paris. Il voudrait se vaincre; il n'y réussit pas toujours, il souffre... Enfin je lui ai pardonné; complètement, pleinement, pardonné... Il ne viendra plus ici, mais je resterai son ami et j'essaierai de le ramener à la vertu. Nous continuerons à travailler ensemble à une besogne plus grande que nos ressentiments humains... Tu avais d'ailleurs mal compris sa phrase sur mes enthousiasmes; il n'a jamais prononcé le mot «puérils»... Enfin il était pâle, abattu et repentant.

Geneviève, le menton dans les mains, réfléchissait et s'étonnait de penser avec un sentiment étrange, mêlé de haine et de regret, à la voix subtile de Lucien et à son visage d'ivoire jauni.

III

Le rapport de l'ingénieur Viniès sur l'amélioration de l'entrée de la Baie de la Somme, publié à ses frais vers la fin de 1845, souleva aussitôt des passions qui surprirent vivement l'auteur. Il n'avait pensé remuer que du sable et des pierres; il découvrit qu'il mettait en mouvement des égoïsmes vivants et féroces.

D'Abbeville, du Crotoy, du Hourdel, les chambres de commerce et les conseils municipaux protestaient à l'envie: chaque jour on lui communiquait des extraits de délibérations qui disposaient avec ironie des conjectures de M. l'Ingénieur.

Tous citaient des témoignages des capitaines qui fréquentaient la baie, des pilotes, qui, comme le disait vigoureusement M. le maire du Crotoy «étaient nés dans son sein».

Selon les uns, le chenal se redresserait sans s'approfondir, selon les autres il devait s'approfondir sans se redresser; une troisième école soutenait que la baie s'ensablerait complètement après l'exécution des travaux.

Abbeville surtout déclamait sur un ton tragique: «Considérant que, si les travaux étaient exécutés, le commerce maritime d'Abbeville serait complètement anéanti au profit de Saint-Valéry.

Considérant que le gouvernement ne peut vouloir la ruine d'une ville populeuse et industrielle qui a fait de si grands sacrifices pour le percement du canal alors que la nature lui avait assuré une prompte communication avec la mer...»

Les accidents les plus terribles étaient prédits si le contre-fossé du canal était mis en communication avec un bassin à flot comme le proposait M. Viniès. Toutes les propriétés de la basse vallée de la Somme seraient inondées, les récoltes noyées sous trois mètres d'eau. Dans cette terre spongieuse les maisons s'écrouleraient.

—Mais comment peuvent-ils contester des chiffres? dit Philippe à l'ingénieur en chef.

—Comment, en effet? grogna le vieux lion.

—Le grand malheur de la France, lui dit Bertrand d'Ouville, en réponse à ses plaintes, c'est que les intérêts de clocher ou de parti l'emportent dans l'esprit de chacun sur l'intérêt général.

Voyez, au contraire, cette Angleterre que vous n'aimez pas: sir Robert Peel vient d'y émanciper, contre le programme de son propre parti, les catholiques d'Irlande. Et c'est lui, conservateur représentant des fermiers protectionnistes, qui propose d'abaisser les tarifs à l'importation. Quel exemple pour M. Guizot!...

Geneviève à laquelle Philippe exposa longuement ces difficultés, était compatissante, mais un peu lointaine. Elle comprenait mal les détails techniques et traitait le débat tout entier avec assez de détachement: «C'est des affaires d'homme» disait-elle, retrouvant une vieille phrase de Mademoiselle.

Elle était enceinte et semblait acquérir rapidement un réalisme étroit et vigoureux. Elle taillait de petites robes, lisait des livres de médecine et s'inquiétait parfois de voir Philippe dissiper si rapidement leurs revenus en souscriptions pour la Pologne libre ou l'émancipation des nègres.

D'ailleurs elle-même avait des ennuis: elle remarquait depuis quelque temps que les dames d'Abbeville qu'elle avait connues autrefois et qu'elle rencontrait à l'Église la traitaient avec une extrême froideur. Dans les magasins elle surprenait des regards moqueurs quand elle entrait. Catherine Bresson qu'elle voyait parfois et qui devenait une grosse fille indolente lui avoua «qu'on disait beaucoup de mal d'elle en ville».

—Mais quoi?

—Je ne sais pas: je n'ai jamais rien entendu, mais ma mère me l'a raconté.

—Que t'importe ce qu'on dit? objecta Philippe. «On» est un monstre mythique, rien de plus.

—Je sais, mais cela m'agace et me rend nerveuse.

Elle résolut d'aller voir Mme Bresson.

—Quelle est cette histoire, mon Dieu? dit celle-ci, croisant ses bras maigres et levant les yeux au Ciel. Catherine est folle d'être allée vous parler de ces sottises. Je n'ai rien entendu... Elle aura de mes nouvelles.

—Il est possible qu'elle se soit trompée... Voulez-vous la faire appeler?

—Mais non, c'est inutile, dit la petite vieille très agitée; vous savez comme moi qu'on exagère toujours.

—Madame, dit Geneviève, avançant son petit menton fin, je ne sortirai pas d'ici avant que vous ne m'ayez répété les propos qui se tiennent sur mon compte. On ne peut exagérer quand il n'y a rien.

Elle dut lutter encore assez longtemps, mais à la fin sa volonté précise triompha de la résistance rageuse de Mme Bresson.

—Ma pauvre petite, cela m'ennuie bien de vous répéter ces horreurs dont je ne crois pas un mot, mais vous le voulez... D'abord tout le monde dit que votre mari est un communiste.

—Ceci, dit Geneviève est affaire entre lui et ses chefs; ce n'est d'ailleurs pas de cela que parlait Catherine.

—Eh bien! On dit surtout que, si vous avez accepté à votre retour de Paris d'épouser un homme qui n'était pas en somme de votre monde... c'est que vous ne pouviez faire autrement.

—Que je ne pouvais faire autrement? Mais pourquoi? dit Geneviève stupéfaite.

—Parce que vous vous étiez compromise à Paris, parbleu! dit triomphalement la vieille dame.

—Mais qui a inventé ces sottises?

—On dit aussi, continua Mme Bresson, qui maintenant semblait prendre un certain plaisir à voir la colère étonnée de Geneviève, que vous avez été la maîtresse d'un ami de votre mari qui est venu chez vous il y a six mois... Là, il faut avouer, ma pauvre petite que vous avez été bien imprudente... Comment? Vous, une jeune femme, vous laissez un homme s'installer chez vous pendant quinze jours, vous vous montrez seule en ville avec lui?... Vraiment, que voulez-vous qu'on pense?

—Évidemment, dit Geneviève, et qui vous a dit tout cela, madame?

Il lui fallut de nouveau lutter pour obtenir une réponse. À la fin la petite vieille jeta mystérieusement.

—Mme Grandin.

Geneviève demeura stupide, Mme Grandin? Une vieille dame, assez hautaine, qui passait à Paris tout l'hiver et ne voyait guère les Abbevillois que dans les comités de bienfaisance.

—Mais elle ne me connaît pas... Je ne lui ai jamais parlé. Elle m'était plutôt sympathique: elle a l'air grave et bon. Pourquoi me calomnierait-elle?

—Quelque domestique lui aura...

—Mais elle ne sait même pas mon nom; elle s'occupe si peu des gens d'ici... C'est bien simple, je vais aller la voir.

Cette fois, Mme Bresson parut vraiment émue.

—Surtout ne faites pas cela: elle refusera de vous recevoir.

—Tout cela est bien étrange, dit Geneviève.

Et elle alla demander conseil à Philippe: elle s'était d'abord promis de lui épargner ces ignominies, mais après son effort pour rester calme chez la mère Bresson, ses nerfs l'abandonnèrent. Elle pleura; Bertrand d'Ouville, qui survint, trouva Philippe la consolant et quand l'histoire lui fut contée, offrit d'aller voir Mme Grandin.

—Je la connais très bien, dit-il, elle est charmante et a beaucoup de goût. Cela m'étonne d'elle plus que de toute autre... Mais sait-on jamais? La méchanceté est une maladie si fréquente chez les vieilles femmes.

—Mais la méchanceté sans motifs? dit Geneviève.

—C'est une chose terrible d'avoir été jolie et de ne plus l'être: vous verrez cela... Mais attendons avant de juger.

Il revint deux heures plus tard, enchanté: à son sourire Philippe et Geneviève qui étaient restés à disserter assez tristement de la méchanceté humaine se sentirent plus gais.

—J'ai fait de bonne besogne, dit-il, ouvrant sa redingote au col de velours noir et croisant d'un air satisfait ses jambes maigres.

—Racontez vite, dit Geneviève animée.

—J'ai d'abord vu Mme Grandin. Jamais femme ne fut plus surprise. Elle n'a jamais dit un mot de ces sottises. Un jour, en sortant de la messe, vous trouvant jolie, elle a demandé votre nom à Mme Bresson qui était à côté d'elle. L'autre commença aussitôt à vous dénigrer.

Sur quoi, Mme Grandin m'ayant offert de répéter tout ceci devant la Bresson, je me précipitai chez celle-ci.

—Cela devient très amusant, dit Geneviève, excitée et joyeuse.

—Là, j'ai d'abord fait la bête: j'ai dit qu'il courait des bruits, que j'étais votre ami, que je voulais savoir. Elle m'a défilé son chapelet, ses petits yeux sournois brillants de joie, et, en vous citant, je suis parvenu à lui faire nommer Mme Grandin. Alors, comme vous dites, ce devint très amusant...

À mon récit de ma visite à cette dernière, l'estimable vieille femme pâlit, m'injuria et me mit à la porte... Nous voilà brouillés: j'en suis charmé.

—L'horrible femme, dit Geneviève (avec une intonation si vive et si sincère que le vieillard, grand amateur de sentiments vrais, la nota avec joie), l'horrible femme... Mais pourquoi? Je ne lui ai jamais rien fait.

—Comment? dit-il. Rien fait? Mais vous paraissiez heureuse: n'est-ce pas assez?

IV

Deux événements marquèrent pour les Viniès le début de l'année 1847: Geneviève eut un fils dont Bertrand d'Ouville fut le parrain et Philippe découvrit l'Histoire des Girondins que Lamartine venait de publier.

Il en avait les cinq volumes à son bureau et en apportait toujours un à l'heure des repas pour ne pas interrompre sa lecture: Geneviève elle-même, jeune mère encore pâle, devait écouter le nouvel évangile.

—Enfin, disait Philippe; enfin un homme politique capable d'entraîner des masses, ose écrire l'éloge de ces temps admirables et tu vas voir comme il suffira de l'écho de ces voix puissantes pour réveiller la France. Écoute, Geneviève: «Dès les premières impulsions de la Révolution, il n'y a qu'un rôle pour le chef d'un pays, c'est de se mettre à la tête de l'idée nouvelle, de livrer le combat au passé et de cumuler ainsi dans sa personne la double puissance de chef de la nation et de chef de parti. Le rôle de la modération n'est possible qu'à la condition d'avoir la confiance entière du parti qu'on veut modérer.»

—Comprends-tu la valeur d'une telle phrase écrite par un tel homme? Cela permet tous les espoirs.

—Oui, dit Geneviève, mais viens déjeuner.

—... Et ceci: «Il n'est pas donné à l'irréligion de détruire une religion sur terre. Il faut une foi pour remplacer une foi. La terre ne peut pas rester sans autels et Dieu seul est assez fort contre Dieu.

—Oui, cela est beau, dit Geneviève, avançant le menton et abaissant la tête d'un air satisfait.

—«Les hommes de l'Assemblée Constituante, déclamait Philippe, n'étaient pas des Français: c'étaient des hommes universels, des ouvriers de Dieu appelés par lui à restaurer la raison sociale de l'humanité et à ramener le droit et la justice par tout l'univers.»

Ah! cela fait du bien d'entendre enfin ces choses: il faut que je fasse lire tout cela à parrain...»

Mais le parrain, comme ils l'appelaient maintenant, demeura rebelle à l'enthousiasme: il se borna à leur citer les mots à la mode: «Lamartine a doré la guillotine»; «élevé l'histoire à la hauteur du roman». Sa réputation d'incurable frivolité devint de plus en plus un des lieux communs des Viniès.

—Si j'écrivais à Lamartine, dit Philippe.

—Il ne répondra jamais.

—Sans doute, mais il doit être précieux pour lui, j'imagine, de sentir que des jeunes gens sont prêts à le suivre au combat.

* * *

Vers la fin d'avril une lettre arriva, d'une petite écriture fine et penchée. Geneviève, devinant tout de suite, déchira vivement l'enveloppe et lut avec une émotion délicieuse.

Saint Point

«Je vous réponds, monsieur, du fond de cette solitude où je suis venu me recueillir quatre ou cinq jours...»

C'était une courte lettre: de très simples remerciements, puis des conseils de modération. On sentait que le communisme de Philippe avait un peu effrayé le poète.

«Ne soyez d'aucun parti: il est impossible de conserver bonté ou vertu si l'on y trempe. Les partis blancs, bleus ou rouges, ne sont' que des passions honteuses et féroces qui exploitent en riant des sentiments généreux et nobles. Pour moi, j'attends des événements qui en vaillent la peine. Quant à user ses beaux jours pour la petite préférence à inventer ingénieusement entre Messieurs Molé, Thiers et Guizot, je laisse cela à ceux que cela amuse...»

Une courte invitation à venir le voir à Paris, rue de l'Université terminait la page.

Geneviève fut enthousiaste: Philippe moins...

—Des phrases, dit-il.

Elle sourit...

* * *

Ce ne fut que trois mois plus tard qu'elle osa confier le bébé pour deux jours aux soins affolés de la petite bonne.

Elle retrouva avec plaisir la vie ardente de Paris: dès le matin de leur arrivée, aux Champs-Élysées, elle s'amusa des petites calèches rapides, des étrangers vêtus de longues polonaises de couleurs vives et des mantelets des femmes, couverts de rubans et de galons...

—Mais mon grand chapeau est ridicule, dit-elle à Philippe: on ne voit que ces minuscules capotes de crêpe... Nous allons rentrer à l'hôtel et je le transformerai avant de faire cette visite.

Philippe n'aimait pas qu'elle attachât de l'importance à des détails si mesquins. Il lui expliqua longuement que la mode est un préjugé, dicté aux classes riches par l'ingénieuse perversité des couturières et des modistes; il aurait voulu au contraire qu'elle prît plaisir à braver ces sentiments médiocres.

Elle l'écouta docilement et l'approuva, mais elle coupa les larges bords de son chapeau, fit un point pour changer légèrement la forme de la coiffe, et Philippe, étonné, dut reconnaître qu'elle avait réussi en un quart d'heure à se faire semblable aux belles personnes du Bois. Il ne lui savait pas tant d'adresse.

Madame de Lamartine recevait dans son atelier, devant la fameuse pendule d'albâtre qu'elle avait elle-même sculptée. Son maigre visage encadré de bandeaux épais avait une dignité mélancolique. Ses nièces Anglaises l'entouraient. Lamartine, debout près de la fenêtre, parlait à une femme élégante et vive, qui était Delphine de Girardin.

Tant d'admirateurs obscurs défilaient dans ce salon, que si Philippe avait été seul il est probable que sa visite se fut passée en banalités médiocres; mais la beauté de Geneviève intéressa Madame de Lamartine qui lui parla de la vie de province, d'Abbeville et de Mâcon, avec une sympathie un peu compassée.

Geneviève regardait Lamartine dont le profil doux, calme, et grave se détachait sur la fenêtre claire. Grand et svelte, il avait, dès qu'il faisait un geste, l'air de s'élancer.

On apporta du thé et des gâteaux, à la mode anglaise: Mme de Girardin et Lamartine se rapprochèrent. Le poète lui-même servit Geneviève: elle parla timidement des Méditations et de Jocelyn.

—J'ai renoncé à faire des vers, dit-il; tout homme qui en écrit à mon âge devrait être privé de ses droits politiques. On croit que j'ai passé trente ans de ma vie à aligner des rimes et à contempler les étoiles; je n'y ai pas employé trente mois.

Geneviève regardait avec un plaisir infini ces traits fins et mobiles, ces yeux alternativement bleus et gris comme un ciel d'automne. C'était le temps où il s'efforçait de donner à ses visiteurs une impression de maîtrise de soi et de bon sens vigoureux. Sa nature ondoyante et diverse était fatiguée de la gloire littéraire; aux aspirations bucoliques avaient succédé de très nobles ambitions politiques. Il s'ennuyait.

Philippe qui s'était rapproché, dit que ses amis attendaient du poète de grandes choses, surtout s'il acceptait le principe de réformes sociales.

«La politique, répondit-il assez dédaigneusement, est une science expérimentale où les principes ne se jugent bien qu'aux conséquences, mais ce pays-ci veut des idoles et non des hommes d'État. La foule s'attache à mes pas; je ne puis pas faire de miracles.»

Puis il interrogea Philippe sur l'état des esprits en Picardie.

—Oh! dit celui-ci, c'est le calme, le calme du sommeil et de la mort: un peuple de momies enveloppées des bandelettes de leurs préjugés provinciaux. Je m'efforce d'y répandre la Réforme de M. Flocon, mais sans grand succès.

—Laissez donc cela, dit le poète: l'avenir n'a pas d'abonnés.

Mais ce calme l'étonnait; partout ailleurs expliqua-t-il, régnait un malaise sourd, une attente anxieuse, un repos inquiet.

«... le silence qui se fait dans la salle avant la cinquième symphonie», dit Geneviève à mi-voix, et les yeux de Lamartine approuvèrent.

—Ma femme même commence a être ébranlée et animée de notre foi, ajouta-t-il.

Et la froide Anglaise sourit.

—Allons, encore des révolutions, intervint Madame de Girardin. Que c'est ennuyeux! Sommes-nous en 1830 ou en 1790? Mon mari essaie de prêcher des réformes, mais qu'espérer sous ce régime? On veut dessécher le marais et on ne fait voter que les grenouilles.

Mme de Lamartine complimenta Geneviève sur son chapeau, puis demanda à Delphine de Girardin d'où venait le sien, qui était aimable.

—D'où il vient? De Raphaël: c'est la coiffure de la Vierge aux Raisins, exactement copiée par mademoiselle Baudrand. Sur quoi elle disparut en beauté.

—Elle est charmante, dit quelqu'un.

—Oui, dit Lamartine, mais elle est trop gaie... la gaieté est amusante, mais c'est une jolie grimace. Qu'y a-t-il de gai dans le ciel et sur la terre?

Philippe depuis quelques instants faisait des signes à Geneviève: elle se leva. On les invita à revenir.

—Votre petite femme est délicieuse, dit Mme de Lamartine à Philippe.

Quand ils furent dans la rue, Geneviève, joyeuse et excitée, sourit aux choses, respira l'air frais et prit vivement le bras de Philippe. Elle s'aperçut alors qu'il était sombre.

—Quelle déception! dit-il.

—Vraiment? J'allais te dire au contraire...

—Petite femme! reprit-il. Délicieuse! Te prend-elle pour une de ces poupées mondaines? Quel jargon!

—Mais elle est étrangère, Philippe: les mots n'ont pas pour elle le même sens. Et, d'ailleurs, je ne puis rien voir d'offensant...

Mais Philippe voulut écraser Lamartine de commentaires violents et durs. Ce n'est pas toujours une bonne fortune que d'être le héros d'une jeunesse ardente. Elle aussi cherche des idoles, et des idoles respectueuses.

V

Le poète avait raison: un sentiment d'inquiétude et de tristesse angoissait alors la France. Des affaires bruyantes et scandaleuses irritaient chaque jour les nerfs trop sensibles du pays. Un aide de camp du Roi trichait au jeu; un ministre et un général étaient pris en flagrant délit de vol; un pair de France tuait sa femme; notre ambassadeur à Naples se suicidait. La bourgeoisie doctrinaire s'étonnait douloureusement d'avoir à donner au monde le spectacle de tant de hontes: le peuple regardait et faisait école de mépris.

De plus ce peuple avait faim: le pain était cher et rare. Abbeville même, métropole campagnarde, en manquait quelquefois et ses habitants pacifiques regrettaient d'avoir à murmurer. Le sous-préfet recevait de la Gendarmerie des rapports inquiétants et anormaux.

GENDARMERIE de la SOMME

LIEUTENANCE D'ABBEVILLEAbbeville, le 3 août 1847.

n° 179

MONSIEUR LE SOUS-PRÉFET,

«J'ai l'honneur de vous informer que dans la matinée du 26 de ce mois deux placards séditieux ont été découverts à Abbeville, affichés l'un sur le mur du Pont-au-Poiré, l'autre au jardin de l'Hôtel de Ville, rue des Carmes. Ces placards ont environ vingt centimètres de hauteur sur dix centimètres de largeur. Ils sont ainsi conçus:

«Français,

«L'on vous amuse en vous disant qu'il arrive des navires de blé et en faisant des quêtes pour les pauvres: ces quêtes ne sont que pour les mendiants qui n'en ont souvent pas besoin, mais l'ouvrier qui a de la peine à vivre, il n'aura rien, lui.

«Montrons que nous sommes braves et crions: à bas Louis-Philippe!

«Le Maire garde la moitié de l'argent pour lui.»

GENDARMERIE de la SOMME

LIEUTENANCE D'ABBEVILLEAbbeville, le 4 août 1847.

n° 180

«J'ai l'honneur de vous informer que hier, vers trois heures du matin, le sieur Châtelain sergent de ville, à découvert sur la muraille de façade de la maison de M. Pillet, chapelier, écrite en caractères noirs de douze centimètres de hauteur environ et avec un corps dur, l'inscription séditieuse suivante:

«Du pain à vingt sous, ou la République!»

«La République! Et sur les murs d'Abbeville! Quel scandale, dit le sous-préfet à son secrétaire. C'est ce maudit petit ingénieur qui leur monte la tête. Il me fera rater ma préfecture!

Et il adressa aux Ponts et Chaussées une note rageuse sur le mur de défense du Bourg d'Ault dont se plaignait le maire de cette localité. Il en fît parvenir une copie au Préfet en ajoutant qu'il serait désirable que Monsieur Viniès se consacrât exclusivement à ses travaux.

Il était d'ailleurs exact que les maires de l'arrondissement, agressivement conservateurs, accusaient de tous les méfaits des flots et des pluies les murs communistes et républicains de l'ingénieur Viniès.

* * *

Philippe, seul dans son bureau, répondait tristement à des plaintes absurdes et véhémentes quand deux coups de poing formidables ébranlèrent sa porte.

—Entrez.

Une sorte de géant à visage tartare, au cou de taureau, aux épaules énormes, s'avança pesamment, un chapeau tyrolien sur l'oreille. Il était vêtu d'une redingote brune et d'un pantalon de nankin trop large. La face était d'une peau épaisse et profondément sillonnée que perçaient deux petits yeux intelligents et rusés.

—Vous êtes l'ingénieur Philippe Viniès? J'ai pour vous une lettre de recommandation de l'un des meilleurs républicains de France, le citoyen Malessart qui est, je crois, de vos amis.

Il avait la voix facile et cajoleuse du voyageur de commerce, condamné à plaire ou à jeûner.

Philippe parcourut la lettre; elle le priait de se mettre à la disposition du citoyen Caussidière qui lui expliquerait le but important de sa mission.

—Vous êtes Caussidière? dit-il avec une nuance de respect; une légende de patriotisme romanesque et révolutionnaire lui rendait soudain ce gros homme sympathique.

Carbonaro, franc-maçon, militant, agent retentissant et indiscret des sociétés les plus secrètes, il avait débuté dans la vie publique par une expédition au secours des Grecs qui s'était terminée à Marseille. Compromis dans les émeutes de Lyon, il avait fini par échouer à Paris où il était devenu l'homme à tout faire de Ledru-Rollin.

—Il est midi, venez déjeuner avec moi, dit Philippe.

Caussidière qui avait patiemment attendu toute la matinée l'heure du déjeuner pour se présenter, accepta sans façon; il étonna Geneviève qui regardait avec inquiétude sa masse énorme écraser les sièges et leur déjeuner d'oiseau disparaître en deux bouchées dans cet animal gigantesque. Mais elle lui pardonna beaucoup parce qu'il plut à son fils qui avait maintenant quelques mois et qui mettait dans la maison la joie de son sourire.

Caussidière loua le vin gris.

—Madame Viniès... votre vin est bon et vous pouvez m'en croire... Viniès, mon cher ami, votre vin est bon... maintenant, passons aux affaires. Vous savez, mon cher ami, l'importance du rôle que joue dans la politique d'opposition le journal La Réforme. Avant la fondation de La Réforme, la presse républicaine se composait du seul «National», journal bourgeois et presque doctrinaire que dirige ce Marrast. Vous connaissez Marrast, Viniès?... Plus dédaigneux, plus petit maître, plus main blanche que le comte Molé. Au contraire, le citoyen Flocon qui dirige La Réforme est vraiment l'homme de nos idées, de vos idées, mon cher ami... Oui, vraiment, votre vin est bon, madame Viniès... Or, je viens vous annoncer que le salut du parti républicain est menacé dans l'existence de La Réforme; nous avons deux mille abonnés, c'est tout à fait insuffisant pour vivre. M. Ledru-Rollin nous a beaucoup aidés, il nous aide encore. M. Schœlcher, le négrophile, est des nôtres, parce que nous parlons de ses nègres. M. Lemasson, banquier à Rouen, un pur démocrate celui-là, nous a puissamment soutenus. En un mot, tous les bons citoyens sans exception nous ont déjà fait leur offrande, il ne reste plus que les souscriptions de la Somme et du Nord à recueillir, Malessart m'a dit que vous étiez bien placé pour m'indiquer les souscripteurs possibles; je vous demanderai même de m'accompagner chez eux si vous ne craignez pas de vous compromettre... tel est le but de ma visite.

—Je vous aiderai de mon mieux, bien que je connaisse mal le pays, mais acceptez d'abord ma souscription personnelle, dit Philippe vivement.

—Non, non, protesta Caussidière très noble, je ne suis pas venu demander un sacrifice à un jeune ménage de fonctionnaire qui...

—Inscrivez-moi pour deux mille francs, dit Philippe, et plus un mot là-dessus.

Caussidière tira son carnet sans trop se défendre. Geneviève conseilla à Philippe de l'envoyer chez Bresson. Ce fut, en effet, un grand succès. L'industriel était plus vaniteux qu'avare et fût très flatté qu'un journaliste de Paris eut pensé à se déranger pour lui demander de l'argent.

—Tous les vrais citoyens sans exception m'ont déjà fait leur offrande, il ne reste plus absolument que votre souscription à recueillir. Certes, vous ne voudriez pas, faute d'une malheureuse somme, empêcher le bonheur du peuple, la grandeur du Pays, le triomphe de la vertu, en un mot le salut du brave et patriotique organe.

Bresson lui donna trois mille francs si facilement que Caussidière, surpris, se mit, en devoir de lui expliquer une grande affaire à laquelle il voulait l'intéresser. Il s'agissait d'éclairer de nuit les numéros des maisons de Paris.

C'était, selon lui, un progrès indispensable, on pouvait l'en croire, car il rentrait toujours des cabarets des Halles à 2 heures du matin et ne trouvait jamais sa porte qu'à grand'peine.

Mais cette fois, Bresson resta de glace; il voulait bien payer pour être un grand politique, non pour être un naïf.

Il accompagna Caussidière jusqu'à la porte de son usine et prit son bras.

—Et puis, mon cher, dit-il, un conseil, modérez donc un peu vos gens... la réforme électorale, les allusions à la République, fort bien... Mais qu'ils laissent le suffrage universel tranquille. Nous savons tous que c'est une utopie qui, sans les garanties nécessaires de lumière et d'indépendance, ne peut produire que l'anarchie.

Caussidière qui n'était pas une bête et qui avait les trois mille francs en poche ne s'ennuyait pas.

* * *

Le même soir Philippe trouva sur son bureau cette lettre de Geneviève:

Monsieur,

L'intérêt que vous portez aux souffrances des malheureux m'encourage à vous exposer une situation difficile.

Mon mari, l'ingénieur Philippe Viniès, a établi savamment pour l'administration de notre ménage un budget que, depuis deux ans, je me suis efforcée de respecter.

Je me vois aujourd'hui si gravement endettée que j'en suis malade. Je n'ose plus entrer chez Mme Urbain, mon épicière, et je dois plus de cent francs à ma couturière qui est pauvre et m'aime trop pour se plaindre.

J'évite de mon mieux les dépenses inutiles et je fais moi-même la plupart de mes robes, mais mon mari, dans ses calculs, par ailleurs admirables, avait négligé la naissance d'un fils, la casse de la vaisselle et la hausse des prix: j'en ai souffert. L'appétit robuste de ses amis politiques et les besoins de la presse négrophile m'ont achevée.

Il me suffirait, direz-vous, de lui expliquer ces choses? Comme dit ma couturière: «On a sa fierté», et d'ailleurs je n'ai point la chance d'être née noire, ou polonaise. Mon mari remarquerait aussitôt que ce budget insuffisant ferait le bonheur de dix misérables.

Mais si ma raison doit admettre que cette objection est véritable, son cœur devrait lui dire qu'elle est futile...

VI

M. Bresson, arrêta, au coin de la place Saint-Pierre, M. Bertrand d'Ouville qui se promenait avec le sous-préfet.

—Voulez-vous, lui dit-il, prendre part à notre banquet d'Amiens pour la réforme électorale? Nous aurons Ledru-Rollin et Odilon Barrot, nous serons plus de cinq cents... je compte sur vous.

—Ma foi, je suis assez curieux d'entendre Odilon Barrot, j'irai peut-être.

—M. d'Ouville, dit le sous-préfet désolé, vous êtes, je le sais, un homme d'ordre, vous n'allez pas aller vous compromettre dans ces manifestations scandaleuses.

—J'aime beaucoup le Roi, dit le vieillard, mais je considère que je fais mon devoir envers lui en réclamant la réforme; elle n'a rien de dangereux et je ne vois pas pourquoi deux cent mille hommes qui n'ont de remarquable que la forme de leur cravate, gouvernent ce Pays. Quand on a la chance d'avoir une opposition qui ne demande que des mesures raisonnables, il est généreux et prudent de céder. Les révolutions sont toujours l'œuvre des conservateurs extrêmes. D'ailleurs, les hommes sont paresseux; quand ils prennent la peine de crier contre un régime, ce n'est jamais sans raison et il est temps de le changer.

Le banquet était préparé dans une salle de bal; il y faisait un froid tragique; des bourgeois et des ouvriers endimanchés erraient le long des longues tables, cherchant leur nom.

Bertrand d'Ouville se trouva entre Bresson et un gros monsieur inconnu; celui-ci l'informa, d'ailleurs, assez vite qu'il avait fait fortune dans le commerce des balais. Il lui apprit aussi qu'Odilon Barrot n'était pas venu.

Le Comité avait proposé un toast à la réforme électorale.

Odilon Barrot avait demandé qu'on y ajoutât: «Comme moyen d'assurer la sincérité des institutions parlementaires»: le comité avait refusé.

—Mais pourquoi? dit l'archéologue, ahuri. Cela ne veut rien dire.

—Justement, dit l'autre.

À sa gauche, Bresson disait de sa voix grasse et autoritaire des vérités prudhommesques et sentimentales.

À la table d'honneur, on lui montra Ledru-Rollin, un gros homme à belles dents qui caressait son collier de barbe de ses mains blanches, Flocon, et Étienne Arago. M. Duclos, directeur de l'Impartial de Picardie, porta le toast. L'auditoire resta assez froid, il n'était pas venu pour entendre les célébrités locales, mais Ledru-Rollin se leva, gras et tondu.

«À l'amélioration des classes laborieuses... aux travailleurs» cria-t-il. Puis, il parla de la nécessité d'organiser le suffrage universel pour que les intérêts des ouvriers fussent défendus à l'assemblée. «Qui donc à la Chambre, s'écria-t-il, connaît les intérêts du peuple?»

—Vous, vous, répondirent cinq cents voix.

—Je vous remercie de cet honneur et de ce souvenir. Sans doute, j'ai défendu le peuple, sans doute je l'ai fait, le cœur saignant de toutes ses misères, les larmes aux yeux; mais si mon cœur me rapproche de lui, plusieurs générations déjà m'en séparent: l'éducation, les habitudes, le bien-être. Est-ce que jamais j'ai éprouvé, moi, les quarante-huit heures de la faim? Est-ce que j'ai jamais vu autour de moi l'hiver, entre quatre murs humides, les miens sans pain, sans espoir d'en avoir, sans feu, sans argent pour payer le loyer, prêts à être jetés à la porte pour de là tomber dans la prison?... Ah! que ceux qui ont passé par tous ces vertiges en parleraient autrement que moi!... Ô peuple, à qui je voudrais sacrifier tout ce que j'ai de dévouement et de force, espère et crois. Entre cette époque où ta foi antique s'est éteinte et où la lumière nouvelle ne t'est point encore donnée, chaque soir, dans ta demeure désolée, répète religieusement l'immortel symbole: Liberté, égalité, fraternité! Oui, salut! ô grand et immortel symbole! Salut! ton avènement est proche! Peuple! puissent ces applaudissements adressés à ton indigne interprète arriver jusqu'à toi, et être à la fois une consolation et une espérance!

Cette fois, on applaudit vigoureusement; la musique de la phrase exigeait l'accord parfait des acclamations.

Puis, M. Flocon se leva.

—Dans un temps et dans un pays où chacun parle concessions, je viens vous parler principes... Les hommes de la Convention, les Montagnards sont morts, emportés par la tempête, mais ils ont légué au peuple leur testament. Lisons-le, mes amis, reprenons ensemble, un moment, cette immortelle déclaration des Droits de l'homme dans laquelle ils ont gravé en traits impérissables, les titres de la loi du genre humain.»

Il lut la Déclaration, interrompu par des applaudissements mystiques et véhéments; puis, méprisant, et cinglant, il opposa à cette charte sublime le parlementarisme anglais à l'eau de rose offert par les libéraux à la France.

—Est-ce là, mes amis, ce que vous voulez? Non, n'est-ce pas? Eh bien donc, à vos tentes, Israël! Chacun sous son drapeau. Chacun pour sa foi! La démocratie avec ses vingt-cinq millions de prolétaires qu'elle veut affranchir, qu'elle salue, du nom de citoyens, frères égaux et libres! L'opposition bâtarde avec ses monopoles et son aristocratie du capital. Ils parlent de réforme! Ils parlent de vote au chef-lieu, de cent à cent francs! Nous voulons, nous, les Droits de l'homme et du citoyen.

La moitié ouvrière de la salle poussa des hurlements frénétiques et acclama Flocon... Les organisateurs bourgeois, autour de lui, applaudissaient également, mais du bout des doigts.

—Eh bien! Bresson, mon ami, dit Bertrand d'Ouville, il me semble que vous devenez socialiste, Dieu me pardonne. L'aristocratie du capital? Mais c'est vous, si je ne me trompe... et vous applaudissez à votre condamnation: j'admire votre grandeur d'âme.

L'industriel était très jaune et son sourire contraint.

—Vous comprenez bien, mon cher, dit-il à mi-voix, que tout cela, ce sont des mots et rien de plus... Personne ne songe réellement à renverser le système parlementaire, mais il est nécessaire de se servir de ces gens-là pour obtenir une réforme limitée. En réalité, il n'y a pas cinq mille républicains en France, Ledru-Rollin lui-même me l'a avoué.

—Bresson, dit le vieillard sérieusement, le Gouvernement et la société humaine reposent sur des bases si faibles qu'un enfant pourrait les renverser. Douze hommes résolus peuvent toujours faire une révolution; il suffit d'occuper quelques immeubles consacrés et de faire graver quelques cachets. La masse des citoyens paisibles obéit à tout ordre qui vient de l'Hôtel-de-Ville ou qui porte le timbre du Préfet de police.

—Il n'y a aucun danger, dit l'industriel, tout cela est prévu de longue main; le sous-préfet le tient de Guizot lui-même. En cas d'émeute sérieuse à Paris, il y a un plan d'occupation. La troupe et la Garde Nationale prennent la ville comme dans un étau...

VII

Le 24 février 1848, Geneviève s'éveilla joyeuse. Un beau soleil d'hiver émergeait au ras des toits. L'air quand elle ouvrit la fenêtre la caressa d'une bouffée tendre et vivace. Les arbres, couverts de gelée blanche, brillaient gaiement. Son fils, lui aussi, souriait et chantait des choses confuses. Elle le fit manger en lui disant mille folies et s'habilla pour sortir.

Les petites crêtes de terre glacée qui craquaient sous le pied la ravirent. Elle se surprit esquissant une glissade, sur un petit coin de glace bleue.

—Quelle folle je fais, pensa-t-elle: si la mère Bresson me voit, elle m'attribuera trois amants... Mais qu'il fait beau!

En arrivant rue Saint-Gilles elle remarqua des groupes assez nombreux autour des boutiques. Elle entra pour acheter des oranges chez Mme Urbain son épicière.

—Eh bien! madame, dit la commerçante, il paraît qu'il y a du nouveau.

—Je ne sais pas, dit Geneviève, quoi?

—Eh! mais à Paris, madame... Paraît qu'on dit à Amiens que le Gouvernement devra s'en aller.

—Mais pourquoi?

—Moi, n'est-ce pas, madame, ce que j'en dis, fit l'épicière, tout de suite inquiète, je l'ai entendu de la cuisinière de M. de Vence qui le tenait de son maître. Mais pour moi, c'est tout des histoires.

Geneviève se décida à aller jusqu'au bureau pour apprendre ce que savait Philippe. Devant les cafés, les rassemblements grossissaient. Des mots flottaient dans l'air: «Régence... Thiers... Garde Nationale... Guizot.»

Les gens buvaient ferme pour s'occuper.

Philippe avait lu dans le journal local les émeutes au sujet du Banquet réformiste, mais il les croyait réprimées.

—Je voudrais que cette démission du ministère fût vraie: mais je n'y crois pas.

Il quitta cependant ses scribes pour aller aux nouvelles avec elle. Ils rencontrèrent Bresson: il avait des renseignements officiels et en était si fier qu'il oublia la querelle de sa femme avec les Viniès et s'arrêta.

—Le courrier n'est pas arrivé, dit-il, et les journaux manquent, mais le sous-préfet a eu des nouvelles par Amiens. Tout va bien: la Réforme électorale est accordée. La Reine a demandé le départ de Guizot: Thiers et Molé sont ministres... C'est parfait, parfait...

Il se frotta les mains.

—Mais non, dit Philippe, c'est absurde: si nous sommes vainqueurs, nous voulons la république...

—Mon cher, dit Bresson très grave, il faut être raisonnable. Prenons ce que nous obtenons: si le peuple s'obstine, il sera vaincu... Tout est prévu: le roi dispose de forces considérables. La troupe et la Garde Nationale prennent Paris comme dans un étau... Ici même on prépare un train pour emmener la garnison.

Geneviève battait la semelle à quelques pas de distance. Philippe la rejoignit.

—Celui-là me rendrait violente, dit-elle: c'est un mauvais homme.

Quand ils revinrent à la place du Bourdois, le Maire, sur les marches de la justice de paix, haranguait un groupe.

«Soyons calmes et résolus... Quelles que soient les institutions que la France décide de se donner, nous maintiendrons l'ordre à Abbeville...»

La foule, composée de fermiers et de commerçants approuvait cette vigoureuse fermeté dans l'indifférence.

—J'ai bien envie de dire quelques mots, dit Philippe.

—Rentrons, dit Geneviève, et prenant son bras d'un geste caressant elle l'entraîna.

Il était silencieux et sombre.

—Quel beau temps, dit-elle; si tu t'accordes un après-midi de liberté en l'honneur de Paris, nous irons glisser sur l'étang.

Il ne répondit pas. Après le déjeuner Bertrand d'Ouville vint les voir: il était inquiet. On disait maintenant que le Roi était à Fontainebleau et que la garde nationale révoltée se battait contre la troupe de ligne. Une dame qui avait pu arriver de Paris avec un train militaire prétendait que le prince de Joinville était régent. Elle avait traversé quatorze barricades pour parvenir à l'embarcadère. En arrivant à Enghien elle avait vu de grandes flammes sur Paris.

—Geneviève, dit brusquement Philippe, il faut que j'aille à Paris ce soir.

—Toi, Philippe? et pourquoi?

—Mais ne vois-tu pas ce qui se passe? dit-il. La révolution est triomphante et on essaie de l'escamoter. C'est le devoir de ceux qui voient clair de s'y opposer. Il faut que chacun soit à son poste: le mien est près de mes amis.

—Philippe, tu ne voudrais pas me laisser seule... S'il t'arrive quelque chose, je suis seule au monde...

—Geneviève, je t'en prie, dit-il avec tristesse... Vois plus grand, plus large que cela... L'avenir de la France, du monde peut-être, dépend de quelques jours de lutte et tu ne penses qu'à nous.

—L'avenir du monde, dit Bertrand d'Ouville... Vous voilà parti pour la guerre de Cent Ans.

Mais Geneviève ne lutta plus.

* * *

Quand elle revint de la gare, le soleil déjà très bas allongeait sur le sol brillant de froid les ombres pointues des maisons. La rivière coulait rapide entre les masures bâties à pic sur ses bords. Le vent devenait aigre et vif. Devant Saint-Vulfran sa pensée confuse s'accrocha aux portes de bois où des figures aux visages grotesques prenaient sur les colonnettes des poses pénibles et touchantes.

—Vierge aux humains la porte d'amour êtes.. Vierge aux humains... Ô ma belle journée, pensa-t-elle.

Les corbeaux s'échappaient avec de grands mouvements d'ailes des hautes tours carrées aux fenêtres géminées et leurs croassements bruyants couvraient la musique éternelle des cloches.

—Ils sentent le sang, dit à Geneviève une vieille qui sortait de l'église.

TROISIÈME PARTIE

Pour moi, plus je repasse dans mon esprit des faits anciens et modernes, plus un pouvoir inconnu me semble se jouer des mortels.

TACITE.

I

Philippe n'arriva à Paris que le 25 à neuf heures du matin; la ligne était coupée en deux endroits et il avait fallu transborder les voyageurs. Les employés du chemin de fer lui dirent que la République était faite: ils en paraissaient surpris et heureux. Philippe décida d'aller à la «Réforme», rue Jean-Jacques-Rousseau.

Malgré l'heure matinale, les boulevards avaient un air de fête. Le temps était couvert et gris: devant les magasins fermés des familles se promenaient admirant les pavés déchaussés et les pierres d'angle éraflées par la fusillade de la nuit. Il y avait des barricades un peu partout et les véhicules ne circulaient pas. Cela mettait dans les rues un silence sur lequel les cris et les chants se détachaient avec une netteté qui étonnait.

Des bandes de gamins passaient avec des drapeaux tricolores, chantant la Marseillaise et «Mourir pour la Patrie». Philippe vit aussi un drapeau rouge, suivi d'ouvriers des faubourgs.

La foule était calme et satisfaite: elle avait si souvent crié «À bas Louis-Philippe» qu'elle attendait vaguement de sa chute un bonheur idyllique et confus. La plupart de ces passants étaient des spectateurs, prêts à accepter les événements quels qu'ils fussent sans jamais revendiquer leur droit égal de les faire.

Devant le magasin du confiseur Boissier, une troupe se formait en colonne par quatre. En tête, un tambour de la Garde Nationale battait la charge. Philippe prit le pas de ces hommes: ils défilèrent militairement le long de la rue de la Paix. Sur la place Vendôme quelqu'un commanda: «Halte». Les tambours battirent aux champs, quelques voix crièrent: «Vive l'Empereur!» Les hommes agitèrent leurs casquettes.

«Ah! ça, pensa Philippe, avons-nous fait une révolution bonapartiste?... Ils sont fous, dit-il à un vieillard en redingote qui regardait comme lui ce spectacle étrange.»

L'autre fit un geste évasif qui voulait dire: «Messieurs, ami de tout le monde». C'était un bourgeois, très effrayé d'avoir renversé M. Guizot.

Philippe, par la rue des Petits-Champs gagna les bureaux de la Réforme. On y était affairé et heureux. Le patron, Flocon, faisait partie du Gouvernement Provisoire: on apprit à l'ingénieur que Caussidière était Préfet de police et qu'il trouverait Lucien à la Préfecture. Il y courut à travers une foule qui devenait serrée et bruyante.

Tous les groupes marchaient maintenant dans le même sens, d'un pas pressé, car Philippe était arrivé dans la zone d'attraction de l'Hôtel de Ville, centre mystique des émeutes parisiennes.

Devant la préfecture des hommes à mine assez sauvage montaient la garde: leurs blouses, leurs képis rouges à coiffe retombant sur l'oreille, leurs barbes à faire peur aux petits enfants, leurs grands sabres formaient un ensemble décoratif de la meilleure tradition révolutionnaire.

Comme Philippe arrivait, Caussidière sortait; une casquette, une redingote noire, un sabre attaché autour du corps par une ficelle rouge et deux énormes pistolets lui donnaient un aspect prudhommesque et militaire. Il était rouge, radieux, bruyant. Philippe l'aborda bravement.

—Ah! mon ami, dit-il, Salut! Fraternité! Quelles journées. Venez avec moi. Nous avons besoin ici de bons bougres... Je vais à l'Hôtel de Ville, il faut que je voie le Gouvernement Provisoire. Si la Préfecture ne se montre pas, nous sommes foutus! »

Philippe, empruntant un revolver à un des montagnards de l'escorte, suivit le préfet: il fallait fendre une foule armée et turbulente qui s'ouvrait de mauvais gré. Quelqu'un lui tapa sur l'épaule: c'était Lucien Malessart.

—Quelle chance, dit Philippe, radieux, vive la République, mon bon vieux.

—Oui, dit l'autre, que fiches-tu ici?

—Je suis venu en apprenant les nouvelles: Caussidière m'a enrôlé... Il est préfet de police.

—C'est lui qui le dit, fit Lucien, nous allons voir ce qu'en pensera le Gouvernement provisoire?

—Qui est le Gouvernement provisoire?

—C'est fort amusant, mon cher, il y en a deux. Nous à la Réforme, nous avions nommé Louis Blanc, Flocon, Marrast, Albert...

—Qui est-ce Albert?

—Provincial! Tu ne connais pas Albert? Albert, ouvrier: la grande pensée du règne... C'est un mécanicien, plein de bon sens ma foi: il m'aidait à maintenir l'ordre aux Saisons... Bref, quand notre gouvernement est arrivé à l'Hôtel de Ville pour prendre le pouvoir il a trouvé là dans le cabinet du préfet de la Seine, messieurs Lamartine, Ledru-Rollin, Garnier Pagès et compagnie qui s'étaient nommés par ailleurs. Cela s'est gâté: Louis Blanc et Arago se sont invectivés... Nous allons, je pense, retrouver les morceaux épars de ces héros... Avançons plus vite, mon cher, Caussidière a vingt mètres d'avance et nous n'entrerons à l'Hôtel de Ville que derrière lui.»

Le ton de Lucien, en un pareil jour, déplut à Philippe, mais la place de l'Hôtel-de-Ville, couverte de canons et de groupes armés avait un aspect de bivouac révolutionnaire qui évoqua pour lui les grands ancêtres. Un général en tenue donnait des ordres.

«Que diable est celui-ci, dit Lucien... Eh! mais, c'est Chateaurenaud, l'acteur, découvrit-il en s'approchant... Chateaurenaud! Quelle comédie jouez-vous?

—Mon cher, c'est en effet la chose la plus comique du monde... Hier soir il y a eu du bruit sur le boulevard pendant l'entr'acte: je suis sorti dans le costume de mon rôle... La foule a crié: «Un général!» et m'a entraîné en m'acclamant. J'ai passé la nuit dans un café et, ce matin, comme on a l'air de m'écouter, je fais de l'ordre.

Mais derrière Caussidière, les deux jeunes gens gravissaient le perron de l'Hôtel de Ville: des élèves de l'École Polytechnique, fusil en main, en gardaient l'entrée.

—Quel est votre chef? demanda l'un deux à Philippe.

—Le préfet de police.

—Quelle allure! fit l'autre.

Une foule épaisse encombrait les escaliers et les couloirs; dans les embrasures des fenêtres, des typographes, en manche de chemise composaient des décrets. Les mots «Préfet de Police» ouvrirent un passage. Deux grenadiers de la Garde Nationale vérifièrent l'identité de Caussidière. Puis, l'un d'eux ouvrit une porte de cuir et une violente poussée projeta Philippe dans une salle qui, par contraste, lui sembla étonnamment vide.

Autour d'une grande table couverte d'un tapis vert, le Gouvernement provisoire siégeait; une litière de papiers déchirés couvrait le sol jusqu'à près d'un mètre de hauteur; l'air était lourd de fumée et d'odeurs: dans un coin, deux polytechniciens parlaient à voix basse comme dans une chambre de malade.

Philippe ne vit d'abord que Lamartine, les vêtements déchirés, le cou presque nu, les cheveux luisant de sueur; il éclairait vraiment cette assemblée confuse de la beauté de son visage grave et fin. Il critiquait un projet de décret sur la formation d'une Garde Nationale Mobile; suivant une vieille formule, on s'occupait déjà de transformer les mécontents en soldats.

L'entrée de Caussidière interrompit la discussion. Albert vint à lui, Flocon lui fit fête, Lamartine et Marrast qui ne l'aimaient pas et qui le craignaient se levèrent et l'emmenèrent vers la fenêtre pour essayer de le convaincre d'abandonner la Préfecture. Le gros Tartare regardait ces aristocrates de ses petits yeux malins, bien décidé à ne pas se laisser faire.

Sur la place, une fusillade crépita, puis s'apaisa.

—Allez voir ce que c'est, demanda Lamartine à Garnier Pagès et, comme il se retournait, il aperçut Philippe. Il avait oublié son nom mais se souvint d'avoir vu ce visage chez lui; ses yeux s'éclairèrent, il griffonna quelques mots sur une feuille de papier et vint vers l'ingénieur.

—Vous savez où je demeure, monsieur, lui dit-il. Voulez-vous me rendre un grand service? Donnez ceci à ma femme, dites-lui que tout va bien et rapportez-moi ce qu'elle vous donnera... je n'ai rien mangé depuis ce matin, ajouta-t-il en manière d'excuse.

Philippe sortit rapidement. Devant la porte, Garnier Pagès haranguait une députation: «Travailleurs... disait-il... nous sommes tous des travailleurs; mon fils, mon propre fils, est garçon épicier. Mon fils est travailleur en épicerie, moi je suis travailleur en...»

Philippe, que le remous entraînait vers la porte n'entendit pas en quoi Garnier Pagès était travailleur.

Quand il fut sur la place, il jeta les yeux sur le papier remis par Lamartine; il portait simplement: À Madame de Lamartine, 82, rue de l'Université: Envoie-moi du chocolat.

* * *

Les rues étaient si encombrées, les incidents si nombreux qu'il mit fort longtemps à remplir sa mission.

Comme il revenait le long des quais, il vit avec surprise une horloge qui marquait trois heures; lui non plus, il n'avait pas mangé depuis le matin. Il s'arrêta dans une boulangerie et, tout en dévorant un morceau de pain, regarda le fleuve d'hommes et de femmes qui coulait toujours vers l'Hôtel de Ville.

Ce n'était plus la même foule que le matin, les visages étaient plus sombres, les chants plus sourds.

Une étonnante floraison de rouge le surprit; les brassards, les cravates, les cocardes, tout était rouge. Dans le lointain, à travers les arbres ouatés de brume du terre-plein du Pont Neuf, on devinait un immense drapeau rouge flottant aux bras de Henri IV.

Philippe se mêla à une colonne et arriva sur la place: un immense cri la remplissait: «le drapeau rouge, le drapeau rouge».

Aux fenêtres de l'Hôtel de Ville apparaissaient des silhouettes que la distance l'empêcha de reconnaître. Quelqu'un parla, dans le vent, dans le bruit, interrompu par des cris plus forts: «Le drapeau rouge.»

Puis, derrière Philippe, un murmure courut et, tournant la tête, il vit, à côté de lui, deux hommes, aux yeux hagards, portant sur une civière un cadavre de femme: les cheveux dénoués couvraient à demi le visage tuméfié et, dans cette foule rouge, le sang coagulé mettait un rouge plus sombre.

Un immense silence effleura la place.

Penché hors du balcon de l'Hôtel-de-Ville, planant sur cette masse mouvante, Lamartine parlait.

Philippe n'entendit pas ses phrases, mais vit les drapeaux rouges s'abaisser lentement dans une longue vague qui s'en alla mourir sur les quais noirs.

Un peu plus tard, comme tout redevenait calme, un polytechnicien consentit à se charger de transmettre son paquet; on refusait de le laisser pénétrer lui-même dans l'Hôtel de Ville. Il était si fatigué qu'il renonça à retourner à la Préfecture avant le lendemain.

La marée descendait maintenant vers les faubourgs; le long de la Seine, dans la lumière légère et cendrée, parmi le décor lourd d'histoire, il gagna les Champs-Élysées.

Là, c'était le silence et la solitude; on devinait très loin, vers la ville, une rumeur paisible et musicale; parfois dans un bosquet retentissait l'«Aux armes, citoyens» d'une Marseillaise égarée: le soleil couchant de février frangeait d'or très pâle l'Arc de Triomphe.

Le soir, comme il avait trouvé une chambre dans un hôtel misérable de la rue Coquillière et qu'il s'était jeté tout habillé sur un lit fermé, il vit un ciel rouge et une place bordée d'arbres dans lesquels des oiseaux chantaient. Des hommes à visage farouche poussaient devant eux à coups de crosse des femmes épouvantées. Ils les lièrent aux arbres et Philippe vit alors qu'elles avaient la poitrine nue. Elles étaient jeunes et belles. La dernière était Geneviève: ses cheveux pâles retombaient sur ses seins petits et parfaits.

Philippe terrifié vit les hommes de l'escorte pointer soigneusement un canon sur la première des femmes: elle disparut dans un nuage rouge. Philippe voulut courir pour délier Geneviève, mais Lucien qui était à côté de lui le retint par le bras. Le canon tonna de nouveau.—Ce canon ne s'arrêtera donc jamais, dit-il.—Mais non, répondit Lucien en ricanant, c'est un canon automatique.

Alors Philippe se réveilla, couvert de sueur, sur un lit bouleversé: le vent faisait claquer bruyamment les volets mal accrochés.

II

Huit jours plus tard, cette République avait trop d'amis. Les légitimistes l'aimaient parce qu'elle avait chassé le roi bourgeois; les bourgeois, parce qu'elle semblait garantir la propriété; les ouvriers parce qu'ils en attendaient le bonheur.

L'Église, se rappelant que son royaume n'est pas de ce monde, bénissait les arbres de la Liberté. L'Armée se déclarait prête à assurer l'ordre à l'intérieur et la défense nationale.

Le 20 février, il y avait en France cinq mille républicains; le Ier mars il y en avait vingt-cinq millions.

Ainsi dépourvu d'opposition, le Gouvernement était désuni; c'est sur des haines communes que se fondent les sociétés humaines. Ces gouvernants auxquels se ralliaient tous les partis eurent vite fait de devenir eux-mêmes des partisans.

Dupont de l'Eure, Garnier-Pagès, Marrast, voulaient des élections rapides et honnêtes qu'ils espéraient conservatrices; Ledru-Rollin et ses amis faisaient de la politique et espéraient bien aussi faire les élections; Blanqui et les Clubs vaguement soutenus par Louis Blanc, désiraient une dictature forte et populaire et préparaient la guerre civile; Lamartine, une fois de plus, siégeait au plafond et faisait voter des réformes nobles et vagues.

Cependant, Caussidière, à la Préfecture de Police, s'installait solidement; les aristocrates du Gouvernement Provisoire ne l'aimaient pas et il le savait; mais avec un bataillon de braves montagnards, il prétendait bien s'imposer à eux, et quelque jour les remplacer.

Il installa Lucien dans le bureau du Secrétaire général et lui dit «Vous connaissez tous les vrais patriotes, faites leur savoir que le rendez-vous pour eux est la Préfecture; il nous faut ici tous ceux qui savent manier un fusil. Alors, nous tiendrons la queue de la poêle.

Ledru Rollin, Flocon, Albert et moi, nous nous entendons; le principal est de culbuter les gens du National; cela fait, nous républicaniserons ce pays, de gré ou de force.»

Lucien l'encouragea vivement.

Philippe, lui aussi, avait été enrôlé et travaillait ardemment à mettre de l'ordre dans les archives de la Police. Il n'aimait guère les allures de Caussidière; on mangeait trop bien à la Préfecture, l'on y buvait trop sec les vins de l'ex-préfet et l'on y voyait trop de filles dans le Corps de garde des Montagnards.

Viniès qui était, par tempérament, un ascète, souffrait de ces choses et se reprochait sa pruderie. «Pauvres diables, pensait-il, ils se réjouissent à leur manière d'être libres.» Mais il eut préféré les kermesses idylliques de Cabet.

Il avait été très étonné de trouver, parmi les dossiers politiques, des fiches sur lui-même, fort bien faites, assez élogieuses pour son caractère et tout à fait méprisantes pour son intelligence.

On y dénonçait, avec une exactitude surprenante, la faible propagande républicaine qu'il avait essayé de faire à Abbeville. Caussidière, à qui il en parla, lui demanda son propre dossier. Philippe le trouva: le nouveau Préfet y était décrit comme un industriel suspect, un charlatan éhonté et un conspirateur maladroit; il entra dans une fureur terrible.

—«Quel est le traître? répétait-il... quel est le traître?»

Un vieux petit employé de la Préfecture était resté aux archives; il le fît venir et l'effraya tellement que l'autre lui livra le secret de la cachette où l'ex-préfet Delessert avait, avant de partir, fait mettre en sûreté les documents secrets.

On y trouva quelques liasses de lettres que Philippe fut chargé de dépouiller.

Comme il ouvrait le troisième paquet, l'écriture le frappa, elle lui était familière.

«Monsieur le Préfet, lut-il, j'ai l'honneur de solliciter mon admission dans l'Administration que vous dirigez.

Il alla à la signature et trouva celle de Lucien. Il demeura stupide.

Indigné, mais aussi passionnément intéressé, il dévora tout le paquet de ces lettres cyniques, bien écrites, souvent amusantes, toujours méthodiques et exactes.

Toute la vie des sociétés secrètes, depuis quatre ans, était là dedans, racontée par un esprit froid et moqueur.

—«Et que vais-je faire? Aller confondre Lucien? Il s'échappera et je n'ai pas le droit de l'y aider. Prévenir Caussidière? Mais il le fera fusiller...»

Il passa la nuit dans son bureau à relire les lettres et à chercher son devoir, répétant sans fin quatre ou cinq phrases autour desquelles sa raison tournait en vain.

Quand il pensait aux grands conventionnels et aux héros de la République il se sentait capable d'aller lui-même tuer son ami.

Puis il revoyait cette physionomie assez douce et cet air vif qu'il avait aimé, et tout son courage tombait.

Le matin était venu; il dépouilla machinalement les autres liasses. Puis, brusquement, Caussidière entra et lui demanda où il en était. Toutes les lettres étaient sur la table; Philippe, pris au dépourvu, dut les montrer.

Caussidière les lut avec attention et, contrairement à ce qu'attendait Philippe, ne cria pas; au contraire, il se frotta les mains et lui frappa sur l'épaule avec bonhomie.

«Allons, lui dit-il, allons, voilà qui est drôle; mais où diable avez-vous passé la nuit? Vous avez une mine de déterré.»

—«Il était mon ami, dit Philippe.

—Et quel ami! dit Caussidière. Il vous traitait bien.

—Qu'allez-vous faire de lui, demanda Philippe anxieux?

L'autre le regarda avec méfiance.

—Ça, dit-il, je n'en sais rien, et cela ne concerne pas que moi. En tout cas, je vous interdis de lui parler de ceci.

Puis, passant dans le bureau de Lucien, il lui dit nonchalamment; «Venez donc ce soir au Luxembourg, nous avons à régler plusieurs questions pour lesquelles vous pourrez m'être utile. N'oubliez pas.

Le soir, à huit heures, une douzaine de patriotes étaient réunis dans le bureau d'Albert. Caussidière, solennel et goguenard, les pria de nommer un Président. Il fut naturellement élu. Puis, violemment, rageusement, il accusa Lucien d'être un traître, mais sans citer aucune preuve.

Ce dernier, qui croyait ses lettres bien cachées ou détruites, se leva sans aucun embarras et se défendit ingénieusement. Il parlait bien et autour de lui on commençait à l'approuver.

Caussidière le regardait avec une ironie satisfaite.

Quand il eut fini:

—Citoyens, dit Caussidière, puisque Malessart est si sûr de son fait, qu'il ait la bonté de nous expliquer ceci.

Et il tira de sa poche la liasse des lettres.

Lucien accablé se tut.

Des cris de colère, des menaces de mort, lui apprirent ce qui l'attendait.

Caussidière ne voulait pas d'un procès qui aurait fait connaître les renseignements exacts et sévères que donnaient les lettres sur son existence ingénieuse et libre; il se déclara partisan de le fusiller sur l'heure dans le jardin.

—C'est impossible, dit Albert nettement, nous venons de supprimer la peine de mort, ce serait un meurtre qui soulèverait une affaire terrible.

—Alors qu'il se tue lui-même, dit Caussidière, j'ai ici un revolver, il ne peut vivre, il en sait trop.

Plusieurs voix approuvèrent. La solution leur paraissait honorable' et prudente.

—C'est inutile, dit soudain Lucien qui écoutait, je ne me tuerai pas.

—Alors il faut le laisser, dit Albert, c'est un lâche.

—Impossible, dit Caussidière, je le tuerai plutôt de mes mains.

Après une longue discussion, on décida enfin de le mettre en lieu sûr, en prison préventive, et d'attendre des temps plus calmes pour commencer l'instruction.

Certain maintenant de n'être pas tué, il avait retrouvé son calme, écoutait d'un air railleur et s'efforçait de se persuader à lui-même qu'il était non un traître, mais un soldat malheureux d'une autre cause.

Il était trop intelligent pour y parvenir toujours.

III

Bertrand d'Ouville, que la petite bonne avait fait entrer sans l'annoncer, trouva Geneviève seule, les yeux pleins de larmes. Elle sursauta au bruit de ses pas.

—Vous! que je suis contente... J'ai été surprise; je vis si seule que tout me bouleverse.

—Que devient Philippe, dit-il? Avez-vous de ses nouvelles?

—Ce matin même: il ne parle pas encore de son retour. Il est avec ce Caussidière à la Préfecture de Police: il paraît assez heureux. Il aime ce mouvement autour de lui... Mais vous allez m'expliquer ce qui se passe à Paris; je ne comprends rien à vos histoires d'hommes.

Et sa jolie tête en avant, le menton appuyé sur la main, elle attendit.

—Expliquer? C'est fort difficile. Il y a trois groupes, ou à peu près. Au centre Lamartine et ses amis, gens honnêtes qui veulent obéir au suffrage universel quoiqu'il décide; à droite, les légitimistes, les doctrinaires, les bourgeois, acceptent la République parce qu'ils espèrent la confisquer; à gauche, Blanqui et les extrémistes veulent empêcher les élections parce qu'ils sentent la province contre eux... Et voilà: c'est assez confus.

—Et qu'est-ce qu'il va se passer?

Bertrand d'Ouville sourit.

—Que vous restez bien femme avec toute votre sagesse... Ceci est un livre divin et l'on ne peut courir au dénouement.

—On peut essayer de le deviner... Que croyez-vous?

—Que sais-je? L'histoire ne connaît pas de lois. Lorsque les Dieux arrangent sur l'échiquier du monde deux coups qui nous paraissent semblables, ils se divertissent presque toujours à les jouer de façon différente.

Nous méditons, nous prévoyons, nous préparons et dans quelque village obscur grandit l'enfant inconnu qui détruira notre maison... Une légère brume du sud, un amiral moins sot, et Bonaparte était maître du monde. Le sort de la Révolution a été suspendu à ces canons du 13 Vendémiaire qui furent enlevés cinq minutes avant le moment fatal, et à Valmy qui aurait dû être une bataille perdue.

Les faits galopent plus vite que la pensée sur les routes du temps; nous les trouvons à chaque étape, narquois et déjà reposés, et cette expérience tant vantée n'est plus que la carte inutile de régions déjà traversées...

Geneviève avait pris une rose et l'effeuillait doucement; la grâce précise de son profil se découpait dans l'ombre du soir.

—Non, continua le vieillard, je ne crois pas aux prophètes... Trop de petites causes agissent sur l'histoire des hommes pour que nous puissions en raisonner. Tout ce que l'on peut affirmer c'est que cette histoire, comme le reste de la nature, ne fait point de sauts. Elle s'en va d'un mouvement continu vers le progrès, dirait votre mari; vers l'apogée, puis le déclin de la race selon moi. Et tout ce qui semble interrompre cette continuité n'est pas viable; mais ce provisoire peut durer deux mois, deux ans ou vingt ans.

—Oui, dit Geneviève rêveuse, mais je voudrais savoir ce qui va se passer demain.

—Voyons, que pourrais-je vous dire? Si les élections sont vraiment libérales, nous pouvons avoir une République tranquille; si elles sont trop conservatrices, nous aurons sans doute une émeute qui dispersera l'assemblée. Alors ce sera la guerre civile. M. de Vence croit à Henri V, d'autres à Louis-Bonaparte, mais ce dernier s'est discrédité par son équipée de Strasbourg et personne ne le prend au sérieux.

—Moi, je mets ma confiance en Lamartine, dit Geneviève, j'en ai conservé un souvenir très beau; c'est un homme si noble.

—Heu... ou-i, dit Bertrand d'Ouville, vous savez qu'il y a deux types de politiciens redoutables: les coquins et les saints. Moi je me méfie des révolutions des anges: nous en avons déjà eu une. Elle a produit l'Enfer: c'est un fâcheux précédent, comme dit votre amie Delphine.

«Lamartine est intelligent? À coup sûr. Est-ce un mal? Est-ce un bien? J'en fais juge un Barbès et n'en décide den. Ah! l'intelligence est agréable, elle est divine, mais elle ne peut servir à diriger les hommes puisqu'elle vous en sépare tout de suite. Montaigne, Stendhal, Mérimée sont des hommes intelligents: ce ne sont pas des chefs.»

Ils se turent. Le vieillard admirait la beauté de la jeune femme: elle regardait le jardin médiocre et la pluie fine dans le soir gris. Elle secoua brusquement la tête.

—Quelquefois, dit-elle, toute cette agitation, toutes ces luttes m'apparaissent brusquement comme des jeux d'enfants méchants et sots. Pourquoi faire, parrain? pourquoi faire? Qu'est-ce que nous demandons? Le calme, une chaumière, la santé, de belles choses. Pourquoi se battre?

—N'oubliez pas, dit-il, que pour vous donner cette chaumière, il a fallu à l'humanité quelques milliers d'années de travaux douloureux. Et puis on se lasse de tout, et surtout du bonheur: les crises de prospérité produisent des crises de mysticisme.

—On se lasse de tout, répéta-t-elle avec une intonation d'une force étrange.

Bertrand d'Ouville la regarda: elle détourna les yeux et avec une vigueur qui détonna très légèrement:

—Et vous, parrain, dit-elle, que feriez-vous si vous deviez arranger tout cela? Car il faut bien faire quelque chose.

—Oh! moi, vous savez que je vois petit et que je tiens une politique à longue vue pour bien plus dangereuse encore qu'une politique à courte vue. Les faits, vous dis-je, les faits. Il faut les observer, les surveiller, essayer de s'en servir pour construire et non pour détruire, et s'efforcer de faire accepter aux foules la bonté sous le masque de la violence... Tout cela est bien vague: allons, faites-moi voir mon filleul.

IV

«Bertrand d'Ouville à Philippe Viniès.

«Abbeville, 10 mars 1848.

«Liberté, Égalité, Fraternité! Vous voyez que je me conforme aux usages du temps: ce fut toujours ma politique. D'ailleurs, mon cher communiste, vos doctrines gagnent: j'ai dû hier, rue Saint-Gilles, protéger un gamin de cinq ans qui venait d'annexer un pain d'épices. À cela près la ville est paisible, et le peuple ne paraît pas se douter qu'il a fait une révolution. J'ai dû ce matin expliquer aux ouvriers qui travaillent pour moi qu'ils sont souverains pour le quart d'heure. Cela n'a d'ailleurs point changé leur belle politesse picarde. Les gens d'ici restent serviables; c'est qu'ils n'ont jamais été serviles.

«Cependant M. Ledru-Rollin nous a envoyé un commissaire pour la Somme. Il est venu chez nous proclamer la République «au nom du peuple français, à la face du Ciel qui m'entend et qui me répond». Puis il s'est occupé, à la face du Ciel, de destituer les fonctionnaires. Vous même, mon cher, avez failli l'être. Vôtre femme vous a sauvé. Seul le sous-préfet n'a pas été inquiété: le voici républicain de la veille. Il avait sans doute, à notre insu, divisé sa vie en quatre parts.

«Il s'occupe, pour montrer son zèle, de nous gouverner à la mode du temps. Car nous nous tenions aussi mal qu'en 93. Nous n'avions ni clubs, ni cortèges, ni lampions. C'était scandaleux, et le commissaire nous a envoyé un professionnel pour y mettre bon ordre, et nous agiter pacifiquement. Ce délégué est professeur de belles-lettres. Il est honnête et doux, mais exalté et naïf. Comme personne ne lui parlait, je lui ai montré mes fossiles. Il m'a fait voir en échange son télégramme à Ledru-Rollin:

«—Envoyez des Déclarations des Droits de l'Homme: elles sont nécessaires ici.»

«En effet, on n'y connaît, je crois, que les droits du locataire et du propriétaire.

«Il a réussi à planter un arbre de la liberté et à organiser un cortège. Il y avait en tête un sapeur du génie, représentant le travail et l'intelligence, un élève du collège portant le Contrat Social couronné d'immortelles, et un ouvrier dont la pioche était couronnée des mêmes fleurs. Ils sont allés travailler symboliquement à mes fouilles des fortifications (une attention de mon ami le délégué), puis se sont embrassés. Le travail symbolique remue peu de terre: mais quelques âmes sensibles pleuraient de joie.

«Le délégué et le sous-préfet ont persuadé aussi non sans peine les ouvriers de Bresson de se répandre le soir dans les rues pour forcer les bourgeois à illuminer. Il y eut donc hier dans ma rue une procession patriotique qui s'arrêta devant ma maison en criant: «Les lampions!» Au bout de cinq minutes, je suis venu au balcon et leur ai dit: «Mes chers concitoyens, si je n'ai pas illuminé, c'est pour deux raisons: cela fume et cela pue. Cependant, pour vous être agréable, je vais faire apporter des chandelles. Je vous prie seulement de vouloir bien désigner fraternellement une douzaine de bons patriotes pour les tenir et les moucher.» Ce petit discours a eu un succès inattendu et me voici fort populaire.

«Ces scènes d'émeute ont affolé votre ami Bresson. Il a fait voter par la Garde Nationale une motion refusant aux ouvriers des fusils que demandait pour eux le délégué, et il organise avec le maire des cortèges de protestataires. Mais tout cela est sans danger, car les deux partis s'entendent pour ne pas manifester le même soir. D'ailleurs vous connaissez Abbeville et s'il se trouvait ici deux hommes pour se battre, il s'en trouverait vingt pour les en empêcher.

«À Amiens cependant les choses se sont gâtées par la faute des commissaires. M. Ledru-Rollin, par erreur sans doute, en avait envoyé trois qui tous refusaient de s'en aller. Le premier venu, Leclanché, a trouvé le moyen d'exaspérer nos gens par sa tenue: chapeau à boucle d'acier, gilet blanc à grands revers, pantalon collant et bottes molles. Ce spectre de conventionnel a été ramené à la gare un peu vivement. Les Amiennois acceptent la République, ils l'acceptent même avec joie, mais ils exigent qu'elle s'habille comme tout le monde. Je ne les blâme point.

«J'ai vu votre femme qui est bien seule: nos excellentes commères trouvent naturellement pour votre absence d'effroyables explications. Seule la sous-préfète lui rend visite assez souvent, n'étant pas très sûre que vous ne serez point ministre. Je me permets un conseil de vieil ami: faites-la venir si vous avez un poste. Revenez, si vous n'en avez pas.

«Je serai, moi aussi, heureux de vous revoir; nous ne penserons de même sur aucun sujet et discuterons sans fin, mais je vous sais désintéressé, et je vous aime bien.

V

De tristes lettres de Geneviève et une note pressante de M. Lecardonnel rappelèrent à Philippe qu'il n'avait pas toujours été le secrétaire indépendant d'un préfet de police révolutionnaire. Il évoqua sa femme, le menton appuyé sur la main trop blanche, les yeux clairs regardant tristement la maison vide et il se décida à rentrer. Il avait assez d'imagination pour n'être pas méchant quand son orgueil n'était pas en jeu.

D'ailleurs, depuis la découverte de la trahison de son ami, Caussidière le traitait mal et il était sensible à cette injustice. Vingt républicains du lendemain demandaient sa place: il partit sans regrets.

Geneviève vint le chercher à la gare: il fut heureux de revoir sa jolie tête, elle contente de pouvoir se suspendre à son bras. Ils rentrèrent à pied, bavardant avec animation. Il lui raconta tout de suite l'histoire de Lucien qu'il n'avait pas voulu écrire.

—Quel être odieux, dit-elle; je l'ai toujours détesté.

C'était un mensonge, mais inconscient.

Elle s'inquiéta de Lamartine.

—Je l'ai vu plusieurs fois et n'ai pas changé d'avis sur son compte. Il est courageux quand il s'agit de sa vie, timoré quand il s'agit de ses idées. Ce n'est pas l'homme qu'il faudrait au pouvoir.

Elle défendit son héros au masque grave, mais Philippe s'arrêta pour regarder les corbeaux de Saint-Vulfran. Il retrouvait avec plus de plaisir qu'il n'eût pensé le vieux et noble décor, et, sur la Grand'Place, les frontons pointus des hautes maisons de brique rouge ornées de cordons de pierre.

La maison et le jardin lui semblèrent plus petits que jamais: Geneviève lui fît voir les changements dont elle était fière, un rideau qu'elle avait brodé, des fleurs qu'elle avait semées et qui montraient des pointes vertes, et le bébé qui marchait bravement et savait quelques mots nouveaux.

Le scribe des Ponts et Chaussées prévenu par elle avait apporté le matin les lettres officielles: Philippe ouvrit la première et la tendit à Geneviève, amusé. Elle était du sous-préfet.

Celui-là, dit-il, est comme ces plantes qui restent vertes en toutes saisons: il se chauffe au soleil de tous les régimes. Vois son entête:

RÉPUBLIQUE FRANÇAISE

Liberté—Égalité—Fraternité

—Il m'appelle: Citoyen Ingénieur... et termine sans honte par salut et fraternité... Et naturellement c'est une réclamation du maire d'Ault contre les flottes et la marée.

—La sous-préfète était devenue charmante pour moi, dit Geneviève, elle te croyait ministre.

—Celle-ci est du maire de Gamaches, je reconnais son écriture d'enfant appliqué. Je parie qu'il est question de la Route Royale n° 32... Tu peux l'ouvrir.

—Tu as perdu, dit Geneviève, elle s'appelle maintenant Route Nationale. Mais elle reste n° 32: cette république est décidément conservatrice.

—J'espère qu'elle ne le sera pas longtemps dit Philippe; le peuple n'a pas encore parlé... Ah! le peuple, le premier jour, devant l'Hôtel de Ville, Geneviève, c'était beau! Cette masse, cette force, ces chants et en même temps ce calme majestueux.

Avec ces trois semaines de recul, la journée du 25 février était devenue pour lui un fragment d'épopée qu'il récitait, en toute bonne foi.

—Et ici? demanda-t-il. Que seront les élections?

—Je ne sais pas du tout, dit Geneviève, moi, je vis dans mon petit coin et je ne me suis aperçue d'aucun changement... Parrain pourra t'en dire davantage: j'espère qu'il viendra.

—Oh! il m'ennuie, dit-il avec impatience: il triomphe, je suppose, comme toujours, et nos difficultés ont dû le divertir.

—Ne sois pas injuste: il a été très précieux pour moi. Il est venu me voir souvent et m'a comblée de livres. Je crois que sans lui je serais morte d'ennui.

—Ma pauvre chérie, dit-il embarrassé, je t'avais laissé bien seule!

—Cela ne fait rien puisque tu es là. M. Lecardonnel est venu me voir aussi; il m'a dit: «Hum... hum... Madame Viniès, ils ont voulu me faire crier «Vive le Gouvernement provisoire» ...Je leur ai répondu: impossible, car ayant défini ce gouvernement comme provisoire, il serait contraire à l'hypothèse de lui souhaiter la durée... comprenez-vous?

Philippe sourit faiblement.

Vers le soir, Bertrand d'Ouville vint en effet; il se fit raconter les aventures de Philippe, puis dit à son tour comment il avait aidé une des princesses à s'enfuir; il regrettait vivement le Roi et ses fils.

—C'est dommage, dit-il, c'était de braves gens, mais on les a mal conseillés; on a voulu les faire gouverner pour une classe, rien de plus dangereux. On n'a réussi qu'à soulever les uns contre les autres, ces bourgeois et ce peuple français qui ont pourtant si profondément les mêmes vertus et les mêmes travers... enfin, cette révolution paraît honnête.

—Elle n'est pas commencée, dit Philippe; si l'Assemblée nationale ne fait pas triompher la vérité, il reste une ressource, les barricades; vous ne connaissiez pas ici la situation véritable; le véritable maître de Paris, ce n'est pas Lamartine, c'est Blanqui avec ses clubs, c'est peut-être Caussidière avec ses montagnards.

—Croyez-vous, mon cher? Les élections faites, la force de la masse conservatrice prouvée, il sera bien difficile de lui arracher le pouvoir auquel il sera prouvé qu'elle a droit.

—C'est pourquoi je reproche à ce gouvernement d'avoir fait les élections trop tôt. Il fallait instruire le peuple avant de le consulter. Mais que voulez-vous, il n'y a pas, dans toute cette bande, un seul homme d'action. Veuillot a raison: nous avons pris le chef de musique pour colonel. Lamartine fait des phrases: il ferait mieux d'organiser les ateliers nationaux. Et autour de lui, en qui espérer? Garnier Pagès? Un Bresson parisien. Marrast? Un aristocrate prétentieux. Louis Blanc? Un pion timide. Pas un homme qui sache vouloir.

—Ma foi, dit Bertrand d'Ouville, moi, je leur suis très reconnaissant de faire si peu de mal, ils ne tuent personne, c'est beaucoup. La guillotine a désuni la France pour plus de cent ans.

—Je ne suis pas de votre avis, monsieur: Il y a des cas où une courte violence peut mettre fin à un long esclavage.

—Quelle idée! La violence ne met fin à rien du tout; si elle est nécessaire pour détruire un régime, c'est que ce régime était encore vivant, et dès lors il renaîtra. Pour qu'une révolution soit utile, il faut qu'elle se borne à sanctionner une évolution déjà accomplie et dans ce cas elle n'a pas besoin de la violence. On ne peut détruire que ce qui est détruit.

Vous me faites penser, mon cher, à Machiavel, maudissant le pauvre Pier Soderini, âme timide auquel son mépris refusait l'entrée de l'Enfer. «Va dans les limbes avec les petits enfants» dites-vous à Lamartine et à ses amis. Ma foi, je vous demanderai la permission de les y rejoindre. Plus je vieillis, et plus je me persuade qu'il ne faut faire souffrir personne inutilement.

—J'attendais le «quand vous aurez mon âge» dit Philippe à Geneviève quand il fut parti: il n'y a pas d'argument qui m'exaspère davantage. Je pourrais répondre «si vous aviez mon âge» et nous ne discuterions pas plus avant.

—Oui, dit Geneviève, je suis contente que tu sois revenu: cela me fait du bien d'entendre de nouveau tes petits discours.

* * *

Dès le lendemain, il se mit avec ardeur à travailler aux élections. La situation était fort obscure, tous les candidats étant républicains. Les nobles l'étaient plus que les bourgeois, les bourgeois plus que les ouvriers. D'ailleurs ces derniers refusaient d'être candidats.

«—Ch'est des tours ed' gobelets, répondaient-ils aux exhortations de l'ingénieur.

Les commerçants dont Bertrand d'Ouville aurait voulu former une liste étaient également réfractaires: «Moi je reste dans m'boutique» disaient-ils.

Ils décidèrent l'archéologue à se présenter lui-même. Il publia une profession de foi honnête et modérée: il y admettait, tout en regrettant la personne de Louis-Philippe, que la République était devenue le seul gouvernement possible en France, prêchait le respect de la propriété, la liberté du commerce, l'amélioration du sort des classes ouvrières, et concluait: «Plus de factions, une France paisible et forte, un seul cri: la Patrie!»

Sa candidature eut au début un certain succès, mais il dut reconnaître avec humilité que cette popularité n'était due ni à ses mérites, ni à son style. Il était célèbre, dans le pays, lui expliquèrent ses partisans, parce qu'il était assez fou pour déterrer des cailloux à grands frais, et surtout parce qu'il se baignait dans la Somme en plein hiver. Ce dernier trait étonnait les paysans que l'eau froide effrayait et leur inspirait une vive estime pour son courage.

Mais le comité départemental Ordre-Famille-Propriété qui présentait une liste compacte de propriétaires bien pensants en tête de laquelle figurait le comte de Vence, républicain, eut vite fait d'éliminer cet esprit dont la fantaisie les inquiétait.

Le bruit fut répandu qu'il tenait des propos anarchistes, qu'il était lié d'amitié avec le communiste Viniès, et que le commissaire perturbateur de Ledru-Rollin avait pris un repas chez lui.

D'autre part le comité démocratique fut informé qu'il avait en 1825 écrit les paroles d'une cantate adressée à la Duchesse de Berry lors de son passage à Abbeville.

—Ma foi, dit-il, c'est parfaitement vrai: je l'ai fait pour obliger mon, cousin Genzé qui en avait composé la musique. D'ailleurs j'estimais fort cette princesse à cause de son caractère tout français, et je l'estime encore, ne vous en déplaise.

Cela lui aliéna les anciens orléanistes. On l'acheva en racontant aux femmes qu'il voulait les faire passer pour des fossiles contemporains des mastodontes.

Cependant Philippe poursuivait une campagne socialiste et se heurtait à des forces obscures et puissantes. C'était parfois de la sottise, de la crainte souvent, mais surtout une méfiance têtue et une indifférence hautaine. Il ne pouvait s'empêcher de penser sans cesse à des expériences faites jadis à l'École sur la résistance des milieux visqueux. Une masse de poix, molle et presque liquide, sous des coups de marteau formidables, se déformait à peine. Ces paysans, ces marchands, ces ouvriers picards, paternes et bonasses, venaient aux assemblées électorales, mais les discours les plus vibrants ne les ébranlaient pas. Ils semblaient considérer la séance comme un spectacle et les candidats comme des comédiens. Les idées ne pénétraient pas.

L'éloquence de Bertrand d'Ouville, grave et parfois un peu pédante, plaisait assez: «J'aime cet homme-là, il est didactique» disait le père Pillet, chapelier. Mais quand on connut les résultats, la liste Ordre-Famille-Propriété passait tout entière. L'archéologue arrivait quinzième derrière les quatorze élus.

—Je regrette que vous ne soyez pas des nôtres, mon cher, lui dit M. de Vence, représentant républicain de la Somme, mais qui eût dit cela du Suffrage universel? Les voies de la Providence sont impénétrables.

—Ces élections sont en effet excellentes, répondit-il avec un peu d'amertume. Vous représentez tous fort bien l'opinion moyenne de cette province qui désire avant tout qu'on la laisse en paix et qui craint les idées comme le choléra.

Philippe Viniès était tragique et découragé:

—Voyez-vous, lui dit l'archéologue, c'est peut-être la bonne ville qui a raison contre nous. Métropole campagnarde, elle maintient avec les villages, ses vassaux, les liens qu'ont créés au cours des siècles la pente des vallées et le tracé des routes. Parmi tant de lois et de pouvoirs qui passent, elle dure, et la France continue. Et sans doute il est bon que, tous les cinquante ans, Paris la force à penser un instant, mais il en est de ce ménage comme des autres, et le contraste y fait l'harmonie.

En quittant l'archéologue Philippe rencontra le père Pitollet qui, en dépit de ses quatre-vingts ans allait encore chaque matin, militaire et vigoureux, faire ses achats au marché. Le «Général» s'arrêta, et mystérieux, tira de sa poche un papier à chandelles surmonté d'une vignette grossière.

—Lisez ceci, dit-il à l'ingénieur en clignant de l'œil.

—Le Napoléon républicain, lettre de l'Empereur à son peuple, lut Philippe surpris... Français, j'avais désiré que mon corps reposât sur les bords de la Seine, au milieu de ce peuple français que j'ai tant aimé. Je reviens après un quart de siècle instruit par le malheur, la retraite et la méditation. Je n'étais pas né pour la guerre....

—Hein? tout de même, fit le vieux, s'il n'était pas mort...

VI

Dès le mois de mai 1848 la Révolution entra en agonie. Elle ne mourait pas comme le croyait Philippe de l'erreur de Lamartine et d'une élection prématurée. Elle mourait parce qu'une bourgeoisie encore vigoureuse n'hésitait pas à descendre dans la rue pour apporter à ses lois l'appui de ses baïonnettes, et parce que la province écrasait l'émeute de tout le poids de sa saine et puissante médiocrité.

«Le cardomnel avait raison, disait Bertrand d'Ouville, la propriété n'est pas un droit de l'homme; c'est un droit de la Garde nationale: elles vivent et périssent ensemble.»

Cependant le peuple de Paris, justement déçu, frémissait encore à tout appel. Dans les Ateliers Nationaux, que nul n'essayait d'organiser, quatre-vingt mille ouvriers vivaient dans une paresse qui leur était odieuse. Des provinces arrivaient par chaque train des compagnons nouveaux qui venaient s'y enrôler. Le gouvernement, inquiet, les traitait avec une bienveillance sournoise et songeait à s'en débarrasser.

Philippe, énervé et anxieux, tenait aux ouvriers des Clubs des discours dont la violence étonnait leur placidité et les engageait à se rendre à Paris pour y défendre la République.

Un matin il reçut à son bureau une lettre urgente du sous-préfet.

ARRONDISSEMENTRÉPUBLIQUE FRANÇAISE

d'ABBEVILLE

CABINETLiberté—Égalité—Fraternité

DU SOUS-PRÉFET

CITOYEN INGÉNIEUR,

Je suis informé par le commissaire de police que vous avez hier soir invité une réunion assez nombreuse d'ouvriers sans travail à se rendre à Paris pour s'y embaucher aux Ateliers nationaux.

Vous ignorez certainement la circulaire du Citoyen ministre de l'Intérieur en date du 11 avril dernier, qui fait connaître qu'il importe de prendre des mesures pour mettre fin aux départs de ce genre. Des ordres formels sont donnés aux gares, diligences, gendarmeries, pour que les ouvriers sans ouvrage soient empêchés de se rendre à Paris et pour que ceux qui se trouvent à Abbeville soient renvoyés dans leurs communes respectives, au besoin avec un secours de route.

Je ne doute pas qu'il ne vous suffise de connaître les intentions de l'administration pour vous employer avec zèle à agir dans ce sens de toute votre influence. Si cependant vous persistiez dans votre présente attitude, je me verrais obligé de soumettre votre cas au citoyen ingénieur en chef et au citoyen commissaire du Gouvernement pour le département de la Somme.

Salut et Fraternité.

Philippe était déjà de fort méchante humeur: il revenait d'Ault où les dernières marées avaient triomphé de son mur. Il avait longtemps regardé les énormes vagues verdâtres qui arrivaient lentement du large, et s'abattaient avec une force terrifiante sur les débris de l'ouvrage qu'elles roulaient dans les champs inondés. Des blocs de maçonnerie à demi enfouis dans les sables prenaient déjà l'aspect de rochers anciens. La courbe du mur était parfaite, mais les galets avaient traîtreusement miné les fondations insuffisantes.

Il quitta son bureau pour rentrer déjeuner, la tête basse et l'âme sombre; sur la place il remarqua un groupe d'ouvriers qui discutaient et s'approcha. L'un d'eux le connaissait et lui dit, en chuintant, leur colère:

—Nous avons été à ch'gare pour aller n's'embaucher à Paris: ch't'agent du bureau nous a refusé ch'billets... C'est les ordres de ch'sous préfet... Enfin est-on en République?

—N'accusez que vous-même, dit Philippe exaspéré, vous acceptez tout. Il y a trois mois, on vous adulait: vous vous laissez faire, et l'on vous insulte. Si vous ne les défendez pas, demain les Ateliers nationaux seront fermés... Et par qui? Par des ministres qui sont vos commis et qui doivent exécuter vos ordres. Le sous-préfet vous défend d'aller à Paris? Belle audace en vérité! Mais qui l'a fait sous-préfet, sinon vous? Allez donc le lui demander.

—Yes milord, dit une voix connue, et il y eut des rires.

—Allons-y, dirent quelques jeunes, piqués.

—Venez avec nous, dit un vieux, et nous irons.

Il tombait une pluie fine et serrée: Philippe hésita, regarda l'heure, haussa les épaules, et dit:

—Soit.

Trois par trois, se donnant le bras, ils se formèrent en cortège: quelques citoyens prudents disparurent au tournant de la Grande-Rue Notre-Dame. Il était midi et les ouvrières de Bresson, allant vers le faubourg, traversaient la place. Quelques jolies filles intriguées par ce bataillon de blouses, obliquèrent pour se renseigner. Quand elles comprirent qu'on manifestait elles se mirent bravement autour de Philippe. L'une d'elles prit son bras: cela l'agaça. Une autre qui avait un tablier rouge l'enleva pour l'agiter au-dessus de sa tête. Il y eut des murmures.

—Enlevez ch'drapeau, dirent des voix dans la colonne.

Mme Urbain qui les vit passer poussa un cri:

—Jésus, mon doux Seigneur, c'est la Révolution!

Et elle se précipita chez M. Pillet: ce vieux soldat la défendrait peut-être.

Cependant la petite troupe de Philippe était arrivée devant la sous-préfecture et s'était rangée autour du porche. La porte de bois sculpté était fermée. Philippe avait retrouvé son sang-froid et se trouvait ridicule: «Mais qu'importe, pensait-il, ces braves gens ont confiance en moi.» En effet les ouvriers étaient vaguement inquiets et seule la présence de ce fonctionnaire les rassurait un peu.

—Je vous recommande, leur dit-il, le silence et l'ordre: il faut qu'un de vous parle au nom de tous.

Ils eurent beaucoup de mal à trouver un orateur.

Un honnête garçon qui se nommait Lecadieu et auquel Philippe avait souvent prêté des livres accepta enfin de parler: «Ça me coûtera ma place, dit-il tristement, mais, ma foi, autant moi qu'un autre.»

Une des jeunes filles sonna, il y eut un long silence. Puis on entendit des pas sur les pavés de la cour. Une domestique montra sa tête et, voyant cette foule, se rentra vivement et dit: «Seigneur.»

Philippe s'avança: «Ces citoyens, dit-il, désirent voir le sous-préfet.»

—Mais monsieur est à table.

—Il aura l'obligeance d'interrompre son déjeuner.

Elle courut vers la maison. Une minute après, le sous-préfet arrivait achevant une bouchée rebelle et essuyant sa moustache.

L'orateur s'avança et dit la requête des ouvriers avec beaucoup de calme et de bon sens.

Le sous-préfet, pris au dépourvu, cherchait des phrases.

—Citoyens, mes amis... vous connaissez mes sentiments... Travailleur moi-même... les ordres du ministre... les ouvriers le comprendront sans peine... bon sens et patriotisme intelligents dont ils ont toujours fait preuve.

Découvrant Philippe, il lui lança un regard furieux; puis, il eut une inspiration.

—Avant tout, citoyens, laissez-moi relire les ordres du ministre qui permettent peut-être de vous donner satisfaction.

Il battit vivement en retraite et, tout de suite, par la petite porte du jardin, envoya un messager au colonel de la Garde nationale pour le mettre au courant de la situation.

Les ouvriers patients attendaient.

Philippe regardait l'heure, pensant à l'inquiétude de Geneviève; au bout de dix minutes, il proposa de sonner à nouveau. Comme il venait de le faire, on entendit dans le lointain un tambour battant à coups rapides.

—Le rappel, pensa-t-il, ce petit drôle s'est moqué de nous.

Sa troupe dressa l'oreille, il conseilla le calme et la fermeté; quelqu'un lança une pierre dans la porte, puis deux officiers de la Garde nationale arrivèrent à moitié habillés, achevant de boutonner leur uniforme; le sous-préfet enhardi reparut à leurs côtés.

—Citoyens, dit-il, retirez-vous. Dans dix minutes la force armée sera ici; les ordres du ministre sont formels. Quant à vous, monsieur, lança-t-il à Philippe, si vous n'employez votre influence à faire cesser ce scandale...

—Il n'y a aucun scandale, tout le monde ici est fort calme, sauf vous.

D'autres officiers arrivèrent; quant aux Gardes nationaux, prudents, ils attendaient des nouvelles rassurantes pour sortir de leurs maisons.

La pluie tombait plus fort.

—Moi, je m'en vas à m'maison, dit un manifestant fatigué. Beaucoup le suivirent et il ne resta plus autour de Philippe qu'une poignée de braves.

En face d'eux, ne sachant trop que faire, le sous-préfet et l'état-major de la Garde nationale discutaient à voix basse.

Soudain, une voix éraillée tomba du ciel.

—Et nous y voici... belle porte. Milord..., beau point de vue... beaux officiers... nommés par les Anglais.

C'était Jalabert qui ayant vu se former une troupe et se préparer une bataille avait, en vieux soldat, marché au canon et qui, commençant à s'ennuyer, avait escaladé par une gouttière un des piliers du porche.

—Toi, mon bonhomme, dit le sous-préfet, furieux, je vais te faire arrêter.

—Yes, Milord, répondit le bonhomme, si la paille est fraîche, allons-y gaiement.

Le rire rapprocha aussitôt les hommes de Philippe et les Gardes nationaux. Devant cette vieille plaisanterie abbevilloise, ils ne furent plus que des gens d'une même ville qui se rencontrent chaque jour dans les rues et s'amusent des mêmes fantoches.

Bourgeois et ouvriers unis au fond dans leur mépris du fonctionnaire se divertirent à entendre le sous-préfet discuter avec l'ivrogne.

Philippe, voyant l'affaire terminée, salua et s'éloigna lentement. Du bout de la rue, il entendait crier: «Vive le 106e! Vive le colonel Achard! Vive la duchesse de Berry!»

Il pensait aux belles foules nerveuses de Paris.

VII

Geneviève avait été inquiète, mais quand Philippe la rejoignit dans le jardin, et lui raconta sa matinée, elle s'amusa comme une mère indulgente d'une plaisanterie de collégien.

Cependant, la bonne ville était mécontente. «L'Abbevillois» fit un long article: «Hier des bruits sinistres ont couru en ville; d'honnêtes ouvriers trompés par des agitateurs dangereux auraient levé, dit-on, le drapeau rouge de la révolte...

Le sous-préfet adressa au préfet un terrible rapport où la perfidie de l'ingénieur séditieux contrastait avec le courage de l'héroïque représentant de l'administration.

Le préfet proposa à l'ingénieur en chef la révocation de M. Viniès.

«M. Trélat, Ministre des travaux publics, est un homme d'ordre, adversaire résolu des Ateliers Nationaux, il vous l'accordera certainement.

«D'ailleurs, si vous ne jugez pas à propos de transmettre ma plainte, je demanderai moi-même cette révocation par l'intermédiaire de mon département.»

Lecardonnel et Bertrand d'Ouville firent ensemble une démarche pour sauver Philippe; ils parlèrent avec une émotion vraie de sa jeune femme et de son enfant.

Le préfet, qui n'était pas un mauvais homme, fléchissait et Bertrand d'Ouville trouva l'argument qui acheva de le convaincre.

—N'avez-vous pas, Monsieur le préfet, un intérêt personnel évident à conserver une opposition. Les socialistes sont fort rares dans ce pays du bon Dieu. Je n'y connais que M. Viniès et moi. Si M. Viniès s'en va, je reste seul et je les représente fort mal. Dès lors, vous vous privez de ces triomphes faciles qui font à la fois votre force dans le département et votre prestige auprès du pouvoir central.

Le préfet consentit à surseoir un mois, aussi bien, voulait-il savoir comment les événements tourneraient à Paris avant de se faire un ennemi car la dissolution des Ateliers nationaux allait jeter dans les rues 100.000 hommes désespérés auxquels cette injustice paraîtrait d'autant plus odieuse qu'elle leur serait infligée par des ministres qui leur devaient tout.

Le Gouvernement était encore composé des hommes de février que le jeu mystérieux des rouages du inonde acculait à un reniement involontaire et douloureux.

Ledru-Rollin qui se trouvait toujours porté en avant de ses propres idées s'étonnait d'avoir à se faire défendre de ses amis par ses ennemis.

Lamartine, pâle, défait, découvrait avec effroi des passions humaines dans la belle République qu'il avait tant aimée et dont il avait fait si longtemps l'Elvire de sa maturité.

Devant le danger, le pouvoir glissait, suivant une pente naturelle au général Cavaignac, honnête homme, qui savait manœuvrer des fusils.

La lutte fut brève et les deux côtés héroïques.

De Doullens, d'Amiens, de Rouen, des bataillons de gardes nationaux vinrent bravement faire ce qu'ils croyaient être leur devoir. «Un homme ce n'est rien, mais c'est l'idée» disait un ouvrier blessé à mort.

Les courages étant égaux, la stratégie gagna la bataille. Cavaignac comprit le premier, qu'une armée dans une grande ville doit, avant tout, demeurer concentrée. En février, les régiments, dispersés dans leur caserne ou occupant des points que l'on croyait importants, s'étaient trouvés isolés dans la foule et avaient vite capitulé. Cavaignac fit un camp retranché autour de la Chambre des Représentants, maintint les communications de ce camp avec son arsenal et sur ce centre appuya ses colonnes d'attaque; il fut vainqueur.

Alors, ceux qui avaient eu peur sortirent de leurs abris et réclamèrent des victimes.

Dans la petite ville même où les vagues de la révolution étaient venues mourir en rides silencieuses et légères, on demandait l'arrestation des meneurs, l'ingénieur Philippe Viniès et cet ouvrier Lecadieu qui avait pris la parole à l'attaque de la sous-préfecture.

Un dimanche soir, Bertrand d'Ouville entra chez les Viniès, fort ému; il arrivait de Paris et avait vu le ministre.

—Mes enfants, dit-il, il faut partir; là-bas, on parle d'arrêter Ledru-Rollin, Louis Blanc et Caussidière; le sous-préfet vous a dénoncés et l'on s'occupe aussi de vous. Lecardonnel et moi nous ferons facilement traîner les choses assez longtemps pour vous embarquer pour l'Angleterre; j'y ai des amis qui vous y emploieront.

—Pourquoi fuir, dit Philippe, je n'ai rien à me reprocher.

Geneviève le supplia d'accepter. Si même il n'y avait pas de danger immédiat, elle était malheureuse. Leur propriétaire leur avait donné congé; les commerçants refusaient de la servir; dans la rue, les hommes tournaient la tête pour ne pas la saluer.

Quand elle voulait fortement, Philippe était faible devant elle.

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