II LE NATIONALISME AU JAPON
Cécil Georges-Bazile translation
I
La pire forme d’esclavage, c’est l’esclavage du découragement, qui tient les hommes désespérément enchaînés à leur manque de foi en eux-mêmes. On nous a dit à maintes reprises, et non sans raison, que l’Asie vit dans le passé, qu’elle ressemble à un riche mausolée qui dépense toute sa splendeur à essayer d’immortaliser les morts. On a dit de l’Asie qu’elle ne pourra jamais avancer dans la voie du progrès, tant elle regarde inévitablement derrière elle. Nous avons accepté cette accusation et sommes arrivés à la croire. Dans l’Inde, je connais une grande section de notre communauté qui, fatiguée de ressentir l’humiliation de cette critique, s’efforce par tous les moyens qu’offre l’illusion de la changer en une sorte de vantardise. Mais la vantardise n’est que la honte masquée, elle ne croit pas vraiment en elle-même.
Tandis que les choses restaient ainsi et que nous autres, asiatiques, nous hypnotisions nous-mêmes dans la croyance qu’il ne pouvait y avoir de possibilités autrement, le Japon se réveillait de ses rêves et à pas de géant laissait loin derrière lui ses siècles d’inaction, surprenant les temps présents par l’avance de ses résultats. Ceci brisa le charme sous lequel nous entretenions notre torpeur, que nous croyions être la condition normale de certaines races habitant certaines limites géographiques. Nous oubliions qu’en Asie furent fondés de grands royaumes, que la philosophie, la science, la littérature et les arts y furent florissants et que toutes les grandes religions du monde y eurent leur berceau. Il est donc injuste de dire qu’il y a dans le sel et le climat de l’Asie un caractère inhérent producteur d’inactivité mentale et atrophiant les facultés qui poussent les hommes à aller de l’avant. Pendant des siècles nous avons tenu les torches de la civilisation en Orient, alors que l’Occident dormait dans les ténèbres, et ce n’est pas là le signe d’un esprit apathique ou de vues étroites.
Puis tomba l’obscurité de la nuit sur toutes les terres orientales. Le cours du temps parut s’arrêter d’un seul coup et l’Asie cessa de prendre toute nourriture nouvelle, se nourrissant sur son passé, c’est-à-dire se nourrissant sur elle-même. Le calme ressembla à la mort et la grande voix se tut qui avait envoyé les messages de vérité éternelle, épargnant la pollution à l’homme durant des générations, comme l’océan d’air conserve la terre douce en la lavant de ses impuretés.
Mais la vie a son sommeil, ses périodes d’inactivité, et alors elle perd ses mouvements, ne prend plus de nourriture et vit sur sa réserve du passé. Elle devient impuissante, ses muscles se détendent et sa stupeur prête à la moquerie. Dans le rythme de la vie, il doit y avoir des pauses pour le renouvellement de la vie. La vie dans son activité se dépense sans compter, brûlant tout son combustible. Cette extravagance ne peut durer indéfiniment, mais est toujours suivie d’une période passive ; alors toute dépense est arrêtée et toute aventure abandonnée en faveur du repos et d’une lente récupération.
La tendance de l’esprit est économique, il aime à se former des habitudes et à se mouvoir sur des rails qui lui épargnent l’ennui de penser à nouveau à chacun de ses pas. Une fois formés les idéaux rendent le cerveau paresseux. Il a peur de risquer ses acquisitions en de nouvelles entreprises. Il essaie de jouir de la sécurité complète en renfermant ce qui lui appartient derrière les fortifications de l’habitude. Mais, en même temps, il s’interdit réellement la complète jouissance de ses possessions. C’est de l’avarice. Les idéaux vivants ne doivent pas perdre contact avec la vie toujours croissante et changeante. Leur liberté réelle n’est pas entre les bornes de la sécurité, mais sur les grandes routes de l’aventure, remplies des risques de nouvelles expériences.
Un matin le monde entier s’éveilla surpris : le Japon, durant la nuit, avait renversé les murs de ses vieilles habitudes ; et était sorti triomphant. Ce fut fait en un temps si incroyablement court que cela parut davantage comme un changement de costume que comme la construction d’un édifice nouveau. On y voyait la force confiante de la maturité en même temps que la fraîcheur et la potentialité infinie d’une vie nouvelle. Cependant, on craignit que ce ne fut qu’un simple caprice de l’histoire, un jeu du Temps, le gonflement d’une bulle de savon, parfaite de rondeur et de coloris, mais le cœur creux et sans substance. Le Japon a prouvé, de façon conclusive, que cette révélation soudaine de son pouvoir n’était pas une merveille de courte vie, un produit accidentel du temps et de la marée, projeté des profondeurs de l’obscurité pour retomber, l’instant d’après, dans l’océan de l’oubli.
La vérité, c’est que le Japon est vieux et nouveau à la fois. Il a hérité de l’ancienne culture de l’Orient, — la culture qui enjoint à l’homme de rechercher sa vraie fortune et son vrai pouvoir dans son âme intime, la culture qui donne la possession de soi en face de la perte et du danger, le sacrifice de soi sans compter le coût ou l’espoir du gain, le défi de la mort, l’acceptation des innombrables obligations sociales que nous devons aux hommes en tant qu’êtres sociaux. En un mot, le Japon moderne est sorti de l’Orient immémorial comme un lotus en fleurs, avec une grâce aisée, mais conservant tout le temps de solides attaches dans les profondeurs d’où il avait surgi.
Et le Japon, l’enfant de l’Ancien Orient, a courageusement lui aussi, revendiqué pour lui-même tous les dons du siècle moderne. Il a fait montre de son fier esprit en rompant avec les barrières de l’habitude, l’accumulation inutile d’un cerveau paresseux, qui cherche la sécurité dans son épargne, ses serrures et ses clefs. Il est ainsi entré en contact avec les temps vivants et a accepté avec passion et aptitude les responsabilités de la civilisation moderne.
C’est ce qui a donné un cœur au reste de l’Asie. Nous avons vu que la vie et la force sont là, en nous ; il suffit que l’écorce morte soit retirée. Nous avons vu que s’abriter chez les morts, c’est la mort elle-même, alors que courir tous les risques de la vie jusqu’au plus haut point, c’est la vie.
Pour moi, je ne puis croire que le Japon soit devenu ce qu’il est en imitant l’Occident. On ne peut imiter la vie, on ne peut longtemps simuler la force, et même, ce qui est pire, une simple imitation est une source de faiblesse. Car elle est une entrave à notre vraie nature et se met toujours en travers de notre chemin. C’est comme si nous revêtions notre squelette de la peau d’un autre homme, créant ainsi à tout instant d’éternelles querelles entre la peau et les os.
La vérité réelle, c’est que la science n’est pas la nature de l’homme, c’est simplement du savoir et de l’instruction. Parce que vous connaissez les lois de l’univers matériel, vous ne changez pas votre propre et profonde humanité. Vous pouvez emprunter aux autres du savoir, vous ne pouvez leur emprunter du tempérament.
Mais dans la période imitative de notre éducation, nous ne pouvons distinguer entre l’essentiel et le non-essentiel, entre ce qui est transférable et ce qui ne l’est pas. C’est quelque chose comme la foi du cerveau primitif dans les propriétés magiques des accidents de forme extérieure qui accompagnent une vérité réelle. Nous avons peur de laisser quelque chose de précieux et d’efficace en n’avalant pas l’amande avec la coque. Mais alors que notre gourmandise se délecte d’une appropriation globale, c’est la fonction de notre nature vitale d’assimiler, ce qui est la seule vraie appropriation pour un organisme vivant. Où il y a de la vie, elle est sûre de s’affirmer par son choix d’acceptation et du refus selon ses besoins constitutionnels. L’organisme vivant ne se permet pas de se développer en sa nourriture, il transforme au contraire sa nourriture en son propre corps. Et ainsi seulement il peut devenir fort et non pas par une simple accumulation ou par l’abandon de son identité personnelle.
Le Japon a importé sa nourriture de l’Occident, mais non sa nature vitale. Le Japon ne peut complètement se perdre et se fondre dans les accessoires scientifiques qu’il a acquis de l’Occident et se changer en une simple machine d’emprunt. Il a son âme propre, qui doit s’affirmer dans tous ses besoins. Qu’il soit capable d’agir ainsi et que cette opération d’assimilation soit en cours, cela a été amplement prouvé par les symptômes de santé vigoureuse qu’il montre. Et j’espère sincèrement que le Japon, dans l’orgueil de son acquisition étrangère, ne puisse jamais perdre sa foi en son âme propre. Car cet orgueil même est une humiliation qui conduit finalement à la pauvreté et à la faiblesse. C’est l’orgueil de la coquette qui attache plus d’importance à sa nouvelle coiffure qu’à sa tête elle-même.
Le monde entier est dans l’attente de ce que cette grande nation orientale va faire des opportunités et des responsabilités qu’elle a acceptée des mains des temps modernes. Si c’est une simple reproduction de l’Occident, alors le grand espoir qu’elle a soulevé restera vain. Car il y a de graves questions que la civilisation occidentale a présentées devant le monde, mais auxquelles elle n’a pas répondu complètement. Le conflit entre l’individu et l’état, le travail et le capital, l’homme et la femme ; le conflit entre la cupidité du gain matériel et la vie spirituelle de l’homme, l’égoïsme organisé des nations et les grands idéaux de l’humanité ; le conflit entre toutes les laides complexités inséparables des gigantesques organisations commerciales et gouvernementales et les instincts naturels de l’homme criant après la simplicité, la beauté et la plénitude du loisir — tous ces conflits ont à être résolus d’une façon encore insoupçonnée.
Nous avons vu ce grand courant de civilisation s’engorger avec les détritus que charriait ses innombrables canaux. Nous avons vu qu’avec tout son amour tant vanté de l’humanité, elle s’est montrée la plus grande menace envers l’Homme, pire — et de beaucoup — que les éclats soudains de barbarie nomade dont les hommes souffrirent dans les premiers âges de l’histoire. Nous avons vu, qu’en dépit de son amour tant vanté de la liberté, elle a produit des formes d’esclavage pires que celles qui étaient courantes dans les sociétés primitives — esclavage dont les chaînes ne peuvent être rompues, soit qu’elles sont invisibles, soit qu’elles assument les nom et apparence de la liberté. Nous avons vu, sous l’influence de sa gigantesque mesquinerie, l’homme perdre sa foi en tous les idéaux héroïques de la vie qui l’ont fait grand.
Le Japon ne peut, par conséquent, accepter d’un cœur léger la civilisation moderne avec toutes ses tendances, ses méthodes et ses formules, et rêver qu’elles sont inévitables. Il lui faut employer son cerveau oriental, sa force spirituelle, son amour de la simplicité, sa reconnaissance de l’obligation sociale, afin de percer une voie nouvelle pour ce grand et pesant char du progrès, aux grincements bruyants. Il devra réduire au minimum l’immense sacrifice de la vie et de la liberté de l’homme que ce progrès réclame à mesure qu’il avance.
Des générations durant, le Japon a senti, a pensé, a travaillé, a adoré à sa façon propre ; et ceci ne peut être abandonné comme on abandonne de vieux habits. C’est dans son sang, dans la moelle de ses os, dans la texture de sa chair, dans le tissu de son cerveau ; et ce doit modifier tout ce qu’il touchera, sans qu’il le sache, même contre son désir. Une fois qu’il aura résolu le problème de l’homme à sa satisfaction, il aura obtenu sa philosophie de la vie et développé son art de vivre.
S’il applique tout ceci à la situation présente il en naîtra une création nouvelle et non une simple répétition, une création que l’âme de son peuple possédera en propre et offrira fièrement au monde comme son tribut au bien-être de l’homme. De tous les pays d’Asie, le Japon a le libre emploi selon son génie et ses besoins des matériaux recueillis en Occident. Sa responsabilité n’en est que plus grande, car par sa voix l’Asie répondra aux questions que l’Europe a soumises à la conférence de l’Homme. C’est dans ce pays que seront faites ces expériences par lesquelles l’Orient changera les aspects de la civilisation moderne, lui infusant de la vie là où ce n’est qu’une machine, substituant le cœur humain au froid expédient, se souciant moins du pouvoir et du succès que du développement harmonieux et vivant de la vérité et de la beauté.
Je ne puis que rappeler ces jours où toute l’Asie Orientale, de Burma au Japon, était unie à l’Inde par les liens d’amitié les plus serrés, les seuls liens naturels qui peuvent exister entre les nations. Les cœurs vibraient à l’unisson, s’adressant mutuellement des messages sur les besoins les plus profonds de l’humanité. Nous ne nous craignions pas les uns les autres, nous n’avions pas besoin de nous armer pour nous arrêter mutuellement ; nos rapports n’étaient pas ceux de l’intérêt personnel, de l’exploration et de la spoliation des poches du prochain ; nous échangions des idées et des idéaux, nous nous faisions des dons de l’amour le plus élevé ; aucune différence de langue ou de coutume ne nous empêchait de nous parler cœur à cœur ; aucun orgueil de race ni aucune conscience insolente de supériorité, physique ou mentale, ne gâtaient nos rapports ; nos arts et nos littératures produisaient des fleurs et des feuilles nouvelles sous l’influence de ce soleil qu’étaient nos cœurs unis ; et des races appartenant à des histoires, des langues et des pays différents reconnurent la plus haute unité de l’homme et le plus profond lien d’amour. Ne pouvons-nous aussi nous rappeler que dans ces jours de paix et de bonne volonté, d’hommes unis pour ces fins suprêmes de la vie, la nature japonaise a conservé pour elle-même le baume d’immortalité qui a aidé son peuple à renaître dans un nouvel âge, à pouvoir survivre à ses vieilles formes usées, à sortir indemne du choc de la plus merveilleuse révolution que le monde ait jamais vue ?
La civilisation politique qui a surgi du sol de l’Europe et se répand sur le monde entier, comme une herbe prolifique, est basée sur l’exclusivité. Elle est constamment préoccupée de tenir les étrangers à l’écart ou de les exterminer. Elle est carnivore et cannibale dans ses tendances, elle s’alimente sur les ressources des autres peuples et essaie d’avaler tout leur avenir. Elle a toujours peur que d’autres races ne parviennent à l’éminence et ne la déclarent un péril, et elle essaie de contrarier tous les symptômes de grandeur en dehors de ses propres frontières, obligeant les races d’hommes qui sont plus faibles à rester éternellement figées dans leur faiblesse.
Avant que cette civilisation devînt toute puissante et ouvrît ses mâchoires affamées, assez larges pour engloutir les grands continents de la terre, nous eûmes des guerres, des pillages, des changements de monarchies et leurs misères conséquentes, mais jamais un tel tableau de voracité apeurée et désespérée, de nations se nourrissant l’une sur l’autre, de machines énormes transformant de grandes parties de la terre en chair à pâté, de terribles jalousies avec toutes leurs dents et leurs mâchoires affreuses prêtes à s’entredéchirer. Cette civilisation politique est scientifique et non humaine. Elle est puissante, parce qu’elle concentre toutes ses forces sur un but, comme un millionnaire acquiert de l’argent au prix de son âme. Elle trahit sa confiance, elle tisse impudemment ses réseaux de mensonges, elle élève des autels aux idoles de la cupidité dans ses temples, tirant un grand orgueil des cérémonies coûteuses de ce culte et appelant cela : patriotisme.
Et l’on peut prophétiser, sans crainte de se tromper, que cela ne peut continuer, car il y a une loi morale dans ce monde qui s’applique à la fois aux individus et aux corps d’hommes organisés. Vous ne pouvez violer éternellement ces lois, au nom de votre nation, et cependant jouir de leurs avantages en tant qu’individus. Cette sape publique des idéaux éthiques réagit lentement sur chaque membre de la société, engendrant peu à peu la faiblesse, où on ne la voit pas, et causant cette méfiance cynique de toutes les choses sacrées dans la nature humaine, qui est le vrai symptôme de la sénilité. Il faut nous rappeler que cette civilisation politique, cette doctrine du patriotisme national, n’a jamais été de longue durée. La lampe de la Grèce ancienne est éteinte dans le pays où elle fut allumée, le pouvoir de Rome gît ensevelit sous les ruines de son vaste empire. Mais la civilisation, dont la base est la société et l’idéal spirituel de l’homme, est toujours bien vivante en Chine et dans les Indes. Si faible et petite qu’elle puisse paraître, si nous jugeons d’après le niveau de puissance mécanique des jours modernes, elle contient toutefois de la vie, comme les plus petites semences, et elle poussera, grandira et étendra ses branches bienfaisantes, produisant des fleurs et des fruits lorsque son heure viendra et que du ciel une pluie de grâce descendra sur elle. Mais les ruines des skyscrapers du pouvoir et la mécanique cassée de la cupidité, la pluie de Dieu elle-même est impuissante à les relever ; car elles n’étaient pas faites de vie, mais se dressaient contre la vie en général — elles sont les reliques de la rébellion qui se brisa en morceaux contre l’éternel.
L’accusation portée contre nous, c’est que les idéaux que nous entretenons en Orient sont statiques, qu’ils n’ont pas en eux de force d’impulsion pour se mouvoir, pour ouvrir de nouvelles perspectives de savoir et de pouvoir, que les systèmes de philosophie qui sont le grand état des civilisations de l’Orient usées par le temps méprisent toutes les preuves extérieures, se contentant stupidement de leur certitude subjective. Ceci prouve que lorsque notre connaissance est vague nous sommes portés à accuser l’objet même de notre connaissance d’être vague. Pour un observateur occidental notre civilisation apparaît comme n’étant que métaphysique, tout comme à un sourd le piano n’est que des mouvements de doigts et non de la musique. Il ne peut penser que nous avons trouvé une base profonde de réalité sur laquelle nous avons édifié nos institutions.
Malheureusement toutes les preuves de réalité sont dans la réalisation. La réalité du tableau qui est devant vous dépend seulement du fait que vous pouvez voir, et il nous est difficile de prouver à un incrédule que notre civilisation n’est pas un système nébuleux de spéculations abstraites, qu’elle a accompli quelque chose qui est une vérité positive — une vérité qui peut donner au cœur de l’homme abri et appui. Elle a produit un sens intérieur, — un sens de la vision, la vision de la réalité infinie dans toutes les choses finies.
Mais il dit : « Vous ne faites pas de progrès, il n’y a pas de mouvement en vous ». Je lui demande : « Comment le savez-vous ? Vous devez juger le progrès selon son but. Un train de chemin de fer progresse vers la station terminus, — c’est du mouvement. Mais un arbre parvenu à son plein développement n’a pas de mouvement défini de ce genre, son progrès est le progrès intérieur de la vie. Il vit, avec ses aspirations vers la lumière frémissant dans ses feuilles et coulant dans sa sève silencieuse. »
Nous aussi, nous avons vécu durant des siècles, nous vivons encore et nous aspirons à une réalité qui n’a pas de fin à sa réalisation, — une réalité qui va au delà de la mort, lui donnant une signification qui s’élève au-dessus de toutes les misères de la vie et porte en elle sa paix et sa pureté, sa joyeuse renonciation de soi. Le produit de cette vie intérieure est un produit vivant. Il sera nécessaire lorsque le jeune homme reviendra à la maison fatigué et couvert de poussière, lorsque le soldat sera blessé, lorsque la fortune sera gaspillée et l’orgueil humilié, lorsque le cœur de l’homme réclamera la vérité dans l’immensité des faits et l’harmonie dans la contradiction des tendances. Sa valeur n’est pas dans sa multiplication des matériaux, mais dans son accomplissement spirituel.
Il y a des choses qui ne peuvent attendre. Il vous faut vous précipiter, courir et marcher si vous devez lutter ou prendre la première place sur le marché. Vous tendez vos nerfs et restez en alerte lorsque vous pourchassez des occasions qui sont toujours sur l’aile. Mais il est des idéaux qui ne jouent pas à cache-cache avec notre vie ; ils se développent lentement de la graine jusqu’à la fleur, de la fleur au fruit ; ils réclament l’espace infini et la lumière du ciel pour arriver à maturité et les fruits qu’il produisent peuvent survivre à des années d’insulte et de mépris. L’Orient avec ses idéaux, dans le sein duquel sont déposés des siècles de soleil et de silence étoilé, peut attendre patiemment que l’Occident, dans sa course après l’expédient, perde haleine et s’arrête. L’Europe, qui se hâte affairée à ses rendez-vous, jette dédaigneusement son regard par la portière de la voiture sur le moissonneur récoltant son blé dans les champs et, dans son intoxication de vitesse, ne peut que le trouver lent et même rétrograde. Mais la vitesse arrive à sa fin, le rendez-vous perd sa signification et le cœur affamé réclame de la nourriture — c’est le retour final au lent moissonneur qui moissonne dans le soleil. Car si le bureau ne peut attendre, ou l’achat et la vente, ou le désir d’excitation, l’amour sait attendre et la beauté, la sagesse de la souffrance, les fruits du dévouement patient et la révérente humilité de la simple foi. Et ainsi l’Orient attendra que vienne son temps.
Je ne dois pas hésiter à reconnaître en quoi l’Europe est grande, car elle est grande, sans aucun doute. Nous ne pouvons nous empêcher de l’aimer de tout notre cœur et de lui rendre le meilleur hommage de notre admiration, — l’Europe qui, dans sa littérature et son art, se déverse en une inépuisable cascade de beauté et de vérité fertilisant toutes les contrées et tous les temps ; l’Europe qui, d’un cerveau titanique dans son pouvoir infatigable, atteint à la fois les sommets et les profondeurs de l’univers, gagnant par son savoir l’hommage des infiniment grands et des infiniment petits, appliquant toutes les ressources de son grand intellect et de son grand cœur à guérir les malades et à alléger ces misères de l’homme que jusqu’ici nous nous sommes contentés d’accepter dans un esprit d’impuissante résignation ; l’Europe qui fait rendre à la terre plus de fruits qu’il ne semblait possible, flattant et réduisant les grandes forces de la nature au service de l’homme. Une telle vraie grandeur doit avoir sa force motrice dans la force spirituelle. Car seulement l’esprit de l’homme peut défier toutes les limitations, avoir foi dans son succès ultime, fouiller de sa lumière au delà de l’immédiat de l’apparent, souffrir volontiers le martyr pour des fins qui ne peuvent être achevées durant sa vie et accepter l’échec sans reconnaître la défaite.
Dans le cœur de l’Europe coule le flot le plus pur d’amour humain, d’amour de la justice, d’esprit de sacrifice pour de nobles idéaux. La culture chrétienne séculaire a pénétré profondément dans le cœur de sa vie. En Europe nous avons vu de nobles cerveaux qui se sont toujours dressés pour les droits de l’homme sans distinction de couleur ou de doctrine ; qui ont bravé la calomnie et l’insulte de leur propre peuple en combattant pour la cause de l’humanité et en élevant leur voix contre les folles orgies du militarisme, contre la rage de représailles brutales et de rapacité qui s’empare parfois de tout un peuple ; qui sont toujours prêts à réparer des torts causés dans le passé par leur propre nation et s’efforcent vainement de refouler la lâche injustice qui coule non contenue parce que la résistance est faible et innocente de la part de ceux qu’elle atteint. Il y a ces chevaliers errants de l’Europe moderne qui n’ont pas perdu leur foi dans l’amour désintéressé de la liberté, dans les idéaux qui ne possèdent point de frontières géographiques ni d’intérêts nationaux. Ils sont là pour prouver que la source de l’eau de la vie éternelle n’est pas encore tarie en Europe et que celle-ci saura s’y retremper et renaître de temps en temps.
Là seulement, où l’Europe est trop consciemment affairée à édifier son pouvoir, défier sa nature plus profonde et s’en moquer, elle entasse ses iniquités jusqu’au ciel, appelant la vengeance de Dieu et répandant l’infection de la laideur, physique et morale, sur la surface de la terre par son commerce insensible qui est un outrage impudent au sentiment humain du beau et du bon. L’Europe est suprêmement bonne dans sa bienfaisance, lorsqu’elle tourne son visage vers toute l’humanité ; et l’Europe est suprêmement mauvaise dans sa méchanceté lorsqu’elle ne tourne son visage que vers son propre intérêt, employant toute la puissance de sa grandeur à des fins qui sont contre l’infini et l’éternel dans l’Homme.
L’Asie orientale a poursuivi son chemin, laissant évoluer sa civilisation, qui n’était pas politique mais sociale, pas vorace et mécaniquement puissante mais spirituelle et basée sur tous les rapports variés et profonds de l’humanité. La solution des problèmes de la vie des peuples fut étudiée dans la solitude et exécutée derrière la sécurité de la distance, où tous les changements dynastiques et les invasions étrangères pouvaient difficilement l’atteindre. Mais maintenant nous sommes envahis par le monde extérieur, notre solitude est perdue à jamais. Cependant nous ne devons pas le regretter, pas plus qu’une plante ne peut jamais regretter l’obscurité de la semence où elle germa. Maintenant le temps est venu de faire du problème mondial notre propre problème ; nous devons mettre l’esprit de notre civilisation en harmonie avec l’histoire de toutes les nations de la terre ; nous ne devons pas, par un sot orgueil, rester immobiles dans l’écorce de la semence et la croûte de la terre qui protégèrent et nourrirent nos idéaux ; car cette écorce et cette croûte furent faites pour être rompues, afin que la vie puisse jaillir dans toute sa vigueur et sa beauté, apportant dans la pleine lumière du jour ses offrandes au monde.
Dans cette tâche de rompre la barrière et faire face au monde, le Japon a été le premier en Orient. Il a infusé l’espoir dans le cœur de toute l’Asie. Cet espoir fournit le feu caché qui est nécessaire à toute œuvre de création. L’Asie sent maintenant qu’elle doit justifier sa vie en produisant une œuvre vivante, elle ne doit pas rester passivement endormie, ou imiter faiblement l’Occident, dans l’infatuation de la crainte ou de la flatterie. Pour ceci nous offrons nos remerciements à cette Terre du Soleil Levant et lui demandons solennellement de se rappeler qu’elle a à remplir la mission de l’Orient.
C’est à elle qu’il appartient d’infuser la sève d’une plus complète humanité dans le cœur de la civilisation moderne. Elle ne devra jamais lui permettre de se laisser étouffer par les broussailles nuisibles, mais la conduire vers la lumière et la liberté, vers l’air pur et le vaste espace, où elle pourra recevoir, dans l’aube de son jour et les ténèbres de sa nuit, l’inspiration du ciel. Que la grandeur de ses idéaux devienne visible à tous les hommes comme son Fuji couronné de neige s’élève du cœur du pays jusque dans les régions de l’infini, suprêmement distinct de tout son entourage, beau comme une jeune fille dans sa courbe magnifique, et cependant ferme et fort et sereinement majestueux.
II
J’ai voyagé dans de nombreux pays et j’ai rencontré des hommes appartenant à toutes les classes, mais jamais dans aucun voyage je n’ai senti aussi distinctement la présence de l’humanité comme au Japon. Dans les autres grands pays les signes du pouvoir de l’homme sont ostensibles et j’ai vu de grandes organisations dont le succès couronnait toutes les entreprises. Là, l’étalage et l’extravagance dans le vêtement, le meuble, les distractions coûteuses surprennent. Il semble qu’on vous repousse dans un coin, comme un pauvre intrus dans un festin ; ou vous devenez curieux, ou vous restez suffoqué d’étonnement. Dans ces pays, vous n’avez pas l’impression que l’homme est suprême ; vous vous trouvez précipité dans une immensité de choses qui indispose. Mais au Japon ce n’est pas l’étalage du pouvoir ou de la richesse qui est l’élément dominant. Vous voyez partout des emblèmes d’amour et d’admiration et non point d’ambition et de cupidité. Vous voyez un peuple dont le cœur s’est manifesté et s’est répandu à profusion dans ses plus communs ustensiles de la vie quotidienne, dans ses institutions sociales, dans ses manières qui sont volontairement parfaites et dans ses rapports avec les choses qui ne sont pas seulement adroits mais gracieux jusque dans le moindre mouvement.
Ce qui m’a impressionné le plus dans ce pays, c’est la conviction que les Japonais ont percé les secrets de la nature, non par des méthodes de science analytique, mais par la sympathie. Ils ont appris son langage des lignes, sa musique des couleurs, la symétrie de ses irrégularités et la cadence dans la liberté de ses mouvements ; ils ont vu comment elle mène ses foules immenses des choses et sait éviter cependant les heurts ; comment les conflits eux-mêmes dans ses créations se résolvent en danse et en musique ; comment son exubérance a l’aspect d’un abandon complet de soi et n’est point une simple dissipation d’étalage. Ils ont découvert que la nature peut conserver son pouvoir sous les formes de la beauté ; et c’est cette beauté qui, comme une mère, nourrit à son sein toutes les forces géantes, pour les entretenir en une vigueur active, bien qu’au repos. Ils ont appris que les énergies de la nature s’épargnent l’usure par le rythme d’une grâce parfaite et que, par la douceur de ses lignes courbes, elle éloigne la fatigue des muscles du monde. J’ai senti que les Japonais ont su s’assimiler ces secrets dans leur vie et la vérité qui se trouve dans la beauté de toute chose a passé dans leurs âmes. On peut en un temps relativement court avoir une simple connaissance des choses, mais on ne peut acquérir leur esprit que par des siècles d’étude et de contrôle sur soi. Dominer de l’extérieur la nature est une chose beaucoup plus simple que de la faire sienne dans le charme de l’amour, ce qui est un effet du vrai génie. La race japonaise a montré ce génie, non en l’acquérant, mais en le créant ; non par l’étalage des choses, mais par la manifestation de son propre être intérieur. Ce pouvoir créatif existe chez tous les peuples, et il emploie toujours son activité à se saisir de la nature des hommes et à lui donner une forme selon son idéal. Mais au Japon, il semble qu’il ait atteint son apogée, qu’il se soit introduit profondément dans le cerveau de tous les hommes pour pénétrer jusqu’à leurs muscles et leurs nerfs. Leurs instincts sont devenus vrais, leurs sens se sont éveillés et leurs mains ont acquis une adresse naturelle. Le génie de l’Europe a donné à son peuple le pouvoir de l’organisation, qui s’est manifesté spécialement dans la politique et le commerce et en coordonnant les connaissances scientifiques. Le génie du Japon a donné aux Japonais la vision de la beauté dans la nature et le pouvoir de la réaliser dans leur vie.
Toute civilisation particulière est l’interprétation de l’expérience particulière humaine. L’Europe paraît avoir compris manifestement le conflit des choses dans l’univers, conflit qu’on ne peut maîtriser que par la conquête. C’est pourquoi elle est toujours prête à la lutte et la meilleure partie de son attention est consacrée à organiser ses forces. Le Japon, lui, a senti, dans son monde, une présence qui a évoqué en son âme un sentiment de respectueuse adoration. Il ne se vante pas de maîtriser la nature, mais il lui apporte avec une joie et un soin infinis ses offrandes d’amour. Ses rapports avec le monde sont les rapports les plus profonds du cœur. Il s’est établi un lien spirituel d’amour avec les collines de son pays, avec la mer et les fleuves, avec les forêts dans toutes leurs variétés florales et leurs diversités sylvestres ; son cœur s’est fait l’écho de tous les murmures et soupirs frémissants des bois, de tous les sanglots des flots ; il a étudié le soleil et la lune dans toutes les modulations de leurs lumières et de leurs ombres et il lui plaît de fermer ses boutiques pour aller saluer les saisons dans ses vergers, ses jardins et ses champs.
Ce cœur qui s’ouvre à l’âme du monde n’est pas limité aux classes privilégiées, c’est-à-dire à une seule section du Japon, mais il appartient à tous les hommes et à toutes les femmes de toutes les conditions. Cette expérience de l’âme japonaise, reconnaissant une personnalité dans le cœur du monde, s’est trouvée incarnée dans sa civilisation, qui est une civilisation des rapports humains. Les devoirs des Japonais envers l’État ont naturellement revêtu le caractère de devoirs filiaux, la nation ne fait qu’une famille avec son Empereur comme chef. L’unité nationale n’est pas sortie de la camaraderie des armes dans un but défensif ou offensif, ni de l’association en des expéditions aventureuses, chaque membre ayant en partage les dangers et les profits du vol ; elle n’est pas née de la nécessité d’organisation dans une intention ultérieure, mais elle est une extension de la famille et des obligations du cœur dans un espace et un temps très vastes. L’idéal de « maîtri » est à la base de sa culture — « maîtri » avec les hommes et « maîtri » avec la Nature. Et la vraie expression de cet amour est dans le langage de la beauté, qui abonde si généralement au Japon. C’est la raison pour laquelle un étranger comme moi, au lieu de ressentir de l’envie ou de l’humiliation devant ces manifestations de la beauté, ces créations de l’amour, se sent prêt à prendre part à la joie et à la splendeur de cette révélation du cœur humain.
Et c’est ceci qui m’a fait le plus craindre le changement qui menace la civilisation japonaise, comme quelque chose qui menace une personne. Car nulle part la formidable hétérogénéité des temps modernes, dont le seul lien commun est l’utilitarisme, n’est plus misérablement manifeste que devant la dignité et la force secrète de la beauté réticente comme au Japon.
Mais le danger est en ceci, cette laideur organisée envahit le cerveau et emporte la victoire Sous sa masse, par sa persistance agressive, par la force de sa moquerie dirigée contre les plus profonds sentiments du cœur. Son importunité gênante nous la rend visible par force, elle subjugue nos sens — et nous sacrifions à son autel, comme un sauvage devant le fétiche qui lui paraît puissant à cause de sa laideur. C’est pour cela qu’il faut craindre sa rivalité avec des choses qui sont modestes et profondes et ont la subtile délicatesse de la vie.
Je suis tout à fait sûr qu’il y a des hommes au Japon qui n’ont aucune sympathie pour les idéaux dont ce pays a hérité ; l’objet de ces hommes est le gain, non le développement. Ils sont bruyants quand ils prétendent que c’est eux qui ont modernisé le Japon. Tout en reconnaissant avec eux que l’esprit de la race doit s’harmoniser avec l’esprit du temps, je dois les prévenir que moderniser n’est qu’une simple affectation de modernisme, tout comme poétiser est l’affectation de la poésie. Ce n’est pas autre chose que de la mimique, avec cette différence que l’affectation est plus bruyante que l’original et qu’elle est trop littérale.
Il faut nous rappeler que quiconque possède le véritable esprit moderne n’a point besoin de se moderniser, de même que celui qui est vraiment brave n’a rien d’un fanfaron. Le modernisme n’est pas dans le vêtement des Européens, ni dans les bâtisses hideuses, où sont enfermés leurs enfants pour apprendre leurs leçons, ni dans les maisons carrées, aux murs plats et droits, percés de lignes de fenêtres parallèles, où ces gens sont encagés toute leur vie durant ; le modernisme n’est certainement pas dans les chapeaux de leurs femmes, surchargés de fardeaux d’incongruités. Rien de ceci n’est moderne, c’est simplement européen.
Le vrai modernisme, c’est la liberté de l’esprit et non l’esclavage du goût. C’est l’indépendance de la pensée et de l’action et non la tutelle de maîtres d’école européens. C’est la science, mais non sa fausse application à la vie — simple imitation de nos professeurs de science qui la réduisent à une superstition, invoquant absurdement son aide pour tout, même ce qui est le plus impossible.
La vie basée seulement sur la science plaît à certains hommes parce qu’elle a toutes les caractéristiques du sport ; elle feint d’être sérieuse, mais elle n’est pas profonde. Quand vous allez à la chasse, moins vous avez de pitié, mieux cela vaut ; car votre seul objet est de chasser le gibier et de le tuer, afin de vous assurer que vous êtes l’animal le plus grand et que votre méthode de destruction est parfaite et scientifique. Et la vie de la science est cette vie superficielle. Elle poursuit le succès avec adresse et perfection et ne tient aucun compte de la nature supérieure de l’homme. Mais ceux-là, dont le cerveau est assez vulgaire pour établir leur vie sur la supposition que l’homme n’est qu’un chasseur et son paradis un paradis de sportsmen, s’éveilleront brutalement au milieu de leurs trophées de squelettes et de crânes.
Je ne veux pas un instant suggérer que le Japon doive négliger l’acquisition d’armes modernes dans le but de se protéger. Mais jamais ce souci ne devrait dépasser l’instinct de la protection. Le Japon doit savoir que la force réelle n’est pas dans les armes elles-mêmes, mais dans l’homme qui manie ces armes ; et lorsque, dans sa passion du pouvoir, il multiplie ces armes au péril de son âme, alors c’est lui qui est en un danger plus grand encore que celui de ses ennemis.
Les choses qui vivent sont si faciles à blesser ; c’est pourquoi elles réclament protection. Dans la nature, la vie se protège elle-même dans ses propres enveloppes, qui sont faites des matières mêmes de la vie. Elles sont donc en harmonie avec la poussée de la vie, sinon le moment venu, elles s’écartent d’elles-mêmes et tombent dans l’oubli. L’homme vivant trouve sa véritable protection dans ses idéaux spirituels, qui ont leur lien vital avec sa vie et grandissent comme lui. Mais, malheureusement, toute son armure n’est pas vivante — une partie en est faite d’acier, inerte et mécanique. Aussi, tout en en faisant usage, l’homme doit-il faire attention à se protéger contre sa tyrannie. S’il est faible assez pour devenir plus petit que son enveloppe, alors c’est le suicide graduel par le rétrécissement de l’âme. Et il faut au Japon la foi la plus ferme dans la loi morale de l’existence pour qu’il puisse s’apercevoir que les nations occidentales suivent ce chemin du suicide, dans lequel leur humanité est étouffée sous le poids immense de cette organisation qui leur permet de se conserver en état de force et de tenir les autres dans l’asservissement.
Ce qui est dangereux pour le Japon, c’est, non pas l’imitation des traits extérieurs de l’Occident, mais l’acceptation comme sienne de la force motrice du nationalisme occidental. Ses idéaux sociaux montrent déjà des signes de soumission entre les mains de la politique. Je vois sa devise, tirée de la science : « La Survivance du plus fort », écrite en grandes lettres à l’entrée de son histoire contemporaine — la devise dont la signification est : « Aide-toi et ne t’inquiète jamais de ce que cela coûte au prochain » ; la devise de l’aveugle qui ne croit que ce qu’il peut toucher, parce qu’il ne peut pas voir. Mais ceux qui peuvent voir savent que les hommes sont intimement liés les uns aux autres, que lorsque vous frappez autrui le coup vous revient. La loi morale, qui est la plus grande découverte de l’homme, c’est la découverte de cette vérité merveilleuse que plus l’homme devient vrai, plus il se réalise dans les autres. Cette vérité n’a pas seulement une valeur subjective, mais elle se manifeste dans tous les départements de notre vie. Et les nations qui assidûment cultivent l’aveuglement moral comme culte du patriotisme finiront leur existence dans une mort soudaine et violente.
Jadis nous eûmes les invasions étrangères, mais elles ne touchèrent jamais profondément à l’âme du peuple. Elles furent seulement le résultat d’ambitions individuelles. Les peuples eux-mêmes, étant affranchis des responsabilités du côté vil et haineux de ces aventures, en tirèrent tout l’avantage d’une discipline héroïque et humaine. Ceci développa leur loyauté inflexible, leur dévouement aveugle aux obligations de l’honneur, leur faculté d’abandon complet et d’acceptation de la mort et du danger sans la moindre frayeur. C’est pourquoi les idéaux, dont les racines étaient aussi profondément ancrées dans le cœur du peuple, ne subirent aucun changement sérieux sous l’effet de politiques adoptées par les rois ou les généraux.
Mais maintenant, partout où domine l’esprit du nationalisme occidental, le peuple n’apprend, depuis la jeunesse, qu’à cultiver ses haines et ses ambitions par tous les moyens — par la fabrication de demi-vérités et de contre-vérités historiques, en représentant continuellement les autres races sous un faux jour et en entretenant contre elles les sentiments les plus défavorables, en élevant des monuments en mémoire d’événements très souvent faux et que pour l’amour de l’humanité, il serait préférable d’oublier rapidement, couvant ainsi une menace perpétuelle contre ses voisins et toutes les autres nations qui ne sont pas « sa nation ». Cela, c’est l’empoisonnement de la source même de l’humanité. C’est discréditer les idéaux nés de la vie d’hommes qui furent nos plus grands et nos meilleurs. C’est proclamer l’égoïsme gigantesque comme la seule religion universelle pour toutes les nations du monde. Nous pouvons tout accepter des mains de la science, mais pas cet élixir de mort morale. Et ne croyez pas, même un instant, que la blessure que vous infligez aux autres races ne vous infectera pas, ou que les inimitiés que vous semez autour de vos foyers seront un mur de protection pour tous les temps à venir.
Emplir l’esprit de tout un peuple d’une anormale vanité de sa propre supériorité, lui enseigner à s’enorgueillir de sa laideur morale et de sa richesse mal acquise, perpétuer l’humiliation des nations vaincues par l’exhibition de trophées conquis à la guerre et se servir de ceux-ci dans les écoles pour faire naître dans l’esprit des enfants le mépris du prochain, c’est imiter l’Occident dans son mal le plus infectieux, dont tous les symptômes sont ceux d’un cancer qui ronge sa vitalité.
Nos récoltes agricoles, nécessaires pour notre alimentation, sont le produit de siècles de sélections et de soins. Mais la végétation, qui ne sert pas à notre vie, n’a nul besoin des patientes recherches de générations entières. Il n’est pas facile de se débarrasser des mauvaises herbes ; mais il est facile, par la négligence, de ruiner ses récoltes et de les laisser retourner à leur état primitif de friche. Il en va de même de la culture qui s’est adoptée au sol japonais — si intime avec la vie, si humaine ; il ne suffit pas qu’elle ait été bêchée et sarclée dans le passé, mais elle réclame encore un travail attentif et sérieux. Ce qui n’est que moderne — comme la science et les méthodes d’organisation — peut se transplanter ; mais ce qui est vitalement humain a des fibres trop délicates et des racines trop nombreuses et trop étendues pour ne pas mourir quand on le veut transplanter.
Et c’est pourquoi je m’inquiète de la lourde pression des idéaux politiques de l’Occident sur les idéaux japonais. Dans la civilisation politique, l’état est une abstraction et les relations entre les hommes sont utilitaires. C’est parce que ses sentiments sont sans racines qu’elle est si dangereuse à employer. Un demi-siècle a suffi au Japon pour manier cette machine ; et il est des Japonais dont la sympathie pour elle dépasse leur amour pour les idéaux vivants, nés de la naissance de leur nation et nourris par les siècles. C’est comme un enfant, qui, dans l’énervement du jeu, s’imaginerait qu’il aime ses jouets mieux que sa mère.
Lorsque l’homme atteint à son point maximum, il est inconscient. La civilisation japonaise, dont le ressort principal est le lien entre les rapports humains, s’est nourrie dans la profondeur d’une vie saine au delà de l’atteinte de l’analyse de soi toujours aux aguets. Les simples rapports politiques, au contraire, sont toute conscience ; c’est une inflammation éruptive d’agressivité. On l’impose de force à l’attention. Et le temps est venu, au Japon, où il lui faut se réveiller à une pleine conscience de la vérité s’il ne veut pas être pris au dépourvu. Dieu a donné son passé au Japon ; c’est aux Japonais aujourd’hui à faire leur choix.
Les questions qu’ils auront à se poser sont celles-ci :
« Avons-nous mal lu le monde et basé nos rapports avec lui sur une ignorance de la nature humaine ? L’Occident a-t-il raison lorsqu’il élève sa prospérité nationale derrière la barricade d’une méfiance universelle de l’humanité ? »
Chaque fois que l’Occident a discuté la possibilité de développement d’une race orientale, ç’a été avec un fort accent de peur dans la voix. La raison en est que la force, à l’aide de laquelle il prospère est une force du mal ; aussi longtemps qu’il la conserve de son côté, il peut être tranquille, mais le reste du monde tremble. L’ambition vitale de la civilisation présente de l’Europe, c’est d’avoir la possession exclusive du diable. Tous ses armements et sa diplomatie sont dirigés vers ce seul but. Mais ces rites coûteux de l’invocation de l’esprit du mal conduisent par un chemin de prospérité au bord du cataclysme. Les furies de la Terreur que l’Occident a lâchées sur le monde de Dieu, reviennent le menacer à son tour et le jeter dans des affres horribles. Il n’a plus de repos, il oublie tout ce qui n’est pas les périls qu’il cause aux autres et s’inflige à lui-même. A l’adoration de ce démon de la politique, il sacrifie tous les autres pays en victimes. Il se nourrit et s’engraisse de leur chair morte, tant que la carcasse reste fraîche, — mais les carcasses pourriront finalement et les morts prendront leur revanche, en répandant l’infection partout et en empoisonnant le mangeur.
Le Japon avait toute la richesse de son humanité, l’harmonie de son héroïsme et de sa beauté, la profondeur de son contrôle de soi et la luxuriance de son expression intime ; cependant l’Occident n’a eu de respect pour le Japon que lorsque celui-ci lui prouva que les limiers de Satan ne s’élèvent pas seulement dans les chenils d’Europe, mais qu’on les peut aussi domestiquer au Japon et les y nourrir de la misère humaine. Les Européens n’ont admis l’égalité du Japon avec eux que lorsqu’ils ont su que le Japon possédait aussi la clef qui peut ouvrir les écluses du feu infernal sur notre jolie terre, chaque fois qu’il lui plaira, et qu’il pouvait danser avec eux en mesure, la danse infernale du pillage, du meurtre et du viol des femmes innocentes au bruit des ruines croulantes du monde.
Nous savons que, dans les premiers âges de l’immaturité morale de l’homme, celui-ci n’avait de respect que pour le dieu dont il craignait la malveillance. Mais est-ce là l’idéal humain vers lequel nous pouvons lever les yeux avec orgueil ? Après des siècles de civilisation, à la vue de nations se craignant mutuellement comme les bêtes sauvages qui rôdent dans la nuit ; fermant leurs portes à l’hospitalité ; ne combinant que des projets d’agression ou de défense ; cachant dans leurs trous leurs secrets de commerce, leurs secrets d’état, leurs secrets d’armement ; faisant la paix avec tous les autres chiens qui aboient en leur offrant de la viande qui ne leur appartient pas ; maintenant à terre les races tombées et qui luttent pour se remettre sur leurs pieds ; dispensant la religion aux faibles de la main droite et les volant de la main gauche — y a-t-il là quelque chose qui nous puisse rendre envieux, nous, Orientaux ?
Devons-nous plier nos genoux devant l’esprit de ce Nationalisme, qui sème partout, dans le monde entier la crainte, la cupidité, la suspicion, les mensonges éhontés de sa diplomatie, les mensonges onctueux de ses professions de foi pacifiques, de bienveillance et de fraternité universelle de l’Homme ? Pourrons-nous affranchir notre cerveau du doute lorsque nous nous précipiterons au marché occidental échanger ce produit étranger contre notre propre héritage ? Je sais combien il est difficile de se connaître, et l’homme intoxiqué nie furieusement qu’il est ivre ; l’Occident cependant songe anxieusement à ses problèmes et à ses expériences épuisantes. Mais il est comme un glouton qui n’a pas le courage d’abandonner son intempérance à table et se raccroche éperdument à l’espoir qu’il pourra guérir son indigestion et en empêcher les cauchemars par une médecine quelconque. L’Europe n’est pas prête à abandonner son inhumanité politique, avec toutes les passions les plus viles de l’homme qui l’accompagnent ; elle ne croit que dans la modification de systèmes et non dans le changement du cœur.
Nous voulons bien acheter ses systèmes fabriqués en série, non avec nos cœurs, mais avec nos cerveaux. Nous les essaierons et leur construirons des hangars, mais nous ne les enchâsserons pas dans nos foyers ni dans nos temples. Il y a des races qui adorent les animaux qu’elles tuent ; nous pouvons leur acheter de la viande quand nous avons faim, mais non l’adoration qui l’accompagne. Nous ne devons pas vicier l’esprit de nos enfants par cette superstition que les affaires sont les affaires, la guerre est la guerre, la politique est la politique. Il faut que nous sachions que les affaires de l’homme doivent être davantage que de simples affaires, et aussi sa guerre et sa politique. Le Japon avait sa propre industrie ; on peut voir combien elle était scrupuleusement honnête et loyale, par ses produits, par leur grâce et leur force, le souci du détail là même où l’on peut à peine le remarquer. Mais la vague de fausseté a passé sur tout ce pays, venant de cette partie du monde où les affaires sont les affaires et l’honnêteté n’est observée que comme meilleur moyen. Quel Japonais ne s’est senti honteux de voir les réclames commerciales, non seulement recouvrir les villes entières de mensonges et d’exagérations, mais envahir les champs verts, où les paysans font leur travail honnête, et les sommets des collines que baisent les premières lueurs pures du matin ? Il est si facile d’émousser notre sens de l’honneur et notre délicatesse d’esprit par une irritation constante, tandis que le mensonge se pavane à l’étranger d’un pas orgueilleux au nom du commerce, de la politique et du patriotisme, que toute protestation contre leur intrusion dans notre vie est considérée comme du sentimentalisme, indigne d’une vraie virilité.
Et il est arrivé que les fils de ces héros qui sont restés fidèles à leur parole jusque devant la mort, qui auraient dédaigné de tromper leur prochain pour un profit vulgaire, qui même dans leurs combats auraient préféré la défaite au déshonneur, il est arrivé, dis-je, que leurs fils se sont habitués à la fréquentation des contrevérités et ne se sentent pas humiliés d’en tirer avantage. Et ceci s’est trouvé effectué par le charme du mot « moderne ». Mais si l’utilité non diluée est moderne, la beauté est de tous les âges ; si l’égoïsme mesquin est moderne, les idéaux humains ne sont pas des inventions nouvelles. Et nous pouvons être sûrs que, si moderne que puisse être le progrès qui mutile l’homme au nom de méthodes et de machines, il ne vivra pas longtemps.
Mais en essayant d’affranchir nos esprits des prétentions arrogantes de l’Europe et de nous sortir des sables mouvants de l’infatuation, gardons-nous de l’autre extrême : l’aveuglement derrière une suspicion générale de l’Occident. La réaction d’une désillusion est tout aussi irréelle que le premier choc de l’illusion. Nous devons nous efforcer de parvenir à cet état normal d’esprit par lequel nous pourrons discerner clairement notre propre danger et l’éviter sans être injustes envers la source de ce danger.
Il y a toujours en nous, Orientaux, la tentation de rendre à l’Europe la monnaie de sa pièce, et de retourner mépris pour mépris, mal pour mal. Mais cela encore, ce serait imiter l’Europe en l’une de ses caractéristiques les plus laides et qu’on remarque dans ses rapports avec ces peuples qu’elle appelle jaunes ou rouges, bruns ou noirs. Et c’est un point sur lequel nous autres, en Orient, devons reconnaître notre culpabilité et avouer que notre péché a été aussi grand si non plus grand lorsque nous insultâmes l’humanité en traitant avec le plus profond dédain et la plus grande cruauté des hommes qui appartenaient à une religion, une couleur ou une caste particulière.
C’est réellement parce que nous avons peur de notre propre faiblesse, qui se laisse effrayer par la vue de la force, que nous essayons d’y substituer une autre faiblesse qui veut être aveugle aux gloires de l’Occident. Quand nous connaîtrons vraiment l’Europe, qui est grande et bonne, nous pourrons sans difficultés échapper à l’Europe qui est mesquine et avide. Il est facile d’être injuste dans son jugement, quand on se trouve en face des misères humaines — et le pessimisme est le résultat de théories constructives d’un esprit souffrant. Désespérer de l’humanité n’est possible que si nous perdons foi en la vérité qui lui donne la force au moment de sa plus grande défaite et fait surgir une nouvelle vie des profondeurs de sa destruction.
Nous devons admettre qu’il y a dans l’Occident une âme vivante qui lutte, inaperçue, contre la monstruosité des organisations sous lesquelles hommes, femmes et enfants sont écrasés et dont les nécessités mécaniques ignorent les lois qui sont spirituelles et humaines — une âme dont la sensibilité refuse de se laisser étouffer complètement par de dangereuses habitudes d’inattention dans ses rapports avec des races pour lesquelles elle manque de sympathie naturelle.
L’Occident n’aurait jamais pu arriver à s’élever à l’éminence qu’il a atteinte si sa force avait été simplement la force de la brute ou de la machine. Le divin dans son cœur souffre des blessures que ses mains infligèrent au monde et de cette douleur de sa nature supérieure découle le baume secret qui cicatrisera ces blessures. Perpétuellement, l’Europe a lutté contre elle-même, détachant les chaînes que ses propres mains avaient serrées autour de membres impuissants ; et quand elle eut enfoncé le poison dans la gorge d’une grande nation à la pointe de l’épée par esprit de lucre, elle se réveilla d’elle-même pour s’éloigner de son crime et se laver les mains à nouveau. Ceci montre des ressorts d’humanité cachés en des endroits qui paraissent morts et dénudés. Cela prouve que la plus profonde vérité de sa nature, qui peut survivre à une telle carrière de cruelle lâcheté, n’est pas la cupidité, mais le respect d’idéaux désintéressés. Il serait complètement injuste, tant envers nous, qu’envers l’Europe, de dire qu’elle a fasciné l’esprit moderne oriental par la simple exhibition de sa force. Au travers de la fumée des canons et de la poussière des marchés, la lumière de sa nature morale a brillé et elle nous a apporté l’idéal de la liberté éthique, dont les fondations sont plus profondes que les conventions sociales et dont le champ d’activité est mondial.
L’Orient a senti instinctivement, même à travers son aversion, qu’il a beaucoup à apprendre de l’Europe, non seulement en ce qui concerne les matériaux de la force, mais aussi sa source intime, qui appartient à l’esprit et à la nature morale de l’homme. L’Europe nous a appris à mettre les nobles obligations du bien public au-dessus de celles de la famille et du clan, ainsi que le caractère sacré de la loi, qui rend la société indépendante du caprice individuel, lui assure une continuité de progrès et garantit la justice à tous les hommes, quelle que soit leur position dans la vie. Au-dessus de toute chose, l’Europe a tenu très haut devant nos esprits la barrière de la liberté, durant des siècles de martyre et d’accomplissements, — la liberté de conscience, la liberté de pensée et d’action, la liberté en art et en littérature. Et c’est parce que l’Europe a conquis notre profond respect qu’elle est devenue si dangereuse pour nous, dans sa turbulence, sa faiblesse et sa fausseté, — dangereuse comme le poison qu’on sert en même temps que nos meilleurs aliments. Il est cependant pour nous une chance en laquelle nous pouvons espérer, c’est que nous pouvons revendiquer l’Europe comme notre alliée dans notre résistance à ses propres tentations et à ses empiètements violents ; car elle a toujours porté en elle-même son propre étalon de perfection, par lequel nous pouvons juger ses chutes et mesurer les degrés de ses échecs, par lequel nous pouvons la citer devant son propre tribunal et l’amener à avoir honte — la honte qui est le signe du véritable orgueil de la noblesse.
Mais notre crainte, c’est que le poison soit plus puissant que l’aliment et que ce qui est la force en elle aujourd’hui ne soit pas un signe de santé, mais le contraire ; car ce peut être momentanément causé par le renversement de la balance de la vie. Notre crainte, c’est que le mal soit un charme fatal lorsqu’il assume des dimensions qui sont colossales, — et bien que finalement il soit sûr de perdre son centre de gravité par sa disproportion anormale, les méfaits qu’il crée avant sa chute peuvent être absolument irréparables.
C’est pourquoi je demande aux Japonais d’avoir une foi assez forte et assez de clarté d’esprit pour s’assurer que le lourd édifice du progrès moderne, rivé par les boulons de fer de l’activité industrielle et monté sur les roues de l’ambition, ne peut tenir longtemps assemblé. Des collisions sont certaines d’arriver ; car il lui faut voyager sur des lignes organisées, il est trop lourd pour choisir sa propre voie librement et une fois déraillé, son train interminable de véhicules sera disloqué. Un jour viendra où il tombera en un tas de ruines et causera une obstruction sérieuse au trafic du monde. N’en voyons-nous pas déjà les signes dès maintenant ? N’entendons-nous pas la voix qui nous parvient, à travers le tumulte de la guerre, les cris de la haine, les gémissements du désespoir, parmi les fétides odeurs des ordures innommables accumulées pendant des siècles au fond de ce nationalisme, — la voix qui crie à notre âme que la tour de l’égoïsme national, qui porte le nom de patriotisme et a dressé sa bannière de trahison contre le ciel, va chanceler et tomber, avec un craquement, son drapeau baisant la poussière, sa lumière éteinte ?
Mes frères, quand la lueur rouge de la conflagration lancera son crépitement de rire vers les étoiles, gardez foi en ces étoiles et non dans le feu de la destruction. Car lorsque la conflagration se consumera et s’éteindra, laissant son souvenir en cendres, la lumière éternelle brillera à nouveau en Orient, — l’Orient qui vit se lever l’aube de l’histoire de l’homme. Et qui sait si ce jour n’est pas déjà levé et le soleil monté à l’horizon le plus oriental de l’Asie ? Et j’offre comme firent mes ancêtres rishis, mon salut à ce lever de soleil de l’Orient, qui est destiné une fois encore à illuminer le monde entier.
Je sais que ma voix est trop faible pour s’élever au-dessus du vacarme de ces temps tumultueux et il sera facile à tout gavroche de me jeter l’épithète : « rêveur ». Elle collera à ma redingote pour n’en être jamais enlevée, m’excluant inévitablement de la considération de toutes les personnes respectables. Je sais quels risques on court de la part des foules vigoureusement athlétiques d’être appelé idéaliste en ces jours où les trônes ont perdu leur dignité et les prophètes sont devenus un anachronisme, où le bruit qui noie toutes les voix est celui de la place du marché.
Cependant un jour que, aux confins de la ville de Yokohama, étincelante de son étalage de diversités modernes, je regardais le soleil se coucher dans la mer du sud et remarquais sa paix et sa majesté au milieu des collines couvertes de pins, — avec le grand Fujiyama qui s’estompait sur l’horizon doré, comme un Dieu inondé par son propre rayonnement — la musique de l’éternité sourdit dans le silence du soir et je sentis que le ciel et la terre et le lyrisme de l’aube et de la chute du jour sont pour les poètes et les idéalistes et non pour les gens du marché robustement méprisants de tout sentiment, — je sentis que, après l’oubli de sa propre divinité, l’homme se rappellera que le ciel est toujours en contact avec son monde, et que celui-ci ne saurait jamais être réellement abandonné aux loups déchaînés de l’ère moderne, qui flairent le sang humain et hurlent aux cieux.