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Nanon

I (continued 2)

Reading edition

Quand on fut un peu calmé, les critiques, il y en a partout, dirent que quelque chose manquait à ce _reposoir; _c'était une âme chrétienne au-dessus des bêtes qui y figuraient.

— Vous avez raison, les anciens! s'écria le petit frère, et j'engage toutes les mères à approcher leurs enfants et à leur faire toucher l'autel de la patrie; mais il faut sur ces marches de gazon une figure d'ange en prière pour les pauvres, comme on en voit aux reposoirs de la Fête-Dieu. Je vais la choisir et, si vous n'êtes pas contents, vous direz pourquoi.

Alors, il me prit la main, et, me poussant de son autre bras, car je faisais résistance, il me mit à genoux sur la plus haute marche au-dessous de la croix de blé. Il y eut un étonnement sans fâcherie, car personne ne m'en voulait, mais le paysan veut que tout lui soit expliqué. Le petit frère leur parla en manière de discours, ce qui étonna aussi beaucoup, car il n'était pas causeur, et, quand il avait dit en quatre ou cinq paroles ce qu'il pensait devoir dire, qu'on l'écoutât bien ou mal, il ne disait plus rien. Cette fois, il voulut apparemment convaincre, car il dit beaucoup de choses et celles-ci entre autres:

— Mes amis, je me demande avec vous ce qui, dans une âme chrétienne, est le plus digne de plaire à Dieu, et je crois que c'est le courage, la douceur, le respect pour les parents et la grande amitié du coeur. Cette petite que j'ai mise là est la plus pauvre de votre commune; elle n'a jamais rien demandé à personne. Elle n'a pas quatorze ans et elle travaille comme une femme. Elle a soigné et pleuré son grand-père avec une tendresse au-dessus de son âge; et ce n'est pas tout, elle a pour elle quelque chose qui est aussi très agréable à Dieu quand on l'emploie bien. Elle a beaucoup d'esprit et elle apprend vite et bien tout ce qu'elle peut apprendre. Ce qu'elle sait, elle ne le garde pas pour elle, elle est pressée de l'enseigner; elle l'enseigne et elle ne choisit pas celles qui peuvent l'en récompenser, elle donne autant de soins aux plus pauvres qu'aux plus riches. Dans un an d'ici, si vous l'encouragez à continuer, beaucoup de vos enfants sauront lire et vous rendront de grands services, car, ce qui vous gêne dans vos affaires, c'est de ne rien comprendre aux papiers qu'on vous fait signer d'une croix, et pour lesquels vous avez une méfiance qui vous fait manquer souvent de bonnes occasions…

Tout le monde comprit qu'il parlait de l'acquisition des biens nationaux; on vit qu'il la jugeait bonne et sûre, on était en train de croire, on y crut; on comprit ce qu'il disait à propos de moi, et il y eut une grande clameur d'approbation et d'applaudissement dont je fus tout étonnée, car je ne savais point du tout que je fusse plus intelligente et meilleure que les autres. Je pensai au père Jean, qui eût été si heureux de m'entendre ainsi fêtée et je ne pus me retenir de pleurer.

Quand on vit qu'au lieu de faire la glorieuse, je me tenais bien humble et confuse, on m'en sut gré; personne n'eut rien à dire contre moi et une idée vint au vieux Girot, qui, depuis la mort de mon grand-oncle dont il avait été l'ami de tout temps, était le plus ancien de la commune. Pour cette raison, on l'avait nommé président de la fête et il portait à la boutonnière de sa veste de droguet un bouquet d'épis et de fleurs.

— Mes enfants, dit-il, en se dressant sur un rocher pour être mieux entendu, je juge que le petit frère a bien choisi et bien parlé, et, si vous voulez me croire, nous ferons à cette petite tout le bien que nous pourrons. Sa maison étant un bien de moine, nous l'achèterons pour la lui assurer, ainsi que le petit jardin qui en dépend. En nous cotisant tous un peu selon nos moyens, ce ne sera pas une grosse dépense, et ce sera une _essaye pour l'affaire en _question: ce sera notre première acquisition de bien national, et si, plus tard, on veut nous en faire reproche, nous pourrons dire que nous l'avons fait pour l'amour de Dieu et non à notre profit.

Tout le monde approuva, et notre maire, le père Chénot, qui était le plus riche paysan de chez nous, fit souscrire tous les habitants. Il y en eut qui donnèrent deux sous et d'autres qui donnèrent deux ou trois livres. Le maire donna cinq louis et la chose fut vite réglée. La dotation était faite à moi seule, quoique mineure. Chénot se chargeait de ma tutelle pour ce qui concernait ma propriété. Malgré la bonne estime qu'on faisait de mes cousins, on ne voulait pas que mon avoir fût dans leurs mains. Je demandai vitement si j'avais le droit de leur donner le logement, parce que, autrement, j'aimais mieux ne rien avoir que de les chasser. On me dit que je serais maîtresse de les garder tant que je m'en trouverais bien, et on ajouta que mes bons sentiments marquaient qu'on avait eu raison de me faire un sort. J'allai embrasser le maire et tout le conseil municipal, et les anciens et les anciennes. Et puis on parla de danser, on me mit un bouquet sur ma coiffe, et le père Girot, qui pouvait à peine se tenir sur les jambes, voulut ouvrir la danse avec moi. Je savais danser comme une autre, mais, à cause de mon deuil, je ne voulais point. On me dit qu'il fallait danser parce que ce n'était pas une fête comme une autre. C'était une chose qu'on n'avait jamais vue et qu'on ne reverrait jamais, une journée qui réjouissait l'âme des morts, et que, si le père Jean était là, c'est lui, comme le plus ancien, qui aurait dansé avec la première acquéreuse.

Je dus céder; mais, au bout de deux minutes le père Girot en eut assez, et j'avais hâte de me retirer, car je pensais:

— Ils disent que mon grand-oncle serait content. Ils ne savent pas qu'il est mort de chagrin de ne rien comprendre à ce qui les réjouit.

Je m'en allai chez nous et je me mis à deux genoux auprès de la couche de mon grand-oncle, qui était toujours là, avec ses vieux rideaux de serge jaune fermés depuis qu'on l'en avait sorti pour la dernière fois. J'avais l'esprit tout à l'envers. Je craignais de mal faire en acceptant un bien qu'il n'eût jamais pu acquérir et qu'il n'eût peut-être jamais voulu recevoir. Et d'un autre côté, je me disais:

— Le petit frère en sait plus long qu'il n'en savait, et il dit que le devoir de la pauvreté est de sortir de la misère pour plaire à Dieu qui aime le travail et le bon courage.

Après avoir ruminé mes idées du mieux que je pus, il me sembla que je devais accepter ce qui m'était donné de si bon coeur et de si chaude amitié. Je me rappelai aussi que cette acquisition était un essai que l'on voulait faire, et que je n'avais pas le droit de m'y refuser. Alors, mon parti était pris, je regardai pour la première fois cette masure avec des yeux étonnés. Elle était très ancienne et encore solide. La cheminée rentrait dans le mur, en arcade pointue, avec des bancs de pierre dans le renfoncement. Les solives étaient toutes noires et le plancher mal joint laissait tomber la neige et la pluie en beaucoup d'endroits. C'était la faute à mes cousins qui, avec quelques planches de plus et bien peu de travail, auraient empêché cela. Leur grand-père le leur avait souvent commandé, mais ils étaient de ceux qui parlent beaucoup d'être mieux, sans faire ce qu'il faut pour être seulement moins mal. Je pensais que j'avais le droit, puisque j'allais leur prêter _ma maison, _d'exiger qu'ils y fissent les réparations nécessaires à leur santé.

Ma maison! je me répétais ce mot tout en songeant, car c'était vraiment comme un rêve. On avait dit, en se cotisant pour me la donner, qu'avec le jardin, il y en avait bien pour cent bons francs. Cent francs! cela me paraissait énorme. J'étais donc riche? Je fis deux ou trois fois en une minute le tour du jardin. Je regardai la bergerie de Rosette; elle m'avait donné un agneau au printemps; il était déjà fort et très beau, je l'avais si bien soigné! En le vendant, j'aurais le moyen de faire une vraie bâtisse à côté de celle que mon grand-oncle avait construite lui- même et que je voulais garder en respect de lui. J'aurais aussi le moyen d'avoir deux ou trois poules, et qui sait si plus tard, en achetant un petit chevreau, je ne l'amènerais pas à être une bonne chèvre? — Je recommençais, sans m'en douter, la fable de Perrette et de son pot de lait, mais je n'étais pas fille à le répandre pour le plaisir de sauter, et mes rêves devaient me conduire bien plus loin que je ne pensais.

VI

Pourtant, au milieu du contentement qui me gagnait, le souci me gagna aussi, et, comme j'étais assise toute recueillie au bord de ma haie d'épines et de noisetiers, le petit frère arriva pour me demander si j'étais mécontente de ce qu'il avait fait pour moi, et d'où venait que je semblais bouder des personnes qui me voulaient rendre heureuse.

— Penses-tu donc, me dit-il, comme ce pauvre père Jean qui regrettait son servage et sa misère?

— Non, répondis-je. Peut-être que, s'il eût vécu jusqu'à aujourd'hui, il aurait compris ce que tout le monde commence à comprendre; mais je vous dirai la chose comme elle me vient dans l'esprit. Je suis contente d'une manière et fâchée de l'autre. Je vois ce qu'il y aurait à faire pour entretenir et conserver ce bien, et je sais que mes cousins ne m'y aideront guère. Ils n'auront point d'attache pour ce qui n'est point à eux. Ils me jalouseront peut-être. Ils ont coutume de me railler parce que je prends plus de soin d'eux qu'eux-mêmes. Vous savez bien qu'ils sont un peu sauvages, qu'ils ne tiennent pas à être autrement, qu'ils dégradent plutôt que de réparer et qu'ils se trouvent toujours assez bien après un jour passé, pourvu qu'on ne parle pas du jour à venir. Eh bien, peut-être qu'ils ont raison et que je vais me donner beaucoup de peine dont ils ne me sauront point de gré. Je suis si jeune! est-il possible qu'à mon âge je puisse gouverner un bien qui vaut cent francs? Ils vont me taquiner. Qu'est-ce que vous me conseillez, vous qui peut-être penserez comme eux?

— Je ne pense plus comme eux, répondit-il, nous pensions, eux et moi, que plus on s'inquiète d'être mieux, plus mal on se trouve, et, pour mon compte, j'avais résolu de vivre au jour le jour sans m'occuper du lendemain. Mais, depuis l'an passé, j'ai bien changé, Nanon. J'ai réfléchi en écoutant ce que disaient les moines. Ils ne m'ont appris ni latin ni grec; mais ils m'ont laissé voir leur mauvaise volonté pour le bonheur de ces pauvres dont ils se disent les pères et les tuteurs. En les voyant rire de l'épargne et du travail, encourager la fainéantise et dire que cela ne peut pas changer, j'ai résolu de me changer moi-même et j'ai rougi d'être un fainéant. J'ai travaillé, oui, petite, j'ai beaucoup appris tout seul, tout en courant les halliers et les bruyères. Il faut bien que j'agite mon corps et que je remue mes jambes. Songe donc! je n'ai que dix-huit ans, je suis maigre comme une chèvre, et, comme une chèvre, j'ai besoin de courir et de sauter. Mais je pense malgré tout; je suis souvent seul quand les autres travaillent et tu ne me vois plus courir avec les petits enfants plutôt que d'être sans compagnie. Tu vois aussi que, quand je veux parler, je viens à bout maintenant de dire quelque chose: c'est que j'ai quelque chose dans la tête. Je ne sais pas bien encore ce que c'est, mais mon coeur me dit que ce sera quelque chose de bon et d'humain, car je déteste ceux qui veulent le mal. Le jour où j'ai compris que je n'étais plus moine, j'ai changé autant que Rosette changerait si, au lieu de bêler, elle se mettait à causer avec toi.

— Comment, lui dis-je, vous prétendez que vous n'êtes plus moine? Vos parents ont donc changé d'idée?

— Je n'en sais rien, je n'entends pas plus parler d'eux que s'ils me croyaient mort. Mais je sais une chose, c'est qu'ils sont très fiers et ne me laisseront pas recevoir de l'État l'aumône dont les ordres vont vivre. Quand ce sera bien décidé et bien réglé, ils ne souffriront pas qu'un gentilhomme qui aurait mis son apport dans une communauté, soit réduit à des secours personnels. D'ailleurs, on va faire, si on n'a déjà fait, — car je ne sais pas tout ce qui se passe, — une loi qui n'autorisera plus le renouvellement des communautés. On laissera mourir les vieux religieux en leur assurant du pain, et on ne permettra plus que des jeunes gens s'engagent par des voeux éternels. Je ne serai donc pas moine, et j'en ai tant de joie qu'il me semble que je commence à exister. Tu as cru que j'en prenais mon parti… et, au fait, tu as eu raison, je le prenais comme une âme désespérée qui, par fierté, se garde d'une résistance impossible. Je ne le prendrais plus, à présent que j'ai respiré, comme on dit, dans ces temps nouveaux, le souffle de la liberté!

— Mais que ferez-vous, mon petit frère, si vos parents ne vous donnent rien de leurs biens?

— S'ils me laissaient mourir de faim, ce que je ne suppose pas, je me ferais paysan, ce qui ne me serait pas difficile. Je sais me servir d'une cognée et d'un hoyau tout comme un autre. Il me semble très aisé de vivre à ma guise, à présent que le monde m'est ouvert. Je ne me tourmente pas du tout de mon sort. Au besoin, je me ferais soldat, j'ai de l'espérance et de la gaieté plein le coeur. On me laisse ici, j'y reste sans ennui et sans impatience, à présent que j'y ai des amis et que personne ne me méprise plus. Tu vois que tu n'as plus à t'inquiéter de moi. Songe plutôt à toi- même, ne te décourage pas des ennuis que tu auras pour gouverner ton petit bien. Le paysan d'aujourd'hui, vois-tu, est entre deux choses bien différentes: le passé, où beaucoup aimaient mieux souffrir que de s'aider; l'avenir, où, en s'aidant, il ne souffrira plus. Tu as toujours eu l'idée du courage, puisque c'est toi la première qui me l'a donnée. Conserve-la, c'est la bonne, et, s'il faut doubler ta volonté, double-la plutôt que de retourner dans l'état d'âme malade et abrutie où le servage tient ceux qui l'acceptent.

Je ne sais pas trop en quelles paroles le petit frère me dit toutes ces choses; je me les rappelle comme je peux, et sans doute il fit effort pour les faire entrer dans mon esprit, mais elles y entrèrent bien et une fois pour toutes; elles répondaient à l'instinct que j'avais de me bien gouverner dans la vie, et j'en ai fait mon profit, ma vie durant.

Nous retournâmes à la fête, dont le bruit nous attirait. Il était arrivé deux paroisses voisines qui venaient _fraterniser _avec nous, on disait comme cela. Elles avaient amené leurs musettes et pipeaux et planté leurs banderoles auprès de la nôtre, sur la fontaine aux miracles. Jamais Valcreux n'avait vu si belle réjouissance, et, quand vint la nuit, on fit effort pour se quitter. On allait commencer la moisson, et les gens de la plaine, s'étant loués pour abattre la récolte, ou ayant quelque chose à recueillir chez eux, ne voulaient pas manquer au devoir de la terre. C'était des communes plus riches que nous autres gens de montagne pour qui la moisson n'était pas une si grande affaire; et, comme quelques-uns de chez nous s'en plaignaient:

— Ayez confiance, nous dirent les voisins. Achetez le bien de vos moines, et, là où ils ne recueillent que du genêt, vous ferez pousser de l'orge et de l'avoine.

On se sépara en s'embrassant, en se jurant de rester unis et de se prêter assistance en tout besoin. On fit la conduite aux partants, et, comme je revenais avec le petit frère à la tombée de la nuit, nous fûmes témoins d'une aventure qui me donna bien à penser.

Nous étions restés en arrière tous les deux je ne sais plus pourquoi, et, pour rattraper les autres, l'idée nous vint de prendre une traquette à peine frayée dans les ravines. En marchant vite et sans bruit sur la mousse, nous nous trouvâmes rejoindre deux personnes, une fille que je reconnus bien pour être des environs et un grand gars qui ne pouvait cacher ce qu'il était, car son froc le distinguait dans la nuit. Ils ne nous virent point et marchèrent un moment devant nous, la fille disant:

— Je ne veux point vous écouter, vous n'êtes point pour vous marier avec moi.

Et lui, le frère Cyrille, un des deux jeunes moines de Valcreux, lui répondant:

— Si tu me veux écouter, je te jure le mariage. Je quitterai demain le couvent.

— Quittez-le et venez avec moi chez mes parents, dit-elle; alors, je vous écouterai.

Elle voulait partir et lui la retenir; mais il nous vit, et, tout honteux, il s'en alla d'un côté pendant que la fille lui échappait en gagnant de l'autre.

Le petit frère ne fit pas l'étonné et reprit son chemin avec moi sans rien dire; moi, j'en étais toute saisie et je ne pus me garantir de la curiosité de le questionner.

— Croyez-vous donc, lui dis-je, que ce frère épousera la Jeanne Moulinot?

— Mais oui, me répondit-il, qui l'empêcherait? il y a longtemps qu'il y songe; il faut bien qu'il se fasse une famille, car un homme ne peut pas vivre seul.

— Alors, vous vous marierez aussi, je vois cela.

— Certainement, je veux avoir des enfants pour les rendre heureux. Mais je suis trop jeune encore pour y penser.

— Trop jeune? Dans combien de temps y penserez-vous?

— Dans cinq ou six ans peut-être, quand j'aurai trouvé un état.

— Sans doute vous trouverez une riche demoiselle?

— Je ne sais pas, cela dépendra de ce que ma famille voudra faire pour moi; mais je ne prendrai pour femme que celle que j'aimerai.

— Est-ce que ce n'est pas toujours comme cela qu'on se marie?

— Non, on se marie souvent par intérêt.

— Alors, vous serez très heureux un jour? mais, moi, je ne vous verrai plus_, _je ne saurai peut-être pas où vous êtes, et vous ne vous souviendrez plus de moi.

— Je me souviendrai toujours de toi, fussé-je bien loin d'ici.

— Je voudrais apprendre une chose que vous devez savoir.

— Quoi donc?

— Je voudrais savoir connaître les pays sur une carte, comme j'en ai vu une au moutier.

— Eh bien, j'apprendrai la géographie et je te l'enseignerai.

Nous nous quittâmes devant le moutier. Il y avait encore du monde occupé à rentrer les tables et les bancs, j'entendis des anciens qui disaient:

— Voilà un jour trop beau pour qu'il revienne jamais. Ce qui est si heureux ne peut pas durer!

Ils disaient la vérité, c'était le plus beau jour de la révolution dans toute la France. Tout allait s'embrouiller et se gâter. Ceux qui avaient de l'expérience pouvaient le prévoir; moi, je ne le pouvais pas, et cette sentence des vieux me fit peur. Cela me paraissait une parole injuste et ingrate envers le bon Dieu qui, selon moi, devait vouloir faire durer ce qui est bien. Je remontai à ma cabane, poursuivie par une idée triste, l'idée qu'un jour devait venir où je verrais partir le petit frère, sans espoir de le revoir jamais. Une larme m'en tomba sur la joue. La prédiction des vieux se réalisait; je venais de vivre le plus beau jour de ma vie d'enfant, et je la finissais déjà par une frayeur de l'avenir et une envie de pleurer.

Pourtant le reste de l'année s'écoula sans amener d'événements malheureux dans nos campagnes; mais la joie que nous avions eue ne se soutint pas, et les choses que l'on entendait dire donnaient de l'inquiétude. Aussi ne se présentait-il personne pour acheter les biens du couvent, et le maire, qui avait reçu très peu de l'argent promis pour l'achat de ma maison, dut se contenter d'en payer pour moi le loyer aux moines.

Parmi les choses qui nous alarmaient, on racontait qu'il y avait de grandes disputes à Paris entre le parti du roi et l'Assemblée nationale; que les nobles et les prêtres se moquaient des décrets de l'année 89 et menaçaient de faire battre ensemble ces communes que l'on croyait si bien d'accord contre eux. Le commerce n'allait pas, on sentait plus de misère qu'auparavant et on recommençait à avoir peur des brigands, quoique on ne sût toujours pas d'où ils pourraient venir. On savait bien qu'il y avait eu, en plusieurs endroits, des brigandages commis, des bois brûlés, des châteaux pillés, mais c'était par des paysans, par des gens comme nous et on cherchait à les excuser en supposant que les seigneurs les avaient attaqués les premiers. On commença pourtant à se quereller en paroles; personne ne parlait de république, on ne savait encore ce que c'était, mais on se disputait pour la religion. Les moines, qui s'étaient tenus cois, prirent du dépit, un jour que les deux jeunes frères Cyrille et Pascal décampèrent de bon matin, jetant comme on dit, et pour tout de bon, le froc aux orties. On en fit des risées dans la paroisse. Trois des quatre religieux qui restaient s'en fâchèrent et commencèrent à prêcher contre l'esprit révolutionnaire. Ils étaient pourtant aussi en révolution chez eux. Le père prieur étant mort, ils ne lui avaient pas nommé de successeur faute de s'entendre, et ils vivaient en république sans commandement et sans discipline.

Le petit frère, que l'on commençait tout doucement à appeler M. Émilien, vu qu'il ne cachait à personne son intention de ne pas rester au couvent, se taisait par bienséance sur les querelles d'intérieur dont il était témoin; mais, me connaissant très secrète, il me les racontait quand nous étions seuls. Je sus par lui que le père Fructueux, ce gros brutal que nous n'aimions pas, était le meilleur et le seul sincère des quatre. Il n'était certes pas content de voir le moutier en vente, car il croyait la vente sérieuse et prochainement réalisable; mais il était résolu à ne rien faire de mal pour l'empêcher, tandis que les autres, surtout le père Pamphile, conseillés et poussés par des lettres et des avis secrets, parlaient de faire battre les paysans, d'ameuter les plus dévots en effrayant les consciences contre ceux qui n'avaient pas de scrupules religieux par rapport aux biens d'Église, enfin ils souhaitaient la guerre civile parce qu'on leur avait persuadé que Dieu la voulait, et, s'ils eussent été plus hardis ou plus habiles, ils nous eussent tournés les uns contre les autres.

Un soir, comme, après avoir fait souper mes deux grands cousins, je m'en retournais coucher chez la Mariotte, Émilien vint me prendre à part.

— Écoute, me dit-il, c'est un secret entre nous deux. Il y a assez d'agitation dans la commune, il ne faut point ébruiter ce que je vais te dire. Je n'ai pas vu ce soir le père Fructueux au souper. On s'était beaucoup querellé avec lui dans la journée, on a dit qu'il était malade. Je me suis glissé dans sa cellule, il n'y était pas, et, comme je le cherchais partout, on m'a dit qu'il était en punition, que cela ne me regardait pas et que j'eusse à rentrer dans ma chambre. J'ai parlé avec sincérité, disant que punir un frère pour une différence d'opinions politiques me paraissait un abus de pouvoir. Je voulais savoir en quoi consistait la punition. On m'a imposé silence et on m'a menacé de m'enfermer aussi. Donc, le pauvre moine est enfermé quelque part. J'ai vu que je ne ferais que lui nuire en insistant, que tout était changé et qu'on allait employer la rigueur. Je suis entré dans ma cellule sans rien dire, comme si je me soumettais, mais tout aussitôt j'ai fait le chat, je suis sorti par la fenêtre, j'ai marché sur les toits, j'ai gagné un endroit par où la descente est possible, et me voilà. Je veux savoir où est ce pauvre économe. Si c'est dans le cachot, et je le crains, c'est un endroit affreux et ils peuvent l'y faire beaucoup souffrir, ne fut-ce que de jeûner, ce qui serait pour lui une grande mortification, car il est habitué à bien vivre et à ne se refuser rien. Or, je sais le moyen de pénétrer, non pas dans le cachot, mais dans un petit couloir par où le cachot prend un peu d'air. J'ai essayé plusieurs fois de savoir si une personne mince pouvait s'y glisser pour parler aux prisonniers et leur porter secours, je n'ai jamais pu y passer, et pourtant il ne s'en fallait pas de beaucoup: j'ai les épaules larges, mais, toi, qui es menue comme une quenouille, tu y passeras sans peine. Viens donc; quand je saurai si le moine est là, j'aviserai à le délivrer. S'il n'y est pas, je dormirai tranquille, car, dans ce cas, sa pénitence ne sera pas bien cruelle.

Je ne fis aucune réflexion. J'ôtai mes sabots pour ne pas faire de bruit sur le roc, et, par un sentier de chèvres qui tombait tout droit sur les derrières du moutier, je suivis Émilien. Il me fit descendre encore dans une petite coupure à pic en me prenant dans ses bras, et de là, nous nous glissâmes dans une espèce de caveau. Je connaissais bien tous ces recoins où la bâtisse et le rocher ne se distinguaient plus guère l'un de l'autre; il n'est pas d'endroits mystérieux où les enfants ne pénètrent; mais je ne savais pas ce qu'il y avait derrière une lucarne épaisse et fermée à clef qui terminait le caveau. Il y avait longtemps qu'Émilien, qui était plus fureteur que pas un, connaissait l'endroit, et avait remarqué que, depuis le matin, cette lucarne était ouverte, ce qui prouvait qu'il devait y avoir quelqu'un dans le cachot puisque c'en était la prise d'air.

— C'est là qu'il faut que tu passes, me dit-il, vois si tu le peux sans te faire de mal.

VII

Je ne voyais pas même le trou noir où je devais m'engager; car, outre qu'il faisait nuit, le caveau était obscur en plein jour et on n'y allait qu'à tâtons. Je n'hésitai pas et je passai très facilement. Je rampai jusqu'à la grille d'un petit soupirail et j'écoutai. D'abord, je n'entendis rien, et puis je saisis quelque chose comme des mots dits tout bas; enfin la voix s'éleva assez pour que je reconnusse celle de l'économe. Il disait ses prières en gémissant. Je l'appelai avec précaution. Il eut peur et se tut brusquement.

— Ne craignez rien, lui dis-je, c'est moi, la petite Nanette amenée par le petit frère Émilien, qui est là aussi derrière moi pour savoir si vous souffrez.

— Ah! mes braves enfants, répondit-il, merci! Dieu vous bénisse! certes oui, je souffre, je suis mal, car j'étouffe; mais vous n'y pouvez rien.

— Peut-être aussi que vous avez faim et soif?

— Non, j'ai du pain et de l'eau, et je m'arrangerai pour dormir sur la paille. Une nuit est bientôt passée et peut-être que demain ma pénitence sera finie. Retirez-vous; si Émilien était surpris essayant de me porter secours, il serait puni comme moi.

Je m'en revins à reculons vers Émilien, qui me pria de retourner lui dire ceci:

— Une nuit n'est rien; mais, si vous devez rester ici davantage, nous le saurons et nous ferons en sorte de vous délivrer.

— Gardez-vous-en bien! s'écria-t-il, je dois me soumettre, ou mon sort serait pire.

Il n'était pas_ _facile de parlementer longtemps, car j'étouffais dans ce boyau de maçonnerie et je retirais au prisonnier le peu d'air qu'il avait. Quand je revins près d'Émilien:

— Je vois une chose certaine, lui dis-je; c'est que, si vous rentrez au moutier, vous serez traité comme ce pauvre_ _frère.

— Sois tranquille, répondit-il, je serai très prudent. Si le père Fructueux ne reparaît pas demain, je sais où il est et je verrai ce que je dois faire. Comme j'ai à le délivrer, je ne suis pas si simple que de me faire coffrer moi-même.

Nous nous séparâmes.

Le lendemain, le prisonnier était toujours dans le cachot et le surlendemain aussi. Nous lui parlions chaque soir et je réussis à lui faire passer un peu de viande qu'Émilien déroba pour lui et qui lui fit grand plaisir à sentir; mais il nous dit ensuite qu'il n'avait pu manger parce qu'il se sentait malade. Sa voix était affaiblie et, le soir du troisième jour, il semblait n'avoir plus la force de nous répondre. Tout ce que nous pûmes comprendre, c'est qu'il devait rester là jusqu'à ce qu'il eût juré quelque chose qu'il ne voulait pas jurer. Il aimait mieux mourir.

— À présent, me dit Émilien, il n'y a rien à ménager, ce serait lâche! Viens avec moi chez le maire, tu témoigneras de la vérité. Il faut que le magistrat somme les moines de délivrer ce malheureux.

Ce ne fut pas aussi facile qu'il se l'imaginait. Le maire était un bien brave homme, mais pas trop hardi. Il avait gagné du bien en affermant la meilleure métairie des moines, et il ne savait plus trop s'ils ne redeviendraient pas les maîtres. Il disait bien que l'économe était le seul bon de la communauté et qu'elle aurait dû le nommer supérieur; mais il ne voulait pas croire que les frères eussent l'intention de le laisser mourir en prison.

Heureusement, d'autres municipaux arrivèrent et Émilien leur parla très vivement. Il leur rappela que la loi rompait les voeux et décrétait la liberté des religieux. Le devoir de la municipalité était de faire respecter la loi, il n'y avait pas à aller contre. Si celle de Valcreux s'y refusait, il partirait sur l'heure pour la ville où il trouverait bien des magistrats plus courageux et plus humains.

Je fus toute contente de voir le feu qu'il y mettait, et, par prières et caresses, je plaidai aussi auprès du maire, qui m'aimait beaucoup et me questionnait sur le cachot du moine, sachant bien que je ne dirais que la vérité.

— Allons, allons, dit-il, il nous faut marcher, nous autres vieux, devant le commandement de deux enfants! C'est drôle tout de même, mais on vit dans le temps des changements: nous l'avons voulu, il faut en supporter la conséquence.

— Vous voyez, lui dit Émilien, que nous sommes venus à vous avec tout le respect qui vous est dû et avec toute la prudence qu'il fallait. Nous n'avons dit qu'à vous ce qui se passe, tandis que, si nous avions voulu ameuter les jeunes gens de la commune, le prisonnier serait déjà délivré; mais ils eussent peut-être maltraité les moines, c'est ce que vous ne voulez pas. Allez donc et parlez au nom de la loi.

Le maire pria trois ou quatre du conseil de l'accompagner.

— Je confesse, dit-il, que je n'irais pas volontiers seul; c'est bien doux, bien gentil, les moines; mais, quand on les fâche, ça mord, et ça a la dent mauvaise.

Ils se rendirent sans bruit au moutier et furent bien reçus. Les moines ne se doutaient de rien; mais, quand le maire leur dit qu'il avait à leur parler _à tous _au nom de la loi et qu'il ne voyait point l'économe, ils furent très embarrassés et le firent passer pour malade.

— Malade ou non, nous le voulons voir, conduisez-nous à sa chambre.

On fit attendre longtemps, on voulait endormir la municipalité et on lui fit honnêtement servir du meilleur vin. Le vin fut accepté et avalé, on était trop honnête pour le refuser; mais le maire s'obstina tout de même et on le conduisit à la cellule de l'économe. On avait eu le temps de l'y ramener en lui disant qu'il était pardonné, et, quand le maire le questionna sur sa santé, le pauvre homme, ne voulant pas trahir ses frères, répondit qu'il avait eu une attaque de goutte qui le forçait de garder la chambre. Un moment le maire crut que nous avions menti, mais il était assez fin pour deviner tout seul la vérité, et il dit aux moines:

— Mes bons pères, je vois bien que le père Fructueux est très malade; mais nous savons la cause de son mal, et nous avons l'ordre de le faire cesser. Si le père Fructueux veut vous quitter, il est libre et je lui offre ma maison; sinon, nous vous donnons avertissement qu'il y a danger pour vous de lui assigner un mauvais gîte, parce que la loi est là pour le protéger, et la garde nationale pour donner force à la loi.

Les moines firent semblant de ne pas comprendre et le père Fructueux refusa poliment la protection qu'on lui offrait; mais les autres se le tinrent pour dit. Ils n'avaient pas cru que le maire aurait tant de fermeté et la peur les prit. Dès le lendemain ils tinrent conseil et le père Fructueux, qui pouvait les perdre et qui ne le voulait pas, fut nommé supérieur des trois autres. Il fut soigné et choyé, et ne se vengea point. Dès lors, ils se tinrent tranquilles; mais ils devinèrent bien qu'Émilien avait agi contre eux et ils le détestèrent à mort, sans oser le lui témoigner ouvertement.

Cette aventure acheva de nous rendre grands amis, Émilien et moi. Nous avions travaillé ensemble à une chose dont nous nous exagérions peut-être la conséquence parce qu'elle flattait notre petit orgueil, mais où nous avions porté une grande bonne volonté et bravé quelque danger. Il n'eût pas fallu nous traiter en enfants. À partir de ce jour-là, Émilien devint si raisonnable qu'on ne le reconnaissait plus. Il chassait toujours, mais pour donner son gibier aux pauvres malades, et il ne s'en servait plus pour festiner sur l'herbe avec les jeunes camarades de la montagne. Il lisait beaucoup, des livres et des journaux qu'il faisait venir de la ville, et puis des livres du couvent, car il disait que, dans le fatras, il y en avait quelques-uns de bons. Il m'enseignait assidûment et, durant l'hiver où les veillées sont longues, je fis beaucoup de progrès et j'arrivai à comprendre presque tout ce qu'il me disait.

N'ayant plus de loyer à payer aux moines et gagnant quelque chose, car je commençais à aller en journées et je travaillais à la lingerie du couvent, je n'étais plus dans la misère. Mes élèves me rapportaient, car ce fut la mode chez nous d'apprendre à lire jusqu'à ce que la vente des biens nationaux fût faite; après on n'y songea plus. Mais j'avais un second agneau et je vendis le premier assez bien, ce qui me permit d'acheter une seconde brebis; on me donna deux poules qui, étant bien soignées, furent bonnes pondeuses. Je fus toute étonnée, au bout de l'année, d'avoir économisé cinquante livres.

Mes grands cousins s'étonnaient de mon industrie, eux qui gagnaient quatre fois comme moi et ne savaient rien mettre de côté; mais, voyant que je me mettais en mesure de pouvoir les loger pour rien, ils furent assez raisonnables pour réparer la toiture et pour élargir ma bergerie.

Au printemps de 1791, une grande nouvelle nous arriva: la loi nous accordait huit mois de délai pour payer les biens nationaux. Alors, ce fut comme une volée d'alouettes qui s'abat sur un champ, et en trois jours tout le monde acheta. Ces lots étaient tout petits et si bon marché que toutes les menues terres du val y passèrent. Chacun en prit ce qu'il put, et le père Pamphile, qui faisait le goguenard, eut beau donner à entendre qu'on ne les garderait pas longtemps, parce qu'il arriverait malheur à ceux qui tremperaient dans le sacrilège, il n'y eut que bien peu de croyants à son dire. D'ailleurs, le père Fructueux lui imposait silence, il voulait respecter la loi malgré le chagrin qu'il en avait. Pour moi, je pus acheter ma maison pour trente-trois francs et je me trouvai encore à même de rendre la cotisation qui avait été faite pour moi à la fête de la Fédération, en priant le maire de la donner aux pauvres. Je me tenais pour riche, puisque je me voyais propriétaire et qu'il me restait encore quinze francs, la restitution faite.

La seule chose qu'aucun de nous ne pouvait songer à acheter, c'était le moutier, avec ses grands bâtiments et les terres de_ _réserve qui, étant de première qualité, eussent monté trop haut pour nos petites bourses. On pensait donc que les moines y resteraient longtemps sinon toujours, lorsque, dans le courant du mois de mai, un monsieur se présenta assisté du maire et d'un magistrat de la ville, et, montrant des papiers qui prouvaient qu'il était acquéreur du moutier et de ses dépendances, il fit sommer par huissier la communauté de lui céder la place.

Sans doute, les trois moines qui avaient élu le père Fructueux pour leur supérieur avaient fini par comprendre qu'il n'empêcherait rien. Ils avaient pris leurs précautions pour trouver un gîte ailleurs, car ils n'attendirent pas la sommation, et, quand le nouvel acquéreur entra dans le moutier, il n'y trouva que le supérieur tout seul, qui comptait de l'argent et écrivait sur un registre.

Émilien, qui était présent à l'entrevue, car le père Fructueux l'avait prié de l'aider à faire ses comptes, m'a raconté comment les choses se passèrent.

D'abord, il faut dire qui était l'acquéreur. C'était un avocat patriote de Limoges qui comptait revendre et faire une bonne affaire si la loi était maintenue, mais qui savait bien qu'en temps de révolution il y a de gros risques, et qui était décidé à les courir par dévouement à la Révolution. Voilà ce qu'il expliqua au supérieur, qui le recevait très poliment et l'invitait à raisonner avec lui.

— Je vous crois, lui répondit-il, vous avez la figure d'un honnête homme, et je sais que vous avez bonne réputation. Pour moi, j'ai toujours cru que la vente de nos biens se réaliserait aussitôt que l'assemblée donnerait des facilités pour le payement. Puisque voilà la chose faite, je n'ai qu'à m'y soumettre. Mais vous me trouvez faisant les comptes de ce que la communauté possédait en numéraire, et je voudrais savoir, de M. le maire ici présent, à qui je dois le remettre, puisque nous n'avons plus droit qu'à une pension de l'État.

M. Costejoux (c'était le nom de l'acquéreur) fut étonné de la bonne foi du supérieur. Il avait beaucoup de préventions contre les moines, et ne put s'empêcher de lui demander si les autres membres de la communauté abandonnaient aussi fidèlement leur numéraire.

— Monsieur, répondit le supérieur, vous n'avez point à vous occuper de mes frères en religion. Ils sont partis sans rien emporter de ce qui était le bien commun. Ils n'eussent pu le faire, puisque j'étais à la fois leur supérieur et leur caissier. Si on a le soupçon de quelque détournement, c'est sur moi seul qu'il doit tomber.

Le maire affirma que personne n'avait de soupçons, l'avocat s'excusa de la parole qu'il avait dite, et le magistrat de la ville déclara qu'il s'en rapporterait à la sincérité du supérieur. Il reçut la somme, qui était de onze mille francs et qui devait être restituée à l'État. Il en donna quittance et il engagea le supérieur à faire valoir ses droits à la pension promise.

— Je ne ferai rien valoir et je ne veux pas de pension, répondit- il; j'ai une famille aisée qui me recevra fort bien et me restituera même ma part de patrimoine, puisque je ne suis plus légalement dans les ordres.

L'acquéreur, le voyant si désintéressé et si soumis à la loi, le pria de ne pas se croire expulsé brutalement par lui, et il l'engagea à rester plusieurs jours et davantage s'il le désirait. Le supérieur remercia et dit qu'il était prêt à partir depuis longtemps.

Alors on s'occupa du pauvre petit frère, qui était là sans un sou vaillant et avec l'habit qu'il avait sur le corps.

— Et vous, monsieur, lui dit le magistrat de la ville, a-t-on avisé à votre existence?

— Je l'ignore, répondit le petit frère.

— Qui donc êtes-vous?

— Émilien de Franqueville.

— Alors… nous n'avons point à nous inquiéter de vous; votre famille est des plus riches de la province et vous allez la rejoindre?

— Mais, dit Émilien avec un peu d'embarras, je n'ai reçu d'elle aucun ordre et je ne sais pas où elle est.

L'acquéreur, le maire et le magistrat se regardèrent avec étonnement.

— Est-il possible, s'écria l'acquéreur, qu'on abandonne ainsi…?

— Pardon, monsieur, reprit Émilien, vous parlez devant moi et je n'autorise personne à blâmer mes parents.

— C'est fort bien pensé, reprit M. Costejoux; mais il faut pourtant que vous connaissiez votre position. Vos parents ont quitté la France, et, si leur absence se prolonge, ils seront considérés comme émigrés. Or, vous n'ignorez pas qu'il est question de déposséder les émigrés, et vous pourriez bien vous trouver sans ressource; car, si la guerre nous est déclarée, la confiscation de vos biens et de ceux des nobles qui auront passé à l'ennemi, sera le premier décret que rendra l'Assemblée.

— Jamais mon père et mon frère ne feront pareille chose! s'écria Émilien, et j'en suis si sûr, que je compte m'engager comme soldat si, pour quelque raison que j'ignore, mes parents sont dans l'impossibilité de rentrer en France et de s'occuper de moi.

— Voilà de bons sentiments, dit l'acquéreur; mais, en attendant que nous ayons la guerre et que vous ayez l'âge de la faire, permettez-moi de m'occuper de vous. Je ne veux point prendre possession de la prison où l'on vous a mis, pour vous jeter sur le pavé; restez donc ici jusqu'à ce que j'aie pris des informations sur les moyens d'existence qui vous sont dus par votre famille. Elle a laissé dans sa terre un intendant qui doit avoir reçu quelques instructions, et à qui je me charge de rafraîchir la mémoire.

— Peut-être n'en a-t-il reçu aucune, répondit Émilien; mes parents n'ont pas dû croire à la vente des couvents. Ils pensent donc que je n'ai besoin de rien.

— Ne payaient-ils pas une pension pour vous dans cette maison?

— Non, rien, dit le supérieur; la communauté devait recevoir vingt mille francs, le jour où il recevrait la tonsure.

— Je comprends le marché, dit M. Costejoux au magistrat; on voulait enterrer le cadet et on intéressait les moines à entretenir sa vocation.

Le supérieur sourit et dit à Émilien:

— Quant à moi, mon cher enfant, je ne vous ai jamais caché que c'en était fait des couvents et je ne vous ai jamais beaucoup tourmenté pour y chercher votre avenir.

Ils se serrèrent la main tristement, car, depuis l'aventure du cachot, ils s'aimaient et s'estimaient beaucoup l'un l'autre. Émilien pria fièrement l'avocat de ne pas s'occuper de lui, vu qu'il n'était point d'humeur à devenir vagabond et que, sans sortir de la commune, il trouverait bien à occuper ses bras sans être à la charge de personne. Le magistrat se retira et l'acquéreur se consulta avec le maire tout en examinant les bâtiments du moutier. Quand ils revinrent vers le prieur, M. Costejoux avait pris une résolution à laquelle on ne s'attendait point.

VIII

Voici comment parla M. Costejoux:

— Monsieur le prieur, je viens d'apprendre de M. le maire des particularités sur vous et sur le jeune Franqueville, qui me font votre ami à tous deux, si vous voulez bien me le permettre. Nous pouvons nous rendre mutuellement service, moi en vous confiant mes intérêts, vous en acceptant la gestion de ma nouvelle propriété. Je ne compte ni l'habiter ni l'exploiter moi-même, — mes occupations ne me le permettent pas, — ni songer à la revendre avant quelques années, car je veux courir tous les risques de l'affaire. Restez donc ici tous deux et gouvernez les choses comme si elles étaient vôtres. Je sais que je puis avoir une confiance absolue dans les comptes que vous me rendrez. Je n'exige qu'une chose, c'est que vous ne donnerez asile à aucun membre du clergé. À tout autre égard, vous pouvez vous considérer comme chez vous et fixer vous-même la part que vous souhaitez prélever sur le produit des terres que je vous donne à exploiter.

Le père Fructueux fut fort surpris de cette offre et il demanda à réfléchir jusqu'au lendemain. Le maire offrit le souper, qui fut accepté de bonne amitié et on y entraîna Émilien, qu'on était étonné et content de trouver dans les sentiments d'un bon patriote et d'un bon citoyen.

Quand il se retrouva seul avec le prieur (c'est ainsi que l'on continua à appeler le père Fructueux, bien qu'il n'eût gouverné la communauté que durant six semaines), il lui demanda conseil.

— Mon fils, répondit le brave homme, nous voilà comme deux naufragés sur une terre nouvelle. Moi, je n'ai pas longtemps à vivre, encore que je ne sois pas très vieux et que j'aie de l'embonpoint; mais, depuis le cachot, j'ai une oppression qui me mène durement et je ne crois pas m'en remettre. Je n'ai pas menti en disant à M. Costejoux que j'avais une famille et un petit patrimoine, mais je puis t'avouer que ma famille m'est devenue bien étrangère et que, si je peux compter sur ses bons procédés, je ne suis pas sûr de me faire à ses idées et à ses habitudes. Je suis entré au moutier de Valcreux à seize ans, comme toi, il y a justement aujourd'hui cinquante ans. J'y ai souffert à peu près tout le temps, tantôt d'une chose, tantôt d'une autre: je n'aurais peut-être souffert ni plus ni moins ailleurs; mais, à présent, je souffrirais beaucoup plus du changement que de toute autre chose. On ne quitte pas une maison que l'on a gouvernée si longtemps sans y laisser son âme. Ne plus voir ces vieux murs, ces grosses tours, ces jardins et ces rochers que j'ai toujours vus, me semble impossible. Donc, j'accepte la gestion qui m'est offerte et j'espère finir mes jours là où j'ai passé ma vie. Quant à toi, c'est une autre affaire; tu ne peux pas aimer le couvent et il n'est pas possible que ta famille t'oublie quand elle saura qu'il n'y a plus de couvents. Mais qui sait ce qui peut arriver de tes parents et de ta fortune? Ton père, avec qui j'ai échangé quelques lettres, est un homme du temps passé, qui n'a pas cru à ce qui nous arrive et qui y croira peut-être trop tard, quand il ne sera plus temps d'aviser. J'ai su, et je n'ai pas voulu te dire, mais tu dois savoir enfin que les paysans de Franqueville ont beaucoup maltraité vôtre château. Sans l'intendant, qui est très malin et très adroit, ils l'eussent brûlé; mais ils comptent que les terres seront mises en adjudication comme te l'a dit cet avocat, et il n'y aurait pas sûreté pour ta famille et pour toi-même à y retourner de si tôt. Reste donc avec moi, pour voir venir les événements. Si tu allais ailleurs, si tu prenais un parti quelconque sans l'agrément de ton père, il pourrait en être fort mécontent et s'en prendre à moi, au lieu que, s'il te retrouve où il t'a mis et où il te laisse, il ne pourra pas trouver mauvais que tu y acceptes une condition qui t'empêche de mourir de faim.

— Mais quelle sera cette condition? demanda Émilien. Que ferai-je pour gagner le pain que vous m'offrez de partager avec vous?

— Tu tiendras mes comptes et tu dirigeras les travaux. Au besoin, tu travailleras toi-même puisque tu aimes le travail du corps. Moi, j'avoue que ce n'est pas mon goût.

Là-dessus, il alla se coucher, et Émilien vint, dès le lendemain matin, me consulter, comme si j'eusse été une personne capable de lui donner un bon conseil. Il me sembla que le prieur avait donné les meilleures raisons et j'engageai mon ami à demeurer près de lui.

— Si vous partiez, lui dis-je, je ne sais pas ce que je deviendrais. J'ai pris une si grande attache pour vous, que je crois bien que je vous suivrais, quand je devrais mendier mon pain sur les chemins.

— Puisque c'est comme cela, répondit-il, je resterai tant que je le pourrai, car j'ai pour toi la même amitié que tu me portes, et je ne te quitterais pas sans un chagrin aussi grand que je l'ai eu quand il m'a fallu quitter ma petite soeur.

— Et vous n'avez toujours pas de ses nouvelles? Est-ce qu'on l'aura laissée seule à Franqueville?

— Oh non! je sais qu'elle devait entrer dans un couvent de filles, en même temps que j'entrais ici.

— Et où sera ce couvent?

— À Limoges. Mais tu me fais songer qu'elle a pu être mise dehors comme les autres, et, à présent que je suis libre, j'irai savoir de ses nouvelles.

— À Limoges? C'est bien loin, mon Dieu, et vous ne savez pas seulement le chemin!

— Je le trouverai bien, va, et ce n'est qu'à une quinzaine de lieues d'ici.

Son voyage fut décidé et le prieur n'y fit pas d'opposition. Même l'acquéreur, qui était très content d'avoir mis le soin et l'exploitation de son nouveau domaine en bonnes mains, s'offrit à emmener Émilien et à l'aider dans ses recherches, car il n'avait pas ouï dire dans sa ville que la petite Franqueville y eût été mise dans un couvent quelconque, et il craignait que son frère ne sût pas la retrouver. Il l'engagea seulement à prendre des habits comme tout le monde, car, bien que dans ce temps-là on ne courut pas encore sus aux gens d'église, on n'aimait pas, quand on tenait pour la révolution, à se montrer en leur compagnie. Émilien courut pour reprendre l'habillement qu'il avait avant d'endosser le froc, sans songer que, depuis trois ans, il avait grandi de toute la tête et grossi d'autant. Mon cousin Pierre, qui était à peu près de son âge et de sa taille, avait un habillement de droguet tout flambant neuf que je l'engageai à lui prêter. Mais il ne s'en souciait point et parla de le lui vendre; Émilien n'avait pas d'argent, et, ne sachant quand il en aurait, il n'osait en emprunter à personne. Ah! que je fus contente et fière alors, de pouvoir lui offrir mes quinze francs! Après bien des difficultés, il les accepta de moi. Avec la moitié, il acheta à Pierre son habillement complet, qui, selon moi, l'embellissait beaucoup, et il mit le reste dans sa poche pour n'être à la charge de personne durant le voyage.

Quand M. Costejoux le vit ainsi équipé, il se prit à rire d'un air malin, mais bienveillant quand même.

— Ah! Ah! monsieur le vicomte, lui dit-il, — car, malgré votre essai de noviciat, nul ne peut vous empêcher d'être le vicomte de Franqueville, votre frère aîné étant comte et votre père marquis, — vous voilà sous la livrée du paysan; mais sans doute vous comptez vous habiller autrement à la ville?

— Non, monsieur, répondit Émilien, je ne pourrais pas, et, si vous rougissez d'un paysan en votre compagnie, j'irai de mon côté et vous irez du vôtre.

— L'avocat, riant tout à fait, c'est bien riposté, dit-il, vous me donnez une leçon d'égalité, mais je n'en avais pas besoin. Soyez sûr que nous nous entendrons et ferons bon ménage.

Arrivé à Limoges, Émilien, aidé de M. Costejoux, chercha sa soeur dans tous les couvents. Ils existaient encore par tolérance et faute d'acheteurs; mais sa soeur ne s'y trouvait point et il se rendit à Franqueville pour avoir de ses nouvelles.

On ne le reconnut pas tout de suite, changé comme il était de taille, de visage et de costume. Il put pénétrer dans le château et parler à l'intendant, qui fut bien surpris quand il se nomma, et fit comme s'il ne croyait pas que ce fût lui. Il s'obstina même à lui dire:

— Vous prétendez être le vicomte de Franqueville et il est possible que vous le soyez, mais il est possible que vous ne le soyez pas, car vous ne produisez aucune lettre qui vous recommande et aucun papier qui prouve ce que vous dites. Dans tous les cas, je n'ai reçu aucun ordre qui vous concerne. Vos parents sont émigrés et ne paraissent vouloir rentrer qu'avec l'étranger. C'est très fâcheux pour eux et pour vous, car vos biens seront vendus et vous n'en aurez rien. En attendant, je ne puis disposer de leurs revenus que sur un ordre écrit de leur main ou sur l'injonction des lois, et, puisque vous ne pouvez rien produire, je ne puis rien vous donner.

— Je ne suis pas venu vous demander de l'argent, répondit fièrement le pauvre petit vicomte, je n'en ai pas besoin.

— Ah! vous avez des ressources? vous avez eu part au trésor du couvent de Valcreux, car je n'imagine pas que les moines aient été assez simples pour ne pas se le partager en partant?

— Il n'y avait pas de trésor au couvent de Valcreux, et le peu d'argent que l'on avait en réserve a été rendu à l'État par M. le prieur. Mais tout cela ne vous regarde pas et ne vous intéresse en aucune façon, puisque vous vous obstinez à ne pas me reconnaître pour ce que je suis; je viens simplement vous demander où est ma soeur, et j'espère que vous n'avez pas de raison pour me le cacher.

— Je n'en ai pas; votre soeur, puisque vous prétendez être un Franqueville, est à Tulle dans ma famille. Il y avait danger pour elle à rester ici, les paysans étant très animés contre vous autres; c'est par miracle que j'ai pu les contenir et je ne dors pas chez vous sur les deux oreilles, croyez-le bien. J'ai envoyé la petite au loin; elle est bien soignée et je paye ce qu'il faut pour son entretien.

Émilien demanda le nom de_ _la parente à qui l'intendant disait avoir confié l'enfant, et, sur-le-champ, il repartit sans se faire reconnaître d'aucun domestique et sans songer qu'il donnait raison par là aux soupçons de l'intendant; mais, quand il eut gagné la sortie du hameau, il se trouva en face d'un vieux domestique de sa maison qui l'avait toujours beaucoup aimé et qui le reconnut tout d'un coup en s'écriant:

— M. Émilien!

Émilien avait le coeur gros, il se jeta dans les bras de ce vieux ami en sanglotant, et tout le village d'accourir et de lui faire fête. On l'aimait, lui, on le savait victime de l'ambition de son aîné et des fausses idées de sa famille, on se souvenait de l'avoir vu_ _abandonné à lui-même, vivre en égal avec les plus pauvres. Les têtes se montèrent; on avait aimé l'intendant tout le temps qu'il avait apaisé les colères en annonçant la vente des biens des émigrés; mais on voyait bien qu'il trompait le monde, et que, s'il conservait avec soin la propriété de ses maîtres, c'est qu'il espérait l'acheter pour son compte: il était riche, il avait assez volé pour l'être. On voulait le pendre, porter Émilien en triomphe, le réinstaller dans le château de ses pères et le prendre pour seigneur; on n'en voulait plus d'autre que lui.

Il eut bien de la peine à les apaiser et à leur prouver qu'il ne pouvait aller en rien contre la volonté de son père. Et puis la chose la plus pressée pour lui était de retrouver sa soeur, qui était peut-être fort mal, car plus on lui disait que l'intendant était un coquin, plus il avait sujet de craindre et de se_ _hâter. Il fallut qu'on le laissât partir. Mais le vieux domestique, qui s'appelait Dumont, voulut le suivre et le suivit.

Ils prirent la patache et s'en allèrent à Tulle. Ils trouvèrent en effet la pauvre petite Louise chez une vieille furie qui la privait de tout et la frappait quand elle se mettait en révolte. Elle raconta toutes ses peines à son frère et les voisins assurèrent qu'elle ne disait que la vérité. Si la vieille recevait une pension pour elle, elle la gardait et lui faisait manger des écorces de châtaigne et porter des guenilles.

Émilien fut si indigné et si désolé, que, sans voir la vieille et sans consulter personne, il prit sa soeur et s'en alla tout droit au moutier avec le vieux Dumont qui avait quelque argent et ne voulait point quitter ces pauvres enfants abandonnés.

Pour en finir avec l'aventure de cet enlèvement, je dirai ici tout ce qui s'y rapporte. Le marquis de Franqueville n'avait point de proches parents dans le pays. La coutume de la famille étant de supprimer, au moyen des voeux, tous les cadets et toutes les filles au profit des aînés, elle se trouvait isolée et n'avait sous la main personne à qui elle pût confier la gouverne de Louise et d'Émilien. Gravement menacée dans son château, elle était brusquement partie, donnant à l'intendant et à la nourrice des ordres pour que la petite fût vitement mise au couvent. L'intendant avait trouvé plus économique de la mettre où l'on sait, et il avait une correspondance avec le marquis où il lui présentait les choses comme il l'entendait. Sans doute Émilien n'ayant aucun droit de reprendre sa soeur eût dû consulter M. Costejoux, qui était grand légiste et qui lui eût peut-être donné le conseil de la conduire chez quelque dame alliée ou amie de sa famille; mais la chose était faite, il ne put la désapprouver, car ces deux mineurs se trouvaient, disait-il, dans une position singulière, sans parents et comme orphelins, sans tuteurs et comme émancipés par la force des choses. Il blâma beaucoup l'intendant; mais, après tout, il n'avait aucun pouvoir pour lui faire rendre gorge. On était, à bien des égards, sans législation arrêtée. Il conseilla à Émilien d'attendre, et de ne pas retourner à Franqueville, où sa présence amènerait malgré lui de grands désordres. La vieille parente de l'intendant n'avait aucun droit de réclamer la petite Franqueville, Émilien en avait de meilleurs pour la garder. Il s'agissait seulement d'obliger l'intendant à fournir quelques fonds pour leur subsistance. M. Costejoux écrivit à Coblentz où étaient les Franqueville, mais ne reçut pas de réponse, sans doute parce que ses lettres ne furent pas reçues. Alors, craignant de faire quelque scandale dans un temps où la moindre chose amenait des effets qu'on n'avait pu prévoir, il envoya à Émilien une somme de cinq cents livres qu'il prit dans sa propre bourse, mais en lui disant, pour ne pas l'humilier, que cela venait de l'intendant de Franqueville, qui avait enfin compris son devoir.

La chose fut démentie par l'intendant lui-même, qui eut peur et envoya le double, en chargeant son commissionnaire de dire qu'Émilien ayant été reconnu par les gens du village, il lui faisait excuse et lui fournissait les moyens de placer convenablement sa soeur, offrant même de lui envoyer sa nourrice, qui consentait à aller la voir où elle serait; mais Louise nous dit que cette nourrice était fort coureuse d'amusements et s'occupait fort peu d'elle. On donna quittance de la somme et on refusa la nourrice. Émilien retourna à Limoges pour remercier M. Costejoux et lui restituer son argent. L'avocat admirait beaucoup la raison, le coeur, le désintéressement du jeune homme. Il le pria vivement d'installer sa soeur au moutier, d'y vivre à sa guise, de n'y faire que le travail qui l'amuserait et de se croire parfaitement acquitté envers lui par la surveillance qu'il y exerçait dans un moment où toutes choses allaient à l'abandon.

IX

Nous voilà donc une bande d'amis installés au moutier: le bon prieur, Émilien, la petite Louise, le vieux Dumont et moi, car Émilien me pria de servir de gouvernante et de compagne à sa soeur, en même temps que je m'occuperais du ménage avec la Mariotte. Mes deux cousins furent employés comme ouvriers à demeure pour travailler les terres. Cela faisait bien du monde à vivre sur ce pauvre bien si longtemps négligé et d'un mince rapport; mais, sauf les deux ouvriers et la Mariotte, qui étaient payés à la journée, nous étions tous résolus à donner nos soins et notre travail pour rien et nous sûmes mettre tant d'économie dans le ménage, que le propriétaire s'en trouva bien et n'eut pas de plus grand désir que de nous garder. Celui qui en faisait le moins, c'était le prieur qui devenait de plus en plus asthmatique; mais, sans lui pourtant, rien n'eût marché, — car il fallait une autorité sur le jeune monde et lui seul avait l'habitude de commander. Comme nous avions tous un peu d'argent par devers nous, nous ne voulûmes point recevoir d'avances de M. Costejoux. Le prieur avait à toucher une petite somme que sa famille lui offrait, à condition qu'on ne reviendrait pas sur les partages. Il envoya Dumont dans son pays de Guéret et parut content de ce qu'il lui rapporta.

Toutes choses ainsi réglées, nous eûmes l'innocent égoïsme de goûter, au milieu de ces temps qui devenaient de plus en plus malheureux et menaçants pour la France, un bonheur extraordinaire. Il faut dire, pour nous justifier, que nous ne savions presque plus rien de ce qui se passait et que nous commençâmes bien vite à n'y plus rien comprendre. Tant que la communauté avait existé, on y avait reçu des gazettes, des ordres du district, des avis du haut clergé. On n'envoyait plus rien au prieur, le clergé l'abandonnait et le blâmait d'avoir pactisé avec l'ennemi en acceptant l'hospitalité et la confiance de l'acquéreur. Les paysans, ivres de joie d'avoir acheté des terres, ne songeaient plus qu'à entourer d'épines et de pierres leurs précieux petits lopins. On travaillait avec une ardeur qu'on n'avait jamais eue et, comme on se querellait souvent sur les bornages des acquisitions, on ne songeait plus à se disputer sur la religion et la politique. Même on était devenu plus religieux que du temps des moines. Le moutier n'étant plus église paroissiale, on n'y disait plus la messe; mais, sur la demande des habitants, le prieur faisait sonner l'angélus matin et soir et à midi. Il y avait longtemps qu'on ne disait plus la prière, mais il n'y a rien que le paysan aime mieux que le son de sa cloche. Elle lui marque la fin et le commencement de sa journée et lui annonce, au milieu du jour, l'heure de son repas qui est aussi une heure de repos. Plus tard, quand les cloches du moutier furent réquisitionnées pour servir à faire des canons, il y eut une grande consternation. Une paroisse sans cloches, disait-on, «est une paroisse morte». Et je pensais comme les autres.

Mais, avant d'arriver à ces temps malheureux où tant de choses surprenantes m'arrivèrent, je veux dire comme nous étions tranquilles, imprévoyants et comme isolés du monde entier, dans notre pauvre Valcreux et dans notre vieux moutier.

Émilien était si modeste en_ ses goûts, qu'il se croyait riche pour toute sa vie avec ses mille francs. Il les avait confiés à M. Costejoux, qui lui promettait de les faire bien valoir, ce dont Émilien ne prenait aucun souci, car il n'a jamais rien entendu aux affaires; mais il était bien aise que l'acquéreur qui lui avait témoigné tant de confiance fût nanti de son petit avoir. Il n'avait d'autre soin en l'esprit que de rendre sa petite soeur heureuse, en attendant que leur famille pût s'occuper de leur sort. Il ne voulait rien lui refuser. Il était si fier et si content de l'avoir sauvée! c'était encore mieux que d'avoir délivré du cachot le père Fructueux. Il n'avait pas de sujet d'inquiétudes, sentant dans M. Costejoux un ami _véritable qui ne l'abandonnerait point et pour lequel il travaillait de sa tête comme un commis, et de ses bras comme un ouvrier. Il avait pris un peu d'autorité sur le prieur, qui était aussi colère qu'il était bon et qui, ne pouvant plus crier et gourmander, à cause de son asthme, enrageait d'autant plus pour la moindre vétille. Émilien le raisonnait et m'appelait à son aide, car le pauvre prieur m'écoutait plus volontiers encore et ne se fâchait plus dès que je lui avais promis de faire aller les choses et les gens comme il le voulait. La petite Louise revenait à la santé après avoir été d'abord bien chétive. La Mariotte travaillait comme deux, et mes cousins comme quatre, à cause de la bonne nourriture que nous leur faisions sans rien gaspiller; le vieux Dumont, qui était encore leste, faisait les courses et commissions et n'entendait pas mal le jardinage. Mais il faut dire que cet homme, le meilleur et le plus désintéressé du monde, avait un défaut. Il buvait le dimanche et rentrait toujours ivre ce soir-là; — il ne dépensait que son propre argent et n'était pas méchant dans le vin. Le prieur le sermonnait et, tous les lundis, il jurait de ne pas recommencer.

Quant à moi, j'étais la plus heureuse de la colonie. Je me voyais utile à des personnes que j'aimais plus que tout, et je trouvais dans mon activité et dans ma force de corps et de volonté, une gaîté que je n'avais jamais connue. À seize ans, j'étais déjà aussi grande que je le suis à présent, point belle du tout, la petite vérole m'ayant laissé des traces qui se voyaient encore un peu; mais j'avais, disait-on, une bonne figure qui donnait confiance, et M. Costejoux, qui venait quelquefois, disait que je me tirerais de tout dans la vie parce que je saurais toujours me faire des amis. J'étais contente qu'il me dît cela devant Émilien, qui, tout aussitôt, me prenait la main, la serrait dans les siennes et ajoutait:

— Elle en aura toujours un qui la considérera et la traitera comme sa soeur et sa pareille.

Il disait la vérité, nous nous aimions comme si la même mère nous eût mis au monde. Dumont me parlait souvent de la mienne, qui avait été servante à Franqueville et qu'il avait bien connue. Il disait que c'était une personne comme moi, bonne à tout, et se faisant estimer de tout le monde. Cela me faisait plaisir à entendre et je me trouvais, à tous égards, si contente de mon sort, que je ne croyais pas possible qu'il y arrivât du changement.

J'avais un souci, un seul, mais il avait son importance, c'était l'étrange humeur de la petite Louise. Quand cette pauvre enfant nous arriva, toute sale et toute malade, j'eus un gros chagrin de la voir ainsi, et en même temps une grande joie d'avoir à la guérir et à la consoler. Émilien me la mit dans les bras en me disant:

— Ce sera ta petite soeur.

— Non, lui dis-je, ce sera ma fille.

Et je disais cela d'un si bon coeur, avec de grosses larmes de tendresse dans les yeux, que toute autre qu'elle m'eût sauté au cou; mais il n'en fut rien. Elle me regarda d'un air moqueur et dédaigneux, et, se tournant vers son frère, elle lui dit:

— Eh bien, voilà une jolie soeur que tu me donnes! Une paysanne! Elle prétend être ma mère, elle est folle! Tu m'as dit qu'elle avait à peu près mon âge. C'est donc là cette fameuse Nanette dont tu m'as tant parlé en m'amenant ici? Elle est bien laide et je ne veux pas qu'elle m'embrasse.

Voilà tout le compliment que j'en eus pour commencer. Émilien la gronda, elle se prit à pleurer et s'en alla bouder dans un coin. Elle était fière; on la disait élevée dans l'idée qu'elle devait être religieuse, et, pour la préparer à l'humilité chrétienne, on lui avait dit que, ne devant pas avoir part dans la fortune du frère aîné, elle était de trop grande maison pour faire un petit mariage. Il n'y avait que la pauvreté du couvent qui fût un moyen de rester grande. Elle l'avait cru, les enfants croient ce qu'on leur répète tous les jours et à tout propos.

Sa mère ne l'avait jamais caressée, et, sachant qu'il faudrait se séparer d'elle le plus tôt possible et pour toujours, elle s'était défendue de l'aimer. Cette belle dame s'était jetée dans la vie de Paris et du grand monde, oubliant tous les sentiments de la nature pour faire de la cour sa famille, sa vie et son seul devoir. Elle n'aimait pas même son aîné, qui, étant destiné à passer avant tout, ne lui appartenait pas plus que ses autres enfants. À l'époque où j'en suis de mon récit, madame de Franqueville était à l'étranger, très malade, et elle mourut peu de temps après. Nous ne le sûmes que plus tard et c'est par la suite du temps que j'ai connu le peu que j'ai à dire d'elle.

La petite Louise fut élevée à Franqueville par sa nourrice, et le précepteur qui enseignait, ou plutôt qui n'enseignait pas Émilien, fut chargé de lui apprendre tout juste à lire et à écrire un peu._ _La nourrice promettait de lui apprendre ses prières, la couture, le tricot et la pâtisserie. C'est tout ce qu'il fallait pour une religieuse: mais la nourrice trouva que c'était encore trop. C'était une belle femme qui plaisait à plusieurs et gardait peu la maison. La pauvre Louise tomba aux soins des filles de cuisine, qui en firent à leur aise, car, lorsqu'un désordre est toléré dans une maison, tous les autres suivent. Tant que l'enfant eut son frère Émilien, elle vécut et courut avec lui, faisant la princesse quand elle rentrait au logis et reprochant très aigrement à sa nourrice les torts qu'elle avait, se querellant, boudant, taquinant les servantes et prenant ensuite trop de familiarités avec elles puisqu'elle voulait rester maîtresse et demoiselle. Quand elle fut séparée de son frère, qui la reprenait et la calmait de son mieux, elle devint pire, et, ne se sentant aimée de personne, elle détesta tout le monde. Comme elle avait de l'esprit, elle disait des méchancetés au-dessus de son âge. On en riait; on eût mieux fait de s'en fâcher, car elle mit sa vanité à être mauvaise langue et insulteuse.

Chez la méchante vieille de Tulle, elle expia tous ses défauts, mais si durement qu'ils ne firent qu'augmenter, et, quand elle fut avec nous, ce fut comme une petite guêpe en furie dans une ruche d'abeilles. Il me fallut, dès le premier jour, la prier beaucoup pour l'engager à se laver et à prendre du linge blanc. Mais, quand je lui présentai des habits neufs que j'avais pu me procurer dans la paroisse de la même manière que je m'étais procuré ceux que portait Émilien, elle entra en rage, disant qu'étant demoiselle et fille de marquise, elle ne porterait jamais des habits de paysanne. Elle aimait mieux ses guenilles malpropres qui avaient un reste de façon bourgeoise, et son frère dut les faire brûler pour qu'elle se soumît. Alors elle bouda encore, bien que propre et jolie avec sa jupe rayée et sa petite cornette. Le repas la consola, il y avait si longtemps qu'elle était privée de bonne nourriture! le soir, elle consentit à jouer avec moi, mais à la condition que je ferais la servante et qu'elle me donnerait des soufflets. La nuit, elle dormit près de moi dans une gentille cellule où je lui avais dressé une couchette bien douce et bien blanche à côté de la mienne. Il y avait encore du très beau linge au moutier et elle y fut sensible; mais l'histoire de s'habiller le lendemain amena encore du dépit et des larmes, et je dus lui attacher des fleurs sur sa cornette, en lui disant que je la déguisais en bergère.

Peu à peu cependant, en voyant que, si j'étais douce, c'était par bonté et non par obligation, elle comprit sa position et se fit au renversement de toutes les coutumes de l'ancien temps. Jamais elle n'avait été si heureuse, elle l'a senti plus tard, car elle était aimée sans chercher à mériter nos complaisances et nos gâteries; mais son coeur n'avait pas de tendresse, et, sans la peur d'être plus mal, elle eût demandé à nous quitter. Pour la rendre moins exigeante, nous étions forcés de la prendre par son amour-propre qui était déjà de la coquetterie de femme. Elle eut bien de la peine à ne plus taquiner ni à maltraiter personne, mais jamais on ne put la décider à faire le plus petit travail pour aider les autres et s'aider elle-même. Elle était la seule de la maison qui se fît servir; on servait volontairement M. le prieur, qui n'était point exigeant de ce côté-là; mais, comme Louisette remarqua dès le commencement qu'il était au-dessus des autres, elle se déclara pareille à lui et s'assit de l'autre côté de la table où nous mangions tous ensemble par économie. Elle s'y plaça en face du prieur comme si elle eût été la maîtresse de la maison. Cela fit rire d'abord, et puis on le toléra, et elle réclama cette place comme un droit. Un jour que M. Costejoux vint dîner, elle ne voulut point la lui céder, ce qui amusa beaucoup l'avocat et lui fit donner une grande attention à ce diable de petit caractère. Il la trouva jolie, la fit babiller, la taquina sur son _aristocratie, _comme on disait dans ce temps-là, et, en définitive, il la gâta plus que nous tous, car, le surlendemain, il lui envoya de la ville un habillement complet de demoiselle, avec des rubans et un chapeau à fleurs. Quand il revint, il comptait d'être remercié et embrassé. Il n'en fut rien, elle était mécontente qu'il lui eût envoyé des souliers plats tout unis, elle voulait des talons hauts et des rosettes. Il s'amusa encore, il s'amusa toujours de ces façons de souveraine. Plus il était ennemi de la noblesse, plus il trouvait divertissant de voir ce petit rejeton incorrigible qu'il eût pu écraser entre ses doigts, lui sauter à la figure et lui donner des ordres. Ce fut d'abord un jeu, et cela est devenu comme une destinée pour elle et pour lui.

Pour moi qui avais tant rêvé de cette petite Louise et qui m'étais donné à elle corps et âme, je sentais bien qu'elle me comptait pour rien quand elle croyait n'avoir pas besoin de moi, et, si j'obtenais une caresse, c'était quand elle voulait me faire faire quelque chose de difficile et d'extraordinaire pour son service. Le caprice passé, il ne fallait pas compter sur la récompense, et souvent il était passé avant que d'être satisfait.

Ce fut ce que, dans la langue que je sais parler aujourd'hui, on appelle une déception: mais j'en pris mon parti et je portai toutes mes affections sur Émilien qui les méritait si bien. Je m'étais imaginée que, si sa soeur répondait à mon amitié, je lui en donnerais plus qu'à lui, à cause qu'elle était de mon âge et de mon sexe; elle ne voulut point, et tout mon coeur s'en alla retrouver le petit frère.

Au mois d'octobre de cette année-là (91), le bruit d'une prochaine guerre se répandit et chacun trembla pour sa nouvelle propriété. Ce n'était plus le temps où l'on disait: «ça m'est égal, tout le monde ne va pas à l'armée et tout le monde n'y meurt pas.» On comprenait cette fois la cause de la guerre: les nobles et le grand clergé de France la voulaient contre la révolution, afin de reprendre ce que la révolution venait de nous donner. Cela mettait le monde en colère, et on se dépêchait de labourer et d'ensemencer. Les jeunes gens disaient que, si l'ennemi venait chez eux, ils se défendraient comme de beaux diables. On avait peur pour ce qu'on avait, mais on sentait quand même du courage pour se battre.

M. Costejoux venait un peu plus souvent et Émilien recommençait à s'informer des choses du dehors. Un jour de novembre, qu'il avait appris la maladie de sa mère, il fut frappé de l'idée qu'il ne reverrait plus aucun de ses parents, car il paraissait certain qu'ils voulaient marcher contre la France et n'y rentrer qu'avec l'ennemi. En causant seul avec moi, comme nous revenions du moulin avec la mule chargée d'un sac de grain marchant devant nous:

— Nanon, me dit-il, ne suis-je pas dans une position bien étrange? si on déclare la guerre, j'ai toujours dit que je me ferais soldat; mais, s'il me faut être d'un côté, et mon père de l'autre avec mon frère, comment donc ferai-je?

— Il n'y faut point aller, lui dis-je; si vous veniez à être tué, qu'est-ce que votre soeur deviendrait?

— Costejoux m'a promis de ne pas l'abandonner et de l'emmener chez lui, avec toi si tu y consens; veux-tu me promettre de ne pas la quitter?

— Quand nous en serons là, vous pouvez compter sur moi, malgré que Louise ne soit guère aimante pour moi et que j'aurai grand chagrin de quitter mon endroit; mais cette chose que vous dites ne peut pas arriver, puisqu'il vous faudrait aller contre la volonté de votre père.

— Mais sais-tu que, si nous avons la guerre, il faudra que j'en sois ou que je passe à l'étranger? Tu as bien ouï-dire qu'on y enverrait tous les jeunes gens en état de porter les armes?

— Oui, mais ce n'est pas fait: comment pourrait-on forcer tout le monde? Il faudrait autant d'hommes de maréchaussée que de gens à faire marcher. Tenez! Tenez! vous me donnez des raisons parce que vous avez envie de me quitter et de devenir officier!

— Non, ma chère enfant, je n'ai pas d'ambition, on ne m'a pas élevé pour en avoir et je n'aime pas la guerre. Je suis né doux et je n'ai pas le goût de tuer des hommes; mais il y aura peut-être une question d'honneur et tu ne voudrais pas me voir méprisé?

— Oh non! par exemple! j'ai trop souffert dans le temps où l'on disait que vous ne seriez jamais bon à rien; mais tout cela peut tourner autrement et, si vous n'êtes pas forcé, jurez-moi que vous ne nous quitterez pas.

— Peux-tu me demander cela? tu ne sais donc pas comme je t'aime?

— Si fait, je le sais. Vous m'avez promis que, quand vous seriez marié, vous me donneriez vos enfants à garder et à soigner.

— Marié? tu crois donc que je veux me marier?

— Vous avez dit une fois que vous y penseriez un jour, et, depuis ce temps-là moi, j'ai toujours pensé à m'instruire de ce qu'une femme doit savoir pour servir une dame et tenir sa maison.

— Ah! tu crois que je veux que tu serves ma femme?

— Vous ne le voulez plus?

— Non certes, je ne veux pas que tu sois au-dessous de qui que ce soit dans mon amitié; ne comprends-tu pas cela?

Il me tenait la main et il m'arrêta au bord de la rivière en me regardant avec des yeux tout attendris. Je fus bien étonnée, et, craignant de l'affliger, je ne savais comment lui répondre.

— Pourtant, lui dis-je au bout d'un moment de réflexion, votre femme sera plus que moi.

— Qu'est-ce que tu en sais?

— Vous épouseriez une paysanne, comme le frère Pascal, qui a fait publier ses bans avec la meunière du pont de Beaulieu?

— Pourquoi non?

— Eh bien, qu'elle soit paysanne ou dame, vous l'aimerez plus que tout, et vous voudrez qu'elle soit maîtresse au logis: moi je suis toute décidée à lui bien obéir et à lui complaire en tout. Pourquoi dire que vous ne voulez pas que je sois pour l'aimer et la servir comme vous-même?

— Ah! Nanon, reprit-il en se remettant à marcher, comme tu as le coeur simple et bon! Ne parlons plus de cela, tu es trop jeune pour que je te dise tout ce que je pense, tu ne comprendrais pas encore. Ne t'en tourmente pas. Je ne te ferai jamais de chagrin, et, si je dois me marier comme tu te l'imagines, ce ne sera qu'avec ton consentement; entends-tu bien? Tu sais que je suis, comme on dit, de parole; tout ce que je t'ai promis de faire, je l'ai fait. Souviens-toi de ce que je te dis à présent, tiens, là, au bord de cette rivière qui chante comme si elle était contente de nous voir passer, au pied de ce vieux saule qui devient tout argenté quand le vent lui renverse ses feuilles. Tu retiendras bien l'endroit? Vois, il y a comme une petite île que les iris ont faite avec leurs racines, et, contre cette île, nous avons souvent tendu les nasses, ton cousin Pierre et moi. Je me suis déjà arrêté avec toi dans cet endroit-là, un jour que tu me demandais de t'apprendre tout ce que je pourrais apprendre moi-même. Je te l'ai juré, et à présent je te jure que je ne serai jamais à personne plus qu'à toi. Est-ce que cela te fait de la peine?

— Mais non, lui répondis-je. Je voudrais que cela vous fût possible. Seulement, je m'en étonne, parce que je n'ai jamais pensé que vous tiendriez autant à mon amitié que je tiens à la vôtre. Si c'est comme ça, soyez tranquille, je ne me marierai jamais, moi je serai à votre commandement toute ma vie, et je vous le promets devant cette rivière et ce vieux saule, afin que vous n'en perdiez pas non plus la souvenance.

La mule avait toujours marché pendant que nous causions. Émilien, la voyant déjà loin et prête à laisser tomber son chargement, parce qu'elle avait fantaisie de prendre le plus court à travers les buissons, fut obligé de courir après elle. Moi, je restai un bon moment sans songer à le suivre. J'avais comme un éblouissement dans les yeux et comme un engourdissement dans les pieds. Pourquoi m'avait-il dit si bien son amitié dont, à l'habitude, il ne songeait pas à me parler, sinon en deux ou trois mots et quand l'occasion s'en trouvait? Je ne dirai pas que j'étais trop innocente pour n'avoir pas ouï parler de l'amour. À la campagne, il n'y a pas tant de secrets sur ce chapitre-là; mais, dans les pays froids où l'on vit sobrement et où l'on travaille beaucoup, on est enfant très longtemps et j'étais aussi jeune que mon âge. Peut-être aussi l'idée que j'avais toujours eue de me dévouer au service et contentement des autres m'avait-elle éloignée de celle de rêvasser à mon propre contentement. Je restai là comme une grande niaise à me demander pourquoi il m'avait dit: «Tu ne peux pas encore comprendre tout ce que je pense» et j'avais comme une envie de rire et comme une envie de pleurer sans savoir pourquoi.

Je ne sais pas pourquoi non plus je pris quelques feuilles du saule et les mis dans la bavette de mon tablier.

À partir de ce jour-là, je sentis du bonheur dans tout et comme une joie d'être au monde. Je n'avais plus de chagrin quand Louisette était mauvaise. Je prenais la chose avec une patience gaie. Quand M. le prieur grondait, j'avais plus d'esprit pour trouver des paroles qui l'apaisaient. Quand il souffrait beaucoup, j'avais toujours bon espoir de le soulager et j'en trouvais mieux le moyen. Quand je voyais Émilien se fatiguer trop au jardinage, j'allais derrière lui et je trouvais la force d'un homme pour mener la brouette et le râteau. À la fin de la saison, nous eûmes des fruits superbes dont on fit l'envoi à M. Costejoux, qui en fut content. Il vint nous en remercier et il paraissait heureux, lui aussi, quand il était un jour au milieu de nous, mangeant avec nous, parlant latin avec le prieur, chiffons avec Louisette, semences et récoltes avec Émilien et les ouvriers. Moi, je prenais plaisir à tout ce que j'entendais, même au latin de M. le prieur, qui ressemblait tant à du français et même à du patois que tout le monde le devinait. J'avais l'oeil et la main à tout dans le ménage, qui était reluisant de propreté, et, quand on se mirait dans les assiettes et dans les verres, il me semblait que tout le monde était plus beau. Ma grande récompense était de prendre mes leçons le soir à la veillée. M. le prieur y assistait, aimant donner son avis sur tout, mais il s'endormait vite, et, dans les soirs d'hiver, seuls dans la grande chambre bien chaude du moutier, nous lisions et causions, Émilien et moi, pendant que la bise soufflait au dehors et que le grillon chantait dans l'âtre.

Ces conversations-là nous instruisaient tous deux, car j'étais grande questionneuse et je voulais savoir bien des choses qu'Émilien apprenait peu à peu et qu'il m'enseignait tout naturellement. Je me tourmentais du droit des riches et des pauvres, des rois et des sujets, et de tout ce qui était arrivé depuis le commencement du monde sur la terre et sur la mer. Émilien me racontait des histoires du temps passé. Il y avait dans la bibliothèque un ouvrage en beaucoup de volumes que les moines n'avaient pas voulu lui laisser lire et qui s'appelait l_'Histoire des Hommes. _C'était un ouvrage nouveau dans ce temps-là et qui ne cachait pas la vérité sur les superstitions et les injustices de ce monde. Je ne sais s'il était de grande valeur, mais nous le lûmes tout entier, pendant que M. le prieur ronflait dans son grand fauteuil de cuir; et, après l'avoir lu, nous nous trouvâmes, sans le savoir, plus instruits que lui et que la plupart des gens de notre temps. Il nous venait, à propos de tout, un tas d'idées, et, si nous eussions su ce qui se passait en politique, nous aurions pu porter sur la révolution des jugements au-dessus de notre âge; mais nous ne le savions que quand M. Costejoux venait au moutier, et il n'y vint guère pendant l'hiver à cause des mauvais chemins qui nous séparaient du reste du monde. Cette grande solitude nous empêchait de nous tourmenter du temps présent et nous laissait ignorer que, dans beaucoup d'autres endroits, il y avait des troubles et des malheurs, à cause que l'on ne pouvait s'entendre sur la politique et la religion.

J'ai fini d'écrire la première partie, la partie tranquille de mon histoire, et je vais entrer dans les événements qui nous emportèrent, comme tout le monde, dans leurs agitations. À présent, ceux qui m'auront lue savent que mon éducation est assez faite pour que je m'exprime plus facilement et comprenne mieux les choses qui me frappent. Il m'eût été impossible, durant tout le récit que je viens de faire, de ne pas parler un peu à la manière des paysans: ma pensée n'eût pas trouvé d'autres mots que ceux où elle était alors contenue, et, en me laissant aller à en employer d'autres, je me serais prêté des pensées et des sentiments que je n'avais pas. Je me mettrai maintenant un peu plus de niveau avec le langage et les appréciations de la bourgeoisie, car, à partir de 92 je n'étais plus paysanne que par l'habit et le travail.

X

L'esprit des paysans comme celui des enfants est ouvert aux illusions. Nous ne pouvions nous imaginer dans notre oasis de Valcreux, les causes profondes qui conduisaient à des crimes violents notre belle révolution de 89. Toutes les nouvelles qui eussent dû nous faire pressentir ces crises étaient interprétées par des âmes incapables de les provoquer comme de les conjurer. L'insouciance de notre commune, l'optimisme de la petite colonie du moutier arrangeaient encore pour le mieux les événements accomplis. M. le prieur prétendait que la fuite du roi à Varennes était une fâcheuse action et une grande faute qui amènerait pourtant un bien.

— Louis XVI a eu peur de son peuple, disait-il; c'est mal, car le peuple n'est pas méchant. Voyez comme les choses se sont passées ici! Jamais une affaire aussi terrible que la vente des biens d'Église n'était arrivée dans le monde. C'est la bourgeoisie philosophe qui l'a voulue, et le peuple n'a fait qu'en profiter, mais sans colère contre nous et avec des ménagements auxquels on ne s'attendait pas. Eh bien, que le roi se confie à son peuple et bientôt son autorité lui sera rendue. Il n'a pas d'ennemis; voyez si un seul paysan de chez nous lui manquerait de respect! Soyez sûrs que tout s'arrangera. Le peuple est insouciant, paresseux, un peu pillard, mais je le connais bien, moi! il est doux et sans rancune. Rappelez-vous comme je le malmenais quand j'étais l'économe de la communauté! Eh bien, personne ne m'en veut et je finirai mes jours ici bien tranquillement, comme le roi sur son trône!

Ainsi les prévisions de ce pauvre religieux ne dépassaient pas encore le ravin de Valcreux, et nous ne demandions qu'à nous y enfermer comme lui, d'autant mieux que l'événement sembla d'abord lui donner raison.

L'Assemblée nationale avait déclaré le roi inviolable malgré sa fuite. Elle s'était dissoute en s'imaginant que sa Constitution était le dernier mot de la Révolution, et que la Législative n'aurait rien à faire que de la faire fonctionner. Aucun membre de la première Assemblée ne devait être réélu. M. Costejoux se mit sur les rangs pour la députation; mais on était encore trop royaliste dans nos provinces du centre pour le nommer. Il eut beaucoup de voix, mais il échoua. Il n'en eut point de dépit. Il faisait de fréquents voyages à Paris parce que, quand le pays avait quelque demande ou réclamation à faire, c'est lui qu'on en chargeait. Il était toujours prêt. Savant, riche et parlant bien, il était comme l'avocat de tout le monde.

Il nous arriva bien, à la fin de 91, quelques sujets d'inquiétude pour M. le prieur. La nouvelle Assemblée, qui semblait devoir vaincre l'anarchie où la Commune avait jeté Paris, était en colère à cause du _veto _du roi. Elle voulut s'en prendre au clergé et empêcher le culte, même dans les maisons particulières. Le roi s'y opposa encore, et, comme de juste, nous étions tous royalistes à Valcreux, car nous tenions à notre messe et nous aimions M. le prieur, ce qui ne nous empêchait pas d'être aussi très révolutionnaires et de vouloir conserver ce que la Constitution avait fait. Si l'opinion du plus grand nombre des Français avait prévalu, on n'aurait pas été au-delà. Mais deux orages nous menaçaient, la haine des nobles et des prêtres contre la Révolution, la haine des révolutionnaires contre les prêtres et les nobles; les passions tendaient à remplacer les convictions. Notre pauvre France agricole allait être écrasée entre ces deux avalanches sans presque savoir pourquoi et sans pouvoir prendre parti dans sa conscience pour les uns ni pour les autres.

Au commencement d'août 92, M. Costejoux vint nous voir, il arrivait de Paris. Il prit Émilien à part:

— Mon enfant, lui dit-il, savez-vous si M. le prieur a prêté serment à la Constitution?

— Je ne crois pas, dit Émilien, qui ne savait pas mentir, mais qui craignait d'avouer la vérité.

— Eh bien, s'il ne l'a fait, reprit l'avocat, tâchez qu'il le fasse. Les ecclésiastiques sont très menacés. Je ne puis vous en dire davantage, mais je vous parle très sérieusement; vous savez que je m'intéresse à lui.

Émilien avait bien déjà essayé plusieurs fois de persuader le prieur. Il n'avait pas réussi. Il m'expliqua bien de quoi il s'agissait et me chargea de l'affaire.

Ce ne fut pas facile. D'abord, le prieur voulut me battre.

— Je serai donc tourmenté toute ma vie? disait-il. J'ai été mis au cachot par mes religieux pour n'avoir pas voulu jurer que je ferais faire des miracles à la vierge de la fontaine, afin d'empêcher les gens d'ici d'acheter nos biens. À présent, l'on veut que je_ _jure que je suis un homme sincère et ami de son pays. Je ne mérite pas cette humiliation et ne veux pas la subir.

— Vous auriez raison, lui dis-je, si le gouvernement allait bien et si tout le monde était juste; mais on est devenu malheureux et cela rend soupçonneux. Si vous attirez de mauvais jugements sur vous, ceux qui vous aiment et qui vivent autour de vous en souffriront peut-être autant que vous. Pensez à ces deux pauvres enfants de nobles qui sont ici, avec leurs parents émigrés; c'est du danger pour eux, n'y ajoutez pas, vous qui aimez tant Émilien, le danger qui tomberait sur vous.

— Si tu le prends comme cela, dit-il, je me rends. Et il se mit en règle.

Je savais bien qu'en lui parlant des autres, je le ferais renoncer à ses idées sur lui-même.

Nous pensions être tranquilles; mais ce mois d'août fut terrible à Paris, et, le mois suivant, nous en connûmes toutes les conséquences, les fureurs de la Commune de Paris, le roi mis au Temple, le décret d'expropriation des émigrés de leurs biens, celui d'exil pour les prêtres non assermentés, les ordres de visites domiciliaires pour rechercher les armes et arrêter les suspects, etc.

De ce côté-là, nous autres paysans, nous n'avions rien à craindre; nous avions fait notre révolution en 89. Nous avions pris toutes les armes du moutier, et, plus tard, les moines suspects s'étaient en allés d'eux-mêmes. Quant à Émilien, il avait bien prévu que ses biens de famille seraient confisqués et qu'il porterait la peine de la défection de ses parents. Il en prenait son parti en homme qui n'a jamais dû hériter; mais nous étions tristes à cause du roi, que nous ne pouvions pas croire d'accord avec les émigrés, après le blâme qu'il leur avait donné. Nous étions aussi très affligés et comme humiliés de ce que les ennemis nous avaient battus. Quand on nous raconta le massacre des prisons, nous sentîmes que notre pauvre bonheur s'en allait pièce à pièce. Au lieu de lire et de causer ensemble, Émilien et moi, nous nous donnions au travail de la terre et de la maison, comme des gens qui ne veulent plus réfléchir à rien et qui auraient quelque chose à se reprocher.

On trouvera cette réflexion singulière, elle est pourtant sérieuse dans mes souvenirs.

Quand de jeunes âmes très pures ont cru à la justice, à l'amitié, à l'honneur; quand elles ont vu l'avenir comme l'emploi de toutes leurs bonnes intentions, et qu'il leur faut apprendre que les hommes sont pleins de haine, d'injustice, et le plus souvent hélas! de lâcheté, il se fait dans l'esprit de ces enfants une consternation qui les brise. Ils se demandent si c'est pour les punir de quelque faute que les hommes leur donnent de pareils exemples.

Nous consultions M. le prieur plus que par le passé. Nous nous étions cru bien savants, parce que nous avions acquis sans lui des idées qui nous paraissaient plus avancées que les siennes. Nous n'osions plus être si fiers, nous avions peur de nous être trompés; mais, avec son air vulgaire et ses préoccupations prosaïques, le prieur était plus philosophe que nous ne pensions.

— Mes enfants, nous dit-il, un soir de 93 que nous lui demandions ce qu'il pensait des jacobins et de leur ardeur à pousser la révolution en avant à tout prix, ces hommes-là sont sur une pente où ils ne s'arrêteront pas à volonté. Il ne faut pas tant s'occuper des gens, mais des choses qui sont plus fortes qu'eux. Il y a longtemps que le vieux monde s'en va et que je m'en aperçois au fond du trou où le sort m'a jeté comme un pauvre cloporte destiné à vivre dans l'ombre et la poussière. Ne croyez pas que ce soit la Révolution qui ait amené notre fin; elle n'a fait que pousser ce qui était vermoulu et ne tenait plus à rien. Il y a longtemps que la foi est morte, que l'Église s'est donnée aux intérêts de ce monde et qu'elle n'a plus de raison d'être. — Moi qui vous parle, je ne crois plus tout ce qu'elle enseigne, j'en prends et j'en laisse, j'ai trop vu rire, dans l'intérieur des couvents, de ses prescriptions et de ses menaces. Dans ma jeunesse, il y avait, dans notre chapelle souterraine, des peintures très anciennes de la danse macabre, que le prieur de ce temps-là fit badigeonner comme repoussantes et ridicules. Avec les idées sombres, on supprima toutes les austérités et ce fut un sentiment révolutionnaire qui nous y porta. Les prélats et les membres privilégiés, à nos dépens, des grosses abbayes se jetaient dans les jouissances du siècle, dans le luxe et même dans la débauche. Nous ne voulûmes pas être si simples que de faire pénitence à leur place, et, n'étant pas d'assez gros seigneurs pour nous livrer impunément au scandale, nous nous renfermâmes dans le bien-être et l'indifférence qui nous étaient permis. Je crois bien que nous n'étions pas les seuls. Les trois derniers de nos religieux n'étaient pas ce que vous pensez. Ils n'étaient pas fanatiques lorsqu'ils m'ont menacé et emprisonné pour ma franchise. Ils ne croyaient à rien, et, en voulant me faire peur, ils avaient plus peur que moi. Il y en avait un libertin qui se sera volontiers sécularisé; un autre, idiot, qui, sans croire à Dieu, craignait l'enfer quand il lisait un mandement de l'archevêque; le troisième, le pâle et sombre Pamphile, était un ambitieux qui eût voulu jouer un rôle et qui se fera peut-être démocrate, faute d'avoir pu se distinguer dans le clergé par son zèle. Mais savez-vous ce qui a fait ainsi dépérir et succomber le clergé? C'est la lassitude du fanatisme, et la lassitude qui mène à l'impuissance est un châtiment inévitable. Des hommes qui ont fait la Saint-Barthélemy et la révocation de l'édit de Nantes, qui ont toujours conspiré contre les rois et contre les peuples, faisant le mal sans remords et prêchant le crime sans effroi en vue de l'esprit de corps, arrivent vite à n'être plus rien. On ne vit pas toujours de mensonge, on en meurt; un beau jour, cela vous étouffe. Eh bien, vous me demandez ce que c'est que les jacobins. Autant que je peux le savoir et en juger, ce sont des hommes qui mettent la Révolution au-dessus de tout et de leur propre conscience, comme les prêtres mettaient l'Église au-dessus de Dieu même. En torturant et brûlant des hérétiques, le clergé disait: «C'est pour le salut de la chrétienté.» En persécutant les modérés, les jacobins disent: «C'est pour le salut de la cause,» et les plus exaltés croient peut-être sincèrement que c'est pour le bien de l'humanité. Oh! mais, qu'ils y prennent garde! c'est un grand mot, l'humanité! Je crois qu'elle ne profite que de ce qui est bien et qu'on lui fait du mal en masse et longtemps quand on lui fait un mal passager et particulier. Après ça, je ne suis qu'un pauvre homme qui voit les choses de trop loin, et qui mourra bientôt. Vous jugerez mieux, vous autres qui êtes jeunes; vous verrez si la colère et la cruauté qui sont toujours au bout des croyances de l'homme réussissent à amener des croyances meilleures. J'ai peine à le croire, je vois que l'Église a péri pour avoir été cruelle. Si les jacobins succombent, pensez au massacre des prisons, et alors vous direz avec moi: On ne bâtit pas une nouvelle Église avec ce qui a fait écrouler l'ancienne.

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