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Mon voyage aventureux en Russie communiste

CHAPITRE II Mon séjour à Moscou (continued 2)

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Un pope, qui stationnait là depuis longtemps s’étonne de l’injustice criante ; il demande à ses voisins comment il se fait que la dame puisse être ainsi privilégiée.

— Ce n’est pas étonnant, lui dit-on ; c’est une sodkom. Le pope n’est guère mieux renseigné, mais c’est un homme avisé et il se dit en lui-même : « S’il suffit d’être sodkom pour passer tout de suite, je vais dire que je le suis. »

Le voilà qui sort du rang, entre dans l’édifice et dit au fonctionnaire qui distribue les paiocs : « J’ai le droit d’être servi de suite, je suis « sodkom ».

L’employé, scandalisé, au lieu de faire droit à la demande du pope, appelle un agent de la tchéka et le fait conduire en prison sous l’inculpation de sodomie.

Evidemment ce pope, âme innocente et pure, n’avait pas compris toute la portée du titre qu’il s’octroyait avec tant de désinvolture.

Le code que les bolcheviks ont rédigé à la hâte sur le mariage marque un très grand progrès en comparaison des lois similaires du monde entier.

Pas de formalités compliquées ; les fiancés, sans demander le consentement de personne, vont devant le fonctionnaire déclarer qu’ils veulent se marier ; on les marie.

La femme ne perd pas son nom en se mariant ; entre les deux époux, la loi établit l’égalité complète ; la femme ne doit pas obéissance à son mari et, quant à la protection, la femme la doit au mari, comme le mari la doit à la femme lorsque l’un ou l’autre sont hors d’état de travailler.

L’adultère n’est pas un délit ; la femme peut même l’avouer publiquement, en allant déclarer au fonctionnaire que l’enfant dont elle est grosse n’est pas de son mari, mais de tel autre homme (art. 340).

Le divorce est aussi facile que le mariage ; il est accordé sur la volonté d’un seul des époux.

La destruction des vieilles lois qui régissaient l’union des sexes a eu certaines conséquences fâcheuses. Un grand nombre d’hommes ont, paraît-il, profité des nouvelles libertés pour abandonner leur vieille femme et en prendre une jeune.

C’est fâcheux, mais on ne fait pas de progrès sans léser quelqu’un. Dans l’ensemble, la liberté sexuelle est une bonne chose, elle affranchira la femme.

Pas d’émancipation réelle pour la femme tant qu’elle recherchera dans l’homme le soutien de sa vie. Elle ne devient vraiment libre et responsable que lorsqu’elle doit travailler pour vivre. Et les enfants ? L’avenir, c’est l’éducation par l’Etat. En attendant, la mère a droit à une allocation, ainsi qu’à une réduction du temps de travail.

J’assiste à la première séance du « Congrès des Jeunesses ».

Les membres s’y rendent en groupes ; jeunes gens et jeunes filles, au pas militaire. Quatre ou cinq mille personnes environ dans la salle. Tout le monde est très mal habillé, mais fort gai. On ne dirait pas que toute cette jeunesse mange du pain noir et pas grand’chose avec ; ils n’ont pas l’air de souffrir, ils rient et chantent en attendant l’ouverture de la séance.

Pas une femme sur l’estrade. Le président ouvre le congrès, puis Trotsky s’avance, soulevant dans l’assistance des tempêtes de bravos. Il parle de l’ultimatum de la Pologne et de la guerre qui menace. C’est la France, foyer des idées nouvelles autrefois et aujourd’hui boulevard de la réaction, qui excite la Pologne à faire la guerre à la Russie. Elle veut à tout prix empêcher le communisme de s’organiser.

On dit Trotsky très éloquent, mon ignorance de la langue m’empêche de m’en rendre compte, je constate seulement qu’il parle avec beaucoup de chaleur.

J’assiste aussi au « Comité Exécutif des Soviets ». Il se tient dans une salle toute ronde d’un palais du Kremlin. Partout des drapeaux et des bannières rouges avec des inscriptions communistes. Devant chacune des nombreuses fenêtres, le buste ou le portrait d’un précurseur de la Révolution. Au fond de l’estrade de bois qui n’est pas encore achevée, un énorme buste en plâtre de Karl Marx.

Rien du protocole de nos assemblées parlementaires. Sur l’estrade le président, le camarade Kalénine, est en casquette, il fume la pipe. Beaucoup d’autres dignitaires fument la pipe également.

Pas de femmes sur l’estrade à part les dactylos qui vont et viennent, des papiers à la main.

Dans l’hémicycle, à gauche, je vois une vieille dame aux cheveux blancs ; Alexandra Kollontaï est debout auprès d’elle, dans une attitude pleine de respect. C’est Mme Lénine ; je la reconnais de suite, parce qu’on m’a dit qu’elle a une maladie dont le diagnostic est facile à faire.

Bientôt on fait sortir tous les invités, Mmes Lénine et Kollontaï sortent aussi ; il y a séance secrète. Il s’agissait, me dit-on le lendemain, d’une affaire très grave. Des ingénieurs, employés à l’électrification de la Russie, ont saboté le travail. On les a arrêtés ; ils seront fusillés pour l’exemple.

On devient indulgent pour le désordre russe lorsqu’on voit combien le pays est rempli d’ennemis, à l’intérieur comme à l’extérieur. L’hostilité des classes moyennes, que l’on disait enrayée, ne l’est pas, tant s’en faut. Que d’intellectuels n’ont accepté de servir la Révolution que pour détruire son œuvre en détail.

Après des démarches multiples, j’ai pu me procurer un billet pour le « Soviet de Moscou ». Je suis juchée tout en haut dans une tribune ; on ne me fait pas honneur. Ce qui est plus fâcheux, c’est qu’à cette place, il n’y a autour de moi que des ouvriers qui ne savent pas un mot de français et que de cette façon je ne puis obtenir aucune explication.

Là non plus, pas de femmes sur l’estrade, seuls des hommes prennent la parole.

La tribune est d’abord occupée par un vieillard à barbe blanche ; j’apprends le lendemain que c’est un menchevik. Trotsky vient ensuite ; il est ovationné ; son discours porte sur la guerre éventuelle avec la Pologne qui est la question brûlante. Tout ce que je peux saisir, c’est que derrière la Pologne il y a la France. C’est la France qui pousse à la guerre. Ce pays qui est aujourd’hui le plus réactionnaire du monde, voudrait anéantir la Russie communiste ; mais l’armée rouge est là.

Il y a ce dimanche matin une revue sur la place Rouge. Je m’y rends, mais un barrage de soldats m’arrête, impossible de passer sans « propuska ». Il faut à Moscou des « propuska » pour la moindre réunion : précaution contre les attentats. Je retourne à l’hôtel, mais le « commandant » du bureau 34 qui m’est décidément hostile — pourquoi ? Dieu le sait — me refuse. A force d’insister, je finis par obtenir le papier et me voilà dévalant la Tverskaïa vers la place Rouge. Je montre mon « propuska » ; il paraît qu’il n’est pas bon. Pourquoi ? je finis par m’en rendre compte. Tout le monde a un « propuska » écrit à l’encre rouge ; le mien est écrit à l’encre noire ; donc le soldat ne sait pas lire ; seule la couleur de l’encre le guide, j’insiste : je prononce le sésame qui, en théorie, doit m’ouvrir toutes les portes : « la délégat » (je suis déléguée). On m’envoie à un officier qui par bonheur sait lire, il me laisse passer.

Il y a une élévation de terrain en bordure du Kremlin ; elle est remplie de tombes : on a enterré là quelques étrangers morts dans les batailles révolutionnaires et aussi des délégués au dernier Congrès International qui ont péri récemment dans un accident de chemin de fer. Le public s’entasse sur ce terre-plein pour assister à la revue.

Il y a soixante mille soldats, parmi lesquels, je l’ai dit, deux cents femmes, tous bien équipés : tunique kaki descendant jusqu’aux pieds, casque pointu en toile kaki, orné d’une étoile soviétique en laine rouge. Pas de galons ; seuls le drap et la coupe des vêtements désignent les officiers supérieurs.

Devant le Kremlin on a aménagé une tribune pour les orateurs ; un délégué allemand, puis Trotsky haranguent l’armée qui manifeste par des hourrahs son approbation.

Mes deux ex-fils que je rencontre là sont choqués de ce que cette armée ressemble aux autres. J’essaie de leur expliquer qu’il n’y a pas plusieurs façons de transformer une cohue en une force agissante. Un révolutionnaire doit préférer voir, au service de ses idées, l’armée qui marche à la victoire que la foule émeutière vouée à l’écrasement.

Le spectacle de Trotsky acclamé par les soldats me rappelle des lectures ; je pense aux revues de Quintidi, de Bonaparte, sur la place du Carrousel. Le rapprochement n’est pas de nature à me choquer ; pourvu que Trotsky reste dans les idées qui l’ont porté au pouvoir. Je n’ai pas le préjugé de la forme du Gouvernement : une République peut être très réactionnaire, par exemple la République Française au moment où j’écris. Trotsky a des qualités de conducteur d’hommes, parmi lesquelles une énergie et une activité rares ; et je ne suis pas de ceux qui, au nom d’un fatalisme qu’ils attribuent à Marx, nient la valeur des hommes et leur influence sur les événements. L’homme ne peut rien en l’absence des circonstances ; mais les circonstances sans les hommes capables de les accoucher n’enfantent rien. Nous avions eu en France, en 1919, une situation révolutionnaire : si un Lénine et un Trotsky possédant la confiance des masses avaient existé chez nous, nous serions probablement à l’heure actuelle un état communiste.

Après les discours, l’armée défile ; l’infanterie avec son bataillon de femmes-soldats, les mitrailleuses, l’artillerie légère, le génie, les tanks.

En marchant, l’armée chante des chansons révolutionnaires. Voici ce que j’ai pu en retenir :

LA CHANSON DES SOVIETS

I

Ecoute ouvrier La guerre est commencée Laisse-là tes outils Prépare-toi à marcher

Refrain

Hardis au combat nous irons Pour les Soviets Ensemble nous mourrons En luttant pour eux.

II

Voilà les tranchées Les balles sifflent Les obus explosent Mais l’armée rouge ne se rend pas

III

Vive notre Lénine Le chef de l’Internationale Vive notre Trotsky Le chef de l’armée Rouge

Cette chanson, me dit-on, a pris le Pérékop, une forteresse très importante de Crimée.

Voici maintenant la chanson des marteaux, ou plutôt ce que j’ai pu en retenir :

Nous sommes les forgerons D’un monde meilleur Nous forgeons le fer sur l’enclume. Lève-toi, lève-toi marteau dur Lève-toi et frappe au cœur Les ennemis de la Révolution.

L’armée rouge comprend outre l’infanterie, la cavalerie, le génie et l’aviation ; une sixième arme, la propagande ; Trotsky renouvelant Saint-Just, va enflammer de sa parole les armées au combat ; il parle jusque sous les balles. Un grand nombre de militants, hommes et femmes, sont chargés de missions analogues.

On m’a dit de me tenir prête à onze heures et demie pour aller visiter un établissement d’enfants.

Nous allons d’abord au siège de la section féminine du Parti ; un grand bâtiment plein de bureaux où travaillent des femmes de tous genres. Je revois l’ancienne paysanne aux traits énergiques ; bientôt arrive la camarade qui doit nous conduire et qui est l’inspectrice générale des établissements d’enfants. Elle ne ruine pas la République des Soviets par sa coquetterie, la pauvre femme : elle porte des vêtements de hasard, ses chaussures sont déchirées. Sans doute elle a mal aux dents, car elle porte un mouchoir blanc en mentonnière. Après une de ces longues attentes auxquelles je commence à m’habituer, l’auto demandée arrive. J’y prends place avec ma conductrice et quelques dames qui ont voulu profiter de l’occasion.

L’Institution est à soixante kilomètres, nous sortons de Moscou et nous nous engageons bientôt dans une magnifique forêt de sapins ; la route est très belle. En chemin, l’inspectrice générale avoue qu’elle n’a pas mangé depuis la veille. Je ne puis offrir à la pauvre camarade que quelques morceaux de sucre oubliés dans mes poches ; elle les mange. Cette femme est encore une de ces héroïnes obscures qui, si elles étaient plus nombreuses, assureraient le succès du communisme.

Notre auto file avec rapidité, nous traversons des villages et sur notre passage les paysannes, prises d’une peur tout à fait comique, se sauvent dans leurs maisons.

Les villages ne semblent pas misérables. Nous sommes dans la province de Moscou et la récolte, surtout la récolte des pommes de terre, a été très abondante. Les maisons sont uniformément faites de troncs d’arbre disposés en travers ; elles ont de nombreuses petites fenêtres d’un effet gracieux. Tout le monde est sordidement habillé et pieds nus.

Bientôt il faut s’arrêter dans les villages ; le chauffeur ne sait pas le chemin et doit demander. Les paysans, la première impression passée, sortent, et les enfants, plus hardis, s’accrochent à notre voiture. On donne à l’un la permission de monter pour nous montrer le chemin ; il nous guide pendant deux ou trois kilomètres.

Les routes sont fort belles, je l’ai dit, malheureusement il n’y en a pas beaucoup ; mais cela n’embarrasse pas notre chauffeur, qui engage l’auto à travers champs. Nous sommes effroyablement cahotées, mais j’ai déjà fait mon apprentissage sur les pavés de Moscou et je ne m’en fais pas… nitchévo !

Après bien des détours nous arrivons enfin au monastère où est la colonie. C’est une construction sans caractère, sauf la chapelle, qui est byzantine. A notre entrée des enfants, filles et garçons, accourent et un jeune pensionnaire, avisé entre tous, s’écrie : « Voilà les femmes de Lénine ! » Fichtre !

Mais les nonnes viennent à nous ; elles sont vêtues de noir et leur costume rappelle plutôt la paysanne que la religieuse ; nous descendons de voiture.

Le monastère a gardé en partie son ancienne affectation. On a renvoyé la supérieure et conservé les sœurs ; la colonie d’enfants a été jointe au couvent en une manière de symbiose.

On nous fait entrer dans une pièce qui servait autrefois de salon à la Mère supérieure. L’ameublement est fort simple : buffet en bois jaune, canapé et fauteuils recouverts d’étoffe. Cela ressemble à un salon petit bourgeois ; mais les murs blanchis à la chaux donnent une note très pauvre.

On a prévenu le directeur, il vient nous recevoir. C’est un homme encore jeune ; il est vêtu d’un paletot de toile et chaussé de hautes bottes, le tout maculé de boue ; il revient des champs. En dépit du costume, cet homme n’a rien de paysan, il ressemble à un ingénieur agronome, l’expression de son visage est très intelligente.

Il y a, nous dit-il, dans la colonie, deux cent soixante enfants. Tout d’abord l’établissement était dirigé par un Soviet composé des professeurs, des habitants du village et même de quelques élèves. Cela marchait très mal, les paysans intriguaient, on montait la tête aux enfants contre les professeurs qui ne plaisaient pas : la zizanie était en permanence.

Le Gouvernement a dissous le Soviet et nommé un directeur responsable : depuis ce temps, la colonie prospère.

Une partie des nonnes, elles sont deux cents, s’occupent des enfants. Elles leur apprennent à coudre, à fabriquer ces bottes de feutre que les Russes portent en hiver.

J’ai vu un enfant de dix ans qui est déjà un bon petit cordonnier. Il montre avec fierté la paire de bottes qu’il vient de terminer.

Je ne suis pas enchantée. Je préférerais voir cette colonie d’enfants pauvres sous les aspects d’un brillant lycée. Si on a fait la Révolution, n’est-ce pas pour mettre les pauvres au niveau des riches ? J’apprends aussi que les enfants travaillent aux champs, et cela ne me plaît pas beaucoup non plus, surtout quand je vois que les salles de classe ne sont pas encore organisées ; il est vrai que nous sommes dans la période des vacances.

Il y a une grande salle avec une scène. On apprend aux enfants à jouer la comédie : c’est plus intellectuel.

Tout est très proprement tenu, mais incroyablement pauvre. Dans les dortoirs, des lits en bois blancs très bas et pauvrement garnis d’une paillasse. Dans un atelier, des petites filles, sous la direction des religieuses, se fabriquent avec des bouts de chiffon et de la bourre de laine, des couvertures pour l’hiver.

Les enfants sont fort mal vêtus, mais ils paraissent en bonne santé. Dans la cour ils nous entourent et nous sourient.

Le directeur paraît très fier de son œuvre à laquelle il se donne tout entier. Avec la culture des terres du monastère, il arrive à faire marcher la colonie en coûtant très peu au Gouvernement. Cette année, la récolte des pommes de terre, des choux et des carottes a été très abondante.

Naturellement nous demandons à voir aussi les nonnes. Nous visitons leurs ateliers où nous les trouvons occupées à broder des étoffes avec lesquelles elles confectionnent des sacs à main fort jolis. Elles peignent aussi des miniatures sur des couvercles de bonbonnière. Sur les murs de l’atelier il y a des tableaux religieux qui sont leur œuvre.

Autrefois, elles vendaient le produit de leurs travaux ; maintenant, il va au Gouvernement.

Plus loin, d’autres nonnes, moins favorisées, fabriquent des espadrilles en corde pour les mineurs du Don. Leur atelier est fort triste et la poussière continuelle rend le travail très malsain.

Dans la cour, les sœurs cordières filent le chanvre avec un métier à pédale. La durée du travail est de huit heures pour tout le monde.

Nous demandons à une religieuse si elle regrette son ancienne vie. Elle nous répond qu’elle était au couvent depuis vingt ans. Elle s’occupe avec plaisir des enfants parce que c’est une bonne œuvre, mais elle verrait avec joie le couvent redevenir ce qu’il était avant.

On n’a pas formellement interdit aux nonnes leurs pratiques religieuses, mais on s’est arrangé pour faire coïncider les heures du travail avec celles des offices. Les sœurs ont renoncé à la chapelle, et beaucoup s’émancipent jusqu’à sortir du couvent pour accompagner les enfants dans les musées et les excursions.

Les religieuses se sont méprises sur le caractère de notre politesse ; voilà qu’elles se concertent pour nous envoyer une délégation, afin que nous leur fassions rendre leur supérieure : le directeur doit intervenir. La Révolution n’est pas nécessairement grossière et brutale, mais tout de même elle est la Révolution.

Après la visite, le dîner. On nous sert au réfectoire, dans la vaisselle des religieuses qui est très belle. Les nonnes, curieuses, viennent tour à tour à la porte regarder manger « les femmes de Lénine ».

Notre repas est composé d’une soupe au poisson, d’un plat de riz au lait ; pour dessert on a du fromage blanc avec du sucre. Tout est sain et bien préparé. Quant à l’inspectrice, elle savoure ce festin qui est une vraie aubaine pour elle. D’ailleurs, il y a vingt-quatre heures qu’elle n’a pas mangé.

Cette sympathique inspectrice a de l’ambition ; elle voudrait étudier à l’Université Sverlof pour devenir une propagandiste politique. Elle fait valoir son âge encore jeune : vingt-neuf ans ; elle en paraît quarante. Les camarades la dissuadent ; elles lui disent qu’elle manque de la persévérance nécessaire et que l’étude l’ennuierait bientôt.

Le soir tombe, nous remontons en auto et partons. Nous arrivons bientôt à une rivière sur laquelle est un pont de planches à moitié pourries ; il faut descendre. Nous franchissons le pont et la voiture vide passe ensuite. Le Dieu des nonnes nous protège ; il n’y a pas d’accident.

En route, j’ai le plaisir d’assister à une séance d’application du système D. Sans prévenir, le chauffeur a stoppé ; au loin des paysans travaillent au milieu d’un champ ; il va les trouver. Pour quoi faire ? Nous allons le savoir tout de suite. Les paysans arrivent avec des sacs de pommes de terre ; ils en emplissent l’auto à tel point que nous ne savons plus où mettre nos jambes. En échange des pommes de terre, le chauffeur donne du naphte (pétrole brut) dont il a plusieurs bidons. Une camarade veut protester, mais l’homme répond que le naphte est à lui ; il l’a économisé ; Dieu veuille le croire.

Enfin, tard dans la soirée les pommes de terre et nous arrivons sans encombre à Moscou.

Munie d’une recommandation, je me rends un jour au commissariat de l’hygiène qui occupe un grand bâtiment dans une rue proche de la Tverskaïa. L’édifice est incroyablement bondé d’employés ; c’est une véritable foule dans les escaliers aux heures de rentrée et de sortie.

J’attends pendant deux heures le docteur Kallina qui n’est pas encore rentré. Pour atténuer mon énervement je cause avec les dactylos ; il y en a deux qui savent le français. L’une est farouchement anticommuniste. Tout le mal, dit-elle, vient de ce qu’on n’a pas écouté les menchevicks ; on est allé trop loin et maintenant il faut revenir en arrière. Elle tape avec colère sur un tas de journaux empilés sur son bureau. Lorsqu’on lit cela, dit-elle, on croit que tout est très bien ; la vérité, vous l’avez sous les yeux, n’est-ce pas ? Et puis, continue-t-elle, quand on n’est pas de l’avis du Gouvernement, on vous arrête, on vous tue, même ; c’est la terreur.

Je m’étonne que sachant cela, elle puisse parler avec ce sans-gêne, devant une demi-douzaine de personnes. Le fatalisme russe peut-être : Nitchevo, il n’arrive que ce qui doit arriver.

Enfin, le docteur Kallina vient ; il me donne une carte pour visiter l’hospice des Enfants Trouvés.

J’ai fait la connaissance dans son bureau d’une jeune doctoresse polonaise qui, celle-là, est une bolcheviste enthousiaste. Je corrige le français de quelques-uns de ses articles qu’elle traduit pour les publier ; tous peuvent se résumer en ceci qu’avant la Révolution, il n’y avait rien et que maintenant il y a tout. Cette jeune fille doit être sincère ; elle s’enthousiasme à la vue de deux ou trois ouvriers occupés au ravalement d’une maison ; enfin, dit-elle, on commence à réparer !

Celle-là non plus n’a pas mangé depuis la veille. Je tire de ma poche un morceau de pain blanc que j’ai touché le matin à l’hôtel, et le lui offre : elle est d’abord scandalisée. Comment, à l’Hôtel Luxe on a du pain blanc, alors que tout le monde a du pain noir, quelle injustice !

Je calme ses alarmes en lui assurant, ce qui est la vérité, que c’est par exception que nous avons reçu ce pain : habituellement, au « Luxe » comme ailleurs, on a du pain noir. Et pour la rassurer tout à fait je lui dis :

« Mangez sans scrupules, le pain est exécrable ! »

Je ne sais pas si l’ardente communiste a pu digérer sans remords ce pain du privilège et de l’injustice.

Jolie figure cette jeune doctoresse ; il y en a des mille comme elle, je l’ai dit, en Russie ; dévouement, honnêteté poussée jusqu’à la minutie puérile. Je pense par antithèse aux milliers d’hommes sans scrupules qui, dans les hauts emplois, s’enrichissent aux dépens de la pauvre Russie et je me dis que le sacrifice des premiers est bien inutile.

Je grelotte le jour dans mes vêtements d’été et la nuit sous mon unique couverture ; on m’a ri au nez lorsque j’ai demandé à l’hôtel une couverture supplémentaire. Mais la jeune doctoresse a pitié de moi et elle m’apporte son plaid. Elle est venue plusieurs fois pour me tenir compagnie ; mais… le garde-rouge qui veille… lui a refusé la porte parce qu’elle n’avait pas de « propuska ». N’entre pas qui veut à l’« Hôtel Luxe » : il faut un laisser-passer et c’est toute une histoire pour l’obtenir de la bureaucratie.

Ces « propuska », ils me rendront contre-révolutionnaire. Autrefois, lorsque je lisais Dumas père, je me disais que ces gens de la Grande Révolution devaient être bien heureux d’avoir une carte de civisme et de la montrer à toute réquisition. La réalité est bien différente ; les « propuska » sont une invention détestable.

La maison des Enfants trouvés a été fondée par Catherine la Grande. Les bolcheviks l’ont améliorée et, tout d’abord, ils ont réduit le nombre des lits, afin que les soins puissent être plus attentifs.

Mon étonnement est grand lorsqu’on me dit que les mères n’ont pas le droit de venir abandonner leur enfant et que les bébés hospitalisés ont été effectivement trouvés dans la rue.

La doctoresse de l’établissement m’explique que, si on permettait l’abandon, les mères viendraient en foule apporter leurs bébés. J’ai la tête pleine de la brochure de Mme Kollontaï sur l’élevage des enfants par l’Etat et je pense que le gouvernement devrait être enchanté de cet empressement des mères à lui donner leurs enfants. Je me rends compte qu’il y a très loin de la théorie communiste à la pratique. En cette matière, comme en bien d’autres, la misère générale a empêché la réalisation des programmes.

Nous parcourons les salles. Tout est peint au ripolin blanc et proprement tenu. Les contagieux, les syphilitiques sont isolés dans des services spéciaux. Il y a des nourrices qui, outre leur propre enfant en allaitent un autre.

Ma conductrice me fait comparer les enfants qui ont leur mère, à ceux qui ne l’ont pas ; la différence est grande, en effet. Mais cette démonstration de l’utilité des mères pour l’élevage des nourrissons me choque au plus haut degré ; je crois entendre Pinard, un de mes maîtres, qui n’était pas précisément un homme avancé. C’est que je suis venue pour voir le communisme, et non seulement je ne le vois pas, mais on n’a pas même l’air de se douter qu’il y ait quelque chose de changé depuis la Révolution.

L’allaitement maternel n’est nullement aussi indispensable que le prétendent ceux qui veulent maintenir la femme dans sa servitude ancestrale. Les enfants élevés au biberon dans les classes aisées de France, se développent en excellente santé. C’est une question d’hygiène et de soins éclairés.

Je comprends cependant que la misère doit excuser bien des choses ; surtout quand ma cicerone me raconte que l’hiver précédent, beaucoup de bébés ont été trouvés gelés dans leurs berceaux.

Le lendemain, je vais voir un hôpital. Il est proprement tenu et rappelle nos hôpitaux de province. Dans une salle se trouve une Française qui est là depuis six mois pour un rhumatisme déformant. Elle donnait des leçons de français à Moscou. Toute sa famille a disparu ; son mari est mort ; son fils a quitté la Russie ; elle est seule, vieille et malade. Elle nous sourit cependant, heureuse de parler français. Elle a vécu la guerre, la révolution, Kerensky, le Bolchevisme ; rien ne lui est arrivé de fâcheux. Nous la quittons en lui disant qu’elle va guérir, pieux mensonge ; elle est pour jamais hors d’état de gagner sa vie.

Elle ne s’est pas plainte du régime ; il n’en est pas de même du médecin qui m’accompagne et qui, lui, trouve le régime détestable. On lui a donné une mauvaise chambre il a droit à un paioc qu’il ne touche pas. Il a un traitement ridicule de quelques milliers de roubles par mois, le prix d’un kilo de pommes de terre. Heureusement, il fait de la clientèle, il a son appartement en ville et ne vient à l’hôpital que lorsqu’il y est obligé.

Au retour, je fais la connaissance dans la rue, d’un autre mécontent. C’est un jeune homme, autrefois bourgeois ; il a fait des études classiques et commencé une école d’ingénieurs. La Révolution en a fait un mécanicien pour automobiles ; il porte un pardessus de toile tout taché de cambouis. Il gagne bien sa vie, me dit-il, parce qu’il sait se débrouiller ; son métier, en outre, ne lui déplaît pas, mais la dégradation sociale qu’il a dû subir, fait de lui un ennemi furieux du bolchevisme.

Dans cette question des classes moyennes il y a, à mon avis, des torts des deux côtés. Les intellectuels, ancrés dans leurs préjugés n’ont pas voulu reconnaître la dictature du prolétariat et les ouvriers, remplis de leurs préjugés de classe, eux aussi, ont cru pouvoir se passer des intellectuels, ce qui est impossible à moins de revenir à la vie primitive, qui n’est en rien désirable.

Maintenant, on me connaît au Komintern, et le matin je prends souvent l’autobus rouge qui m’y conduit. Je remarque que dans les rues, les gens regardent haineusement cette voiture qui transporte des fonctionnaires détestés. Un anarchiste me dit un soir qu’on à tiré sur l’autobus et qu’une balle l’a effleuré. Je suis porté à croire qu’il a mal vu, mais le lendemain, je constate qu’il y a un trou rond à l’une des vitres de l’autobus. Décidément, ce Moscou est plein de dangers.

Je profite de ce que les employés commencent à m’avoir « à la bonne » pour demander un « propuska » qui me permette de visiter le Kremlin.

J’avais bien des fois tourné autour de cette forteresse, mais je n’osais m’avancer jusqu’à la porte. C’est que je sentais ne pas peser lourd avec ma petite carte violette de pensionnaire de l’hôtel Luxe ; et j’avais la hantise d’être arrêtée et oubliée en prison.

Enfin, j’ai le bienheureux papier, et l’entôlé qui, en sa qualité d’anarchiste, n’entre pas au Kremlin et n’a pas envie d’y entrer, émet en riant l’hypothèse que je pourrais bien ne pas revenir. Il tient à m’accompagner jusqu’à la porte et me dit un au revoir, ému. Au premier guichet, je montre mon « propuska », on me donne un papier rose et je franchis deux barrages de soldats ; me voilà dans la place.

Je passe sous la tour où se trouve la grosse horloge qui sonnait, dit-on, l’Internationale, au début de la Révolution.

Dans une rue à droite, la maison de Lounatcharsky, très originale, est peinte en vert, celle de Trotsky a moins de caractère ; elle est peinte en rose. Que de tristesses dans ces rues désertes ; sur une petite place, devant une chapelle, des soldats font l’exercice ; là-bas, sur la fameuse terrasse d’où Napoléon a contemplé Moscou en flammes, des enfants jouent au ballon. De temps en temps, un employé, misérablement vêtu, passe devant moi et disparaît bientôt dans une porte.

Je parcours la terrasse magnifique ; pas de banc, mais, devant le Palais de Lénine, il y a un chantier de bois où travaillent nonchalamment deux ouvriers ; je m’assieds sur une poutre. Le soleil radieux fait scintiller les coupoles dorées des chapelles ; les murs du Palais de Lénine, éclatants de blancheur, renvoient une lumière crue.

Rien n’est éternel. Autrefois, cette terrasse grandiose était pleine de dames frou-froutantes à la cervelle d’oiseau. Elles papotaient, intriguaient, flirtaient avec des hommes aussi futiles qu’elles, et le bonheur de tout ce monde était fait du malheur de millions d’ouvriers et de paysans.

C’était pour eux que l’ouvrier menait la vie triste de l’usine, travaillant sans espoir du seuil de l’adolescence, à la décrépitude finale. C’était pour eux que les paysans vivaient comme des bêtes, sans un rayon de culture intellectuelle pour illuminer leur existence. Enfin, le cataclysme est venu qui a tout balayé et il n’y a plus que cet abandon.

Evidemment, les révolutions ne sont pas belles. C’est une utopie que d’y chercher une régénération des hommes à leur feu purificateur. Ils sont ici ce qu’ils sont partout et j’ai retrouvé leurs égoïsmes, leurs duretés, leurs petitesses ; le sol tremble encore et pourrait bien les engloutir ; on dirait qu’ils ne s’en doutent même pas.

Quant à moi, je me sens comme une étrangère, aussi mon imagination franchissant les distances me transporte-t-elle à Paris. Là-bas, c’est la petite vie, ici aussi, décidément il n’y a rien qui vaille la peine en ce monde.

J’ai visité le palais impérial qui a été transformé en musée. Dans des vitrines, les vêtements des anciens tsars, leurs bijoux et leurs couronnes enrichies de diamants. On dit que ces diamants sont faux, je n’ai pas le moyen de le savoir.

Les vastes pièces sont très proprement tenues, les parquets soigneusement cirés. Seule une odeur insupportable de harengs grillés, la cuisine du concierge sans doute, jette le trouble ; elle rappelle que le peuple a pris possession du palais après en avoir chassé les empereurs.

Ce concierge, en dépit de ses harengs, doit être tsariste. Avec quel respect il ouvre les portes des appartements impériaux, avec quelle émotion il nomme et décrit les pièces du mobilier. Au contraire, lorsque nous passons devant les choses du régime nouveau, il dit avec dédain : « objets soviétiques » !

Il est de fait que les Soviets ne se sont pas ruinés en frais d’installation. Dans le riche salon où se tenait le Congrès, ils ont mis une misérable estrade en bois blanc recouverte de papier rouge. Cela fait un effet pitoyable ; l’impression d’éphémère que l’on ne peut pas ne pas avoir est pénible pour un communiste. Il est vrai que les bolcheviks ont bien d’autres chats à fouetter que de s’occuper de l’effet produit par leurs agencements sur les étrangers de passage.

Il y a dans le Kremlin de nombreuses chapelles qui datent des treizième, quatorzième et quinzième siècles. Certaines sont fort jolies. On restaure les peintures, on dégage les œuvres d’art que les régimes passés avaient stupidement recouvertes de planches.

On n’accusera pas les bolcheviks d’avoir négligé l’art ; ils l’encouragent même trop, à certains égards. Le cubisme est, on le sait, tout à fait à l’honneur à Moscou. La liberté absolue laissée à l’imagination des artistes nous a valu jusqu’à des statues en ficelle !

Dans le vestibule d’un établissement soviétique, je tombe en arrêt devant une sorte de tobogan de fer qui tient le milieu de la salle et dont la hauteur, de cinq ou six mètres, atteint le plafond. Au centre du tobogan sont deux cubes d’inégale grandeur ; le plus grand est en bas et le plus petit en haut. Ils sont en papier huilé et ressemblent à d’énormes pièges à mouches. Je me creuse la cervelle à chercher le sujet de cette construction bizarre ; ne trouvant pas, j’avise un voisin.

— Que diable est-ce que cela ?

— Cela, me dit d’un ton plein de respect mon interlocuteur, c’est la Troisième Internationale !

— Vraiment !

— Oui ; et le petit cube du haut c’est le Comité Exécutif !

Je me retiens pour ne pas pouffer ; c’est de la folie toute pure ; et il paraît que le générateur de cette merveille la voulait édifier sur une place de Moscou, elle aurait atteint une hauteur de trois cents mètres.

Le bolchevisme, telle la cornue de Nicolas Flamel, recèle les substances les plus hétéroclites ; le bien avec le mal, le progrès avec la démence.

Je suis peu allée au théâtre. La première période de mon séjour coïncidait avec les vacances, les théâtres étaient fermés. J’étais encore à Moscou quand ils se sont ouverts ; mais je n’avais plus d’argent et personne ne s’intéressait assez à moi pour me donner des billets.

J’ai assisté cependant à un concert et à un ballet russe. Le concert n’avait rien de remarquable, sauf que j’y pus voir dans le public la bureaucratie qui s’essayait dans son rôle nouveau de classe dominante. On chanta du classique et à la fin un comique dit des vers où on raillait les commissaires profiteurs ; malheureusement c’était en russe et je n’avais personne pour me traduire.

Une autre fois, j’ai grelotté pendant deux heures dans une salle glacée, à attendre un ballet annoncé pour huit heures et qui ne commença qu’à dix. Le public, lui, ne s’impatientait pas ; les gens bavardaient et riaient ; bah huit heures cela veut dire ce soir. Il faut être un occidental pour être constamment pendu à sa montre. Autant être ici qu’ailleurs, nitchévo !

Le ballet est très bien conçu et digne d’une meilleure scène. Le numéro le plus original est : la marche funèbre de Chopin. Un jeune homme dit d’abord des vers sur cette composition musicale, puis le rideau se lève. Au fond de la scène, une jeune fille, couchée sur un lit blanc, couvert de fleurs ; elle vient de mourir. Devant le lit une petite fille agenouillée prie ; à côté les parents en des attitudes de désespoir.

Au devant de la scène, le passé de joie ; jeunes filles et jeunes gens vêtus de blanc dansent des rondes. Mais la mort au visage affreux, à la robe sanglante arrive ; l’un après l’autre, les danseurs tombent à terre et elle les étrangle en grimaçant un rictus féroce.

Le public applaudit ce numéro, mais il ne le redemande pas ; il préfère des danses espagnoles fort banales qu’il couvre d’applaudissements et rappelle plusieurs fois.

En Russie, la profession de danseuse n’a pas le cachet d’immoralité qu’elle conserve encore chez nous. C’est un art comme un autre et on l’apprécie beaucoup. La petite fille de la donneuse de journaux de l’hôtel Luxe s’exerce à danser dans la salle de lecture. Comme elle n’a pas de musique elle chante une chanson pour marquer la mesure. La mère est très fière de sa « ballerine » qui n’a que six ans.

Voilà que je commence à me faire des relations. Un soir je suis allée chercher un pot d’eau bouillante à la cuisine ; j’ai disposé sur ma table recouverte d’une nappe blanche ma théière et mes tasses aux armes de la République des Soviets, j’ai sorti une boîte de lait condensé que je traîne depuis Berlin ; un reste de sucre : je reçois !

Deux hommes viennent me voir ; j’ai fait leur connaissance chez le fonctionnaire dont je parle plus haut. Nous parlons de Moscou, de la Révolution, etc., au bout d’une heure ils s’en vont.

Une angoisse m’étreint de cette conversation. Evidemment je comprends que je ne suis qu’une révolutionnaire théorique et que je manque d’estomac. Un des hommes a été président d’un tribunal révolutionnaire ; il se complaît dans la terreur. Parmi les hommes de notre Quatre-Vingt-Treize il apprécie surtout Carrier ; il trouve que ses bateaux à soupape étaient « un système très ingénieux » et qu’il faudrait imiter !

Je conçois la terreur comme une nécessité ; mais je pense qu’il faut ne l’employer que le plus rarement possible et ne jamais y prendre plaisir. Lorsqu’on prodigue la mort, les gens s’y habituent comme à toute autre chose et elle ne remplit plus son office qui est d’épouvanter l’ennemi.

Mais je ne connais la terreur que par les livres ; mon contradicteur a été officier, il a fait la guerre et la vie humaine, qui me semble à moi la chose la plus précieuse ne compte pas pour lui.

Le sommeil ne vient pas cette nuit-là ; pourquoi ? N’ai-je pas au cours de ma vie de militante entendu des centaines de conversations semblables ; combien de gens n’ai-je pas entendu fusiller en paroles et moi-même combien de fois ne l’ai-je pas été ? A Paris, cela me faisait rire parce que je savais bien qu’il ne s’agissait que d’un jeu ; la chose viendrait-elle jamais, en tout cas elle était très loin.

Ici on ne joue pas et sous les rues noires de la ville, il y a des caves où on pleure, où on désespère, où on meurt. Décidément j’ai besoin de tout un cours de révolution.

La terreur, à Moscou, est très intelligemment organisée. Point de ces charrettes pleines de condamnés qui longeaient en 1793 notre rue Saint-Honoré ; on n’exécute pas sur la place Rouge comme notre Révolution exécutait sur la place de la Concorde. Durant tout mon séjour je n’ai jamais vu tuer personne. J’entendais seulement dire que, la nuit précédente, on avait fusillé tel ou tel. Les Russes d’aujourd’hui sont plus psychologues que ne l’ont été nos ancêtres de la fin du XVIIIe siècle.

Tous les révolutionnaires russes ne sont pas insensibles.

Il y a eu des bourreaux qui sont devenus fous d’épouvante ; d’autres sont tombés malades. Aussi un Allemand, mon voisin de palier, à qui j’apprends un peu de Français, répète volontiers, lorsque la donneuse de journaux chante notre Carmagnole :

Tous les bourgeois on les pendra.

— Oui, on les pendra, mais il faut des spécialistes !

J’ai demandé mon passeport depuis longtemps, mais, par malheur, Souvarine est parti à Berlin ; je n’ai plus personne pour me pistonner, alors on me fait attendre. Tous les deux ou trois jours, je vais harceler les bureaux du Komintern ; rien n’y fait.

Et je n’ai plus d’argent. Il m’en faudrait absolument cependant ; je mange très peu de ce qu’on me donne et j’ai faim. Je sais que le « komintern » donne de l’argent aux délégués pour le retour ; si je demandais une avance ? Je prends d’abord conseil d’un camarade.

— Ne faites pas cela, dit-il, ce serait très mal apprécié. On vous entretient ; donc vous ne devez pas avoir besoin d’argent ; si vous ne pouvez pas vous en passer, c’est que vous n’êtes pas communiste.

— Que faire, alors ?

— Vous avez bien quelques babioles ; venez avec moi demain matin, j’ai un vieux pantalon de l’armée rouge ; nous irons vendre au marché.

C’est un marché en plein vent, tout au bout de la ville. Il y a là de tout : de la viande et des pendules, du beurre, des chaussures neuves et d’occasion, des vêtements, etc. D’anciens « bourgeois » viennent là vendre leurs bijoux, les bibelots qui ornaient leurs salons. Mais il y a peu de belles choses ; depuis quatre ans que la Révolution dure, ils ont eu le temps de tout vendre.

Comme chez nous, les pauvres « Crainquebille » sont persécutés par la tchéka en uniforme ; elle parcourt à cheval le marché et disperse les petits marchands ; je suis humiliée et attristée, mais je prends le parti de rire de mon malheur.

Sur les conseils du camarade qui m’accompagne, j’ai retiré l’étoile soviétique que je porte à ma casquette. C’est une honte d’aller spéculer ; on ne traîne pas au marché l’insigne du communisme.

J’ai sur mon bras ma chemise, une chemise d’homme que je porte pour la commodité et que j’ai achetée à Berlin. J’ai aussi les cigarettes que m’a octroyées le « Luxe » ; je ne fume pas. J’ai des boîtes d’allumettes, une savonnette fine de Berlin, un cahier qu’on a acheté pour moi en Lettonie.

Je me fais à moi-même un piteux effet ; pour attirer l’attention sur mon magasin portatif je crie : « Roubachka » chemise ; sans doute je prononce très mal, car on rit ; je prends le parti de rire aussi et on m’appelle « Américanska » l’Américaine. Au bout de dix minutes, j’ai tout vendu ; vingt mille roubles la chemise, quinze mille roubles les cigarettes ; quinze mille roubles le savon ; je suis riche.

De mes marchandises il ne me reste que le cahier ; c’est en vain que je l’ai offert, personne n’en a voulu ; « Ia nié pichou », je n’écris pas ; telle a été la réponse générale. J’en ai conclu que le Gouvernement des Soviets a encore beaucoup à faire pour la culture du prolétariat.

Le camarade a vendu cinquante mille roubles son pantalon de soldat, nos porte-monnaie sont pleins d’argent. Allons à la « stolovaïa » dis-je enthousiasmée. Mon camarade se décide, mais je lui fais l’effet du démon tentateur toujours prêt à entraîner dans le péché la pauvre humanité.

Ce qui me met du baume dans le cœur, c’est que j’entrevois de futures visites au marché. Toutes les semaines je touche des cigarettes, des allumettes ; j’ai l’espoir de toucher un savon ; j’irai vendre tout cela, et même au besoin un costume tailleur, j’en ai deux ; la petite montre que j’ai achetée à Berlin. Avec l’argent je pourrai me payer à l’infini des cacaos avec des petits pains à la crémerie de la Tverskaïa. Je me sens prise du génie de la spéculation !

Tout de même, j’ai hâte de partir ; mon inaction me pèse ; elle fait que les conditions matérielles de la vie tendent à occuper la place prépondérante dans mon esprit ; et j’ai dit combien elles sont mauvaises. Je souffre du froid. Il y a bien le chauffage central au « Luxe », mais on ne chauffe qu’un jour sur trois. J’ai pu obtenir de troquer mon caoutchouc satiné contre un manteau d’hiver. Après avoir passé par un certain nombre de bureaux, j’ai obtenu le sésame qui m’a ouvert les « Galeries Lafayette » de l’Hôtel Luxe. Ce n’est pas grand. Il y a là, accrochés à des penderies, des vêtements pour hommes et dames. Mon ex-fils le dictateur s’est déjà fait habiller ; il est tout fringant dans son complet noir. Je choisis un manteau de gros drap ; il est terriblement lourd et je suis écrasée, mais au moins je n’ai plus froid.

Les quelques camarades avec qui je pouvais causer un peu s’en vont un à un, et moi je reste. Je remue ciel et terre pour qu’on me donne mon passeport ; enfin, un soir, on m’annonce que je pars le lundi suivant. Je n’ose y croire, on a remis déjà quatre ou cinq fois mon départ.

— Non, me dit le camarade, cette fois vous partez pour de bon ; la personne à qui on a promis de donner votre passeport est de celles qu’on ne berne pas.

— Qui donc est-ce ?

— Trotsky.

— Ah !

En effet, le samedi on me remet mon passeport et le lundi matin je vais au « Komintern » toucher l’allocation pour le voyage. Dans l’antichambre, je trouve le commissaire qui m’a fait à X… des promesses qui ne se sont pas réalisées. Il commence par me reprocher mon départ ; la Russie a besoin de médecins, je dois rester. Ensuite, il trouve à redire à ma casquette d’homme : « La femme, dit-il, ne doit pas ressembler à l’homme, elle a une mission de charme », etc. Je suis atterrée. Faut il avoir fait trois mille kilomètres pour retrouver les clichés des esprits rétrogrades de Paris. Et moi qui m’imaginais la Russie tellement avancée que j’avais peur de ne pas l’être assez.

Je répondrais bien comme il le faut à ce bolcheviste qui est si peu féministe, mais j’ai peur de lui. C’est un commissaire, et bien que j’aie dans ma poche mon passeport et les six mille marks qu’on m’a alloués pour le retour, je sais qu’il n’aurait qu’un mot à dire pour qu’on m’empêche de partir. C’est pourquoi je me contente d’une échappatoire.

— Oh ! vous savez, Monsieur, je ne suis plus jeune et je considère ma mission de charme comme terminée.

Mais il ne veut pas me lâcher ; il me reproche l’argent que j’ai coûté aux Soviets et me dit que mon devoir est de rester en Russie. « Si les conditions sont mauvaises, fait-il, vous devez les supporter. »

J’ai à Paris mon cabinet de médecin, ma situation…

— Qu’est-ce que tout cela !

Mais on appelle le commissaire ; j’en profite pour m’esquiver sans demander mon reste.

En bas est l’autobus rouge où je monte pour la dernière fois le cœur ulcéré. Il pleut ; à la lumière grise qui tombe du ciel bas, Moscou m’apparaît infiniment triste. Les strophes d’un cantique qu’on me faisait chanter dans mon enfance me reviennent en mémoire :

« Tout n’est que vanité, « Mensonge, fragilité. »

Vérité profonde ; tout n’est que vanité ; rien dans la vie ne vaut la peine, et plus pessimiste encore que le moine du Moyen Age je n’excepte pas Dieu de la vanité universelle, parce que je sais que Dieu est humain.

Ma tristesse s’en va vite ; la vie, l’humanité, est-ce que je ne les connais pas ? J’ai l’expérience et je sais que si le but est illusoire, l’action est un besoin. Je ne voudrais pas de la vie de ces petits bourgeois penchés sur leurs gains ; ils sont acariâtres, maussades, tandis que moi, malgré toutes les pierres du chemin, je sens que j’aimerai la vie quand même, jusqu’à la fin.

Et je relis en pensée les réflexions du Candide, de Voltaire. « Je me demande, dit Candide, s’il ne vaudrait pas mieux être pendu, puis disséqué, ramer aux galères, etc., plutôt que de m’ennuyer dans cette vie tranquille. »

Je pense comme Candide, c’est pourquoi, tout en étant bien heureuse de quitter la Russie, je ne regrette pas d’y être allée.

Au diable la tristesse, je m’en vais ce soir ; c’est un jour de joie. Je vais écorner l’allocation du « Komintern » à la « stolovaïa » pour quitter la Russie sous une bonne impression alimentaire. L’après-midi est remplie par un tas de formalités. Je dois aller au Bureau de l’alimentation toucher la nourriture du voyage. Les anarchistes me suivent partout ; car ils savent bien qu’il leur en reviendra quelque chose. A eux ma livre de caviar de mauvaise qualité ; à eux ma demi-livre de beurre. Je n’emporte que le sucre, un énorme morceau de deux cent cinquante grammes que les employés ont négligé de casser, le thé, le pain et le gruyère qui est mangeable. On m’a donné un faux état civil que j’apprends par cœur ; c’est la quatrième fois que je change de nom depuis Paris.

Je suis si heureuse que je m’oublie jusqu’à danser sur le palier ; les deux anarchistes d’un ton aigre-doux, m’observent que ce n’est pas poli et surtout pas prudent. Ils ont raison ; je modère mes transports.

D’ailleurs un docteur allemand vient réfréner mon expansion. Il me dit un adieu plein de tristesse et me serre la main comme à l’enterrement. Au moins, fait-il, écrivez-moi… les camarades, on les voit s’en aller et après, on ne sait plus ce qu’ils deviennent. Je promets d’écrire dès que j’aurai quitté la Russie.

Je suis émue, mais je chasse vite les sombres pressentiments que le docteur m’a suggérés. Pourquoi m’arriverait-il malheur ? Bien d’autres que moi sont revenus de Russie ; je reviendrai aussi.

Le soir une magnifique limousine vient me prendre à l’hôtel. Un Allemand, qui était mon voisin de palier monte avec moi ; Nous devons voyager ensemble jusqu’à Berlin.

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