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Mesure pour mesure

ACTE PREMIER

François Guizot translation

SCÈNE I

Appartement du palais du duc.

LE DUC, ESCALUS, SEIGNEURS et suite.

LE DUC.—Escalus!

ESCALUS.—Seigneur!

ESCALUS.—S'il est dans Vienne un homme digne d'être revêtu d'un si grand honneur, et de si hautes fonctions, c'est le seigneur Angelo.

(Entre Angelo.)

LE DUC.—Le voilà qui vient.

ANGELO.—Toujours soumis aux volontés de Votre Altesse, je viens savoir vos ordres.

LE DUC.—Angelo, votre vie présente un certain caractère où l'oeil observateur peut lire à fond toute votre histoire. Votre personne et vos talents ne sont pas tellement votre propriété que vous puissiez vous consacrer entièrement à vos vertus, et les consacrer à votre avantage personnel. Le ciel se sert de nous comme nous nous servons des torches: ce n'est pas pour elles-mêmes que nous les allumons; et si nos vertus restaient ensevelies dans notre sein, ce serait comme si nous ne les avions pas. La nature ne forme les âmes grandes que pour de grands desseins; jamais elle ne communique une parcelle de ses dons que comme une déesse intéressée qui retient pour elle l'honneur d'un créancier, en exigeant l'intérêt et la reconnaissance. Mais j'adresse mes réflexions à un homme qui peut trouver en lui-même toutes les instructions que ma place m'obligerait de lui donner. Tenez donc, Angelo. Pendant notre absence, soyez en tout comme nous-même. La vie et la mort dans Vienne reposent sur vos lèvres et dans votre coeur. Le respectable Escalus, quoique le premier nommé, est votre subordonné. Prenez votre commission.

ANGELO.—Mon noble duc, attendez que le métal dont je suis fait ait subi une plus longue épreuve avant d'y imprimer une si noble et si auguste image.

LE DUC.—Ne cherchez point de prétextes: ce n'est qu'après un choix bien mûr et bien réfléchi que nous vous avons nommé: ainsi, acceptez les honneurs que je vous confère. Les motifs qui pressent notre départ sont si impérieux qu'ils se placent au-dessus de toute autre considération, et ne me laissent pas le temps de parler sur des objets importants. Nous vous écrirons, suivant l'occasion et nos affaires, comment nous nous trouverons; et nous comptons bien être au courant de ce qui vous arrivera ici. Adieu; je vous laisse tous deux avec confiance au soin de remplir les devoirs de vos fonctions.

ANGELO.—Mais du moins, accordez-nous, seigneur, la permission de vous accompagner jusqu'à une certaine distance.

LE DUC.—Je suis trop pressé pour vous le permettre; et, sur mon honneur, vous n'avez pas besoin d'avoir de scrupule: ma puissance est la mesure de la vôtre; vous pouvez renforcer ou adoucir la rigueur des lois, selon que votre conscience le trouvera bon. Donnez-moi la main. Je veux partir secrètement: j'aime mon peuple; mais je n'aime pas à me donner en spectacle à ses yeux. Quoique ses applaudissements soient flatteurs, je n'ai point de goût pour le bruit et les saluts retentissants de la multitude; et je ne crois pas que le prince qui les recherche agisse avec prudence et... Encore une fois, adieu.

ANGELO.—Que le ciel assure l'exécution de vos desseins!

ESCALUS.—Qu'il conduise vos pas, et vous ramène heureux!

LE DUC.—Je vous remercie, adieu.

(Le duc sort.)

ESCALUS, à Angelo.—Je vous prie, monsieur, de m'accorder une heure de libre entretien avec vous; il m'importe beaucoup d'approfondir tous les devoirs de ma place: j'ai reçu des pouvoirs, mais je ne suis pas encore bien au fait de leur étendue et de leur nature.

ANGELO.—Je suis dans le même cas.—Retirons-nous ensemble, et nous ne tarderons pas à nous satisfaire sur ce point.

ESCALUS.—J'accompagne Votre Seigneurie.

(Ils sortent.)

SCÈNE II

Une rue de Vienne.

LUCIO et DEUX GENTILSHOMMES.

LUCIO.—Si notre duc et les autres ducs n'entrent pas en accommodement avec le roi de Hongrie, eh bien alors! tous les ducs vont tomber sur le roi.

PREMIER GENTILHOMME.—Le ciel veuille nous accorder la paix, mais non pas celle du roi de Hongrie!

SECOND GENTILHOMME.—Amen!

LUCIO.—Vous imitez là ce dévot pirate qui se mit en mer avec les dix commandements, mais qui en effaça un de la table.

SECOND GENTILHOMME.—Tu ne voleras point?

LUCIO.—Oui: il effaça celui-là.

PREMIER GENTILHOMME.—Aussi était-ce là un commandement qui commandait au capitaine et à ses compagnons de renoncer à leurs fonctions: car ils ne s'embarquaient que pour voler. Il n'y a pas parmi nous tous un soldat qui, dans l'action de grâces avant le repas, goûte beaucoup la prière qui demande la paix.

SECOND GENTILHOMME.—Jamais je n'ai entendu aucun soldat la désapprouver.

LUCIO.—Je vous crois; car vous ne vous êtes jamais trouvé, je pense, là où on disait les grâces.

SECOND GENTILHOMME.—Non, dites-vous? au moins une douzaine de fois.

PREMIER GENTILHOMME.—Quoi donc? en vers?

LUCIO.—Dans tous les rhythmes et dans toutes les langues?

PREMIER GENTILHOMME.—Je le pense, et dans toutes les religions?

LUCIO.—Oui. Pourquoi pas? Les grâces sont les grâces en dépit de toute controverse; par exemple, vous êtes un mauvais sujet en dépit de toute grâce.

PREMIER GENTILHOMME.—Dans ce cas il n'y a eu qu'un coup de ciseaux entre nous.

LUCIO.—Je l'accorde, comme entre le velours et la lisière; vous êtes la lisière.

LUCIO.—Je crois que oui; et vous sentez péniblement vos discours. J'apprendrai d'après vos aveux à boire à votre santé; mais ma vie durant j'oublierai de boire après vous.

PREMIER GENTILHOMME.—Je crois que je me suis fait tort, n'est-ce pas?

SECOND GENTILHOMME.—Certainement, que tu sois pincé ou non.

LUCIO.—Ah! voilà, voilà madame la Douceur qui vient. J'ai acheté chez elle des maladies jusqu'à la somme de....

SECOND GENTILHOMME.—Combien, je vous prie?

PREMIER GENTILHOMME.—Devinez.

PREMIER GENTILHOMME.—Et plus.

PREMIER GENTILHOMME.—Vous me croyez toujours des maladies; mais vous vous trompez: je suis sain.

LUCIO.—Ce mot-là ne veut pas dire être en santé pour vous; mais vous êtes sain comme un tronc d'arbre creux, vos os sont creux. L'impiété a fait de vous sa proie.

(Entre madame Overdone.)

PREMIER GENTILHOMME.—Holà! quelle est celle de vos hanches qui a la plus forte sciatique?

MADAME OVERDONE.—Bien, bien, on vient d'arrêter et de mettre en prison quelqu'un qui vaut cinq mille hommes comme vous.

PREMIER GENTILHOMME.—Qui est-ce, je vous prie?

MADAME OVERDONE.—Hé! c'est Claudio, le seigneur Claudio.

LUCIO.—Claudio en prison? Cela n'est pas.

MADAME OVERDONE.—Et moi je sais que cela est; je l'ai vu arrêter; je l'ai vu emmener; et il y a bien plus encore: c'est que d'ici à trois jours il doit avoir la tête tranchée.

LUCIO.—Mais, après tout ce badinage, je ne voudrais pas que cela fût vrai: en êtes-vous bien sûre?

MADAME OVERDONE.—Je n'en suis que trop sûre; et cela, c'est pour avoir donné un enfant à mademoiselle Juliette.

LUCIO.—Croyez-moi, cela pourrait bien être. Il m'avait promis de venir me joindre il y a deux heures, et il a toujours été exact à sa parole.

SECOND GENTILHOMME.—D'ailleurs, vous savez que cela se rapproche assez de la conversation que nous avons eue sur pareil sujet.

PREMIER GENTILHOMME.—Et surtout cela s'accorde avec l'ordonnance qu'on a publiée.

LUCIO.—Partons: allons savoir la vérité du fait.

(Ils sortent.)

MADAME OVERDONE, seule.—Ainsi, grâce à la guerre, à la sueur, au gibet, à la misère, je me trouve sans chalands. (Entre le bouffon.) Eh bien, quelles nouvelles?

LE BOUFFON—Là-bas, on emmène un homme en prison.

MADAME OVERDONE.—Oui; et qu'a-t-il fait?

LE BOUFFON.—Une femme.

MADAME OVERDONE.—Mais quel est son délit?

LE BOUFFON.—D'avoir été pêcher des truites dans la rivière d'autrui.

MADAME OVERDONE.—Quoi! Y a-t-il une fille grosse de son fait?

LE BOUFFON.—Non: mais il y a une fille qu'il a rendue femme. Vous n'avez pas entendu parler de l'ordonnance: n'est-ce pas?

MADAME OVERDONE.—Quelle ordonnance, mon ami?

LE BOUFFON.—Que toutes les maisons des faubourgs de Vienne seront jetées bas.

MADAME OVERDONE.—Et que deviendront celles de la cité?

LE BOUFFON.—Elles resteront pour graine: elles seraient tombées aussi, si un sage bourgeois n'avait plaidé en leur faveur.

MADAME OVERDONE.—Mais toutes nos maisons de refuge dans les faubourgs seront-elles abattues?

LE BOUFFON.—Jusqu'aux fondements, madame.

MADAME OVERDONE.—Voilà vraiment un changement dans l'État! Que deviendrai-je?

LE BOUFFON.—Allons, ne craignez rien; les bons procureurs ne manquent pas de clients. Quoique vous changiez de place, vous n'avez pas besoin pour cela de changer d'état; je serai toujours votre valet. Allons, du courage; on prendra pitié de vous; vous qui avez presque usé et perdu vos yeux au service, on vous prendra en considération.

MADAME OVERDONE.—Qu'avons-nous à faire ici? Thomas, retirons-nous.

LE BOUFFON.—Voici le seigneur Claudio conduit en prison par le prévôt, et voici madame Juliette.

(Ils sortent.)

SCÈNE III

Entrent LE PRÉVÔT, CLAUDIO, JULIETTE et des OFFICIERS DE JUSTICE, puis LUCIO et les DEUX GENTILSHOMMES.

CLAUDIO, au prévôt.—Ami, pourquoi me donnes-tu ainsi en spectacle au public? Conduis-moi à la prison où je dois être enfermé.

LE PRÉVÔT.—Je ne le fais pas par mauvaise disposition pour vous, mais sur un ordre spécial du seigneur Angelo.

LUCIO.—Quoi donc, Claudio! D'où vient cette contrainte?

CLAUDIO.—De trop de liberté, mon Lucio, de trop de liberté; comme l'intempérance est la mère du jeûne, de même une liberté dont on fait un usage immodéré se change en contrainte. Comme les rats avalent avidement le poison qui les tue, nos penchants poursuivent le mal dont ils sont altérés, et en buvant nous mourons.

LUCIO.—Si je pouvais parler aussi sagement que toi dans les fers, j'enverrais chercher certains de mes créanciers; et cependant j'aime encore mieux être un faquin en liberté, qu'un philosophe en prison. Quel est ton crime, Claudio?

CLAUDIO.—Ce serait le commettre encore que d'en parler.

LUCIO.—Quoi, est-ce un meurtre?

CLAUDIO.—Non.

LUCIO.—Une débauche?

CLAUDIO.—Si tu veux.

LE PRÉVÔT.—Allons! monsieur, il faut marcher.

CLAUDIO.—Encore un mot, mon ami.—(Il prend Lucio à part.) Lucio, un mot à l'oreille.

LUCIO.—Cent, s'ils peuvent te faire quelque bien.—Est-ce qu'on regarde de si près à la débauche?

CLAUDIO.—Voici ma position. D'après un contrat sérieux, j'ai acquis la possession du lit de Juliette. Vous la connaissez; elle est parfaitement ma femme, si ce n'est qu'il nous manque de l'avoir déclaré par les cérémonies extérieures. Nous n'en sommes point venus là, uniquement dans la vue de conserver une dot, qui reste dans le coffre de ses parents, auxquels nous avons cru devoir cacher notre amour, jusqu'à ce que le temps les réconcilie avec nous. Mais le malheur veut que le secret de notre union mutuelle se lise en caractères trop visibles sur la personne de Juliette.

LUCIO.—Un enfant, peut-être?

CLAUDIO.—Hélas! oui, malheureusement; et le nouveau ministre qui remplace le duc... je ne sais si c'est la faute et l'éclat de la nouveauté, ou si le corps de l'État ressemble à un cheval monté par le gouverneur, qui, nouvellement en selle, et pour lui faire sentir son empire, lui fait sentir tout d'abord l'éperon; ou si la tyrannie est attachée à la dignité, ou bien à l'homme qui l'exerce... Je m'y perds... Mais ce nouveau gouverneur vient de réveiller toutes les vieilles lois pénales qui étaient restées suspendues à la muraille comme une armure rouillée, depuis si longtemps que le zodiaque avait dix-neuf fois fait son tour, sans qu'aucune d'elles eût été mise en exécution; et aujourd'hui, pour se faire un nom, il vient appliquer contre moi ces décrets assoupis et si longtemps négligés: sûrement c'est pour faire parler de lui.

LUCIO.—Je garantirais que oui; et ta tête tient si peu sur tes épaules, qu'une laitière amoureuse pourrait la faire tomber d'un soupir. Envoie après le duc, et appelles-en à lui.

CLAUDIO—Je l'ai déjà fait; mais on ne peut le trouver.—Je t'en conjure, Lucio, rends-moi un service: aujourd'hui ma soeur doit entrer au couvent, et y commencer son noviciat. Fais-lui connaître le danger de ma position; implore-la en mon nom; prie-la d'employer des amis auprès du rigide ministre; dis-lui d'aller elle-même sonder son coeur. Je fonde là-dessus de grandes espérances; car il est à son âge un langage muet et touchant qui est fait pour émouvoir les hommes: en outre, elle a un talent heureux quand elle veut employer les raisonnements et la parole, et elle sait persuader.

LUCIO.—Je prie le ciel qu'elle y réussisse, autant pour le salut des autres coupables de ton espèce qui, sans cela, auraient à subir des peines rigoureuses, que pour te conserver la vie, que je serais bien fâché que tu perdisses si follement à un jeu de tic tac. Je vais la trouver.

CLAUDIO.—Je te remercie, bon ami Lucio.

LUCIO.—D'ici à deux heures...

CLAUDIO.—Allons, prévôt, marchons.

(Ils sortent.)

SCÈNE IV

Un monastère.

Entrent LE DUC et LE MOINE THOMAS.

LE DUC.—Non, vénérable religieux, écartez cette idée; ne croyez point que le faible trait de l'amour puisse percer un sein bien armé. Le motif qui m'engage à vous demander un asile secret a un but plus grave et plus sérieux que les projets et les entreprises de la bouillante jeunesse.

LE MOINE.—Votre Altesse peut-elle s'expliquer?

LE DUC.—Mon saint père, nul ne sait mieux que vous combien j'aimai toujours la vie retirée, et combien peu je me soucie de fréquenter les assemblées que hantent la jeunesse, le luxe et la folle élégance. J'ai confié au soigneur Angelo, homme d'une vertu rigide, et de moeurs austères, mon pouvoir absolu et mon autorité dans Vienne, et il me croit voyageant en Pologne; car j'ai eu soin de faire répandre ce bruit dans le peuple, et c'est ce qu'on croit. A présent, mon père, vous allez me demander pourquoi j'en agis ainsi?

LE MOINE.—Volontiers, seigneur.

LE DUC.—Nous avons des statuts rigoureux et des lois rigides (freins et mors nécessaires pour des coursiers fougueux), que nous avons laissé dormir depuis dix-neuf ans, comme un vieux lion dans sa caverne, qui ne va plus chercher sa proie. Comme un faisceau de verges menaçantes qu'un père indulgent a formé uniquement pour effrayer par leur vue ses enfants, et non pour s'en servir, ces verges deviennent à la fin un objet de moquerie plutôt que de crainte, il en est de même maintenant de nos décrets; morts pour le châtiment, ils sont morts eux-mêmes; la licence tire la justice par le nez; l'enfant bat sa nourrice, et tout ordre est renversé.

LE MOINE—Il dépendait de Votre Altesse de dégager la justice de ses liens, quand vous le trouveriez bon; et elle aurait paru plus redoutable en vous que dans le seigneur Angelo.

LE DUC.—J'ai craint qu'elle ne le fût trop. Puisque c'est par ma faute que j'ai donné à mon peuple tant de liberté, ce serait en moi une tyrannie de frapper, et de les punir cruellement pour des transgressions que j'ai ordonnées moi-même; car c'est ordonner les crimes que de leur laisser un libre cours, sans faire craindre le châtiment. Voilà pourquoi, mon père, j'ai chargé Angelo de cet emploi: il peut, à l'abri de mon nom, frapper l'abus au coeur, sans que mon caractère, qui ne sera point exposé à la vue, soit compromis. C'est pour suivre son administration, que je veux, sous l'habit d'un de vos frères, observer à la fois et le ministre et le peuple. Ainsi, je vous prie de me fournir un habit de votre ordre, et de m'enseigner comment je dois me conduire pour avoir tout l'air d'un vrai religieux. Je vous donnerai, à loisir, d'autres raisons de ma conduite: à présent, écoutez seulement celle-ci.—Angelo est austère; il est en garde contre l'envie: à peine avoue-t-il que son sang circule, ou qu'il aime mieux le pain que la pierre: nous allons voir par la suite, si le pouvoir vient à changer son caractère, ce que sont nos hommes à belles apparences.

(Ils sortent.)

SCÈNE V

Un couvent de femmes.

ISABELLE, FRANCESCA, ensuite LUCIO.

ISABELLE.—Et sont-ce là tous vos priviléges à vous autres religieuses?

FRANCESCA.—Ne sont-ils pas assez étendus?

ISABELLE.—Oui, sans contredit, et ce que j'en dis n'est pas que j'en désire davantage: au contraire, je souhaiterais qu'une règle plus étroite assujettît la communauté des soeurs de Sainte-Claire.

LUCIO, au dehors.—Holà, quelqu'un! la paix soit en ces lieux!

ISABELLE.—Qui est-ce qui appelle?

FRANCESCA.—C'est la voix d'un homme. Chère Isabelle, tournez la clef, et sachez ce qu'il veut; vous le pouvez, et moi non; vous n'avez pas encore prononcé vos voeux; lorsque vous l'aurez fait, il ne vous sera plus permis de parler à un homme qu'en présence de la supérieure; alors, si vous lui parlez, vous ne devez pas lui montrer votre visage; ou si vous montrez votre visage, vous ne pouvez pas parler.—On appelle encore; je vous prie, répondez-lui.

(Francesca sort.)

ISABELLE.—Paix et félicité! Qui est-ce qui appelle?

LUCIO.—Salut, vierge, si vous l'êtes, comme ces joues l'annoncent assez. Pouvez-vous me rendre le service de me faire parler à Isabelle, novice dans ce monastère, et l'aimable soeur de son malheureux frère Claudio?

ISABELLE.—Pourquoi dites-vous son malheureux frere? Permettez-moi cette question, d'autant plus que je dois vous déclarer à présent que je suis cette Isabelle, et sa soeur.

LUCIO.—Aimable et belle novice, votre frère vous dit mille tendresses; il est en prison.

ISABELLE.—O malheureuse! Eh! pourquoi?

LUCIO.—Pour une action qui lui vaudrait de ma part, si je pouvais être son juge, des remerciements pour punition: il a fait un enfant à sa bonne amie.

ISABELLE.—Monsieur, ne vous jouez pas de moi!

ISABELLE.—Vous blasphémez le bien en vous moquant ainsi de moi.

LUCIO.—Ne le croyez pas. Brièveté et vérité, voici le fait: votre frère et son amante se sont embrassés; et comme il est naturel que ceux qui mangent se remplissent, que la saison des fleurs conduise la semence d'une jachère dépouillée à la maturité de la moisson, de même son sein annonce son heureuse culture et son industrie.

ISABELLE.—Y a-t-il quelque fille enceinte de lui? ma cousine Juliette?

LUCIO.—Est-ce qu'elle est votre cousine?

ISABELLE.—Par adoption; comme les jeunes écolières changent leurs noms par amitié.

LUCIO.—C'est elle.

ISABELLE.—Oh! qu'il l'épouse!

LUCIO.—Voilà le point. Le duc est sorti de cette ville d'une étrange manière, et il a tenu plusieurs gentilshommes, et moi entre autres, dans l'espérance d'avoir part à l'administration: mais nous apprenons par ceux qui connaissent le coeur du gouvernement, que les bruits qu'il a fait répandre étaient à une distance infinie de ses vrais desseins. A sa place, et revêtu de toute son autorité, le seigneur Angelo gouverne l'État; un homme dont le sang est de l'eau de neige; un homme qui ne sent jamais le poignant aiguillon ni les mouvements des sens, mais qui émousse et dompte les penchants de la nature par les travaux de l'esprit, l'étude et le jeûne.—Pour intimider l'abus et la licence qui ont longtemps rôdé imprudemment auprès de l'affreuse loi, comme des souris près d'un lion, il a déterré un édit dont les rigoureuses dispositions condamnent la vie de votre frère; Angelo l'a fait emprisonner en vertu de cette loi; et il suit littéralement toute la rigueur du statut pour faire de Claudio un exemple. Toute espérance est perdue, à moins que vous n'ayez le pouvoir, par vos prières, de fléchir Angelo; et c'est là l'affaire que je suis chargé de traiter entre vous et votre malheureux frère.

ISABELLE.—En veut-il donc à sa vie?

LUCIO.—Il a déjà prononcé sa sentence; et, à ce que j'entends dire, le prévôt a reçu l'ordre pour son exécution.

ISABELLE.—Hélas! quelles pauvres facultés puis-je avoir pour lui faire du bien?

LUCIO.—Essayez votre pouvoir.

ISABELLE.—Mon pouvoir! hélas! je doute...

LUCIO.—Nos doutes sont des traîtres, qui nous font souvent perdre le bien que nous aurions pu gagner, parce que nous craignons de le tenter. Allez trouver le seigneur Angelo, et qu'il apprenne par vous que quand une jeune fille demande, les hommes donnent comme les dieux; mais que si elle pleure et s'agenouille, tout ce qu'elle demande est aussi certainement à elle qu'à ceux mêmes qui le possèdent.

ISABELLE.—Je verrai ce que je pourrai faire.

LUCIO.—Mais, promptement.

ISABELLE.—Je vais m'en occuper sur-le-champ; et je ne prendrai que le temps de donner connaissance de cette affaire à notre mère. Je vous rends d'humbles actions de grâce: recommandez-moi à mon frère; ce soir, de bonne heure, j'enverrai l'instruire de mon succès.

LUCIO.—Je prends congé de vous.

ISABELLE.—Mon bon seigneur, adieu.

(Ils se séparent.)

FIN DU PREMIER ACTE.

Notes in this chapter

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