XXIII
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AU portillon du square, où il se tenait d’habitude pour que sa fille l’embrassât avant de prendre l’autobus, le père Trébuc n’attendit pas Mousseline. Il avait décidé de ne pas la voir jusqu’à l’heure du déjeuner, heure grave où il lui expliquerait, avec tous les arguments indispensables, qu’il lui interdisait de commettre et une imprudence et une bêtise. Il parlerait avec fermeté, pour que Mousseline se gardât de toute illusion, mais il tâcherait, en restant dans le vague, de lui faire espérer un consentement immédiat, entier et complet,—entier et complet, répéta-t-il en lui-même,—dès qu’un parti meilleur, et plus digne,—et il répéta: plus digne,—se présenterait. Et il insinuerait qu’il savait ce qu’il savait.
Au bon soleil, le long de la grille du chemin de fer où il marchait lentement, les mains derrière le dos, la tête droite, le képi bien planté, le père Trébuc, en veine d’optimisme, supputait qu’il ne serait peut-être pas mauvais que monsieur Daix fût informé de la démarche de monsieur Jaulet et du refus que le père Trébuc avait prononcé.
—Y en a qui ne comprendraient pas, se dit-il, mais lui!
Et il songeait que, par la mère Trébuc qui manigancerait la chose avec cette brave madame Loissel, la chose réussirait.
—C’est si malin, les femmes! conclut-il.
Alors le père Trébuc cessa de se promener le long de la grille du chemin de fer, et se dirigea vers le kiosque à musique, centre idéal du square des Batignolles. Il eût été fort étonné de ne pas rencontrer dans ces parages la femme de chambre des Baquier, cette mademoiselle Jeanne qui promenait tous les matins la Choute de sa maîtresse. Il avait précisément deux mots à lui dire. Et il la rencontra.
—Mademoiselle Jeanne, dit-il, je ne suis pas un homme à me mêler de ce qui ne me regarde pas. Seulement aussi, vous exagérez.
Malgré son large sourire, elle n’était pas sotte au point de se croire obligée de jouer la surprise. Elle reconnut qu’elle n’aurait pas dû se laisser reconduire à trois heures du matin.
—Ça, coupa-t-il, c’est vos affaires, et celles de vos patrons, si vous tombez de sommeil en leur passant les plats à table. Mais ce que je ne peux pas tolérer, moi, à cause des locataires, c’est tout ce raffut que vous faites à des heures pareilles. Y en a qui se plaindront, vous verrez.
Mademoiselle Jeanne minauda du mieux pour gagner son pardon. Et, afin de séduire à fond le père Trébuc, elle lui demanda gentiment des nouvelles de sa fille.
—Est-ce qu’elle est malade? dit-elle.
—Malade?
—Je n’ai fait que de l’apercevoir tout à l’heure en sortant. Il m’a semblé qu’elle n’avait pas sa bonne mine.
—Oh! non, dit le père Trébuc sur la défensive. Elle n’est pas malade.
—Tout de même, quand je suis rentrée, cette nuit, à trois heures, elle ne dormait pas encore, et je l’ai bien entendue qui pleurait.
Le père Trébuc se contint.
—Bah! dit-il d’un air dégagé, elle rêvait peut-être. Vous savez, les cauchemars, comme on les appelle, c’est quelquefois méchant.
—Moi, je croyais plutôt à de l’indigestion. Il y avait fête chez vous, hier soir?
—Oui, pour ses vingt ans. Vous avez peut-être raison, Mademoiselle Jeanne. C’est peut-être bien ça.
Le père Trébuc respira quand la Choute, tirant sur sa laisse, entraîna la femme de chambre à sa suite. Que ne l’avait-elle entraînée plus tôt?
Ainsi Mousseline, à trois heures du matin, ne dormait pas. Elle pleurait, et on l’entendit de la chambre voisine.
—Indigestion? Non. Cauchemar? Pas davantage.
Elle savait donc et que le petit locataire du quatrième allait la demander en mariage, et que le père Trébuc avait refusé? Mais comment le savait-elle? Ils s’étaient donc vus, et avant et après? Mais où s’étaient-ils vus?
—Oh! y a maldonne, se dit le père Trébuc.
Comme un caillou un peu plus gros que les autres se trouvait sur son chemin, le père Trébuc l’envoya, d’un coup de pied franc, à trente mètres de là.