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Mesure pour mesure

ACTE QUATRIÈME

François Guizot translation

SCÈNE I

Appartement dans la ferme où habite Marianne.

MARIANNE assise, UN JEUNE GARÇON chantant.

CHANSON. Écarte, oh! écarte ces lèvres Ces lèvres si douces et si parjures; Et ces yeux brillants comme le point du jour, Flambeaux qui égarent l'aurore. Mais rends-moi mes baisers, Rends-les-moi Ces sceaux d'amour, scellés en vain, Scellés en vain.

MARIANNE.—Interromps tes chants, et hâte-toi de te retirer. Voici venir un homme de consolation dont les avis ont souvent calmé les murmures de ma douleur. (L'enfant sort; le duc entre.) Je vous demande pardon, monsieur, et je voudrais bien que vous ne m'eussiez pas trouvée si en train de musique. Excusez-moi, et croyez-m'en, ces chants adoucissaient mes chagrins; mais ils sont loin de m'inspirer de la joie.

LE DUC.—C'est bien, quoique la musique ait souvent la puissance de faire du mal un bien, et d'exciter le bien au mal.—Je vous prie, dites-moi: quelqu'un est-il venu me demander aujourd'hui? A peu près à cette heure-ci, j'ai promis de me trouver ici.

MARIANNE.—Personne n'est venu vous demander; je suis restée ici tout le jour.

(Entre Isabelle.)

LE DUC, à Marianne.—Je vous crois sans hésiter. L'heure est venue; c'est justement à présent. Je vous demanderai de vous absenter un peu. Il se pourrait bien que je vous rappelasse bientôt pour quelque chose qui vous sera avantageux.

MARIANNE.—Je vous suis toujours dévouée.

(Elle sort.)

LE DUC.—Nous nous rencontrons fort à propos, et vous êtes la bienvenue. Quelles nouvelles de ce digne ministre?

ISABELLE.—Il a un jardin entouré d'un mur de briques, dont le côté du couchant est flanqué d'un vignoble; à ce vignoble est une porte en planches qu'ouvre cette grosse clef; cette autre ouvre une petite porte, qui, du vignoble, conduit au jardin; c'est là que je lui ai promis d'aller le trouver au milieu de la nuit.

LE DUC.—Mais, en savez-vous assez pour trouver votre chemin?

ISABELLE.—J'ai pris avec soin tous les renseignements nécessaires, et par deux fois il m'a montré le chemin avec un soin coupable, en me parlant à l'oreille et par des gestes significatifs.

LE DUC.—N'y a-t-il point d'autres gages convenus entre vous qu'il faille observer?

ISABELLE.—Non, point d'autres: seulement un rendez-vous dans les ténèbres; et je lui ai bien fait entendre que mon tête-à-tête avec lui ne pouvait être que bien court; car je lui ai déclaré que je serais accompagnée d'un domestique, qui m'attendrait, et qui était persuadé que je venais pour les affaires de mon frère.

LE DUC.—Tout est bien arrangé; je n'ai pas encore dit un mot de tout cela à Marianne.—(Il l'appelle.) Êtes-vous là? Venez. (Rentre Marianne.) Je vous en prie, faites connaissance avec cette jeune personne; elle vient pour vous faire du bien.

ISABELLE.—Je le désire pour elle.

LE DUC, à Marianne.—Êtes-vous persuadée que je m'intéresse à vous?

MARIANNE.—Bon religieux, je le sais, et j'en ai reçu des preuves.

LE DUC.—Prenez-donc votre compagne par la main; elle a une confidence à vous faire. J'attendrai votre loisir; mais hâtez-vous: l'humide nuit s'approche.

MARIANNE, à Isabelle.—Voulez-vous faire un tour de promenade à l'écart?

(Elles sortent toutes deux.)

LE DUC seul.—O dignité! O grandeur! Des millions d'yeux perfides sont attachés sur toi! Des volumes de rapports, composés de récits faux et contradictoires, courent le monde sur tes actions! Mille esprits inquiets te prennent pour l'objet de leurs rêves insensés, et te tourmentent dans leur imagination! (Marianne et Isabelle rentrent.) Soyez les bienvenues. Hé bien, êtes-vous d'accord?

ISABELLE.—Elle se chargera de l'entreprise, mon père, si vous le lui conseillez.

LE DUC.—Non-seulement je le lui conseille, mais je le lui demande.

ISABELLE, à Marianne.—Vous n'avez que très-peu de choses à lui dire; quand vous le quitterez, dites-lui simplement, à voix basse: A présent, souvenez-vous de mon frère.

MARIANNE.—Reposez-vous sur moi.

LE DUC.—Et vous, ma chère fille, n'ayez aucun scrupule; il est votre mari par un contrat; il n'y a aucun péché à vous réunir ainsi; et la justice de vos droits sur lui absout cette tromperie. Allons, partons: notre blé sera bientôt à moissonner, et nous avons encore la terre à ensemencer.

(Ils sortent.)

SCÈNE II

Salle de la prison.

Entrent LE PRÉVÔT ET LE BOUFFON.

LE PRÉVÔT.—Viens ici, coquin.—Peux-tu trancher la tête d'un homme?

LE PRÉVÔT.—Allons, laissez là vos équivoques, et faites-moi une réponse directe. Demain matin, Claudio et Bernardino doivent être exécutés. Nous avons ici, dans notre prison, l'exécuteur ordinaire, qui a besoin d'un aide dans son office. Si vous voulez prendre sur vous de le seconder, cela vous rachètera de vos fers; sinon, vous ferez tout votre temps de prison et vous n'en sortirez qu'après avoir été impitoyablement fouetté; car vous avez été un entremetteur affiché.

LE BOUFFON.—Monsieur, j'ai été, de temps immémorial, un entremetteur illégitime: mais, pourtant, je serai satisfait de devenir un bourreau légitime. Je serais bien aise de recevoir quelques instructions de mon collègue.

LE PRÉVÔT.—Holà, Abhorson! Où est Abhorson? Êtes-vous là?

(Entre Abhorson.)

ABHORSON.—Appelez-vous, monsieur?

LE PRÉVÔT.—Maraud, voici un homme qui vous aidera dans votre exécution de demain: si vous le jugez à propos, arrangez-vous avec lui à l'année, et qu'il loge ici dans la prison; sinon, servez-vous de lui dans la circonstance présente, et renvoyez-le; il ne peut pas faire le renchéri avec vous: il a été entremetteur.

ABHORSON.—Un entremetteur, monsieur! Fi donc! il discréditera nos mystères.

LE PRÉVÔT.—Allez, vous vous valez bien; une plume ferait pencher la balance entre vous deux.

(Il sort.)

LE BOUFFON.—Je vous prie, monsieur, par votre bonne grâce (car sûrement vous avez bonne grâce, si ce n'est que vous avez une mine de pendaison), est-ce que vous appelez, monsieur, votre occupation un mystère?

ABHORSON.—Oui, monsieur, un mystère.

LE BOUFFON.—La peinture, monsieur, à ce que j'ai ouï dire, est un mystère, et vos filles prostituées, monsieur, étant des parties de mon ministère, l'usage de la peinture prouve que mon occupation est un mystère; mais quel mystère peut-il y avoir à pendre? c'est ce que, dussé-je être pendu, je ne peux m'imaginer.

ABHORSON.—Monsieur, c'est un mystère.

LE BOUFFON.—La preuve?

ABHORSON.—La dépouille de tout honnête homme convient au voleur: si elle paraît trop petite au voleur, l'honnête homme la croit assez grande pour lui; et, si elle est trop grande pour un voleur, le voleur pourtant la croit assez petite pour lui: car la dépouille de tout honnête homme va au voleur.

(Le prévôt rentre.)

LE PRÉVÔT.—Êtes-vous arrangés?

LE BOUFFON.—Monsieur, je veux bien le servir; car je trouve que votre bourreau fait un métier plus pénitent que votre entremetteur.

LE PRÉVÔT, au bourreau.—Vous, coquin, préparez le billot et votre hache, pour demain quatre heures.

ABHORSON, au bouffon.—Allons, entremetteur, je vais t'instruire dans mon métier; suis-moi.

LE BOUFFON.—J'ai bonne envie d'apprendre, monsieur, et j'espère que si vous avez occasion de m'employer à votre service, vous me trouverez adroit; car, en bonne foi, monsieur, je vous dois, pour prix de vos bontés, de vous bien servir. (Il sort.)

LE PRÉVÔT.—Faites venir ici Bernardino et Claudio; l'un a toute ma pitié; je n'en ai pas un grain pour l'autre qui est un assassin... fût-il mon frère. (Entre Claudio.) Voyez, Claudio: voici l'ordre pour votre mort. Il est à présent minuit sonné; et demain, à huit heures du matin, vous serez fait immortel. Où est Bernardino?

CLAUDIO.—Plongé dans un sommeil aussi profond que l'innocente fatigue quand elle dort dans les membres roidis du voyageur, et il ne veut pas s'éveiller.

LE PRÉVÔT.—Quel moyen de lui faire du bien?—Allons, allez-vous préparer.—Mais écoutons; quel est ce bruit? (On frappe aux portes.) Que le ciel vous donne ses consolations. (Claudio sort.)—Tout à l'heure.—J'espère que c'est quelque grâce, ou quelque sursis pour l'aimable Claudio. (Entre le duc.) Salut, bon père.

LE DUC.—Que les meilleurs anges de la nuit vous environnent, honnête prévôt! Qui est venu ici dernièrement?

LE PRÉVÔT.—Personne, depuis l'heure du couvre-feu.

LE DUC.—Isabelle n'est pas venue?

LE PRÉVÔT.—Non.

LE DUC.—Alors, elles vont venir sous peu.

LE PRÉVÔT.—Quelle consolation y a-t-il pour Claudio?

LE DUC.—On en espère un peu.

LE PRÉVÔT.—Ce ministre est bien dur.

LE DUC.—Non pas, non pas: sa vie marche parallèlement avec la ligne de son exacte justice; par une sainte abstinence, il dompte en lui-même le penchant vicieux, qu'il emploie tout son pouvoir à corriger dans les autres. S'il était souillé du vice qu'il châtie, il serait alors un tyran; mais, étant ce qu'il est, il n'est que juste.—(On frappe.) Les voilà venues. (Le prévôt sort.)—C'est un prévôt bien humain; il est bien rare de trouver dans un geôlier endurci un ami des hommes.—Eh bien, quel est ce bruit? L'esprit qui offense de ces terribles coups l'insensible poterne est possédé d'une bien grande hâte.

LE PRÉVÔT rentre parlant à quelqu'un à la porte.—Il faut qu'il reste là, jusqu'à ce que l'officier se lève pour le faire entrer: on vient de l'appeler.

LE DUC.—N'avez-vous point encore de contre-ordre pour Claudio? faut-il qu'il meure demain?

LE PRÉVÔT.—Aucun, monsieur, aucun.

LE DUC.—Prévôt, le point du jour est bien près; eh bien, vous aurez des nouvelles avant le matin.

LE PRÉVÔT.—Heureusement, vous savez quelque chose, et cependant je crois qu'il ne viendra pas de contre-ordre; nous n'avons point d'exemple pareil. D'ailleurs, le seigneur Angelo, sur le siége même de son tribunal, a déclaré le contraire au public.

(Entre un messager.)

LE DUC.—C'est le valet de Sa Seigneurie.

LE PRÉVÔT.—Et voilà la grâce de Claudio.

LE MESSAGER.—Mon maître vous envoie ces ordres; et il m'a de plus chargé de vous dire que vous ayez à ne pas vous écarter le moins du monde de ce qu'il vous prescrit, ni pour le temps, ni pour l'objet, ni pour toute autre circonstance. Bonjour; car à ce que je présume il est presque jour.

LE PRÉVÔT.—J'obéirai à ses ordres.

(Le messager sort.)

LE DUC, à part.—C'est la grâce de Claudio, achetée par le crime même, pour lequel on devrait punir celui qui en accorde le pardon. Le crime se propage rapidement quand il naît dans le sein de l'autorité: quand le vice fait grâce, le pardon s'étend si loin, que pour l'amour de la faute, le coupable trouve des amis.—Eh bien, prévôt, quelles nouvelles?

LE PRÉVÔT.—Je vous l'ai bien dit: le seigneur Angelo, probablement, me croyant négligent dans mon devoir, me réveille par cette exhortation inaccoutumée, et selon moi fort étrange, car il ne l'avait jamais faite auparavant.

LE DUC.—Lisez, je vous écoute.

LE PRÉVÔT.(Il lit la lettre.)—«Quoique que vous puissiez entendre de contraire, que Claudio soit exécuté à quatre heures, et Bernardino dans l'après-midi; et pour ma plus grande satisfaction, ayez à m'envoyer la tête de Claudio à cinq heures. Que ceci soit ponctuellement exécuté; et sachez que cela importe plus que je ne dois encore vous le dire: ainsi, ne manquez pas à votre devoir; vous en répondrez sur votre tête.»

—Que dites-vous à cela, monsieur?

LE DUC.—Qu'est-ce que c'est que ce Bernardino qui doit être exécuté dans l'après-dînée?

LE DUC.—Comment se fait-il que le duc absent ne lui ait pas rendu sa liberté, ou ne l'ait pas fait exécuter? J'ai ouï dire que tel était son usage.

LE PRÉVÔT.—Les amis du prisonnier ont toujours si bien agi qu'ils ont obtenu des sursis pour lui; et dans le fait, jusqu'au temps du ministère actuel du seigneur Angelo, son affaire n'avait pas de preuves certaines.

LE DUC.—Et sont-elles claires à présent?

LE PRÉVÔT.—Très-manifestes, et il ne les nie pas lui-même.

LE DUC.—A-t-il montré dans la prison quelque repentir? Paraît-il touché?

LE PRÉVÔT.—C'est un homme qui n'a pas de la mort une idée plus terrible que d'un sommeil d'ivresse; sans souci, indifférent, et ne s'effrayant ni du passé, ni du présent, ni de l'avenir; insensible à l'idée de mourir, et qui mourra en désespéré.

LE DUC.—Il a besoin de conseils.

LE PRÉVÔT.—Il n'en veut écouter aucun; il a toujours eu la plus grande liberté dans la prison. Vous lui donneriez les moyens de s'en évader, qu'il n'en voudrait rien faire. Il est ivre plusieurs fois par jour, lorsqu'il n'est pas ivre pendant plusieurs jours entiers. Nous l'avons souvent réveillé comme pour le conduire à l'échafaud; nous lui avons montré un ordre contrefait: cela ne l'a pas ému le moins du monde.

LE DUC.—Nous reparlerons de lui tout à l'heure.—Prévôt, l'honnêteté et la fermeté d'âme sont écrites sur votre front: si je n'y lis pas votre vrai caractère, mon ancienne habileté me trompe bien; mais dans la confiance de ma sagacité, je veux m'exposer au risque. Claudio, que vous avez là l'ordre de faire exécuter, n'a pas plus prévariqué contre la loi, qu'Angelo même qui l'a condamné. Pour vous faire entendre clairement ce que je vous avance là, je ne demande que quatre jours de délai; et pour cela, il faut que vous m'accordiez aujourd'hui une complaisance dangereuse.

LE PRÉVÔT.—Eh! laquelle, bon religieux, je vous prie?

LE DUC.—Celle de différer l'exécution.

LE PRÉVÔT.—Hélas! comment puis-je le faire, ayant l'heure fixée, et un ordre exprès, sous peine d'en répondre moi-même, de présenter sa tête à la vue d'Angelo? Je pourrais bien me mettre dans le cas où est Claudio, si je manquais en quoi que ce soit à ces ordres.

LE DUC.—Par le voeu de mon ordre je suis votre caution, si vous voulez suivre mes instructions. Qu'on exécute ce Bernardino ce matin, et qu'on porte sa tête à Angelo.

LE PRÉVÔT.—Angelo les a vus tous deux, et il reconnaîtra les traits.

LE DUC.—Oh! la mort s'entend à déguiser, et vous pouvez l'aider. Rasez la tête et liez la barbe, et dites que le désir du pénitent a été d'être ainsi rasé avant sa mort: vous savez que cela arrive souvent. S'il vous revient autre chose de ceci que des remerciements et votre fortune, je jure, par le saint que je révère pour patron, que je vous défendrai moi-même au péril de ma vie.

LE PRÉVÔT.—Pardonnez, bon père; mais cela est contre mon serment.

LE DUC.—Est-ce au duc ou au ministre que vous avez fait votre serment?

LE PRÉVÔT.—Au duc et à ses représentants.

LE DUC.—Penserez-vous que vous n'avez commis aucune offense, si le duc certifie la justice de votre conduite?

LE PRÉVÔT.—Mais quelle vraisemblance y a-t-il de cela?

LE DUC.—Non pas seulement de la vraisemblance, mais la certitude. Cependant, puisque je vous vois si timide que ni ma robe, ni mon intégrité, ni mes raisons ne peuvent réussir à vous ébranler, j'irai plus loin que je n'avais l'intention de le faire, pour vous enlever toute crainte. Voyez, monsieur, voici la main et le sceau du duc: vous connaissez son écriture, je n'en doute pas, et le cachet ne vous est pas étranger.

LE PRÉVÔT.—Je les reconnais tous deux.

LE DUC.—Le contenu de cet écrit, c'est l'annonce du retour du duc: vous le lirez tout à l'heure à votre loisir, et vous y verrez qu'avant deux jours il sera ici. C'est une chose qu'Angelo ne sait pas; car il reçoit aujourd'hui même des lettres qui contiennent d'étranges choses: peut-être lui annoncent-elles la mort du duc; peut-être son entrée dans quelque monastère; mais il peut n'être rien de ce qui est écrit ici. Regardez: l'étoile du matin appelle le berger; ne vous confondez point en étonnement sur la manière dont ces choses peuvent se faire; toutes les difficultés sont faciles à résoudre quand on les connaît. Appelez votre exécuteur, et qu'il fasse sauter la tête de ce Bernardino; je vais le confesser à l'instant, et le préparer pour un séjour meilleur. Vous restez toujours dans l'étonnement; mais cet écrit achèvera de vous déterminer. Sortons; il est presque tout à fait jour.

(Ils sortent.)

SCÈNE III

LE BOUFFON seul.

(Entre Abhorson.)

ABHORSON.—Maraud, amène Bernardino ici.

LE BOUFFON, appelant.—Monsieur Bernardino! il faut vous lever pour être pendu, monsieur Bernardino!

ABHORSON.—Allons, debout, Bernardino!

BERNARDINO, du dedans.—La peste vous étouffe! qui donc fait ce vacarme ici? Qui êtes-vous?

LE BOUFFON.—Vos amis, monsieur, le bourreau. Il faut que vous ayez la complaisance, monsieur, de vous lever et de vous laisser exécuter.

BERNARDINO, en dedans.—Au diable, coquin! au diable! j'ai sommeil.

ABHORSON.—Dis-lui qu'il faut qu'il s'éveille, et cela promptement.

LE BOUFFON.—Je vous en prie, monsieur Bernardino, restez éveillé jusqu'à ce que vous soyez exécuté, et dormez après.

ABHORSON.—Entre dans son cachot, et fais-l'en sortir.

LE BOUFFON.—Il vient, monsieur, il vient; j'entends craquer sa paille.

(Entre Bernardino.)

ABHORSON, au bouffon.—La hache est-elle sur le billot, drôle?

LE BOUFFON.—Toute prête, monsieur.

BERNARDINO.—Hé bien! qu'est-ce qu'il y a, Abhorson? Quelles nouvelles avez-vous à me dire?

ABHORSON.—Franchement, monsieur, je voudrais que vous vous missiez promptement à vos prières; car, voyez, l'ordre est venu.

BERNARDINO.—Allons, coquin; j'ai passé toute la nuit à boire: je ne suis pas en état...

LE BOUFFON.—Oh! tant mieux, monsieur; car celui qui boit toute la nuit, et qui est pendu de bon matin, n'en dort que mieux tout le jour.

(Entre le duc.)

ABHORSON.—Tenez, voyez-vous, voilà votre père spirituel qui vient. Plaisantons-nous maintenant? Qu'en pensez-vous?

LE DUC, à Bernardino.—Mon ami, excité par ma charité, et apprenant combien vous êtes près de quitter ce monde, je suis venu pour vous exhorter, vous consoler et prier avec vous.

BERNARDINO.—Non pas, moine, j'ai bu dru toute la nuit, et l'on me donnera plus de temps pour me préparer, ou il faudra qu'on me casse la tête à coup de bûche; je ne veux pas consentir à mourir aujourd'hui, cela est sûr.

LE DUC.—Oh! mon ami, il le faut; ainsi, je vous en conjure, jetez vos regards sur le voyage que vous allez faire.

BERNARDINO.—Je jure que nul homme au monde ne viendra à bout de me persuader de mourir aujourd'hui.

LE DUC.—Mais, écoutez-moi...

BERNARDINO.—Pas un mot: si vous avez quelque chose à me dire, venez à mon cachot, car je n'en sors pas de la journée.

(Il s'en va.)

(Entre le prévôt.)

LE DUC.—Également impropre à vivre et à mourir! O coeur de pierre!

LE PRÉVÔT.—Hé bien! mon père, comment trouvez-vous le prisonnier?—(A Abhorson et au bouffon.)—Suivez-le, mes amis: conduisez-le au billot.

LE DUC.—C'est une créature qui n'est pas préparée. Il n'est pas disposé pour mourir, et le faire passer de vie à trépas dans l'état où est son âme, ce serait le damner.

LE PRÉVÔT.—Il est mort ce matin, ici, dans la prison, mon père, un Ragusain, un infâme pirate, d'une fièvre violente: cet homme est de l'âge de Claudio; il a la barbe et les cheveux précisément de la couleur des siens. Si nous laissions-là cet autre réprouvé jusqu'à ce qu'il fût bien disposé, et si on satisfaisait le ministre au moyen de la tête de ce Ragusain, qui est l'homme qui ressemble le plus à Claudio? Qu'en dites-vous?

LE DUC.—Oh! c'est un accident que le ciel a préparé. Dépêchez-la sans délai: l'heure fixée par Angelo est proche, voyez à ce que cela soit fait, et envoyez-lui cette tête suivant ses ordres; tandis que moi, je vais exhorter ce brutal malheureux à se résigner à la mort.

LE PRÉVÔT.—Cela sera fait, mon bon père, dans l'instant même. Mais il faut que Bernardino meure cette après-midi; et comment prolongerons-nous l'existence de Claudio, de façon à me garantir du malheur qui pourrait m'arriver, si l'on s'apercevait qu'il est vivant?

LE DUC.—Faites ceci: Mettez Bernardino et Claudio dans des recoins secrets; avant que le soleil ait été saluer deux fois la génération qui habite sous nos pieds, vous trouverez votre sûreté bien manifeste.

LE PRÉVÔT.—Je me repose en tout sur vous.

LE DUC.—Vite, dépêchez, et envoyez la tête à Angelo. (Le prévôt sort.)—Maintenant je vais écrire une lettre à Angelo; ce sera le prévôt qui la portera.—Le contenu lui attestera que j'approche de mes États, et que, par de graves motifs, je suis tenu de rentrer publiquement; je lui demanderai de venir à ma rencontre à la fontaine sacrée, à une lieue au-dessous de la ville. Et à partir de là nous procéderons avec Angelo, avec une froide gradation et des formes bien combinées, et toutes les pratiques régulières.

(Le prévôt revient.)

LE PRÉVÔT.—Voici la tête: je veux la porter moi-même.

LE DUC.—Cela est à propos: revenez promptement; car je voudrais causer avec vous de certaines choses qui ne doivent être confiées qu'à vous.

LE PRÉVÔT.—Je vais faire toute diligence.

(Il sort.)

ISABELLE, en dedans.—La paix soit ici! holà, quelqu'un!

LE DUC.—C'est la voix d'Isabelle.—Elle vient savoir si la grâce de son frère a déjà été envoyée ici; mais je veux lui laisser ignorer son bonheur, pour lui offrir les consolations du ciel dans son désespoir, au moment où elle les attendra le moins.

(Entre Isabelle.)

ISABELLE.—Ah! avec votre permission...

LE DUC.—Bonjour, belle et aimable fille.

ISABELLE.—D'autant meilleur pour m'être souhaité par un si saint homme. Le ministre a-t-il envoyé le pardon de mon frère?

LE DUC.—Il l'a élargi de ce monde, Isabelle; sa tête est tranchée, et envoyée à Angelo.

ISABELLE.—Non, cela n'est pas.

LE DUC.—Cela est comme je vous le dis: montrez votre sagesse, ma fille, dans votre paisible patience.

ISABELLE.—Oh! je vais le trouver, et lui arracher les yeux.

LE DUC.—Vous ne serez pas admise en sa présence.

ISABELLE.—Infortuné Claudio! Malheureuse Isabelle! Odieux monde! Infernal Angelo!

LE DUC.—Ces imprécations ne lui font aucun mal, et ne vous font pas le moindre bien; abstenez-vous en donc; remettez votre cause au ciel. Faites attention à ce que je vous dis, et vous trouverez que chaque syllabe est l'exacte vérité.—Le duc revient demain matin.—Allons, séchez vos yeux; c'est un père de notre couvent, son confesseur, qui m'apprend cette nouvelle, et il en a déjà porté l'avis à Escalus et à Angelo qui se préparent à venir au-devant de lui aux portes de la ville, pour lui remettre leur autorité. Si vous le pouvez, conduisez votre sagesse dans le bon sentier où je voudrais la voir marcher; et vous obtiendrez le désir de votre coeur sur ce misérable, la faveur du duc, et l'estime générale.

ISABELLE.—Je me laisse gouverner par vos conseils.

LE DUC.—- Allez donc porter cette lettre au frère Pierre, c'est la lettre où il m'avertit du retour du duc; dites-lui, sur ce gage, que je désire sa compagnie ce soir dans la maison de Marianne; je l'instruirai à fond de son affaire et de la vôtre, il vous présentera au duc, il accusera Angelo en face, et le confondra. Quant à moi, pauvre religieux, je suis lié par un voeu sacré, et je serai absent. Allez avec cette lettre, consolez votre coeur, commandez à ces torrents de larmes qui coulent de vos yeux. Ne vous fiez jamais à mon saint ordre, si je vous égare du droit chemin.—Qui vient là?

(Entre Lucio.)

LUCIO.—Bonsoir. Frère, où est le prévôt?

LE DUC.—Il n'est pas dans la prison, monsieur.

LUCIO.—O gentille Isabelle! Mon coeur pâlit de voir tes yeux si rouges; il faut que tu prennes patience; j'ai bien l'air de dîner et de souper dorénavant avec du son et de l'eau; je n'oserai plus, pour sauver ma tête, remplir mon estomac. Un repas un peu succulent me mènerait au même point; mais on dit que le duc sera ici demain matin. Sur ma foi, Isabelle, j'aimais ton frère. Si notre vieux duc de joyeuse humeur et ami des coins obscurs avait été chez lui, Claudio vivrait encore.

(Isabelle sort.)

LE DUC.—Monsieur, le duc a vraiment bien peu d'obligation à vos rapports; mais ce qu'il y a de bon, c'est que sa réputation n'en dépend pas.

LUCIO.—Frère, tu ne connais pas le duc aussi bien que moi; c'est un meilleur chasseur que tu ne l'imagines.

LE DUC.—Allons, vous répondrez un jour de tout ceci. Portez-vous bien.

LUCIO.—Non, reste: je veux t'accompagner; je puis t'accompagner; je puis te raconter de jolies histoires du duc.

LE DUC.—Vous ne m'en avez déjà que trop dit, monsieur, si elles sont vraies; si elles ne le sont pas, jamais vous n'en direz assez.

LUCIO.—J'ai comparu devant lui une fois pour avoir donné un enfant à une fille.

LE DUC.—Avez-vous fait pareille chose?

LUCIO.—Oui, d'honneur, je l'ai fait; mais il a bien fallu jurer que non; autrement ils m'auraient marié au bois pourri.

LE DUC.—Monsieur, votre compagnie est plus agréable qu'honnête: restez en paix.

LUCIO.—Sur ma foi, je vous accompagnerai jusqu'au bout de la rue; si un propos libertin vous offense, nous n'en aurons pas long à dire ensemble. Allons, frère, je suis une espèce de glouteron, je m'attacherai à toi.

(Ils sortent.)

SCÈNE IV

Salle dans la maison d'Angelo.

Entrent ESCALUS et ANGELO.

ESCALUS.—Chaque lettre qu'il a écrite a désavoué l'autre.

ANGELO.—De la manière la plus contradictoire et la plus bizarre. Ses actions témoignent quelque chose qui tient beaucoup de la folie; prions le ciel que sa sagesse n'en soit pas altérée. Et pourquoi aller au-devant de lui aux portes de la ville, et lui remettre là notre autorité?

ESCALUS.—Je n'en devine pas le motif.

ANGELO.—Et pourquoi veut-il que nous fassions publier, une heure avant son entrée, que si quelqu'un demande réparation de quelque injustice, il ait à présenter sa pétition dans la rue?

ESCALUS.—En cela il se montre judicieux; c'est pour expédier toutes les plaintes, et nous affranchir pour toujours des intrigues, qui, ce jour passé, ne pourront plus être tramées contre nous.

ANGELO.—Fort bien. Je vous en prie, faites-le proclamer; demain, de grand matin, j'irai vous trouver à votre maison. Faites avertir les personnes de distinction qui doivent aller à sa rencontre.

ESCALUS.—Je le ferai, monsieur. Adieu.

(Escalus sort.)

ANGELO.—Bonne nuit! Cette action me bouleverse tout à fait, me rend incapable de penser, et stupide pour toute affaire. Une vierge déflorée! et cela par un personnage important qui appliquait la loi portée contre ce délit! Si ce n'était que sa timide pudeur n'osera proclamer sa virginité perdue, comme elle pourrait parler de moi! mais la raison ne l'excite-t-elle pas à m'accuser?—Non, car mon autorité porte un poids de crédit qu'aucune accusation particulière ne peut toucher sans qu'il écrase celui qui oserait la prononcer.... Il aurait vécu, si ce n'est que sa jeunesse libertine, conservant un ressentiment dangereux, aurait pu quelque jour chercher à se venger d'avoir ainsi reçu une vie déshonorée pour une rançon aussi honteuse; et cependant, plût au ciel qu'il vécût encore! Hélas! quand une fois nous avons perdu la grâce, rien ne va bien: nous voulons, et nous ne voulons pas.

(Il sort.)

SCÈNE V31

La plaine, hors de la ville.

LE DUC, revêtu de ses propres habits, et le frère PIERRE.

LE DUC.—Remettez-moi ces lettres au moment convenable. (Il lui donne des lettres.) Le prévôt est instruit de nos vues et de notre projet: l'affaire une fois commencée, suivez vos instructions, et tendez constamment à notre but particulier, quoique vous ayiez l'air de vous en écarter pour ceci ou pour cela, selon que les circonstances le conseilleront. Partez, allez chez Flavius, et dites-lui où je suis: instruisez-en également Valentin, Rowland et Crassus; et dites leur d'envoyer des trompettes à la porte de la ville. Mais envoyez-moi Flavius le premier.

LE RELIGIEUX.—Vos ordres seront fidèlement remplis.

(Il sort.)

(Entre Varrius.)

LE DUC.—Je vous rends grâces, Varrius; vous avez fait bonne diligence. Venez, nous allons nous promener; il y en a encore d'autres de nos amis qui vont venir ici nous saluer dans un moment, mon cher Varrius.

(Ils sortent.)

SCÈNE VI

Une rue près de la porte de la ville.

Entrent ISABELLE ET MARIANNE.

ISABELLE.—Parler avec tous ces détours me répugne: je voudrais dire la vérité; mais c'est votre rôle à vous de l'accuser ouvertement. Cependant il me conseille de le faire, et dit que c'est pour cacher un but avantageux.

MARIANNE.—Laissez-vous guider par lui.

ISABELLE.—Il me dit encore que si par hasard il parle contre moi en faveur de l'autre, je ne le trouve pas étrange: c'est un remède, dit-il, qui est amer pour en venir à la douceur.

MARIANNE.—Je voudrais que le frère Pierre...

ISABELLE.—Oh! silence, le religieux est arrivé.

(Entre un religieux.)

LE RELIGIEUX.—Venez, je vous ai trouvé une très-bonne place, où vous serez sûres que le duc ne pourra pas passer sans que vous le voyiez; les trompettes ont déjà retenti deux fois; les plus nobles et les plus notables citoyens ont pris possession des portes, et le duc ne va pas tarder à entrer; ainsi, partons, allons nous-en.

FIN DU QUATRIÈME ACTE.

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