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Mousseline

X

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LE même jour, vers quatre heures, madame Loissel, avant de sortir, s’était arrêtée devant la loge de la mère Trébuc.

Elle avait des nouvelles du malade. Il était calme, il reposait. Mademoiselle Baudetrot, la sage-femme, qui savait soigner les hommes, ayant été pendant quatre ans infirmière sur le front, espérait que la grippe serait bénigne.

Sa femme de ménage ne devant revenir qu’à sept heures, monsieur Daix priait la mère Trébuc de lui acheter l’Intransigeant, et de le lui monter, dès que les journaux du soir arriveraient dans le quartier.

—Surtout, m’a-t-il dit, que Madame Trébuc prenne la troisième édition.

—Je ne l’aurai pas avant six heures.

—Eh bien! à six heures.

La mère Trébuc semblait contrite de ne pas pouvoir monter tout à l’instant son journal à ce pauvre monsieur Daix.

—Voici sa clef, ajouta madame Loissel. Il vous prie de sonner trois fois et d’entrer: il comprendra que c’est vous, avec l’Intransigeant.

—Il pense à tout! dit la mère Trébuc, pleine d’admiration.

—Preuve qu’il n’est pas trop gravement malade.

—Ça, c’est vrai. Quand on a la fièvre...

Elle s’interrompit. Une auto venait de stopper devant la maison, et une trompe lançait des appels.

La mère Trébuc n’eut pas besoin de se déranger.

—Le fiancé de Mademoiselle Coupaud, annonça-t-elle, non sans un léger dédain à peine perceptible pour quelqu’un qui ne la connût pas.

Tous les jours, vers quatre heures, il appelait ainsi sa fiancée, qui l’attendait.

—Jolie façon d’appeler! observa madame Loissel. Les jeunes gens d’aujourd’hui sont d’une insolence, en vérité!

—Que voulez-vous? dit la mère Trébuc. Les hommes sont comme sont les femmes. Mademoiselle Coupaud n’a qu’à ne pas lui répondre, il montera bien jusqu’au troisième pour la chercher, allez!

—Peut-être, Madame Trébuc. Il s’en fatiguerait peut-être. S’il a choisi Mademoiselle Coupaud, elle a raison de ne pas le perdre; elle est intelligente, cette petite.

Les appels de la trompe continuaient.

—Vous pouvez être tranquille que, pour pas le perdre, elle fera tout ce qu’il voudra, allez, Madame Loissel, et autre chose aussi, allez. Du moment qu’il est riche...

—Ah! l’argent! exclama sans aigreur madame Loissel.

Elles se turent. Elles avaient entendu s’ouvrir, puis se fermer, la porte de l’escalier.

Une femme passa devant la loge en courant.

Presque aussitôt, dehors, la portière du taxi claquait, et la voiture démarrait.

—En voilà jusqu’à sept heures à danser, dit la mère Trébuc.

—Cette jeunesse est sans pitié, murmura madame Loissel. Il faut qu’elle n’ait pas de cœur pour s’amuser ainsi après une guerre pareille. Nous avons perdu quinze cent mille hommes, Madame Trébuc, quinze cent mille hommes jeunes, bien portants, bien solides, parce qu’on prenait les plus beaux pour les tuer, et il y en a qui dansent!

—Et tant de misère, Madame Loissel!

Mais madame Loissel refusait de se plaindre. Comme si l’allusion de la mère Trébuc lui échappait, elle répliqua, dure:

—Ces vainqueurs-là, Madame Trébuc, ils méritaient d’être vaincus.

La mère Trébuc ne répondit pas. Les yeux de madame Loissel se mouillaient.

—Laissons! dit-elle courageusement.

Puis, changeant de ton:

—Savez-vous ce que vous devriez faire, Madame Trébuc?

—Quoi donc, Madame Loissel?

—Il y a là-haut un brave garçon, qui ne vivra peut-être pas bien vieux. Il y a ici une brave petite fille, qui a eu de la vertu, à ne pas se perdre au milieu de tous ces énergumènes. Voulez-vous un conseil?

La mère Trébuc était anxieuse.

—Au lieu de monter son Intransigeant à ce garçon, tout à l’heure, votre fille sera rentrée assez tôt? envoyez-le lui par votre fille.

—Oh! s’écria la mère Trébuc.

Elle était effarée.

—Quel mal y aurait-il? Ils ne se sont peut-être jamais parlé: l’occasion est à saisir, poursuivit madame Loissel.

—Ça, je suis sûre qu’ils ne se sont jamais parlé. Ma fille ne se permettrait pas...

—Vous le lui permettrez.

—Je ne peux pas, Madame Loissel, je ne peux pas. Non, vraiment. Si mon mari le savait...

—Ne le lui dites pas.

—Non, non, Madame Loissel, je vous jure. Il le saurait. Je ne peux pas, ça ne serait pas convenable.

—Vous avez tort, Madame Trébuc.

Mais la mère Trébuc hochait la tête, tandis que madame Loissel, affirmant, de la tête aussi, que la mère Trébuc avait tort, s’en allait enfin, sans un mot de plus.

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