I (continued 4)
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— Non, répondit-il: il faut attendre encore…
Et, comme nous nous disputions, j'entendis monter l'escalier et je courus me placer à la porte avec mon panier et mon balai comme si je finissais mon service; mais je me trouvai en face de M. Costejoux et j'étouffai un cri de joie; le geôlier le suivait. Il le renvoya sans avoir l'air de me connaître, et me dit:
— Va me chercher de quoi écrire. Je veux interroger moi-même ce prisonnier.
J'obéis bien vite, et, quand je remontai:
— Referme la porte, dit-il, et parlons bas. J'ai vu le représentant Lejeune, et, comme on allait interroger Émilien et le juger une seconde fois comme étant du ressort de Limoges, que vous dirai-je? je l'ai réclamé au nom de Pamphile, qui veut sa proie! J'ai pris sur moi de le lui conduire et je l'emmène. Nous partons ce soir. Il ne faut pas se dissimuler que Pamphile est plus influent que moi. Il faut donc qu'Émilien s'évade durant le voyage. Ce ne sera pas très difficile, mais où ira-t-il? où sera- t-il en sûreté? voilà ce que je ne sais pas.
— Je le sais, moi, répondis-je.
— Eh bien, ne me le dis pas et allez à la grâce de Dieu. Peux-tu être sur la route d'Argenton à quatre lieues d'ici, sur les onze heures du soir?
— Parfaitement.
— Eh bien, souviens-toi d'un endroit qui s'appelle _les Taupins. _Dumont doit le connaître, c'est la seule bicoque au milieu d'une très vaste lande. Je serai en chaise de poste, j'ai une escorte de deux hommes, mais ceux-là, ce sont des amis, je suis sûr d'eux. Le prisonnier s'évadera en cet endroit, ils ne s'apercevront de rien et ne constateront l'évasion qu'aux environs de Limoges, c'est-à- dire quand vous serez assez loin pour ne rien craindre. Allons, préparez-vous, voilà de l'argent; vous ne savez pas combien de temps il faudra vous cacher, et sans argent on est perdu.
Nous nous embrassâmes tous trois avec effusion. Émilien lui recommanda sa soeur, dont il promit de s'occuper, et je courus avertir Dumont et charger l'âne. Nous ne devions rien à Mouton, nous avions payé le mois d'avance. Nous ne fîmes pas mystère de notre départ. Dumont disait avoir reçu une lettre de son frère qui l'appelait pour affaire pressante, et nous étions censés aller à Vatan pour quelques jours. Nous laissâmes quelques objets pour marquer l'intention de revenir.
Quand nous fûmes en pleine campagne, protégés par la nuit, et avec la joie dans le coeur, nous pleurions, Dumont et moi, sans pouvoir nous rien dire. Mais bientôt ce brave homme, rompant le silence et me parlant à demi-voix, m'exprima des sentiments dont je fus touchée, bien que j'eusse préféré marcher vite et ne pas trop m'émouvoir, pour avoir bien ma présence d'esprit.
— Nanon, me disait-il, nous sommes bénis de Dieu, cela est bien sûr; mais c'est à cause de toi qui as un si grand coeur et un courage d'homme. Pour moi je ne vaux rien, et j'ai mille fois mérité l'échafaud! Quand je pense qu'au lieu d'économiser et de pouvoir laisser une petite rente à mon pauvre enfant (il parlait d'Émilien), je me suis comporté comme une brute, buvant tout, oui tout! Ah! je suis comme ce prêtre, je suis dégoûté de la vie, et je ne veux plus que tu me parles, si je recommence à m'enivrer.
— Vous ne devez pas craindre cela, lui répondis-je. Vous êtes guéri, car c'était comme une maladie, et c'est votre bon coeur qui vous l'a fait surmonter. Vous avez été mis à l'épreuve, car, pour avoir la confiance de ce geôlier, vous avez été forcé de trinquer souvent et avez si bien veillé sur vous-même, que vous l'avez souvent grisé sans jamais perdre la raison.
— Ah! c'était difficile, oui, je n'ai jamais rien fait de si difficile et je ne m'en serais jamais cru capable! mais ça n'empêche pas le passé et je crois bien que j'aurai beau faire, je n'en serai pas moins damné… Oui, Nanon, damné comme un chien!
— Pourquoi voulez-vous que les chiens soient damnés? lui dis-je en souriant: ils ne font rien de mal. Mais ne vous mettez pas de pareilles idées dans la tête, et marchons plus vite, père Dumont; la voiture de M. Costejoux va plus vite que nous et il nous faut être au rendez-vous à onze heures.
— Oui, oui, répondit-il, marchons vite. Ça n'empêche pas de causer. Je peux bien t'ouvrir mon coeur. Qu'est-ce qui peut empêcher un honnête homme d'ouvrir son coeur? Voyons! Est-ce que je dis des choses déraisonnables? J'ai été un ivrogne, je mérite une punition. J'ai été averti, j'ai fait une chute de trente pieds, et, quand je me suis vu au fond… tout au fond du trou, comme ça, vois-tu…
Et il voulut s'arrêter pour me montrer, pour la centième fois, dans quelle position il était tombé, une nuit qu'il avait failli se tuer en rentrant ivre au moutier.
— Allons donc! lui dis-je; allez-vous nous retarder pour me dire ce que je sais?
— Retarder? … Ah! oui, retarder! voilà que tu m'accuses, toi aussi, de ne pas savoir ce que je fais. Tout le monde me méprise! je l'ai mérité, et je me méprise moi-même! Pauvre enfant! est-ce assez malheureux pour toi de voyager avec un gueux, un misérable… Car je suis un gueux, tu auras beau dire… Si j'avais un peu de coeur, je me serais déjà tué… un chien, quoi! Tiens, quitte-moi, il faut m'abandonner, là, dans un fossé… Je sais ce que je dis, je ne suis pas ivre, c'est le chagrin! — un fossé! c'est bon pour moi. Laisse-moi tranquille, je veux mourir là! …
Il n'y avait plus à en douter. Ce pauvre homme, qui avait si longtemps résisté à la tentation, venait d'échouer au port. Il avait succombé en faisant ses adieux au père Mouton: il était ivre!
En toute autre circonstance, j'en aurais bien pris mon parti. Mais, au moment d'opérer la délivrance de notre ami, quand il fallait devancer la voiture, être prêt à déjouer tous les soupçons, à se glisser sans attirer l'attention de personne, à prendre la fuite au bon moment, prudemment, en tenant compte de tout et sans avoir d'émotion, je me trouvais sur les bras un homme dont l'ivresse prenait un caractère de désespoir, car il se sentait incapable de me seconder et il se le reprochait amèrement, tout en répétant: «Je ne suis pas ivre, c'est le chagrin! Je suis damné! il faut que je meure!» Et il voulait se coucher. Il pleurait, il commençait à parler haut, à ne plus me connaître. Je ne savais pas s'il ne deviendrait pas furieux.
Je le tirai par le bras, je le poussai, je le soutins, je le traînai jusqu'à en être épuisée. N'en pouvant plus, je dus le laisser s'asseoir au bord du chemin, les pieds dans l'eau du fossé. Il refusait de monter sur l'âne. Il disait que c'était la guillotine et qu'il saurait bien se tuer lui-même.
Je pensai à l'abandonner, car, à chaque instant, je croyais entendre les roues de la voiture qui amenait Émilien. Le sang me bourdonnait dans les oreilles, j'avais dépensé tant de forces pour traîner Dumont, que je craignais de n'en plus en avoir assez pour aller plus loin. S'il eût été disposé à dormir, je l'eusse mis à l'abri, à l'écart des passants, et j'aurais continué ma route, sauf à gagner sans lui le pays où il avait préparé notre refuge. Mais sa folie tournait au suicide et il me fallait le supplier, le gronder comme un enfant. Une voiture approchait… mais ce n'était pas celle de M. Costejoux, c'était une charrette. Je pris un parti désespéré. J'allai droit au conducteur. Je l'arrêtai. C'était un roulier qui s'en retournait à Argenton. Je lui montrai le vieillard qui se roulait par terre, et, lui exposant l'embarras dans lequel je me trouvais, je le suppliai de le prendre sur sa voiture, jusqu'à la plus prochaine auberge. Il refusa d'abord, le croyant épileptique; mais, quand il vit que ce n'était, comme il disait qu'un _petit accident que tout le monde connaît, _il se montra très humain, se moqua de mon inquiétude, enleva Dumont comme un enfant et le plaça sur sa voiture. Puis il s'assit sur le brancard et me dit de suivre avec mon âne. Au bout de peu d'instants, Dumont se calma et s'endormit. Le roulier lui mit du foin sur le corps, et, pour ne pas s'endormir lui-même, il se prit à siffler à satiété une phrase de chanson lente et monotone; probablement il n'en savait pas d'autre et même il ne la savait pas tout entière. Il la recommençait toujours sans pouvoir l'achever jamais.
J'étais un peu plus tranquille, quoique j'eusse très mal aux nerfs. Cette sifflerie m'impatientait. Quand elle cessa au bout d'une bonne heure, ce fut pire. Le roulier dormait; les chevaux ne sentant plus le fouet, prirent un pas si lent, que l'âne et moi les dépassions malgré nous. Enfin, j'avisai une maison; j'éveillai le roulier et je le priai de m'aider à descendre mon oncle sur un tas de fougère coupée qui était à côté. Il le fit avec obligeance et je le remerciai; il ne fallait pas offrir de l'argent. Je ne sais s'il l'eût refusé, mais il eût été surpris du procédé dans un temps où une pièce de menue monnaie était une rareté dans la poche de gens comme nous.
Pendant qu'il reprenait sa route, j'essayai de me faire ouvrir. Ce fut bien inutile et je frappai en vain. Alors, je pris mon parti. Je m'assurai que Dumont dormait très bien dans la fougère, qu'aucun accident ne pouvait lui arriver. Je pressai l'âne, je lui fis doubler le pas. Je dépassai le roulier qui avait repris son somme et ne me vit pas abandonner mon oncle.
Je me trouvai alors dans cette grande lande qu'on m'avait annoncée. Je n'avais, autant que je pouvais m'en rendre compte, fait tout au plus qu'une lieue et je ne pouvais pas non plus me rendre compte du temps écoulé, perdu à vouloir faire marcher Dumont. Je savais très bien connaître l'heure d'après la position des étoiles, mais le ciel était tout pris par de gros nuages et l'orage commençait à gronder. Quelques bouffées de vent soulevaient la poussière de la route, ce qui augmentait la difficulté de voir devant soi. Je me disais que quelque lumière m'annoncerait la bicoque des Taupins; mais, si cette lumière se trouvait voilée par un tourbillon, je pouvais dépasser le but. J'étais forcée de m'arrêter souvent pour regarder derrière moi, et puis je doublais le pas, craignant également d'aller trop lentement ou trop vite.
Tout à coup, au milieu des roulements du tonnerre qui augmentaient de fréquence et d'intensité, je distinguai le bruit d'une voiture qui venait très vite derrière moi. Étais-je loin du relais? Allait-on me dépasser? Je ne pris pas le temps de sauter sur l'âne, je me mis à courir si vite, qu'il avait peine à me suivre. Quand la voiture fut tout près de moi, je dus m'élancer près du fossé. Elle passa comme un éclair, je distinguai à peine les deux cavaliers d'escorte. Je courais toujours, mais en moins d'une minute tout se perdit dans la poussière et dans l'obscurité. Une minute encore, et le bruit des roues s'affaiblit de manière à me convaincre que j'étais distancée d'une manière désespérante.
Alors, tout ce que les forces humaines peuvent donner à la volonté, je l'exigeai des miennes, je courus sans plus me soucier de savoir où j'étais. Sourde au vacarme de la foudre qui semblait se précipiter sur les traces de la voiture et que j'attirais aussi en lui ouvrant par ma course folle un courant d'air à suivre, je dévorais l'espace. J'aurais peut-être rejoint la voiture, lorsqu'un réseau de feu m'enveloppa. Je vis tomber à dix pas de moi une boule blanche dont l'éclat m'éblouit au point de me rendre aveugle, et la commotion me renversa violemment sur mon pauvre âne, renversé aussi.
Nous n'étions frappés ni l'un ni l'autre, mais nous étions comme stupéfiés. Il ne bougeait pas, je ne songeais point à me relever; j'avais tout oublié, une voiture qui eût passé nous eût écrasés. Je ne sais si je restai là une minute ou un quart d'heure. En revenant à moi, je me vis assise sur la fougère de la lande. L'âne broutait tranquillement. Il pleuvait à torrents. Quelqu'un me parlait à voix basse en m'enveloppant de ses bras comme pour me préserver de la pluie. Étais-je morte, étais-je hallucinée?
— Émilien! m'écriai-je…
— Oui, moi. Silence! dit-il. Peux-tu marcher? Éloignons-nous.
Je recouvrai aussitôt ma présence d'esprit. Je me levai, je touchai l'âne, qui était si bien dressé qu'il suffisait de l'avertir pour qu'il suivît comme un chien.
Sous des rafales de vent et de pluie nous marchâmes une heure dans la lande. Enfin, nous entrâmes dans la forêt de Châteauroux, nous étions sauvés.
Là, nous reprîmes haleine, et, sans rien dire, nous nous tînmes longtemps embrassés. Puis Émilien, entendant quelque chose crier sous nos pieds, se baissa, le toucha et me dit tout bas:
— Une charbonnière!
Nous étions sur une de ces grandes galettes de cendre couvertes de terre où couve le feu qui fait le charbon. Le bois ne brûlait plus, mais la terre était encore chaude, et nous pûmes nous coucher dessus et nous sécher, tandis que la pluie s'arrêtait. Nous ne nous parlâmes point dans la crainte d'attirer quelques charbonniers dont la hutte n'était peut-être pas loin. Quant à des gardiens, il n'y en avait plus; entrait et pillait qui voulait dans les forêts de l'État. Nous nous tenions les mains en silence. Nous étions si heureux, que nous n'eussions peut-être pas pu nous parler davantage si nous eussions été en sûreté. Après une demi- heure de repos que rien ne troubla, nous traversâmes la forêt, suivis par trois loups dont les yeux brillaient comme des étincelles rouges. Nous fîmes bonne garde pour les empêcher d'approcher de l'âne, qu'ils eussent attaqué si notre présence ne les eût tenus en respect.
Nous marchions un peu au hasard, nous ne connaissions pas la forêt. Nous savions qu'il y avait une ancienne voie romaine qui allait dans la direction du sud-est et nous n'avions pas d'étoile pour nous guider. Enfin, le ciel s'éclaircit et nous vîmes au- dessus des arbres la Ceinture-d'Orion, que les paysans appellent les Trois-Rois. Dès lors, nous trouvâmes la voie sans peine. Elle était bien reconnaissable à ses grosses rainures de pierres sur champ. Elle nous fit gagner la lisière, et les loups nous débarrassèrent de leur compagnie.
XVI
Je ne sentais plus la fatigue et nous nous trouvions à l'extrémité de la forêt dans une lande moins triste à traverser que la première. Nous y marchions facilement, la nuée n'avait point crevé par là, le terrain était sec, et nous étions enfin sûrs d'être bien seuls sur un grand espace découvert. Le ciel plein d'étoiles paraissait immense sur ce pays inculte dont, faute de bras, les parties fertiles étaient en friche. On ne cultivait plus dans le voisinage des habitations, tous les hommes étaient partis pour les armées. La République avait dit: «Ne songeons qu'à la guerre, que les jeunes gens se battent, que les femmes tissent des étoffes et cousent des uniformes, que les enfants et les vieillards fassent de la charpie pour les blessés ou _tressent des couronnes _pour les vainqueurs!» Danton avait ajouté: Que toutes les affaires soient interrompues! — Danton pouvait dire cela aux Parisiens. Les indigents y étaient nourris aux frais de la ville, on les payait même pour former un auditoire aux assemblées des sections. Mais le paysan! pour lui, les affaires interrompues, c'était la terre à l'abandon, le bétail mort et les enfants sans pain! Voilà ce que les gens des villes ne se disaient pas, et ils s'étonnaient naïvement que le peuple des campagnes fût irrité ou découragé.
Ce malheur général favorisait l'évasion d'Émilien. Les campagnes étaient désertes. Les fougères et les genêts croissant en liberté formaient de grosses touffes entre lesquelles on pouvait dormir sur l'herbe avec plus de sécurité que dans les citadelles. On n'entendait d'autre voix que celles des perdrix rassemblant leur couvée, quelquefois le petit cri plaintif des oiseaux de nuit s'appelant d'un arbre à l'autre. Ces pauvres arbres, rares et chétifs, montraient çà et là leur tête écimée toute ronde; on eût dit des personnes placées en observation. Mais nos yeux étaient trop exercés pour s'y tromper.
Nous pouvions enfin nous parler sans crainte d'être entendus et sans avoir à lutter contre les difficultés ou les incertitudes du chemin. J'étais sûre d'être dans la bonne direction.
Je demandai à Émilien comment il se faisait que, courant après lui, je m'étais tout à coup trouvée hors de la route avec lui. M. Costejoux, jugeant qu'il y aurait peut-être trop de témoins au relais des Taupins, l'avait fait descendre à peu de distance. Il avait profité du désordre où l'orage mettait sa petite escorte pour lui dire de se glisser dans un fossé et de s'y tenir couché jusqu'à ce que je vinsse le chercher, se promettant de m'avertir au rendez-vous où il pensait me trouver. Ni le postillon ni les cavaliers ne s'étaient aperçu de l'évasion, et il comptait que la nuit se passerait sans qu'ils en eussent le moindre soupçon. Émilien s'était d'abord caché; mais il avait reconnu mon pas et ma voix, car il paraît que je faisais des exclamations de chagrin sans le savoir. Sans doute j'étais affolée par cette course, par l'inquiétude et par le tonnerre. Je disais: «Mon Dieu, mon Dieu! … Dieu est-il aussi contre nous?»
Émilien m'avait suivie, n'osant m'appeler, courant aussi de toute sa force. Il n'avait pu me joindre qu'au moment où j'avais été comme foudroyée en travers du chemin. Il m'avait emportée, voyant bien que je n'étais pas morte, car je continuais à dire: «Mon Dieu, mon Dieu, vous ne voulez donc pas?» mais il avait craint que je ne fusse folle ou aveugle, car je ne pouvais avancer et je ne savais pas où j'étais.
— Ah! ma pauvre chère Nanon, dit-il, quelle peur j'ai eue! j'ai regretté un moment de ne pas être resté en prison, je me suis maudit d'avoir accepté une délivrance qui te coûterait si cher! Dis-moi donc à présent où est Dumont et comment il se fait que je t'aie trouvée seule? Est-il là quelque part à nous attendre?
Force me fut de lui raconter ce qui s'était passé, ce qui lui causa une grande inquiétude.
— Et que va devenir ce pauvre ami? dit-il: quand il s'éveillera, il voudra courir après nous, il ira aux Taupins, il s'informera, il éveillera des soupçons, il se compromettra peut-être, il se fera arrêter…
— Ne craignez pas cela, lui dis-je, Dumont est très prudent, et il l'est d'autant plus le lendemain d'un jour d'ivresse. Il craint de laisser voir sa faute et ne parle pas volontiers, même à ses amis. Il se dira que nous sommes en route pour Crevant, où il nous a assuré un refuge et il nous y rejoindra.
— Crevant! s'écria-t-il: c'est là que nous allons nous cacher?
— Oui, nos mesures sont prises et je sais très bien le chemin qu'il faut suivre; Dumont me l'a expliqué et je l'ai vu sur la carte.
— Mais tu ne sais donc pas que ce Millard, qui a dénoncé mes malheureux compagnons de chambrée, les frères Bigut, est le maire de Crevant?
Je fus épouvantée et je faillis renoncer au refuge que j'avais fait préparer; mais, en tenant conseil à nous deux, nous revînmes à mon projet. Ce Millard était ou un méchant homme qui avait eu pour but une vengeance personnelle, ou un patriote bête qui n'avait pas cru envoyer ces deux victimes à la mort. Dans le premier cas, il n'avait pas de raison, ne nous connaissant pas, pour nous persécuter. Dans le second, il se repentait et ne recommencerait pas. Enfin, il pouvait être absent de la commune ou malade. C'était à nous d'éviter de passer par le bourg et de nous enfoncer dans les terres, si la maison louée par Dumont n'était pas assez loin du danger.
Mais où et quand pourrions-nous retrouver Dumont?
Nous résolûmes d'attendre le jour sur la partie la plus élevée du plateau, dans les broussailles, d'où, sans être vus, nous pouvions dominer toute cette campagne découverte et voir venir.
J'étais atrocement fatiguée. Je m'endormis profondément, le soleil levant m'éveilla en me frappant dans les yeux. Je me lève, je regarde, Émilien avait disparu. J'étais seule avec l'âne, dont le bât et le chargement m'avaient servi de lit.
La peur me prit.
— Il aura été chercher Dumont, me dis-je, et il se sera fait arrêter!
Je regardai de tous côtés. Rien! Je rechargeai l'âne sans savoir ce que je faisais, sans me demander ce que j'allais faire. Je regardai encore, j'aperçus loin, bien loin, deux hommes sur le petit chemin que nous avions parcouru la veille. Combien je me tourmentai, tant qu'il ne me fut pas possible de les reconnaître! Enfin, je les distinguai bien; c'était Émilien ramenant notre pauvre Dumont, encore bien abattu, car il lui donnait le bras et activait sa marche.
Nous nous remîmes en route tout de suite. Dumont ne nous parlait pas, Émilien me fit signe de le laisser se ravoir peu à peu. Nous n'avions pas besoin de ses indications pour marcher droit à notre but sans nous attarder aux détours et croisements. Outre l'étude que j'avais faite du pays sur la carte, nous avons, nous autres Marchois, un sens particulier pour voyager à vol d'oiseau. Il n'y a pas bien longtemps que nos émigrations d'ouvriers allaient encore ainsi à Paris et dans toutes les grandes villes où l'on emploie des escouades de maçons. Avant les chemins de fer, on les rencontrait par grandes ou petites bandes sur tout le territoire, et, comme ils passaient partout à travers champs, on s'en plaignait beaucoup.
Pendant la Terreur, on n'en vit plus et nous pûmes circuler dans le désert. Nous descendîmes le cours d'un ruisseau qui s'appelle le Gourdon, mais sans descendre dans le petit ravin où il coule et où il y a quelques moulins et habitations; nous le quittâmes à la forêt de Villemort pour aller traverser à gué la Bordesoule; puis, ayant passé le chemin qui mène à Aigurande, nous prîmes sur notre gauche, et, après une journée de sept à huit lieues, nous entrâmes enfin, sans passer par Crevant, dans le pays sauvage que nous cherchions.
Nous étions servis à souhait. C'était une oasis de granit et de verdure, un labyrinthe où tout était refuge et mystère. Partout de gros blocs arrondis sortant de terre ou montant les uns sur les autres comme des cailloux roulés, de petits chemins creux tout bossués où de minces charrettes passaient avec peine, de plus petits encore où elles ne passaient pas du tout et qui s'enfonçaient dans les sables traversés d'eaux courantes où l'on marchait sans enfoncer. Une végétation superbe sur tout cela. Des châtaigniers énormes sur toutes les collines et, dans les fonds, des buissons épais, des poiriers sauvages couverts de fruits, des chèvrefeuilles tout fleuris; des houx et des genévriers gros comme des arbres, des racines courantes qui faisaient des ponts sur les sables éboulés, ou qui se traînaient comme des serpents monstrueux.
— Comment, me disait Émilien, toute la France persécutée ne vient- elle pas se cacher dans de pareils endroits? Il n'y a pas un coin grand comme la main où l'on risque de marcher à découvert, et l'on ne fait pas trois enjambées sans trouver une cachette excellente. Combien de milliers de personnes ne faudrait-il pas pour en découvrir une seule!
Dumont, en nous voyant si contents de notre asile, avait repris courage.
— Ce pays est trop pauvre, nous dit-il, pour que des gens habitués à leurs aises puissent y vivre seulement quelques jours. Vous y souffrirez peut-être un peu, tout sobres et endurcis que vous êtes, surtout s'il nous faut y passer l'hiver. On fera son possible pour s'arranger; mais ne parlez pas à des anciens riches de vivre comme cela dans des creux de ravins, sans rencontrer à qui parler. Ils y deviennent fous et préfèrent se livrer.
Il disait vrai. Dans ce temps-là, beaucoup de gens aimaient mieux aller à la mort que de traîner la misère, témoin ce pauvre prêtre que nous avions vu mourir parce qu'il était las de se cacher.
Quant à nous, heureux d'être réunis, pleins de force et de jeunesse, fiers d'avoir réussi à nous sauver, habitués à vivre de peu et à voir des bois et des rochers, nous entrions là comme dans le paradis — et, si nous eussions pu oublier le malheur et le danger des autres, c'eût été, en effet, le paradis pour nous.
Je m'étais détachée de mes compagnons, en chemin, pour aller acheter dans un village un peu d'huile, de sel et de pain, quelques ustensiles de ménage et menue vaisselle. Nous ne nous tourmentions guère du repas du soir, mais il devait être exquis. Les châtaigneraies étaient remplies de ceps énormes, et sous les buissons les chanterelles d'un jaune d'ambre sortaient propres et fraîches de la mousse. Dans notre pays, on connaît très bien les champignons, et c'est une grande ressource que les gens du Berry ont ignorée et laissé perdre pendant bien longtemps. Encore aujourd'hui ne les connaissent-ils pas bien et des accidents arrivent. Nous en trouvions donc à souhait, et cette récolte n'attirait personne. Dans ce temps-là, outre la levée en masse qui dépeuplait tout, ce coin de pays n'était ni cultivé ni habité. Il avait pourtant des propriétaires, nouveaux acquéreurs comme chez nous, qui comptaient bien en tirer quelque chose; mais ils n'y venaient qu'à la saison des châtaignes, ces arbres d'un si beau rapport ne réclamant aucun soin le reste de l'année.
Nous pénétrâmes, après une longue marche, dans la partie que nous devions habiter. Nous passâmes un ruisseau qui chantait en sautillant à travers ces énormes cailloux de granit ronds comme des pains et gros comme des maisons. Il n'y avait ni pont ni passerelle, on sautait d'un bloc à l'autre. Nous montâmes une petite falaise de rochers et nous nous trouvâmes dans un beau jardin naturel de gazon, de fleurs et d'arbustes. C'était la partie où l'on avait, de tout temps, exploité le granit pour les pays qui n'ont pas de bonnes pierres, et le terrain remué et fumé par les animaux employés aux transports s'était couvert des plus belles plantes; mais l'exploitation des granits était une pauvre industrie depuis qu'on ne bâtissait plus ni églises ni châteaux. La difficulté des transports était trop grande pour les petites bourses, et, d'ailleurs, là comme partout, il n'y avait plus d'ouvriers. Dumont avait vu partir le dernier et il lui avait loué sa baraque, dix francs pour un an.
— Elle n'est pas belle, nous dit-il en s'enfonçant sous les arbres qui ombrageaient une forte pente, mais elle est solide, assez grande, et bien cachée. Nous l'arrangerons. Tout le terrain environnant nous est loué aussi moyennant vingt francs. Nous avons le droit d'y prendre de quoi bâtir.
Cette baraque n'était, en effet, qu'un campement de carriers; mais elle eût pu braver un siège quant aux murailles, formées de blocs entaillés de manière à présenter des parois à peu près lisses à l'intérieur. La toiture était faite d'un long bloc effrayant à voir, mais si bien posé en équilibre, qu'il ne pouvait tomber; et, comme il était trop près du sol pour qu'on pût se tenir debout dans l'habitation qu'il couvrait, on avait creusé plus bas dans l'épaisseur du sable. C'était donc très propre et assez sain, pour peu qu'on entretînt les rigoles pour empêcher l'eau pluviale de s'y engouffrer.
— Mais vois donc! me dit Émilien qui examinait cette construction massive avec étonnement; il est impossible que ces carriers aient remué de pareils blocs; ils ont trouvé cela tout fait. C'est ce que M. le prieur appellerait un dolmen, ce que chez nous on appelle une aire aux fées.
Il ne se trompait pas. Malgré les entaillures faites récemment et les parties de maçonnerie ajoutées pour remplir les intervalles entre les roches, c'était bien un monument celtique, et il ne nous fallut que regarder autour de nous pour en voir plusieurs autres, les uns entamés pour l'exploitation, les autres encore intacts.
Il était très facile, avec une claie de branches et de la fougère tressée, de me faire une chambre à côté de la grande, et tout de suite Émilien voulut se mettre à l'oeuvre, pendant qu'avec de la terre du ruisseau et des mousses très épaisses qui tapissaient son lit à une profondeur de deux ou trois pieds, Dumont calfeutrait les parois disjointes de la bâtisse. Moi, je m'occupai du mobilier_. Il _était facile à inventorier, un vieux trépied de fer pour la cuisine en plein vent, une grande cruche, une grande écuelle, une douzaine de planches mal équarries, plus quelques souches taillées sur une face et servant d'escabeaux. De lits et de literie, il ne fallait point parler: ni table, ni armoires, point de cheminée. Je n'eus d'autre ouvrage à faire que des projets pour tirer parti de ce dénûment, tout en préparant la souper. On passa la première nuit à la belle étoile comme tant d'autres. Mais le pays était froid, et nous touchions à la fin de l'été. Dès le lendemain, on se mit à l'oeuvre. Avant tout, on s'assura que la porte était solide, car il ne manquait pas de pistes de loup sur le sable aux environs. On répara le battant de la fenêtre, qui ne tenait plus. On fit une séparation pour que j'eusse ma chambre bien à moi, et on laissa une grosse fente entre deux roches pour que j'eusse aussi ma fenêtre que je bouchais le soir avec une botte d'herbes et de mousses. Nous avions apporté de Châteauroux, dans le chargement de l'âne, les outils nécessaires pour travailler le bois. Avec les planches, on fit trois caisses que l'on remplit de cette bonne mousse tirée du ruisseau que nous avions découverte et qui, bien séchée au soleil, nous fournit d'excellents lits, faciles à renouveler. J'avais apporté trois de ces grandes blouses blanches qui conservent les habits quand on est obligé de coucher avec: j'étais devenue, depuis que j'étais garçon, adroite et forte de mes mains pour les ouvrages de garçon. Pendant que les hommes faisaient les gros meubles, la table et les lits, je façonnais des cuillers et des fourchettes de bois, voire des sébiles et un drageoir pour le sel. Je fis aussi, avec du fil de fer, un gril pour les champignons. J'obtins une planche entière pour un rayon où j'installai ce que j'appelais pompeusement ma vaisselle. J'avais tout ce qu'il fallait pour coudre et raccommoder, du savon, des brosses, des peignes, douze serviettes. Je m'étais préoccupée de tout ce qui permet la propreté, n'ayant jamais redouté dans la misère que la nécessité de vivre salement. J'étais experte en ressources de ce genre, j'avais fait mon apprentissage de bonne heure chez mon grand-oncle, qui n'était exigeant que sur ce chapitre-là. Il ne voulait point que l'on se mît à table sans avoir la figure nette et les mains fraîchement lavées.
On s'occupa aussi d'une hutte bien solide pour l'âne. Il avait remplacé Rosette dans mes affections; car, au milieu du drame de ma vie, j'étais restée bien enfant, ou plutôt je le redevenais au premier jour de répit. C'était un bon âne, très intelligent, très fort et même ardent au travail malgré sa petite taille et son air tranquille. Il était dressé comme un chien et je ne pouvais faire un pas qu'il ne fût à mes côtés, toujours prêt à jouer ou à accepter le service. Il nous fut bien utile pour porter le bois et la terre de nos constructions, car ce qu'il y avait de moins facile à nous procurer, c'était la terre grasse, et nous étions forcés de sortir des sables et des cailloux pour l'aller chercher assez loin dans les fossés.
Malgré toutes nos prévisions et nos provisions, il nous manquait encore bien des choses, mais nous avions l'essentiel pour le moment, et nous eûmes la chance de faire notre installation, qui dura huit jours, sans apercevoir une figure humaine.
Pareille chose serait bien impossible aujourd'hui, quoique ce pays soit encore très sauvage d'apparence, peu bâti, et médiocrement peuplé; mais on a fait des chemins, on a défriché une grande partie des terres incultes, on a brisé beaucoup de rochers et il s'est créé d'assez bonnes petites fermes. En 93, au sortir de l'ancien régime, où le paysan n'avait rien et où le grand propriétaire toujours absent ne savait seulement pas où ses terres étaient situées, au milieu de l'anarchie des campagnes et du dépeuplement forcé, nous étions là un peu comme Robinson dans son île. Aussi, la première fois que nous vîmes, au bord d'un ruisseau, la trace d'un pied humain, nous nous regardâmes, Émilien et moi, et la même pensée nous vint. Nous avions lu _Robinson _ensemble avec délices. Nous nous étions rêvé nous aussi, une île à nous deux. Nous avions quelque chose d'analogue, mais les sauvages étaient plus près!
XVII
Ce n'était pourtant qu'un pied d'enfant, mais l'enfant pouvait être envoyé pour nous espionner. Il ne nous vit pas et nous ne pûmes l'apercevoir. Le lendemain, il en vint deux, et, cette fois, ils se montrèrent, mais sans approcher. Ils semblaient avoir peur de nous. Nous crûmes devoir les appeler pour n'avoir pas l'air de nous cacher. Ils s'enfuirent et ne reparurent pas. Allaient-ils nous dénoncer?
— Ne pensons pas à cela, me dit Émilien, nous prendrions en haine tous nos semblables, et il est impossible que tous le méritent. Nous n'en avions connu jusqu'ici que de bons, la Terreur n'a pas pu faire qu'il n'en reste, et je veux croire que c'est le plus grand nombre. Vois, en ce qui me concerne! les méchants ont été l'exception. Pour un Pamphile qui ne pouvait me pardonner la délivrance du prieur, pour un Lejeune qui a la folie de croire que plus on détruit, plus on renouvelle, j'ai eu des amis comme Costejoux, comme le prieur, comme Dumont, sans compter ceux qui, n'ayant pu m'aider, ont fait des voeux pour moi, et c'est, j'en suis bien sûr, presque tout le monde de Valcreux.
— Et moi, lui dis-je, vous ne me comptez pas?
— Non, reprit-il, je ne te compte pas avec les autres. Toi! c'est avant tout, c'est plus que tout. Je ne t'ai pas seulement remerciée, et j'espère que tu as compris.
— Mais… non, pas trop!
— Ah! c'est que tu ne sais pas…, c'est vrai, tu ne sais pas du tout ce que tu es pour moi! Tu te crois ma servante, la future servante de ma femme et de mes enfants! Je me souviens, c'est convenu!
Et il se mit à rire en couvrant mes mains de baisers, comme si j'eusse été sa mère. Je ne pus m'empêcher de le lui dire.
— Bien! reprit-il, sois ma mère, je veux bien, car je me figure que, si j'en avais eu une véritable, je n'aurais aimé qu'elle au monde. Prends donc pour toi tout le respect, toute la tendresse, toute l'adoration que j'aurais eus pour elle.
Puis il mit tranquillement ma main sous son bras et reprit sa promenade avec moi le long des prunelliers. Je faisais ma petite récolte pour le vin d'hiver, car Émilien avait fabriqué un cuvier et un tonneau, et nous savions préparer notre humble vendange. Il ne me parla plus ce jour-là, que de nos soins domestiques, et il faut dire qu'il me parlait bien rarement, et toujours en peu de mots, de son affection pour moi; mais c'était toujours si bien dit et d'un air si résolu, que je ne pouvais pas en douter.
Les visiteurs ne reparurent pas. Nous étions à plus de deux lieues de Crevant, et, de tous les autres côtés, il n'y avait que des chaumières si disséminées, que la plus proche de nous en était encore assez éloignée. Quand les paysans n'ont pas d'intérêt à faire une exploration des lieux qui les environnent, ils ne la font jamais. Encore aujourd'hui, dans des parties plus peuplées du Berry, il y a des familles qui ne savent pas comment le pays est fait à la distance d'une lieue de leur demeure, et qui, au delà d'un kilomètre, ne peuvent vous indiquer les chemins. Cela devient chaque jour plus rare, et ces gens, ainsi confinés sur le bout de terrain qui les fait vivre, sont, il faut le dire, extrêmement pauvres.
Sachant bien que, quand même nous ne l'eussions pas évité, nous ne recevrions l'assistance immédiate de personne, nous nous arrangions pour vivre en anachorètes. Nous sûmes plus tard que, dans les premiers temps du christianisme, il y en avait eu plusieurs dans les rochers que nous habitions, et même la tradition disait que notre _aire aux fées, _qu'on appelait le trou aux _fades, _après avoir été occupée par les femmes sauvages (les druidesses), avait servi d'ermitage à des saints et à des saintes. Nous nous disions donc que, si des solitaires avaient pu vivre dans cette thébaïde en un temps où le sol était encore plus inculte et la population plus rare, nous viendrions bien à bout d'y passer l'hiver.
Nous n'épargnâmes donc pas notre peine pour faire la meilleure installation possible, et cela était conforme à la prudence, car, si nous devions recevoir quelque visite, il fallait avoir, non l'apparence de gens qui se cachent et bravent la misère à tout prix, mais bien celle de pauvres habitants qui s'établissent avec l'intention de vivre le moins mal qu'ils pourront.
Pendant le reste de l'été et encore longtemps jusqu'aux gelées, les champignons furent le fond de notre nourriture. Dumont circulait sans danger. Il allait de temps en temps, avec l'âne, chercher très loin, tantôt dans une ferme, tantôt dans une autre, le sel, la farine d'orge ou de sarrasin, l'huile et même quelques fruits et légumes. Il fallait payer très cher, car il régnait une sorte de famine, et, quand il voulait donner des paniers en échange, on lui disait: «Pourquoi des paniers quand on n'a rien à mettre dedans?» L'argent ne nous manquait pas, mais il fallait paraître aussi pauvres que les autres et marchander avec une obstination dont Émilien et moi n'eussions peut-être pas été capables. Dumont jouait si bien son rôle, qu'on le jugeait un des plus malheureux du pays, et qu'en quelques endroits on avait la charité de lui offrir un verre de vin, chose rare et précieuse dans une région qui n'en produit pas; mais Dumont avait juré de ne plus boire, même une goutte de vin. Il avait eu tant de chagrin d'avoir failli faire manquer l'évasion de son cher Émilien, qu'il s'infligeait cette pénitence et se mortifiait comme un véritable ermite.
Il vint un temps de disette de grain, où on trouvait plutôt de la viande à acheter que de la farine. Nous n'en avions nul besoin. Le gibier abondait autour de nous, et nous inventions toutes sortes de pièges, lacets, trappes et colliers. Il se passait peu de jours sans que nous prissions un lièvre, une perdrix, un lapin ou de petits oiseaux. Il y avait force goujons et ablettes dans le ruisseau, et j'eus bien vite fabriqué des nasses. Un petit marécage nous fournissait à discrétion des grenouilles que nous ne dédaignions pas. Nous eûmes aussi affaire à plusieurs renards qui furent difficiles à saisir; mais nous fûmes plus fins qu'eux, et nous fîmes sécher assez de peaux pour avoir de bonnes couvertures d'hiver. Enfin, Dumont réussit à se procurer deux chèvres, dont le lait acheva de compléter notre bien-être, et qui, pas plus que l'âne, ne nous coûtèrent rien pour leur nourriture, tant il y avait de folles herbes autour de nous et de pâturages à l'abandon dans les terres non encore vendues.
Quand vint le temps de récolter les châtaignes, notre existence fut assurée, sans qu'il fût nécessaire d'aller aux emplettes. Nous avions la jouissance d'une douzaine d'arbres magnifiques et nous sûmes emmagasiner les fruits dans un silo de sable bien disposé. En qualité de Marchois, nous entendions mieux que les Berrichons la conservation de cette précieuse denrée.
Mais cette époque de la cueillette nous exposait à une invasion de visiteurs, et nous dûmes prendre nos précautions. Ni Dumont, ni moi qui devais passer toujours pour son neveu, n'avions rien à craindre: mais Émilien, le pauvre Émilien, qui aurait tant voulu être soldat, se trouvait forcément réfractaire, et il fallait le bien cacher ou le faire passer pour estropié. Il s'y résigna, se fabriqua une jambe de bois où il lia et plia son genou, et s'arma d'une béquille. À notre grande surprise, la précaution fut inutile: nous vîmes récolter tout autour de nous; mais, des quinze ou vingt personnes qui gravirent sur les buttes voisines, aucune ne franchit le ruisseau, aucune ne s'approcha de notre maison, aucune ne nous parla; il y a plus, aucune ne nous regarda.
Cela nous parut bien étrange, et nous en conclûmes, Émilien et moi, que ces braves gens avaient deviné notre situation et ne voulaient pas même _nous voir, _afin de pouvoir jurer, en cas de persécution et d'enquête, qu'ils ne nous savaient pas là.
Ce fut, en effet, pour quelques-uns, le motif de cette prudence; mais, pour les autres, il y en eut un dont nous eûmes l'explication plus tard.
Ce fut à minuit, le jour de Noël; la sécurité et le bien-être relatif dont nous jouissions, l'ignorance absolue où nous étions des événements, l'espoir de traverser cette crise et de rentrer dans la vie normale, nous avaient rendu un peu de gaîté, et nous résolûmes de faire réveillon. Nous nous étions construit, avec des cassures de granit autrefois exploité, une bonne cheminée, qui nous permit d'allumer la bûche de Noël. Avec des fagots bien secs qui jetaient une belle clarté dans la chambre, nous dressâmes la table et j'y servis un chapelet d'alouettes bien grasses, une montagne de mes plus belles châtaignes cuites de diverses manières et un fromage de mes chèvres. Pour figurer un arbre de Noël, Émilien avait coupé et planté sur la table un fragon (petit houx) tout couvert de ses fruits rouges qui sortent du milieu des feuilles. Mon vin de prunelles était clair comme de l'eau de roche et piquant comme du vinaigre. Nous aimons cela, nous autres gens de montagne. Dumont, faute de mieux, ne le dédaignait pas, et, quand je lui eus bien démontré que ce n'était pas du vin, il consentit à en boire pour trinquer à la santé de nos amis absents. Il nous vint bien à la pensée qu'ils étaient peut-être tous en prison ou guillotinés, même Costejoux, pour nous avoir sauvé la vie: mais chacun de nous se donna comme un coup de poing sur le coeur pour le forcer à la confiance, et aucun de nous ne voulut dire aux autres le frisson qui lui avait passé par le corps. Dumont, qui avait été longtemps triste comme un homme nourri de remords et privé d'excitant, voulut secouer son chagrin. Nous l'aimions tant qu'il se voyait bien pardonné. Il entonna donc, d'une voix grêle, une chanson de table qui probablement était grivoise, car, sur une parole d'Émilien, il l'interrompit tout d'un coup et se mit à chanter un noël.
Il arrivait à la moitié du second couplet, lorsqu'un cri rauque des plus bizarres et tout à fait inexplicable passa, en se prolongeant, le long de la maison et se perdit dans la direction de la _Parelle, _le plus gros bloc dans notre voisinage 1.
1. J'ai su depuis, que c'était la _Par-ell, _en celtique, la _haute pierre _du feu, le grand autel des druides.
Nous écoutâmes avec attention. Nous étions assez habitués aux cris des loups et aux glapissements des renards pour être sûrs que c'était une autre voix, une voix humaine, peut-être. Dumont prit un bâton et ouvrit la porte doucement. Nous entendîmes alors des paroles qui n'avaient aucun sens, mais qui étaient bien des paroles dites d'une vieille voix de femme tout éperdue de colère et de peur. Nous cherchâmes à rejoindre ce fantôme qui fuyait à travers les fougères desséchées; mais il se perdit dans l'ombre et ne reparut pas.
— Voulez-vous parier, nous dit Dumont, que c'est une sorcière qui venait, à l'heure de la _ci-devant _messe de minuit, faire une conjuration sur la grosse pierre?
— Tu as raison, dit Émilien, les choses doivent se passer ici comme chez nous. On croit que ces pierres celtiques sont enchantées, qu'elles dansent à minuit et se déplacent pour livrer les trésors qu'elles renferment. Cette vieille venait invoquer le diable. Tu l'as mise en fureur et en fuite avec ton saint cantique. C'est bien fait, mais ne chante plus, mon petit père; il y a peut-être autour de nous d'autres sorciers esprits forts qui croiraient que tu es un prêtre déguisé et que tu dis la messe.
Le lendemain, nous trouvâmes près de notre porte une peau d'anguille contenant sept gros clous. C'est une offrande aux mauvais esprits, bien connue dans nos campagnes. La sorcière l'avait laissé tomber en entendant le noël de Dumont. Il fit de la peau d'anguille une bourse, et mit à profit les clous qui n'étaient pas une trouvaille à dédaigner. Quelques jours après, Dumont rencontra un des derniers carriers qui avaient travaillé autour de la _Parelle, _et qui lui avait vu louer la baraque. Il lui apprit que notre propriétaire avait trouvé de l'ouvrage à La Châtre pour le démolissage du clocher des Carmes.
— Ils étaient en retard de ce côté-là, ajouta ce carrier, on les a démolis partout; c'est de l'ouvrage pour nous quand on les rebâtira. Alors, nous retournerons casser vos grosses pierres de là-haut.
— Même la Parelle? lui demanda Dumont, qui voulait savoir à quoi s'en tenir sur les vertus de cette pierre.
— Oh! celle-là, non, répondit le carrier, elle est trop grosse, et puis elle a le diable dans le ventre. Vous avez bien vu, si vous avez pu monter dessus, ce qui n'est pas commode à un homme de votre âge (Dumont se faisait toujours plus vieux et plus cassé qu'il n'était), qu'elle est toute couverte de croix et de devises que les prêtres y ont fait tailler pour en chasser les esprits du temps passé? Eh bien, vous m'en croirez si vous voulez, mais, la nuit de Noël, toutes ces croix s'en vont et la pierre est aussi lisse que mon genou; elles ne reparaissent qu'au petit jour.
— Vous avez vu cela? dit Dumont sans marquer d'incrédulité.
— Non pas moi, dit le carrier, je n'y ai pas été voir à la mauvaise heure; mais mon père, qui n'avait crainte de rien, l'a vu comme je vous le dis.
— Alors, les sorciers ont beau jeu à la mauvaise heure?
— Depuis la République, ils n'y vont plus. La loi défend ça, parce qu'elle dit que ça fâche la Bonne Dame Raison, qui est la nouvelle Sainte Vierge. Mais, il y a encore quelques vieilles femmes qui viennent de loin, et en se cachant bien, pour chercher le trésor; elles auront beau flairer autour, allez! elles ne l'auront pas.
— Parce qu'il n'existe pas?
— Si fait! mais les esprits le gardent bien, et vous devez le savoir.
— Ma foi, non; ne voulant pas les fâcher, je n'approche jamais de la Parelle.
— Et bien vous faites! c'est une mauvaise pierre.
— Avez-vous demeuré auprès?
— Oui bien! Dans la baraque dont vous avez fait, m'a-t-on dit, une bonne maison, j'ai souventes fois dormi avec le vieux qui vous l'a louée; mais, comme je suis bon chrétien, je n'ai jamais été ennuyé par les fades. Savez-vous qu'il sera content, le père Breuillet, quand vous lui rendrez son bien si amendé? Il est capable d'y demeurer hiver comme été, puisque vous y avez mis une cheminée. Il ne s'en souciait pas, à cause du froid et des esprits qui l'ont bien molesté quelquefois; mais, si vous lui dites qu'il n'y en a point…, dame! vous serez le seul, car personne, même en plein jour, n'aime à passer par là. L'endroit est réputé très mauvais depuis le lit du ruisseau jusqu'à l'endroit appelé le _bois de Bassoule, _et, comme il y a l'autre ruisseau qui coule de l'autre côté, ça fait quasiment une lieue de terrain qu'on appelle l'île aux Fades.
Après avoir ainsi expliqué à Dumont la cause de la solitude dont nous jouissions, cet homme lui fit quelques questions sur son pays, sur ses deux enfants, sur le genre d_'estropiaison _de l'aîné. Dumont lui fit les réponses dont nous avions arrêté le programme, afin d'être d'accord ensemble en cas de recherches; mais il vit bien que nous étions en lieu sûr, car le carrier, sans aucune méfiance d'un pauvre homme comme lui, lui dit en le quittant:
— C'est un bonheur pour votre pauvre gars qu'il soit abîmé comme il est. J'en ai un qui est un homme superbe, et, depuis six mois, je le cache à la maison en le faisant passer pour malade; et le garçon s'ennuie de ne point sortir. Il était fiancé avec une fille qu'il ne peut plus aller voir. Que voulez-vous! quand ils me l'auront fait tuer ou mourir de froid et de misère, qui est-ce qui me cultivera mon bien?
— C'est juste, répondit Dumont; mais ne craignez-vous point les gendarmes?
— Quels gendarmes? il n'y en a plus.
— Mais les volontaires qui se mettent en chasse pour faire plaisir aux maires?
— Bah! bah! ils font semblant de chercher, ils n'oseraient trouver! Depuis que M. Millard de Crevant a fait couper la tête aux Bigut, on se le montre au doigt, et il craint le temps où les royalistes se _revengeront. _Il n'est plus si fier, il dit que tout va bien chez nous, que nous sommes tous bons patriotes, et on nous laisse tranquilles.
— Vous croyez donc que la République ne tiendra pas? En savez-vous quelques nouvelles?
— J'ai été aux forges de Crozon l'autre semaine; ils disent qu'on a fait périr la reine et beaucoup d'autres. Vous voyez bien que ça ne peut pas durer, et que les émigrés feront périr tous les jacobins.
— Eh bien, oui; mais les ennemis, qu'est-ce qu'ils feront à nous, bonnes gens, qui n'avons tué personne? ils nous ravageront comme loups dans un troupeau?
— Oh! alors, on se battra comme il faut! on défendra ce qu'on a!
Dumont eut envie de lui dire qu'il vaudrait mieux les empêcher d'arriver que de les attendre; mais il était sage de n'avoir pas d'opinion politique à mettre en circulation: il quitta le carrier et vint nous rendre compte de sa conversation avec lui.
La mort de la reine fut ce qui me frappa le plus dans la Révolution.
— Pourquoi faire mourir une femme? disais-je, quel mal peut-elle avoir fait? N'était-ce pas à elle d'obéir à son mari et de penser comme lui?
Émilien me répondait que c'est souvent le mari qui obéit à la femme.
— Quand la femme voit plus juste, disait-il, c'est un bien, et je crois que celui qui t'épousera aura raison de te consulter sur toute chose: mais on a toujours dit que la reine voulait attirer l'ennemi, ou emmener le roi. Elle lui a donc fait grand mal, et elle est peut-être la première cause des fureurs où la Révolution s'est jetée. Je déteste la facilité avec laquelle on fait tomber les têtes, et la peine de mort m'a toujours révolté; mais, puisque les hommes en sont encore là dans un siècle de philosophie et de lumières comme le nôtre, je trouve qu'une reine la mérite davantage qu'une pauvre servante que l'on met en jugement pour un mot dont elle ne sait pas la portée. La reine a bien su ce qu'elle faisait et ce qu'elle voulait. On a toujours dit qu'elle était fière et courageuse; elle a dû mourir bravement en se disant que c'est le sort des chefs de nation de jouer leur vie contre celle des peuples, et qu'elle a perdu la partie. Tu sais bien que, dans l'histoire, l'échafaud est une des prévisions qui se dressent en face du pouvoir absolu. Cela n'a jamais empêché les hommes d'y prétendre, et, en ce moment, dans aucun parti, personne ne s'arrête devant la mort.
XVIII
Nous fûmes contents d'apprendre que notre solitude ne serait point troublée, mais, en entendant Dumont parler de ce réfractaire qui se cachait, Émilien s'indigna. Il trouvait très mal qu'on refusât le service et il nous dit que le plus grand reproche qu'il avait à faire à la Terreur, ce n'était pas de l'avoir fait souffrir en prison, mais de l'avoir empêché de faire son devoir.
— C'est donc bien décidé, lui dis-je, que, quand vous pourrez sortir d'ici sans être arrêté, vous partirez pour l'armée?
— Est-ce que tu m'estimerais, reprit-il, si j'agissais autrement?
Il n'y avait rien à dire, il avait l'esprit si net et le coeur si droit! Je travaillai à m'habituer à l'idée de le voir partir sans lui rendre, par mes larmes, la séparation trop dure. Je voyais bien qu'il m'aimait plus que toute autre personne, mais je n'avais pas été élevée à croire que quelqu'un au monde dût me préférer à son devoir.
Le temps se passait pour moi à m'occuper de la vie matérielle. Je voulais que mes compagnons fussent bien portants et soignés comme il faut. J'y mettais mon amour-propre et mon plaisir. Ils ne manquèrent de rien, grâce à moi. Je pensais à tout. Je lavais, je raccommodais le linge et les habits, je faisais les repas, je tenais la maison propre, je tendais et relevais les nasses, je coupais la fougère et la bruyère pour les fagots, je raccommodais les _saulnées, _c'est-à-dire les cordelettes garnies de noeuds coulants en crin, avec lesquelles on prend les oiseaux en temps de neige. Je soignais les chèvres et faisais les fromages. Je n'avais pas le temps de beaucoup réfléchir. J'étais contente de ne pas l'avoir.
De leur côté, Émilien et Dumont ne se reposaient pas non plus. Ils s'étaient occupés de cultiver le coin de terre que nous avions loué; mais c'était si petit et si sableux, que, sauf quelques légumes, ils n'en espéraient pas grand profit. Émilien se mit alors en tête de défricher une lande qui était de l'autre côté du ruisseau et qui lui parut avoir un fond de bonne terre. Nous ne savions à qui elle appartenait; mais, comme elle ne produisait absolument rien et qu'elle ne servait même pas de pacage en l'absence d'habitants et de bétail, il nous dit:
— Je crois qu'en cultivant cette terre, nous ne ferons pas une usurpation et un vol; ce sera, au contraire, une bonne action. Si, comme je le crois, nous obtenons une récolte et qu'on vienne le constater, nous nous arrangerons avec le propriétaire pour qu'il y ait part. Il sera content, lui qui n'aurait rien tiré de son bien, d'en recevoir quelque chose. S'il ne vient pas réclamer, nous lui laisserons une terre en état de rapport, et peut-être notre premier essai sera-t-il le commencement de la fortune de ce pays abandonné.
Il ne croyait pas si bien prédire, et il se mit à l'oeuvre. On arracha les mauvaises herbes, on bêcha tout l'automne. On utilisa le fumier de nos bêtes. On fit des rigoles pour l'écoulement des eaux. On brisa les rochers; enfin, on sema du seigle, de l'orge et même un peu de blé, le tout acquis à grand'peine, et placé par espèces dans les différentes régions de cette lande inclinée, afin d'essayer les propriétés de la terre. Au mois de janvier, tout cela avait germé à souhait et on voyait un beau tapis vert briller au loin comme une émeraude au milieu des plantes sauvages desséchées par l'hiver.
La chose fut remarquée et quelques personnes se hasardèrent à venir voir nos travaux. Le paysan qui avait acheté l'endroit s'en émut et arriva des premiers. Quand Dumont lui eut dit qu'il reconnaissait son droit et s'en remettait à lui pour le partage, il s'apaisa et on s'arrangea à l'amiable. Le paysan était content, mais il disait:
— Je vois bien ce qui pousse, mais Dieu sait ce qui mûrira!
— Craignez-vous que le pays ne soit trop froid? lui dit Dumont.
— Non, mais je vois bien que les fades vous ont laissé faire, et je ne sais pas si elles auront le caprice de vous laisser continuer.
— Je me moque des fades, je saurai bien les tenir en respect.
— Peut-être! répondit le bonhomme en lui jetant un regard de méfiance: si vous savez les paroles pour les contenter, je ne dis pas! mais, moi, je les ignore et ne souhaite point les apprendre.
— Oui, vous me prenez pour un sorcier! Et pourtant, si la récolte est aussi bonne qu'elle promet de l'être, vous ne refuserez pas votre part?
— Bien sûr que non! mais en avoir une autre quand vous n'y serez plus?
Il regarda longtemps son terrain verdoyant, d'un air de surprise, de doute et d'espérance. Puis il s'en alla tout absorbé, comme un homme qui a vu un prodige.
Nous eûmes donc la réputation d'être bien avec les fades et on nous évita d'autant plus. Ce n'était plus à nous de craindre; c'est nous que l'on redoutait. Émilien se reprochait de nous voir condamnés à entretenir la superstition; mais l'effet fut meilleur qu'il ne pensait. Nous avons su que, peu après notre départ, on avait pris courage au point de cultiver tous les alentours de l'île aux Fades et que le succès avait réconcilié ces bonnes gens avec les doux esprits qui avaient protégé notre refuge et notre travail.
L'hiver aussi fut doux et notre demeure était si bien entretenue, nous étions d'ailleurs si bien habitués à ne point nous écouter, que nous ne souffrîmes aucunement. La provision de châtaignes, le laitage et le gibier nous permirent de nous passer de farine, et peu à peu les nombreux petits achats de sel nous avaient assuré une provision suffisante. Nous n'avions plus besoin de rien chercher au dehors et Dumont n'était plus forcé de s'aventurer au loin. Les dernières nouvelles qu'il avait recueillies étaient si tristes, que nous ne désirions plus d'en avoir. Seulement, nous eussions bien voulu savoir ce qui se passait au moutier et rassurer nos amis qui pouvaient nous croire arrêtés et mis à mort. Mais sortir du pays était une trop grande témérité. Émilien jurait que, si Dumont ou moi voulions faire cette tentative pour lui apporter des nouvelles de sa soeur, il nous suivrait.
— Vous m'avez forcé, disait-il, à vous mettre dans la position qu'on appelle _être hors la loi, _c'est-à-dire bons pour la guillotine. Eh bien, c'est dit! Il faut nous sauver ensemble ou périr ensemble.
Quand vint le printemps, l'année s'annonçait si belle, que l'espérance repoussait en nous comme les fleurs dans les buissons. Nous n'avions plus guère de travail, nous n'avions qu'à regarder croître nos semences et les légumes plantés autour de notre bergerie. J'avais renouvelé les vêtements, et le linge durait encore. Levés et couchés avec le jour, nous n'usions pas de luminaire; nous eussions pu passer là notre vie sans nous trouver pauvres.
Quant à être malheureux, nous ne pouvions nous y résoudre. Nous n'étions pas dans l'âge, Émilien et moi, où l'on croit à l'éternel désastre, à la vie brisée, à l'impossibilité trop prolongée de réagir contre le sort. Dumont n'était pas un grand raisonneur; Émilien d'ailleurs était son oracle, et j'étais tous les jours plus frappée du bon sens que donnait à ce jeune homme la droiture et la fermeté de son âme. Il avait la simplicité d'un enfant dans l'habitude de sa vie, et la raison d'un homme quand on l'excitait à penser. Alors il n'avait pas besoin de réfléchir pour dire des choses qui nous paraissaient si vraies que nous nous imaginions les avoir pensées en même temps que lui. Quelquefois, il lui arriva de deviner les événements qui se passaient en France et à l'étranger, et plus tard, en nous rappelant ses paroles, nous nous sommes dit qu'il avait été_ _visité dans ses rêves par les fades. Il faut dire aussi que, dans cette solitude, nos imaginations se montaient un peu et que tout nous paraissait pronostic ou avertissement. Sans lui, qui avait un fonds de froideur dans le jugement, nous fussions devenus un peu fous, le vieux et moi. Le spectacle de la guillotine m'avait laissé quelque tendance à l'hallucination. Émilien, qui avait regardé cela avec calme, me reprenait doucement et me tranquillisait.
Un soir que je lui disais entendre toujours tomber le couperet quand je me trouvais seule:
— Eh bien, me dit-il, il tombe peut-être à l'heure où tu crois l'entendre; c'est le moment d'élever ton coeur à Dieu et de lui dire: «Père, voici une âme de moins sur la terre. Si c'était une bonne âme, ne faites point qu'elle soit perdue pour nous. Donnez- nous sa justice et son courage pour que nous fassions en ce monde le bien qu'elle aurait fait.» C'est que, vois-tu, Nanette, ce n'est pas une tête de plus ou de moins qui changera le cours des destinées; meurtre inutile, fatalité plus pesante; la guillotine fait plus de mal à ceux qu'elle épargne qu'à ceux qu'elle supprime. Si on ne faisait que de tuer des hommes! mais on tue le sens humain! on cherche à persuader au peuple qu'il doit voir sacrifier une partie de lui-même déclarée mauvaise, pour sauver une autre partie réputée bonne. Rappelle-toi ce que nous disait le prieur: c'est avec cela qu'on recommence l'inquisition et la Saint-Barthélemy, et ce sera comme cela dans toutes les révolutions, tant que régnera la loi du talion. Moïse avait dit: «OEil pour oeil et dent pour dent»; le Christ a dit: «Tendez la joue aux insultes et les bras à la croix.» Il faudrait bien une troisième révélation pour mettre d'accord les deux premières. Se venger, c'est faire le mal; se livrer, c'est l'autoriser. Il faudra trouver le moyen de réprimer sans punir et de combattre avec des armes qui ne blessent point. Tu souris? eh bien, ces armes sont trouvées et il n'est besoin que d'en connaître l'usage: c'est la discussion libre qui éclaire les esprits, c'est la force de l'opinion qui déjoue les complots fratricides, c'est la sagesse et la justice qui règnent au fond du coeur de l'homme et qu'une bonne éducation développerait, tandis que l'ignorance et la passion les étouffent. Il y a donc un remède à chercher, une espérance à entretenir. Aujourd'hui, nous n'avons que des moyens barbares et nous les employons. La cause de la Révolution n'en est pas moins bonne en elle-même, puisqu'elle a pour but de nous donner ces choses, et peut-être Robespierre, Couthon et Saint-Just rêvent-ils encore la paix fraternelle après ces sacrifices humains. En cela, ils se trompent; on ne purifie pas l'autel avec des mains souillées, et leur école sera maudite, car ceux qui les auront admirés sans réserve garderont leur férocité sans comprendre leur patriotisme; mais ils n'auront pu persuader le grand nombre, et le besoin de se tolérer et de s'aider mutuellement renaîtra toujours à tout prix dans le peuple. Il perdra plutôt la liberté que la charité, et_ _il appellera cela vouloir la paix. Les jacobins sont puissants aujourd'hui, tu as vu rendre à leurs fantaisies religieuses un culte imbécile; eh bien, il n'y a rien de vrai et de durable au fond de cette prétendue rénovation. À l'heure qu'il est, je suis bien sûr que d'autres partis ruinent la toute-puissance de ces hommes, et le peuple, épouvanté de leur cruauté et de celle de leurs agents, est prêt à acclamer leur chute. Il y aura une réaction tout aussi sanguinaire et elle se fera au nom de l'humanité. Le mal engendre le mal, il faut toujours en revenir à l'idée du prieur. Mais après cela viendra le besoin de s'entendre et de sacrifier les sophismes de la fièvre à la voix de la nature. Peut-être qu'en ce moment Robespierre fait mourir Danton, il écrase son parti; mais souviens-toi de ce que je te dis: l'année ne se passera pas sans qu'on fasse mourir Robespierre. Forcés d'attendre, attendons! Puisse-t-il ne pas emporter la République! mais, si cela arrive, ne nous étonnons pas. Il faudra, pour qu'elle renaisse, qu'elle soit humaine avant tout et que le meurtre soit devenu un crime aux yeux de tous les hommes.
Quand je demandais à Émilien comment, étant si jeune et si occupé dans ces derniers temps au travail de la terre, il avait tant de réflexion sur les événements qu'il_ _n'avait fait qu'entrevoir:
— J'ai pris des années durant mes jours de prison, répondait-il. D'abord, j'ai cru que j'allais mourir sans rien comprendre, et mon parti en était pris comme si je fusse tombé d'un toit sans aucune chance de me retenir; mais, quand je me suis trouvé seul avec ce pauvre prêtre, dont je ne sais pas, dont personne n'a su le nom et qu'on a guillotiné anonyme, je me suis éclairé vite en causant avec lui. Nous ne pensions pas de même, mais il était si tranquille, si poli, si instruit et si honnête homme, que je pouvais aller au fond de sa pensée et de la mienne sans risquer de détruire l'affection que nous sentions l'un pour l'autre. Royaliste et catholique, il me donnait les meilleures raisons de sa croyance et je n'avais à discuter avec lui que sur des choses sérieuses dites de bonne foi, ce qui faisait faire à mon esprit de grandes enjambées. Alors, n'ayant à combattre en lui aucun enfantillage de superstition et aucune passion d'intérêt personnel, je voyais clair en moi-même. Je trouvais des idées que je crois vraies, et je voyais ces idées très nettes à travers la tempête qui nous emportait tous les deux. Je devenais calme comme lui, je n'en voulais à personne, je ne m'étonnais de rien, je ne me comptais même plus pour rien. Je me sentais petite feuille sèche dans la forêt dévorée par le grand incendie. Je n'ai retrouvé l'amour de moi-même que quand je t'ai vue à cette lucarne de grenier et que je t'ai reconnue à ton chant. Alors je me suis souvenu d'avoir été heureux, d'avoir aimé la vie, et j'ai pleuré en secret nos belles années, j'ai pleuré l'avenir que j'avais rêvé avec toi.
— Et que nous ne devons plus rêver, croyez-vous?
— Et que je rêve toujours, mon enfant. Quand j'aurai servi mon pays (il faut toujours supposer qu'on reviendra de la guerre), je ne te quitterai plus.
— Plus jamais?
— Plus jamais, et, comme tu es tout pour moi, c'est à toi-même que je te confierai en mon absence.
— Qu'est-ce que cela veut donc dire?
— Cela veut dire qu'il faut te conserver en courage et en santé, en confiance et en joie, quoi qu'il arrive, pour que je te retrouve comme je t'aurai quittée. Que veux-tu, Nanon! tu m'as gâté et je ne pourrai jamais me passer de toi; tu m'as appris à être heureux, ce qui est une grande chose. On m'avait élevé à ne plus exister, à ne pas compter en ce monde, à ne rien vouloir, à ne rien désirer, et tu sais que je m'y soumettais. Avec tes petites remontrances, avec tes courtes et justes réflexions, avec ton désir d'apprendre, avec ton habitude d'agir, la netteté de ton vouloir et ton dévouement absolu, sans bornes, sans exemple, tu m'as renouvelé, tu m'as réveillé d'un triste et lâche sommeil. Tiens, dans les plus petites choses, tu m'as rendu aux instincts vrais que l'homme doit avoir; tu m'as enseigné le soin qu'on doit prendre de son corps et de son âme. Je courais et je mangeais au hasard comme une bête, je ne pensais que par moments, je n'étudiais que par boutades. Le désordre et la malpropreté des moines m'étaient indifférents. J'étais dur à moi-même, mais par paresse et non par vertu. Tu m'as donné des idées d'ordre, de régularité et de suite dans l'esprit. Tu m'as enseigné qu'il faut achever tout ce que l'on commence et ne rien commencer qu'on ne veuille achever. C'est pour cela que j'ai compris que ce qu'on aime, on le doit aimer toute sa vie. Dans cette existence de sauvages où nous voilà jetés, tu nous fais une vie de famille tout à fait douce, tu nous procures un bien-être qui paraissait impossible, et, par la peine que tu y prends, tu nous fais un devoir d'en profiter et même d'en jouir. Quelquefois je raille tes petites recherches, et tout aussitôt je suis attendri de tes inventions délicates pour nous cacher notre dénûment; je t'admire, toi qui n'es pas une machine, mais un esprit très prompt, très étonnant, très cultivé déjà et capable de tout comprendre. Si j'ai souvent eu l'air de trouver tes soins tout naturels, ne crois pas, Nanon, que je ne connaisse pas l'immensité de ton dévouement. C'est comme une source toujours pleine dont on n'aperçoit jamais le fond. Je ne mérite d'en être l'objet que par la reconnaissance que j'en ai. Ce sentiment sera aussi une source qui ne tarira pas, et, puisque ta récompense sera de me voir heureux, je gouvernerai mon esprit et mon caractère de façon à te contenter. Je veux être persévérant comme toi et me rendre si sage et si bon, qu'en voulant savoir ce que je pense et ce que je suis, tu n'aies qu'à regarder en toi-même.
En me parlant ainsi, Émilien se promenait avec moi sous ces châtaigniers reverdis qui couvraient de leur ombre encore claire des tapis d'herbe nouvelle toute remplie de fleurs. Il connaissait plusieurs de ces plantes, il les avait un peu étudiées avec le prieur, et, sachant qu'il les aimait, je lui avais apporté du moutier son petit livre de botanique. Il m'enseignait à mesure qu'il apprenait à en connaître de nouvelles, et l'île aux Fades en était si riche, que nous avions de quoi nous instruire. Nous apprenions à les trouver aussi jolies qu'elles sont, car on ne s'aperçoit de la beauté des choses que par l'examen et la comparaison. Et puis ce singulier pays, qui d'abord nous avait plus étonnés que charmés, se révélait à nous avec le printemps, et, qui sait? peut-être aussi avec le contentement que nous avions d'y être ensemble et de nous aimer chaque jour davantage.
XIX
Un jour, nous sentant plus confiants que de coutume, et ne pouvant nous défendre du plaisir d'explorer, nous montâmes dans une région qui nous sembla, d'après le cours des ruisseaux, devoir être la plus élevée du Berry et confiner à notre pays marchois. Il n'y avait plus guère de rochers à fleur de terre. Le terrain se moulait par-dessus en grosses buttes, et, sur une des plus hautes, qui était couverte d'arbres énormes, nous vîmes enfin autour de nous, une grande étendue de pays. Ce qui nous frappa fut que c'était partout la même chose. S'il y avait quelques chaumières au loin, on ne les voyait pas, cachées qu'elles étaient sous les arbres ou dans des creux pleins de grands buissons. On n'apercevait même presque pas les nombreux ruisseaux qui sillonnent ce terrain tout déchiré, ils se perdaient sous les feuillages. Le sol se creusait en mille petits vallons qui formaient en somme une grande vallée, et ensuite il se relevait en buttes arrondies comme celle où nous étions et montait très haut dans le ciel, sans qu'on pût dire qu'il devînt montagne ou forêt. Et, à l'horizon comme au milieu du paysage, comme derrière nous, comme sur les côtés, c'était toujours pareil, toujours un désert de belle et grande verdure, des arbres monstrueux, de l'herbe fraîche, des bruyères roses, des digitales pourpres, des genêts en fleur, des hêtres dans les fonds, des châtaigniers dans les hauts, un horizon tout bleu à force d'être vert, et noir à force d'être bleu. On n'entendait que le chant des oiseaux, pas un bruit humain. On n'apercevait pas même la fumée d'une habitation.
— Sais-tu, me dit Émilien, que c'est un pays surprenant? Dans notre pauvre Creuse si aride, dès qu'il y a un petit vallon tant soit peu fertile, un coin où le rocher ne perce pas la terre, on voit un chaume, une étable, un misérable petit verger avec ses arbres tortillés par le vent; et voici une terre profonde, légère, noire, excellente puisqu'elle nourrit cette profusion d'arbres, ces châtaigniers dont la souche se renouvelle depuis trois mille ans, peut-être davantage, car tu sais bien que le plant du vieux châtaignier ne meurt jamais à moins d'accident comme le feu du ciel: et pourtant ce pays est comme inconnu au reste du monde. Nous avons pu y vivre plus de six mois sans relations avec personne. Il ne s'y est rien construit, il n'y a pas seulement de chemins tracés sur des espaces qui échappent à la vue. Qu'est-ce que cela veut dire, Nanon? Y as-tu songé, toi qui, en cherchant tes chèvres, avait déjà vu comme notre désert est grand et beau?
— Oui, lui dis-je, j'y ai songé et je me suis dit que ce pays a des habitants qui n'ont pas le courage et l'industrie que la misère donne à ceux de chez nous. Ces gens du Berry sont trop heureux: leurs grands arbres leur donnent de quoi manger la moitié de l'année; leurs grands pâturages toujours ombragés et jamais desséchés leur permettent d'avoir du lait; la solitude fait pulluler le gibier autour d'eux; ils vivent tous comme nous vivons dans l'île aux Fades, mais sauvages et sans idée. Je suis sûre qu'ils auraient peur d'être mieux, comme ce bonhomme a eu peur en voyant que vous aviez fait pousser du blé_ _dans sa lande.
— Tu me fais songer à la vraie raison, reprit Émilien, c'est la peur des esprits! Je parie qu'ils sont restés Celtes sans le savoir, puisque leur dévotion d'aujourd'hui ne les empêche pas de trembler devant les anciens dieux de la Gaule. Et, vois-tu, depuis le règne de ces dieux-là, le pays n'a pas changé; ce sont les mêmes arbres qui ont caché la retraite sacrée des mystérieuses druidesses; ces tapis d'herbes sauvages se sont renouvelés d'année en année depuis des centaines de siècles, sans que l'homme ait osé y planter la bêche et y creuser des lignes de démarcation. La terre, à force d'être en commun, n'est à personne. L'homme n'ose peut-être pas la posséder; en tout cas, il n'ose pas en jouir. Il n'y demeure pas, il s'y hasarde en tremblant. Eh bien, Nanette, sais-tu où nous sommes? nous sommes dans la Gaule celtique. Rien n'y est changé, nous la voyons telle qu'elle était, il n'y manque que les druides. Et, en pensant à cela, il me semble que ce vieux pays est plus imposant et plus beau que tout ce que nous avons pu voir ailleurs. Ne te semble-t-il pas?
— Oui, lui dis-je, depuis le printemps, il me semble que c'est beau et que j'aurai du regret de m'en aller; et même en hiver, je suis venue ici, et ces grands arbres dépouillés, ces troncs si gros et si tourmentés de bosses et de noeuds me faisaient peur avec leurs chevelures de lierre et de mousses. Pourtant je me disais: «Je n'ai jamais rien vu de si grand, et ici la nature est bien au-dessus de l'homme.»
Tels étaient, sinon nos discours que je résume comme je peux, du moins les idées que nous échangions en nous promenant dans cette solitude. Je m'exprime un peu mieux aujourd'hui que je ne m'exprimais peut-être alors, mais je dirai ingénument que je sentais beaucoup d'idées me venir en tête dans cette vie d'isolement exceptionnel, au milieu d'une tourmente qui mûrissait forcément ceux qu'elle atteignait, quelque simples qu'ils fussent. Il y avait dans ce temps-là, des généraux de vingt ans qui faisaient des prodiges. Il pouvait bien y avoir des philosophes de vingt et un ans, comme Émilien, qui raisonnaient largement, et des filles de dix-huit ans, comme moi, qui comprenaient ce qu'elles étaient à même d'entendre.
Nous revînmes, ce jour-là, par le bois de la Bassoule, et, comme nous étions en train d'admirer, nous fûmes frappés de l'étrangeté de ce bois. Il était traversé par un joli ruisseau qui s'arrêtait dans le côté creux et formait un marécage plein de plantes folles: le terrain était si frais et si bon, que tout voulait pousser pêle-mêle. À de grands arbres que le trop d'humidité avait forcés de perdre pied et qui vivaient encore tout couchés à terre, de belles fougères avaient monté sur le corps; et puis, se trouvant bien là, elles s'étaient ressemées sur les arbres voisins qui étaient encore hauts et droits, elles les avaient couverts jusqu'au faîte et s'y épanouissaient comme des palmiers. Sur la hauteur du bois, de grandes éclaircies s'étaient faites toutes seules, car les arbres morts n'avaient point été enlevés et rien n'était entretenu ni recueilli. Les gros cailloux reparaissaient dans cette région. Il y en avait que d'antiques châtaigniers avaient enlevés de terre en étendant leur chair à l'entour, et qu'ils portaient fièrement dans leur ventre ouvert, montrant cet oeuf monstrueux avec orgueil, comme pour accuser la force de leur sève.
Mais le plus beau, c'était la partie moyenne du bois, qui, n'ayant ni trop de rochers ni trop d'eau, avait produit des hêtres d'une taille colossale, droits comme des cierges et tellement feuillus à la cime, que la clarté du jour semblait verte sous leur ombrage, comme un clair de lune. Un moment, Émilien en fut saisi.
— Est-ce que c'est la nuit? me dit-il; il me semble que nous sommes dans une forêt enchantée. Peut-être que les forêts vierges dont j'ai ouï parler sont faites comme cela, et que, si nous allions bien loin pour les voir, nous serions surpris d'en avoir déjà vu un échantillon au coeur de la France.
Ce bois merveilleux a existé longtemps encore après la Révolution. À présent, hélas! il n'existe plus qu'à l'état de taillis; mais le pays est cultivé, habité, et les terres y sont aussi chères et aussi recherchées que dans le Fromental. Il y a cependant encore des collines et des vallons assez étendus dont les arbres, d'un âge incalculable, peuvent présenter un spécimen de la Gaule primitive dans son intégralité. Les carriers ont repris possession des pierres druidiques et la grande parelle est entamée; mais il y a encore tant de blocs entassés sur le lit du ruisseau qu'on n'en verra pas de longtemps la fin. Le grand Durderin (corruption de _Druiderin) _est encore debout et l'ensemble de l'île aux Fades n'a pas trop changé; mais elle a perdu son nom, les fées se sont envolées et le voyageur qui chercherait leur ancien séjour serait forcé de demander à la ferme voisine du Petit-Pommier, le chemin des Grosses-Pierres. Moins de poésie à présent, mais plus de travail et moins de superstition.
Comme nous rentrions gaiement de cette promenade, nous eûmes une grande alerte. Nous vîmes, sur la partie découverte de notre île aux Fades, Dumont entre deux hommes armés de piques, qui avaient des écharpes rouges sur leur veste et de grandes cocardes à leur bonnet de laine.
— Restons là, ne nous montrons pas, dis-je à Émilien en l'attirant dans les buissons; c'est vous qu'on cherche!
— C'est aussi bien toi et Dumont, que moi, répondit-il, puisque vous cachez le fugitif et le réfractaire! Observons-les, car, s'ils font mine d'emmener Dumont, je le défendrai. Deux contre deux et la solitude!
— Dites trois contre deux, car je vous aiderai, ne fût-ce qu'à coups de pierres. Je me souviens de mon jeune temps où je savais comme les autres tuer les oiseaux avec des cailloux et viser juste.
Nous en fûmes quittes pour nos préparatifs de défense. Ces hommes quittèrent tranquillement Dumont et passèrent au-dessous de nous sans nous voir.
— Nous l'échappons belle, nous dit Dumont, dès que nous l'eûmes rejoint: ce sont des garnisaires qui recherchent le fils du carrier et qui m'ont demandé le chemin de sa maison. Ils ont bien examiné la nôtre, mais ils n'y pouvaient rien trouver qui ne convînt à de véritables paysans, sauf les livres que j'avais cachés en les voyant venir. En comptant trois lits, ils m'ont demandé le sexe et l'âge de mes enfants. J'ai fait les réponses convenues et ils n'ont pas insisté. Ils n'avaient aucun ordre en ce qui nous concerne; et même ils ne m'ont pas paru fort pressés d'exécuter ceux qui concernent les réfractaires signalés à leurs perquisitions. Ils ne sont pas rassurés d'avoir à parcourir ce_ _pays sauvage, et, comme je leur ai donné des indications fausses, ils vont s'y égarer de plus en plus. N'importe, il faut qu'Émilien tienne sa jambe de bois toute prête et ne s'éloigne plus tant de la maison.
— J'ai honte et horreur de ce mensonge, dit Émilien; mais, à cause de vous, je m'y soumettrai encore. Dis-nous donc si tu as pu savoir d'eux quelque nouvelle.
— Ils ont dit qu'on _vidait les prisons _dans les grandes villes, c'est-à-dire qu'on envoie tous les prisonniers à l'échafaud. À présent, cela se fait avec beaucoup d'ordre, disent-ils. Il n'y a plus besoin de procédure ni de preuves. Un accusateur suffit et le premier juge venu prononce. Cependant le Berry et la Marche sont tranquilles. On n'y est pas méchant, on ne dénonce plus, on n'a fait mourir personne depuis le pauvre prêtre que personne n'a osé réclamer. La misère est si grande, qu'on n'a plus le courage de se haïr, et la peur empêche les disputes. Voilà ce que j'ai pu comprendre, car ces hommes n'étaient guère bien renseignés et je ne voulais pas paraître curieux.
Quand je_ _me trouvai seule avec Dumont, il me dit que madame Élisabeth avait été guillotinée et que le dauphin était prisonnier.
— Ne parlons pas de cela à Émilien, me dit-il; il s'est toujours refusé à croire que les enfants pussent être victimes de ces persécutions. Il ne veut pas voir la République aussi méchante qu'elle l'est. Ne lui donnons pas à penser que sa soeur peut être arrêtée à cause de lui.
— Mon Dieu, Dumont, est-ce qu'il nous serait impossible de savoir si Louise est toujours en sûreté, et, dans le cas contraire, de l'amener ici? Voilà les nuits belles et encore assez longues; on peut faire dix lieues d'un soleil à l'autre, arriver de grand matin au moutier, s'y reposer jusqu'au soir et repartir la nuit suivante. J'ai déjà fait des courses plus difficiles. Si vous me disiez bien les chemins, vous qui les connaissez…
— Ah! Nanette, s'écria Dumont, je vois bien que tu n'as plus de confiance en moi; tu ne me crois plus capable de rien, tu me méprises, et je l'ai bien mérité!
— Ne parlons pas de cela, mon cher oncle. Si vous avez eu quelque tort, je ne m'en souviens plus. Nous tirerons à la courte paille, si vous voulez, à qui fera le voyage; mais, comme il faudra tromper Émilien, partir la nuit durant son sommeil et se trouver très loin quand il s'éveillera, cela me sera plus facile qu'à vous qui couchez dans la même chambre, lit contre lit.
— Pas du tout, reprit Dumont. Il a le sommeil qu'on doit avoir à son âge, et je sortirai très aisément sans l'éveiller. Cela m'est arrivé vingt fois. Le jour venu, tu lui diras que tu manquais de quelque chose, et que j'ai été aux environs pour me le procurer. Quand ce sera le soir, tu lui diras la vérité, mais en lui jurant que je serai revenu le matin suivant, et je te jure que je serai revenu. Je sais bien qu'Émilien passera une mauvaise nuit à m'attendre, mais cela vaudra mieux que de laisser la petite en danger, et il me pardonnera de lui avoir désobéi. Allons, ne dis plus rien. Je partirai la nuit prochaine. Il faut que je fasse cette chose-là, vois-tu, et que je la mène à bien. J'ai une grande faute à réparer, et je ne me la pardonnerai que quand j'aurai prouvé que je suis encore un homme.
Je cédai. Je savais bien qu'Émilien rêvait de sa soeur toutes les nuits, et que, s'il ne se fût regardé comme engagé d'honneur à ne pas nous donner le moindre sujet d'inquiétude, il eût dès longtemps tout risqué pour savoir ce que Louise devenait au_ _milieu de la persécution de toute la race noble.
Je feignis d'être lasse, afin qu'on se couchât encore plus tôt qu'à l'ordinaire, et bientôt j'entendis partir Dumont. Mon coeur fut bien gros; il allait peut-être à la_ _mort, et je ne pus fermer l'oeil: si Émilien venait à découvrir sa fuite, il courrait après lui. Il l'aimait tant, son pauvre Dumont! Et comme il me reprocherait de l'avoir laissé partir!
La bonne chance était pour nous: Dumont n'alla pas bien loin pour avoir des nouvelles. En voulant prendre au plus court, il se perdit dans les bois et fut forcé d'attendre le jour pour s'orienter. Il se trouva près d'un village appelé Bonnat, et, ne jugeant pas à propos de s'y montrer inutilement, il résolut de revenir chez nous pour ne point nous causer d'inquiétude en faisant trop durer son voyage, et de le remettre à une autre nuit avec des mesures mieux prises.
Il revenait donc quand il se trouva face à face avec un ancien garde de Franqueville qui s'appelait Boucherot, et qui était pour lui un vieil ami, très honnête homme et très sûr. Ils s'embrassèrent de grand coeur, et Boucherot, qui venait de passer la nuit dans ce village où il avait une soeur mariée, lui apprit tout ce qu'il voulait savoir.
Le_ _marquis de Franqueville était mort à l'étranger peu de temps après sa femme. On n'avait pas de nouvelles du fils aîné. Les biens confisqués avaient été vendus, même le parc et le château, que M. Costejoux avait achetés à vil prix. Il y avait installé sa mère et une petite demoiselle qu'elle appelait sa petite-nièce, qui se montrait fort peu, mais que plusieurs personnes du hameau environnant disaient être mademoiselle Louise de Franqueville, très grandie et embellie.
Quant à lui, Boucherot, il l'avait vue de près, il en était sûr; mais il disait à ceux qui se souvenaient d'avoir détesté la petite Louise que ce n'était pas elle. Au reste, elle ne courait pas grand danger, eût-elle été nommée tout haut. M. Costejoux était devenu très puissant dans le village depuis qu'il avait déjoué les intrigues de Prémel et accusé publiquement Pamphile de rançonner les prisonniers et de vivre de concussions. Il avait mis tant de fermeté à les démasquer, qu'on les avait mis en jugement et envoyés à la guillotine. Boucherot ajouta que, si Émilien était encore en prison, il serait prochainement délivré par M. Costejoux qui était le plus juste et le plus généreux des hommes.
Dumont ne crut pas devoir confier d'abord tous nos secrets à son ami. Il lui demanda s'il n'avait pas ouï-dire qu'Émilien se fût échappé de quelque prison. Personne n'en savait rien, les détenus étaient si nombreux partout, qu'il _s'en perdait dans les déplacements qu'on était forcé de faire. Pamphile en avait bien réclamé plusieurs qu'on ne retrouvait plus que sur les registres d'écrou; mais M. Costejoux avait débarrassé le pays de ce méchant homme et _on ne recherchait plus que les personnes qui se prononçaient ouvertement contre la République ou dont les menées royalistes étaient bien prouvées. Une extrême rigueur était maintenue à l'égard de ces personnes, mais l'influence d'un honnête homme avait remplacé dans la province celle d'un coquin, et on n'inventait plus de conspirations pour faire périr des ennemis personnels ou pour spéculer sur la peur des suspects.
Quand Dumont se vit bien informé de la situation, il crut pouvoir se fier entièrement à son ami et il nous l'amena. Émilien fut bien heureux d'apprendre que sa soeur était en sûreté, et il chargea Boucherot, qui retournait à Franqueville, d'une lettre de remercîments pour M. Costejoux, mais tournée de manière à ne pas le compromettre. Il lui demandait en même temps s'il pouvait reparaître et satisfaire à la loi militaire, comme il en avait eu, comme il en avait toujours l'intention. Il demandait aussi si les compagnons de sa retraite pouvaient retourner chez eux sans être inquiétés.
La réponse de M. Costejoux nous arriva huit jours après le retour de ce brave Boucherot, qui s'intéressait à Émilien comme s'il eût été de sa famille.
«Mon cher enfant, disait M. Costejoux, restez où vous êtes, bientôt vous serez libre d'en sortir et de faire votre devoir. Il nous faut encore effrayer et contenir, et nous avons beau épurer autant que possible le personnel employé aux recherches, nous ne pouvons faire que tous nos agents soient probes et intelligents. Une situation aussi tendue peut encore donner lieu à de fatales méprises. La révision de l'affaire Prémel vous a entièrement disculpé de toute tentative ou intention blâmable, mais nous avons tant d'affaires sur les bras, que je ne voudrais pas avoir à vous sauver une seconde fois. Je passerais décidément pour le protecteur avoué de votre famille. C'est assez que ma mère se soit dévouée à votre soeur. Restez donc effacés encore et comptez que, dans bien peu de temps, le règne de la justice refleurira en France: Robespierre et Saint-Just n'ont plus que quelques obstacles à vaincre pour faire que la République, débarrassée de tous ses ennemis, devienne ce qu'elle doit être, ce qu'ils veulent qu'elle soit, une tendre mère qui rassemble tous ses enfants dans ses bras et leur donne à tous le bonheur et la sécurité. Oui, mon jeune ami, attendez encore quelques semaines, vous verrez punir les excès de rigueur féroce commis par des traîtres qui voulaient vendre et flétrir notre cause. J'ai commencé dans la mesure de mes moyens d'action et j'espère contribuer à purger la nation des intrigants et des infâmes, comme les Prémel et les Pamphile. Alors, la France sauvée inaugurera le règne de la sainte fraternité.»
Il y avait en post-scriptum:
«Vos deux amis n'ont pas été signalés comme ayant favorisé votre fuite, puisque cette évasion a pu rester ignorée ou tout au moins douteuse. Rien ne les empêche donc de reparaître à Valcreux, où le citoyen prieur n'est point inquiété et continue à résider sans trouble. La République protège les assermentés et ne sévit que contre les prêtres qui prêchent la guerre civile.»
Ainsi M. Costejoux, cet homme si humain et si intelligent, en était venu à croire que Robespierre et Saint-Just pouvaient régénérer la France après l'avoir saignée aux quatre veines! Il espérait la voir pacifiée tout d'un coup après tant de haines amassées. Ce n'était pas mon avis, ni celui de Dumont, et nous aspirions à la chute de ce parti terrible. Émilien ne disait rien et réfléchissait. Enfin il sortit de sa rêverie.
— Vous avez raison, nous dit-il: c'est Costejoux qui se trompe. C'est un homme passionné qui a cru servir sa patrie et qui l'a servie en effet, au prix de tant de remèdes violents, qu'elle meurt dans les mains de ces fanatiques opérateurs. Ils l'ont divisée en deux races, la race guerrière qui l'opprimera après l'avoir délivrée, et la race politique qui n'atteindra pas son but et qui restera un foyer de haines et de vengeances peut-être pendant plus de cent ans! Pauvre France! c'est raison de plus pour l'aimer et la servir!
XX
Puisque nous étions libres, Dumont et moi, je résolus de m'absenter trois jours pour aller voir si M. le prieur était bien soigné, car M. Costejoux ne nous disait rien de sa santé, et Boucherot n'en pouvait rien savoir. Nous l'avions laissé de plus en plus asthmatique et je craignais que le dévouement de Mariotte ne se fût refroidi. Émilien m'approuva et je partis avec Boucherot pour le moutier. Il promettait de me ramener. Comme personne ne m'en voulait, les complices de l'évasion n'étant pas recherchés, je n'avais rien à craindre. J'emmenai l'âne, afin de pouvoir rapporter du linge, des habits et des livres.
J'eus soin de n'arriver qu'à la nuit bien close à Valcreux, afin de n'être pas reconnue en habits d'homme, et j'envoyai Boucherot en avant pour que la Mariotte m'ouvrît discrètement et sans exclamations de surprise. Tout se passa bien. Je pus monter à ma chambre sans être observée, y revêtir le costume de mon sexe, et me présenter devant le prieur sans l'abasourdir.
Je le trouvai bien affaibli, quoique toujours gros et coloré; il ne pouvait plus marcher dehors ni exercer la moindre surveillance. Mes deux cousins avaient été emmenés à l'armée, on avait pris des vieux pour cultiver les terres et ils ne cultivaient rien du tout; le jardin était à l'abandon, la prairie était livrée à tous les troupeaux qui voulaient y entrer. Pour ne pas se donner la peine de les garder, les enfants avaient ôté les barrières et crevé les haies. De sa chambre, le prieur voyait les chèvres ravager ce jardin qu'Émilien avait mis en si bon état et rendu si joli. Le pauvre homme se dépitait et s'agitait en vain sur son vieux fauteuil. Il grondait la Mariotte, qui, malgré son activité, ne pouvait suffire à tout à elle seule. Le moutier ainsi dévasté était navrant, et, puisque je n'y pouvais rien, je regrettai presque d'y être venue. Il fallait se résigner à voir détériorer le bien que M. Costejoux nous avait confié, mais il était trop juste pour ne pas reconnaître qu'il y avait force majeure et que notre dispersion n'était pas l'effet de notre caprice.
J'essayai de démontrer la chose au prieur pour le calmer, mais je n'y réussis point.
— Tu me prends pour un avare, disait-il. Je ne l'ai jamais été, et je sais plaindre la misère; mais ces pillards de paysans abîment pour le plaisir de détruire et cela me fait mal à voir. Je mourrai dans un accès de colère, je le sens bien, et l'état de colère n'est pas l'état de grâce. Ah! Nanette, je suis bien seul pour être si malade! Depuis que vous m'avez quitté, je n'ai pas eu un jour de contentement. Si, au moins, tu rentrais au bercail, toi qui le peux sans danger! Ne saurais-tu maintenant laisser Émilien avec Dumont dans cet endroit où tu dis qu'ils sont bien et qu'ils pourront bientôt quitter? Leur es-tu si nécessaire, à présent que la belle saison est venue et qu'ils n'ont plus tant à se cacher? Que peuvent-ils craindre? Le frère Pamphile n'est plus; que Dieu me pardonne d'avoir appris sa mort avec joie! Les hommes sont fous, lui seul était méchant! Il ne vous eût pas pardonné de m'avoir tiré du cachot. Le voilà où il a plu à Dieu de l'envoyer, vous ne risquez plus rien, et, moi, je risque de mourir ici sans amis, sans secours, sans personne à qui je puisse dire: «Adieu, je m'en vais!» C'est bien malheureux pour moi!
— Avez-vous donc à vous plaindre de la Mariotte?
— Non certes, mais je ne peux pas causer avec cette brave femme. Elle est trop dévote pour moi. À mes derniers moments, elle est capable de ne me dire que des bêtises. Réfléchis, Nanon, toi qui es toute à la pensée du devoir, et vois qui a le plus besoin de tes secours, d'Émilien ou de moi.
Je fus fortement ébranlée, et, bien que je fusse fatiguée du voyage, je ne dormis guère. Mon coeur se brisait à l'idée de quitter Émilien. Je ne m'imaginais plus comment je pourrais vivre sans avoir à m'occuper de lui à toute heure.
Une fois il m'avait appelée sa mère, et il est bien vrai que je le_ _considérais comme mon enfant, en même temps que comme le maître de ma vie et la lumière de mon âme. Jamais je n'avais été si heureuse que dans cette solitude où je ne le perdais presque pas de vue, où je n'avais de devoirs qu'envers lui, et, quand Costejoux avait écrit: «Restez encore là-bas quelques semaines,» j'avais eu un grand mouvement de joie en me disant: «J'ai encore quelques semaines à être heureuse.»