CHAPITRE PREMIER Paris-Moscou en six semaines (continued 2)
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Encore une halte qui dure toute la journée ; je suis brisée des nuits sans sommeil et je pense encore une fois que je finirai par laisser ma vie dans ce voyage.
Au soir nous repartons et, après avoir roulé toute la nuit et toute la matinée, les locomotives, chauffées au bois ne font guère plus de trente kilomètres à l’heure, nous nous trouvons à la frontière russe.
Je comptais entonner l’Internationale en pénétrant enfin sur le territoire béni du communisme, mais tout mon enthousiasme est parti, je suis trop malheureuse. Si encore je n’avais à endurer que des souffrances matérielles, ce ne serait rien. Je souffre d’être séparée de mon milieu, d’être avec des gens d’une culture inférieure qui ne voient guère en moi autre chose qu’une vieille femme et qui me traitent comme telle avec, en moins, les égards que la civilisation donne à ceux qui ont le malheur d’avoir l’expérience qui ne s’acquiert qu’avec les années.
D’ailleurs l’enthousiasme n’anime personne. Même l’Italien au caractère insouciant qui chantait toute la journée à la mission se tait maintenant. Il n’y a, pour se réjouir, que la jeune Australienne.
Je m’étais demandé comment l’idée d’aller servir la Russie avait pu germer dans une telle personne. Elle ne sait rien du communisme et ne sort, lorsqu’elle en parle, que des puérilités ; elle passe tout son temps à manger, car elle a une malle pleine de provisions, et, quand elle ne mange pas, elle flirte avec trois hommes, mes deux « fils », et son compagnon de voyage. A l’annonce qu’enfin on est en Russie, elle ouvre la lourde porte ; c’est la nuit, mais cela ne fait rien, elle veut voir quelque chose du pays tant désiré. Jolie fleur d’idéal, poussée toute seule au milieu des chardons vulgaires.
Encore un arrêt, et on détache notre wagon qui reste seul ; pourquoi ? Mystère. On nous dit que nous ne partirons qu’après-demain. Sur les voies il y a des trains qui stationnent, sans doute pour longtemps, car aux portes des wagons, des wagons à bestiaux peints en rouge, sont apposées de petites échelles qui facilitent la montée et la descente. L’un des trains est rempli de soldats qui ont l’air de camper là. Des wagons sont organisés en salles à manger, d’autres en bureaux. Aux panneaux, les portraits de Lénine et de Trotsky. Je vois une femme soldat, la première ; elle est vêtue comme ses camarades hommes, sauf qu’elle a une jupe ; dans sa main, elle porte un fusil. Je voudrais m’approcher d’elle, lui parler, mais les avanies multiples que j’ai endurées dans ce terrible voyage m’ont affligée d’une misanthropie invincible, et je me dis que cette femme n’est peut-être qu’une brute, elle aussi.
Un autre train est plein de gens qui quittent la Russie. Ils campent là depuis longtemps sans doute, car devant les wagons ils ont installé des cuisines. Ils font cuire des pommes de terre, des ragoûts. Je crois d’abord que ce sont de pauvres gens qui fuient la Russie affamée. Mais non ; à travers les portes ouvertes des wagons on voit, au milieu d’un désordre indescriptible de chiffons et de meubles, de riches samovars qui brillent. Des femmes, par-dessus des robes haillonneuses, ont de magnifiques manteaux de fourrure. Ce sont des juifs lithuaniens qui retournent dans leur pays.
Nous allons voir une petite ville, le conducteur, quelques camarades et moi.
Elle est à cinq kilomètres. Nous traversons un beau pays de collines et de lacs ; volontiers, on villégiaturerait là. Mais c’est sauvage, me dit un Russe qui connaît le pays : vous ne trouveriez rien du bien-être que donne la civilisation. Les champs sont cultivés ; il me paraît y avoir beaucoup de blé. La ville est mal tenue ; les pavés pointus rendent la marche très difficile et il y a partout des trous. Nous entrons dans une boutique pour acheter à manger, impossible, des prix fantastiques pour des aliments sordides.
Les habitants ne disent rien à mes camarades qui portent l’uniforme de l’armée rouge ; mais ils éclatent de rire en me voyant et ils me crient des insultes que je ne comprends pas.
J’ai le malheur d’être femme, et moi qui croyais que la femme était affranchie dans ce pays, qu’elle avait droit de cité au même titre que l’homme.
Je vois qu’ici il y a beaucoup à faire pour élever les gens, je ne dis pas jusqu’au communisme, mais seulement jusqu’à la civilisation.
Au centre de la ville un marché minable. Tout de même, on y trouve du fil, des aiguilles, du savon ; le blocus s’est amendé.
Les maisons sont en pierre, mais lézardées, et abandonnées, un désordre et une saleté dont nous n’avons pas idée. Au bord d’un lac magnifique est un jardin public. L’endroit serait ravissant si un peu de notre Europe passait par là.
Notre conducteur découvre, ô bonheur ! le restaurant soviétique. Pour une petite fortune, nous y mangeons une soupe à peu près passable, un riz semblable à de la colle, arrosé d’un verre de thé. Nous payons parce que nous sommes étrangers, les ressortissants ne paient pas ; ils apportent leur carte de « paioc ».
Nous rentrons, la soirée s’annonce très froide, déjà. J’ai l’idée d’aller chercher du bois mort dans la forêt voisine ; un camarade, avec un morceau de tôle et un vieux bout de tuyau confectionne un poêle. Dans le vent, ce poêle tire effroyablement, les flammes montent très haut, des étincelles sont projetées au loin. J’ai peur que le feu ne prenne à notre wagon : quelles seraient pour nous les conséquences ? Je n’ose pas y penser, dans ce pays où tout est militarisé.
Enfin, le matin du troisième jour, j’entends les enfants des familles émigrantes crier joyeusement : « paravoz, paravoz » (locomotive). Une locomotive arrive, en effet : on forme un train auquel on accroche notre maison roulante ; nous voilà partis.
Les villages défilent ; maisons de bois aux nombreuses petites fenêtres ; quelques grandes gares, elles sont lamentables d’abandon, de désordre et de malpropreté. Sans doute, cela tient au pays plus qu’au régime : car j’ai déjà remarqué que la gare de Riga, capitale de la Lettonie, est très sommairement aménagée.
Toute une population en haillons s’agite dans les gares ; les spéculants, surtout des enfants, crient les cigarettes, les pommes. Pas de boissons. Toute gare a sa tchaïnaïa, désignée au voyageur par une théière peinte sur la porte. On donne là de l’eau bouillante dans laquelle on n’a qu’à jeter le thé dont le voyageur précautionneux porte toujours un paquet dans sa poche.
Encore un arrêt ; cette fois, il est sérieusement question de nous changer de wagon ; serait-ce enfin le wagon diplomatique ?
Non, ce n’est qu’un wagon de troisième en très mauvais état. Et on a failli nous l’interdire parce que les « papiers » n’étaient pas prêts. Je manifestais l’intention d’y monter quand même, quitte à abandonner ma pauvre valise ; on se récria contre une pareille indiscipline.
Enfin, voilà les papiers. Quels papiers ? Mystère. Tout est mystérieux pour moi depuis que j’ai quitté X… Quand je demande un renseignement, on ne me répond pas autrement que par un regard de dédain qui s’adresse, je crois, à mon sexe.
Nous sommes en règle ; allons, tant mieux, et je finis par croire que j’ai de la chance, car le train part. Encore cinq minutes et nous restions là, jusqu’à quand.
Tout délabré qu’il soit, ce wagon est superbe en comparaison de l’autre. Il est aménagé à la russe ; pas une place de perdue tant dans la troisième dimension que dans les deux autres.
Partout des planches, repliées le jour et qui, relevées la nuit, deviennent des lits, durs à la vérité, mais quand même confortables, car on peut s’étendre. Il y a deux planches dans la hauteur du wagon, ce qui fait avec la banquette, trois lits. Mêmes dispositions dans le couloir ; en somme, neuf personnes peuvent dormir à l’aise dans un compartiment.
Nous sommes dans le rapide, demain nous serons à Moscou ; enfin, voilà six semaines que j’ai quitté Paris.
Une dispute éclate dans le compartiment ; c’est l’Australienne et ses trois flirts : l’ouvrier russe qui l’accompagne depuis l’Australie l’a traitée de personne immorale. Naturellement, elle se fâche ; elle crie, pleure, emplit le wagon de ses récriminations. Les Italiens prennent parti et tous ces révolutionnaires sont tellement absorbés par l’intéressante discussion qu’ils ne voient pas qu’on est à Moscou et qu’il faut descendre.